L
95 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

L'étoile et la croix

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
95 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

Soixante-cinq ans après la disparition de ses parents, déportés du convoi 62 vers Birkenau, Roland Gaillon décide d'écrire son histoire, celle d'une enfance cachée et d'une vie marquée par l'absence d'un père et d'une mère dont on ne sait rien, marquée par cette sorte de tabou qu'il ne lui fallait pas violer.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2010
Nombre de lectures 174
EAN13 9782336252049
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Mémoires du XX e siècle
Collection dirigée par Jean-Yves Boursier
Déjà parus
Jean GAVARD, Une jeunesse confisquée, 1940 – 1945, 2007.
Lloyd HULSE, Le bon endroit : mémoires de guerre d’un soldat américain (1918-1919), 2007.
Nathalie PHILIPPE, Vie quotidienne en France occupée : journaux de Maurice Delmotte (1914-1918), 2007.
Paul GUILLAUMAT, Correspondance de guerre du Général Guillaumat, 2006.
Emmanuel HANDRICH, La résistance... pourquoi ?, 2006.
Norbert BEL ANGE, Quand Vichy internait ses soldats juifs d’Algérie (Bedeau, sud oranais, 1941-1943), 2005.
Annie et Jacques QUEYREL, Un poilu raconte..., 2005.
Michel FAUQUIER, Itinéraire d’un jeune résistant français :1942-1945, 2005
Robert VERDIER, Mémoires, 2005.
R. COUPECHOUX, La nuit des Walpurgis. Avoir vingt ans à Langenstein, 2004.
Groupe Saint-Maurien Contre l’Oubli, Les orphelins de la Varenne, 1941-1944, 2004.
Michel WASSERMAN, Le dernier potlatch, les indiens du Canada, Colombie Britannique, 1921. 2004.
Siegmund GINGOLD, Mémoires d’un indésirable. Juif, communiste et résistant. Un siècle d’errance et de combat, 2004.
Michel RIBON, Le passage à niveau, 2004.
Pierre SAINT MACARY, Mauthausen : percer l’oubli, 2004.
Marie-France BIED-CHARRETON, Usine de femmes, Récit. 2003.
Laurent LUTAUD, Patricia DI SCALA, Les naufragé et les « rescapés du train fantôme », 2003.
Raymond STERN, Petite chronique d’une Grande Guerre, Journal d’un capitaine du service automobile de l’armée, 1914-1918, 2003.
L'étoile et la croix
De l'enfant juif traqué à l'adulte chrétien militant

Roland Gaillon
© L’HARMATTAN, 2010
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296114982
EAN : 9782296114982
Sommaire
Page de titre Page de Copyright Dedicace Préface A bientôt la fin de nos maux... - Prélude... Chapitre 1 - A la gloire de mon père Chapitre 2 - Manon : les sources Chapitre 3 - Les maisons de ma mère Chapitre 4 - Objectif : la libération de Robert Chapitre 5 - Eté 42 : le temps des secrets Chapitre 6 - Noël 42 à Drancy Chapitre 7 - L’errance de deux enfants cachés Chapitre 8 - Retour à Paris Chapitre 9 - Etudiant salarié Chapitre 10 - Médecin de campagne, chercheur, pédagogue Chapitre 11 - Une évolution religieuse Chapitre 12 - Suzy : l’éducation sentimentale Chapitre 13 - La vie de famille Chapitre 14 - La famille s’élargit Chapitre 15 - Militantisme Chapitre 16 - Haine et Paix Chapitre 17 - Du silence à l’écrit, en passant par la parole Chapitre 18 - Contrepoint par l’enseignante Convoi 62 pour Pitchipoï : passeurs de mémoire BIBLIOGRAPHIE
A la mémoire de Claire GAILLON-KNOLLMEYER

Qui a tant désiré l’écriture de ce livre pour mieux connaître la famille paternelle dont elle a été privée.

« Vous devriez le raconter. Tout le monde me dit la même chose. J’ai envie et puis je n’ai pas envie. »

Philippe Labro, La Traversée, Paris, Gallimard 1996, page 38.
Préface
Ce que vécurent les déportés du convoi 62, arrivé en novembre 1942 à Birkenau, reste du domaine de l’indicible, parce que nul n’est à même de parler à la place des disparus. De la Judenrampe , lieu de débarquement provisoire des convois arrivés par le rail et transportant des familles juives promises à l’extermination, jusqu’aux usines de mort nazie, l’esprit humain reste pétrifié par l’horreur.
Tout au plus est-il possible, grâce à la connaissance que l’on a aujourd’hui -et depuis le procès de Nuremberg- du fonctionnement de la machinerie nazie à donner la mort, de reconstituer le parcours des victimes et le mécanisme de leur extermination…
Sonia et Robert Goldenberg sont de ce convoi, arrivé un soir de novembre 1943. Ils ne reviendront plus. Aucune trace dans aucune archive, aucun témoin rentré qui puisse dire ni où, ni quand cela s’est passé. Disparus dans la fumée d’un Krematorium, peut-être déjà morts dans l’atrocité du voyage. Qui peut savoir ?
Et pourtant, au-delà de leur personne, la vie continuera. Deux fils, Alain et Roland, enfants cachés à Nice, ne sont pas du convoi 62, et ne seront d’aucun autre. Ils perpétueront le souvenir de ce couple enlevé à l’humanité comme tant d’autres, pour les restituer à cette humanité qui leur a été déniée.
Soixante cinq ans après la disparition de ses parents, Roland décide d’écrire son histoire, celle d’une enfance cachée et d’une vie marquée par l’absence d’un père et d’une mère dont on ne sait rien, marquée par cette sorte de tabou qu’il ne lui fallait pas violer, histoire aussi d’un parcours initiatique compliqué par l’absence de référence à une mère et un père dont on ne sait rien. Messager, témoin vivant d’une lignée que d’aucuns auraient voulu rayer du monde, le livre de Roland est aussi un remède à sa propre souffrance intérieure.
Confrontée aux situations extrêmes de l’univers des camps nazis, j’ai côtoyé la mort quotidienne et dégradante des camps, à Ravensbrück, celle de ces femmes et de ces tout jeunes enfants, véritable innocence assassinée. Tous sont partis dans l’indifférence absolue de leurs bourreaux : ils n’appartenaient pas à l’humanité !
C’est ce déni qui constitue l’essence même du crime contre l’humanité.
En lisant ces pages, chacun trouvera une source d’enrichissement intérieur tiré à la fois de ce combat pour la vie « malgré tout », et de la conviction que le progrès de toute humanité passe par le respect de la dignité et de la vie de l’autre.
Marie José Chombart de Lauwe Présidente de la Fondation pour la mémoire de la Déportation
A bientôt la fin de nos maux...
Prélude...
J’aimerais vous présenter deux petits garçons français : Alain Goldenberg, 6 ans et demi et Roland, son frère. Roland, c’est moi. J’ai 4 ans et demi. Je tiens beaucoup à ce demi. Nous sommes en 1942. Je fréquente un jardin d’enfants, le cours Hélène Boucher . Lorsque j’avais deux ans, mon frère aîné s’inquiétait beaucoup de mon état mental, car je ne savais pas faire des bâtons bien droits sur un cahier. A présent, je suis un grand et sais déjà lire et écrire. D’accord, pas tout un livre, mais quelques mots. Et puis, je sais compter.
