Le livre de Djalil
270 pages
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Description

Rescapé du génocide arménien, Djalil Hakem trouve refuge à Alep, en Syrie, jusqu'à la fin du protectorat français. En 1945, il quitte son pays d'accueil pour la France où il sera intégré dans l'armée française et naturalisé. L'ouvrage nous conte ce destin, avec, en contrepoint, les commentaires de sa fille Marie ponctuant chaque étape de la vie de son père.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2011
Nombre de lectures 32
EAN13 9782296470071
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Le Livre de Djalil
Graveurs de mémoire


Chantai MEYER, La Chrétienne en terre d’Islam , 2011.
Danielle BARCELO-GUEZ, Racines tunisiennes , 2011.
Paul SECHTER, En 1936j’avais quinze ans , 2011.
Roland BAUCHOT, Mémoires d’un biologiste. De la rue des Ecoles à la rue d’Ulm , 2011.
Eric de ROSNY, L’Afrique, sur le vif. Récits et péripéties , 2011.
Eliane LIRAUD, L’aventure guinéenne , 2011.
Louis GIVELET, L’Écolo, le pollueur et le paysan , 2011.
Yves JEGOUZO, Madeleine dite Betty, déportée résistante à Auschwitz-Birkenau , 2011.
Lucien LEYSSIEUX, Parcours d’un Français libre ou le récit d’un sauvageon des montagnes du Dauphiné, combattant sur le front tunisien avec les Forces françaises libres en 1943 , 2011.
Sylvie TEPER, Un autre monde , 2011.
Nathalie MASSOU FONTENEL, Abdenour SI HADJ MOHAND, Tinfouchy (Algérie 1958-1960), Lucien Fontenel, un Français torturé par les Français , 2011.
André ROBINET, Larzac-Millau-Grands Causses, Elevage et partage des savoirs , 2011.
Dmoh BACHA, Palestre Lakhdaria, Réflexions sur des souvenirs d’enfance pendant la guerre d’Algérie , 2011.
Robert PINAUD, Dans la gueule du loup , 2011.
Lina BATAMI. Algérie, mon enfance v(i)olée , 2011.
Jean-Paul FOSSET, Histoire d’amour, histoire de guerres ordinaires. 1939 - 1945… Évian 1962 , 2011.
Oruno D. LARA, La magie du politique. Mes années de proscrit , 2011.
Jean Michel HALLEZ, 40 boulevard Haussmann , 2011.
Yvon CHATELIN, Recherche scientifique en terre africaine , 2011.
Pierre REGENET, Ma dernière pomme. De PRETY à Bissey, Chroniques en culotte courte , 2011.
Jean-Paul KORZEC, Dans l’ombre du père , 2011.
Rachel SAMUEL, On m’appelait Jeannine , 2011.
Michel LAPRAS, Culottes courtes et bottes de cheval, « C’était comment la guerre ? », 2011.
Djalil et Marie Hakem


Le Livre de Djalil


L’H ARMATTAN
© L’H ARMATTAN , 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-56198-4
EAN : 9782296561984

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
A Georges HAKEM
Préface
Mon père, Djalil {1} Hakem, s’est mis à la rédaction de ses Mémoires, à la fin des années 70 {2} . Il voulait apporter son témoignage sur les massacres de Chrétiens, en Turquie, au cours de la Première Guerre mondiale, et sur l’histoire mouvementée du Protectorat français au Proche-Orient. Sur sa vieille machine à écrire à bande, très laborieusement, il a, parallèlement à l’évocation de ces faits historiques, dévidé le fil d’une vie, la sienne, qu’il jugeait hors du commun et méritant d’être connue. Depuis son enfance, éclaboussée par le sang du peuple arménien, décimé par les Turcs en 1915, jusqu’à son exil volontaire du Moyen-Orient en 1945, à destination de la France, il retrace son itinéraire personnel, celui d’un homme sorti de l’abîme par ses propres forces ; destin qui en rappelle tant d’autres, d’hommes et de femmes qui, non seulement ont survécu aux horreurs des guerres et des persécutions mais que les obstacles ont poussés à se dépasser.
Il y a toujours une part de mystère dans cette démarche de l’homme qui ne se contente pas de vivre sa vie mais veut aussi la raconter. Pour qui et dans quelle intention ? A quoi bon, en effet, verser un nouveau témoignage sur des faits vieux d’un siècle et se mettre en scène comme un héros de roman ? Orgueil de celui qui croit au caractère exceptionnel de son destin ? Ou, peut-être, désir de se défaire une fois pour toutes d’un passé envahissant, en le fixant par l’écriture comme un papillon qu’on épingle.
C’était une sorte de bouteille à la mer qu’il lançait, puisqu’il n’a jamais entamé la moindre démarche pour faire publier ses écrits. Seuls, trois exemplaires ont été imprimés et reliés pour la famille. Il espérait peut-être que ses enfants, plus instruits que lui, en assureraient la postérité et la diffusion.
Dès le premier jour, j’ai su, moi sa fille, que cette tâche me serait dévolue et, pour mon tourment, il m’a été aussi impossible de m’y atteler que d’y renoncer. Deux forces contraires me tiraillaient, chacune nourrie par des ramifications qui plongeaient dans mes eaux troubles : celle, très puissante, qui me faisait rejeter en bloc tout l’héritage paternel, et celle, faible mais tenace, qui me fixait comme mission inéluctable de publier ces Mémoires.
J’ai attendu presque quarante ans et la mort de mon père pour prendre enfin entre mes mains ce livre à la couverture de toile rouge dont je n’avais pas voulu lire une ligne.
J’ai attendu quarante ans que ma vie de femme, de mère, de professeur s’achève pour que je retourne à l’essentiel et renoue avec le fil de mes origines.
Aujourd’hui, parvenue au même âge que mon père quand il entreprit de rédiger ses Mémoires, j’entreprends de les soumettre aux lecteurs, comme pour effacer ma faute ancienne, comme on règle une dette.
Cette froide absence de tout mon être au moment de l’écriture a eu pour effet d’appauvrir le récit. Mon père n’était pas un intellectuel, encore moins un fin lettré et il le savait. Est-ce la raison pour laquelle il a délibérément écarté détails et anecdotes qui l’éloignaient de son sujet se bornant aux événements majeurs, à ce qui, à ses yeux, était essentiel, à savoir : les massacres, et ce qu’il estimait être ses victoires sur l’adversité ? Tout ce qui gravite autour de la relation stricte des faits a été réduit au minimum. Ce n’était pas un romancier.
A cela s’ajoutent des défaillances du souvenir lui-même : chronologie respectée mais peu de dates et de durées précises, informations incomplètes qui nuisent par endroits à la cohérence de la relation.
Ces lacunes auraient pu être, en partie, comblées si je les avais signalées à son attention, l’obligeant à un effort de mémoire. Mais, hélas ! Je n’ai jamais posé la moindre question pour obtenir une précision, un éclaircissement, pour en savoir plus sur un point ou sur un autre. Sans doute, mon père qui avait encore une assez bonne mémoire de sa jeunesse et des événements vécus quand il a entrepris ce projet autobiographique, aurait-il pu me répondre et compléter son récit d’une foule de détails auxquels il ne pensait plus ou qu’il ne jugeait pas dignes d’être relatés.
Il m’a fallu attendre le choc du deuil pour enfin tendre la main vers cette œuvre rejetée. Et, au fur et à mesure que je lisais avec une soif inconnue, je prenais conscience que j’avais perdu avec sa disparition, la source vive d’une histoire qui, même si je l’avais tenue à distance pendant presque cinquante ans, était aussi, que je le veuille ou non, mon héritage.
Le récit de mon père comporte sept parties correspondant à des étapes majeures de sa vie. Il est suspendu, à la fin de chacune d’elles, par des commentaires que je fais sur ce qu’il a vécu, sur sa personnalité forgée par les épreuves et sur les conséquences inévitables qui en ont découlé pour nous, ses enfants, à travers l’éducation qu’il nous a donnée. Parfois je rajoute simplement des souvenirs personnels.
Ce parti pris peut gêner le lecteur qui n’apprécie pas que le fil narratif soit interrompu. Evoquer la tragédie dont a été victime mon père et l’empreinte ou plutôt la déformation qu’elle a laissée sur sa vision du monde et évoquer l’impact douloureux que ces facteurs ont eu sur mon frère Georges et moi-même m’a semblé participer de la même unité.
