Je suis ici depuis toujours
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Description

Comme le montrent les propos d'enfants d'immigrés recueillis dans cet ouvrage, leur créativité identitaire représente un capital précieux pour la société italienne. Construite sur une importante diversité interne souvent niée pour rendre possible l'idée de nation, longtemps terre d'émigration mais depuis quelques décennies terre d'immigration, la société italienne ne peut plus se voir comme homogène, détentrice d'une culture identifiable et cohérente, à laquelle les immigrés et leurs enfants devraient “s'intégrer”. C'est au contraire de l'intégration de la société elle-même, dans sa diversité, dont il est question.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 août 2015
Nombre de lectures 8
EAN13 9782336387819
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
« Volume stampato con il contributo del Dipartimento di Filosofia e Scienze dell’Educazione dell’Università di Torino (fondi per la ricerca locale, 2013) »
Titre
Anna Granata










JE SUIS ICI DEPUIS TOUJOURS

Dialogue avec les jeunes issus de l’immigration en Italie











L’Harmattan
5-7 rue de L’École Polytechnique – 75005 Paris
Traduction de l’italien au français et mise en page réalisées par L’Harmattan Italia

NOTICE : toutes les citations ont été retraduites de l’italien










© pour cette édition, L’Harmattan sas, Paris, 2015

© pour l’édition originale italienne intitulée Sono qui da una vita. Dialogo aperto con le seconde generazioni , Carocci, Roma, 2011 ( www.carocci.it )
SOMMAIRE
Couverture
4 e de couverture
Titre
PRÉFACE À L’ÉDITION FRANÇAISE – Tania Ogay
INTRODUCTION
1. LES DEUX DIMENSIONS
2. SE SENTIR ITALIENS, SE DÉCOUVRIR ÉTRANGERS
3. DE PÈRE EN FILS
4. DE FILS À PÈRE
5. L’INTERCULTUREL COMME STYLE DE VIE
RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES
PRÉFACE À L’ÉDITION FRANÇAISE T ANIA O GAY
(professeure associée en anthropologie de l’éducation et de la formation – Université de Fribourg)
« Je suis ici depuis toujours » : quelle belle façon d’exprimer à la fois la simplicité et la complexité de la vie des enfants d’immigrés ! Pour l’enfant qui grandit dans un contexte familial aux références culturelles différentes de celles prévalant dans l’environnement extra-familial proche, son existence dans ces deux contextes a pourtant tout d’abord l’apparence d’une évidence : ne s’agit-il pas tout simplement de sa vie, de son univers, même pluriel ? Aucune famille n’étant une reproduction à l’identique de la société dans laquelle elle est insérée, tout enfant qui entre en contact avec l’environnement autour de sa famille doit composer avec de la diversité. Cependant, ce sentiment d’évidence enfantine face à un univers qui semble juste normal s’évanouit le jour où l’enfant de parents immigrés découvre sa différence dans le regard – et la parole – de l’autre, qui lui renvoie une image de lui comme étant étranger et étrange, présent « ici » depuis une vie seulement, la sienne, mais pas celle de ses parents. La découverte de son étrangéité par rapport à la société environnante peut être inquiétante et même douloureuse, faisant peser le doute sur la légitimité de son existence « ici » et non « là-bas » ; un « là-bas » pourtant souvent peu familier voire inconnu. Mais cette découverte est aussi source de réflexivité et de créativité, elle permet à l’individu de construire une compréhension de soi et du monde en phase avec notre époque postmoderne, faite de complexité et d’équilibres jamais définitifs. Comme le montrent les propos d’enfants d’immigrés recueillis par Anna Granata, la créativité identitaire de ces jeunes représente un capital précieux pour la société dans laquelle ils vivent, ici la société italienne. Construite sur une importante diversité interne souvent niée pour rendre possible l’idée de nation, longtemps terre d’émigration mais depuis quelques décennies terre d’immigration, la société italienne ne peut plus se voir comme homogène, détentrice d’une culture identifiable et cohérente, à laquelle les immigrés et leurs enfants devraient « s’intégrer ». C’est au contraire de l’intégration de la société elle-même, dans sa diversité, dont il est question. Ainsi, tout comme ces jeunes dans le processus de leur construction identitaire, la société italienne d’aujourd’hui est appelée à conjuguer unité et diversité, afin de concevoir une identité collective qui relie sans assimiler ni exclure.
La jolie figure de l’équilibriste interculturel que propose Anna Granata illustre avec bonheur les nombreuses tensions dialectiques (impliquant des contraires qui s’opposent mais qui sont pourtant aussi nécessaires l’un que l’autre, comme le sont les deux pôles d’une pile électrique) liées à l’interculturalité, que les jeunes issus de la migration ressentent souvent plus fortement et plus précocement que d’autres : identification et différenciation, continuité et changement, ouverture et fermeture, égalité et diversité. Comprendre qu’il ne s’agit pas de choisir l’un ou l’autre pôle mais bien de conjuguer les deux, d’accepter que l’équilibriste ne peut progresser qu’en contrebalançant constamment un versant par l’autre, voilà une compétence infiniment précieuse au jour d’aujourd’hui, dont les jeunes issus de la migration sont les porteurs et les passeurs, si on prend le temps d’entrer en dialogue avec eux, comme l’a fait Anna Granata. Son livre offre également un autre dialogue : celui qui, grâce à une écriture fluide et agréable, s’établit entre les témoignages recueillis et les apports de la littérature scientifique, donnant à cet ouvrage une identité également composite qui parlera aux chercheurs comme aux praticiens, ainsi qu’à toute personne intéressée à ces nouvelles figures de la société italienne, ou tout simplement, de la société contemporaine.
INTRODUCTION
Un enfant d’immigrés qui grandit en Italie s’habitue au fait qu’on lui pose toujours les mêmes questions : « D’où viens-tu ? », « Te sens-tu plutôt chinois ou plutôt italien ? », « Es-tu italien ou musulman ? ». Il s’agit d’interrogations qui attestent de l’impréparation de la société italienne â reconnaître, en tant que citoyens de plein droit, un million et demi de mineurs et de jeunes, nés de parents étrangers, mais ayant grandi en Italie.