Nous vivons comme tous les petits garçons de notre âge, mais seule notre mère est avec nous. Notre père se trouve dans un camp, très loin de nous. Chacun de nous a été lui rendre visite une fois dans ce camp. Je ne sais pas très bien pourquoi Papa n’est pas avec nous, mais, en ce qui me concerne, je ne me pose pas trop de questions. Je joue comme tous les enfants, j’ai des petits copains et vis tantôt dans l’appartement de Paris, tantôt dans une maison à la campagne, dans la banlieue. Quand même, Maman a beaucoup changé. Elle n’est plus aussi attentionnée qu’elle l’était. Il se passe quelque chose de pas normal. Depuis quelque temps, les parents de Maman ne sont plus là, notre oncle Jean non plus. Un jour, j’ai inscrit mon nom sur une lettre destinée à Papa. Alain a écrit une phrase pour oncle Jean : « Je serais content si je pouvais te voir bientôt. Je t’embrasse » .
Et puis est arrivé ce jour, gravé dans ma mémoire, où notre mère nous dit qu’elle a des choses sérieuses à nous communiquer : le ton est grave, les paroles de maman vont s’inscrire à jamais en moi. A partir d’aujourd’hui, nous ne nous appelons plus Goldenberg, mais Gaillon. Papa a choisi ce nouveau nom pour nous. Nous allons partir seuls, Alain et moi, en train, pour un grand voyage, qui durera toute une nuit. Nos papiers d’identité seront au nom de Gaillon. Notre oncle Jean nous attendra à l’arrivée, mais il s’appelle maintenant René Bailleul : plus question de l’appeler Jean !
« Surtout, ajoute Maman, oubliez les autres noms, retenez les noms actuels, car vous seriez en grand danger et vous mettriez également en péril ceux qui vous accueilleront. L’oncle Jean vous attendra en gare de Thonon-les-Bains et il vous amènera à Nice, où vous retrouverez Grand-père et Mamie. ». Nous allons donc en vacances chez nos grands-parents maternels, les Leri. Oncle Jean, devenu René, habite aussi dans la banlieue de Nice. Je me souviens que ma mère a insisté pour moi, si petit : « Tu t’appelles Gaillon. Si tu te trompes, tu mourras, et ta famille aussi. »
A quatre ans et demi, mon enfance prend fin, j’ai pourtant toujours la taille et l’aspect physique de mon âge, mais je suis en cet instant devenu un petit adulte en miniature. Il faudra, à partir de ce jour, savoir garder d’aussi lourds secrets et se méfier de tout le monde. C’est, de ce jour, une enfance cachée que je vais vivre aux côtés de mon frère, Alain.
Mais, avant de vous raconter mon histoire, il faut que je vous présente ma famille et vous raconte ce qui lui est arrivé...
Chapitre 1
A la gloire de mon père
Mon nom de famille, Gaillon , est celui que mon père, Robert Goldenberg, a choisi en 1942 pour protéger son épouse et ses deux fils ; le nom hérité de ses parents, Goldenberg, serait tu. Tu le temps de mettre en sécurité une famille dont les origines juives ne faisaient pas de doute. Juifs, mes aïeux l’étaient : les parents de mon père, ceux de ma mère. Mon frère, Alain, et moi-même, enfants insouciants, devenions, au regard de la loi antijuive, de dangereux terroristes bons à chasser d’un pays que leurs ancêtres habitaient depuis plusieurs générations. Bons à traquer à travers toute la France, pays des Lumières et des Droits de l’Homme. Ce fut mon enfance. Une enfance cachée.
La famille de mon père venait d’Ukraine, alors occupée par les Russes. Mon grand-père paternel, Naphtal Goldenberg, était né le 15 février 1878 à Savraïm. Fuyant les persécutions contre les juifs -les pogroms- alors très fréquentes dans tous les petits villages juifs d’Ukraine -les Shtetl-, il émigre en France en mars 1901. Il avait alors 23 ans. Naphtal avait choisi la France, destination fréquente à l’époque chez les juifs d’Europe centrale. La France, comme les Etats Unis, avait accordé aux juifs les mêmes droits qu’aux autres citoyens, en particulier du point de vue des professions qu’ils pouvaient exercer ainsi que des droits civiques dont ils pouvaient jouir. Pour mon grand-père, la France était le pays des Droits de l’Homme, de la révolution, de la liberté, en somme. En effet, dès 1790, tous les citoyens, quelles que soient leur origine ethnique, leur religion, avaient obtenu les mêmes droits, y compris celui d’exercer le métier de leur choix.
Comme beaucoup d’émigrés d’Europe centrale, il travaillera dans le quartier du Sentier, à Paris : il demeurera rue Vieille du Temple et exercera la profession de casquettier. Il rencontrera là une jeune fille juive, Schendel Hoeckman, elle aussi ukrainienne, qu’il épousera. Schendel venait de Krivoï-Osero, un petit village d’Ukraine aujourd’hui englobé dans le complexe sidérurgique de Krivoï Rog. Mes grands-parents auraient pu se rencontrer en Ukraine, tous deux étant originaires de deux petits villages proches d’Odessa, mais c’est Paris, ville romantique, qui a célébré leur mariage. De cette union naîtront deux garçons : mon père, Robert, le 26 août 1903, mon oncle, Jean, en 1907.
Naphtal tenait beaucoup à son pays d’adoption : le 25 février 1913, il obtient la nationalité française pour ses deux fils. A la maison, alors que la langue maternelle de mes deux grands-parents était le yiddish, le russe ou l’ukrainien, c’est le français qu’on doit parler. D’ailleurs, ni mon père, ni mon oncle n’ont jamais compris le yiddish. Le français devait être la langue familiale, comme celle des français d’origine. A la déclaration de guerre, en 1914, Naphtal Goldenberg s’engage dans l’armée française pour défendre son pays d’adoption. Il sera hélas gazé et mourra après la guerre, après avoir été soigné pour troubles respiratoires.
A la mort de son père, Robert dut travailler pour subvenir aux besoins de sa famille : il travailla dans la confection. En 1940, il possédait cinq magasins, quatre à Paris et un à Toulouse. C’étaient des chapelleries, chemiseries, bonneteries. J’ignore de quelle façon il a ainsi fait prospérer l’affaire familiale, ne possédant aucun document sur lequel m’appuyer. Jean, son frère cadet, interrompit ses études après l’obtention de son certificat d’études pour travailler lui aussi dans l’entreprise familiale. Les quatre fonds de commerce parisiens avaient été acquis en 1924 par une société dont Robert était actionnaire. En 1939, cette société fut dissoute et Robert devint, avec ma mère, seul propriétaire des magasins.
