Le vivre ensemble
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Description

Fondée sur des centaines d'entretiens, cette recherche sur la perception de la couleur noire s'inscrit dans un parcours d'une grande richesse, allant d'une vision esthétique et même artistique, à l'émergence de réflexions autour des valeurs symboliques portées par cette couleur dans la vie de tout un chacun, conduisant le lecteur sur des terrains très divers, sociaux, politiques, religieux ou encore linguistiques. Cet ouvrage s'interroge ainsi sur l'instauration du vivre ensemble, au-delà des tensions sociales nées d'une incapacité à comprendre l'Autre.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 2016
Nombre de lectures 24
EAN13 9782140019319
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Copyright

























© L’Harmattan, 2016
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
www.harmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
EAN Epub : 978-2-336-77167-0
Titre


Renaud DUMONT







Le vivre ensemble, un avenir noir ?
Ouvrages du même auteur



Ouvrages du même auteur


Le Français par la chanson, en collaboration, Paris, L’Harmattan, 1998.
De l’écrit à l’écran , Paris, L’Harmattan, 2007.
De la langue à la culture , Paris, L’Harmattan, 2008.
Le Noir, couleur dangereuse ou transgressive ?, en collaboration, sous la direction de É. Agbessi, Tome 1, Approche civilisationnelle , Paris, Éditions du Manuscrit, 2011.
La Couleur noire, une obscure clarté , sous la Direction de Eric Agbessi, préface d’Abdou Diouf, Paris, Éditions du Manuscrit, 2012.
Nouer le lien social, pratiques de communication et lien social , en collaboration, sous la direction de S. Rouquette, Clermont-Ferrand, PUBP, 2015.
Avant-propos Merci pour l’esclavage
Né au Sénégal, pays où mes parents ont vécu très longtemps, je n’ai jamais réellement su distinguer le Noir du Blanc, termes que j’ai toujours refusé d’employer lorsque j’étais enfant. Pour moi, il y avait le Beige et le Marron, et encore… Au point qu’un jour je leur ai fait une réponse qui les a beaucoup amusés. J’avais entre trois et quatre ans et en l’absence de mes parents un homme se présente et demande à parler à mon père. À son retour, je le lui dis.
« Qui était-ce ?
– Je ne sais pas, Papa, je ne l’avais jamais vu avant.
– Bon, mais était-il Sénégalais ou Français ?
– Je ne sais pas, je ne lui ai pas demandé ».
Au Sénégal, mes parents se sont liés avec les enfants de Joseph Zobel, l’auteur martiniquais de La Rue Cases-Nègres , en poste à Dakar où il anime des émissions de radio.
En 1972, le fils aîné de Joseph, Francis, ami et collègue de mon père à l’Université de Dakar, Université Cheikh Anta Diop, vient rendre visite à mes parents en Berry, à Coust où ils passent l’été dans une maison familiale. Coust, c’est la campagne profonde, le cœur de la France où même les Italiens, émigrés depuis des lustres, sont toujours appelés les « Ritals ». Heureux d’accueillir Francis et sa belle femme bretonne, blonde aux yeux bleus, mes (futurs) parents les présentent aux Coquelin, Coustois depuis des générations, qui les reçoivent pour un apéritif. Tout se passe bien. Les Coquelin, qui ont déjà l’âge d’être mes arrière-grands-parents, sont très gentils. Après deux heures de bavardage ils sont tous là, sur le pas de la porte, juste en face de l’église du village, et Madame Coquelin s’adresse alors à Francis Zobel qui vient de la remercier pour son accueil : « Je suis bien heureuse de vous avoir rencontré, tout le monde a le droit de vivre ».
Francis et mon père n’en parleront jamais, sauf pour en rire ! « Tu te souviens, Francis, tu as le droit de vivre ».
Et là, je repense à une seconde expérience, également vécue par mon père bien des années plus tard, en 2006. Professeur à l’Université des Antilles, il est en mission au Sénégal avec Jean-Georges, le Doyen de la Faculté des Lettres. Il lui fait découvrir sa seconde Patrie, le Dakar qu’il aime, Gorée, Saint-Louis. Mais Jean-Georges se sent mal sur cette terre noire où règne la pauvreté. À Saint-Louis, ils sont « sollicités », à la manière sénégalaise, par plusieurs groupes qui leur réclament du « xaalis » (de l’argent, en wolof). Ils voient bien que le Noir Jean-Georges n’est pas un Africain et ils se moquent de lui, mais gentiment, à leur façon ! Mon père vit bien cette ambiance et il s’adresse à eux en wolof pour qu’ils les laissent profiter de cette belle promenade pédestre au bord du fleuve Sénégal.
De retour à l’hôtel, Jean-Georges, encore tout perturbé par cette Afrique qu’il ne connaît pas et qui l’effraie un peu, s’adresse avec une ironie grinçante à mon père en le prenant dans ses bras : « Merci pour l’esclavage… » ! Humour noir… ?
C’est sans doute de toute cette histoire familiale, intellectuelle, politique, sociale, culturelle, affective qu’est né chez moi le désir de consacrer ma vie de chercheur à l’interculturel, sous tous ses aspects.
D’où l’intérêt que j’ai ressenti en découvrant, tout au long de ces entretiens, où nous en étions dans la France d’aujourd’hui à propos du vivre ensemble. Près de cinquante ans se sont passés depuis le « Tout le monde a le droit de vivre » et Jean-Georges, lui, n’est jamais revenu sur son énigmatique et amer remerciement.
Où en est-on ? Le vivre ensemble est-il un leurre ? Une approche démagogique ? Un rêve ? Madame Coquelin n’avait-elle pas déjà tout compris, il y a cinquante ans ? Elle est morte aujourd’hui, mais tout le monde a le droit de mourir, non ?
Questionnaire sur la couleur noire
Question n°1 : Tout d’abord qu’évoque pour vous la couleur noire ?
Question n°2 : Évoque-t-elle plutôt l’obscurité ou la lumière ?
Question n°3 : Que pensez-vous des peintures de Pierre Soulages ?
Question n°4 : Est-ce que pour vous le noir est une couleur ou une non-couleur ?
Question n°5 : Est-elle source de réconfort ou d’inquiétude ?
Question n°6 : La considérez-vous comme une couleur concrète ou abstraite ?
Question n°7 : Le noir fait-il partie du visible ou de l’invisible ? Ou plutôt est-il lié au visible ou à l’invisible ?
Question n°8 : Pourriez-vous préciser les impressions, les idées auxquelles il vous fait penser ?
Question n°9 : Quelle place prend la couleur noire dans votre travail ? Quel est son rôle, son sens, sa place particulière ? De quelle manière vous l’appropriez-vous dans votre vie professionnelle et votre vie personnelle ?
Question n°10 : Concerne-t-elle plus l’imaginaire ou la réalité ? Je m’explique. Fait-elle seulement partie de la réalité de nos quotidiens ou nourrit-elle également nos rêves, notre inspiration, notre imagination ?
Question n°11 : En pensant à la culture dans son ensemble, pouvez-vous dégager ce qui fait de la couleur noire la « couleur du sensible » ? En quoi votre affect, vos émotions et votre sensibilité sont-ils touchés par le noir dans différents domaines ?
Question n°12 : Certains évoquent les aspects négatifs du noir. Pourriez-vous donner des exemples du contraire, c’est-à-dire des exemples de la « positivisation » de la couleur noire ?
Question n°13 : Pensez-vous, comme cela a été évoqué dans notre ouvrage collectif, dès son titre, que le noir est une couleur « dangereuse » ? « Transgressive » ?
Question n°14 : Considérez-vous que la couleur noire est au centre de nos vies ? De nos quotidiens ? Par exemple dans nos façons de nous habiller, dans la décoration, dans le langage, dans la mode dans nos activités professionnelles et personnelles ?
Question n°15 : En quoi la couleur noire entraîne-t-elle des divergences d’interprétation ? Je veux dire que les gens ne semblent pas toujours se comprendre tous quand ils parlent de la couleur noire. Ils donnent l’impression, en abordant cette question, de ne pas parler la même langue. En quoi le thème de la couleur noire est-il aussi source de malentendus, d’incompréhension, et donc de problèmes de communication ?
Question n°16 : Si nous pensons maintenant au noir comme couleur de peau, beaucoup de Noirs aujourd’hui sont fiers d’être noirs et revendiquent leur identité de Noirs et leur couleur de peau. Pensez-vous qu’ils ont raison de se comporter de cette façon ? Pensez-vous qu’ainsi ils se taillent une bonne réputation ? Pensez-vous qu’on les respecte plus ?
Question n°17 : Pensez-vous que nous avons tous les mêmes rapports à la couleur noire et aux individus de couleur noire selon qu’on est aux États-Unis, aux Antilles, en Afrique, en Europe, à Paris ou ailleurs ?
Question n°17 : Les Anglo-Saxons ont toujours été favorables au multiculturel et les Français ont longtemps été les défenseurs d’une culture homogène. La vision anglo-saxonne de la diversité repose sur le communautarisme tandis que la vision française fait de l’universalité son principe fondateur. Où pensez-vous qu’on en soit aujourd’hui de cette dichotomie multiculturalisme anglo-saxon versus uniculturalisme français ?
Question n°18 : D’après-vous, vivons-nous aujourd’hui dans une époque (ou une actualité) noire (triste, morose, déprimante, angoissante) ?
Question n°19 : Pensez-vous que la couleur noire, par les nouvelles constructions imaginaires nées depuis l’élection du Président Obama, puisse commencer à façonner de nouvelles relations entre les communautés des sociétés pluriculturelles ?