Les enfants d’origine étrangère ne sont pas et ne se perçoivent pas comme des « immigrés », pourtant ils sont assimilés à la condition juridique de leurs géniteurs ; ils ne se pensent non plus comme des « fils/filles de l’Europe », expression parfois employée, pour les désigner, dans les pays de provenance de leurs familles. La préservation des racines et l’insertion positive dans la réalité italienne ne correspondent pas à des défis incompatibles, mais à des aspects fondamentaux du parcours de formation d’une identité plurielle, équilibrée et proprement interculturelle (Manço, 2002).
Vis-à-vis de leurs origines et du contexte de vie quotidienne, le rapport des jeunes issus de l’immigration est dialectique, jamais passif, car il émerge d’une pratique de comparaison entre deux cultures, deux langues, deux styles d’existence. Ce rapport se modifie de manière constante, non seulement le long des phases de croissance, mais aussi à travers les expériences de partage avec les camarades autochtones et grâce au contact avec les figures éducatives qui accompagnent les adolescents dans la définition de leur personnalité. Il est toutefois trompeur de considérer ces garçons et ces filles comme des individus déchirés entre deux mondes. Il faut les concevoir, au contraire, comme de grands équilibristes, qui risquent à tout moment de tomber et de se blesser, mais qui peuvent aussi développer des capacités extraordinaires et des compétences interculturelles spécifiques. Bref, ils sont des médiateurs-nés. Ce n’est donc pas par hasard qu’on les appelle à jouer un rôle de traducteurs linguistiques et culturels entre leur communauté d’appartenance et la société italienne, autrement dit, à gérer avec désinvolture les instances, parfois contradictoires, des différents cadres de référence.
Les récits recueillis dans les pages de notre ouvrage ne reprennent pas les typologies classiques de la littérature en la matière. Les jeunes qui se racontent ne correspondent ni à des figures totalement assimilées à la réalité de l’Italie actuelle, ni à des intégristes nostalgiques de la terre des grands-parents, ni à des cosmopolites déracinés de tout contexte. En général, ces adolescents traversent, par étapes successives, des expériences hétéroclites, et ils sont en mesure de décrire les raisons et les occasions qui les conduisent à assumer, en alternance, des stratégies d’ouverture et de fermeture face aux contextes d’interaction, dans un jeu identitaire qui ne s’achève jamais.
Il n’est pas rare qu’une fille refuse, par exemple, ses origines arabes et nie son appartenance à la religion islamique pendant son adolescence, mais qu’elle finisse – quelques années après – par porter le voile, en récupérant ainsi ses racines. Il n’est pas rare, non plus, qu’un garçon de famille chinoise rechigne à parler la langue de ses géniteurs durant son enfance, pour se résoudre, plus tard, à étudier le chinois, en allant jusqu’à exercer sa profession en Chine. Des cas et des vicissitudes de ce genre ne manquent pas dans notre livre.
C’est alors intentionnellement que, dans les pages qui suivent, nous avons mélangé les réflexions des chercheurs (concernant, en Italie, des enquêtes récentes et, ailleurs, des études plus consolidées) avec les réflexions des jeunes issus de l’immigration, dans le but de donner la parole à une génération qui a élaboré des stratégies identitaires ad hoc, au cours de son parcours éducatif.
Nous espérons que le lecteur francophone saisira cet ouvrage comme une occasion féconde d’examen des défis et des potentialités des sociétés plurielles d’aujourd’hui. Seule par la comparaison entre des modèles collectifs hétérogènes, des histoires et des expériences différentes, des erreurs commises ici ou là, nous pourrons en effet arriver à construire une société européenne au sein de laquelle les nouvelles générations seront reconnues pour ce qu’elles incarnent et prospecteront alors leur futur de façon équilibrée, mais aussi créative.
Note méthodologique
Cet essai naît d’un travail de recherche conduit entre 2006 et 2009, dans le cadre d’un doctorat de troisième cycle en pédagogie interculturelle, mené à bout à l’Université catholique de Milan, sous la direction de Milena Santerini, actuel député au parlement de la République italienne. L’enquête de terrain a combiné les outils de l’analyse ethnographique (comme l’observation participante et la descente sur les lieux), avec les outils de la recherche qualitative en éducation, tels que les interviews en profondeur ou le focus group, mais aussi la dissection de la littérature sur les deuxièmes générations et les discussions informelles sur les forums virtuels ou les réseaux sociaux.
Ayant l’objectif d’intercepter les dynamiques identitaires et le développement des compétences interculturelles, nous avons choisi de ne pas sélectionner une origine ethnique particulière, mais de les juger toutes également significatives relativement à notre perspective de recherche. Nos interlocuteurs sont donc de provenance chinoise, turque, kurde, égyptienne, albanaise, palestinienne, bosniaque, syrienne… pour un total de 100 jeunes et de 20 entretiens individuels.
Ce qui rapproche nos interlocuteurs est le fait qu’ils sont nés en Italie ou qu’ils y sont arrivés tous petits, qu’ils ont un âge compris entre 18 et 27 ans, qu’ils maîtrisent un double héritage culturel et linguistique, qu’ils habitent la ville de Milan et qu’ils adhèrent à des associations des deuxièmes générations.
Certaines, parmi ces organisations, ont une structure plus rigide et promeuvent des rencontres hebdomadaires ou mensuelles, organisent des événements ouverts à tout le monde, impliquent beaucoup de personnes et se présentent sous l’aspect d’un groupe juvénile (voir, notamment, les Giovani Musulmani d’Italia, les Genti di Pace-Junior, les Milli Gorus et les membres de l’église copte égyptienne).
D’autres associations ont une vocation plus spécifique à la communication et gèrent des sites ou des forums sur le web, écrivent pour des journaux et des revues, se qualifient en tant que réseaux virtuels à l’impact social très concret (voir, par exemple, Rete G2, AssoCina et Yalla Italia).
Enfin, nous avons eu la possibilité d’une confrontation très efficace avec une association de première génération, Pontes dei Tunisini in Italia, qui nous a servis d’interface pour l’approfondissement des problématiques liées à la préservation des racines.