Marie Hakem
Note : J’ai utilisé deux types de caractères pour imprimer son récit. Des caractères droits pour la partie narrative qui s’étend sur la période 1915-1945, des caractères italiques pour les commentaires faits par l’homme âgé qui écrit à la fin des années 1970.
Quelques informations historiques et biographiques
Les Turcs, à l’origine peuple nomade d’Asie centrale, islamisés au contact du monde arabe entre le VIII e et le X e siècle, envahissent progressivement l’Anatolie, à partir du XI e siècle et s’y installent, soumettant Grecs, Arméniens et Arabes
La famille paternelle qui appartient à la communauté arménienne vit dans le Sud-est de l’Anatolie. Elle est décimée en 1915 à la suite d’un plan d’extermination élaboré par le gouvernement « Jeunes Turcs ».
Mon père, Djalil, devenu orphelin à la suite du massacre de ses parents, trouve refuge, auprès de son grand-père maternel, à Alep, en Syrie. Ce pays, occupé par les Turcs depuis le XVI e siècle, est placé sous protectorat français de 1920 à 1945, à la suite du démembrement de l’Empire ottoman.
En 1932, Djalil Hakem est admis dans une école militaire qui forme des officiers autochtones, puis il intègre les Troupes Spéciales du Levant. Il choisit de quitter son pays d’accueil pour la France quand celle-ci se retire du Proche-Orient. Il sera intégré dans l’armée française et naturalisé. La veille de son départ, en 1945, il se marie avec Rose, une Arménienne d’Alep.
Mon frère Georges naît en 1947 et moi en 49.
La famille a vécu successivement :
* en Allemagne occupée par les Forces alliées, de 1945 à 1951,
*en Syrie, de 1951 à 1954, pendant la campagne d’Indochine,
*en France, à Briançon dans les Hautes-Alpes, de 1954 à 1960 avec un départ de Djalil pour l’Algérie de 55 à 58,
* à Villefranche sur Mer après la mise à la retraite.
Cartes


L’Empire ottoman au XVII e siècle.



La Turquie et ses principales villes.



Carte de la Syrie. La région en pointillés autour d’Antioche et Iskandaroun est le
Sandjak d’Alexandrette donné à la Turquie par la France avant la Deuxième
Guerre mondiale.
Les villes encadrées sont les lieux du récit.
Prologue
Je suis un vieil homme aujourd’hui, et je sens la vie qui m’échappe. Cette fatalité, je l’accepte car je ne crois pas que la création soit absurde. Mais ce qui me préoccupe, c’est la disparition de ma mémoire, c’est l’effacement de la parole qui témoigne. L’écriture va lui permettre de survivre. Mon épopée ne se réduit pas à la tragédie de mon enfance mais aussi à toutes ses conséquences. Je l’ai contée bien des fois. Je l’ai fait d’abord parce qu’on m’interrogeait, puis bien vite, il m’est devenu vital de dire aux hommes et aux femmes qui croisaient ma route, qui j’étais, où j’étais né et ce que j’avais vécu.
Aujourd’hui, je dois relever un dernier défi et pas le moindre. Moi qui ne suis jamais allé à l’école, qui suis un homme d’action plus que d’étude, je veux tenter de mettre par écrit ce récit, bien conscient de tous les écueils de ce genre d’entreprise. J’en vois essentiellement trois : le premier, c’est que je ne parlerai pas de ce que j’ai oublié, tordant ainsi le cou une première fois à la vérité. Quand je regarde mes albums, soudain une photographie ressuscite tout un pan de vie qui n’existait déjà plus dans ma mémoire vive. Cette photo rayonne alors par cercles concentriques faisant naître une foule de visages, des émotions, des événements qui essayaient de me fausser compagnie. Le deuxième danger, c’est la partialité (ou l’infirmité) du regard de celui qui voit sans comprendre ou pire, qui ne voit que ce qu’il comprend. Combien de témoignages individuels faut-il pour rendre compte d’une réalité, d’une page d’Histoire ? Enfin, le troisième, c’est l’écueil du langage. Jamais un récit ne rendra compte de la complexité du vécu. Les mots le figent, le coulent dans une forme définitive et lui enlèvent de sa densité. Mais j’impute peut-être au langage ce qui a pour origine un manque de talent pour écrire.
Ce livre, je l’écris d’abord pour mes enfants et mes petits enfants. Car je souhaite qu’ils soient profondément bouleversés par le récit de mes malheurs non que je veuille imprimer dans leur âme la mélancolie ou la haine mais bien au contraire je veux qu’ils prennent la mesure de leur bonheur, bonheur d’avoir grandi dans un foyer chaleureux, bonheur de vivre en France, bonheur de n’avoir pas connu la guerre.
Djalil Hakem
LE LIVRE DE DJALIL PREMIERE PARTIE MARDIN
1 - L’abîme
Il est un souvenir très lointain qui restera toujours imprimé au fond de ma mémoire.
1915. La scène se passe dans la maison de mes parents ; J’ai sept ou huit ans, guère plus. Dans mon souvenir, la scène est muette, je n’entends plus les gémissements et le concert de larmes que devaient pousser mes tantes et les voisines, réunies par le malheur, mais je vois une image qui dure quelques secondes : ma mère, morte, est roulée dans une tenture ou un tapis. On va la porter en terre. Cette image marque au fer rouge mon enfance. Très peu de souvenirs avant elle, sinon les faits qui ont causé la mort de ma mère. Mais les événements qui suivront ce décès, aussi terribles, aussi impensables qu’un châtiment divin, devaient s’inscrire dans ma mémoire pour ne plus jamais en ressortir.
Je venais de perdre mon père et ma mère, morts tous deux de mort violente. C’en était fini de l’enfance.
Je suis né en Turquie, à Mardin, disons en 1909, puisque c’est cette date que je déclarerai ultérieurement pour mes papiers officiels.
Mardin {3} , ville de montagne, située à environ mille mètres d’altitude au Sud-est de la Turquie, dans la région du Kurdistan, à une centaine de kilomètres d’un grand fleuve, le Tigre et très près de l’actuelle frontière syrienne. Adossée au versant sud d’un mont, Mardin domine la plaine de Mésopotamie. Les ruines d’une forteresse qui date de l’Antiquité couronnent la ville haute. Les maisons, construites en belles pierres de taille de couleur ocre, avec leurs toits en terrasse, sont disposées en gradins et s’abritent souvent derrière de hautes murailles, surmontées, du côté de la rue, de corniches sculptées en encorbellement, murailles qui protègent l’intimité des habitants, leur procurent une relative sécurité et donnent de la fraîcheur au jardin intérieur pendant la fournaise de l’été. Toutes les habitations jouissent d’une vue sur les riches terres cultivées qui entouraient et peut-être, entourent toujours la ville.
Je n’y suis jamais retourné.



Rue de Mardin avec ses hauts murs et leurs encorbellements.

Ces informations, je les tire de souvenirs très anciens que ma mémoire a fixés grâce aux nombreuses évocations de la ville que j’avais avec mon frère et mon grand-père. Ce dernier m’en parlait comme d’un lieu béni, où vergers, vignes et champs de céréales prospéraient grâce à un air pur, un climat point trop rude, un sol fertile et bien irrigué. D’innombrables troupeaux paissaient sur ces terres qu’on aurait pu dire heureuses sans la folie des hommes.
Mardin était une des rares villes de Turquie où les mosquées côtoyaient les églises, près de la moitié de la population étant chrétienne, avec une grande majorité d’Arméniens catholiques. Et tous parlaient l’arabe.
Les villages environnants appartenaient à l’une ou l’autre des multiples confessions chrétiennes ou musulmanes. Gravitant autour de ces villages, des nomades kurdes et des bédouins arabes vivaient d’élevage, mais aussi de pillage et de rapines.
La situation des chrétiens en pays musulman était complexe. Ils étaient méprisés en tant qu ’ « infidèles », tolérés à condition d’être soumis, d’accepter le statut d’inférieurs et de ne pas réclamer les mêmes droits. Cependant, dans les faits, ils constituaient dans leur grande majorité, le fer de lance de la société. Qu’ils fussent paysans, artisans, intellectuels, grands négociants ou banquiers, les chrétiens, habiles et travailleurs, réussissaient.