Question n°20 : Pensez-vous qu’on puisse parler de post-racialité ?
Question n°21 : On dit que la France est devenue un pays de métissage, un pays de diversité, un pays où coexistent les différences culturelles, les différences de couleur de peau, les différences communautaires. Pensez-vous que le noir se trouve au centre de ce métissage et de cette diversité ?
Question n°22 : Est-ce qu’on vit ensemble aujourd’hui ce métissage ?
Réflexions sur ce questionnaire
Ce questionnaire, qui a servi de lien à l’ensemble de nos entretiens, interroge d’abord les acteurs sociaux très diversifiés que nous avons rencontrés sur les valeurs symboliques de la couleur noire, telles qu’elles sont ressenties, quelle que soit l’appartenance sociale des intervenants : obscurité versus lumière, réconfort versus inquiétude, concret versus abstrait, et visible versus invisible.
À ces valeurs symboliques parfois proches, chez certains de nos contributeurs, d’images stéréotypiques, voire stéréotypées, de la couleur noire au sein de la société française contemporaine, s’ajoutent des valeurs esthétiques de la couleur noire que nous avons tenté de faire apparaître.
C’est ce volet qui est mis en évidence par une partie de notre « corpus » à travers les références à des œuvres d’artistes comme, par exemple, celles de Pierre Soulages. Le noir, une couleur ou une non-couleur ? Nos enquêtes ont permis d’élargir cette approche essentiellement artistique en interrogeant aussi nos partenaires sur la place de la couleur noire dans leur vie professionnelle, mais également dans leur vie quotidienne en faisant émerger des perceptions contradictoires de la couleur noire, dangereuse ou transgressive 1 , au sein de ce que d’aucuns nomment la « communauté » d’appartenance, concept sur lequel nous reviendrons dans l’ultime partie de notre analyse.
Les perceptions contradictoires de la couleur noire auxquelles nous faisons ici référence laissent apparaître, au fil du déroulement de notre questionnaire, les aspects tant négatifs que positifs de la couleur noire, aussi bien dans la vie quotidienne des personnes interrogées (vêtements, articles de décoration, langage, etc.) que dans leur perception, voire, pour certains, leur « vision », du monde auquel elles sont confrontées : la couleur noire, une identité à revendiquer ou une réalité à subir ?
C’est à partir de ces très nombreux témoignages que nous tenterons de définir la nature et le degré de complexité du rapport à la couleur noire tel qu’il est vécu dans nombre de sociétés, que ce soit en France, aux États-Unis ou sur des terres dites « d’Outre-Mer », comme les Antilles très souvent évoquées, même par des personnes n’ayant, à l’évidence, aucune connaissance de ces « pays ». Beaucoup de nos entretiens nous permettront, en effet, de parcourir cet itinéraire allant du multiculturalisme anglo-saxon, à l’origine, selon certains, du « communautarisme », à l’uniculturalisme franco-français érigeant la culture hexagonale en « culture universelle ».
Qu’en est-il aujourd’hui aux États-Unis après l’élection, et la réélection du Président Obama et dans la France d’aujourd’hui, celle des attentats du 7 janvier et du 13 novembre 2015 ?
Ce sont toutes ces questions, abordées de plain-pied par nos enquêtés, qui nous permettront, in fine, de poser la question de la post-racialité : fiction ou réalité ?
1 Il est ici fait référence aux deux premiers ouvrages publiés en 2011 sous la direction d’Éric Agbessi : Le Noir, couleur dangereuse ou transgressive ? Tome 1 : Approche civilisationnelle . Tome 2 : Approche communicationnelle , « fruits d’une démarche collective visant à mieux comprendre, par le prisme de la couleur, la construction du lien social dans les sociétés pluriculturelles » (Éric Agbessi, page 11 du tome 1).
Témoignages ordinaires Entretiens synthétisés
Conducteur de train
« Le noir est toujours une zone d’ombre puisqu’il me conduit à me poser des questions sans réponses liées à une histoire qui m’étouffe sans que je puisse m’en défaire : celle de l’esclavage et de la colonisation inéluctablement liés pour moi à la couleur noire perçue au plus profond de mon être comme celle d’une culpabilité indéfectible ressentie et difficile, voire impossible, à assumer ». Mais il nous faut aller bien au-delà de ce mal-être viscéral et comprendre, à travers les réponses que nous fournit notre interlocuteur, que cette culpabilité ressentie, tant physiquement qu’idéologiquement, ne peut que le conduire, sans qu’il en ait la moindre conscience, à une image stéréotypée de la couleur noire. Cette opacité est vécue par l’intéressé comme une marque de pessimisme alimenté par une vision totalement fausse, qu’il qualifie même « d’anarchiste », de la réalité telle qu’il la croit vécue, par exemple aux Antilles, terre où il n’a jamais vécu comme l’atteste la déclaration suivante : « Le Noir d’ici ne sera pas le Noir de là-bas. Ici, ce sera un frère, là-bas ce sera une racaille. Les Antilles n’en ont pas fini avec la colonisation. Les Antillais y pensent tous les jours. Ils vivent dans le souvenir. Ils revendiqueront toujours leurs ancêtres. Je suis allé en Guyane il y a vingt ans et rien n’a changé. Le peu que j’entends de la Martinique (sic) et de la Guadeloupe, rien ne change là-bas. Il y a toujours une forme de racisme latente. Ils font semblant là-bas, ils n’aiment pas les Blancs ».
On se trouve donc là, à travers cette perception de la couleur noire vécue par ce conducteur de train, au bord de la rupture et de l’éclatement : « L’universalisme français est un échec parce qu’on est dans le communautarisme ». Le noir est donc le doute, l’obscurité, le malheur et même une forme de violence qui nourrit l’imaginaire collectif des Français au point de faire du noir, au quotidien, la marque de la différence, de la rébellion jusqu’à celle de l’anarchie.
Coach sportive
D’origine antillaise, cette « coach sportive » va nous donner une autre image de la couleur noire que celle de notre précédent intervenant, essentiellement pour tout ce qui concerne la perception qu’ont les Métropolitains de leurs « frères » antillais, et inversement. Quelle image une Antillaise vivant en France peut-elle avoir de la couleur noire, voire de « sa » couleur noire et de la manière dont cette couleur de peau est perçue au sein de l’hexagone ?
Pour elle, la couleur noire c’est d’abord l’obscurité, celle de la tristesse, du deuil, de la peur, de la nuit. Mais, parallèlement, le noir est aussi perçu par notre interlocutrice comme une source de réconfort, une manière de pouvoir se cacher pour échapper à l’inquiétude née de l’Autre. Le noir est donc le contraire de l’ouverture vers l’Autre. Le noir est donc le repli sur soi, le refus de voir le monde extérieur, une façon négative de voir le monde, en le refusant. Le noir, une sécurité ? Oui, d’une certaine manière, surtout pour ceux qui vivent des « vies difficiles ».
Mais, contrairement à ce que déclarait l’intervenant précédent, on peut, selon notre interlocutrice, « revendiquer sa couleur noire sans jamais avoir souffert de racisme ». Pourquoi ? Parce que cette couleur, encore une fois, est bien liée à « notre » histoire et qu’il faut apprendre à « en tirer le positif ». Comment ? En sachant vivre avec, en l’acceptant, en la transmettant et même en la revendiquant. Mais attention, cette revendication n’est pas une réponse au racisme, mais une façon de s’installer dans sa peau sans subir le regard des autres : « On ne me fait pas remarquer ni sentir que je suis Noire, donc je me sens bien ». En contrepartie, pourquoi ne pas, en tant que Noire, s’interroger sur les bilans, tant négatifs que positifs, du rôle du Blanc tout au long de l’histoire de la colonisation ?
Pour en finir, il ne tient qu’à tout un chacun, quelle que soit sa couleur, de « sortir de sa tristesse » en prenant conscience que « personne n’est nulle part chez soi ». Il faut donc être bien là où l’on est et le noir se trouve bien au centre de ce métissage et de cette diversité, qui vont permettre à tout un chacun de pratiquer le « vivre ensemble ».
Spécialiste de la petite enfance
Le noir n’est pas une couleur mais une absence, voire un manque, de lumière (d’où son utilisation pour évoquer le deuil et la tristesse) alors que la seule lumière est le sourire. C’est sans doute pour cette raison que le noir a été « utilisé » dans la plupart des cultures comme source de pouvoir, en particulier par les religions, quelles qu’elles soient.
Le noir, dans une société comme la société française, c’est aussi la diversité, la différence extrême à la source de la peur et de la fascination, même si ce ressenti est en cours de gommage du fait du « politiquement correct ». Aujourd’hui est-il encore possible de décrire un Noir en parlant de sa « couleur » sans être accusé de racisme ? N’est-on pas encore sous le joug de l’époque coloniale au cours de laquelle la France a démoli les cultures locales pour imposer la sienne ? Le remords né de cette politique assimilationniste n’est-il pas au cœur de notre perception de la couleur noire : « Le Blanc est au centre du métissage en France et c’est par rapport au Blanc qu’on se définit en France ».
C’est sans doute inconsciemment pour répondre à ce mal-être né de notre histoire que notre interlocutrice continue d’associer le noir à la violence et au danger dans de nombreux pays d’Afrique : « Le noir est dangereux par ce qu’il cache, parce qu’on ne sait pas ce qu’il y a dedans ni derrière. C’est l’inconnu. Le noir de la couleur de peau est dangereux aussi parce que la violence et le danger sont associés au noir. C’est le cas en Afrique ».
Associer la violence à la couleur noire nous a paru ici n’être qu’une défense inconsciente contre un racisme qui s’ignore soi-même, né de la « peur de l’Autre ».
