Jeunes palestiniens, jeunes français, quels points communs ?
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Description

La recherche de l'auteur sur les violences et les oppressions politiques vécues par des jeunes français et réfugiés palestiniens vise d'un côté l'identification des processus des oppressions subies et de l'autre, les stratégies que ces jeunes déploient pour survivre et trouver une place dans la société. L'étude s'appuie sur les concepts de ségrégation, marginalisation, pouvoir, réfugiés, violence politique, violence institutionnelle et violence sociale.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mars 2013
Nombre de lectures 7
EAN13 9782296532342
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Titre
Marie Kortam






Jeunes palestiniens, jeunes français, quels points communs ?

Face à la violence et l’oppression








L’Harmattan
Copyright

© L’HARMATTAN, 2013
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
EAN Epub : 978-2-336-66202-2
Résumé
Ma recherche sur les violences et les oppressions politiques vécues par des jeunes français et réfugiés palestiniens vise d’un côté l’identification des processus des oppressions subies et de l’autre, les stratégies que ces jeunes déploient à l’échelle individuelle et/ou collective pour survivre et trouver une place dans la société.
Des deux côtés de la méditerranée, des dispositifs structurels et socioculturels renforcés par des facteurs conjoncturels de nature politique, sociale, économique et spatiale soutiennent des oppressions subies des jeunes en milieu de ségrégation. L’interférence du local et du global produit non seulement des violences, mais engendre aussi de la créativité chez des jeunes écartés, réfugiés, discriminés et français issus d’une troisième génération d’immigrants.
Le sens de l’oppression comme violence chez des jeunes relégués et leur quête de réussite sociale sont étudiées sur des horizons multiples qu’éclairent les concepts de ségrégation, pouvoir, État, réfugiés, violence politique, violence institutionnelle et violence sociale. L’analyse s’appuie sur les dimensions interactionniste, narrative et expérientielle, tant dans le recours à la littérature sociologique disponible que dans le traitement des 53 entretiens et un focus group constituant le corpus de base de cette étude. Le niveau narratif articule l’expérience de l’individu avec l’oppression. Les individus sont observés dans leurs contextes, dans leurs réseaux d’échanges, et dans l’organisation sociale qui les insère.
Un modèle réactif des individus étiquetés comme violents se dessine toujours à partir d’une violence symbolique et légitime, d’une oppression que déterminent les détenteurs de pouvoir. Le pôle des réponses violentes « hors normes » et celui des réponses conventionnelles dans les normes situent les pratiques sociales dans chaque société. Les pratiques sociales des individus s’imposent comme une partie intégrante dans un monde où règne injustice et violence. Ce modèle, ces réponses et ces pratiques sont analysés dans cet ouvrage.
Remerciements
Merci aux jeunes dionysiens et aux jeunes réfugiés palestiniens, qui ont partagé avec moi leur vie quotidienne, pour leur accueil chaleureux et leur amabilité. Ils ont eu, par le témoignage de leurs expériences, la dure tâche de construire l’ossature du sujet. Je les en remercie et leur dédie cette thèse.
Je suis reconnaissante à Claudine Heloir pour sa grande disponibilité et la façon si minutieuse avec laquelle elle a révisé chacune des versions de cet ouvrage. Je la remercie, par ailleurs, pour les fructueuses discussions qu’on a eues tout au long de la rédaction de ma recherche.
Je remercie ma famille, mes proches et mes ami(e)s pour leurs encouragements, conseils et amitié, qui ont été d’une valeur inestimable dans les meilleurs et les pires moments. Tous ceux et celles qui, durant toutes ces années, ont cru en ma ferme volonté d’arriver au bout de cette recherche. Leurs questions incessantes, leurs encouragements, leurs critiques stimulantes et leur intérêt pour ma recherche m’ont permis de persister et de dépasser au travers d’une telle démarche. Je les en remercie infiniment.
A ma mère, à mon père, à mon frère Mansour, à ma sœur Manal, à mes tantes et à toute ma famille qui n’ont cessé de m’accompagner dans mon interminable quête du savoir, je dédie chaleureusement cet ouvrage.
Et enfin et surtout à ma nièce Yara qui m’a toujours encouragée par son sourire. Pour elle et pour tous les enfants j’espère que ce travail puisse contribuer à changer des choses pour que vous puissiez grandir dans une société qui vous fera une place et que vous puissiez vivre dans l’intégrité et le bonheur.
Sommaire Couverture 4e de couverture Titre Copyright Résumé Remerciements Sommaire AVANT-PROPOS INTRODUCTION GÉNÉRALE CHAPITRE I : Les Palestiniens entre violences et oppressions 1- Les Palestiniens face à l’État libanais : entre violences structurelles et conjoncturelles 2- Une violence « apparatchik » attaque les réfugiés palestiniens 3- La violence diffuse dans le camp : une conséquence de domination Chapitre II : Banlieue : violences du pouvoir et pouvoir de violences 1- Conjoncture de violences à Saint-Denis 2- L’État et la monopolisation de la violence 3- État : Contrôle et surveillance 4- Le chômage : une violence structurelle CHAPITRE III : L’école entre autorité oppressive et intégration coercitive 1- L’institution scolaire transforme le dominé en dominant 2- L’éducation nationale française et ses idéaux Chapitre IV : Quelle gestion institutionnelle des violences ? 1- L’associatif dans le camp 2- La « psychologisation » de la question politique palestinienne 3- La gestion sociale de la violence 4- La prévention spécialisée 5- Gérer le social : une nouvelle façon de penser le politique CONCLUSION GÉNÉRALE Bibliographie Annexes Adresse
AVANT-PROPOS
Ma décision d’entreprendre une recherche de doctorat sur les violences entre banlieues françaises et camps de réfugiés palestiniens au Liban, est issue d’une expérience professionnelle de plus de trois ans comme assistante sociale dans les camps de réfugiés palestiniens au Liban. Cette expérience est accompagnée de nombreuses discussions avec des travailleurs sociaux, des travailleuses sociales, et des intervenants, dans les quartiers dits « difficiles » en France.
Dans les médias, qui influencent de plus en plus le sens commun aujourd’hui, et dans les recherches occidentales sur les réfugiés palestiniens, on parle de plus en plus d’une culture de violence, de mode de vie géré par la violence. Ce discours est le même sur les quartiers appelés « seconde zone » en France. Cependant, les entrepreneurs de ce discours oublient de rappeler que ces quartiers, camps et banlieues, sont des lieux de « relégation » et de discrimination, qu’ils sont souvent témoins d’abus de pouvoir, de brutalité de comportement, d’une préoccupation grandissante pour les situations d’injustice sociale, ils sont en marge de la société.
Je suis arrivée à Paris pour mon master en sciences sociales, après une maîtrise de sociologie générale à Lille. Cette année 2005 est connue par ses émeutes, ce phénomène étrange pour moi, m’a beaucoup intéressée et préoccupée. Je regardais la télévision, je recevais des coups de fil de ma famille du Liban me recommandant la prudence. J’avais le sentiment étrange d’être au milieu d’un tournant rien qu’à travers les médias, alors que dans la vie quotidienne je ne ressentais rien. Je me demandais même à quel degré ce phénomène existait et affectait la France tout entière. Cela m’a rappelé la guerre au Liban et comment les médias amplifiaient tout, alors que nous qui vivions dedans, nous ne nous reconnaissions pas dans ce que disaient les médias. N’empêche que ces émeutes m’ont poussée à une question comparative primaire : qu’est-ce qui fait que les jeunes en banlieue réagissent de cette manière ? Pourquoi les jeunes palestiniens au Liban ne le font-ils pas ? J’ai posé cette question parce que, l’image véhiculée de la France à l’étranger me renvoie au pays des droits de l’homme où les Français sont des citoyens égaux, alors je ne comprenais pas comment des jeunes qui vivent avec autant de droits, qui sont des citoyens à part entière adoptent un tel comportement, alors que les jeunes palestiniens au Liban, discriminés à tous les niveaux, humiliés même n’adhèrent pas à de telles stratégies d’action.
Étant une jeune palestinienne venant du Liban, quoique je n’aie jamais vécu dans un camp, je me considère parmi les Palestiniens qui ont de la chance de ne pas vivre cette relégation totale, j’ai avancé quelques réponses, peut-être quelques préjugés, à travers mon expérience professionnelle d’assistante sociale à l’UNRWA 1 dans les camps de réfugiés au Liban. La question sur les émeutes et la banlieue est restée en suspens. Je ne comprenais pas tout, j’ai enquêté autour de moi, pour savoir ce que les gens pensent, j’ai eu toutes sortes de réponses : ceux qui comprennent l’acte de désespoir des jeunes, ceux qui le justifient et ceux qui le condamnent. Ces réponses multiples m’ont poussée à chercher à comprendre plus par mes propres moyens et pourquoi pas envisager une enquête sociologique.
Au courant de l’année 2005 et de mon master, et au-delà des émeutes qui sont classées dans la catégorie de violences urbaines, j’entendais partout parler de violence, tout qualifier de « violent ». Dans ce contexte, j’ai remarqué que la violence règne, mais comme concept elle est plus ou moins construite par un discours médiatique et politique, qu’en est-il donc de la construction sociologique de la violence ? Alors qu’au Liban, et dans les camps de réfugiés, des scènes de violence et de violence extrême se produisent, on n’entend quasiment pas parler de violence. On verra plus tard que « la violence » a été récemment institutionnalisée dans les camps palestiniens par les donateurs et les financeurs de projets sociaux.
Avec toutes ces observations et ces questionnements, j’ai décidé d’entamer une pré-enquête sociologique sur les banlieues, les jeunes et la violence, en tentant de contextualiser les émeutes de 2005 afin de comprendre, sociologiquement et socialement, à travers ce phénomène la réalité française. En parallèle, j’ai choisi pour mon mémoire de master de travailler sur les représentations de la violence chez les adolescents palestiniens dans le but de mobiliser mon expérience, ma connaissance du terrain dans une construction sociologique de ce sujet.
Un atelier sur « trajectoire de vie et choix de sujet de thèse », avec Vincent De Gaulejac dans le cadre de séminaire de master en sociologie clinique, m’a confrontée à la réalité refoulée d’une violence symbolique inscrite dans la vie de chaque réfugié palestinien, héritée même, rien que par son statut de « réfugié » transmis de père en fils.
Plus j’avançais dans ma lecture sur les banlieues françaises, d’un côté, et dans ma recherche et ma réflexion sur les camps de réfugiés, de l’autre, plus j’apercevais qu’une violence inscrite dans l’espace relie camp et banlieue. Sur les deux terrains, il y a des significations ressemblantes, qui ne sont pas mesurables, mais permettent de comprendre le vécu d’une partie des personnes. Cette ségrégation spatiale a formé le segment comparatif de mon choix pour cette recherche.