Certes, il y avait aussi des pauvres, mais même dans les milieux modestes, les enfants recevaient une éducation à la maison et une solide instruction dans une des multiples écoles tenues par des religieux locaux et des missionnaires, venus des pays les plus civilisés. Les fils de familles riches allaient faire leurs études en Europe. C’était une communauté qui croyait dans la valeur du travail et qui aspirait au progrès sous toutes ses formes.
A Mardin, la communauté chrétienne dans son ensemble entretenait des rapports de bon voisinage avec les musulmans et avec les autorités. Ces derniers les avaient protégés lors des grands massacres de chrétiens perpétrés à l’instigation du sultan en 1894-1895.
En vérité, les sentiments des uns pour les autres devaient osciller entre l’estime et la haine comme le prouverait la suite des événements.
A ma naissance, ma famille se composait de la façon suivante :
Il y avait mon père, Yacoub {4} Hakem, ma mère Djamila et mon frère Hanna {5} , de deux ans mon aîné. Ma mère eut par la suite deux autres garçons et une fille, qui s’appelaient respectivement Samuel, Léon et Attié. Samuel devait mourir de mort naturelle bien avant les événements qui vont suivre.
Mon père avait à Mardin ses parents et ses deux frères. Ma mère était fille unique ; ses parents avaient quitté Mardin à la fin du siècle précédent, et s’étaient installés à Alep, en Syrie, ville située à environ 350 kilomètres au Sud-ouest de Mardin.
Grands-parents, oncles, tantes, cousins et cousines, nous vivions très proches les uns des autres comme cela se faisait à l’époque, partageant les joies des mariages et des naissances et nous soutenant dans le malheur. Nous étions de confession chrétienne et nous parlions l’arabe.
Les hommes de ma famille travaillaient tous dans le commerce du bétail et possédaient des terres. Nous vivions à l’aise et mes parents habitaient une grande maison en pierre de taille.
Voilà quel était l’état de ma famille à la veille de la catastrophe qui allait fondre sur toutes les familles chrétiennes de Turquie dans une explosion de haine, de cupidité et de barbarie.
2 - Les massacres de Mardin
En ce début de XX e siècle, les moyens de communication étaient très limités. A Mardin, on ne trouvait ni le téléphone ni même le télégraphe. De plus, en raison de l’état de guerre, la Turquie s’étant rangée aux côtés de l’Allemagne en 1914, il fallait pour circuler entre les villes être muni d’une autorisation délivrée par les autorités turques. C’est pourquoi les habitants de la région n’ont eu connaissance des massacres qui avaient eu lieu dans d’autres villes de Turquie que lorsque vint leur tour.
Le secret avait été bien gardé et l’effet de surprise fut total. La machination mise au point pour exterminer les Arméniens au premier chef et qui s’étendrait inégalement à tous les chrétiens, était simple mais minutieusement préparée. Elle comportait deux phases : dans un premier temps, il s’agissait de tuer plus ou moins discrètement tous les hommes valides et dans un deuxième temps, de mettre sur les routes les populations restantes, composées essentiellement d’enfants, de femmes et de vieillards, et de les confier au désert, aux climats extrêmes, à la faim, à la soif, aux maladies, à la fatigue exténuante qui vous fait souhaiter la mort, aux pillards, aux violeurs, aux massacreurs de toute sorte à qui on avait donné carte blanche en les assurant de l’impunité totale.
Dans la province de Diarbékir dont dépend Mardin, des responsables politiques, appartenant au parti au pouvoir, le C.U.P. (Comité Union et Progrès), vinrent en ce début d’année 1915 occuper tous les postes clés, démettant de leurs fonctions ou assassinant les hauts fonctionnaires qui s’opposaient à eux. Ils avaient reçu des ordres précis de Talaat, le ministre de l’intérieur, ordres exécutés avec zèle. Il leur fallut convaincre les notables musulmans de la ville que les Arméniens étaient à la solde des puissances étrangères, en révolte contre le gouvernement, qu’ils cachaient des armes et qu’ils constituaient une menace pour le pays puis, il leur fallut acheter la complicité et la participation aux massacres des tribus kurdes nomades en les appelant au Djihad et en leur promettant une part du butin.
Ce vaste projet criminel, cette volonté d’anéantissement d’un peuple et d’une communauté chrétienne, trop liés à l’Europe et perçus comme un danger par le pouvoir central sans doute personne parmi les chrétiens n’avait pu le soupçonner. Pourtant, les signes avant-coureurs étaient bien là et cela faisait longtemps que la situation se détériorait : arrestations arbitraires, multiplication des impôts, meurtres restés impunis, incendies volontaires de biens, de marchandises etc. A Mardin même, vingt ans auparavant, un incendie criminel avait ravagé toutes les boutiques chrétiennes du marché ! Mais chaque fois la population supportait et espérait des jours meilleurs, et puis, où aller ? Les Chrétiens vivaient dans ces villages, sur ces terres depuis des siècles, ils étaient là bien avant les Turcs ! La cathédrale de Mardin, dédiée à Saint Georges, n’avait-elle pas été édifiée sur une ancienne église bâtie au V e siècle !
Donc, à Mardin, la communauté chrétienne vivait dans l’inquiétude et non dans l’angoisse. On savait que la Turquie était entrée en guerre aux côtés de l’Allemagne. Quand les premiers ordres de mobilisation sont venus en 1914, des hommes de toutes les confessions, surtout des jeunes et des pauvres, ont été enrôlés dans l’armée ottomane. Les pères de famille de la communauté chrétienne avaient tout fait pour esquiver le recrutement en payant des pots de vin et des droits d’exemption mais ils n’ont pu éviter les réquisitions toujours plus lourdes pour soutenir l’effort de guerre. Puis, la situation a brutalement empiré. Au début de l’année 1915, des notables et des prêtres qu’on accusait de cacher des armes ont été arrêtés et jetés dans des cachots, torturés, parfois tués ou rendus à leur famille contre de colossales rançons. Déjà apparaissaient les grandes lignes de ce qui allait devenir la règle : fausses accusations, tortures, meurtres et pillage.
Au fil des années, j’ai appris avec précision toutes les horreurs endurées par les familles chrétiennes de Mardin et des environs.
Ma version des événements n’est peut-être pas totalement juste ni complète mais elle correspond à ce que j’ai vécu, à ce que j’ai compris ou appris, à ce qu’on a bien voulu me dire ou me montrer.
Un jour, au printemps 1915, il fut notifié à tous les hommes de 18 à 60 ans qui avaient échappé à la mobilisation générale, parce qu’ils étaient trop âgés ou parce qu’ils avaient payé le droit d’exemption, de se rendre à la citadelle de Mardin sous prétexte d’être recensés en vue d’un enrôlement dans l’armée. Il fut clairement spécifié que ceux qui ne se rendraient pas à la convocation seraient passés par les armes. De nombreux chrétiens obéirent à l’appel avec méfiance mais sans se douter une seconde de ce qui les attendait. Quand tous furent réunis à la citadelle, ils furent triés, les chrétiens enfermés, enchaînés les uns aux autres, gardés par des soldats en armes et traités comme des prisonniers. Ils n’avaient le droit ni d’écrire ni de recevoir des lettres, tout contact avec l’extérieur étant interdit.
Toutefois, la nouvelle de leur arrestation filtra et se répandit de foyer en foyer dans les quartiers chrétiens de Mardin, où il ne restait plus que des femmes, des enfants et des vieillards. Sans imaginer la monstrueuse barbarie à l’œuvre dans tout le pays, tous sentaient venir une ère de souffrance et d’horreur. Les quelques hommes qui n’avaient pas encore rejoint la citadelle, étaient traqués par les patrouilles et les Turcs finissaient toujours par trouver les cachettes dans lesquelles ils se terraient, grâce aux tortures qu’ils pratiquaient sur leurs épouses et sur leurs enfants. Il y eut aussi des enlèvements d’enfants pour obliger les pères à se rendre.