Employé des Pompes funèbres
Le noir inquiète parce qu’il est triste et obscur. Pour notre interlocuteur, employé des Pompes funèbres, le noir fait partie de son quotidien, mais pas celui de la couleur de peau. Il n’en demeure pas moins qu’il souligne, tout au long de cet entretien, les aspects positifs de la couleur noire : l’élégance mais aussi une certaine forme de « revendication », un désir pour l’individu de s’affirmer. C’est ainsi qu’est interprété le port de la burka noire par la femme musulmane, pas nécessairement à connotation religieuse, mais destiné à impressionner l’entourage auquel elle est confrontée, voire à s’en protéger.
Concernant la couleur de peau, comment peut-on être fier d’être noir ou blanc ? L’intégration sociale ne peut se limiter à l’acceptation d’une autre couleur de peau mais doit accepter le « multiculturel », ce qui est loin d’être le cas en France où l’on a toujours peur de l’Autre, peur beaucoup trop souvent reliée par les médias.
On ne pourra pas parler de post-racialité tant que les extrémismes persisteront. Il y a toujours une haine de l’Autre, qui n’est pas due à la couleur de peau, mais à la religion, à la différence de culture, à l’incompréhension de l’Autre.
Ingénieur en bâtiment
Le Noir n’est pas au cœur de la mixité telle que la France tente de la vivre depuis des décennies, malgré « une tendance naturelle au communautarisme ». C’est l’Autre qui crée la diversité, qu’il soit Espagnol, Marocain, Tunisien, Algérien, Polonais, Roumain et, éventuellement Noir. Le Noir n’est pas « central » dans la vie sociale et il arrive même, ce qui n’est pas anodin, que notre interlocuteur confonde Maghrébin et Africain en parlant de couleur de peau, attestant par là-même l’incapacité du Français hexagonal à percevoir l’Autre dans toute sa réalité.
Le Noir a donc tort de s’affirmer noir et il faut laisser le temps au temps pour que cette mixité s’installe et ne se voie plus du tout. Il n’en reste pas moins qu’à ce jour, et le constat n’échappe pas à notre interlocuteur, le Noir a plus de difficulté à s’intégrer. Pourquoi ? Peut-être parce que la couleur noire a toujours eu, en France, une certaine aura : les grosses berlines noires aujourd’hui en vogue, encore plus qu’hier, les costumes noirs très « classe ». La couleur noire reste associée à l’élégance mais aussi à la modernité et à la simplicité, ce qui est un argument en faveur de la « positivisation » de la couleur noire en contexte français.
Il n’en demeure pas moins qu’un long chemin reste encore à parcourir. La France est un pays où les minorités sont toujours traitées comme telles, particulièrement les minorités ethniques qui constituent une « singularité ». Un Noir n’est pas et ne sera jamais « comme tout le monde ». Cette mise à l’écart est actuellement exacerbée par certains partis politiques, en France et hors de France, qui, comme le déclare notre interlocuteur, « manipulent les colères et les haines vis-à-vis des gens de couleur ».
Va-t-on, néanmoins, vers une banalisation de la diversité ethnique ? On peut l’espérer mais le chemin reste long à parcourir en matière de « barrières culturelles ».
Comptable
Le noir, c’est à la fois le deuil et l’élégance, mais pas une couleur puisqu’il évoque, d’abord, l’obscurité et même la peur lorsqu’il est utilisé de manière transgressive, par exemple par les gothiques. En France, le noir a toujours été érigé en codification vestimentaire. Une fille qui veut paraître plus mûre s’habillera en noir, même si, aujourd’hui, la mode fait que le noir vestimentaire est de plus en plus prisé et a donc tendance à se généraliser.
L’homme noir doit-il se battre pour acquérir une revendication identitaire ? Cette revendication est-elle indispensable à la construction d’un nouveau lien social intracommunautaire ? C’est là que la société française d’aujourd’hui se trouve en pleine contradiction. Revendiquer sa couleur de peau, en France, c’est revendiquer sa différence et pourtant le Noir veut être ressenti, et il a besoin de l’être, comme tout un chacun. C’est peut-être le rejet de l’Autre, dont il est trop souvent victime, qui pousse le Noir à revendiquer cette différence, en parfaite contradiction avec son désir d’intégration. Nous sommes donc dans une spirale de marginalisation. Revendiquer une différence conduit à la creuser. Dire qu’on n’est pas différent de l’Autre, c’est l’être. Au plan social, c’est-à-dire au quotidien, les preuves de ce « creusement du fossé social » sont accablantes : un homme dit « de couleur » n’a-t-il pas toujours beaucoup moins de chance d’être embauché qu’un Blanc ?
Cette constatation réaliste n’empêche pas notre interlocutrice de souligner un fait marquant. Selon elle, et cet avis est partagé par un grand nombre de nos intervenants, les Noirs sont mieux acceptés en France que les Maghrébins, toujours coupables de tout.
Peut-on, dans ces conditions, croire à l’avènement d’une post-racialité ? Pour notre intervenante, le racisme français est de moins en moins flagrant et l’on vivra mieux « professionnellement » au fur et à mesure de l’élargissement et de la diversification de l’emploi. « Dans la rue ça ne nous dérange pas d’être à côté d’un Noir, de marcher près de lui, d’être assis près de lui. On s’en fout. Pareil pour les Maghrébins. On s’en fout. Mais accepter qu’un Maghrébin ou un Noir entrent dans ta famille, je pense que là on n’est pas en avance. Je pense que c’est très dur pour les Français ».
Merci pour ce témoignage. La route à parcourir est encore bien longue.
Retraitée
Le noir n’a que des mauvais côtés. C’est l’obscurité, ce sont les idées noires, la laideur, le « cafard », l’inquiétude, la peur, même si, parallèlement, elle considère ce noir comme une « couleur très concrète ».
Elle va même beaucoup plus loin en déclarant que le noir est une « tache » qui agresse par sa laideur, une « horreur vécue au quotidien » même si, au passage, est citée l’élégance de la « petite robe noire de Guerlain », seule exception pouvant positiver la couleur noire.
Et c’est lorsqu’elle en vient à parler du noir comme couleur de peau que change totalement le point de vue de notre interlocutrice : « La couleur noir de peau est magnifique. Les Noirs sont magnifiques. Les athlètes noirs sont resplendissants. Leur esthétique est la plus belle. Leur beauté force le respect ».
Qu’en est-il, dans ces conditions, de la mixité sociale ? C’est la « peur de la différence » qui fait qu’en France on n’aime pas l’Autre, quel qu’il soit. « En France, d’un village à un autre on est étranger, d’une ville à l’autre c’est pire. On est toujours le Belge ou le Bougnoule de son voisin. Les Noirs sont les premiers à souffrir de ce rejet de l’étranger par l’autochtone ».
C’est donc « l’individualisme » français qui est responsable de cet attachement à « l’identité française », tendance négative de cette dite identité qui tend à s’aggraver depuis le développement des réseaux sociaux qui sont loin de faciliter le contact entre individus appartenant, ou devant appartenir, à la même communauté. La France s’éloigne de plus en plus du « vivre ensemble » qui finira « dans le noir » et l’on en revient là aux premières acceptions de la couleur noire données en début d’entretien. Cette situation est loin de s’améliorer dans un pays où l’on a trop tendance à « faire des amalgames entre Arabes, Noirs, musulmans, islamistes et djihadistes ».
En recherche d’emploi
Notre interlocutrice associe par contraste le blanc au noir, couleur de l’élégance et du luxe mais aussi de la peur, des cauchemars et du deuil. Le noir, c’est d’abord, pour elle, l’obscurité, mais après l’obscurité il y a toujours la lumière. Donc, le noir est bien une non-couleur. Nous sommes là face à un ressenti très subjectif du noir : ce n’est pas une couleur concrète mais une vision personnelle de la tristesse due au deuil et à « tout ce qu’on ne voit pas » : le noir c’est le mystère, c’est-à-dire le contraire de la vie. Le noir est une espèce de tunnel, ce qui suppose qu’après l’obscurité il y a toujours la lumière. C’est peut-être à travers cette vision très intimiste, et en même temps très concrète, de la couleur noire que, pour notre interlocutrice, le noir, couleur sombre, fait toujours ressortir la lumière.
Le noir, c’est aussi le racisme, et l’on n’est pas loin ici, encore une fois, du stéréotype, puisque ce racisme est toujours issu, selon notre interlocutrice, de la colonisation et de son histoire. Pourquoi ? Parce qu’aujourd’hui, après le traumatisme colonial, chacun doit être fier de sa peau et doit donc la défendre, même si cette « obligation », dans notre société actuelle, fait bien partie des « tabous ». Si, aux États-Unis, le racisme est lié à l’histoire, en France, au-delà de ce passé colonial encore mal vécu, il vient aussi, et peut-être d’abord, de la peur qu’ont toujours ressentie les Français de l’Étranger et de l’Inconnu. Le racisme français est donc bien dû à la peur de l’Autre, quelle que soit son origine. Peur, aussi, d’aborder un sujet sensible, peur de se dévoiler. En France, la ségrégation existe, le racisme existe, la différence existe et tout cela fait peur. La peur de l’Inconnu, la peur ou la marque d’une histoire qu’on subit encore aujourd’hui à travers le prisme de stéréotypes ancrés dans l’inconscient des Français, comme celui de la colonisation, à caractère exclusivement raciste, sans parler de l’esclavage.
« Il y a des racistes qui veulent casser la gueule des Noirs parce qu’ils ont peur de l’Autre. Ils sont capables de violence et d’oppression à cause de la peur qu’ils ont de l’Autre. Après, chacun définit le racisme à sa façon, de différentes manières, à différents degrés. Ça fait peur d’aborder la question du racisme, ça fait peur d’en parler, ça fait peur d’être dans le politiquement correct ou incorrect, ça fait peur de se dévoiler. La peur d’aborder un sujet sensible ».