Le 23 octobre 1941, en application de l’ordonnance de Vichy du 26 avril, le commissaire-gérant qui assurait la gestion des magasins de mon père depuis le 18 octobre, selon une première ordonnance de Vichy, vendit les fonds de commerce à une société gérée par des « aryens » . Robert Goldenberg se trouva alors spolié de ses biens : j’ignore de quoi il vécut à partir de ce jour, il semble cependant qu’il ait pu continuer à entretenir des relations avec ses anciens magasins, auxquels il est fait allusion dans la correspondance épistolaire familiale de l’époque. De la même façon, il est probable que mon père songeait à travailler dans le magasin qu’il possédait à Toulouse, puisqu’il cherchait à faire passer la ligne de démarcation à sa famille.
C’est alors qu’il franchissait cette ligne de démarcation qu’il fut arrêté à Libourne, en février 1942. Je n’avais alors que quatre ans, j’allais perdre mon père avant d’avoir eu le temps de me forger des souvenirs. De lui, je conserve quelques images, quelques impressions, et un détail : ayant accompagné ma mère en visite au camp de Mérignac, le Camp du beau désert, où on l’avait interné, je me rappelle qu’il nous avait servi un succédané de chocolat, qu’il versait d’un thermos. C’était la première fois que je voyais une bouteille isotherme, je pense que cela m’avait impressionné. Je garde le souvenir de baraques en bois ; j’ai retrouvé avec émotion, voici quelques années, un dessin que mon père avait fait à cette époque, les baraques en bois y figurent. Cette visite à mon père avait eu lieu le 14 juin 1942. Mon frère avait accompagné ma mère lors d’une visite précédente, en avril. Je puis connaître les dates de ces visites grâce aux lettres que mon père écrivait à ma mère, qui ont toutes été retrouvées. Ces lettres sont tristes, mais expriment un profond amour ; elles sont teintées d’espoir. Mon père y raconte comment il s’occupe : il fait pousser des radis, des légumes, des fleurs dans un petit jardin, il reçoit des colis. Il ne perd pas espoir. « A bientôt la fin de nos maux » est une formule qu’il se plaît à répéter, au bas de nombreuses lettres.
Mobilisé en 38, mon père avait été démobilisé en 40 : il est probable que mon oncle Jean soit à l’origine de cette démobilisation, obtenue grâce à son intervention. Si mon père avait été prisonnier de guerre, peut-être aurait-il été sauvé, comme ce fut le cas pour de nombreux juifs. Malheureusement, ce furent pour lui Mérignac, Drancy, puis Auschwitz, destination inconnue. Le 8 juillet 42, mon père envoie une lettre postée à Bordeaux, car il est transféré à Drancy. Il n’a pas été avisé de sa destination, il écrit une seconde lettre à ma mère, depuis le train, qu’il adresse rue des Pyrénées, qu’il poste à Paris -le cachet de la poste en faisant foi- par pneumatique : « J’ai la certitude que toutes les misères auront une fin, mais que cette fin soit le plus tôt possible ! Nous aurons à nouveau la possibilité de vivre ensemble et notre bonheur nous semblera encore plus grand après les souffrances actuelles. Et tu auras mérité de vivre heureuse. Encore courage, ma femme chérie, vers toi toutes mes pensées en attendant mieux. A toi mes plus doux baisers, de grosses bises à Alain et Roland ». Le même jour, il envoie un autre pneumatique à madame Andrée Nauleau, couturière établie boulevard Montparnasse, qui a beaucoup aidé ma mère et ma grand-mère tout au long de la guerre. Cette dame a également aidé les célèbres psychiatres Minkowski, ainsi que leur fils Alexandre, qui deviendra ce professeur de pédiatrie mondialement connu. Lorsque j’ai eu l’occasion de parler avec Alexandre Minkowski, c’est avec émotion qu’il a évoqué le souvenir de madame Nauleau. Madame Nauleau est chargée par mon père de prévenir ma mère que c’est à Drancy qu’on l’emmène.
La première lettre que mon père envoie à ma mère depuis Drancy date du 11 juillet 1942 : trois jours après son arrivée au camp. Il ne s’appesantit pas sur les conditions de vie à Drancy, mais donne des précisions sur l’organisation de la remise du linge. Il exprime son espoir : « Ma tendre chérie, il faut te montrer vaillante et courageuse. Les enfants ont besoin de toi en mon absence qui sera moins longue qu’elle n’a été. Aie confiance, ma chère compagne, malgré tout, j’ai la certitude que nous pourrons revivre ensemble en famille ». Plus loin, cette phrase, qui restera gravée dans ma mémoire à partir du jour où je la lirai, un pincement au cœur : « Embrasse très fort nos deux fils pour moi, ils grandissent de jour en jour et c’est pour moi une grande peine de ne pas les voir grandir. J’espère les revoir avant qu’ils ne portent la barbe ! » Lorsque j’ai lu cette lettre, je portais la barbe depuis trente ans déjà...
Onze autres lettres ont été retrouvées, que Robert, mon père, écrivit à Sonia, ma mère. Ce sont des lettres qui attestent que ma mère, ayant déjà fait tout ce qui était en son pouvoir pour faire libérer mon père de Mérignac auprès de Garat, chef du service des questions juives à la préfecture de Bordeaux, fit son possible pour obtenir sa libération de Drancy. « Je sais que tu es obstinée à me faire sortir d’ici et tu réussiras certainement puisque tu le veux. Et alors, quel bonheur pour nous ! Je t’aime encore plus, comme si cela était possible, mais que de temps perdu ! »
Le 24 décembre 1942, ma mère rejoindra volontairement mon père à Drancy : leur amour aura été trop fort pour qu’elle supporte plus longtemps cette séparation. Mon frère et moi, cachés par les soins de cette mère aimante, ne reverrons plus nos parents qui seront déportés à Auschwitz par le convoi 62, en novembre 1943. Commence alors pour nous une longue attente -vaine- du retour de ces parents que nous aurons si peu connus.
Chapitre 2
Manon : les sources
Ma mère se prénommait Sonia, mais, pendant la guerre, ses lettres à mon père, à mon oncle, à sa famille, sont signées « Manon », prénom qu’elle utilisait afin de ne pas être identifiée, au cas où son courrier serait intercepté.
Les origines de ma mère sont à rechercher en Moselle, dans la région de Saint-Avold et Haguenau. Le plus lointain ancêtre dont on ait pu retrouver la trace était un Salomon, né en 1720, qui exerçait le métier de colporteur. A l’époque, cette activité était fréquente chez les Juifs, qui n’avaient pas accès à tous les métiers. Dans le cimetière juif de Saint-Avold, on compte de nombreuses tombes très anciennes, portant le nom de Salomon.