Mon document de thèse de doctorat comprenait trois grandes parties et treize chapitres. Afin de publier ma thèse, j’ai choisi de la diviser en deux ouvrages. Le premier, intitulé Jeunes du centre, jeunes de la périphérie : discours sur la violence , est déjà publié en décembre 2011 aux Éditions Universitaires Européennes. Cet ouvrage répond à plusieurs questions : Est-ce que selon les acteurs une action de violence est-elle justifiée ? Quel genre de situations de violences évoquent-ils ? Peut-on prévenir ou réguler les violences ? Qu’est-ce qu’ils entendent par guerres, attentats, opérations martyrs ? Et quels sont les sentiments liés à l’usage des violences ? Il englobe l’analyse des violences dans la sphère socioculturelle à Baddawi et à Saint-Denis : le lien entre violences et jeunesse, le lien entre les références déplacées et les violences cachées, les violences envers l’altérité et les identités, le quatrième étudie des pistes de ritualisation des violences et enfin le rôle des médias dans l’amplification des violences.
Pour le deuxième ouvrage, celui-ci, j’ai choisi d’inclure la partie sur les violences politiques qui se traduisent essentiellement par l’oppression politique, sociale et raciale. J’aborde la relation entre le système et les individus. J’analyse les moyens par lesquels le système, par ses différentes institutions, cherche à dominer les individus et quelles stratégies ces individus emploient pour contourner le système. Violences et oppressions forment ici les deux visages de la même médaille.
1 Office de secours et de travaux des Nations-Unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient.
INTRODUCTION GÉNÉRALE
Ma recherche se veut une contribution à la compréhension sociologique de la violence et de l’oppression politique. Le point de départ de la recherche est un questionnement sur le comment de l’oppression et de la violence. La perspective adoptée pour l’étude des violences politiques, dans le sens littéral du terme, est très souvent, pas suffisamment large pour permettre de tirer des conclusions ayant une portée générale. Il s’agit donc de rechercher les régularités et les généralités qui permettent d’expliquer les violences et d’identifier les outils analytiques et conceptuels existants, pertinents pour l’étude de ces violences. Les situations de violences vécues dans cette recherche sont souvent ressenties comme une oppression, elles sont étudiées dans leur globalité pour éviter les aspects fragmentaires ou partiels des violences. Je m’attache, par exemple, à l’étude des institutions, des stratégies ou au rôle de certains facteurs particuliers dans le déclenchement des violences.
Aujourd’hui, la violence est devenue une préoccupation éminemment politique au double sens du terme : objet de politique publique et d’intervention étatique, elle est également objet de débat politique et idéologique. Cette politisation s’inscrit d’une part dans la logique sécuritaire c’est-à-dire d’appréhension des populations comme problématique politique ; d’autre part, elle s’inscrit surtout dans la logique des régulations des États contemporains.
Pour moi, je dirais que la violence a perdu son sens, c’est un mot fourre-tout, quand on ne sait pas qualifier un acte on le qualifie de violent. Je vais plus loin encore et je pense que la violence même en sociologie est utilisée comme notion à usage politique et médiatique. Elle devient le produit d’un discours politique, idéologique et militant. À la première page de la publication issue du 3e congrès de l’Association Française de Sociologie, la violence subie est même qualifiée de mouvement de « victimisation collective ». Ce mouvement devient un nouvel enjeu central des luttes sociales et politiques contemporaines , dans cette phrase l’aspect sociologique est complètement absent pour laisser la place à l’aspect militant. Ce qui confirme que la violence n’est qu’un phénomène par rapport à la sociologie. Elle se trouve partout, entre plusieurs domaines et approches de la sociologie. Elle n’est pas encore un domaine avec des objets et approches appropriés. Le congrès de l’AFS a confirmé que la violence reste un phénomène nomade en sociologie. Ainsi, l’attacher à différents domaines le rend plus éclaté.
Pour moi, la recherche n’est pas une position éditoriale énonçant un point de vue définitif sur le monde, mais plutôt une « mise en rapport de face à face des gens et de ce qu’ils pensent » (Lazarus, 1996 : 72) parce qu’il « n’y a pas une mais des intellectualités et chacune est singulière » (Lazarus, 1996 : 65). Cette recherche n’est pas alors un primat de la théorie sur la pratique. Il y a des temps consacrés à la pratique et à l’action, l’enquête de terrain, d’autres à la réflexion, pendant la rédaction, et les allers-retours sur le terrain. Mais tous les enjeux épistémologiques et les choix méthodologiques convergent vers une « anthropologie du nom » (Lazarus, 1996), vers des « philosophèmes » 2 , des « savoirs situés » 3 et des « points de vue ».
Il s’agit d’étudier en parallèle les relations directes ou indirectes que les acteurs interviewés entretiennent avec leur entourage, ainsi que le système qui rend possibles les situations de violence. Pour ce faire, j’ai enquêté auprès des jeunes qui vivent dans des espaces « relégués », mais différents, avec des statuts différents, et des modes de vie différents. Il s’agit des banlieues françaises et des camps de réfugiés palestiniens au Liban.
Cette étude permet d’identifier et de mettre en parallèle les jeunes des milieux populaires qui sont plus touchés que d’autres par ces processus de transformation et les changements internationaux et nationaux. J’essaierai de comprendre ces changements par la manifestation de la violence. Ces jeunes vivent des difficultés, mais aussi, et surtout, inventent des stratégies « violentes » quelquefois de recherche de vie et de survie. Ces pratiques sont perçues rarement comme créatives et positives, et plus souvent comme passives, violentes et marginales.
Ma recherche vise à connaître le sens 4 que les jeunes donnent à la violence à travers des situations de violence. À travers le sens les jeunes définissent leur situation. La notion de « situation » est une notion de l’école de Chicago. Elle a été développée par Thomas en 1923, dans The polish peasent. Par situation de violence, j’entends la situation de chaque jeune interviewé, définie par lui-même à travers son action en fonction de l’environnement qu’il perçoit de la situation à laquelle il doit faire face. « La définition de la situation dépend donc à la fois de l’ordre social tel qu’il se présente à l’individu et de son histoire personnelle. Il y a toujours rivalité entre la définition spontanée d’une situation par un individu et les définitions sociales que sa société lui fournit » (Coulon, 1992).
L’objet de la recherche n’est pas tant les violences que l’expérience sociale des individus dans des situations de violence. Le problème ainsi posé m’a amenée à m’intéresser aux violences politiques surtout vécues par des jeunes, mais qui s’étendent à la société entière. Ce travail n’est donc pas une monographie d’un groupe de jeunes violents. L’objectif est de donner la parole aux jeunes, car je cherche à étudier « l’homme en situation », à connaître le particulier plutôt que le général, la subjectivité des sujets plutôt que leur objectivité, dans une approche compréhensive et non explicative. Eux seuls peuvent expliquer la fonction qu’ils donnent aux violences qu’ils vivent.
Le but de ma recherche est donc d’arriver à mieux comprendre la violence ou les violences par une contextualisation mondiale et nationale du phénomène dans une dimension politique, sociale, culturelle et économique. Ma recherche postule que la réalité est multidimensionnelle et que seule une lecture plurielle à partir des intérêts et des motivations des jeunes est garante d’une plus grande validité des résultats.
Ma recherche sera menée dans une perspective interactionniste 5 qui accorde une place de premier plan à l’interprétation que font les sujets-acteurs sociaux, ici les jeunes, des situations et événements qui les touchent ainsi qu’aux sentiments qui les animent. Mon étude vise à recueillir les significations que les jeunes donnent aux violences qu’ils vivent et subissent. Pour ce faire, non seulement les évènements vécus sont explorés en profondeur, mais aussi leur enchaînement et, surtout, les sentiments et significations que les jeunes leur rattachent.
Ma recherche entend tenir compte des problèmes épistémologiques en opérant un travail de déconstruction/reconstruction de l’objet. Je prendrai comme postulat non pas l’existence d’une société harmonieuse, mais bien d’un ensemble de processus de communication entre individus en action qui peuvent effectivement coopérer, mais également entrer en conflit. Inspirée par une démarche compréhensive interactionniste, j’ai préféré élaborer mes propres pistes de réflexion sans proposer d’hypothèses singulières. Face à des contextes socio-politiques hostiles qui, de surcroît, ne favorisent pas l’épanouissement d’une jeunesse française et palestinienne, soucieuse d’un avenir social et politique meilleur, des stratégies ont, de part et d’autre, été élaborées. Elles ont pour objectif avoué une revendication de leurs droits fondamentaux dont « le droit à la vie, à la liberté et à la sécurité de sa personne », s’impose de prime abord comme un droit absolu. Comment les jeunes parviendront-ils à faire accepter leurs revendications ? Quelles stratégies mettent-ils sur pied pour atteindre leurs objectifs ? Comment se manifestent les violences et les conflits qui accompagnent ces deux expériences ? En quoi ont-elles des lieux de convergences et/ou de divergences ? Les violences, en amont comme en aval, sont-elles la manifestation d’une crise de représentation politique ? Quelles sont les logiques sociales et politiques qui favorisent l’émergence des violences et des conflits ? Comment les jeunes s’organisent-ils socialement pour pouvoir survivre face à l’attitude du pouvoir ?
En partant de ces pistes, je propose de retenir quatre chapitres complémentaires. Le premier chapitre de ce travail a pour but de « sociologiser » mon regard en tenant compte des considérations théoriques et méthodologiques les plus appropriées pour cerner et comprendre l’objet d’étude. Le deuxième chapitre traite des violences dans la sphère politique à Baddawi, il est divisé en deux parties : la première partie est divisée en trois sous parties, où j’aborde la violence structurelle et conjoncturelle dans la relation libano-palestinienne ; la deuxième partie démontre comment la violence diffuse dans le camp est le résultat de la domination des Palestiniens par l’État libanais. Le troisième chapitre analyse les violences dans la sphère politique à Saint-Denis cette fois, suivant deux parties. Dans le troisième et le quatrième chapitre, je déplace l’analyse de la violence à la sphère institutionnelle à Baddawi et à Saint-Denis.
Dans mon étude, j’ai choisi de ne pas inclure des statistiques, surtout des statistiques policières qui appellent prudence et esprit critique comme le souligne Wieviorka (1999). Néanmoins, les statistiques officielles concernant les violences manquent à Baddawi. Cependant, des enquêtes existent sur les camps de réfugiés au Liban, parmi elles l’enquête effectuée en avril 2010 par l’UNICEF sur la violence domestique 6 . Tandis que, les études officielles nationales et européennes sont nombreuses pour mesurer la violence en France.
Dans ma recherche j’entends par violence toute action arbitraire physique ou symbolique c’est-à-dire :