Et hors de France, qu’en est-il ? Pour notre interlocutrice, évoquer l’élection d’un Noir à la présidence des États-Unis pour démontrer la fin d’une ère raciste est une absurdité. Aurait-on enfin réussi à faire comprendre aux gens qu’il n’y a pas de différence entre Noir et Blanc ? Rien n’est plus normal qu’un Noir soit devenu le Président du pays le plus puissant du monde. Certes, mais est-on là dans la réalité telle que la vivent les Noirs aux États-Unis ? Notre interlocutrice ne se pose pas cette question pourtant récurrente chez beaucoup de nos enquêtés
Quoi qu’il en soit, la France est encore bien trop loin de ce type de réflexion, voire de remise en question de la multiculturalité, sans parler d’interculturalité. Il existe encore de nombreux villages français, par exemple en Auvergne et d’une façon générale dans le centre de la France profonde, où l’on n’a jamais vu de Noirs. Tous les Français ne vivent pas encore, et sont bien loin encore de vivre le métissage et l’acceptation de l’Autre, même s’ils sont de plus en plus « confrontés » au mélange, que ce soit avec les Arabes ou les Noirs, y compris, comme le dit notre intervenante, les « concitoyens » des DOM et des TOM.
Ce refus et cette peur de l’Autre sont sans doute accentués par l’état d’esprit qui règne dans ce pays depuis les attentats de janvier et de novembre 2015. Les Français sont ainsi de plus en plus poussés à se replier sur eux-mêmes et à refuser l’Autre.
Acteur et Professeur de théâtre
Le noir évoque l’obscurité mais aussi, à partir de cette absence de lumière, l’opportunité de la faire naître. Le noir, ce serait donc la « neutralité » avant la lumière, la source de l’imagination éclairante. Le noir, c’est aussi le calme de la réflexion avant la création, la magie de l’inattendu. Tout est possible dans le noir porteur de sens. Le noir, c’est encore la manière de « forcer » l’attention du spectateur dans la salle de théâtre et de créer chez lui une « tension dramatique forte ». L’attention naît toujours de la coexistence de l’obscurité et de la lumière, la première étant toujours à la source de la seconde.
Dans toutes les sociétés, il existe des codes, ceux de la lumière, mais aussi ceux du noir, de l’obscurité, du silence, de la langue et de la parole, codes que chacun respecte et transgresse tour à tour. Du noir naît toujours la surprise, celle du gâteau d’anniversaire par exemple !
Tout peut jaillir du noir et c’est la force de cet outil très puissant qui nous fascine et nous fait peur. Le noir du Guernica de Pablo Picasso fait apparaître « le rouge de la violence », celui des nationalistes lors de la Guerre d’Espagne (bombardement de 1937), alors qu’on reste bien dans le noir et blanc de l’artiste peintre qui fut exposé quelques mois à peine après cet acte terrible. Le noir est un produit créatif très puissant, celui de la transgression, de l’inconnu, des plaisirs, des peurs, des joies, des angoisses : le noir, c’est l’explosion de tous les délires.
Le noir et le blanc sont indissociables et il faut avoir la force de transgresser les codes sociaux selon lesquels le noir ne serait que la couleur du deuil et le blanc celle des robes de mariées. Le noir, c’est le plaisir, la magie de la photographie, du cinéma, de la production artistique en tous genres, de la création et de la vie.
Les rapports qu’entretiennent tous les peuples à la couleur noire sont désormais toujours liés à l’histoire. Les hommes ne sont pas soumis aux mêmes codes sociaux et culturels. Nous avons, nous Français, déclare notre intervenant, des rapports au noir qui sont liés à la peur ou à la méconnaissance de l’Autre. Les Blancs ont été des « colons », les Noirs ont été « traités de singes et de macaques » et c’est encore des Français blancs qui ont utilisé le terme « indigènes » pour parler des « autochtones ».
Noirs et Blancs ont beaucoup de mal à se comprendre, du fait du vécu de chacun, et l’on en reste encore trop souvent au pur domaine émotif, nourri par la peur et la méfiance. Il ne faut pas, par ailleurs, que les attentats de janvier et de novembre 2015 conduisent au « chaos et au rejet de l’Autre » alors que nous traversons une grave crise des valeurs religieuses, morales et culturelles, qui concerne tous ceux qui vivent sur le sol français depuis des générations. Défenseur de l’universalisme français, notre interlocuteur nous met néanmoins en garde contre le communautarisme, aggravant cette tendance française à toujours vouloir se protéger de l’Autre qui continue d’être vu comme un « mystère », cette vision et ce ressenti nuisant au « vivre ensemble » aujourd’hui réduit au communautarisme des quartiers, qu’il se vive à Neuilly ou à Saint-Denis : « À Neuilly les gens vivent ensemble, mais pas dans la diversité, dans l’homogénéité. C’est trop facile ».
Viticultrice et Pharmacienne
La classe, l’élégance, le deuil, la tristesse, l’obscurité d’où émane la lumière, par exemple dans les œuvres de Pierre Soulages, c’est sur ces évocations largement stéréotypées de la couleur noire que commence cet entretien, avant qu’il ne se « radicalise », en quelque sorte.
Ce n’est pas le noir qui est dangereux pour notre interlocutrice, mais ce sont les symboles qu’il véhicule : la « transgression » du drapeau noir, celui des pirates par exemple, ou les vêtements portés par les djihadistes. Nous sommes tous, en quelque sorte, « manipulés » par la société au sein de laquelle nous vivons et, aussi, à cause des événements que nous subissons. Le noir, aujourd’hui, c’est la couleur du voile, du tchador, de la burqa, du nikab, sur fond de terreur médiatique. Le noir, toujours dans le même esprit, c’est, de plus en plus, la couleur du racisme, de la délinquance, de la provocation, de la peur, du non-respect de la culture du pays d’accueil : « Qu’est-ce que foutent ces gens-là chez nous dans nos villages et nos villes à refuser nos lois, nos mœurs, à traiter les femmes comme des esclaves soumises, à vouloir nous imposer leurs idéologies ? ».
Ne participerions-nous pas, aujourd’hui, à travers notre impuissance et notre laisser-aller politiques, économiques et sociaux, à une manœuvre démagogique « d’inversion » de la colonisation au prétexte de se faire pardonner cette histoire qui est la nôtre, celle de « l’envahissement des pays d’Afrique » dont nous sommes toujours responsables ? Et notre interlocutrice de signaler la production jugée transgressive parce que volontaire de nombre d’interdits langagiers, expressions de réels « cas de conscience » qui marquent notre société. On n’a plus le droit de dire « Noir » au nom d’on ne sait quel « snobisme débile ». Et pourtant le Noir c’est bien la couleur de ces gens-là. Et être Noir, c’est toujours être différent. Est-il donc si incorrect aujourd’hui de parler de ce gâteau si apprécié qu’on appelle « Tête de Nègre » ?
Mais il ne faut surtout pas en rester à la seule perception de la couleur. Ce n’est pas la couleur de peau qui est la cause de ce communautarisme dont la France est aujourd’hui victime mais bien la question des tensions religieuses. Comment ne pas penser, dans ces circonstances, à ce que déclarait André Malraux : « Le XXI ème siècle sera religieux ou ne sera pas » ? Nous vivons donc le choc des cultures et des religions, sans doute exacerbé par le rôle nocif que jouent les médias dans toutes nos sociétés.
Cette rupture sociétale s’accentue à travers la langue française qui n’est plus réellement « partagée » par toutes les générations. De nombreux exemples sont fournis par notre interlocutrice pour qui la France est un pays de ghettos et de tensions, sans doute inutiles, dues au « politiquement correct » dont il faudrait avoir le courage de se débarrasser pour affronter la réalité de plain-pied : être capable de pratiquer le vivre ensemble en utilisant les moyens qui sont à notre disposition, comme l’École, en particulier, qui ne joue plus du tout le rôle qui était le sien dans ce pays depuis des lustres : « Pas un seul gamin ne parle français. Quand les immigrés sont en majorité dans nos écoles rien ne va plus. Quand on relit les lettres que des jeunes écrivaient du front à leurs familles en 1914-1918, on constate qu’ils écrivaient très bien, sans fautes, c’était normal. Je travaille en milieu hospitalier et les jeunes stagiaires que je croise quotidiennement ne savent plus le français. Ils ne savent pas ce qu’est un « couteau », ils ne comprennent pas le terme « clémence ». Ils ne comprennent pas ce qu’est « être juché ». Il est « juché » en haut de l’armoire. Oh, vieille « conne », « juché » ça veut dire quoi ? Des conversations de jeunes dans le métro, je ne comprends pas ce qu’ils se disent, c’est le langage des banlieues parisiennes. Ma petite nièce a appris la religion musulmane à l’école, mais pas la religion catholique. Pourquoi ? ».
Direction régionale de l’Environnement, de l’Aménagement et du Logement
Contrairement à de nombreux intervenants, notre interlocutrice préfère souligner les côtés positifs du noir, présent dans les arts martiaux (la « ceinture noire »), comme dans la pratique du golf (à travers les « pots noirs » et les « boules noires ») et, aussi, dans ses pratiques professionnelles. Dire, pour elle, qu’une route est « noire » signifie qu’elle est « praticable ». Faire une « couche noire », c’est terminer une route, la recouvrir de bitume pour qu’elle puisse être remise en circulation. Le noir donc, un réconfort dû au fait que cette couleur « s’accorde avec tout » et « se fond dans la masse ». Cette couleur n’est ni transgressive, ni dangereuse.