De notre famille, seul mon père avait répondu à l’appel. Mes deux oncles paternels s’étaient méfiés. Ayant eu vent du sort réservé aux malheureux de la citadelle, ils s’étaient cachés dans une cave creusée sous la maison de mon oncle Amso. En fait, ils vivaient reclus dans la maison, mais dès qu’une patrouille était annoncée, ils se précipitaient dans leur cachette dont l’entrée se faisait par la cuisine. Pour y accéder, il fallait au préalable ouvrir une armoire, enlever le plancher et emprunter un escalier qui menait à cette cellule souterraine. Une fois les oncles engloutis dans les entrailles protectrices de la terre, ma tante prenait soin de remettre le plancher en place en le couvrant de ses ustensiles de cuisine. Habituellement, cette pièce servait de chambre froide dans laquelle, en été, ma tante entreposait les denrées périssables. J’ignore qui avait voulu la faire creuser et si, déjà, il n’entrait pas dans cette décision le désir de se protéger contre des persécutions toujours possibles. Il me semble l’avoir visitée dans mon jeune âge et j’ai encore le vague souvenir d’une obscurité et d’une odeur inquiétantes.
Malgré leurs précautions, mes deux oncles furent pris et conduits sous les coups à la citadelle. Nous n’avons jamais vraiment su qui avait informé les Turcs. Ils ont été vraisemblablement dénoncés par un proche parent qu’on aurait torturé jusqu’à obtenir le renseignement. Il est même possible que cette dénonciation soit l’œuvre de leur propre père. En effet, quelques jours avant leur arrestation, mon grand-père paternel, âgé de 75 ans, avait été convoqué, interrogé et torturé par la police turque. Mon grand-père était un personnage connu et respecté à Mardin. Les Turcs l’ont humilié et l’ont brisé sous les coups. Voyant qu’il avait perdu connaissance et qu’ils ne pourraient rien tirer de lui, ils l’ont rendu à sa famille dans un état indescriptible. Non seulement il avait perdu l’usage de la parole, mais il ne reconnaissait plus personne de son entourage. C’est tout juste s’il pouvait boire et ouvrir les yeux. On le soigna du mieux que l’on put. Il récupéra suffisamment de forces pour être en mesure de comprendre, quelques jours plus tard, que tous ses fils avaient été fusillés par les Turcs. Ne pouvant résister à ce surcroît de malheur, mon grand-père ferma les yeux et quitta ce monde que la barbarie avait saisi.
3 - La visite à la citadelle
Quelques jours avant le décès de mon grand-père, j’ai eu la chance exceptionnelle de voir et d’embrasser mon père une dernière fois. Ma mère avait miraculeusement eu l’autorisation de rendre visite à mon père encore détenu à la citadelle ! Comment ce privilège a pu être obtenu à un moment où les chrétiens de Mardin n’avaient plus rien à espérer des autorités turques, c’est ce que je vais tenter d’expliquer.
Ma mère était connue dans la communauté protestante car son père, Georges Dekden, avait été l’une des principales figures locales du protestantisme à Mardin où une école, un temple et un hôpital étaient dirigés par une petite colonie américaine qui avait de solides relations avec les autorités turques. Il faut rappeler qu’en 1915, l’Amérique n’était pas encore en guerre contre la Turquie, elle ne le sera qu’en 1917.
Ma mère était liée, depuis des années, avec une dame {6} influente de cette colonie, fille d’un pasteur. Je suppose que c’est grâce à son intervention qu’elle obtint ce sauf-conduit.
Donc, ce jour-là, munie de son laissez-passer et accompagnée de ses deux aînés, mon frère Hanna et moi-même Djalil, ma mère gravissait la colline sous un soleil accablant, se rapprochant petit à petit des remparts hostiles de l’immense citadelle. Après de longues palabres, le corps de garde nous laissa pénétrer dans l’enceinte de cette vaste prison. Un soldat en armes nous conduisit dans une salle où des prisonniers en grand nombre étaient parqués comme des bestiaux. Dès que nous en eûmes franchi le seuil, le regard de tous ces hommes se fixa sur nous. Notre présence leur rappelait leurs propres femmes et enfants qu’ils désespéraient de revoir jamais. Soudain un cri jaillit et un homme fit de grands gestes. C’était mon père. Attaché aux autres prisonniers, il ne pouvait se déplacer. Nous allâmes vers lui. Il nous prit l’un après l’autre dans ses bras et nous serra fort en nous embrassant, sous le regard indifférent du soldat turc. A la vue de ses chaînes, ma mère blêmit et sembla prête à se trouver mal. Une profonde détresse l’avait envahie mais elle ne voulut pas gâcher ces précieux instants. Elle tentait de sourire quand même à cet homme, sale et mal rasé, le père de ses enfants.
Durant un bon moment, mon père parla à voix basse avec ma mère. Je regardais autour de moi sans comprendre ce qui se passait, ni pourquoi tous ces hommes, à l’œil éteint, étaient attachés ni pourquoi le regard de mon père était si intense et les yeux de ma mère mouillés de larmes. Je suppose que mon père lui faisait des recommandations et l’exhortait à être forte si sa détention se prolongeait.
Le soldat turc les sépara brutalement en disant que la visite était terminée. Je ne devais plus jamais revoir mon père. Ma mère l’entrevit une dernière fois, la veille de son exécution.
Pressentait-il déjà son destin ou se disait-il qu’il était impossible que tant d’hommes innocents disparaissent de la surface de la Terre sans que le ciel s’en émeuve ? Toujours est-il qu’il garda son sang-froid et maîtrisa ses émotions jusqu’à notre départ.
Dès lors le tourment ne quitta plus ma mère. Ses larmes étaient quotidiennes. Au chagrin ressenti pour mon père s’ajoutait le souci d’avoir à nous élever, nous quatre, dont l’aîné n’avait pas dix ans !
4 - La mort de mes parents
Environ une quinzaine de jours après l’entrevue de la citadelle, une terrible nouvelle se répandit dans la ville. La rumeur disait que les prisonniers allaient être acheminés vers la Syrie. Partout ce n’étaient plus que des lamentations à l’idée de l’éloignement. La faible flamme de l’espérance vacilla face à ce nouveau coup. Un cauchemar plus angoissant que le deuil brutal s’installait pour un temps indéterminé. Chacun tremblait et croyait vivre le pire ; aucun n’aurait pu imaginer l’horreur de ce qui allait suivre.
Le départ se confirma et les Turcs commencèrent à vider la citadelle à la cadence de trois cents à quatre cents prisonniers par jour. Les convois quittaient Mardin au petit jour. La longue file des prisonniers était escortée par des soldats en armes, baïonnette au canon du fusil. Les détenus étaient attachés entre eux aux poignets et aux pieds. Fait surprenant, ils n’avaient ni vivres ni un quelconque paquetage ce qui aurait pu laisser croire qu’ils n’allaient pas très loin. Et c’était le cas, en effet.
Sous prétexte de les transférer en Syrie ou ailleurs, les Turcs les conduisaient à l’extérieur de la ville pour les massacrer sans témoin. Leurs tombes seront les fossés qui longent de part et d’autre les routes allant en direction de Diarbékir au Nord, ou de Ras-el-Aïn, au Sud-ouest. Le destin a voulu que moi aussi j’emprunte cette route du Sud, quelques semaines plus tard, avec les survivants de ma famille. Ce que j’ai vu et vécu, le temps ne parviendra jamais à l’effacer de ma mémoire.
Reprenons le cours des événements. Ma mère avait appris, je ne sais comment, que mon père partirait par le convoi du lendemain. L’après midi, nous nous rendîmes tous chez son oncle qui habitait à l’hôpital américain, situé à la sortie de la ville, pas loin du lieu où devaient passer les prisonniers. Nous ne dormîmes pas beaucoup cette nuit-là et, dès le lever du jour, nous allâmes prendre place sur le bord de la route le long de laquelle tout ce qui restait de population chrétienne à Mardin, s’était massé. Une épreuve terrible nous y attendait.
Ma mère tenait serré contre elle, un petit sachet de toile dans lequel elle avait dissimulé de l’argent, espérant pouvoir le glisser dans les mains de mon père. Il en aurait sûrement besoin au cours de ce voyage vers la Syrie. Quand la cohorte fit son apparition, la foule des parents se leva pour se précipiter au devant d’un père, d’un fils, souvent les deux. Quelle stupéfaction de voir les hommes prétendument enrôlés dans l’armée ottomane avancer, attachés fermement les uns aux autres et sous la menace des fusils ! Les pires pressentiments prenaient corps. Ma mère, à l’affût, fouillait du regard les rangs de prisonniers pour essayer de découvrir mon père. Elle l’aperçut et se précipita vers lui malgré la présence de l’escorte turque qui matraquait à tour de bras quiconque tentait de s’approcher du convoi. Par endroits, les soldats avaient même ouvert le feu sur la foule. Tout n’était plus que cris, fureur et confusion. Ma pauvre mère ne put jamais atteindre mon père. Elle reçut, avant d’arriver jusqu’à lui, plusieurs violents coups de crosse sur la tête et dans le ventre qui la laissèrent inanimée sur le sol. Des braves gens de notre quartier l’ont traînée à l’écart de la route et l’ont transportée, encore sans connaissance, dans notre maison.