… Attaque, pour garder la métaphore guerrière, lorsqu’un corps subit la violence physique, mais aussi est empêché physiquement et/ou symboliquement de développer ses propriétés (ses compétences, sa normativité) et qu’il ne peut pas s’approprier l’espace nécessaire au développement de son action sociale ou de ses pratiques (Ramognino, 1997 : 42).

Cela dit, la notion de violence symbolique dans le texte n’est pas employée partout selon la définition donnée par Bourdieu de cette violence. Plus souvent, elle est employée selon la définition de Ramognino de la violence, qui donne une définition plus globale de la violence symbolique
En effet, aujourd’hui, la question de la violence est tellement vaste et complexe qu’aucune méthode scientifique ne saurait l’embrasser totalement ; la diversité des aspects du phénomène de la violence appelle des perspectives scientifiques variées pour être saisies.
Je distingue trois principales typologies dans les travaux sur les violences. Les typologies analytiques, descriptives et explicatives. Les violences recensées dans l’ouvrage à travers les entretiens sont d’ordre relationnel, et constitutif ou macro (Barus-Michel, 2004), qui se voient dans l’exclusion ou la marginalisation des groupes, la violence légitime de l’État : étatique, économique, raciste (Lapeyronnie, 1993) et politique. La violence relationnelle ou sociale peut être symbolique, exercée par les dominants sur les dominés, ou physique, les deux peuvent dériver l’une de l’autre. Les effets d’une violence symbolique peuvent devenir physiques, clairs et visibles, et la violence physique porte en elle un sens symbolique. La domination dans la violence symbolique ne dépend pas directement du recours à la force, mais s’exerce au moyen de mécanismes qui s’inscrivent dans la structure sociale elle-même. C’est aussi ce qui explique la réapparition de la violence directe physique lorsque la violence symbolique n’est plus opératoire. La violence symbolique dans le texte n’est pas utilisée partout dans le sens que Bourdieu lui attribue 7 . Cette violence n’est plus acceptée et intériorisée par les jeunes acteurs par le travail de socialisation, les jeunes obéissent de plus en plus difficilement à une violence toujours reconnue comme symbolique dans le sens de Bourdieu, ce qui crée plusieurs formes de protestation et parfois avec violence. Ce sont les violences légitimes et symboliques qui font vivre aux jeunes une oppression. À ce stade, la violence est l’équivalence de l’oppression. Elle sculpte la relation entre le système et l’individu. En effet, le système cherche par tous les moyens, par ses différentes institutions, à dominer les individus et les individus emploient des stratégies pour contourner le système. Les violences exercées par le système sur les individus se traduisent alors par la privation institutionnelle des individus d’un territoire où ils peuvent développer leurs compétences. L’analyse de cette relation de pouvoir entre individus et système et la domination de la norme et de la surveillance se déroulera sur deux temps : celui des réfugiés palestiniens au Liban : les relations entre Palestiniens dans le camp et leurs relations avec l’État libanais. Ensuite, celui des jeunes de Saint-Denis, où l’analyse sera axée sur la relation entre les jeunes et la République ou les institutions de l’État. Dans les deux cas, la violence est objectivée et rationalisée par les politiques publiques, par le système, mais à des niveaux plus ou moins différents.
2 Les philosophèmes sont des éléments circulants, ils indiquent un élément singulier utilisé de façon à le désingulariser….. « Le philosophème a pour fonction spécifique de rendre copensable l’hétérogène, et ainsi de pouvoir circuler » (Lazarus, 1996 : 64).
3 Les savoirs « savoirs situés », selon Donna Haraway renouvellent la définition même de l’objectivité scientifique. « Les « savoirs situés » constituent un modèle épistémologique qui problématise la relation entre sujet et objet de connaissance en vue d’une « meilleure science » » (Dorlin 2009).
4 Le mot sens condense en lui la sensation, la direction et la signification, autrement dit l’éprouvé, le vécu, et le subjectif ; le processus et le cheminement ; et l’interprétation du monde et des êtres (Cheng in Aubert, 2005 : 57). Evoquer le sens rend la vie moins pénible et évite le chaos. Le sens est situationnel et singulier, la situation est la condition fondatrice de tout mode d’existence (Benasayag, 2004 : 84-85). Le sens ordonne la situation et l’homme est un être situé dans ses transactions avec l’environnement, il agit selon sa perception de la situation et il l’interprète selon ses attitudes. La violence apparaît dans des situations où se manifeste un excès qui prend le nom de force, de puissance, de pouvoir, d’énergie, de mal…. Elle est une « fonction structurante essentielle » de l’être humain (Dadoun, 1993).
5 Pour plus de détail sur la méthodologie cf. annexe 1.
6 Cette enquête aléatoire stratifiée a été réalisée dans la société et auprès de 4000 ménages dans les camps palestiniens au Liban. Les 4000 ménages comprenaient 17 838 personnes, 12 164 d’entre eux ont répondu (5798 âgées de 10-24 ans, 3117 femmes et 3249 enfants âgés de 2-9 ans). Les entretiens portaient sur les douze camps de l’UNRWA mandaté et cinq grands rassemblements choisis parmi les cinq régions : Nord, Beyrouth, Saïda et Sour.
7 La violence symbolique, c’est cette violence qui extorque des soumissions qui ne sont même pas perçues comme telles en s’appuyant sur des « attentes collectives », des croyances socialement inculquées. Comme la théorie de la magie, la théorie de la violence symbolique repose sur une théorie de la croyance ou, mieux, sur une théorie de la production de la croyance, du travail de socialisation nécessaire pour produire des agents dotés des schèmes de perception et d’appréciation qui leur permettra de percevoir les injonctions inscrites dans une situation ou dans un discours et de leur obéir (Bourdieu, 1994 : 190).
CHAPITRE I : Les Palestiniens entre violences et oppressions
Le monde social, tel que le présente Foucault, constitue un « réseau carcéral » sous des « formes compactes ou disséminées ». Le système carcéral déborde largement l’emprisonnement dans sa fonction, ce pouvoir de punir n’est pas essentiellement différent de celui de guérir ou d’éduquer. De plus, le pouvoir n’est pas l’image commune, unifiée par le haut, ou par un centre névralgique tout-puissant : l’État. Les individus passent aussi par des foyers de pouvoirs locaux, des micro-pouvoirs dispersés (famille, école, usine, prison, etc.), et par des techniques disciplinaires qui s’articulent les unes aux autres. Pour ces raisons, dans ce chapitre il sera question des différentes formes de pouvoir locales et régionales, qui ont leur propre mode de fonctionnement, leur procédure, leur technique, et d’une vision immanente du pouvoir, d’un ordre disciplinaire constellé, articulé en de nombreux réseaux secrets et silencieux.
Foucault, dans Surveiller et punir , développe un nouveau champ d’investigation : la microphysique du pouvoir . Ce livre montre comment on utilise économiquement le corps en faisant de lui un système d’assujettissement. Cette utilisation des corps permet le développement d’une technologie politique du corps qui repose sur le savoir et sur la maîtrise de ses forces pour les rendre productives. Le corps devient un des objets et une des cibles principales de la stratégie du pouvoir, sur lequel le pouvoir agit soit directement par des « châtiments violents et sanglants », soit indirectement par des méthodes « douces » qui visent à enfermer ou corriger. Le corps devient la surface d’inscription des événements, comme « imprimé d’histoire » (Evrard, 1995 : 78). Or, le corps est aussi inscrit dans un champ politique ; il est pris par les rapports de pouvoir qu’ils « l’investissent, le marquent, le dressent, le supplicient, l’astreignent à des travaux, l’obligent à des cérémonies, exigent de lui des signes ». Dans son investissement politique, le corps sert à une utilisation économique ; comme force de production et de travail, mais le corps ne devient force utile que s’il est à la fois corps productif et corps assujetti (Foucault, 1975 : 34).
Je procède dans ce chapitre à analyser les expériences des jeunes palestiniens dans la sphère politique, et des situations sous différentes formes de violence d’État et de pouvoir institutionnel, vécues par les jeunes palestiniens. Dans le milieu palestinien, la violence se gère elle-même, elle est diffuse même dans la loi. Ces jeunes confrontent une violence extra et intra palestinienne. La première est exercée par l’État libanais qui les assujettit à un pouvoir juridique et disciplinaire, à travers une discrimination soigneusement voilée par la loi en ce qui concerne le travail, la protection sociale, la propriété, etc. Pour ce qui est du pouvoir disciplinaire, je montrerai comment depuis leur arrivée au Liban, les Palestiniens sont parqués et répartis dans l’espace par une tactique pour contrôler leur activité. Ces deux pouvoirs sont analysés à travers la quotidienneté des acteurs et de leurs expériences. La crise de Bared est donnée comme un bon exemple conjoncturel pour éclaircir cette violence étatique. Une deuxième partie du chapitre montre la violence inter-palestinienne vécue par les jeunes dans le camp, exercée par les institutions politiques palestiniennes dans et en dehors du camp. Enfin, et sous toute cette pression de violence politique, j’analyse les violences diffuses dans le camp sous toutes leurs formes comme une conséquence de la domination. À vrai dire en analysant cette partie j’ai beaucoup été influencée par ce que Fanon a écrit dans son livre les damnés de la terre (2002 [1961]) , sur la colonisation française de l’Algérie. Le lecteur va trouver beaucoup de référence à Fanon, des extraits de son livre qui m’ont semblé très pertinents même aujourd’hui dans la situation des Palestiniens dominés, opprimés et colonisés.
1- Les Palestiniens face à l’État libanais : entre violences structurelles et conjoncturelles
La définition des réfugiés palestiniens varie d’une organisation à l’autre, ils atteignent 8 403 023 dans le monde (cf. annexe 2). La Charte nationale palestinienne élaborée lors de la quatrième session du Conseil National Palestinien au Caire du 10 au 17 juillet 1968 définit ainsi les réfugiés palestiniens : « sont les citoyens arabes qui résidaient de façon habituelle en Palestine jusqu’à 1948, qu’ils soient partis ou qu’ils soient restés ; à partir de cette date est Palestinienne toute personne née d’un père arabe palestinien, à l’extérieur de la Palestine ou en exil ». L’UNRWA 8 a donné des précisions d’ordre administratif en définissant le Palestinien réfugié comme : « toute personne dont la résidence habituelle était la Palestine au cours des deux années qui précédèrent la guerre de 1948, et qui, à la suite de celle-ci, a perdu sa maison, ses moyens d’existence et s’est réfugiée dans l’un des pays où l’UNRWA exerce ses activités. Il faut que cette personne soit enregistrée auprès de l’UNRWA et qu’elle soit dans le besoin ». Cette dernière définition a permis à certains Palestiniens ayant la nationalité libanaise d’obtenir la carte d’UNRWA et ainsi de bénéficier de ses services.
Au Liban, aucun texte de loi spécifique ne donne une définition du réfugié palestinien. Juridiquement, les Palestiniens ne sont pas considérés comme différents des autres étrangers. L’étranger est ainsi défini : « toute personne naturelle ou juridique qui n’est pas un sujet libanais » (Loi du 10 juillet 1962, article 1 er ). Les Palestiniens au Liban se divisent en cinq catégories : Palestiniens inscrits auprès de l’UNRWA et vivant dans les camps ; Palestiniens inscrits auprès de l’UNRWA et vivant dans les villes et les villages ; Palestiniens non inscrits auprès de l’UNRWA et vivant dans les camps ou en dehors ; Palestiniens ayant obtenu la nationalité libanaise ; Palestiniens ayant obtenu une autre nationalité (Al-Natour, 1993 : 14).
Actuellement douze camps palestiniens (cf. annexe 3) sont répartis sur l’ensemble du territoire libanais : quatre à Beyrouth, deux au nord, un seul à Baalbek, cinq au sud. En effet, les camps étaient au nombre de quinze dont trois ont été détruits et complètement rasés : Nabatiyeh par les bombardements israéliens, Tal al-Za’tar et Jisr Elbacha pendant la guerre civile libanaise. Un autre, Dbayeh, détruit pendant la guerre par les forces libanaises est partiellement réhabilité aujourd’hui. Et en 2007, le camp de Nahr el-Bared 9 a été détruit par l’armée libanaise en combattant Fateh al-islam, il est en cours de reconstruction.
Aujourd’hui, dans les camps du Liban, l’observation des constructions (pourtant interdites par l’État libanais) nous révèle qu’elles ont été faites de manière progressive, mais anarchique ; l’espace est exigu, étouffant et surpeuplé, la densité dépasse celle de Hong Kong et Bombay (voir figure 1). Les habitations sont d’une superficie moyenne de 40 m² environ, ce qui équivaut à 2,2 chambres par maison abritant environ 5/6 personnes (Khalidi, 2001 : 10). Seulement 57 % des maisons sont raccordées à l’égout.
La moitié des maisons ne sont pas équipées d’eau potable. 70 % des maisons sont froides et difficiles à chauffer en hiver (Ugland, 2003). Les maisons ont gagné en hauteur, trois ou quatre étages, malgré l’interdiction par le gouvernement libanais des constructions à étages dans les camps. « Les unités d’habitation sont adossées les unes aux autres, et séparées par d’étroites ruelles. Seules quelques unes sont entourées d’un mur de tôle et de pierres. Les rues du camp sont en terre et donc boueuses en hiver. Les eaux usées provenant des habitations s’écoulent dans les rues du fait de l’absence de canalisations souterraines. 60 % des réfugiés des camps sont logés gratuitement, 30 % sont locataires, les 10 % restants étant propriétaires de leur habitation. Cette situation de promiscuité et d’urbanisation anarchique n’a pas été changée même s’il existe des canalisations depuis la fin des années 80 » (Al-Natour, 1993 : 31).