Ce sont pourtant les Levi qui forment la racine de l’arbre généalogique de ma mère ; en 1871, lorsqu’une partie de la Lorraine et l’Alsace ont été rattachés à l’empire germanique naissant, mes ancêtres maternels, n’ayant pas souhaité devenir Prussiens, ont émigré à Paris. Là, le nom Levi se transforme en Leri, sans qu’on retrouve d’explication : erreur d’état civil ? Peut-être, plutôt, une volonté de rompre avec le judaïsme, de s’intégrer plus profondément dans la société française. En 1917, mon grand-père maternel, Pierre Leri, mobilisé, envoie une lettre à sa mère ; la lettre est adressée à « Madame Leri ». Ce grand-père Leri servait alors dans l’armée française comme simple soldat, mais avait été détaché auprès de l’armée anglaise pour traduire les interrogatoires de prisonniers allemands et les documents retrouvés en leur possession. Il avait succédé à ce poste à André Herzog, plus connu sous le nom d’André Maurois, auteur du livre Les silences du colonel Bramble, où il relate son expérience auprès des militaires britanniques. Mon grand-père, qui avait été élevé par une nurse allemande, parlait couramment l’allemand, ainsi que l’anglais ; il avait d’ailleurs fait partie d’une des premières promotions de l’Ecole des Hautes Etudes Commerciales. Dans un cahier qu’il avait tenu à ce moment, nous retrouvons des éléments de ses traductions, remarquables documents révélant le moral des soldats allemands en 1917. Mon grand-père m’a à plusieurs reprises conté une anecdote : bien que simple soldat, il avait obtenu qu’on transporte sa propre chaise percée dans les camions de l’armée anglaise, afin qu’il satisfasse ses besoins naturels ailleurs que dans les toilettes de campagne communes, assez sommaires, qu’il abhorrait !
Pierre Leri était né le 3 janvier 1879 à Paris. Son père, Jules Leri, possédait une affaire de dentelles, tulles et voilettes. Pierre était le second enfant de la famille. Il aurait voulu étudier la médecine, mais son frère aîné ayant justement fait ces études, lui-même dut faire des études de commerce afin de seconder son père dans le négoce familial, puis de lui succéder. Pierre s’est marié le 11 mars 1907 avec Adrienne Flore Mélèse. Ses témoins : André Leri, son frère, médecin, et Gaston Mélèse, oncle d’Adrienne, agrégé de l’Université de Paris. Les deux familles, on le voit, sont alors implantées dans ce qu’on appelle « la bonne société », la bourgeoisie française. De cette union naîtront trois filles : Sonia : ma mère, l’aînée, Henriette et Yvette. Henriette est décédée à l’adolescence d’une mastoïdite. Yvette, la plus jeune, a vécu avec ses parents pendant toute la guerre, et a épousé un anglais après la Libération.
La situation familiale était brillante : Pierre Leri était à la tête d’une affaire florissante, de renom international -il travaillait en particulier pour les Américains-, il était expert en dentelles auprès de la Cour d’Appel, président de la Chambre Syndicale des Tulles et Voilettes. Le personnel de maison comprenait une femme de chambre, une cuisinière, une nurse pour les enfants et le chauffeur de l’entreprise était à la disposition de la famille pour ses déplacements. Dans ce milieu de la bourgeoisie française, seuls les hommes travaillaient, seuls les garçons poursuivaient des études. Ma grand-mère, Adrienne, était une excellente pianiste qui, à la fin de sa vie, -elle est décédée à 92 ans- jouait plusieurs heures par jour, déchiffrant des partitions qu’elle allait louer à la semaine chez Durand, place de la Madeleine, où elle avait un abonnement. Elle jouait à quatre mains avec une autre pianiste de son âge, et en trio avec une violoniste premier prix du Conservatoire National Supérieur de Paris et un violoncelliste. Ses parents ne l’avaient pas autorisée à suivre les cours du Conservatoire car, selon eux, ce n’était pas « la place d’une jeune fille de bonne famille ». Elle en a souvent exprimé le regret...
Ma mère, Sonia-Manon était une jeune fille qui avait du caractère. Quand elle eut obtenu son baccalauréat, elle passa en 1930 à l’école du Louvre les épreuves des examens de cours d’histoire de la sculpture, d’histoire de la sculpture du Moyen Age, de la Renaissance et des temps modernes, d’histoire des arts dans les résidences royales et impériales : elle obtint la mention « bien » à toutes ces épreuves. L’école du Louvre était paraît-il, un endroit fréquentable pour les jeunes filles de la bourgeoisie !
Sonia était une femme de petite taille, jolie, charmante. Elle souffrait d’une luxation congénitale de la hanche, affection génétique courante chez les juifs ashkénazes et chez les bretons : elle boitait donc légèrement. Ce n’est qu’à 27 ans qu’elle épousera mon père, Robert Goldenberg, le 9 avril 1935. Ce mariage fut considéré par la famille Leri comme une mésalliance : comment une jeune fille si bien élevée pouvait-elle épouser un de ces juifs étrangers venant de l’Europe de l’Est, fils de simple casquettier, qui plus est ?
Mes parents, simplement, ont fait un mariage d’amour : leur couple fut très beau, très aimant. Deux enfants naquirent de leur union : mon frère, Alain, en 1936, et moi-même, en 1938. Après son mariage, ma mère a aidé mon père dans ses activités commerciales, jusqu’à l’arrestation de ce dernier. La séparation qu’ils durent subir dans la tourmente de la guerre ne les a pas empêché de se rapprocher : ils s’écrivirent, Sonia rendit visite à Robert lorsque c’était possible, et elle le rejoignit volontairement à Drancy, en 1942, pour fêter Noël. Ce fut là un tragique acte d’amour : Sonia ignorait alors que les juifs français étaient eux aussi susceptibles d’être déportés vers l’Allemagne et la Haute Silésie, vers cette destination inconnue.
Chapitre 3
Les maisons de ma mère
L’appartement familial se trouvait rue André Colledebœuf, qui est en fait une impasse, limitée par la maison des « Apprentis d’Auteuil », en bas de l’avenue Mozart, dans le XVI ème arrondissement de Paris. C’est là que nous sommes nés, mon frère et moi et que nous avons vécu avec nos parents. C’est là qu’après l’arrestation de notre père, nous avons habité avec notre mère, jusqu’à notre départ de Paris. Mes souvenirs de cet appartement sont assez vagues : un grand couloir, dans lequel je pouvais monter sur un énorme cheval à pédales, recouvert d’une vraie peau. Dans mon souvenir, il était pratiquement aussi haut qu’un vrai cheval et j’avais du mal à monter dessus. Mais quel plaisir et quelle fierté ensuite, de le faire rouler grâce à son pédalier et à sa chaîne ! Il paraît qu’il ne mesurait en fait pas plus de 60 centimètres de haut... Dans ce même couloir, de grands placards. Ont-ils vraiment existé ? Je n’ai jamais revu cet appartement et n’ai pas pu vérifier. Ce qui est certain, c’est que le logis était dans un immeuble au fond de l’impasse et qu’il se trouvait à l’étage.
En plus de l’appartement, mes parents louaient une maison à la campagne, à Sèvres Ville d’Avray. Nous avions là un petit pavillon. Une façade donnait sur la rue. De l’autre côté, la cuisine s’ouvrait sur une terrasse, d’où un escalier descendait vers un jardin potager où nous cultivions quelques légumes, pommes de terre, tomates, salades et radis. Mon frère m’a raconté -et il en est encore fier !- qu’un jour, avec un de ses amis, ils avaient organisé une « dînette » dans le jardin, mangeant des tomates et des radis et me réservant les pommes de terre crues. Cela avait dû bien les amuser de se jouer de la naïveté du petit frère...