Accablée par le chagrin, blessée par les coups reçus, ma mère mourut quelques jours plus tard, à l’âge de 35 ans, faute d’assistance et de soins prodigués par un médecin. Elle laissait quatre enfants en bas âge.
5 - Recueillis par notre grand-mère paternelle
Chaque foyer chrétien de Mardin était frappé de stupeur. En moins d’un mois, la vie avait basculé sans raison dans la douleur et la misère. Les mères, désespérées, pleuraient les fils ou l’époux. Vouées au foyer, elles ne savaient que faire pour assurer l’entretien de la famille restante.
Dans les rues de la ville que l’animation joyeuse avait définitivement quittée, quelques vieillards d’aspect lugubre se traînaient, venant on ne sait d’où et allant on ne sait où, des enfants en bas âge, dépenaillés, le visage couvert de poussière, défigurés par les larmes versées, erraient, morts de fatigue et de faim. C’étaient des orphelins dont le nombre n’allait pas cesser de grossir. La solidarité si coutumière ne jouait plus, personne n’ayant été épargné par le malheur. Les maux des survivants n’étaient pas finis, les Turcs attendaient l’heure de mettre en place la deuxième phase du génocide, celle qui allait extirper définitivement la communauté chrétienne de ces terres ottomanes.
Nous étions devenus orphelins à notre tour : mon frère Hanna, moi-même Djalil, ma sœur Attié et le benjamin, Léon, âgés approximativement de neuf, sept, cinq et un ans.
Ma grand-mère paternelle nous recueillit chez elle. C’était une vieille femme fragile, âgée de soixante-dix ans environ. Courageusement, elle nous prit en charge.
Elle habitait une grande bâtisse de deux étages, bâtie au bord d’une route. Des fenêtres, on avait une vue imprenable sur la ville et la plaine. La maison, en pierres taillées, était confortablement meublée avec beaucoup de tapis sur les murs et le sol. J’ai le vague souvenir d’avoir vu, avant les réquisitions de l’armée, des chevaux et des moutons dans des écuries et bergeries attenantes. Un homme qui s’occupait des bêtes nous apportait du lait frais tous les matins. Mes grands-parents appartenaient à la classe des notables de Mardin. Ils recevaient beaucoup de monde et vivaient des revenus de leurs terres et de leurs troupeaux. Toutes leurs richesses, âprement convoitées, furent pillées et allèrent enrichir leurs voisins musulmans.
J’ai moins de souvenirs précis de la maison de mes parents sinon que, en hiver, il neigeait abondamment et que pour sortir de la maison, on passait par la fenêtre. Il me semble aussi que sur les fenêtres, il y avait de la toile huilée au lieu de vitres.
Nous avions retrouvé un foyer et un peu de chaleur humaine mais cette accalmie fut de courte durée.
6 - La déportation
Vers la fin du printemps 1915, la troupe turque se déploya dans toute la ville après que l’ordre de déportation fut officiellement annoncé.
Les quartiers furent encerclés les uns après les autres pour être vidés de leurs habitants chrétiens. L’opération se déroulait à un rythme soutenu, menée à la cravache et à la crosse du fusil. L’expulsion des maisons se faisait avec une telle brutalité que les gens se retrouvaient dans la rue sans savoir ce qui leur arrivait. Puis on les dirigeait sur une grande place où se tenait habituellement le marché du bétail. Lorsque le nombre paraissait suffisant, les soldats turcs obligeaient le groupe à se mettre en marche dans la direction de la route de Ras-el-Aïn, celle-là même que mon père avait empruntée peu de temps auparavant. C’est de cette petite localité perdue dans le désert que les habitants de Mardin allaient prendre le train pour se rendre en Syrie. A pied, il fallait prévoir trois jours de marche à travers la plaine mésopotamienne ou deux jours à cheval. La route était désertique, caillouteuse et praticable seulement en été. Les gens partaient en groupes pour ne pas être détroussés par les pillards du désert.
Mise au courant de ces opérations et de leur déroulement, ma grand-mère au lieu de s’enfoncer dans le désespoir, lutta encore avec ses faibles moyens pour tenter d’adoucir notre sort. Elle fit venir à la hâte notre prêtre catholique et lui confia ses bijoux et ceux de ma défunte mère en lui demandant de les remettre, plus tard, aux survivants qui les lui réclameraient. Il accepta le précieux dépôt mais quand, en 1920, ma tante retourna à Mardin pour le récupérer, le prêtre qui était toujours en vie, n’était plus en mesure de le lui restituer. Elle fit appel également à un voisin musulman avec lequel la famille avait toujours été en bons termes et qui compatissait à nos malheurs. Elle lui acheta trois ânes qu’il devait nous livrer et que ma grand-mère, dans son ingénuité, voulait utiliser pour le voyage. Les ânes n’arrivèrent jamais. L’homme avait probablement été saisi par la peur des représailles qui frappaient quiconque venait en aide aux chrétiens. De toute façon, jamais les soldats n’auraient permis que des ânes fassent partie du convoi alors qu’eux-mêmes allaient à pied.
Lorsque les gendarmes turcs frappèrent à notre porte, ma grand-mère se précipita vers l’entrée et aussitôt que la porte s’ouvrit, elle fut tirée brutalement à l’extérieur, ce qui fait qu’elle a quitté la maison dans l’état où elle se trouvait sans avoir eu le temps d’enfiler des vêtements adaptés à la marche. Nous-mêmes, les enfants, hélés à grands cris, étions sortis les mains vides et je ne crois pas que nous avions des chaussures aux pieds. Ma grand-mère avait déposé derrière la porte nos bagages qui étaient restés sur place et un sac de provisions que l’un de nous eut juste le temps de saisir. La maison fut aussitôt mise sous séquestre.
Arrivés sur le lieu du rassemblement, nous avons retrouvé tous nos frères de misère c’est-à-dire tout le voisinage. Vous imaginez sans peine le spectacle qu’offraient ces centaines de femmes, d’enfants et de vieillards, les uns prostrés, les autres gémissant ou priant, tous se demandant ce qu’ils avaient fait pour mériter un tel traitement.
Dans la matinée, notre colonne a fait mouvement pour sortir de la ville. Nos bourreaux n’avaient évidemment rien prévu pour la subsistance de leurs prisonniers et tant pis pour ceux qui n’avaient ni à boire ni à manger. Nous avons marché le restant de la journée et il faisait nuit quand l’interminable file a enfin fait halte. Nous avons dormi par terre sur les bas-côtés de la piste qui menait à Ras-el-Aïn, le bras ou le balluchon servant d’oreiller. C’était une route caillouteuse et la plupart des enfants de mon âge avaient perdu depuis longtemps leurs savates quand ils en avaient eu et avaient marché pieds nus en pleurant à cause de leurs blessures. La marche avait fait se lever un nuage de poussière rouge qui s’était déposée sur nos vêtements mais aussi sur nos mains et nos visages, si bien que, le matin, à notre réveil, nous offrions un spectacle désolant. Chacun voyait sur le visage des autres sa propre déchéance.
Puis, nous portâmes nos regards autour de nous : ce fut une vision d’horreur. Des femmes au visage défait se mirent à se balancer d’avant en arrière en se lacérant les joues avec leurs ongles. Elles poussaient des gémissements déchirants, certaines se laissaient tomber sur le sol, en proie à un désespoir proche de la folie. A quelques mètres de la route, des cadavres étaient éparpillés, en état de décomposition, certains d’entre eux sous l’effet de la chaleur avaient gonflé. Des chiens sauvages erraient, sans doute rassasiés. C’étaient les corps des hommes de la ville et des convois précédents.
Par quel mystère arrive-t-on encore à vivre après avoir traversé de telles épreuves ?