Nous remercions la maison d’édition Carocci (Roma) qui nous a accordé les droits à la traduction de l’ouvrage original intitulé Sono qui da una vita. Dialogo aperto con le seconde generazioni (2011), ensuite revu et adapté pour la version française.
1. LES DEUX DIMENSIONS
« De qui suis-je le fils ? Cette question est déjà bien inquiétante, en soi ! De quelle culture, mon identité est-elle la fille ? De l’islam ou de l’Occident ? C’est en italien que je parle et je raisonne ; c’est comme un italien que je me conduis en public, que je circule dans les rues et que je rêve ; tout à fait comme un italien : je suis donc un fils de l’Occident ! Pourtant, quand je prie ou que je célèbre une fête au sein de ma communauté, j’ai une conception de l’unicité de Dieu différente de celle de mes amis ; et, puis, j’ai un prénom typiquement musulman : Abdallah, qui signifie « serf de Dieu ». En somme, je suis fils de l’islam !
Je me suis donné une réponse qui pourrait paraître un raccourci, mais c’est absolument la réalité concrète : je suis autant fils de l’islam que de l’Occident, tout comme je suis fils de mon père et de ma mère, avec tous les corollaires que cette métaphore implique. J’ai pris quelque chose de l’islam et quelque chose de l’Occident ; cela a été automatique et naturel, pour moi, comme il arrive d’hériter des traits de sa mère et de son père.
Le père et la mère, la culture occidentale et celle musulmane, se disputent par ma faute, rivalisent pour choisir mon futur : on doit fréquenter cette école ou bien une autre, on doit passer les jours de fête chez les miens ou chez les tiens, bref, une scène classique dans chaque famille !
Ainsi, s’il vous plaît, ne me demandez plus si je me sens occidental ou musulman, parce que cela ne se fait pas : ce serait comme me demander si j’aime mieux mon père ou ma mère ! Il y a des questions qu’on ne pose pas, car – en effet – elles n’ont pas de réponse et on les pose uniquement lorsqu’on n’a rien à dire » (Abdallah Kabakebbji, l’un des fondateurs de l’association Giovani Musulmani d’Italia / Jeunes Musulmans d’Italie).
Histoire et possibilité
Un jour, pour parler de l’identité, Amartya Sen a demandé à son auditoire du moment de s’imaginer en tant que poète végétarien. Or, s’il arrivait, à ce poète, de participer à un diner, il mettrait sans doute au premier plan son identité de végétarien, en choisissant de la nourriture conforme à ce choix. Par contre, s’il lui arrivait de participer à une rencontre poétique, il se présenterait, bien évidemment, comme poète ; dans ce contexte, il serait inutile de se déclarer végétarien, car cette option pourrait apparaître comme étrange, voire excentrique.
Bref, le poète ne cesse pas d’être végétarien lors d’une rencontre poétique, comme le végétarien demeure poète quand il demande un menu spécial ; toutefois, chaque élément de l’identité individuelle revêt, selon les circonstances et les milieux, une priorité différente 1 .
Les tentatives de réduire l’identité à une seule dimension sont récurrentes, dans les contextes du quotidien, des médias et, parfois, des analyses sociales ; un travail de simplification qui conduit à regarder les individus d’une manière univoque, en les « comprimant », comme le soutient Amartya Sen (2006), dans la cage d’une identité spécifique et contraignante.
L’approche critique de Sen est valable, à plus forte raison, pour la réalité actuelle où les identités sont de plus en plus nuancées, s’entremêlent, adhèrent aux contextes et, par conséquent, il devient très difficile de les saisir dans leur plénitude et dynamique (Cambi, 2006a). Aujourd’hui, bien plus qu’aux époques passées, on ressent l’exigence d’une reconnaissance des identités, capable de prendre en compte leur complexité intrinsèque.
La pluralité des apparences caractérise effectivement la condition de la plupart des gens, dans un monde qui devient de plus en plus global et interdépendant. Ce trait se distingue en particulier lorsque les divers aspects de l’identité semblent être en contradiction entre eux, comme pour les jeunes d’origine étrangère, dont le plurilinguisme évoque une pluralité d’appartenances et dont la religion renvoie souvent à une identité minoritaire dans la société d’accueil, dans notre cas, celle de l’Italie.
Ainsi, on leur pose souvent, et à maintes reprises, des questions sournoises du genre : es-tu autochtone ou étranger ? Es-tu italien ou musulman ? Te sens-tu plus chinois ou plus italien ? Il ne revient pas à tout le monde de trouver une réponse analogue à celle offerte par Abdallah Kabakebbji, qui ouvre ce chapitre. Pour beaucoup de gens, notamment les plus jeunes, il s’agit de choisir entre l’option qui les décrit en tant que partie intégrante de la société où ils sont nés et ont grandi – mais en niant leurs origines –, et l’option qui les éloigne de la société d’accueil, en les présentant comme des étrangers par rapport à une réalité italienne hostile et lointaine de leurs choix de vie.
Des alternatives comme celles-ci ne reflètent pas les faits, car – dans le quotidien – on assiste plutôt au passage d’une stratégie à une autre, puis à une autre encore, le long d’un parcours évolutif qu’il est ardu d’étiqueter par une définition d’ensemble. Les typologies identitaires répertoriées par la littérature ne s’excluent pas mutuellement, mais caractérisent, au contraire, les étapes d’un trajet complexe et articulé, au cours duquel les choix, les régressions et les tournants peuvent changer de manière radicale la conception de soimême ou la façon de se mettre en relation avec autrui.
La sociologue Luisa Leonini (2005) a, entre autres, distingué quatre figures « idéal-typiques » au sein des typologies identitaires proposées par la littérature : les « cosmopolites », les « isolés », les « nostalgiques » et les « mimétiques ».
Les cosmopolites se perçoivent presque comme des touristes dans le pays où ils vivent, en voyageant constamment entre des mondes hétéroclites ; ils ont recours de manière assidue aux moyens de communication virtuels, au sein de groupes d’amis à l’origine culturelle diversifiée. Selon Luisa Leonini, les atouts de ce modèle identitaire coïncident avec une ouverture au monde que, de façon naturelle, les jeunes cosmopolites expérimentent ; cependant, ils paient le prix fort d’une sensation constante de déracinement.