Figure 1 : densité de population par 1 km²

Les Palestiniens et le pouvoir juridique
Un corps productif et un corps assujetti, n’est-ce pas le cas des réfugiés palestiniens au Liban ? Ces Palestiniens du Liban sont, à travers leurs corps, l’objet et la cible principale de la stratégie du pouvoir. Ce pouvoir agit sur eux, indirectement par des méthodes « douces » : ils sont assujettis, enfermés dans les camps. En effet, pour que la discipline dans la société libanaise soit réalisable, l’État multiplie les machines à contrôler les Palestiniens et à dresser les corps à travers le pouvoir juridique et disciplinaire. À l’instar d’Evrard, je dirai le « modèle de pouvoir juridique pose des limites à la liberté et fonctionne à partir de la loi, de l’interdit et de la répression, vise l’obéissance et le respect des règles de conduite. Le modèle de pouvoir disciplinaire se fonde sur la normalisation et suppose une emprise sur les corps afin de forger des comportements conformes et de fabriquer des corps soumis et exercés » (Evrard, 1995 : 84).
Les réfugiés palestiniens au Liban sont assujettis, ils vivent une violence juridique exercée par l’État libanais. Cette attaque, au sens de Ramognino, « la discrimination » les prive de tout espace pouvant les aider à développer leurs compétences. Le statut juridique qui leur est accordé est « une des clefs de voûte » (Bolzman, 2001 : 162) de leur exclusion du système et de leur domination par ce dernier. Ce statut n’a fait qu’aggraver le non-statut juridique de cette minorité au Liban qui est devenue sujette à une discrimination politique et juridique, sociale et spatiale. Cette violence se répercute sur la vie quotidienne des jeunes et sur leur avenir. Samer fait partie des jeunes qui détestent leur situation sociale où la violence symbolique règne. Il a arrêté ses études parce que psychologiquement il a été empêché de pouvoir suivre un cycle d’études dit « normal », il s’est orienté vers le professionnel, en espérant travailler plus vite. Avec un brevet technique (BP) en commerce et comptabilité en mains, il s’est inscrit en diplôme technique supérieur (BTS). Il a décidé d’arrêter avant la fin parce qu’il n’a pas trouvé de travail et qu’il voulait épargner son argent. Pourtant, Samer a passé plusieurs entretiens d’embauche, tout allait bien, jusqu’à ce qu’on voit sa carte d’identité bleue 10 . Néanmoins, il a été pris, parmi vingt-deux candidats, pour un poste dans une grande boîte libanaise. Le jour où on lui a demandé ses papiers pour les démarches administratives, il a été contraint de les présenter, la promesse d’embauche a été annulée. Déçu de cette expérience, Samer a décidé de laisser tomber et d’oublier la comptabilité, un domaine qu’il aime beaucoup, mais il pensait que ça allait le détruire plutôt que de le servir. L’histoire de Samer est représentative du combat au quotidien des Palestiniens qui cherchent de l’emploi au Liban.
Majid étudie l’histoire à l’université libanaise, alors qu’il aurait aimé être avocat et juge, il est contraint d’avoir un diplôme qui lui ouvre les portes d’un travail. Avec une licence d’histoire, il espère trouver un poste d’enseignant à l’UNRWA. Si non son sort sera celui de tous les diplômés ouvriers dans le camp. Quant à Amine, il se querelle tous les jours avec sa mère, il ne veut pas travailler au Liban. Il attend une opportunité d’émigration pour travailler dans n’importe quel emploi à l’étranger. Son seul revenu est le salaire qu’il reçoit de Fatah comme soldat qui n’est pas énorme, il demande souvent de l’argent de poche à sa mère pour finir le mois. Il se prive d’activités avec ses copains sous prétexte qu’il n’en a pas envie. Dans ses moments de désespoir, Amine se demande pourquoi il est né pauvre, mais il ne remet jamais en doute son identité palestinienne. Il peut aller jusqu’à menacer sa mère d’exercer une activité illicite s’il en a besoin, mais il n’ose pas. Les histoires de Samer, Majid et Amine me poussent à étudier les discriminations dans les lois libanaises vis-à-vis des Palestiniens et leurs répercussions sur les jeunes.
La discrimination par le travail : le cas palestinien
Le travail des réfugiés Palestiniens au Liban est dénué de tous ses attributs juridiques et sociaux (préavis de licenciement, retraite et assurance contre les accidents de travail), car parmi les travailleurs palestiniens du Liban, rares sont ceux qui en jouissent (exclusivement les employés de l’UNRWA). Le chômage dans son acception européenne n’existe pas. « Parce que la catégorie chômage se construit par rapport à celle du travail, comme l’envers d’une situation d’emploi considérée comme normale » (Taboada Léonetti in De Gaulejac, Taboada Léonetti, 1994 : 68). Pour comprendre cette réalité complexe, une brève chronologie historique et une contextualisation liée au travail des Palestiniens au Liban s’imposent.
Historique
Destremeau souligne que dès 1951 « des restrictions ont été introduites dans le droit du travail libanais concernant l’emploi des étrangers et tout particulièrement des réfugiés palestiniens » qui ont continué « de bénéficier de conditions préférentielles, notamment du droit implicite de travailler sans permis, jusqu’en 1962. À partir de cette date, les réfugiés palestiniens ont perdu ce statut spécial et ont été considérés comme les autres étrangers en regard du droit du travail. Leur occupation d’un emploi se voyait désormais soumise à l’octroi d’un permis de travail » (1993 : 58).
À partir de 1962, les actifs palestiniens (infirmières, enseignants, employés de commerce, ouvriers du bâtiment, des industries, ouvriers agricoles, etc.) qui n’obtiennent pas de permis de travail sont donc de facto employés de manière illégale au Liban, avec ce que cela implique notamment en termes de précarité. Les professions libérales qui demandent d’être affilié à un syndicat – donc, d’être Libanais leur ont été interdites [les banques, l’hôtellerie, les grandes entreprises étrangères, conducteur de taxi pour lequel il faut être affilié à un syndicat (ces différents secteurs d’emploi étant réservés aux Libanais)].
L’OLP 11 , créée en 1964 sous l’égide de la Ligue arabe, a signé les accords du Caire en 1969 avec un haut représentant de l’armée libanaise. Une nouvelle étape majeure est franchie : elle gère désormais la population des camps dont elle a reçu le contrôle total. Les réfugiés palestiniens du Liban ont connu avec les accords du Caire « l’âge d’or » de leur exil, mais malheureusement ce bonheur a dû s’interrompre pour leur rappeler la souffrance de l’exil.
En 1964 l’OLP a amélioré la situation de tous les réfugiés du Liban. Financièrement, par les allocations et les aides financières. Économiquement, par la création d’embauches. L’OLP est devenue un important employeur pour les Palestiniens, notamment à travers l’institution SAMED (Association des entreprises des fils de martyrs de Palestine) créée en 1970. Socialement et politiquement par la prise en charge des camps et des réfugiés, et par sa présence forte nationale et internationale comme porte-parole de la diaspora palestinienne. Enfin, intellectuellement, en poussant les jeunes palestiniens à continuer leurs études, au Liban et à l’étranger en leur octroyant des bourses pour tous les cycles. SAMED a fermé ses portes, en 1982, avec le départ de l’OLP du Liban, suivie par les coopératives de commercialisation, les ateliers de confection textile, les garages de réparation de voitures, les ateliers de travail du fer… . Deux lois viendront limiter de jure , à nouveau, les possibilités d’emploi des étrangers et essentiellement des étrangers palestiniens au sein du marché du travail libanais, d’abord en pleine guerre (décision nº 138/1 du 05/04/1983) puis en 1995, au tournant d’une forte récession économique (décision nº 621/1du 15/12/1995) (cf. annexe 4).
Durant la décennie 1990, alors que le ministère des Affaires sociales et du Travail délivre un nombre toujours plus important de permis de travail à d’autres étrangers, les Palestiniens ne se voient pas accorder plus de 300 à 400 (dans le meilleur des « crus » annuels) autorisations légales de travail. Dans le même temps le marché local de l’emploi s’ouvre à des centaines de milliers de personnes d’origine syrienne (qui travaillent sans permis préalable), Sri-lankaise, Éthiopienne, Philippine, Égyptienne, Nigériane, etc. dans des « créneaux » auparavant occupés partiellement par la main-d’œuvre palestinienne (ouvriers à la tâche, employées de maison, ouvriers du bâtiment et des travaux publics, ouvriers agricoles, pompistes dans les stations d’essence, gardiens d’immeubles, etc.).
Cette réalité noire au niveau juridique s’accompagne d’une atteinte à l’intégrité de la personne, qui peut-être n’a pas été prise en compte, les Palestiniens se sentent invalides, inutiles, ignorés, rejetés, et exclus du marché du travail, de la société libanaise et du monde entier. En effet, dans le monde actuel l’absence de travail étant perçue comme une anomalie, le non-actif ne peut être que suspecté d’une faille cachée (incompétence, paresse, mauvaise volonté). Mais dans le cas des Palestiniens cette anomalie réside dans leur identité et dans leur appartenance, leur anomalie est qu’ils sont nés réfugiés palestiniens. Forcés de rester à l’écart, les Palestiniens ne participent plus à la production des biens et par extension, ils ne participent plus à la production sociale, ils n’ont plus d’utilité sociale. En privant les Palestiniens de travail et des ressources, on fait croire au monde entier qu’ils sont inutiles et inutilisables.
Une précarité économique
Le revenu des Palestiniens au Liban dépend de cinq sources de plus en plus précaires : premièrement le travail avec l’UNRWA : tout Palestinien rêve de travailler à l’UNRWA pour des raisons simples et diverses. D’abord, c’est un travail sécurisé, officiel, sous contrat, avec des indemnités et une assurance maladie, en plus du côté prestigieux (il est employé aux Nations-Unies) c’est une sorte de reconnaissance professionnelle internationale qui vient remplacer dans plusieurs cas la non-reconnaissance de l’identité individuelle et sociale. Mais, depuis une dizaine d’années, l’UNRWA pratique deux nouvelles formes d’embauche. La première des gens sur contrat, mais en CDD, alors qu’avant c’étaient des CDI, renouvelés tous les deux ans, qui ne bénéficient plus d’une retraite. La seconde forme plus précaire c’est une sorte de contrat qu’ils appellent « daily paid », c’est-à-dire, un contrat déterminé dans le temps, la personne est payée sur les jours du travail et elle n’a aucune couverture sociale. En général c’est un contrat de remplacement des congés de maternité, des congés non payés et autres.
La deuxième source est les remises de fonds de parents travaillant à l’étranger. Le départ de réfugiés vers l’étranger a été énorme. 470 000 Palestiniens, environ, en 1982 (chiffre maximal de la présence palestinienne au Liban), résidaient au Liban, soit 1/5e de la population libanaise, on estime qu’en l’an 2000, 280 000 Palestiniens résident encore au Liban, soit moins de 8 % de la population totale du pays – cela fait un important écart avec les chiffres officiels de la population enregistrée dans les registres de l’UNRWA, plus de 380 000 personnes (cf. annexe 5). Cette ressource financière est aussi en baisse, après l’expulsion de nombreux Palestiniens qui travaillaient dans les pays du Golfe ; la guerre du Golfe en 1991 a eu de mauvaises conséquences sur ces derniers, en particulier le Koweït. La difficulté de l’émigration vers les pays européens et dernièrement la non-délivrance de visa pour les Palestiniens du gouvernement d’Abou Dhabi. L’histoire de Hana, une jeune femme palestinienne, illustre bien les portes qui se ferment au fur et à mesure devant les Palestiniens. Son mari est né en Libye, il a fait ses études là-bas. En 2006, il est venu pour des vacances au Liban pour voir sa famille. Il a croisé Hana sa cousine avec qui il est marié actuellement. Il a choisi de rester au Liban et de chercher un travail, n’importe lequel. Après son embauche, il a été licencié du jour au lendemain. Il a trouvé un travail à Abou Dhabi. Au moment de sa demande de visa, le gouvernement des Émirats Arabes Unis a interdit la délivrance de visa pour les Palestiniens voulant séjourner à Abou Dhabi. Entre temps, il ne pouvait plus retourner en Libye rejoindre ses parents, parce que sa carte de séjour avait expiré et impossible de la renouveler pour un Palestinien qui réside plus d’un an à l’étranger. Aujourd’hui, le mari travaille au Liban dans des conditions épouvantables pour pouvoir survivre avec sa femme. Hana a vécu le même rejet professionnel et la détérioration de son statut social avec ses parents. Elle est née en Arabie Saoudite, elle a vécu là-bas, et au moment de la guerre du Golfe, elle était obligée, après le licenciement de son père parce que palestinien, de revenir vivre avec ses parents au Liban dans des conditions misérables. Ce cas de refus, de rejet et d’insécurité intergénérationnelle héritée n’est pas unique, plusieurs histoires le montrent.
Troisièmement, le travail dans les ONG palestiniennes. Ce secteur de travail est très intéressant, il sera développé plus bas. Il montrera l’exploitation des Palestiniens employés par les Palestiniens nantis. Puis, en quatrième position, le travail dans le secteur privé, surtout dans le bâtiment et l’agriculture qui sont des emplois durs et précaires. Ils font de plus en plus face à la concurrence des ouvriers syriens, sri-lankais, philippins, etc., main-d’œuvre parfois moins coûteuse. Même dans les domaines limités de leur travail comme celui d’ouvriers du bâtiment, le niveau de salaire pour les Palestiniens est inférieur au minimum libanais officiel. Enfin, le travail à l’intérieur des camps dans les services.