Quand la colonne se remit en marche, il apparut clairement que les vieillards, exténués, n’allaient pas pouvoir se traîner encore bien longtemps. De plus en plus de personnes suivaient péniblement et s’étaient détachées du gros de la troupe qui s’étirait en une très longue file malgré les coups féroces qui pleuvaient sur le dos des pauvres gens pour les faire se hâter ; certains se laissaient tomber sur le bord de la route, incapables de faire un pas de plus. L’arrière-garde turque se chargeait de les achever sur place. C’est ainsi que ma grand-mère et mon petit frère Léon, âgé de quinze mois, ont été assassinés. Je me trouvais à leurs côtés quand la tragédie eut lieu. Je me souviens encore du bruit assourdissant des balles, de ma terreur et de ma fuite éperdue pour regagner la troupe et me fondre en elle.
Nous n’étions plus, mon frère, ma sœur et moi, que trois pauvres orphelins sans vivres et sans eau qui marchions au milieu des autres en changeant si souvent de place que nos compagnons d’infortune n’avaient pas le temps de nous remarquer. Terrorisés par les coups de feu et par les coups de cravache qui s’abattaient à tort et à travers sur le troupeau affolé et hagard, nous nous efforcions de marcher au milieu de la colonne.
7 - Les rapts
Dans l’après-midi, nous avons eu la surprise de voir arriver au loin une cinquantaine de cavaliers. Ils venaient droit sur nous au galop. Dès qu’ils furent à notre hauteur, ils mirent leurs chevaux au pas tout au long du convoi en nous examinant des pieds à la tête comme si nous étions une marchandise à vendre. Naturellement nous ignorions ce qu’ils voulaient. L’escorte turque ne semblait pas gênée par leur présence. Soudain, plusieurs d’entre eux mirent pied à terre et avec une grande célérité et beaucoup de détermination, ils se saisirent des enfants qu’ils avaient choisis, remontèrent sur leur cheval avec leur victime et s’éloignèrent au grand galop sous l’œil indifférent de nos gardes. Quand ils avaient jeté leur dévolu sur un enfant abandonné, l’opération durait quelques secondes mais quand ils essayaient d’arracher un enfant à sa mère, il y avait des cris déchirants, des coups, une mêlée qui se terminait toujours par la victoire de l’assaillant. C’étaient des cavaliers kurdes qui appartenaient à des tribus semi-nomades qui vivaient sous des tentes entre Mardin et Ras-el-Aïn.
Et la nuit, à nouveau, enveloppa dans son linceul ces corps fourbus, ramassés sur eux-mêmes comme dans un dérisoire refuge, déjà un peu moins humains que le jour précédent.
Le lendemain, c’était le troisième et dernier jour de marche sur cette route. Le vent s’était levé, fouettant le visage et les jambes des marcheurs, rendus muets par la fatigue et la soif.
Nous les vîmes revenir, eux ou d’autres, pourvus des mêmes intentions. Cette fois, nous eûmes moins de chance que la veille car j’eus la douleur de voir mon frère et ma sœur enlevés sous mes yeux. J’ai entendu longtemps leurs cris stridents résonner dans ma tête. Désormais, j’étais seul, le cœur broyé par le chagrin et l’angoisse ; mes regards se portaient en permanence vers ce désert où je les avais vus disparaître.
Les mots sont impuissants à rendre compte de cette détresse.
Aujourd’hui, je me demande quel aurait été mon destin si j’avais été élevé par des Kurdes ou des Bédouins du désert. C’est la chance aveugle qui a décidé de mon sort, pourrait-on dire. Mais à l’époque de ma jeunesse, je tirais un grand réconfort de la pensée que c’était Dieu qui avait étendu sa main sur moi.
Le soir, nous atteignîmes le camp de Ras-el-Aïn.
Il me parut immense. C’était un enchevêtrement de tentes mal agencées au milieu desquelles évoluaient des centaines de personnes qui appartenaient aux convois précédents. Paradoxalement, je me sentis plutôt soulagé que perdu. Peut-être allait-on me donner un peu d’eau, un bout de pain ? J’avais les pieds en sang à cause des pierres tranchantes et des épines du chemin, j’étais écrasé de fatigue. Les gens du camp venaient vers nous, ils cherchaient à reconnaître des parents, des connaissances et c’est ainsi que j’ai vu une femme s’approcher de moi ; elle me prit par la main et m’embrassa ; elle connaissait très bien ma tante Mansoura dont elle était parente. Elle me conduisit à son campement et partagea avec moi ses pauvres subsistances. La Providence venait encore une fois de me secourir.
Le lendemain soir, je l’accompagnai à l’entrée du camp pour assister à l’arrivée du nouveau convoi et là que vois-je, perdu au milieu de ces visages ravagés par la fatigue, au milieu de ces corps chancelants ? Le visage chéri de mon frère aîné ! Je crie son nom, me précipite vers lui et me jette dans ses bras.
Par quel miracle était-il là ? Lui seul va pouvoir nous le raconter.
8 - Le récit de mon frère
« L’homme qui m’a saisi à bras-le corps remonte sur son cheval sans me lâcher, m’installe devant lui et tout en me maintenant fermement de son bras gauche, repart au galop en direction de sa tribu qui n’était d’ailleurs pas installée très loin de la route. Quand nous sommes arrivés au campement, il m’a entraîné vers une tente qui devait être la sienne et là il m’a poussé à l’intérieur. Il faisait sombre et ça sentait fort la chèvre. Une femme à demi voilée, tatouée sur le visage, s’est levée et est venue vers moi. Elle n’avait pas l’air méchant mais je ne voulais pas qu’elle me touche. Elle m’a saisi par le bras sans me faire du mal, je crois qu’elle essayait de me calmer en me parlant. Quand il a vu qu’elle s’occupait de moi, l’homme s’est éloigné. J’essayais d’aller vers la sortie mais elle m’en empêchait car elle était beaucoup plus forte que moi. J’ai fini par me résigner et épuisé par toutes ces épreuves, j’ai sombré dans le sommeil, allongé sur une peau de chèvre.
Le lendemain, le soleil qui rentrait à flots dans la tente m’a réveillé. Ma mère adoptive était là, à me surveiller. Elle m’a offert des galettes, du fromage et quelques figues sèches que je n’ai pas refusés car mon ventre criait famine. Sans me lâcher des yeux, la femme a accepté de me laisser mettre le nez dehors. Je suis rentré et sorti plusieurs fois de suite tout en grignotant les provisions qu’elle m’avait données. Je n’avais encore aucune intention précise. Peu à peu, sa surveillance s’est relâchée. Sans doute a-t-elle cru que je prenais goût à mon nouveau cadre de vie.
Dans l’après-midi, mon ravisseur, après avoir fait sa sieste, a sauté sur son cheval pour repartir dans la direction d’où nous étions venus la veille. C’est en le regardant partir au galop que l’envie m’a pris de l’imiter. Voyant que personne ne faisait attention à moi, je me suis éloigné des tentes d’abord discrètement et ensuite en courant, dans la direction du chemin emprunté par les gens de Mardin. Le sol vallonné abritait ma fuite. Je m’étais dit qu’en suivant la piste, je vous rejoindrais forcément. Ma seule crainte était de tomber sur mon ravisseur quand il rentrerait, c’est pourquoi j’ai un peu zigzagué sans perdre mon objectif de vue.
Enfin, j’ai atteint sans encombre la route et je me suis assis pour reprendre des forces. Presque aussitôt, j’ai vu à l’horizon une tache noire qui grossissait et qui avançait dans ma direction. La crainte m’a saisi. Serait-il possible que ce soit ces cavaliers de l’enfer ? Je me suis aplati sur le sol, dissimulé derrière une butte. La poussière qui entourait cette masse noire m’empêchait de l’identifier. Mais peu à peu, je distinguais mieux et j’ai compris qu’il s’agissait d’un convoi identique au nôtre qui allait passer. Il s’est rapproché, j’ai attendu le moment propice et d’un bond, je me suis glissé dans la foule. J’ai repris la marche en direction de Ras-el-Aïn tout en pensant à la tête qu’allait faire mon ravisseur quand il apprendrait que j’avais pris le large ».