En revanche, Françoise Lorcerie (2007) parle de « cosmo-politisme enraciné » et offre une lecture positive de cette typologie, en analysant ces jeunes comme parfaitement insérés dans leur réalité, bien que bénéficiant d’une attitude d’ouverture vis-à-vis du reste du monde. Son interprétation émerge d’une recherche conduite dans un lycée de Marseille, où des jeunes d’origine maghrébine ont exprimé un sentiment puissant d’appartenance à la ville, comme au quartier de résidence et d’étude, sans pour autant renier leurs liens avec d’autres contextes.
Très différente, la condition des isolés, qui vivent une situation d’éloignement tant par rapport à l’univers où ils sont nés et ont grandi, que par rapport à la culture traditionnelle de leurs parents ; bref, ils expriment un malaise patent et un sens du déracinement dans tout contexte. Dans une telle condition, ils peuvent développer des formes d’identité réactive, qui les conduisent à choisir un seul des deux mondes d’appartenance ; celui-ci devient une sorte de refuge, dont ils extrêmisent les caractéristiques et qu’ils utilisent comme un rempart à l’encontre des autres affiliations.
Les isolés risquent de devenir des nostalgiques, une typologie difficile à cerner, puisque ceux qui en font partie refusent net de se confronter avec la société environnante.
Ces jeunes manifestent une attitude de rejet envers la culture de la société d’accueil, fréquentent sans exceptions des compatriotes et renforcent le culte des origines par l’écoute de musique traditionnelle ou la consommation d’aliments typiques du pays d’origine. En dehors du cadre scolaire ou de travail, ils emploient rarement la langue locale (en l’occurrence, l’italien) et n’ont pas de relations d’amitié avec les autochtones. Le retour au pays natal est vécu individuellement non pas comme désir de renouer avec ses propres racines, mais comme une arme de défense à l’encontre d’une société où ces jeunes ne se sentent pas insérés.
C’est souvent la dimension religieuse qui est interprétée à partir d’une vision antagoniste. Comme l’explique Olivier Roy (2003) à propos des transformations du phénomène religieux dans la migration, on assiste à la création d’identités inédites, qui s’incarnent parfois dans une « subculture » donnant l’impression du maintien du cadre originaire d’appartenance, mais se qualifiant en revanche comme une « identité recomposée », qui n’a presque rien à voir avec l’héritage religieux transmis par la famille. Il s’agit d’un processus distinct de la « reproduction sociale », comme le précise Michel Wieviorka, à propos de l’augmentation des cas de conversion à l’islam aux États-Unis, notamment parmi la population noire, dont les ascendants n’étaient pas musulmans ou l’étaient de manière très différente.
Les identités recomposées surgissent du désir de mieux adapter ses propres origines au cadre de vie et à son propre temps, dans une optique de synthèse et d’innovation, mais elles peuvent aussi mettre à l’œuvre des identités réactives, oppositives et violentes, nées dans le but de réagir à un système qu’on souhaite affaiblir.
Même pour les terroristes islamiques qui ont promu des actes de violence en Occident, il s’agit d’identités recomposées au sens le plus extrême du mot. Olivier Roy décrit les terroristes et leur physionomie comme « transnationaux », car ils n’habitent pas la terre natale et ont parfois vécu dans plusieurs pays, avec lesquels ils entretiennent des contacts à distance. Mais ces jeunes sont aussi « modernes », car ils ont achevé leurs études en Occident et ont connu, pendant leur adolescence, un style de vie occidental. Enfin, ils sont des « born again muslims » , car ils se sont rapprochés de la religion en Occident et ont bâti leur identité musulmane sur des marqueurs fidéistes, soit des aspects extérieurs de la croyance qu’ils affichent très ouvertement et radicalisent. Ces jeunes deviennent des « marginalisés » par rapport à leurs familles d’origine, qu’ils remplacent par un système de fraternité internationale. Ce système les lie à d’autres sujets ayant accompli le même trajet.
Leurs familles déclarent normalement avoir perdu tout contact avec eux plusieurs années avant la réalisation des actes terroristes leur imputés ; cela à démonstration du fait que l’identité qu’ils arborent n’est pas le fruit d’un retour effectif aux origines, mais d’un parcours de vie entièrement réinventé. Les nostalgiques regrettent quelque chose qu’ils n’ont jamais eue, une foi qui n’a jamais fait partie de leur éducation, une identité qu’ils ont découverte en Occident et qui surgit d’un vide éducatif et non pas d’un message reçu des parents. Le fait de s’adresser à des autorités religieuses externes à la famille conduit à la rencontre d’une autre notion d’islam, par moments basée sur le radicalisme, qui est susceptible de répondre de façon claire et efficace à leurs demandes identitaires. À l’intérieur des familles, on assiste ainsi à l’émergence de conflits qui opposent une approche religieuse plus ouverte et libérale, propre des parents, à une autre, plus fermée et fondamentaliste, propre des enfants (Delcroix, 2009).
Toujours favorisé par des formes de fragilité identitaire, un parcours contraire caractérise les mimétiques, qui souhaitent qu’on les considère comme des italiens à cent pour cent et qui évitent les situations où leur altérité pourrait être soulignée, soit ces instants profondément douloureux de méconnaissance. Il est difficile d’affirmer si, au cours des phases successives de leur croissance, ils continueront de nier leur monde d’origine, en vivant comme si cette partie n’existait pas. Probablement, il leur arrivera de s’interroger sur leurs propres racines et de rechercher de nouvelles solutions identitaires.
Dans les pages suivantes, on présentera des figures de jeunes qui ne rentrent pas dans des typologies rigides et statiques. Comme l’explique Amin Maalouf (2005), chacun de nous n’est pas devenu soi-même d’emblée, simplement « en prenant conscience de son identité », mais on a acquis celle-ci pas à pas.
Les typologies identitaires ci-dessus mentionnées apparaissent plus efficaces si on les lit comme des passages le long d’un continuum qui peut conduire à l’adoption d’attitudes d’une majeure fragilité ou fermeture dans un certain moment de la vie, mais à des attitudes d’une majeure conscience de soi, de sécurité ou d’ouverture dans d’autres moments ; cela en passant par un jeu qui ne se conclut jamais.