En plus de la précarité des conditions de vie, de l’insalubrité des demeures, de la pauvreté, s’ajoute le taux élevé de chômage. Le taux du chômage chez les Palestiniens du Liban atteint à peu près le double de celui des Libanais. Parmi la population active, seulement 42 % des hommes travaillent, environ 24 % des familles n’ont aucun membre travailleur et 18 % n’ont aucun revenu (Khalidi, 2001 : 11). La main-d’œuvre palestinienne est majoritairement journalière, suivie par une forte proportion de saisonniers et d’une minorité bénéficiant de contrats de longue durée. Les métiers exercés généralement par les Palestiniens au Liban sont ceux d’épicier, de bouchers, de vendeurs de légumes et de sandwichs, de boutiquiers, de mécaniciens, d’électriciens, d’employés dans des centres hospitaliers, d’ouvriers du bâtiment, d’ouvriers agricoles, de fonctionnaires de l’UNRWA, d’instituteurs et de journalistes….
Dans l’enquête menée par le Fafo (Ugland, 2003 : 150) sur la situation des réfugiés palestiniens au Liban, on trouve que seulement 15 % des réfugiés, dans les camps et les groupements, ont des contrats avec leurs employeurs, ou disposent d’une autorisation du gouvernement. Tous les Palestiniens sont dépourvus des droits reconnus pour les travailleurs tels que la sécurité sociale et la retraite. Le nombre des contrats des employés de l’UNRWA est de 70 %, avec le Croissant Rouge Palestinien 37 %, hors de ces deux catégories il est de 10 %. Vu les restrictions que subissent les Palestiniens, 80 % travaillent dans des compagnies privées et 13 % dans des ONG locales et internationales (Ugland, 2003 : 142). En outre, ces actifs palestiniens sont rackettés par leurs employeurs qui les embauchent en noir et déduisent de leur salaire toutes les charges, ils ne bénéficient d’aucuns service 12 .
Conditions de travail et protection sociale
Le statut des professionnels relève de deux catégories : ceux qui sont déclarés à la sécurité sociale (légaux) et ceux qui ne sont pas déclarés et qui travaillent au noir (illégaux). Concernant les légaux, qui constituent une minorité, ils ont un statut inférieur subissant l’interdiction d’exercer leurs professions : ainsi, un ingénieur est déclaré « ouvrier » de chantier tout en travaillant comme ingénieur. De plus, ils sont obligés de payer leur cotisation mensuelle pour la sécurité sociale sans tirer aucun bénéfice de ses services. Ceux qui ne sont pas déclarés et qui sont recrutés illégalement, sans avoir de permis de travail, ne payent pas pour la sécurité sociale. Seule la profession d’infirmier peut être exercée officiellement par les Palestiniens au travers le syndicat. Samir est infirmier, il paye la sécurité sociale et une assurance parce qu’il ne bénéficie pas de la sécurité sociale.
La question de la non-couverture sociale devient un problème central pour les Palestiniens du Liban, en particulier dans le domaine de la santé, puisque l’accès aux centres hospitaliers libanais n’est possible qu’aux personnes qui bénéficient de la sécurité sociale ou des diverses coopératives ou assurances, ceux qui ont une couverture étatique ou privée. Et comme la majorité des Palestiniens du Liban ne peuvent ni s’inscrire à des assurances maladies, ni avoir la couverture de l’État, ils sont de facto dans des situations sanitaires difficiles. La non-protection sociale des salariés palestiniens (illégaux), qui sont sans recours vis-à-vis des abus de leurs employeurs, est une autre question importante. C’est le cas d’un Palestinien qui travaillait comme comptable dans une entreprise libanaise. Ahmad a eu une divergence politique avec un de ses collègues qui appartient à un parti politique chrétien libanais. Pour mettre fin à ce conflit d’opinion, le patron a trouvé plus facile de licencier le Palestinien parce qu’il ne lui coûte rien, un mot c’est tout.
Le droit au travail : Des développements positifs, mais insuffisants
L’assassinat de Rafiq Hariri 13 et le retrait syrien du Liban, en mars 2005, ont constitué un moment favorable pour quelques réformes au Liban. En effet, chaque ministre du Travail a le droit de préciser au mois de décembre de chaque année les métiers et les professions limitées aux seuls Libanais et cela afin de protéger la main-d’œuvre libanaise (décret organisant le travail des étrangers nº 17561 du 18/09/1964). C’est dans ce cadre que s’installe le mémorandum promulgué par le ministre du Travail Libanais Trad Hamadi. Ce dernier a signé, en juin 2005, un mémorandum visant à autoriser l’exercice des professions sous-qualifiées par les Palestiniens nés au Liban et enregistrés dans les registres du ministère de l’Intérieur. En plus, il a présenté au gouvernement un projet de loi visant à autoriser l’exercice des professions libérales aux Palestiniens. Ce projet a été refusé plus tard par le gouvernement.
Le mémorandum promulgué n’a rien changé de facto vu que les Palestiniens travaillent déjà dans ces métiers, mais de jure il a légalisé leur situation. Les Palestiniens travaillant au noir peuvent avoir, désormais, un permis de travail dans les professions précisées dans la circulaire. Mais ce permis est très difficile à obtenir dans les faits : c’est un véritable « Parcours du combattant » que doit suivre le demandeur de ce sésame si peu accessible (Tarraf-Najib, 2006). Malgré leur droit à un permis de travail, ils demeurent exclus de la sécurité sociale, classée sur la même échelle d’importance que le permis du travail et généralement considérée comme une conséquence directe du permis de travail. D’après Kortam (2007), en tenant compte de ce qui précède, on peut dire que cette circulaire vise plutôt à organiser pour le bénéfice du ministère l’employabilité des Palestiniens qui travaillent d’une manière illégale et dont le patron est le seul bénéficiaire de la situation. Par conséquent, cette circulaire avait un impact symbolique important : pour la première fois, un politicien libanais fait tout son possible et ose approcher positivement un sujet concernant les Palestiniens.
En 2005, à peine un comité du dialogue libano-palestinien (LPDC) a vu le jour et a semé l’espoir chez les gens des deux côtés qu’il s’est trouvé pris par la reconstruction du camp de Bared (cf. infra) et a mis du côté la préparation du projet de loi contre les discriminations vis-à-vis des Palestiniens, en particulier le droit au travail et à la propriété. En ce temps, à l’initiative de l’UNRWA, un comité pour le travail des Palestiniens (CEP) est né, il a commencé par améliorer la situation de la main d’œuvre palestinienne, puis son travail a évolué vers des sujets de droit concernant le travail des réfugiés palestiniens. Cette action est soutenue par des organisations de la société civile palestinienne et quelques ONG internationales comme le « Norwegian People Aid ». Beaucoup d’actions militantes sont développées dans cette période, elles visent toutes la revendication des droits des réfugiés palestiniens au Liban 14 . Ces actions ont été dernièrement honorées par la manifestation pour les droits civils et socio-économiques des Palestiniens qui a eu lieu le dimanche 27 juin 2010 pour les droits et contre la discrimination 15 . Cette manifestation est devenue un point essentiel dans le combat du peuple palestinien au Liban. Suite à elle, plusieurs polémiques de différents types ont eu lieu au sein de la classe politique libanaise et palestinienne. Il en a résulté que le 17 août 2010 le parlement libanais a amendé l’article 59 et le paragraphe 3 de l’article 9 dans le droit de travail libanais. L’annexe 6 présentera ces amendements et des observations menées par des scientifiques et des juristes palestiniens et libanais à ce sujet.
Les Palestiniens du Liban demeurent interdits de travailler dans les professions libérales et d’adhérer aux syndicats professionnels (ingénieurs, médecins, pharmaciens, avocats, infirmiers, comptable). Le principe de la réciprocité de traitement constitue le pilier principal dans l’autorisation de l’exercice d’une profession. Ce principe permet à un étranger au Liban d’avoir les mêmes droits que ceux auxquels peut prétendre un Libanais séjournant dans le pays de cet étranger. De même, il permet d’avoir le permis du travail et d’adhérer au syndicat pour pratiquer légalement la profession. Cependant, l’État libanais refuse d’appliquer ce principe aux Palestiniens sous prétexte que ce principe n’est pas reconnu par l’État palestinien. L’État libanais dénonce l’aspect embryonnaire de cet État et divulgue le fait que les réfugiés n’entrent pas sous l’autorité de l’État palestinien, mais sous la responsabilité de l’OLP. Voici quelques extraits de ce que j’ai retenu, à travers mes discussions avec les jeunes, et qui aidera le lecteur à mieux comprendre la situation de ce peuple ; les restrictions au travail pèsent tellement sur leur quotidien et leurs perspectives qu’ils en arrivent parfois à se définir par rapport à ces lois : « Le réfugié palestinien au Liban est celui qui n’a pas le droit d’exercer plus de 70 professions » (Izac). « Quand tu te sens étranger en dehors du camp, ça te cause un grand problème » (Baro). Cela fait une vision plus large de la condition d’opprimé, dans laquelle le non-statut juridique et l’absence de droits est une composante principale : « Le réfugié palestinien au Liban est celui qui n’a aucun droit civique, économique, social, éducatif » (Maria), ou encore « au Liban les Palestiniens sont miséreux, pour vivre, la personne a besoin de travailler, cette ressource t’es interdite, la ressource de ta vie, de vivre, tu l’as pas » (Tarek) , « on la subit [la violence] de l’État [libanais], quand tu veux travailler et 75 métiers sont interdits, ça te frustre » (Max) , « il y a de la violence quand tu limites tes choix d’études par peur de ne pas pouvoir travailler parce que tu es Palestinien. Tes choix sont limités, t’es opprimé » (Ammar) .
Effectivement, les Palestiniens du Liban sont exclus des droits du citoyen puisqu’ils sont traités au même titre, même moins, que les étrangers résidant au Liban, les plus de 60 ans passés dans ce pays ne semblent pas avoir eu un impact important, même si la rigidité des obstacles varie selon les périodes en fonction du gouvernement du moment 16 . Cela témoigne de la solidité de la base idéologique qui sous-tend cette politique qui n’est pas prête à disparaître malgré les pressions. Cette position en fait, dessert les réfugiés en prétendant les servir, mais c’est surtout de domination qu’il s’agit.
Un personnage romanesque de Palestinien exilé dans le camp de Chatila exprime cette insouciance (presque rationalisée) face à une situation insupportable et latente « il vaut mieux que personne ne puisse nous voir…, ils préfèrent résoudre le problème en fermant les yeux. Ils ont peut-être raison ! En ce lieu, nous représentons presque un scandale. Un scandale perpétuel, on ne peut le camoufler qu’en l’oubliant » (Khoury, 2001 : 326-327) 17 . En fait, les Palestiniens représentent toujours un danger potentiel, c’est pourquoi l’État tente de limiter leur champ d’action, soit en les écrasant, soit en les négligeant ou en aspirant à les transférer ailleurs pour ne pas avoir à affronter le problème existentiel et complexe de ce peuple, qui ne peut être réglé sans concession.
Cette insécurité sociale, politique, économique et juridique, touche depuis plus de 60 ans la population des réfugiés palestiniens. Elle se traduit par une discrimination juridique au Liban. Cette population est en « danger » parce qu’elle a subi un phénomène extérieur « la Nakba ». À travers toute cette situation, il est clair que les Palestiniens sont des corps productifs par rapport à la sécurité sociale libanaise et au travail au Liban, ils payent des charges sociales sans en bénéficier et ils participent à l’économie libanaise en étant invisibles. Ces corps palestiniens sont devenus des corps dociles, marqués, où le désir ne passe plus, où les jeunes n’ont plus envie de rester invisible juridiquement, de produire sous la pression de la douleur, du supplice, du besoin, de la déraison ou de l’enfermement, mais à partir d’une action reconnue, visible et valorisée. L’activité de contrôle devient aussi nécessaire à tous les individus qui agissent et qui produisent.
Les discriminations sociétales du quotidien
Tarek est un jeune diplômé avec une licence en biologie. Il a fait ses études à l’Université Arabe de Beyrouth, une université privée, où la scolarité coûte 2 000 dollars en moyenne par an, selon la discipline et l’année. En 2007, sa dernière année à l’université, il a passé le concours, en été, pour être professeur à l’école de l’UNRWA, il a été embauché la même année. Sa première année, Tarek était employé journalier et en septembre l’année d’après, il a signé un CDI de deux ans. Tarek souhaitait pousser ses études jusqu’au troisième cycle pour travailler dans la recherche. Il n’a pas les moyens, ses parents n’ont pas les moyens, mais il garde ce projet en tête. Il aspire à partir un jour à l’étranger, pourquoi pas en Australie, pour continuer ses études. En attendant, sa seule opportunité est l’enseignement. Il compte travailler quelques années pour économiser assez d’argent pour pouvoir partir. Avant de pouvoir économiser, Tarek doit payer sa dette à la caisse des étudiants palestiniens. Cette association aide les étudiants dans leurs études, en avançant les frais de scolarité pour les nécessiteux selon les notes, plus les notes sont élevées plus la somme augmente. Tarek leur doit 7 000 dollars. Son salaire actuel est de 630 dollars, une partie va dans la maison et pour la famille, une partie pour ses dépenses, il peut économiser au maximum 200 dollars par mois. Pour arrondir ses fins de mois, il donne des cours particuliers à la maison après son travail, ce qui lui fait gagner 200 dollars de plus. Tarek ne voit pas d’amélioration proche de sa situation, bien au contraire la pression de la vie quotidienne est de plus en plus lourde.
Majed, Diyab, Nadine et Rose comme les autres jeunes, vivent cette discrimination juridique au quotidien. Majed est convaincu que les pouvoirs politiques font tout pour démunir et marginaliser les Palestiniens, afin qu’ils s’occupent de leurs besoins fondamentaux et oublient leur droit au retour. Diyab a arrêté ses études et a choisi de s’en sortir par le travail.