Je me souviens également d’avoir rendu visite à un vieux monsieur, fumant la pipe, assis à califourchon sur une chaise et ayant derrière lui tout un râtelier de pipes. Il s’agissait, paraît-il, du grand-père de ma mère, qui vivait à Sèvres. Il se trouve que j’ai hérité de sa chaise de fumeur et que c’est effectivement comme dans mon souvenir qu’on s’assied sur cette chaise : à l’envers d’une chaise normale, un accoudoir servant à reposer les avant-bras, cet accoudoir pouvant se relever pour donner accès à un petit casier où on peut ranger son attirail de fumeur. Ce souvenir m’a-t-il incité à fumer la pipe, ce que j’ai fait pendant de nombreuses années ?
A Sèvres, je n’avais pas mon cheval mécanique, mais un tricycle avec lequel je jouais dans le jardin.
Un autre souvenir, moins agréable de Sèvres : au cours d’une promenade avec ma mère, dans la forêt, je me suis fait une entorse de cheville. J’ai quand même dû rentrer à pied et un médecin est venu me poser un plâtre à domicile. Je vois encore la cuvette émaillée et ma mère m’interdisant de me plaindre des douleurs. Ce souvenir d’un épisode manifestant apparemment une mère très dure et peu affectueuse m’a poursuivi pendant longtemps. A la réflexion, je pense que ma mère était à l’époque terriblement anxieuse, mon père étant détenu depuis longtemps, et que ses enfants passaient un peu au second plan par rapport à son amour conjugal. Au regard de ses soucis majeurs, quelle importance pouvaient bien avoir quelques douleurs à une cheville ? Sa sollicitude envers ses enfants avait un autre objet : nous mettre à l’abri aussi vite que possible, en zone non occupée. C’est ce qu’elle fera en septembre 1942.
Après cela, Sonia va se retrouver seule. Elle va prendre des précautions pour ne pas être internée à son tour, ce sera une vie d’itinérance, elle sera logée chez les uns, chez les autres. Sa belle-mère avait dû déménager de l’appartement qu’elle occupait au-dessus d’un des magasins. Sonia lui avait trouvé un appartement près de la Porte de Saint-Cloud, rue Le Marois. Il avait été loué au nom de madame Meyrand, la soeur de madame Nauleau, couturière. En attendant que l’appartement soit disponible, ma grand-mère a habité chez Madame Nauleau, boulevard Montparnasse. Ma mère séjournera parfois rue Le Marois, mais ses relations avec sa belle-mère sont difficiles. Le 16 octobre 1942, elle écrit à son beau-frère, Jean Goldenberg, alors protégé par son pseudonyme René Bailleul : « J’ai vu hier ta mère, j’ai déjeuné avec elle, mais je n’y habite plus, cela vaut mieux pour notre bonne entente » . On ne saurait être plus explicite ! Selon divers témoignages, on apprend que Sonia a résidé tantôt chez des amis, tantôt dans de la famille plus ou moins éloignée. Une vie d’errance qui a été certainement très difficile. Mais toute son énergie est alors tendue vers un seul but : faire libérer Robert.
Chapitre 4
Objectif : la libération de Robert
C’est avec toute l’énergie dont elle était capable que ma mère a essayé de faire libérer son mari.
Bien entendu, le petit garçon de quatre ans que j’étais n’a pas été informé de ses démarches. C’est dans le courrier qu’elle écrivait à mon oncle Jean que j’ai retrouvé les traces de son activité. Certaines de ces lettres sont signées Sonia, d’autres Manon, d’autres de noms d’emprunt aussi divers que variés. Mon oncle a gardé ces lettres, malgré le danger qu’elles représentaient pendant les années de guerre. Il les a remises à mon frère aîné, Alain, après quelques années. Ce dernier me les a transmises, sans avoir osé les lire : pour les mêmes raisons qui m’ont empêché de le faire ensuite, la pudeur, la douleur. Avais-je l’impression de m’immiscer dans l’intimité de mes parents disparus, d’être indiscret, ou, plus simplement, ressentais-je une certaine angoisse ? Tous ces sentiments mêlés, la pudeur par-dessus tous. Et puis, le tabou familial concernant tout ce qui touchait la guerre, manifesté auprès de l’enfant que je fus, puis de l’adolescent, avait dû façonner le psychisme de l’adulte que j’étais devenu.
C’est en 1993, tout s’est déclenché, après avoir vu le spectacle « Les lettres de Louise Jacobson » et rencontré Nadia Kaluski-Jacobson, la sœur de Louise. Puisque Nadia avait publié les lettres de sa sœur et même accepté qu’on en tire un spectacle, je me devais de lire les lettres de mes parents. A partir de là, j’ai pu reconstituer bien des pans de mon histoire personnelle et familiale et ai mené des recherches au Centre de Documentation Juive Contemporaine.
C’est ainsi que j’ai pu comprendre les efforts de ma mère pour faire libérer mon père. Bien entendu, étant donnée la censure, les lettres nécessitent d’être lues entre les lignes. Mais, quand on connaît le contexte, le déchiffrage est facile.
Dès le 4 février 1942, juste après l’arrestation de Robert, Sonia commence ses efforts. Elle écrit à son beau-frère : « J’ai pris mes informations, Paire ne t’a rien envoyé, il t’apportait un paquet ». Paire est donc le pseudonyme de Robert, c’est ainsi qu’elle parlera de lui dans ses différents courriers. Son projet était bien de rejoindre Jean Goldenberg à Nice. Sonia, ou plutôt Manon, d’après la signature de la lettre, poursuit : « D’autre part, Mme Paire a eu de gros frais de clinique, de médecins et autres, sa situation est difficile actuellement… Je pars mercredi avec Alain pour une tournée de 48 heures ». Il s’agissait donc de son premier voyage à Mérignac, avec mon frère aîné. Et la lettre se termine par « Bonnes nouvelles de notre malade, des amis lui ont trouvé bonne mine et un moral excellent. Je compte que le traitement va le remettre sur pied d’ici un mois ou deux » . Le soi-disant malade est bien Robert, ce qui sera confirmé par la lettre suivante, du 7 février, pour le même destinataire : « Je suis revenue ce matin, j’ai été le revoir (Paire) ces jours derniers. Je lui ai trouvé bonne mine, il faisait du jardinage. Les médecins espèrent le tirer d’affaire assez rapidement ».
Quels sont ces « médecins » ? Il s’agit manifestement d’intermédiaires contactés pour la libération de Robert. Mais la suite de la correspondance montre que les promesses n’ont pas été tenues. Nouvelle lettre le 18 février: « Robert fait toujours du camping. Il ne t’a pas envoyé de fonds car il a eu de sérieux avatars, par suite d’imprudences et j’ai perdu une assez grosse somme ». Mais la suite de la lettre montre qu’il y a eu d’autres contacts : « Pour Paire, on parle d’essayer un autre traitement, dont on garantit l’efficacité, mais qui a l’inconvénient d’être terriblement coûteux… Naturellement, même bien soigné, et on fait l’impossible, on ne peut pas compter sur un rétablissement immédiat. Il faut s’armer de patience, cela peut encore durer des semaines, même des mois ».