Carmel Camilleri (in Camilleri, Kastersztein, 1990) a introduit le concept de « stratégies identitaires » pour surmonter la notion statique identité et introduire un élément dynamique dans sa définition. Les stratégies identitaires sont alors qualifiées comme un ensemble d’actions et de manœuvres en vue d’une bonne issue de la dynamique interactive. Il s’agit de procédés mis en place, de manière plus ou moins consciente, par un sujet (individuel ou collectif), afin d’atteindre un but et d’élaborer, en fonction de plusieurs facteurs (historico-sociaux, culturels ou psychologiques), une situation donnée. Interprétée comme un ensemble de stratégies et comme un parcours qu’on repense continuellement, en le réinventant et en l’interrogeant selon les situations et les conditions personnelles, l’identité revêt alors une prégnance conceptuelle, ainsi que pratique.
Si, depuis toujours, les hommes ont eu à faire avec les identités et leur reconnaissance, jusqu’à l’ère moderne, ces questions n’avaient jamais posé de problèmes et il n’y avait donc pas eu de raisons de les soumettre à réflexion (Taylor, 1993).
De nos jours, en revanche, nonobstant les études menées sur ce thème, il paraît presque plus aisé de donner une définition négative de l’identité, en précisant ce qu’elle n’est pas, que de proposer une définition positive, capable d’isoler ses aspects fondamentaux.
L’identité correspond à tout ce qui nous différencie des autres, mais aussi à ce qui nous donne le sentiment de faire partie d’une collectivité. Nous avons du mal à spécifier ses caractéristiques, mais elle nous apparaît une évidence quand se révèle une source d’inconfort dans nos relations avec les autres ou lorsqu’elle semble être en crise.
Le concept de crise – et ce n’est pas un hasard – s’est montré crucial pour l’ouverture d’un débat sur l’identité et la vulgarisation de cette notion. Dans son essai Gioventù e crisi ( Identity : Youth and Crisis ), daté 1968, Erik Erikson a approfondi la notion d’identité en relation au concept de « cycle vital ». D’après lui, pour vivre biologiquement et psychologiquement, les individus doivent s’activer , en réagissant de la meilleure manière possible aux conflits qu’ils expérimentent, au cours des diverses phases de leur existence : « L’homme, pour demeurer psychologiquement vif, ne fait autre chose que trouver des solutions toujours nouvelles à ces conflits ; de façon analogue, son corps lutte sans cesse à l’encontre des dommages imputables à la détérioration physique » (Erikson, 1995 : 107). Pendant leur cycle vital, les gens doivent en somme faire face à la nécessité de répondre, au mieux et avec maturité, aux défis de l’existence et aux sollicitations intérieures.
À la base de cette tension, il y a la formation d’une personnalité saine à l’âge adulte, soit une personnalité qui maîtrise son environnement, exprime une certaine unité et perçoit correctement le monde, ainsi que sa place à l’intérieur de ce monde.
Bien que la littérature sur l’identité s’avère très vaste, il n’est pas aisé d’employer cette notion sans tomber dans des ambigüités ou des réifications, aux rudes conséquences sur le plan spéculatif et matériel. L’identité désigne, à la fois, une catégorie pratique et une catégorie analytique ; elle a des implications dans le quotidien comme dans la politique, et cela à plusieurs niveaux. Il n’est pas rare qu’on utilise ce concept par manque d’éléments concrets, quand on parle, par exemple, d’ethnie ou de race, de nations ou de frontières géographiques, en termes généraux ; il s’agit là d’idées abstraites qui n’ont pas de dimension tangible (Colombo, Semi, 2007). Néanmoins, même ceux qui critiquent le concept d’identité ne réussissent pas à éviter de l’employer, car – en dépit de son ambigüité – il est très difficilement remplaçable.
Rogers Brubaker et Frederick Cooper ont poursuivi cette tentative dans leur essai Beyond « Identity » (2000), en suggérant une lecture critique de l’idée d’identité et de ses différentes interprétations, jusqu’à souligner la nécessité de trouver de nouvelles expressions qui permettent de dépasser ce nœud problématique. C’est tantôt un usage très marqué, tantôt un usage plus souple, à soulever des questions sémantiques autour de la notion d’identité. Lorsqu’on raisonne à partir d’une idée forte d’identité, on donne pour acquis que tous les sujets et tous les groupes ont une identité propre, bien qu’on ne soit pas forcément conscient de cela ; il y aurait donc des limites rigides entre les diverses communautés, une nette homogénéité à leur intérieur et une nette distinction de chacune vis-à-vis du cadre d’ensemble. En revanche, lorsqu’on raisonne selon une logique souple d’identité, on devient peu efficace sur le plan analytique et spéculatif, car ce type d’approche donne pour sûr les catégories auxquelles se réfère et suit, de préférence, la logique du « politically correct » , au détriment de l’exigence de clarté méthodologique et expositive.
Afin de surmonter ces contradictions, Brubaker et Cooper suggèrent de nouvelles notions, moins congestionnées, telles que : « identification », « subjectivité située et communance » , « connexion et appartenance à un groupe » 2 . Bien qu’elles puissent se montrer exploitables à plusieurs occasions, ces trois expressions ne semblent cependant pas en mesure de rendre compte de la complexité du concept d’identité qui, en même temps, regarde au passé, dans la perspective d’un héritage reçu en famille ou au sein du groupe d’appartenance, et au présent, dans la perspective d’une subjectivité qui est propre, de manière exclusive, à l’individu.
Nous n’entendons pas résoudre un dilemme qui a tenaillé, pendant des années, plusieurs chercheurs, mais – certainement – un seul terme ne suffit pas à décrire la complexité du concept que le mot « identité » s’efforce d’exprimer. Pour sortir de l’impasse, J. Bruner a, de son côté, choisi une expression plus articulée – apte à décrire aussi la condition des jeunes d’origine étrangère – qui tient compte à la fois de l’héritage, de la subjectivité et de la perspective individuelle :