Tout ce qui passe dans le monde contraint le Palestinien. T’n’as pas le droit à un visa, t’as un bas salaire, tout ça, c’est de la violence et de l’oppression. Tout ce cumul te pousse à la déprime, qui pousse avec tout ce que tu subis à des tensions avec l’autre, à blesser l’autre sans faire attention (Nadine).

En tant qu’être humain et en tant que Palestinien les deux font qu’on est privés de beaucoup de choses. Dans le monde entier, la personne est privée indirectement de plus en plus des choses et spécialement le Palestinien parce qu’il est Palestinien. Par exemple, le Palestinien au Liban est interdit de multiples professions, en plus quand le patron sait qu’il est Palestinien il le traite différemment, donc il a un traitement différent et dominé (Rose).

Farid est footballeur, il joue dans une équipe libanaise avec un autre Palestinien. Les deux ont un très bon niveau, supérieur à celui des Libanais dans l’équipe, mais l’un d’eux va finir par sortir parce que la loi n’autorise qu’un étranger dans l’équipe. En plus, la rémunération d’un Palestinien est inférieure à celle d’un Libanais ou d’un autre étranger. Farid considère qu’il a perdu beaucoup de chances dans le foot parce qu’il est Palestinien. Par exemple, à douze ans il jouait avec une équipe libanaise, son statut était celui d’un étranger, dans cette tranche d’âge sont rares les étrangers dans les équipes libanaises. Il a été choisi deux fois pour être le représentant de l’équipe, mais il n’avait pas le droit comme Palestinien de représenter une équipe libanaise. Farid éprouve de l’amertume de se retrouver dans cette situation, alors qu’il est né au Liban, il y a vécu, il n’a pas le droit de représenter l’équipe du Liban, ni l’équipe de Palestine.
Maria fait partie des jeunes palestiniennes qui ont un niveau de vie social et économique élevé dans le camp, elle travaille avec un très bon salaire de 1000 dollars très élevé par rapport au niveau de vie dans le camp. Mais elle préfère quitter le Liban. Toutes les circonstances traversées par les Palestiniens lui ont montré que l’État libanais les « déteste ». Maria n’a pas choisi de vivre au Liban, elle est née au Liban, elle a accepté ceci, mais elle ne peut pas accepter toutes les discriminations qu’elle subit. Malik a fait ses études à l’école de la Croix-Rouge à Tripoli pour devenir infirmier. Il était le seul Palestinien. Il payait 2 000 dollars, alors qu’un Libanais paye 1200 dollars. De plus, il n’avait pas accès au travail dans tous les services comme aux Urgences.
La situation des jeunes est mortifère, ils ne peuvent rien contester au nom de la souveraineté de l’État libanais sur son territoire et au nom de leur accueil temporaire au Liban, comme le souligne Baro :

Mais franchement on peut rien faire on n’a pas le droit de se révolter, en fin de compte l’État est libre de ce qu’il veut sur son territoire. On peut protester entre nous par le dialogue, l’écriture, les manifestations, mais par la violence je n’ai pas le droit, si je suis violent je perdrai ma vie, j’ai l’habitude maintenant de la discrimination de la saloperie et après, en principe je n’ai pas le droit ni d’ailleurs n’importe quel Palestinien (Baro).

Les réfugiés palestiniens vivent une situation spécifique au Liban, ils sont compartimentés dans des camps, interdits de tous droits au nom du droit au retour. C’est cette discrimination et oppression que dénonce Rachid, l’absence de choix et de décision des réfugiés palestiniens, tout le monde décide à leur place, fait qu’ils existent par rapport à un autre, l’État juif ou l’État libanais. Rachid revendique une liberté de choix même si elle va aboutir à la même situation, choisir de rester dans le camp par exemple :

Rien qu’en me mettant dans le camp, en disant tu restes ici pour préserver le « droit au retour », tu n’intègres pas la société libanaise, rien que cette façon de penser, en laissant de côté ce que moi je pense quand moi je décide de rester dans le camp, si j’ai le choix et si je suis libre, mais quand eux ils décident à ma place qu’il faut que je reste ici vivre cette vie misérable pour ne pas oublier mon pays « la Palestine » je dirai merde à mon pays, ça suffit.

En plus, les Palestiniens du Liban ont un accès limité aux écoles publiques. La loi n’interdit pas à un étranger cet accès, mais donne la priorité aux Libanais. L’acceptation ou le refus de l’étudiant palestinien sont soumis au pouvoir discrétionnaire du directeur de l’école. Une fois non acceptés, les parents palestiniens n’osent pas demander leur droit ou même l’ignorent.
À cela s’ajoute l’interdiction, dans certains camps, de faire entrer des matériaux de construction, sans tenir compte de l’accroissement de la population palestinienne ou de la restauration des maisons pour des raisons sanitaires. De tout cela on ne peut que conclure à une discrimination systématiquement organisée des Palestiniens.
Cette politique discriminatoire est moins violente dans le vécu de quelques Palestiniens dans le camp qui portent d’autres nationalités. Nour est mariée à un Égyptien, elle ressent une reconnaissance sociale et juridique dans son rapport à l’État libanais quand elle renouvelle la carte de séjour de ses filles au Liban. Ici la violence est canalisée par la reconnaissance des droits de ses filles. Rose grâce à sa nationalité libanaise par son père, a le plaisir de faire les études qu’elle souhaite et espère trouver un travail. Même ses démarches et sa circulation à l’intérieur ou à l’extérieur du Liban sont plus faciles. Sarah et Sabrina ont toutes les deux la nationalité jordanienne, elles trouvent que pour le moment c’est compliqué pour le renouvellement permanent de la carte de séjour, les frais de scolarité sont plus chers, mais pour un travail plus tard c’est mieux.
La situation devient plus intéressante si le Palestinien est porteur d’une nationalité européenne ou américaine. Ce genre de nationalité est bien valorisé et respecté au Liban. Dans ce cas, le rapport de force entre le représentant de l’ordre et le citoyen occidental se renverse. Les Palestiniens ont compris cela, ils profitent de ce point fort dans une situation de domination en provoquant l’autre avant de faire valoir leur nationalité « prestigieuse ». Voici l’exemple d’une histoire que Younes m’a racontée. Pour aller à Beyrouth, à l’université, Younes prend le bus. Une certaine sociabilité se crée parfois entre les passagers pendant les deux heures du trajet. Cette fois-ci, sur le siège à côté de Younes il y avait un « gentleman ». Il discutait avec Younes avec un accent palestinien. Sur la route, contrôle de routine, ils arrivent au check point de l’armée libanaise, situé à Madfoun . Un militaire monte dans le bus et demande aux passagers de sortir leur pièce d’identité, la porter haut dans la main, les étrangers dans le bus doivent descendre. Younes s’apprête à descendre et il invite son voisin à descendre avec lui en supposant qu’il est Palestinien comme lui à cause de son accent. Younes lui explique qu’il faut qu’il descende après sa confirmation qu’il est Palestinien, parce que le militaire a signifié par « étranger », les Palestiniens. Devant son refus de quitter le bus, Younes laisse son voisin et descend. Le voisin lui souffle de bien regarder ce qui va se passer. Le militaire vient vers lui et lui demande s’il a bien vu tous ses compatriotes descendre et pourquoi lui ne l’a pas fait. L’homme répondu « oui, justement je les ai vus et ça ne m’a pas plu » . La voix du militaire commence à monter, il veut l’obliger à descendre. L’homme rappelle le militaire au respect et au calme. Il refuse de descendre du bus parce qu’il est Palestinien. Il dit au militaire : « je suis fier de l’être et ni toi, ni ton supérieur ne vont réussir à me faire descendre du bus. Et tu veux que je te dise si je veux je peux porter plainte contre vous » . Le militaire appelle son supérieur au secours. Le Palestinien les intercepte, adresse la parole au supérieur : « je suis Palestinien et en même temps Américain et je ne vous permets pas de vous comporter de cette façon avec moi » . Devant leurs excuses, tout calmement le jeune homme ajoute « j’ai été humilié en tant que Palestinien, mais je veux vous le faire payer comme Américain. C’est la première fois de ma vie que je me sens fier d’être Américain, juste pour vous faire payer votre humiliation envers les Palestiniens. Parce que nous Arabes c’est ce qu’il nous faut un arbitre occidental » . Cet homme était au Liban pour une mission à l’ambassade des États-Unis. Il s’était retrouvé dans le bus car sa voiture était en panne.
Prohibition de droit à la propriété
Les Palestiniens du Liban, après plus de soixante ans, sont encore exclus des droits de citoyenneté puisqu’ils sont traités au même titre que les étrangers résidants au Liban. Les Palestiniens à la différence des autres étrangers sont dépourvus du droit à la propriété, alors que tous les étrangers d’autres nationalités, résidents ou non, jouissent de ce droit. L’article 1 er de la nouvelle loi stipule que « l’acquisition d’un bien immobilier, quel qu’il soit, est interdite pour la personne n’ayant pas une nationalité délivrée par un État reconnu ou pour une personne si le droit à la propriété entre en contradiction avec les stipulations de la Constitution concernant le refus de l’implantation » 18 (Kortam, 2007).
L’amendement de la loi nº 11614, datée du 4 janvier 1969 qui autorise le droit à la propriété pour tous les étrangers, par la loi nº 296 du 20 mars 2001 a été présenté par le gouvernement dans l’étape des réformes concernant la situation économique dans le pays, pour encourager l’investissement. Cette loi du 20 mars 2001 interdit aux seuls Palestiniens le droit de propriété. Cette loi conçue par la majorité pour dominer la minorité a pris pour prétexte la peur de l’implantation des Palestiniens au Liban. Ce décret entraîne de véritables imbroglios juridiques, dans le cas des mariages mixtes, notamment en matière d’héritage 19 . Une mère libanaise ne peut pas enregistrer un bien immobilier au nom de ses enfants palestiniens, et en cas de décès ses enfants ne peuvent pas enregistrer l’héritage d’un bien immobilier.
Cette violence est le cas des Palestiniens du Liban qui sont déchus de leurs droits civiques, sociaux et économiques. Ils sont dénués de tout droit et victime des discriminations qui les frappent. Leur statut est défini par l’absence de droits. « Les Palestiniens ont une toute petite place dans le « nouveau » Liban d’après-guerre. Marginalisés politiquement, économiquement et socialement, ils constituent une « communauté » sans une place reconnue dans un système communautaire » (Sayigh, 1995 : 7).
Les Palestiniens et le pouvoir disciplinaire
Le pouvoir politique utilise la violence pour maintenir l’ordre. Le pouvoir disciplinaire a pour fonction principale de dresser, de fabriquer des individus agissant dans diverses institutions (écoles, ateliers, usines, prison), est-ce que ce pouvoir existe-t-il dans le camp ? Comment est-il exercé ? Par qui ? Comment les règles permettent-elles un certain contrôle des opérations du corps afin de le transformer en corps manipulable, modifiable et soumis ? Par quels moyens ? Sont-ils modestes, discrets ? Qu’en-est-il de la surveillance hiérarchique, de la sanction normalisatrice, des châtiments physiques légers, des privations ou d’humiliations ?
La répartition dans l’espace : la ségrégation spatiale
La première règle de la domination des Palestiniens par l’État libanais est visible, elle s’inscrit et se répartit dans l’espace. La ségrégation est subie quand la majorité l’impose pour mieux contrôler la minorité, pour s’opposer au mélange, ou pour diviser la société sur une base religieuse ou sociale. Elle a lieu le plus nettement dans les techniques de séparation fonctionnelle des Palestiniens dans plusieurs camps sur tout le territoire libanais 20 .