9 - Notre vie au camp
Mon frère et moi, nous avons vécu un à deux mois dans ce camp. Je n’ai pas de souvenir précis des durées. Je me rappelle certaines choses : il faisait très chaud ; nous couchions sous une tente à même le sol ; nos gardiens nous distribuaient en tout et pour tout une boule de pain par personne et par vingt-quatre heures et aussi je me souviens que nous avions de l’eau en abondance grâce à une source qui se trouvait à l’entrée du camp et dont le débit formait une petite rivière. Nous y lavions le peu de linge que nous avions sur le corps et, en attendant qu’il sèche, nous restions assis dans l’eau, sans trop savoir pourquoi ; probablement parce que nous avions vu des adultes le faire.
Dans le camp, il n’y avait aucune organisation. Nous étions là, pêle-mêle, installés sur une vaste zone entourée de barbelés et gardés par des gendarmes turcs. Nous ne faisions rien, nous ne savions rien, nous attendions. Le passé s’abolissait et nous ne pouvions imaginer le futur !
Rien n’avait été prévu pour les sanitaires, chacun faisait ses besoins où il le pouvait, un peu à l’écart des tentes. Fréquemment, on voyait se faufiler des petits serpents, des scorpions à la piqûre mortelle. Les mouches et les moustiques étaient un vrai supplice. Nous étions sans cesse en train de les chasser. Autour du camp, rien d’autre que le désert, sec, brûlant et désespérément vide. Ses tempêtes de poussière rouge nous épuisaient. En nous confiant ainsi aux bons soins de la nature, les Turcs savaient ce qu’ils faisaient. La sélection naturelle fonctionnait à plein régime. Tous les jours, des gens mouraient, des trous étaient creusés et les corps disparaissaient.
L’idée de nous évader ne nous venait pas à l’esprit. Nous n’aurions pas su quelle direction prendre. D’ailleurs, je ne me souviens pas d’avoir été excessivement malheureux dans ce camp, affamé seulement. Tout ce qui nous arrivait était tellement extraordinaire. Notre attention et notre curiosité étaient sans cesse sollicitées par les spectacles, même atroces, qui s’offraient à nos yeux ; nous n’avions pas le temps de nous ennuyer. Il faut dire aussi que la présence de mon frère à mes côtés calmait mes angoisses. Nous étions inséparables de jour comme de nuit.
Au cours de nos conversations, il nous était arrivé d’évoquer nos grands-parents maternels que nous n’avions pas connus mais dont notre mère avait entretenu le souvenir en nous parlant souvent d’eux. Nous savions qu’ils vivaient en Syrie. Comment les retrouver, comment leur faire savoir que nous étions vivants et que nous avions besoin d’eux ?
La Providence n’allait pas tarder à se manifester en notre faveur. Nous allions réussir à nous évader du camp et ce, de la manière la plus simple du monde.
10 - Notre évasion
Nos grands-parents maternels avaient fini par apprendre la tragédie de Mardin. Ils savaient aussi que nous étions les seuls survivants de la famille et que nous étions détenus au camp de Ras-el-Aïn.
En effet, la nouvelle des massacres et les informations concernant les familles avaient franchi la frontière et atteint Alep car certains convois provenant de Mardin avaient été dirigés directement sur la Syrie et les déportés, éparpillés dans des petites villes comme Hama ou Homs. C’est ainsi que ma tante Mansoura, sa fille Khatoun et ses deux fils se sont retrouvés à Homs dans un camp de réfugiés non gardé. Et les nouvelles se sont propagées d’une ville à l’autre.
En dépit de ses 76 ans, mon grand-père va déployer des efforts considérables pour tenter de nous arracher à l’enfer. L’entreprise était d’autant plus difficile qu’il ne disposait d’aucun moyen financier. Simple employé au service des bagages à la gare d’Alep, il avait été mis à la retraite d’office par les chemins de fer sans la moindre pension. Il fallait donc qu’il continue à travailler comme magasinier pour pouvoir manger.
Pour se rendre à Ras-el-Aïn, il n’y avait en dehors du train que le transport à cheval ou à dos de mulet et il fallait bien compter une quinzaine de jours à condition que tout se passe bien. Les pillards étaient nombreux, redoutables, capables de vous supprimer pour prendre votre monture, votre argent et vos habits avec d’autant moins de scrupules si vous étiez chrétien. Par ailleurs, nul ne pouvait voyager en train sans être muni d’une autorisation délivrée par les autorités turques locales car tous les trains étaient réquisitionnés par l’armée. Tous les employés de la compagnie de chemin de fer devaient porter un brassard rouge qui leur permettait la libre circulation dans les gares. Ces dernières étaient militairement gardées et les voyageurs subissaient un contrôle sévère et malheur à celui qui contrevenait aux ordres.
Il fallait donc que mon grand-père trouve quelqu’un de sûr pour faire ce voyage à sa place et nous ramener à Alep. Cet homme, il finira par le trouver dans le milieu mardiliote {7} d'Alep. Je dois vous dire que mon grand-père, quoique très pauvre, jouissait d’une grande considération dans la communauté chrétienne et spécialement protestante où il jouait un rôle de patriarche à cause de son âge, de sa parfaite connaissance de la Bible et de ses notions de théologie.
Il s’ouvrit de ce projet à plusieurs de ses amis et son choix finalement se porta sur un parent assez éloigné qui s’appelait Skander. Ce dernier était employé à la compagnie de chemin de fer d’Alep en qualité de conducteur de locomotive et faisait justement le trajet Alep-Ras-el-Aïn à raison d’une fois par semaine.
Mon grand-père supplia Skander de voir ce qu’il pouvait entreprendre pour nous faire évader du camp. L’homme savait ce qu’il risquait s’il était pris mais il écouta la voix de son cœur et promit de faire tout son possible.
C’est ainsi qu’un matin, nous vîmes un homme se glisser sous la toile tendue qui nous servait de tente. Avec son brassard rouge sur le bras, il n’avait eu aucune difficulté pour s’introduire dans le camp et nous retrouver. Il parla longtemps et à voix basse avec Mme Baktora, la brave dame qui nous avait recueillis. Ils se connaissaient de longue date et avaient une confiance totale l’un dans l’autre. Ils mirent au point ensemble le plan de notre évasion.
Comme convenu, sur le coup de minuit, Baktora nous conduisit à proximité du barbelé en un endroit choisi par Skander. Il était là, aplati dans l’ombre. Nous nous faufilâmes et nous voilà partis tous les trois dans la direction de la gare de Ras-el-Aïn que nous avons atteinte au terme d’une longue marche. Skander, qui connaissait parfaitement les lieux, la contourna de façon à éviter que nous ne soyons vus par les soldats qui la gardaient. Après bien des détours, nous longeâmes un train et notre sauveur nous camoufla dans un wagon de marchandises, plein à craquer de brouettes, de pelles et de pioches. Il nous aménagea une petite cachette au fond du wagon en nous recommandant le silence absolu si nous voulions avoir la vie sauve.
Lorsque le train s’ébranla et se mit à rouler, nous eûmes grand peur. Nous n’en revenions pas de voir cette énorme machine de fer avancer si vite.
Après que le train eut traversé trois ou quatre gares, notre parent vint nous faire une petite visite et nous apporter quelque nourriture. Il réitéra ses recommandations et nous nous retrouvâmes seuls à nouveau.
C’est seulement le lendemain, sur le coup des quinze heures que notre train entra dans la gare d’Alep. Mon grand-père se précipita vers la locomotive pour parler au conducteur. Son ami l’informa du succès de sa mission et le supplia d’aller nous attendre patiemment à la maison car il fallait que la gare se vide pour qu’il puisse nous faire sortir discrètement. Mon grand-père nous raconta plus tard qu’il avait failli se trouver mal sur le quai, sous le coup de l’émotion. Il avait voulu serrer Skander dans ses bras mais celui-ci lui avait fait signe de se méfier de son aide-mécanicien, peu fiable.
Une fois tous les voyageurs descendus, Skander manœuvra son train pour le placer sur les voies secondaires puis sur le quai de déchargement. Nous étions aux heures les plus torrides de la journée et en plus, c’était le Ramadan ; c’est pourquoi il n’y eut bientôt plus âme qui vive. La porte du wagon surchauffé s’ouvrit dans un bruit fracassant et Skander, après nous avoir fait descendre, nous embarqua dans une petite araba (calèche) et nous voilà partis à vive allure en direction de la ville pour rejoindre le quartier de Ketabé où habitaient mes grands-parents.