« Ce qui caractérise l’identité humaine est la construction d’un système conceptuel qui organise comme une sorte de ‘matériel documentaire’ les rencontres actives avec le monde ; cet enregistrement se réfère au passé, mais peut être aussi extrapolé pour s’appliquer au futur – bref, un soi avec une histoire et des possibilités » (Bruner, 1997 : 49).

La tentative des pages qui suivent est de rendre compte de l’histoire, riche et complexe, comme des possibilités, nombreuses et quasiment oubliées, des deuxièmes générations. Histoire et possibilités constituent, par ailleurs, deux mots attribuables à la société italienne toute entière.
Quand on parle des enfants des migrants, on remarque d’habitude un seul aspect identitaire, au détriment des autres : leur origine, soit un point permettant de souligner que, en dépit de leur naturalisation, ils ne deviendront jamais « naturels » pour de vrai (Minces, 2004). On met ainsi au premier plan la question des racines et de l’étrangeté présumée de ces jeunes face à un monde au sein duquel ils ne seraient pas complètement insérés. Tout cela aux dépens de la possibilité d’enquêter sur le travail de développement de la personnalité qu’ils réalisent, en misant sur des stratégies multiples de formation de l’identité et en formulant une synthèse qui réunit, de façon naturelle, les origines héritées avec les perspectives particulières présentes et futures.
En argumentant sur les modalités à travers lesquelles les jeunes d’origine étrangère gèrent leurs multiples appartenances, on attire l’attention sur l’aspect le plus vital de l’identité, celui qui consent de ne pas la cristalliser dans une réalité fixe et immuable.
Le problème de l’identité ne concerne que les individus qui la vivent et, jours après jour, la bâtissent, mais marque aussi la relation qui intervient, dans chaque lieu et moment, entre les enfants des immigrés et la société d’accueil, avec les visions inhérentes, les perceptions, les préjugés, les capacités de se transformer face aux évolutions de cette dernière. C’est un véritable jeu de regards, celui qui se crée entre la société italienne et les deuxièmes générations ; celles-ci seront plus disponibles à se reconnaître dans une identité italienne dans la mesure où elles sentiront que l’Italie souhaite les inclure positivement, sans les laisser aux marges : « leur croissance parmi nous implique de plus en plus le besoin de redéfinir l’identité même de la société italienne du XXIe siècle » (Ambrosini, Molina, 2004 : 43-44). Un parcours à construire en entier.
Ainsi, sur le site du forum de « Rete G2 » 3 , une fille d’origine éthiopienne, en parlant de soi-même, a déclaré de se sentir comme « une noix de coco », noire à l’extérieur et blanche à l’intérieur, constamment obligée d’affirmer sa familiarité avec un pays qui la regarde encore comme une étrangère. Si sa provenance est « noire », sa culture, sa mentalité et sa langue sont « blanches », italiennes, sans qu’il y ait contradiction en tout cela. Pour ces mêmes raisons, un jeune de l’association « AssoCina » 4 se définit comme « une banane », jaune à l’extérieur et blanc à l’intérieur, car considéré comme un étranger « à cause de son enveloppe cutanée » 5 .
Tant que l’Italie ne changera pas son regard, la situation n’évoluera pas. L’identité ethnique d’un individu correspond à l’élément qui, en premier, se révèle comme la synthèse entre la notion de soi que chacun se forge et la reconnaissance que son environnent lui accorde. Lorsque la distance entre la manière de se percevoir et celle de son apparence est très accentuée, il y a un péril latent de formation d’un concept de soi négatif, qui abaisse l’estime de soi.
Se rapportant aux composantes objectives et inscrites des appartenances ethniques, normalement mesurées sur la base de marqueurs tels que l’origine géographique, les traits somatiques ou la langue parlée, la notion d’ethnicité se distingue de celle d’identité ethnique, puisque celle-ci se réfère surtout au poids que l’individu attribue au facteur ethnique dans le cadre de sa personnalité (Mancini, 2007). L’identité ethnique est très significative pour les enfants des immigrés qui, bien plus que leurs parents, se trouvent à gérer une différence somatique qui leur nie l’opportunité de ressembler au monde où ils sont nés et ont grandi.
Comme l’explique Jean Phinney (Ead et al., 2001a), il y a trois facteurs susceptibles de favoriser le développement d’une identité ethnique sure et sereine, pour les jeunes d’origine étrangère : la connaissance de la langue des parents, de la culture du pays d’origine et l’interaction avec des adolescents du même groupe ethnique. Ce dernier point est d’un intérêt majeur : au contraire des premières générations, les deuxièmes ont rarement l’occasion de fréquenter des jeunes de leur communauté ethnique, avec lesquels partager une condition et un vécu communs, par rapport au regard que la société d’accueil jette sur eux (Ead et al., 2001b).
Ces relations entre pairs seraient pourtant précieuses, pour le développement d’un sentiment de partage et communauté ; de manière analogue, les relations avec les jeunes autochtones favorisent une gestion mûre et apaisée des différences, dans un climat d’amitié et d’échange. Selon Morton Beiser, plusieurs études montrent que plus les adolescents sont à l’aise avec leur identité ethnique, plus ils ressentent de la sympathie vis-à-vis de leurs pairs appartenant à des ethnies hétéroclites, car il est plus probable qu’ils nouent des liens d’amitié avec eux, aux retombées positives pour la réussite scolaire individuelle (Beiser at al., 2006). Par la multiplication des occasions de contact et de partage (relativement à l’état civil, à l’appartenance ethnique, culturelle, religieuse, etc.), on s’identifie en tant que personne et on s’ouvre aux autres sans heurts.
L’espace de l’amitié permet d’expérimenter les ressemblances comme les différences, les choses communes comme les distinctions, en gardant le droit de chacun d’être soi-même et d’être différent des autres, comme l’a écrit Giovanni Jervis (1999) dans son essai sur la conquête de l’identité. L’image de soi se forme non seulement à travers la conscience que chacun est, en même temps, distinct et semblable aux autres, mais aussi grâce à la confiance en ses propres capacités, à une image cohérente de son propre corps et à un sens de la propriété inviolable de ses pensées, rêveries et émotions, qu’il faut pouvoir séparer de celles d’autrui (Jervis, 1997). Cette exigence se réfère tant à la nécessité de renouvellement de la société, comme à la possibilité pour l’individu de se forger une identité équilibrée.
Un nom ne suffit pas
Lorsque une famille immigrée doit donner un prénom à son enfant né en Italie, il n’est pas rare qu’elle en choisisse deux : le premier, lié aux origines (le prénom d’un grand-père ou d’un parent) ; le second, se rapportant au contexte de vie (donc, un prénom italien, facile à prononcer pour les futures camarades d’école). Une fois qu’ils auront grandi et devront se présenter, ces enfants pourront ainsi exprimer leur double appartenance, en énonçant leurs deux prénoms ou en optant pour un seul prénom, sur la base du contexte d’interaction ; ils joueront en somme avec leurs multiples affiliations.
Un prénom unique ne suffit pas à décrire la condition et l’expérience de jeunes qui, tout en ayant le même d’âge, ont des vécus hétéroclites ; à certains égards, ces adolescents de deuxième génération se sentent proches du quotidien de leurs pairs autochtones (notamment en ce qui concerne le style de vie), mais à d’autres égards ils restent proches de la condition de leurs parents, surtout par rapport au thème des racines. S’il n’est déjà pas aisé de circonscrire la réalité – relativement consolidée – de la première génération de migrants, le cadre se complique de manière ultérieure quand on se trouve face à un phénomène – comme celui des deuxièmes générations – qui est récent (du moins pour l’Italie). Ce phénomène n’a pas derrière lui une longue histoire ou un patrimoine affermi de recherches sémantiques et ne rentre pas dans le langage du sens commun (la réalité des enfants de la migration en Italie est objet d’attention, en tant que question sociale, à peine depuis la moitié des années quatre-vingt-dix) 6 .
Dans le but de recenser les multiples tentatives pour décrire et qualifier cette problématique, on peut distinguer, sur un axe temporel, trois typologies d’expressions, que les chercheurs italiens ont en partie empruntées à d’autres pays :
1) les termes se référant « au passé », qui soulignent fortement l’origine culturelle, ethnique ou géographique, ainsi que les racines familiales ou communautaires, et qui marquent l’étrangeté par rapport au cadre de vie ;
2) les termes se référant « au présent », qui soulignent la dimension du projet, tout en évitant de passer sous silence l’héritage culturel et linguistique, propre de l’histoire personnelle et collective de ces sujets ;
3) les termes se référant « au futur », qui évoquent surtout le projet partagé par des individus établis sur un même territoire, indépendamment de leurs antécédents.
À noter que ces termes reflètent souvent une instance politique et l’ambition de favoriser le changement des mentalités dans la société d’adoption.