Les camps sont un espace géographique délimité, soumis à l’autorité libanaise, homogène culturellement, religieusement et socialement, ils accueillent de plus en plus de Libanais pauvres qui y trouvent des loyers pas chers. Ils sont assimilés à des bidonvilles, des quartiers pauvres. Ils forment des ghettos au sens d’homogénéité et d’image répugnante attribuée par le voisinage et la puissance dominante.
Le monde palestinien est compartimenté pour éviter la proximité. Une illustration de ce procédé est fournie par l’espace cellulaire « camp ». En codifiant l’espace, ce procédé garantit la surveillance et la rupture des communications dangereuses et anarchiques. Le dominant trace la frontière et veille à la pureté de l’espèce humaine. Les camps peuvent être assimilés à des lieux de repli et le symbole de ressourcement pour ceux qui ne se résignent pas à la défaite, mais ne sont plus organisés politiquement et militairement tel qu’il les décrit Cambrézy. La méfiance envers cette population des réfugiés « empêche le pays d’accueil d’envisager une véritable politique d’asile, et traduit souvent la faiblesse structurelle de ce dernier. Si l’augmentation de l’insécurité est réelle, l’instabilité qu’elle génère révèle souvent l’incapacité de ce pays d’imposer son autorité sur l’ensemble de son territoire » (Cambrézy, 2001 : 85-91).
Cette répartition dans l’espace clôturé des Palestiniens, quadrillée et rangée, ne fait que maximiser la discipline imposée par la puissance dominante : « On est presque assiégés dans le camp pour la sécurité du pays, c’est leur droit, mais pour nous c’est compliqué » (Fadi). Avec cette violence et discrimination spatiale, les camps sont transformés en lieu d’état d’exception (Hanafi, 2006), où règne la suspension des lois et des règlementations, première caractéristique de l’état d’exception, ce droit est abusif parce qu’il n’est pas inscrit directement dans la Constitution libanaise. Avec l’état d’exception règne généralement le sentiment d’insécurité. L’espace d’exception est un état intermédiaire, inscrit dans l’espace, mais pas dans le temps, il peut être suspendu à n’importe quel moment. Le camp comme espace d’exception a construit sa propre loi pour sortir de l’absence et du vide des lois du souverain. Dans le camp prédomine une situation de loi alternative. L’espace camp est devenu un lieu de refuge pour les fugitifs de toutes nationalités avec l’absence des lois souveraines et l’enclavement.
Samer fait partie des « fugitifs » palestiniens. Il trouve que l’État « l’a détruit » : « je suis opprimé, beaucoup de plaintes, massacre, meurtre, trafic d’armes ». Il ne peut pas sortir du camp, s’il sort il ne circulera pas librement. L’État attend sa sortie de son refuge pour le capturer. L’autorité libanaise n’a pas le droit d’accéder au territoire du camp suite à l’accord du Caire qui a donné à l’OLP le pouvoir de diriger les camps tout en coopérant avec les autorités libanaises et en respectant les lois. Mais l’OLP n’a pas tardé à donner une sorte d’extraterritorialité aux camps en les gérant comme des espaces particuliers non soumis aux autorités de l’État hôte. L’objectif étant de libérer les camps de la répression des autorités libanaises et de gérer son propre état d’exception par des lois intérieures. Cette forme d’autogouvernance a aidé à chasser le Deuxième bureau qui représentait le service secret de l’État libanais des camps. Ce bureau qui traitait les Palestiniens dans les camps d’une manière répressive n’existe plus physiquement, mais son effet et ses collaborateurs restent présents.
Samer déteste « l’État qui fait pression » dans le camp, il a ses collaborateurs et c’est à cause d’eux qu’il est assiégé involontairement depuis 2002 dans le camp. L’État libanais a voulu assujettir le corps de Samer en l’assiégeant et le privant de toute liberté, le corps de Samer affranchit ce siège. Même, encercler le corps de Samer se libère en prenant des risques, en contournant la loi, il sort dès qu’il peut de sa prison pour flirter avec la liberté. Samer sombre dans un mélange de tristesse et de colère qui l’empêche de se projeter dans l’avenir, même en rêve : « La tristesse dans laquelle je vis ce n’est pas la vie, si je veux penser au futur, si je rêve je coupe mon rêve, pourquoi ? ».
Nabil un jeune de vingt-sept ans m’a raconté son histoire avec la justice quand il avait vingt ans. Nabil aimait chasser les oiseaux, un jour en tirant sans faire attention son tir a tué un enfant. Surpris et craignant l’État libanais, il l’a transporté à l’hôpital dans le camp, ensuite, accompagné de la mère, à un hôpital libanais à quinze kilomètres du camp. Il est resté avec eux jusqu’à ce qu’il ait compris que l’enfant était mort. Il a pris la fuite. Après plusieurs sollicitations des personnes autour de lui, il s’est rendu, accompagné par un policier bien placé dans le service. Il raconte, c’était un jour férié, il a été bien reçu, il a mangé avec les policiers et son accompagnateur. Cette histoire montre aussi les relations de personne à personne entre Libanais et Palestinien pour contourner le système. Le lendemain, Nabil est réveillé par un policier qui l’agresse à coups de poing directement sur son nez encore bleu suite à une opération. Le policier n’arrête pas jusqu’à ce que, par un coup de chance, le père de l’enfant tué arrive au commissariat et retire sa plainte parce que Nabil a porté secours à l’enfant et que c’était de l’homicide involontaire. Ce policier s’est acharné sur Nabil parce qu’il en a assez des Palestiniens qui viennent dans son commissariat qui est le plus proche, portent plainte et après la retirer, car ils ont résolu le conflit entre eux à l’amiable. Le policier trouve que c’est à la justice de le faire et notamment à l’État libanais qui accueille les Palestiniens sur son territoire. Il est resté en prison un mois et six jours.
L’entre-soi ou la peur de l’extérieur
Le camp était et demeure un lieu de séjour imposé et non pas choisi. Il ne constitue ni un corps social harmonieux, ni une société. Le développement dans les camps n’a jamais obéi à un développement organisé, sous prétexte du retour en Palestine. Le camp de réfugiés est par définition un lieu de séjour imposé et provisoire. Imposé par une situation de guerre et provisoire le temps de trouver une solution pour cette population catastrophée. Les camps de réfugiés palestiniens au Liban bien qu’imposés soient devenus des habitats permanents après 60 ans d’exil. Malgré cette imposition de vie dans un espace d’exception dans les camps, les jeunes se sentent en sécurité, parce qu’ils sont entre eux et protégés du monde extérieur qui les domine. Cet état de sécurité et de protection forme une deuxième caractéristique de l’état d’exception dans le camp et pousse les jeunes à croire en elle et vouloir y rester, malgré leurs réserves et leur rejet de certaines choses.
Farida et Majed font partie des jeunes qui sont convaincus que la sécurité, le bien-être et la protection des réfugiés palestiniens au Liban ne sont assurés que dans le camp :

J’aime vivre dans le camp. Si je sors il faudra que je revienne, comme le poisson qui sort de l’eau, quand je reviens mon âme revient. Je peux rester dans le camp sans sortir (Farida).

J’aime la vie du camp, je n’aime pas sortir du camp, quand je sors je me sens perdu, je suis allé deux fois à Beyrouth, dont une fois dans le bus je me sens perdu. Même si je vais dans un autre camp, j’ai hâte de retourner chez moi. Ici tu te sens entouré de ta famille, vous vous comprenez, les gens sont compréhensifs. À l’extérieur du camp, tu ne te sens pas à l’aise vis-à-vis de l’autre, c’est la méconnaissance, il te lance des regards bizarres. À l’université c’est arrivé que des Libanais nous disent vous êtes du camp, vous vivez dans des tentes. Encore plus ils nous disent vous êtes des Palestiniens vous venez de la Palestine pour étudier ici, vous n’avez pas des universités là-bas ? Ils font les ignorants (Majed).

Le camp manque aux jeunes, ils utilisent souvent l’expression imagée « on est comme le poisson qui ne peut pas sortir de l’eau » pour désigner leur attachement au camp. Un autre élément présent dans leur discours est la sécurité d’être entre soi et protégé de l’extérieur. La sécurité entre soi est assurée pour interdire toute intrusion ou danger extérieur :

Quand je m’éloigne du camp, ça me manque malgré tous les problèmes. On est plus en sécurité (Majid).
Le camp est protégé, personne ne peut y entrer comme il veut, il a ses gens. C’est bien pour la sécurité du camp et c’est bien parce que ça fait peur aux gens de l’extérieur. Même les taxis ont peur d’y rentrer (Younes).

Les jeunes qui ont l’habitude ou la nécessité de séjourner à l’extérieur du camp à Beyrouth ou ailleurs pour des raisons d’études ou de travail sont « tout excités en rentrant le week-end » (Sarah). Ils éprouvent dans le camp un sentiment de fierté et de reconnaissance d’être en communauté. Ils trouvent la solidarité du cœur à la place du sentiment de modernisation et d’individualisation qui existe dans les grandes villes. Après avoir vécu dans une grande ville, pour eux le camp est un village avec tout ce que le village comporte de ressources, de qualités humaines et de manques matériels. La vie est simple, populaire, pas de barrière dans les relations sociales, les relations de voisinage sont fortes dans les quartiers où les habitants n’ont pas changé depuis les premiers arrivants. Le voisin s’inquiète de son voisin s’il ne le voit pas dans la journée. Dans les quartiers où des nouveaux locataires sont arrivés, chacun est chez soi.
Le camp a dépassé les limites géographiques pour devenir le pays, la nation palestinienne en exil qu’il faut protéger : « pour nous c’est notre pays ici, quand on s’absente on a la nostalgie du camp, et c’est dans notre intérêt de le protéger » (Sabrina). Et pourquoi pas y rester comme dans son pays natal au lieu de revenir en Palestine : « je reste dans le camp moi, c’est mon milieu et mon lieu de naissance », « la vie dans le camp c’est comme un paradis pour moi, je n’aime pas vivre à l’extérieur du camp. Il a ses souvenirs c’est ma vie ». N’est-ce pas ce que Améry a écrit « Il n’y a pas de nouveau pays natal, le pays natal est le territoire de l’enfance et de la jeunesse. Qui l’a perdu reste un être perdu » (Améry, 1995 : 92). L’amour des jeunes pour le camp, leur lieu d’appartenance, est de l’ordre de l’« instinctif », le « normatif » et l’« habituel » : « Je ne sais pas trop j’ai l’habitude, je ne peux pas vraiment voir ce qui ne va pas » (Wael) , « Je ne sais pas j’ai jamais réfléchi à cette question, c’est une vie normale, rien ne me dérange » (Rose) .
Sur cette terre représentée par le camp, l’esprit communautariste et même claniste règne puisque les quartiers sont divisés selon les villages en Palestine. Plus les jeunes parlent de ce qu’ils aiment et plus leur discours se focalise sur leur quartier : « dans notre quartier tout va bien, l’entraide, la solidarité, mais dans les autres quartiers j’en sais rien » (Ramona) . « Mon quartier est mon meilleur endroit avec les liens sociaux et les solidarités de voisinage » (Majida). Plus les jeunes parlent du camp en général, plus les liens sociaux se transforment, la division de classe se renforce et le détachement familial et les problèmes s’accentuent.
Les jeunes se sentent protégés du danger extérieur dans le camp, ils se sentent en sécurité envers l’extérieur. Mais entre eux, dans le camp, une insécurité règne. Cette insécurité par rapport à l’étranger est certes présente dans le discours de tous les réfugiés palestiniens, mais ne seraient-ce pas ces messages de menaces et d’insécurité qui poussent les Palestiniens à chercher la sécurité intérieure ? Et ont-ils d’autres choix ? Cette insécurité intérieure est alimentée par le désordre, l’anarchie, la multiplicité des pouvoirs, le risque d’éclatement, les armes, les conflits civils et politiques entre les tanzimat (partis politiques), les rumeurs sur des extrémistes religieux et politiques dans le camp. « Le camp risque la dérive à tout moment et les rumeurs qui circulent, par exemple les cachets de drogue qui détruisent les petits jeunes, sont des signes » (Amine) .
Pour comprendre si les jeunes palestiniens tiennent réellement à leur vie dans le camp s’ils ont le choix entre le quitter ou y rester, je leur ai posé une question sur le lieu où ils souhaiteraient vivre ? Les jeunes sont partagés entre rester et faire leur vie dans le camp ou émigrer. Pour ceux qui souhaitent rester dans le camp, c’est un choix, mais forcé quelque part, soit parce qu’ils n’ont pas les moyens d’aller vivre ailleurs, soit parce que tout simplement ils n’ont pas connu d’autres modes de vie pour que leur choix soit conscient, ou parce que leur expérience ou tentative d’émigration a échoué. Même ceux qui souhaitent rester dans le camp, qui ont une situation stable socialement et économiquement aspirent à des changements politiques au sein du camp, amélioration de l’habitat ou aller vivre dans les nouveaux immeubles tout autour du camp. Ils seront en même temps dans et en dehors du camp. Leur but c’est de trouver la même vie sociale du camp et de rester entre-soi. Les jeunes qui penchent vers l’émigration éprouvent un attachement surtout affectif envers le camp. Mais ils savent bien que pour construire une vie future ce n’est pas en étant sans emploi dans le camp que sa vie se réalisera. Baro est un jeune palestinien qui a émigré pour travailler à Dubaï, tout a changé pour lui matériellement et symboliquement. Il est employé dans une banque avec un salaire élevé, il a sa propre voiture, son crédit qui le rembourse tranquillement, son appartement meublé. Symboliquement, il a gagné le respect de son entourage et de sa famille et son estime de soi a augmenté.
Ces jeunes bien qu’ils ne soient pas Libanais, sont nés, ont grandi et vécu au Liban. Ce lien réfugié-émigré est fort. Les réfugiés palestiniens émigrent du Liban pour fuir la pauvreté et essayer d’améliorer leur situation. Ce processus d’émigration, les Palestiniens le vivent de la même façon, comme n’importe quel Libanais qui quitte son pays. C’est vers le Liban que les Palestiniens transfèrent leur argent, c’est au Liban qu’ils viennent passer leurs vacances. Les sentiments de déracinement et de solitude, le réfugié-émigré va les vivre loin du camp, mais aussi loin du Liban.
Dans le cas des Palestiniens au Liban, côté cœur beaucoup de concessions sont à faire, la discrimination juridique influence aussi les relations amoureuses. Sami est un jeune Palestinien, infirmier, partagé entre le cœur et la raison :