Le temps semble s’éclaircir le 18 mars, lorsque Manon écrit à son beau-frère, René Bailleul -en réalité Jean Goldenberg- : « J’ai de bonnes nouvelles à te donner ; le nouveau traitement a fait merveille et le docteur doit fixer la date où on pourra transporter notre ami chez lui sous peu de jours. Il écrit d’ailleurs lui-même à sa femme, très régulièrement. Aussitôt en convalescence, il doit partir à la campagne, sans doute aux environs de Paris… Nous ne songeons pas à passer l’été plus loin que Sèvres, ou tout au plus le bocage normand, puisque les côtes sont interdites ».
C’est en signant Sonia que, le 30 mai 1942, ma mère écrit de nouveau à mon oncle. Mais les nouvelles ne sont pas bonnes : « Paire a fait une rechute à Pâques, alors qu’on le croyait tiré d’affaire et il a fallu recommencer tout le traitement. Manon l’a vu il y a huit jours et l’a trouvé bien. La cure d’air et de soleil l’a bronzé et il n’est pas maigre du tout. Il a eu une déception, mais le moral se maintient ».
Et le 14 juin 1942, en signant de ses initiales S.G. ma mère envoie depuis Bordeaux des nouvelles à mon oncle : « Je suis ici de passage pour quelques jours et je passe mes journées à la clinique. Je veux te donner des nouvelles de ton ami, qui a bonne mine et bon moral… On le soigne énergiquement, j’espère que son transfert à Paris se fera bientôt, il compte dessus aussi ». Une mention montre qu’elle a été aidée financièrement, probablement par ses parents : « On a fait à Manon une transfusion sanguine et elle va bien maintenant ».
Pourtant, ma mère constate l’échec de toutes ses tentatives de « traitement » pour faire sortir son mari et semble bien se diriger vers une tentative d’évasion. Sous le nom de Sonia, elle écrit à René Bailleul le 4 juillet 1942 : « Je pense que tu es toujours à Nice en ce moment, car Paire viendra te voir à la fin du mois si tout va bien. Sa famille trouve qu’il est mal soigné dans sa clinique, et, malgré l’avis des médecins, veut l’en retirer pour l’envoyer faire une cure de soleil. Sa femme et ses enfants l’accompagneront. Naturellement, le transfert du malade est difficile et exige beaucoup de précautions, aussi ne peut-on pas en fixer la date exacte… ».
Hélas, rien ne va évoluer comme prévu : le 5 juillet 1942, mon père écrit à ma mère : « Il y a du nouveau pour les hommes mariés à des Aryennes et tout à l’heure il y a eu au camp un interrogatoire pour les gens dans ce cas par la Préfecture de la Gironde. Je suis dans le nombre et il faut demander d’urgence un certificat de ton aryenneté au Commissariat des Affaires Juives à Paris et l’envoyer par lettre exprès à Monsieur Garat, Chef de service des Affaires Juives de la Gironde, Préfecture de la Gironde, Bordeaux (personnel et urgent) ». « L’aryenneté » de ma mère était plausible, étant donnée l’ancienneté du nom de Leri et l’implantation parisienne de la famille. Effectivement, on retrouve, daté du 3 juillet 1942, sur la liste de « l’état des Juifs dont le conjoint est Aryen » signé par le directeur du camp du Beau Désert, à Mérignac, le nom de Goldenberg Robert, 5, rue André Colledeboeuf à Paris.
C’est alors qu’un coup de théâtre va se produire, annonçant la tragédie, c’est un sinistre personnage qui entre en scène : il s’agit de Maurice Papon. Le 8 juillet 1942, mon père est transféré à Drancy, sur ordre de Papon, secrétaire général de la Préfecture de la Gironde. Je peux apporter à ce sujet un témoignage personnel, non du petit garçon de l’époque, mais de l’adulte que je suis devenu. Le 31 décembre 1997, alors que je regardais selon mon habitude le journal télévisé de 13 heures et que le journaliste rendait compte du procès Papon, j’ai vu le nom de mon père s’afficher sur l’écran, en compagnie de ceux de Léon Librach et de Victor Braun. C’était la liste de trois « Juifs étrangers » transférés de Mérignac à Drancy le 8 juillet 1942. L’ordre était signé par Papon lui-même. Or, non seulement Papon savait que mon père avait été naturalisé en 1913, mais nous venons de voir que la Préfecture de la Gironde avait fait une enquête sur les conjoints d’Aryens. J’étais stupéfait : j’avais jusqu’alors ignoré le rôle de Papon dans le transfert de mon père. Par contre, je me doutais que les contacts que ma mère avait eus pour faire libérer mon père, moyennant finances et même des sommes importantes, d’après ses lettres, tournaient autour de Garat. Pour moi, il fallait agir immédiatement et intervenir dans le procès Papon, alors que je ne m’y étais pas particulièrement intéressé jusque là. Ayant un ami responsable de la Ligue des Droits de l’Homme à Châtellerault, je lui téléphone immédiatement. Il me communique le numéro de téléphone de l’avocat Gérard Boulanger, dont la ferme volonté avait permis le procès. J’appelle Maître Boulanger pour lui faire part de ma découverte. « Avez-vous des preuves de la naturalisation de votre père ? » me demande celui-ci. « Oui, je possède plusieurs documents mentionnant qu’il est devenu Français par déclaration souscrite le 25 février 1913 » . Il s’agit de mon propre certificat de nationalité en tant que Pupille de la Nation et même de la déclaration originale de sa naturalisation. « Pouvez-vous me faxer ces documents ? » Il se trouve que j’avais un fax et je l’ai fait immédiatement. L’après midi même, à la reprise du procès, Maître Boulanger plaidait que Papon avait fait une fausse déclaration concernant mon père. Après cette intervention, d’après le journal « Sud Ouest », Papon s’est levé et a déclaré : « Je me mets à la place du docteur Gayon (sic). Il a réagi directement sur la cible que j’offre. Je suis devenu la cible nationale, sinon mondiale de cette affreuse affaire » . Je ne tenais pas à ce que Papon se mette à ma place, mais j’aurais encore moins aimé être à la sienne. Dois-je prendre sa déclaration comme un semblant d’excuses ?
Alors que je ne m’y attendais pas et que je n’avais rien fait pour, l’histoire de mon père rejoignait alors l’Histoire, puisqu’on peut considérer que le procès Papon est un élément de notre Histoire nationale. Cette preuve du zèle excessif de Papon venait confirmer les affirmations de la Chambre d’accusation, le 2 octobre 1997, lorsque les magistrats déclaraient : « Il apparaît que, dans le domaine des persécutions antijuives, Maurice Papon a réagi en technicien, cherchant à faire preuve, en toutes circonstances, de son incontestable compétence et de son efficacité… La responsabilité de Maurice Papon est engagée du seul fait de ses agissements personnels » .