Parmi les termes conjugués au passé, l’expression « deuxièmes générations d’immigrés » reste la plus employée par la littérature, bien qu’elle puisse s’avérer source de controverses, car susceptible d’attribuer l’expérience de la migration à des sujets qui ne l’ont pas vécue (voir les enfants et les adolescents nés en Italie de parents étrangers). Cette expression marque, en outre, un lien avec le pays d’origine, passant par les pères, que les fils ne reconnaissent pas nécessairement, en raison de leur expérience fragmentaire d’un tel endroit. Lorsqu’elle utilise ce terme, Catherine Wihtol de Wenden (2004 : 109) souligne un tel risque :

« Quand on parle de ‘deuxième génération’, on présume qu’il y a eu une parfaite reproduction de la première. On finit alors par surestimer l’origine des parents sur les autres modalités de socialisation : relégués dans cette catégorie, les enfants des migrants voient leur futur comme déterminé à priori. Emmanuel Todd, par exemple, parle à ce propos de trajectoires familiales et d’une véritable ‘destinée des immigrés’. Mais, pour combien de temps encore, nous en resterons là ? »

L’expression « deuxièmes générations issues de l’immigration » s’efforce de surmonter le risque ci-dessus mentionné en mettant l’accent sur l’expérience de la migration comme héritage reçu, soit comme bagage de souffrances, lacération, séparations, mais aussi d’ambitions et projets dont les enfants seraient les héritiers directs. Selon Abdelmalek Sayad (2002), cette formule a permis de nommer, pour la première fois, une génération, en la distinguant de celle de ses parents, puisque – c’est une évidence – il n’y a pas de génération spécifique, sauf à la séparer de celle qui la précède (Santelli, 2007a). Le principal danger de cette perspective réside dans la tendance à considérer la deuxième génération comme un simple thème de débat, donc comme un objet, et non pas comme un sujet actif, protagoniste de sa vie. C’est une question qui revient tout le temps, dans l’analyse des catégories sociales, puisque, inévitablement, celles-ci généralisent, simplifient et réifient leur problématique d’enquête.
Afin de favoriser une approche plus articulée du phénomène, Rubén Rumbaut (1994) a réordonné la variété des expériences au sein de « classes générationnelles » sur la base des périodes d’arrivée. La génération « 2 », au sens strict du mot, est celle des enfants nés en Italie de migrants de première génération ; par ses conditions et caractéristiques, cette classe est très proche de la génération « 1,75 » qui a quitté le pays natal en âge préscolaire (0-5 ans). Beaucoup de ces enfants se perçoivent comme des autochtones : l’italien est leur langue maternelle et, parfois, ils ne connaissent ni la terre d’origine, ni la langue de leurs parents. Puis, il y a la génération « 1,50 », c’est-à-dire celle qui a entamé son processus de socialisation et de scolarisation primaire dans le pays d’origine, mais a complété son parcours d’instruction en Italie. Enfin, on trouve la génération « 1,25 », formée par les garçons et les filles qui migrent alors qu’ils ont au moins 13 ans, ont déjà terminé leur scolarisation obligatoire et affrontent une phase existentielle de réélaboration de leur identité personnelle et sociale. Vis-à-vis de ces derniers, les problèmes concernent la définition d’identités complexes, susceptibles de réunir plusieurs formes d’appartenance qui sont parfois en contraste entre elles. L’expérience de ces adolescents est assimilable à celle des premières générations, mais sans l’élaboration d’un projet migratoire voulu et recherché personnellement, donc en mesure de motiver et renforcer l’individu lorsqu’il le met en place.
La différence d’expériences entre ceux qui sont nés en Italie et ceux qui y sont arrivés en bas-âge est soulignée par les jeunes d’origine étrangère, comme l’explique, sur la base de son propre vécu, un garçon né en Italie de parents chinois :

« Ceux qui sont nés en Chine et sont arrivés [en Italie] vers 6-7 ans se sentent plus chinois qu’italiens. Je vois en eux une passion pour les racines bien plus profonde que celle de nous, qui sommes nés en Italie […]. La mienne, en revanche, est plutôt une simple curiosité vis-à-vis de mes origines ; ainsi, j’aime fréquenter les garçons qui se perçoivent comme chinois, qu’ils soient nés en Chine ou ici, peu importe. Puis, il y a les adolescents qui sont venus ici vers 13-15 ans et qui ne réussissent pas à se mettre en relation avec les italiens ; après une dizaine d’années, ils ne parlent pas encore l’italien couramment. Ils demeurent entre eux et ne parlent que le chinois. Je les connais en tant qu’amis de famille, et il m’est arrivé de sortir avec eux quelques fois, mais j’ai remarqué immédiatement qu’ils sont très différents de moi » (M., 20 ans, d’origine chinoise) .

Ce témoignage met en évidence l’importance de distinguer entre les parcours de vie – forcément hétéroclites – de ceux qui sont nés en Italie et de ceux qui y sont parvenus à des moments différents de leur enfance ou adolescence. Cette distinction n’est cependant pas à lire comme une attestation d’étrangeté à attribuer aux jeunes qui sont arrivés en Italie au lieu d’y être nés. La question est plus complexe : familiarité et étrangeté cohabitent tant dans les sujets nés en Italie, que dans les sujets qui y sont arrivés à l’âge de la conscience.
« Enfants d’immigrés » est une énième expression forgée pour souligner, d’une forme plus familière, la condition des jeunes qui ont reçu, en héritage, l’expérience migratoire. Parmi les fils et filles d’immigrés, certains contestent toutefois l’idée que la migration puisse être vécue comme un héritage. En même temps, lorsqu’on emploie l’expression « enfants d’immigrés », on introduit une référence à une condition infantile, alors qu’il serait opportun de disposer d’une formule émancipée, permettant d’observer cette génération dans une perspective plus adulte et consciente (Chaouki, 2005).
C’est une des premières recherches menées en Italie (dans la ville de Milan), qui a introduit l’expression : « enfants de l’immigration ». Cette définition s’éloigne des précédentes et embrasse une vision plus ample, car elle souligne l’évolution naturelle d’un processus historique – celui des migrations internationales –, sans trop insister sur la simple filiation :

« L’emphase […] est placée sur les jeunes qui sont, de quelques façons, ‘fils/filles’ du phénomène migratoire dans son ensemble, [et qui constituent] la principale population juvénile d’origine étrangère qui vit dans la métropole [de Milan] » (Breveglieri et al., 2003 : 9).