Ils n’étaient pas les seuls à nous attendre. Le modeste logement était rempli d’amis et de parents. L’accueil fut chaleureux et déchirant. Mes grands-parents, en nous embrassant, pleuraient de joie et de tristesse. Ils revoyaient sur nos visages, les traits de leur fille unique, Djamila, tragiquement disparue. Ils bénissaient le ciel de nous avoir épargnés, ils remerciaient Dieu pour ce cadeau qu’il leur faisait à la fin de leur vie et c’est toujours comme tel qu’ils nous ont regardés jusqu’à leur mort, comme un précieux trésor.
Mon grand-père va mettre ses dernières forces enjeu pour nous nourrir et nous éduquer. Ce croyant convaincu, cet homme intègre va nous armer d’une force morale qui ne nous quittera jamais quelles que soient les circonstances.
Avant de clore à tout jamais ce volet des massacres de Mardin, je voudrais faire le bilan des pertes subies par ma famille.
Décédés : Mon père fusillé ou égorgé.
Ma mère, morte à la suite des coups de crosse reçus.
Ma grand-mère paternelle exécutée par balle avec mon petit frère Léon dans ses bras.
Mon grand-père paternel, mort à la suite des tortures pratiquées sur lui.
Mes deux oncles, fusillés ou égorgés en même temps que mon père.
Des parents plus éloignés.
Survivants : Mon frère Hanna, ma sœur Attié et moi-même.
Une tante qui vivra à Alep.
Un cousin Djamil Hakem et une tante Khatoun Setlakhoué qui émigreront au Canada avec leurs enfants.
Un cousin Youssef et une cousine qui émigreront en Amérique du Sud.
L’Empire ottoman de 1915 porte, devant Dieu et devant l’Histoire, la responsabilité de ces vies perdues.
Additifs au récit
Je voudrais rajouter quelques informations. Par exemple, certains ont pu se demander quel avait été le sort des femmes et des enfants enlevés. A ma connaissance, il est impossible de fournir une réponse unique.
Quelques femmes ont pu fuir ou ont été tuées parce qu’elles ne se soumettaient pas, d’autres ont été vendues, ou exploitées comme servantes, certaines, converties de force à l’Islam, sont devenues l’une des épouses ou la concubine d’un musulman.
La plupart des enfants enlevés, volontairement choisis très jeunes, ont été adoptés, c’est-à-dire convertis à l’Islam et traités comme un enfant de la famille. Au pire, ils ont servi d’esclaves. Leur sort a été sans doute plus heureux que ces milliers d’enfants égorgés, assommés, écartelés, précipités dans les fleuves ou que ceux qui ont connu la mort lente de la famine, errant seuls dans les rues et transformés en loques humaines. Après la guerre, la Croix Rouge et d’autres associations humanitaires ont effectué des recherches et mené de véritables enquêtes pour récupérer dans les villages et sous les tentes ces enfants adoptés de force, parfois en les rachetant à leurs parents adoptifs ou à leur maître.
C’est ainsi que ma petite sœur Attié a été retrouvée par la Croix Rouge, je ne sais plus quand exactement. Elle portait des tatouages sur le visage, en particulier une longue ligne bleue qui partait du front jusqu’au menton et qui s’estompera avec l’âge sans jamais disparaître complètement. Elle sera confiée à une famille chrétienne de Mardin qui l’adoptera. Quand sa nouvelle famille décida d’émigrer aux Etats-Unis, les parents adoptifs qui s’étaient sans doute beaucoup attachés à elle, prirent bien soin de ne pas nous avertir de leur projet de départ de peur que mes grands-parents ne la réclament. Et Attié est sortie de ma vie et de mes pensées, à la fois vivante et disparue.
Ce n’est que beaucoup plus tard que nous avons eu de ses nouvelles.
Au sein de la diaspora des chrétiens d’Orient, les plus anciens émigrants accueillaient les nouveaux et l’histoire de chacun circulait à l’intérieur de ce réseau, ce qui permettait aux gens issus des mêmes villes de se retrouver. L’histoire d’Attié s’était répandue et était arrivée aux oreilles de cousins de Mardin, rescapés du génocide, qui avaient émigré au Canada et qui, comme tous les déracinés éparpillés aux quatre coins du monde, essayaient de retrouver les lambeaux de ce qui avait été une famille, une communauté, un peuple. Elle se faisait appeler Mary-Jane, s’était mariée et était devenue mère de famille. Elle habitait dans le Connecticut, en Nouvelle Angleterre. Toutes ces informations nous parvinrent par l’entremise de ces cousins canadiens.
En 1949, j’étais alors en garnison à Kaïserslautern, en Allemagne ; une lettre m’apprit la stupéfiante nouvelle : ma sœur vivait et on me donnait son adresse !
Je restai sans voix, soudain propulsé dans mon passé, un passé non pas oublié mais relégué à l’arrière-plan, et qui venait brutalement de reprendre possession de moi. Des images de Mardin, de ma mère, de la déportation, dansèrent dans mon esprit, plus ou moins nettes. J’avais beau me concentrer pour essayer de ressusciter le visage de ma sœur, je ne voyais que la silhouette d’une petite fille aux traits indistincts. Mais Attié sortait de la nuit et me faisait signe, de loin. Il ne faisait aucun doute que j’irais la rejoindre le plus vite possible.
Mon fils Georges avait deux ans et ma fille Marie-Antoinette venait de naître en avril Ce fut un cas de conscience et un déchirement de prendre la décision de se séparer d’eux, surtout pour Rose, ma femme, partagée entre le désir de m’accompagner et le désarroi d’abandonner pendant deux mois les enfants. Mais mon impatience de revoir ma sœur fut la plus forte ; je ne voulus pas différer le voyage aux Etats-Unis. Nous partîmes à l’automne 49. Nous avions à cette époque une employée allemande. Madame Hélène Rech, qui secondait ma femme dans les travaux domestiques. Elle avait perdu à la guerre son mari et son fils de dix sept ans, tombé à Stalingrad. Elle s’était attachée à nous et nous à elle dans une confiance réciproque absolue ; nous savions donc qu’en notre absence, les enfants seraient choyés. Et, c’est ainsi que j’ai retrouvé cette sœur enlevée sous mes yeux trente quatre ans auparavant. Quelle émotion !



Portrait de Mary-Jane (Attié) vers 1949.
Vous vous demandez peut-être ce qu’était devenu le camp de Ras-el-Aïn. Ce camp, aux dires des rescapés, était devenu gigantesque au cours de la deuxième moitié de l’année 1915 car il avait reçu des convois en provenance de toute la Turquie. Des dizaines de milliers de déportés, décharnés et vêtus de loques, dont certains avaient traversé la moitié de l’Anatolie à pied, avaient été parqués dans ce coin de désert, vivant sous des tentes, collées les unes aux autres, faites de bric et de broc. En majorité, c’étaient des femmes, des enfants et des vieillards avec une minorité d’hommes valides. Ils survivaient dans des conditions de vie épouvantables, préoccupés de trouver à manger et de se protéger des agressions extérieures. La famine, les maladies et la violence des gardiens les décimaient. L’hiver 1915 fut terrible. Puis les Turcs achevèrent an début de l’année 1916 ceux que la nature avait épargnés. Aidés par des tribus tchétchènes et kurdes, ils exterminèrent par petits groupes presque tous les déportés du camp avec une sauvagerie qu’on a du mal à concevoir. La région tout entière était devenue un immense charmer. On raconte que les fleuves charriaient des cadavres, que les puits en étaient remplis et que c’était véritablement le pays de l’épouvante et de la mort. Voilà à quoi nous avions échappé mon frère et moi.
Il me faut maintenant clore ce chapitre. En l’écrivant, j’ai revécu ce passé ; lointain par le temps écoulé mais gravé dans ma mémoire.
Je garde de cette tragédie une stupeur face aux dérives de certains hommes ; j’ai une certaine expérience de la nature humaine, apportée par l’âge, les voyages et la carrière militaire que j’ai embrassée et qui m’a mis au contact de la mort violente, malgré cela, mon étonnement face à la cruauté gratuite est resté à ce jour entier. L’‘ historien, certes, trouvera des causes mais qui ne lèveront pas vraiment le voile sur le mystère de ces comportements.
LIVRE DE MARIE
Sur mon père, sur le génocide
Quel âge avaient mon père et son frère en 1915 ?

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