Il n’en demeure pas moins qu’en fin d’intervention, notre interlocutrice ne peut éviter de citer des cas de « racisme français » touchant par exemple cette lycéenne d’origine marocaine, par son père, victime de cette question : « Je ne comprends pas, t’es Arabe et comment peux-tu être en terminale scientifique ? Je te croyais en terminal pro ». Arabe, cette élève serait-elle donc toujours condamnée à la médiocrité telle que la conçoit son interlocutrice ?
Le racisme est bien toujours présent dans la France d’aujourd’hui. Ne serait-il pas même en train de renaître ?
Informaticien
Notre interlocuteur se dit « fasciné » par la couleur noire, porteuse de « transgressivité ». Le noir, pour lui, est une « obscurité lumineuse ».
Le noir, c’est aussi, en France, la couleur de la différence, celle qui est vécue par les Noirs qui doivent être fiers de leur « couleur de peau » en sachant afficher leur différence. La minorité est toujours source de richesse et pour notre interlocuteur la couleur noire, qu’il voit comme celle du métissage, est bien la couleur de l’avenir.
Quant aux rapports entre Noirs et Blancs, ils font bien l’objet d’un clivage générationnel. Entre une personne âgée et un jeune, les réactions à la couleur noire sont différentes. Les minorités, en France, sont en train de s’affirmer et deux courants s’affrontent : celui qui refuse l’idée d’appartenance à une culture et celui qui revendique son appartenance à une culture spécifique. C’est lorsque chacun pourra faire ce qu’il voudra sans nuire à autrui que la France se rapprochera du modèle anglo-saxon au sein duquel les minorités ne s’affirment plus mais vivent leurs différences à leur manière sans jamais perturber l’Autre.
Le noir, c’est aussi, pour notre interlocuteur, un signe d’insécurité due à l’opacité qui prend une place trop importante tant dans l’inconscient collectif qu’individuel. Chacun d’entre nous a bien sa part d’ombre et il faut avoir la force et le courage de la faire resurgir dans la lumière. Mais le chemin à parcourir est encore très long, tant au plan individuel que collectif.
Le vivre ensemble est encore loin d’être atteint, voire accessible.
Maire
La couleur noire, c’est d’abord celle de la terre de Limagne où vit notre interlocuteur, couleur de la richesse de cette terre, mère nature faite pour nourrir les hommes. Le noir, c’est aussi le goudron, le bitume, les routes et les pneus des tracteurs : tout ce qui existe pour faciliter les déplacements qui permettent aux gens de travailler.
De nombreuses autres images positives de cette couleur noire sont ici soulignées : les taureaux noirs de Camargue, le café du matin ou celui qu’on partage entre amis, le chocolat de la gourmandise, sans oublier, a contrario, le noir du corbeau, l’ennemi des agriculteurs, qui détruit les cultures : « Le corbeau des villes vient détruire nos cultures dans la journée. On le combat donc. On a cette image noire qui existe pour nous et qui nous gêne ». Mais il y a aussi la suie des âtres, le noir des cheminées, tous les mauvais côtés de la couleur noire.
Par ailleurs, au plan social, il ne faut pas « tomber » dans le problème de la lutte des races. Pour notre interlocuteur, chacun a le droit de revendiquer sa couleur et d’en être fier, mais, pour parvenir à vivre ensemble correctement, il faut que chacun d’entre nous évite de « porter haut et fort une couleur plutôt qu’une autre ».
Comment faciliter la mise en place de ce vivre ensemble ? En favorisant les mélanges dès l’entrée à l’école pour que chaque futur citoyen ait moins de mal à accepter la culture de l’Autre et sa façon de vivre quand elle est différente de la sienne. Un itinéraire toujours difficile : « Malheureusement, en termes de respect de l’Autre et d’intégration on ne peut pas dire qu’on soit les champions du monde en France. On ne sait pas le faire ».
Ce sont pourtant les jeunes générations qui peuvent nous tirer vers le haut, même si « le noir reste partout un mur à franchir ». Le temps des années 60, lorsque l’on en restait encore et toujours à la « norme universelle franco-française » est bien révolu. Les mentalités évoluent, même si la peur « d’être dépassé » et de mal connaître l’Autre est encore bien présente dans la France d’aujourd’hui.
Une dernière question que se pose notre interlocuteur : est-ce bien le noir qui est au centre de ce vivre ensemble en construction ? Réponse : non. « C’est le mélange qui nous vient d’Afrique du Nord qui fait que la tendance, en France, vire au noir ». Qu’en est-il ? Nous sommes donc bien loin d’une simple question de couleur de peau et notre interlocuteur est l’un des rares à ne pas assimiler Maghrébins et Noirs et il a le courage de poser le vrai problème : « Il est plus facile aujourd’hui de vivre avec des gens de couleur de peau noire plutôt qu’avec ceux qui sont issus d’Afrique du Nord. Pourquoi ? On ne sait pas. C’est là qu’on a aujourd’hui le plus de difficultés au niveau de l’intégration. Les familles des harkis qui sont arrivées en France dans les années 60 se sont bien intégrées mais il est très loin d’en être de même pour les immigrés les plus récents issus du Maghreb. « Il y a la peur de la religion et si l’on veut faire la relation avec le noir, ce n’est pas la couleur noire qui pose problème, mais les barbes noires. C’est l’extrémisme ».
Psychologue
Couleur noire : celle de l’obscurité, du deuil, de la peur, mais aussi de la discrétion, voire de l’invisible. Pour beaucoup, le noir est également très souvent le signe d’un mauvais présage, voire d’une malédiction, par exemple celle du corbeau ou du chat noir qui portent malheur.
En se référant une nouvelle fois à l’histoire, notre interlocutrice lie aussi le noir à la colonisation, pour la France, à la ségrégation et à l’apartheid pour les États-Unis. On a tous des représentations différentes du noir, d’un peuple à un autre, d’une génération à une autre, mais aussi d’une culture à une autre et même d’une langue à une autre. Ce qu’il faut prendre en compte, c’est que le noir est présent partout, dans la nature comme dans tous les objets qui nous entourent, les meubles, les vêtements, les bâtiments. Et le noir reste toujours négativement connoté : on « broie du noir » et on craint toujours le « trou noir » sans parler du rejet du « travail au noir ». On associe toujours, dans un pays comme la France, la mort au noir, mais aussi au diable et à l’inconnu.
Les Français ne sont toujours pas prêts à mettre en place une vraie diversité des couleurs, une réelle multiculture pour faire émerger une vraie solidarité sociale et humaine. Le racisme existera toujours, en France comme aux États-Unis et c’est un peuple tout entier qui doit vouloir mettre en place ce vivre ensemble, mais nous en sommes tous encore très loin. En France, on ne fait jamais attention à l’Autre et de moins en moins au fur et à mesure du temps qui passe. Aujourd’hui, les gens ne partagent plus rien, surtout dans ce milieu urbain qui se développe de plus en plus. C’est ainsi que Paris, la capitale culturelle du monde entier, n’est qu’une ville où règne le communautarisme et où les contacts entre individus, quels qu’ils soient, sont de plus en plus difficiles.
Chef d’établissement pénitentiaire
Le multiculturalisme à la française n’est qu’un leurre démagogique, la France n’est pas une terre d’accueil même si l’on tient des discours politiques, voire démagogiques, à faire oublier et pardonner le lourd passé de la colonisation. Les Français ne savent pas accepter les différences et ne parviennent pas à vivre ensemble avec l’Autre. Les Français se sentent-ils bien dans leur identité ? La réponse est non. Pourquoi avoir honte de désigner un gâteau sous l’appellation de « Tête de Nègre » en allant jusqu’à faire changer son nom ? N’est-on plus libre de sa parole en France ? Dans ce pays, le métissage culturel n’existe pas. Nous vivons côte à côte mais pas ensemble. On ne s’intéresse jamais à l’Autre. « Nous devrions tous être pareils malgré nos différences. C’est nous qui aggravons les différences en rejetant l’Autre. C’est le vrai drame de la France d’aujourd’hui. C’est au collectif que revient la responsabilité de changer tout cela ».
Comme pour beaucoup de nos intervenants, la couleur noire est d’abord, pour notre interlocutrice, celle de l’élégance, mais aussi de la mort, du calme, de l’apaisement et du sommeil. Originaire du Nord, notre interlocutrice allie encore le noir aux mines de charbon et aux corons où vivaient ses grands-parents. Selon elle, le terme « noir » est aujourd’hui « utilisé » pour évoquer tout ce qui est transgressif dans l’actualité quotidienne.
Psychologue
Nous sommes tous marqués par notre rapport à la couleur noire : la nuit, l’obscurité, tout ce qu’on ne voit pas mais qu’on imagine, en général le pire. Le noir est d’abord une couleur subjective, celle des phobies de tout un chacun : crainte du noir, tristesse du noir, angoisse du noir mais ce peut être aussi le noir de la nuit qui « cache une chance ». Rien n’est vraiment figé parce que le noir est partout. « Quand on est face à la mort de quelqu’un, on ne peut pas dire que c’est un réconfort. Quand on est tranquille, bien dans sa peau, c’est un réconfort parce que c’est beau et que ça vit ».
Pour notre interlocutrice, interrogée par nos soins sur l’état du multiculturalisme dans la France d’aujourd’hui, le noir n’est pas au cœur du problème. Pour elle, le vivre ensemble est remis en question par l’instrumentalisation actuelle de la religion musulmane. En France, la question de l’accueil des Noirs n’est donc pas primordiale, c’est la question de nos rapports avec le Maghreb qui est la plus préoccupante.