Parmi ces jeunes, certains sont nés en Italie de parents étrangers, d’autres sont italiens depuis des générations, d’autres encore sont nés ailleurs mais ont retrouvé leur parents en Italie. Bien que recouvrant des expériences très hétérogènes, la migration a joué un rôle crucial dans l’histoire et le parcours de croissance de tous ces mineurs. Donc, de manière meilleure que celles que nous avons citées auparavant, l’expression « enfants de l’immigration » décrit – par une formule à la fois neutre et véritable – la réalité de ces jeunes.
Ceci-dit, les définitions qui insistent sur le passé risquent de négliger la condition actuelle des « jeunes d’origine étrangère » ou, mieux, comme on dit habituellement en France, des « jeunes issus de l’immigration ». Elles accentuent uniquement le profil de « protagonistes » de ces sujets, nés dans le pays où ils vivent, suite au parcours migratoire de leurs familles.
Ce n’est pas par hasard que toutes les locutions répertoriées s’insèrent à la frontière entre des termes qui regardent au passé et des termes qui regardent au présent : ces expressions évoquent les racines étrangères (mais en qualité d’origines) et posent aussi, en premier plan, une caractéristique ultérieure de l’identité : l’appartenance à l’univers juvénile. Elles évitent ainsi de s’exposer à un « excès de culture » (Aime, 2004), susceptible d’illustrer des traits, des attitudes et des sensibilités d’après une clé fallacieuse, car exclusivement culturelle. Plusieurs difficultés et ressources des jeunes issus de l’immigration ne sont pas à rattacher à une perspective culturelle, mais plutôt à une optique sociale ou générationnelle, les rapprochant en bonne partie des pairs autochtones. Le fait de souligner leur condition « d’adolescents » met en évidence leur rôle comme composante active de la réalité italienne, pays en train de vieillir et de voir baisser non seulement sa population juvénile, mais aussi les prérogatives de cette dernière (l’accès aux professions, au leadership politique, à la carrière, etc.) (Ambrosi, Rosina, 2009).
Une autre classe d’expressions, moins ample du point de vue sémantique, mais digne cependant d’analyse, concerne l’emploi de locutions au présent, comme, par exemple, « élèves arabophones ». Cette classification a été introduite par Paolo Branca et Milena Santerini (2008) en références aux écoliers originaires du Maghreb et du Machrek, qui constituent une composante significative de la population scolaire italienne, en particulier, à Milan. À l’apparence exploitable au niveau des spécialistes et probablement non destinée à rentrer dans le langage quotidien, car impliquant une sous-catégorie par rapport à la population plus importante des enfants des immigrés, la valeur de cette locution réside dans le fait de souligner une compétence et non pas une condition ou un trait culturel générique. La connaissance, plus ou moins raréfiée, de la langue parentale ne se réduit plus à un héritage du passé, à une étiquette difficile à gérer, mais devient une ressource spécifique, rare et exploitable dans la situation actuelle.
Une énième expression englobe une pluralité encore plus vaste d’individus : « minorités visibles ». Elle est largement utilisée par la littérature canadienne, pour souligner une condition diffuse parmi les enfants des groupes minoritaires : l’étrangeté qu’on leur attribue se base sur les traits somatiques, soit des marqueurs ethniques qui rappellent, notamment aux sociétés accoutumées à se penser comme mono-culturelles, la dimension de la différence culturelle, ethnique, religieuse. Mythili Rajiva (1996 : 9) définit cette locution comme « le statut légal et social de certains groupes dans les sociétés occidentales qui ne rentrent pas dans le cadre principal de référence, c’est-à-dire le statut ethnique de blanc ». Les jeunes membres des minorités visibles ont la sensation, souvent confirmée par des faits concrets, d’être constamment méconnus par rapport à leur identité, parce que confondus avec leurs parents et donc contraints à une condition d’étrangeté dans leur territoire de naissance et de croissance.
Ce vécu est encore plus perceptible lorsque les marqueurs ethniques sont très évidents et assimilent les enfants issus de la migration à leurs géniteurs, en insistant par là même sur le contraste avec l’aspect extérieur de leurs camarades. À ce propos, Rajiva distingue, au sein de la population des deuxièmes générations, les deuxièmes générations « ethniques », pour lesquelles il est très difficile de se confondre avec la foule, à cause des traits somatiques. L’équation « ethnique = immigré » demeure vivante dans la société canadienne, en dépit de sa longue tradition migratoire, et cela ne facilite pas le processus d’intégration des deuxièmes générations dans leur société d’accueil. Ces jeunes pâtissent de ce statut de marginalisation et extranéité, puisque, à l’encontre de leurs parents, ils n’ont aucune motivation ou désir de préserver l’empreinte de leurs origines, en l’affichant aux autres comme un élément distinctif.
Il y a en outre les expressions conjuguées au futur, c’est-à-dire celles qui cherchent à évoquer ou à rappeler une condition qui n’a pas encore été formalisée et reconnue en Italie. Ces locutions se caractérisent par une forte implication constructive. Par exemple, tout en ne bénéficiant pas véritablement de la condition de citoyens, les enfants des immigrés sont parfois appelés par les politiciens, les chercheurs et les travailleurs sociaux « nouveaux citoyens ou nouveaux italiens » 7 . On exprime ainsi l’exigence d’une reconnaissance juridique du droit de citoyenneté concernant ceux qui sont nés, ont grandi et habitent en Italie comme des membres à part entière du pays.
« Italiens avec ‘tiret’« est une définition plus complexe mais, d’une certaine manière, plus exhaustive : Maurizio Ambrosini (in Ambrosini et Molina, 2004) l’a empruntée du contexte étasunien. En effet, dans son livre What It Means to Be an American (trad. it. Che cosa significa essere americani , 1992), Michael Walzer reprend la formule forgée par Horace Kallen « américain avec tiret », pour souligner la double appartenance des juifs-américains. Cette expression lie l’aspect religieux et celui de la nationalité.
Comme le soutient Walzer, le péril est qu’une de ces deux moitiés domine sur l’autre et puisse acquérir un poids majeur ; ainsi, dans la mesure où l’identité religieuse juive – au sens fort du mot – se distingue non seulement comme croyance mais en termes d’adhésion à une communauté restreinte, elle risque de reléguer au deuxième plan l’autre appartenance, celle renvoyant au pays, les États-Unis, dans son ensemble. Vice-versa, ajoute Walzer, « le tiret marche, lorsqu’il marche en tant que signe en plus », comme dans les mariages où les noms s’ajoutent l’un à l’autre, sans qu’aucun d’eux puisse prévaloir (p. 92). Malgré sa diffusion limitée, cette locution se révèle très intéressante, car elle permet de comprendre que, même par rapport à une pluralité d’appartenances, il peut y avoir une disparité dans le poids à attribuer à l’une plutôt qu’à l’autre des aspects identitaires en jeu.
« Nouvelles générations » est le terme conçu récemment pour accorder un caractère de mixité à une réalité juvénile italienne, qui se qualifient de plus en plus par sa composition multiculturelle, donc par la présence « d’italiens d’origine italienne », ainsi que « d’italiens aux origines les plus hétéroclites ». Dans leur enquête sur le rapport entre enfants issus de l’immigration et consommation, Enzo Napolitano et Luca Visconti (2009) ajoutent une variante ultérieure à cette expression : « cross generation » , formule qui comprend les jeunes migrants, les jeunes gitans, les enfants étrangers adoptés et les enfants de familles mixtes. Tous ces garçons et filles partagent des « similitudes et des différences » par rapport à leurs pairs d’origine italienne. Cette définition a le mérite de mettre à l’avant le riche bagage que les jeunes issus de la migration héritent, mais aussi de projeter vers le futur une génération se présentant comme inédite dans le contexte italien.

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