Ainsi, le coup de théâtre du 8 juillet 1942, avec le transfert de mon père à Drancy, sur l’ordre de Papon, s’est-il prolongé pour moi le 31 décembre 1997, avec la découverte des agissements de ce sinistre haut fonctionnaire pour aggraver la situation de mon père.
Dès qu’il apprend son transfert, Robert prévient Sonia, dès son départ de Bordeaux et confirme par une lettre écrite dans le train, en précisant : « Je ne sais ce qu’il y a eu comme suite pour Garat et c’est ce qui me navre. J’ai tout de même l’espoir que tu as pu obtenir ce que l’on demandait ». Sonia se rend compte de l’aggravation de la situation, mais elle ne renonce pas pour autant, ce n’est pas dans son caractère. En signant M.Robert, elle écrit à René Bailleul, le 22 juillet 1942 : « Je pense que Denise t’a mis au courant de nos ennuis actuels » - bel euphémisme ! Elle ajoute : « Pour le moment, je m’occupe de Paire avec un redoublement d’activité, j’espère arriver à mieux, mais je suis bien ennuyée ». A ce moment, mon frère et moi nous sommes à Sèvres, puisque notre mère écrit : « Pour l’instant, les enfants vont bien, ils sont à la campagne comme l’année dernière et cela leur profite bien. Leur grand-mère vient de passer la journée avec eux » .
Le 26 juillet, elle écrit à son beau-frère en signant Joséphine, en commençant sa lettre par « Cher ami » et en expliquant : « J’ai eu le plaisir de voir votre mère ce matin, elle avait de bonnes nouvelles de Paire qui est un malade patient. On a encore consulté pour lui de nouveaux médecins, qui lui donnent un peu d’espoir ». Toujours au même destinataire, Manon écrit le 28 juillet 1942 : « En ce moment, rien n’est négligé, on lutte pied à pied avec la maladie, il faut absolument enrayer le mal et l’empêcher d’empirer. Le docteur Pallu fait de son mieux, entouré des meilleurs spécialistes, mais il y a eu tant de rechutes depuis des mois que je finis par perdre courage et espoir ». Le 5 août, sa lettre est un peu plus optimiste : « Paire me laisse penser qu’il serait rapatrié comme sanitaire. Dans ce cas, il irait, je pense, au Val de Grâce avant d’être réformé ; ne nous réjouissons pas tant que ce n’est pas fait et espérons ne pas le retrouver trop malade ». La dernière lettre dans laquelle Manon parle d’une possible libération est datée du 26 novembre 1942 : « Ici la situation est inchangée, quoique le but semble se rapprocher, mais cela traîne et est à chaque fois remis. On me promet une solution définitive à la fin de la semaine prochaine, mais je suis sceptique. Je crois cependant que nous y arriverons et bientôt. J’espère que nous passerons un joyeux Noël tous ensemble ». La dernière lettre de ma mère à mon oncle est signée S. Ormont, ce qui, traduit en Allemand, donne Goldberg. Transparent ! Elle ne parle plus de libération de Robert, mais écrit : « Les nouvelles de R. ne sont pas mauvaises, ma cousine et une de ses amies sont allées le voir l’une après l’autre et lui ont trouvé bonne mine. J’aimerais en juger par moi-même ».
C’est probablement à cette époque qu’elle a pris sa décision : puisqu’elle n’arrive pas à faire libérer son mari, elle ira le rejoindre. Si Noël ne se passe pas avec toute la famille, du moins le couple se sera-t-il retrouvé. La situation a changé pour ma mère : elle n’a plus à s’occuper de mon frère et de moi, puisqu’elle a réussi à nous faire passer en zone sud, nous avons retrouvé nos grands-parents et notre oncle, Jean. Elle n’a plus à Paris que sa belle-mère. Ses parents, sa jeune sœur, son beau-frère et ses enfants sont à Nice. Puisqu’elle est seule, elle va rejoindre Robert. La volonté de faire sortir Robert s’est heurtée à toutes les difficultés. Ma mère a fini par baisser les bras et à ne plus songer qu’à rejoindre mon père. L’occasion lui en est donnée le 24 décembre 1942. Notre mère se trouve dans l’appartement de sa belle-mère, rue Le Marois. Cette dernière est absente lorsque des policiers viennent la chercher. Ils demandent Madame Goldenberg. Bien que sachant que c’est de sa belle-mère qu’il s’agit, ma mère répond « C’est moi » . Elle laisse une lettre : « Ma chère mère. Ne pleurez pas plus qu’il ne faut, je suis très calme et heureuse à l’idée de retrouver Robert ».

Lettre envoyée par Robert Goldenberg à sa femme, lors de son transfert de Mérignac à Drancy
Chapitre 5
Eté 42 : le temps des secrets
Avant de rejoindre volontairement, et par amour, notre père à Drancy, Sonia nous avait mis à l’abri, mon frère Alain et moi-même. Elle nous avait, ce jour-là, accompagnés à la gare et appris notre nouveau nom : Gaillon. « Si tu te trompes, avait-elle précisé au petit garçon de quatre ans que j’étais alors, tu risques de mourir et ta famille aussi ». Ce jour-là est resté gravé dans ma mémoire. Nous ne devions jamais revoir notre mère qui nous a, en nous disant au-revoir dans cette gare, sauvé la vie.
En 1942, les trains n’ont pas la sécurité des T.G.V. Pas de blocage des portières. Ce sont des trains à vapeur. En 3 ème classe, des compartiments de huit places, avec un couloir qui conduit vers deux portes : celle en face du couloir s’ouvre sur les toilettes, celle de gauche donne directement sur la voie ! Là encore, il ne faut pas se tromper. Pour les petits garçons que nous sommes, les dangers seront multiples, puisque nous voyagerons seuls. Le plus menaçant : la police. Il ne faut pas être contrôlé, il ne faut pas oublier notre nouvelle identité. Il ne faut pas qu’on sache que nous sommes juifs.
Notre mère nous conduit à la gare, Alain et moi. Elle est accompagnée par une autre dame, je ne sais pas qui c’est. Je garde un souvenir très précis de ce trajet vers la gare : Maman s’est arrêtée dans une boulangerie et nous a acheté, à mon frère et à moi, une écrevisse en sucre rose. Je n’ai, depuis, revu qu’une fois une telle confiserie. Cela ne doit plus se faire. Comme j’aimerais, pourtant, revoir ce que fut le dernier cadeau de Maman ! Longtemps, je me suis demandé si j’avais inventé ce détail, ou si je l’avais rêvé. Mais en en parlant avec mon frère, voici quelques années, j’ai appris qu’il avait le même souvenir. C’était donc vrai !
Je ne me souviens pas d’une expression d’émotion ou de tristesse sur le visage de notre mère lorsqu’elle nous a laissés dans notre compartiment, en nous recommandant à une passagère qu’elle ne connaissait manifestement pas. Cela devait pourtant être bien pénible pour elle, mais elle savait cacher ses sentiments. Nous ne devions pourtant jamais la revoir...