Psychologue
Notre interlocutrice a, de la couleur noire, une vision subjective puisque, selon elle, chacun d’entre nous la vit à sa façon, comme un fantasme mais, aussi, comme une représentation psychique de la mort. Le noir fait partie de chaque individu et il a sa place dans les rapports entretenus avec les phobies que nous vivons au quotidien : la peur d’être vu par l’Autre sans le voir, la peur du noir et la peur de voir sans être vu.
Concernant l’avènement du vivre ensemble en France, face au multiculturalisme anglo-saxon, notre interlocutrice souligne une fois encore les « contradictions » franco-françaises : la rupture entre le « politiquement correct » et la réalité. Les Français n’aiment pas les Étrangers, c’est une évidence : « On dit qu’on accepte les Étrangers, on dit qu’on les aime alors que c’est faux. On se cache, on est gêné, on fait semblant, on veut les chasser. Le sourire de face, la grimace par-derrière, ce n’est pas honnête, ce n’est pas franc du collier ».
Le racisme, qui est de nature « anthropologique » ne disparaîtra donc jamais. Il fait partie de l’être humain et produit haine et xénophobie. C’est un combat perdu d’avance, pas un combat mais une réalité. Les hommes sont tous racistes et xénophobes. Et pourtant, n’aurions-nous pas tous « besoin du carrefour des cultures et des couleurs de peau pour pouvoir exister ? ».
C’est la dernière question que se pose notre interlocutrice, avouant qu’elle serait elle-même incapable de vivre dans une « ville homogène ». Le métissage, pour elle, c’est la parole, le comportement, la cuisine, les habits, la poésie (merci à Aimé Césaire). « Toute la beauté du monde se trouve dans le métissage et le croisement des races et des cultures ».
Maire
Le noir évoque d’abord une enfance vécue en Afrique, d’où l’aspect « ethnique » ressenti avant l’aspect « communicationnel ». C’est de cette expérience personnelle qu’est née chez lui une perception du noir, source d’apaisement et d’harmonie. Le noir transgressif ? Non. Le noir est la couleur du « classique » et donc de l’absence de risque. Le noir est une couleur apaisante, facile à « marier » avec d’autres couleurs et, par conséquent, une source d’harmonie. « Je pense que certains points peuvent faire consensus, comme l’obscurité et le fait que dans les pays occidentaux le noir puisse être associé au deuil. Ce qui me frappe c’est qu’on a eu une évolution stylistique (sic) ces dernières années, une évolution de mode qui a remis le noir au cœur de beaucoup de choses, et donc au-delà des réflexes, au-delà des assimilations stéréotypées que les uns et les autres peuvent faire vis-à-vis du noir, on assiste à une évolution dans les modes qui remet le noir au goût de tous. Le noir est très présent ».
L’homme n’est pas responsable de sa couleur de peau et, selon notre interlocuteur, il serait donc « ridicule » de chercher à la « revendiquer ». En revanche, il faut « assumer » sa couleur, compte tenu des différences qui peuvent exister, au plan physiologique, entre un Blanc, un Noir ou un Asiatique. Les « revendications » actuelles sont liées à l’histoire, aux passés douloureux, ceux de l’esclavage et de la colonisation, qui ont laissé des traces très profondes. Il y a donc un « devoir de mémoire » à entretenir mais pas une « revendication », quelle qu’elle soit, à nourrir. Les générations d’aujourd’hui ne peuvent plus « porter » les responsabilités des générations précédentes. Il faut donc refuser la « repentance permanente » qui n’est pas possible.
C’est en sa qualité de maire que notre interlocuteur répond à notre question relative à la comparaison entre la vision anglo-saxonne de la diversité, celle du multiculturalisme, et la vision française qui fait de l’universalisme son principe fondateur.
La réponse de l’intéressé est très claire. Oui à la diversité tant sociale, ethnique, culturelle, politique que religieuse, mais non aux « pratiques » qui gênent l’Autre et posent donc problème, comme celle du blocage des rues à l’occasion d’un mariage ou d’une prière ! On ne peut pas accepter de pratiques déviantes sous prétexte que ce sont les pratiques de l’Autre ».
Peut-on, aujourd’hui, parler de post-racialité ? Pour notre interlocuteur, la réponse est négative. On vit une période de repli sur soi qui accentue les différences voire les ruptures sociales et religieuses.
Faut-il, pour autant, être totalement pessimiste ? Non. Pour notre interlocuteur, il est des sociétés beaucoup plus « apaisées » que la société française d’aujourd’hui. Et, concernant le sujet abordé au cours de cet entretien, à savoir la place et le rôle de la couleur noire, il faut tout de même rappeler qu’en termes de flux migratoires, ce n’est pas le Noir qui est au centre de l’inquiétude française la plus actuelle.
Lui Enseignant et Elle Orthophoniste
Le noir de l’élégance, du deuil et de la tristesse est évoqué par nos deux intervenants fusionnels qui en viennent rapidement à une autre vision partagée de cette couleur, beaucoup moins stéréotypée. Pour eux, le noir a un côté métaphysique : être dans le noir, c’est se retrouver seul, sans lumière, face à soi-même. Le noir, c’est aussi la couleur de l’imaginaire, du symbolique, de l’idéologie : par exemple celle de l’anarchie, toujours associée au noir, peut-être pour mieux signifier la négation dans toute sa force. On pourrait aller jusqu’à affirmer que le noir est, pour certains, la couleur du nihilisme.
Pour ce qui est de la couleur de peau, on ne peut que regretter de constater qu’aujourd’hui les Noirs doivent « se penser », positivement ou négativement, par rapport à eux-mêmes. Nous sommes toujours là, une fois encore, dans la suite de ce passé colonial qui plombe l’histoire française. Se penser en tant qu’être humain à travers sa couleur de peau n’a ni sens, ni intérêt.
Que l’on analyse la situation dans les pays anglo-saxons ou en France, on fait le même constat, celui d’un communautarisme né des ghettos sociaux et culturels qui se sont développés dans tous ces pays. Se pose donc ici, là et ailleurs le problème de l’intégration impossible, à ce jour, de certaines identités, d’où l’émergence, à travers la montée politique des partis d’extrême droite, comme le FN en France, d’un vote raciste. Les citoyens n’osent pas avouer leur « peur de l’Autre » qui est à la source de leurs votes « racistes ». Mais on peut néanmoins, compte tenu de la réalité, se poser une dernière question : peut-on réellement parler de racisme dans un pays où le Noir est aujourd’hui beaucoup mieux perçu que le Maghrébin, compte tenu de l’atmosphère née des attentats de janvier et de novembre 2015 ? Racisme ou fébrilité ?
Psychologue
C’est, dans un premier temps, en tant que professionnelle que notre interlocutrice précise ce qu’évoque pour elle la couleur noire : les idées noires, le deuil, la mode la plus « chic », celle de Saint-Laurent, de Guerlain ou de Chanel, la création artistique, comme celle de Pierre Soulages pour qui le noir est lumière, mais c’est d’abord l’obscurité de ses patients qui retient surtout son attention. Le noir, c’est la dépression de la douleur mentale et l’enfermement moral et psychologique qu’elle provoque. En tant que professionnelle, notre interlocutrice se doit de « faire retrouver la lumière » à ses patients pour qu’ils puissent enfin se sentir mieux.
Noir, couleur sensible ? C’est au plan esthétique que se situe ici notre interlocutrice. Être dans le noir d’une œuvre d’art, comme celles de Pierre Soulages par exemple, c’est aller déjà vers la lumière parce que le noir est à la source de l’émotion née de la mélancolie et de la nostalgie. Le noir existera toujours mais il faut savoir le « tourner en positif ».
Au plan social et culturel, un Noir n’a pas à « affirmer » sa noirceur, pas plus qu’un Blanc ne doit affirmer sa « blancheur », si tant est que ce terme ait un sens pour désigner cette couleur de peau. Il faut accepter l’idée que l’histoire, c’est du passé, car chaque individu vit son époque et doit être assez lucide pour discerner ce qui pose problème. Comment se situer par rapport à l’Autre ? Comment résister quand on vit mal son identité ? Comment résoudre cette rupture avec soi-même et avec l’Autre ? Rupture d’autant plus profonde, et parfois difficile à vivre, que tous les êtres humains ne semblent pas aptes à se comprendre surtout lorsqu’il est, comme par hasard, question de la couleur noire. Pourquoi ? Parce que chacun d’entre nous a sa propre interprétation de la couleur noire, « couleur universelle aux multiples sens et divergences infinies ». Qui se cache et où ? Derrière le langage ? Les individus, que nous sommes tous ? Qui dit tout sur soi ? Savons-nous qui nous sommes ?
L’actualité « noire » dans laquelle nous vivons aujourd’hui naît essentiellement, pour notre interlocutrice, des « médias qui font tout pour noircir notre vie ».
Peut-on, aujourd’hui, parler de post-racialité ? La réponse de notre interlocutrice est sans ambages. Non. Le racisme empire et les Français sont de plus en plus racistes. La France est un pays qui, peu à peu, a « digéré » son multiculturalisme intérieur, avec toutes les conséquences encore bien vives que l’on vit aujourd’hui, mais qui se trouve désormais confronté à un « multiculturel extérieur » beaucoup plus complexe et plus difficile à assumer. Le combat des langues régionales, l’un des éléments discriminatoires de ce multiculturalisme intérieur malmené depuis la fin du XVIII ème siècle, n’est plus d’actualité, même s’il revient encore sur scène dans la France d’aujourd’hui, mais nous sommes confrontés à une autre réalité : celle de la mondialisation de la communication. Trop facile de tout ramener à la colonisation. Rien n’est tout blanc, rien n’est tout noir. « Ce qui est bizarre en France, c’est que même dans les endroits les plus franchouillards (sic), c’est-à-dire les moins exposés (sic) à l’Autre, qualifié d’envahisseur, les gens votent FN. Le noir est donc fantasmatique ».
C’est, encore une fois, la peur et l’ignorance, mais aussi le poids de l’imaginaire qui aggravent cette impuissance à accepter l’Autre en tant que tel, « refusé par les Français parce qu’ils ne savent pas qui c’est. Les gens sont noirs, ça veut tout dire ».
Journaliste
C’est bien le journaliste qui s’exprime en toute honnêteté lorsqu’il affirme que « nous vivons tous dans un monde médiatique qui a besoin de faire circuler des informations à tout va et qui cherche toujours des « scoops » pour provoquer réaction et sensation ».
Ce sont donc, d’abord, les médias qui « communiquent l’anxiogène » et attisent les tensions religieuses et raciales. C’est à cause des médias, qui alimentent cette angoisse sociale au jour le jour, qu’il est de plus en plus dur d’être Noir en France où un Noir ne trouve pas de travail du fait de sa couleur de peau. Il arrive même que dans certains quartiers, comme Barbès par exemple, où a longtemps vécu notre interlocuteur, Arabes et Africains ne se côtoient plus, ne se mélangent plus, même si c’est aussi dur pour un Arabe que pour un Noir de trouver du travail en laissant un CV à son « futur employeur » avec son nom et sa photographie d’identité. Pourtant, dans ces quartiers, personne ne parle de négritude. De toute façon, pour notre interlocuteur, les hommes ne sont jamais « noirs » mais « foncés de peau ». Pour lui, le noir de peau intégral n’existe pas d’où son refus de se poser la question, et encore plus de répondre à la nôtre, concernant le noir, le métissage et la diversité qui ne sont que des leurres. Ce qui le choque, c’est la « connotation négative » autour des mots « Noir » et « Nègre », qui règne en France dans tous les milieux. Comment peut-on parler d’un « Blanc » alors qu’on doit dire « Black » ? Pourquoi pas « White » pendant que nous y sommes ?
Notre interlocuteur ne croit pas aux « nouvelles constructions imaginaires » nées de l’élection, aux États-Unis, du Président Obama : « Obama n’est qu’une grosse blague. Son élection n’a rien fait. C’est comme les femmes, les mouvements féministes, le mariage pour tous. On fait rire le public. Obama, c’est à la mode, c’est la société facile ».
Vit-on aujourd’hui, en France, le métissage constaté à Barbès ? Réponse de notre interlocuteur : « Je pense que OUI, mais il est évident que NON ».
Psychologue
Notre interlocutrice ressent une impression toujours négative de la couleur noire, celle du deuil et, plus généralement, de l’obscurité très fortement connotée. Le néant, le vide. « Je ne veux rien en noir. Je n’aime pas les ciels sombres. J’ai peur du noir à cause des agressions que l’on subit dans le noir. Le noir, pour les enfants, c’est toujours le méchant ».
Au plan professionnel, une constatation très réaliste de notre interlocutrice : elle n’a jamais rencontré un seul collègue Noir, alors qu’elle vit dans une résidence de logements sociaux au sein de laquelle les Noirs sont très nombreux.
Qu’en est-il du multiculturalisme en France ? Les Français ne font pas le « moindre effort » pour aller vers l’Autre. Il y a même un « tabou » qui nous interdit le mot « Noir » auquel on préfère désormais celui de « Black » ou de « Renoi ».
« Je trouve que le terme « Black » est péjoratif et je ne l’aime pas ».
Aux États-Unis, l’élection du Président Obama n’a rien changé. Nous sommes dans l’hypocrisie. Obama n’a jamais représenté la « couleur noire ». Il n’est un symbole de rien et nous sommes même dans le « contre-sens ».
Et la France ? Ce pays n’est pas une terre de métissage culturel et s’il se passe quelque chose de positif dans ce domaine, c’est peut-être vis-à-vis des Noirs, mais plus du tout des Maghrébins qui sont de plus en plus rejetés, refusés. Il n’empêche que, malgré cette constatation née de sa propre expérience de vie dans plusieurs grandes villes françaises, notre interlocutrice ne croit pas au vivre ensemble à la française. Dans ce pays, « chacun vit seul dans son coin ».
Médecin
Même si le noir n’occupe aucune place dans sa sphère professionnelle, notre interlocutrice voit dans cette couleur une « obscurité à la lumière », telle que la peint Pierre Soulages. Le noir peut être source de « repos » qui conserve un aspect « magique » et « abstrait » très difficile à cerner même si, dans la vie quotidienne, le noir reste la couleur de l’élégance vestimentaire parce qu’il parvient à « se mélanger aux autres couleurs » avec des tonalités différentes en fonction de la lumière.
Ce mélange des couleurs est loin de se traduire par un mélange des cultures dans la France d’aujourd’hui, où l’on ne vit pas ensemble. En France, contrairement au « politiquement correct », chacun peut conserver sa propre culture en fonction de ses origines et on ne veut pas que les voisins s’en mêlent. Comme beaucoup d’autres intervenants, notre interlocutrice assimile Maghrébins et Noirs dans sa perception de l’Autre, un Autre qui est encore bien loin d’être intégré, non pour une question de couleur de peau, mais à cause des « mentalités et des religions » revendiquées, quelle que soit sa couleur de peau.
Notre interlocutrice refuse donc d’en rester à cette seule couleur de peau. Si la France a perdu sa « sérénité », c’est qu’elle ne la garantit plus. Plus personne, quelle que soit son origine, n’a la moindre chance de s’en sortir.
C’est toujours en se situant bien au-delà de la simple couleur de peau que notre interlocutrice a une vision très négative de la présidence d’un Noir aux États-Unis. Pour elle, c’est une duperie, Obama n’est pas noir mais clair obscur, métis, et il a dupé le monde. Il a la classe, l’humour et la répartie portés par un corps qui « se veut noir ». Obama « n’est pas un Noir. Il est visible et invisible. Il est l’opacité d’un peuple à lui tout seul ».
La vision du noir dans le monde, telle que l’exprime notre interlocutrice, n’échappe pas, par ailleurs, à une certaine stéréotypie : « Aller en Afrique, c’est tranquille, les Noirs sont sympas, ils sont chez eux, ils sont détendus, ils sont dans leurs langues et dans leurs cultures. Dans la Caraïbe, les Blancs se font insulter régulièrement ».
Une image de l’Afrique stéréotypée. Et la misère, la pauvreté, l’inégalité, la corruption ? Quant aux Noirs des Caraïbes, les réduire à des lanceurs d’insultes ? On se situe là dans l’obscurité la plus totale !
Décoratrice
Le noir est la couleur de la tranquillité, de l’apaisement, de la beauté, de l’élégance et aussi de la lumière : une vraie couleur qui n’est ni transgressive, ni dangereuse, contrairement au rouge qui, pour elle, évoque le danger, celui du sang et du feu.
Mais tout le monde n’a pas la même interprétation du noir. Certains « osent le noir » qui exprime aussi les différences de caractère et une certaine volonté de provocation que l’on ressent chez certains Noirs qui ont raison d’être « fiers de leur couleur de peau ». Pourquoi ?
Parce qu’il y a toujours des gens, en France, qui ont peur des Noirs vus comme des « bêtes sauvages » bruyantes et méchantes. Ces stéréotypes, encore bien vivants dans certains villages de France, poussent donc le Noir à revendiquer sa différence.
D’où une situation très difficile à vivre dans ce pays où la diversité, pourtant devenue réalité, est toujours mal ressentie par les « anciens colons » que seront toujours tous les Français d’aujourd’hui, contrairement aux Américains qui ont élu un Noir président.
Ce racisme existera toujours en France même si nous sommes tous en train de nous métisser, dans un premier temps au plan culturel, dans ce « pays des Droits de l’Homme ».
Psychologue
Au plan professionnel, en sa qualité de psychologue, notre interlocutrice ne peut associer le noir qu’au « morbide » et ne nous fournit aucun exemple « positif » de sa présence, même si, pour elle, au plan personnel cette fois-ci, le noir symbolise l’élégance, la « classe », la mode, le « design », la sobriété et la délicatesse.
Contrairement aux Anglo-Saxons, ouverts à l’Autre, les Français ne savent pas vivre le mélange des races et des cultures. Cette attitude de renfermement sur soi est aujourd’hui aggravée par la peur de l’Autre, celle des « terroristes djihadistes qui tuent au nom d’Allah et de Mahomet ».
« Les musulmans qui voilent leurs femmes avec ce voile noir, sombre, c’est la haine, l’esclavage, pas la liberté ».
Nous sommes donc bien loin de la post-racialité et cette atmosphère de terreur creuse la haine de l’Autre, que ce soit envers les Noirs ou les Arabes, victimes d’un « amalgame » raciste de plus en plus violent.
On ne vit pas ensemble aujourd’hui en France.
Psychologue
Le noir c’est, d’abord, la vie, la mort, les peurs, les angoisses, le négatif, les expressions sur le noir. En Chine, le blanc est la couleur du deuil, en Afrique aussi. Le noir met en valeur. C’est une question de contrastes et de contextes. Il est important dans les dessins, dans les BD, dans le graphisme et la calligraphie, dans les gravures. L’écriture occidentale est en noir et blanc. Notre civilisation est celle de l’écrit, donc du noir sur blanc. « Je suis sensible à beaucoup de couleurs. Les Vierges noires sont un mystère. Les photographies en noir et blanc sont belles, les films en noir et blanc aussi, ils sont à la mode. Je suis sensible aux portraits et aux tableaux peints depuis la fin du Moyen Âge. Tous les peintres ont peint en noir, de Georges de La Tour jusqu’aux plus contemporains. De Vinci, Vélasquez et Le Caravage sont les maîtres du noir en la matière. Le noir est lié à la peur et aux angoisses, aux pulsions de mort. C’est une couleur transgressive quand elle s’oppose aux autres couleurs, quand elle « symbolise » des actes marginaux qui échappent à la masse et aux conventions ».
Il n’existe pas de modèle culturel idéal. Les populations se croisent, se mélangent et créent du métissage. C’est imprévisible. Chacun a ses valeurs, chacun y tient et s’oppose à l’Autre pour lui « prouver » quelque chose. Que chacun garde ses valeurs et essaie de les partager, mais pas de changer de valeurs. Aucune valeur n’est supérieure à une autre, aucune culture n’est supérieure à autre, aucune langue, même pas l’anglais.
L’universalisme a fait des dégâts sur le débat de l’intégration, autant que le communautarisme. Il faut accepter l’Autre ou il faut trouver un autre système social. L’important est de vivre ensemble. On a tous des origines et des couleurs de peau, on a tous des religions et des cultures, on a tous des appartenances géopolitiques. Le vivre ensemble n’est pas partagé.
Le noir s’impose dans la mode, Guerlain, Chanel, Dior, Jean-Paul Gautier, Yves Saint-Laurent, Armani. Il est dans l’espace, la nuit, l’hiver, dans la technologie, dans la décoration, dans les meubles, les vêtements de fêtes, les soirées « classes », le chic, l’élégance, le smoking, il est dans les voitures, etc.
Mais nous sommes bien dans un marasme économique épouvantable, dans une crise des valeurs, religieuses, surtout en France, mais aussi politiques, morales, éthiques, comme le prouvent les jeunes qui vont faire le djihad et qui finissent par tuer au nom de Mahomet. Nous sommes tous concernés. Notre actualité est noire et inquiétante. Malheureusement, on entend des propos racistes et l’on assiste à des actes racistes tous les jours. Le racisme est-il ancré dans l’homme ? « Petit Obama » (sic) ne changera rien à lui seul. Mandela n’a pas réussi lui-même à éradiquer ce fléau universel qu’est le racisme.
La France est devenue un pays de métissage, un pays de diversité, un pays où coexistent les différences culturelles, les différences de couleur de peau, les différences communautaires. Mais ce ne sont pas les Noirs qui sont au centre de ce métissage et de cette diversité. Le problème, en France, ce sont les Maghrébins. La diversité est large mais les Arabes ne veulent pas s’intégrer. L’immigration c’est l’Europe et le Maghreb principalement, en masse. Après, ce sont les Chinois, les Pakistanais, les Comoriens. Les Noirs sont les premiers arrivés dans les associations antiracistes dans les années 1960. Les Noirs ne nous posent aucun problème. « Ils sont sympas les Noirs ». Les Arabes, c’est autre chose.
Il n’y a pas de vivre ensemble en France. On se croise, on se fréquente parce qu’on est obligé. On vit les uns à côté des autres, en fonction des quartiers. Les communautés et les politiques ont besoin de trouver des coupables, des boucs émissaires pour pouvoir les accuser. Les associations travaillent au vivre ensemble, à travers les activités sportives et les groupes amicaux. Il faudrait aborder le sujet des écoles publiques et des écoles privées.
Employé des Pompes funèbres
Notre interlocuteur organise obsèques et cérémonies. On a connu le temps de la pierre de Volvic qui était une pierre noire que les gens avaient l’habitude d’utiliser pour les tombes de leurs proches. Aujourd’hui sont arrivées sur le marché des pierres de couleur qui représentent une part importante du choix des gens même si le noir reste prisé et s’il a toujours une valeur esthétique et symbolique très forte auprès des « clients ». C’est la représentation du deuil. Le noir équilibre les couleurs sur le granite. Il fait « ressortir » un décor. On part de « l’extrême » qu’est le noir et on avance dans les couleurs. On n’aurait pas imaginé, il y a trente ans, porter, comme on le constate aujourd’hui, du rouge pour des funérailles.
On associe trop souvent le noir à la tristesse et au malheur. On a « revêtu » le noir d’une valeur complètement fausse. Peu de gens voient le noir en gai mais les gothiques s’habillent en noir. Ils provoquent avec le noir. Le noir est aussi utilisé au cinéma pour provoquer. C’est dans l’air du temps sur la terre entière, le noir fait « bouger les choses ». Il est facile à utiliser. C’est une couleur infinie et un sujet difficile à cerner. Le noir est sans limites. Il nourrit les rêves. Le noir, c’est l’imagination. Certains ne voient ni le noir, ni le blanc, mais seulement les couleurs vives. En réalité, ce sont les contrastes qui s’imposent à l’Homme et l’absence des contrastes, ce serait la tristesse parce qu’on n’aurait à découvrir que des couleurs sombres qui nous empêcheraient de voir les autres couleurs.
Le noir en tant que couleur de peau est important. Toutes les couleurs de peau sont importantes. Elles ont toutes quelque chose à dire. Il faut être fier de sa couleur de peau et de son identité, de son histoire, de son passé, de ses valeurs. Le noir est toujours un symbole pour une langue et une culture données. Mais il existe tant, sur terre, de langues, de sociétés, de cultures et de civilisations différentes. « Lorsque je voyage, je ne demande jamais aux « autochtones » ce qu’ils pensent du noir. Je n’en finirais pas sinon. Il y a beaucoup de rencontres nocturnes. Que font les gens dans le noir ? J’aime le nocturne, je cherche l’apaisement, je cherche « la zen attitude » (sic), j’aime les lumières tamisées. J’aime la pénombre, l’ombre, elles libèrent l’esprit. Il y en a qui travaillent la nuit parce qu’ils aiment ça ».
Chacun d’entre nous a ses idées du noir. Le noir c’est le deuil. Les employés des Pompes funèbres sont habillés en sombre. Les gens ont besoin de voir les salariés des Pompes funèbres dans des tenues sobres. C’est approprié. Un prêtre ne peut pas faire ce qu’il veut non plus. Il doit avoir une tenue sombre. Les discours en tous genres sur le noir, quels qu’ils soient, ne parlent pas tous du noir de la même façon. Les gens innovent les couleurs selon les circonstances. Ils portent du noir et travaillent cette couleur.
Les gens évoluent tous différemment à propos de leur perception du noir. Selon leurs cultures, leurs habitudes, leur entourage, leurs idéologies, leurs vies, les changements qu’ils subissent, etc. On s’influence tous. On est très manipulé par les médias. Les médias font ce qu’ils veulent des gens. Ils ont le micro. Ils peuvent vous faire croire qu’il fait beau même s’il fait gris. Le Français est un immigré, il vient d’ailleurs, c’est comme les Américains. Le Français n’est pas raciste en soi. Il a des gênes tellement mélangées. Si chacun constitue son arbre généalogique, chacun change de culture rapidement. Nous sommes tous mélangés. Le Noir n’est au centre de rien. « Je suis de la génération de Harlem Désir, « Touche pas à mon pote » qui a rendu les gens moins racistes ».
Il faut laisser le temps au temps.
Psychologue
La couleur noire me fait penser au deuil, à la nuit, à l’enfermement, à l’aveuglement, à la peur de l’Autre, à l’étouffement, au froid et à l’emprisonnement. Pour moi, c’est l’obscurité et l’inquiétude qu’elle génère. Le noir empêche de voir. Je n’aime pas marcher la nuit dans la rue parce que je ne vois pas, je n’aime pas conduire la nuit non plus. C’est l’opacité de la nature, des rues. Je ne vois pas clair. Je n’aime pas avancer dans le noir.
Le noir est aussi une couleur neutre. C’est peut-être contradictoire avec ce que j’ai dit avant mais c’est ainsi. Je pense aux vêtements noirs qui ne représentent pas forcément le deuil pour moi mais qui représentent la banalité, la discrétion, la sobriété. Tout le monde s’habille en noir. S’habiller en noir efface les différences. Je n’aime pas la nuit, ni les lieux sombres. Les objets noirs ne me dérangent pas : sculptures, livres, objets, peintures, albums, objets de tous ordres.
Dire que le noir est une couleur transgressive me fait penser au nazisme, à la croix gammée, aux uniformes des nazis, aux bottes noires, aux camps de concentration et d’extermination, à l’idéologie nazie, aux horreurs de l’époque la plus noire et la plus destructrice de l’histoire des hommes.
Le noir, couleur de peau ? On n’a jamais raison d’être fier de sa couleur de peau. On n’y peut rien. On ne l’a pas travaillée, c’est une réalité imposée. C’est sans importance. Le ressenti de la couleur noire est une réaction face au passé colonial mais on n’y peut rien. Les hommes écrivent l’histoire en noir et blanc et aussi en Noir et Blanc. Les cultures des uns ne sont pas les cultures des autres. On ne pense pas tous pareil. On vit tous dans des systèmes idéologiques qui peuvent, ou non, cohabiter. Il y a le racisme classique anti-Noir et les gens qui aiment les Noirs, c’est-à-dire ce que j’appelle le « racisme inversé ». De l’Afrique à la Caraïbe et aux États-Unis on a vécu la traite négrière qui ne « dérangeait » pas les Blancs, et le commerce triangulaire. Aux États-Unis, les Noirs n’ont pas fini d’avoir des problèmes malgré l’élection du Président Obama.
Le thème de la couleur noire est source de malentendus et d’incompréhension. On ne se comprend jamais bien. Qui comprend tout ? « Je vous donne un exemple, je travaille dans un service de soins palliatifs où le chef de service est Noir. Quand il apporte du chocolat et qu’une étudiante lui dit : « Je n’aime pas les Noirs » en rejetant le paquet de chocolat, ce qui fait éclater de rire tout le monde et voilà ce qui nourrit des quiproquos pendant des jours.

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