Ici on est une seule famille, chaque mec aime une fille du camp, on n’aime pas les filles de l’extérieur, je suis contraint de rompre la relation si je voyage, c’est normal que je préfère ne pas voyager. Des fois je pense à partir parce que je me rends compte que même si je ne pars pas je ne peux pas me marier avec elle (Sami).

Faute de pouvoir travailler au Liban, les jeunes émigrent pour chercher le travail afin de construire une vie stable aux dépens de leurs relations amoureuses dans le camp. Le pari est fort de revenir et trouver sa bien-aimée l’attendre encore. En plus, cette émigration augmente d’un autre côté le nombre des filles célibataires dans le camp.
Sami évoque une autre cause matérielle, grave et intéressante ; le manque d’espace dans le camp, le surpeuplement et l’impossibilité de rajouter des étages pour les nouvelles familles. Parce qu’en transformant les tentes en bâtiments en dur, une base solide de construction a été négligée comme pour les immeubles. Ce qui pousse des jeunes qui n’ont pas la possibilité de construire au-dessus de leurs parents par mesure de sécurité à louer des appartements aux alentours ou à l’extérieur du camp. Ce processus ralentit le mariage parce que la location n’est pas dans les moyens des Palestiniens qui habitent le camp :

Il y a d’autres obligations pour voyager, les gens peut-être ne se rendent pas compte. Au début de l’exode, le camp de Baddawi était un champ, les réfugiés ont bâti des lotissements fragiles, leurs enfants ont fait des étages dessus, mais aujourd’hui les jeunes peuvent plus rien rajouter, ils n’ont pas pris ça en compte. Je suis obligé si je veux me marier de louer un appartement à l’extérieur du camp, mais c’est trop cher, même le moins cher est trop cher (Sami).

La troisième catégorie des jeunes forme une minorité, ils tiennent un discours idéologique et souhaitent vivre en Palestine, mais ils ne sont même pas sûrs d’être acceptés par les Palestiniens de l’intérieur. En attendant, ils font leur vie dans le camp.
Le contrôle de l’activité
La discipline s’appuie en deuxième lieu sur une méthode de contrôle de l’activité. Ce n’est pas très compliqué de contrôler l’activité des Palestiniens dans le camp, vu la restriction de cette activité par les lois discriminatives. Le peu qui reste possible structure les activités quotidiennes. Ce contrôle d’activité affecte jusqu’aux mouvements du corps eux-mêmes.
Par la restriction de la liberté de circulation, le Liban a limité le mouvement des réfugiés. En septembre 1995, lors de l’expulsion de la Libye de quelques centaines de Palestiniens comme réponse à Oslo et à l’établissement d’un État palestinien (Akram, 2002 : 10), le gouvernement libanais a exigé des Palestiniens ayant un document de voyage libanais, l’obtention d’un visa de sortie et d’entrée au Liban contre le paiement d’une taxe (décret nº 478, 1995). Ce décret a bloqué la circulation des Palestiniens du Liban qui étaient en dehors ou dans le pays. Effectivement, de nombreux Palestiniens estimés à 100 000 se trouvaient à l’étranger au moment de la promulgation de ce décret. Selon des sources palestiniennes, 30 000 auraient perdu le droit de résidence au Liban depuis 1995 (Matar 1997, Razqallah 1998 cité par Doraï, 2006 : 118). De nombreuses familles demeurent donc séparées. Ce décret est annulé en janvier 1999. Cet exemple schématise clairement que les Palestiniens sont soumis au pouvoir discrétionnaire de l’État libanais.
Beaucoup de pays posent de complication dans la demande des visas pour les réfugiés palestiniens du Liban. Ramona aime voyager, visiter sa famille en Europe, mais les démarches pour le visa sont très compliquées. La circulation des Palestiniens est limitée même dans le Liban, Rachid dit : « Je suis le seul être humain qui n’a pas la liberté de circulation, comme disait un artiste chanteur Palestinien « Abou Arab : d’un quartier à l’autre on a besoin d’une pièce d’identité ». Rachid fait allusion aux années 1950 et 1960, plus les premières lignes de l’exil commencent à se fixer, plus la situation des Palestiniens avec l’État libanais commence à se détériorer, à cette époque les Palestiniens au Liban avaient besoin d’une permission pour pouvoir circuler au Liban (Brynen, 1990 : 28).
Les activités des jeunes aujourd’hui sont limitées au camp. Principalement le travail, la maison et des visites ou des sorties dans le camp. Les plus aisés se permettent des activités occasionnelles extérieures comme la chasse, la pêche ou le football. Aller en ville ou sortir du camp se fait quand il y a nécessité ou une fois par mois en moyenne pour chacun, dans des sorties au café, au snack ou prendre une glace au bord de la mer.
Cette violence exercée sur l’espace et ses habitants vise à provoquer un désordre dans l’organisation et à perturber les structures. Cette définition s’applique autant aux violences sociales qu’aux violences interindividuelles. Cependant, dans le cas palestinien les violences atteignent les relations interindividuelles, économiques, culturelles, idéologiques et politiques puisqu’elles les emprisonnent dans des relations hiérarchiques de dominance institutionnalisées par des lois. La structure étant abstraite, impalpable, diffuse, seuls ceux qui sont supposés en profiter peuvent être touchés par cette violence. Les dominés, qui ne peuvent plus supporter l’inhibition de l’action gratifiante, vont avoir recours à la violence. Quelques individus profiteront de la violence institutionnalisée. Entre les dominants et les dominés, s’interposent la police et l’armée. Elles forment les chiens de garde de la hiérarchie de dominance et du maintien de la structure sociale.
L’armée libanaise entretient un rapport direct avec les réfugiés palestiniens qui varie selon la zone géographique d’habitation. L’entrée des camps palestiniens du sud, par exemple, est contrôlée par l’armée libanaise, ce qui contraint l’entrée et la sortie des résidents et des visiteurs. En effet, les camps du sud Liban font partie du troisième modèle de camps annoncé par Doraï (2006), soit le camp comme espace fermé où la rupture entre espace ville et espace camp est assez profonde. Cette rupture est la conséquence de la démarcation des camps par l’État libanais. Ces camps complètement encerclés sont soumis à de sévères restrictions comme l’interdiction de faire entrer des matériaux de construction.
Le camp de Baddawi qui constitue le terrain de mon étude est un espace ouvert, mais séparé de la ville, il n’est pas le modèle d’un camp qui apparaît comme le prolongement de la ville. Le camp est situé à la frontière du fief des Alaouites du Liban et pas loin d’une ville sunnite. En 2008, après un conflit armé entre les Sunnites et les Alaouites à Tripoli, l’armée libanaise a installé des checks points dans la région du conflit, ce qui a fait que l’accès à l’entrée nord du camp est contrôlé par l’armée libanaise. Bien que ce contrôle de l’armée libanaise ait été conçu pour surveiller les conflits libanais, elle a fait des Palestiniens sa principale cible, par des fouilles et des interrogatoires continus. Pour ne pas perdre de temps, les jeunes faisaient un petit détour en prenant l’entrée sud du camp pour éviter de perdre leur temps.
Mais ce rapport de domination soutenu par la police et l’armée libanaise est présent d’une façon quotidienne dans le rapport libano-palestinien. Les jeunes palestiniens exigent un respect mutuel, ce n’est pas leur faute s’ils se trouvent sur le territoire libanais, ils sont nés ici et ne voient pas pourquoi au nom de la sécurité du pays ils doivent être le suspect numéro un. Ce rapport s’exprime par des insultes, par des injures, tout dépend de la personne en face, parfois les jeunes se trouvent devant un policier ou un militaire qui les respecte, qui entretient avec eux un rapport humain, parfois ils se trouvent devant quelqu’un qui les déshumanise et qui abuse de son pouvoir pour leur lancer des diffamations :

L’armée sur la route m’arrête juste parce que je suis palestinien, des fois on se fait insulter, des fois la personne s’excuse de m’avoir dérangé, tout dépend de l’individu.
Une fois un policier m’a arrêté, j’étais en moto, il m’a contrôlé tout était réglo. Il m’a demandé où étaient mes armes et puis il m’a dit « va t’en, sale Palestinien d’Arafat ! » (Rachid).

Rachid a été victime d’une violence policière dans une manifestation devant l’ambassade des États-Unis. Une bombe lacrymogène a explosé devant lui, il a absorbé tout le gaz, il s’est réveillé à l’hôpital à Beyrouth. Il est sorti le jour même. Pour rentrer chez lui à Tripoli, il a pris le transport en commun. Dans le bus, parmi les passagers, il y avait quatre policiers. Rachid portait son keffieh, qui, au Liban, sert à revendiquer, en général, l’identité palestinienne et l’appartenance à cette communauté. Les policiers lui demandent s’il est allé à la manifestation. Avec des convictions très claires, et pour essayer d’établir un nouvel ordre dans le rapport de force Rachid confirme sa présence à la manifestation. Avec deux policiers devant lui, un à côté, et un derrière, Rachid est agressé d’une façon violente, directe et active. Ils lui menottent une main, l’étranglent avec son keffieh, personne n’intervient, il descend, il saigne. Malheureusement, il ne pouvait pas reconnaître ses agresseurs pour aller porter plainte pour abus de pouvoir.
Nabil fait partie d’une équipe de football libanaise. Il va s’entraîner tous les jours dans la ville frontière du camp, à la montagne des Alaouites. Cette ville a été la cible des conflits armés entre Alaouites et Sunnites en 2008.

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