Il ne me reste que très peu de souvenirs de ce voyage, si ce n’est celui-ci, très pénible : lorsque le train s’est arrêté dans une gare marquant la ligne de démarcation et après le contrôle de nos papiers dans notre compartiment, nous avons regardé par la fenêtre et avons vu passer une famille -probablement juive- encadrée par des gendarmes. Elle s’était fait prendre. Nous, grâce à nos faux papiers et à notre assurance quant à notre nouveau nom, sommes passés sans encombre. J’ajouterai que, blonds comme les blés, nous n’avions pas le type sémite. Aujourd’hui, je plaisante sur mon physique plus viking que sémite. A l’époque, peut-être que mes cheveux blonds, bouclés, mes yeux clairs ont aidé à déjouer les soupçons d’un quelconque policier français...
De l’arrivée à Thonon les Bains, je ne conserve que la joie d’avoir retrouvé notre oncle. Je ne sais même pas comment s’est fait notre transfert à Nice. Certainement par le train, car notre oncle ne conduisait pas. Nous voici entrés dans la clandestinité. La semaine, nous sommes à Nice, chez nos grands-parents maternels ; nous passons les fins de semaine en banlieue, chez notre oncle paternel.
Je me souviens vaguement de l’emplacement de notre appartement à Nice. Je sais maintenant que c’était sur la colline de Cimiez. Je revois une barre d’immeubles, une gigantesque terrasse en façade, d’où on surplombe la ville de Nice, que l’on admire. Avec nos grands-parents vit une jeune fille, notre Tante Yvette, plus sévère que ses parents, malgré tout plus affectueuse. Et les deux petits garçons que nous sommes apprécions la tendresse que notre mère n’est pas en mesure de nous donner. Yvette joue un peu à la mère de famille. Un jour, alors que je suis déjà très frisé de nature, elle me pose des bigoudis et oublie de les retirer alors que je vais à l’école. Quelle honte !
Je me souviens aujourd’hui encore de la villa qu’occupe notre oncle, sans en connaître l’adresse. Elle est située sur un terrain en pente, avec un petit jardin et une terrasse. Il faut monter par un petit escalier. Sa couleur me surprend la première fois que je la découvre : c’est une maison toute rose. Je me souviens aussi d’un petit sentier qui la longe et serpente à travers la campagne. Quelle authenticité dans ces souvenirs, je ne saurais le dire. Après tout, qu’importe ?
Nice est alors occupée par les Italiens. Qu’ils sont beaux avec leurs chapeaux à plumes ! Comme ils semblent gentils, spécialement avec les petits garçons : nous leur rappelons probablement leurs propres enfants, qu’ils ont laissés en Italie et qui leur manquent. Leur nonchalance est évidente et rien en eux n’inspire la peur : ils semblent inoffensifs. J’en revois deux, affalés sur un banc sur le front de mer, leurs fusils et leurs beaux chapeaux posés à côté d’eux.
Les seuls problèmes qui se posent à moi à Nice sont d’ordre matériel : nous sommes mal chauffés et l’alimentation est pour le moins médiocre. Je décide alors que, quand je serai grand, je serai charbonnier-confiseur, pour avoir tout le charbon nécessaire et les bonbons que j’aimerais manger plus souvent. Vocation étrange, que je n’ai pas réalisée !
Le dimanche, avec l’oncle René, nous faisons de grandes promenades dans la campagne, il essaie de trouver quelque ravitaillement : lait, pois chiches, pommes de terre ou autre. Un grand souvenir avec lui : nous avons pris une barque un beau jour, pour aller pêcher des oranges. Les oranges ne se pèchent pas ? Eh bien si, parce qu’un cargo italien chargé d’oranges a sauté sur une mine dans la rade de Nice : les oranges flottent sur la mer et, munis de nos épuisettes, nous les ramassons plus facilement que des crevettes en bord de plage. Ce sont des oranges amères, salées par leur séjour dans l’eau de mer, mais, après avoir ajouté un peu de saccharine en poudre, nous nous régalons quand même. Peut-être trouverions-nous cela moins bon, aujourd’hui, nous sommes devenus si difficiles !
Oncle René vit avec une femme, Inès, très expansive, mais qui ne sort jamais de chez elle. Ce n’est qu’après la guerre, alors que mon oncle a pu l’épouser, que je comprends les raisons de cette réclusion totale : Inès est une Juive polonaise, venue en France au début des années 30 et qui exerce à Paris la profession de modiste. Elle a contracté, pour rester en France, un mariage blanc avec un certain Monsieur Lahais, mais son accent prononcé la dénoncerait si elle avait des contacts avec des personnes inconnues. Elle vit donc cachée. Elle accouchera, le jour de la libération de Nice, d’une petite fille, ma cousine Catherine. Mon oncle, qui est dans la résistance sous le nom de Daurémont (Mont Doré, la traduction exacte de Goldenberg) est fort occupé ce jour-là ! Après la guerre, la régularisation de la situation a dû être un peu compliquée, puisqu’il a fallu qu’Ines divorce d’avec Monsieur Lahais, que celui-ci désavoue sa paternité («Tout enfant né d’un mariage est présumé né du père» - article du code civil), que mon oncle reconnaisse Catherine et épouse Inès, sous sa véritable identité de Jean Goldenberg. Les changements d’identité marquent-ils les gens ? Pour ce qui est de ma cousine Catherine, elle a porté pas moins de cinq noms dans sa vie... Née Lahais, elle est devenue Goldenberg, jusqu’à ce que le Conseil d’Etat autorise toute la famille Goldenberg à porter officiellement le nom de Gaillon. Catherine se mariera, puis divorcera, reprenant le nom de Gaillon, pour se remarier ensuite et en porter un nouveau. Elle a donc successivement porté cinq noms, dont un à deux reprises. De quoi s’y perdre !
Inès, devenue ma tante, cherchera, après la guerre, les survivants de sa famille à Varsovie. Tous ont péri dans le ghetto, à l’exception d’une de ses cousines et de sa fille, qui sont venues vivre à Paris, après avoir été internées dans un camp en Union Soviétique.
Le désir de notre mère est qu’à Nice, nous soyons scolarisés dans une institution religieuse, je le sais grâce à la lecture d’une lettre qu’elle a envoyée à René au mois de septembre. Mon frère entre donc en 9 ème (l’actuel CE2), je suis censé, pour ma part, intégrer une classe de 11 ème (l’actuel CP). Malheureusement, aucune école primaire ne veut de moi, car je suis trop jeune. Pas question de me remettre en jardin d’enfants, puisque je commence à savoir lire et écrire. Finalement, mes grands-parents trouvent une école qui m’accepte malgré mon jeune âge. Mais c’est une école de filles, le cours Grisel ! La mixité se limite là à ma petite personne. Non seulement je suis le plus jeune, mais également le seul garçon. Je regarde dans la cour de récréation les filles sauter à la corde avec des cris de joie. Quelle occupation stupide, à mon sens ! Mais je suis le chouchou des grandes filles -le cours Grisel va jusqu’au baccalauréat- elles m’apportent volontiers des morceaux de leurs biscuits vitaminés. Je suis tout de même très réservé, je parle peu, c’est probablement la meilleure manière de ne pas faire de confidences dangereuses au sujet de secrets que je porte.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents