Les oubliés du XIXe siècle (Tome 2)
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Français

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Les oubliés du XIXe siècle (Tome 2) , livre ebook

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Description

Ils sont tous, dans leur pays la France, hommes et femmes d'une sorte de "deuxième cercle". Ils se sont taillés une place plus ou moins éblouissante dans ce bouillonnant XIXe siècle. C'est ce tourbillon effréné d'une époque parfois oubliée que souhaitent réveiller ces deux tomes consacrés souvent à des méconnus ressuscités. Pour le présent volume : Louis Figuier, Louise Jaÿ, Adélaïde Lenormand, Jules Marmottan, Valérie Masuyer, Henri de Rochefort, Paulin Talabot, François Willème et Eugène Woillez.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mai 2014
Nombre de lectures 7
EAN13 9782336698144
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Titre
Du même auteur :
Les Animaux, techniciens de l’impossible (Nathan, 1969)
L’Homme qui croit au soleil (Cerf, 1979)
Thomé de Gamond (L’Harmattan, 2001)
La Tribu Rachel (L’Harmattan, 2004)
Nous, les hommes du tunnel (Europe Nord Médias, 2005)
Norbert Segard (Europe Nord Médias, 2006)
Marius Michel Pacha, le bâtisseur (L’Harmattan, 2006)
Eugène Woillez, le véritable inventeur du poumon d’acier (L’Harmattan, 2008)
Clément Privé, journaliste et poète (L’Harmattan, 2009)
Copyright

© L’HARMATTAN, 2014
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
EAN Epub : 978-2-336-69814-4
Table des chapitres du tome 2 Couverture 4e de couverture Titre Du même auteur Copyright Table des chapitres du tome 2 Une étincelante galerie d’ombres... CHAPITRE 11 - Louis Guillaume FIGUIER CHAPITRE 12 - Louise JAŸ CHAPITRE 13 - Adélaïde LENORMAND CHAPITRE 14 - Jules MARMOTTAN CHAPITRE 15 - Valérie MASUYER CHAPITRE 16 - Henri de ROCHEFORT CHAPITRE 17 - Paulin TALABOT CHAPITRE 18 - François WILLEME CHAPITRE 19 - Eugène WOILLEZ Remerciements Bibliographie Adresse
Une étincelante galerie d’ombres...
Industriels, inventeurs, artistes, chercheurs... : sans doute sont-ils plus nombreux encore, ces « explorateurs d’idée », à être restés en panne sur les chemins de la mémoire. Mais cette plongée vers les méconnus du XIX e siècle que nous avons entamée, dans un premier tome, avec un voyage parmi les voyageurs qui ont ouvert une bonne part d’un nouveau monde ne pouvait pas les négliger.

Ces hommes, ces femmes ont exercé, comme nous le disions, leurs talents et parfois leur génie dans des domaines bien différents. Eux aussi, ils ont approché les « Grands », les têtes d’affiche, en restant dans le second cercle de l’Histoire, « là où se susurrent en secret les conseils et les bonnes idées, là aussi où se trament tous les complots et les calomnies... »

Pour en sortir quelques-uns de l’oubli, nous avons dû faire des choix non seulement entre les hommes et les femmes concernés mais aussi entre les domaines où ils ont poussé leurs activités. Ici aussi nous avons été contraints d’en délaisser quelques-uns pour préserver la diversité des univers qui méritaient d’être évoqués. L’abbé Moigno, un autre grand vulgarisateur, à côté de Louis Figuier, que nous avons retenu ; Jouffroy d’Abbans qui a apporté la vapeur sur les bateaux ; tel ou tel autre saint-simonien – ils sont nombreux –, qui a contribué à développer tel secteur industriel ou technique ; tel artiste qui s’est inscrit dans les grands mouvements de renouveau qui ont été la marque de ce temps...

Vous trouverez, à la page suivante (et par ordre alphabétique pour n’en vexer aucun), celles et ceux dont vous pourrez approcher et pour beaucoup découvrir dans leur spécialité et souvent leur originalité.

Et, bien sûr, s’il vous reste un regret de laisser de côté quelques-uns de ces personnages enivrés, eux, par les découvertes de nouveaux mondes, comme il en était beaucoup au XI e, n’oubliez pas que dix « Explorateurs de la planète » sont à votre discrétion dans notre premier tome :

Albert Kahn, banquier, créateur des Archives de la planète ; Eugène Lefébure, égyptologue ; Gaspard Malo, créateur dans les dunes du Nord d’une ville à son nom ; Mayréna, aventurier en Annam, roi autoproclamé des Sédangs ; Henri Mouhot, explorateur qui révèle les temples d’Angkor ; Michel Pacha, créateur de 200 phares autour de la Méditerranée et de la ville des Tamaris ; Rachel, tragédienne, qui montera des tournées en Russie et aux États-Unis ; Savorgnan de Brazza, qui ouvre le Congo à la France ; Aimé Thomé de Gamond, pionnier du tunnel sous la Manche ; Suzanne Voilquin, saint-simonienne passionnée de féminisme...

LOUIS FIGUIER
EN QUELQUES DATES

1819 : Guillaume Louis Figuier naît à Montpellier le 15 février.
1827 : Louise Juliette Bouscaren, future M me Figuier, naît à Montpellier.
1846 : Louis Figuier professeur à l’école de médecine de Montpellier.
1847 : Publications des premiers mémoires (jusqu’en 1854) dans les Annales de la science et le Journal de pharmacie .
1848 : Mariage de Louis Figuier et de Juliette Bouscaren.
1850 : Naissance de Georges Figuier (fils de Louis). Docteur ès sciences physiques (faculté de Toulouse).
1851 : Publication d’ Exposition et histoire des principales découvertes scientifiques .
1853 : Échec à l’agrégation de médecine à Paris. Reçu agrégé à l’École supérieure de pharmacie.
1854 : Publication d’ Exposition et histoire des principales découvertes scientifiques (jusqu’en 1857 – 4 tomes). Échec dans la querelle anti-Claude Bernard.
1856 : Première publication (qui sera annuelle) d’ Année scientifique et industrielle .
1861 : Premier des 10 volumes des Tableaux de la nature .
1866 : Vies des savants illustres (jusqu’en 1869 – 5 tomes).
1867 : Mort de son fils Georges (17 ans). Les Merveilles de la science (jusque 1870 – 4 tomes).
1871 : Parution du Lendemain de la mort (complété en 1892 par les Bonheurs d’outre-tombe ).
1873 : Les Merveilles de l’industrie (jusque 1877 – 4 tomes).
1877 : Première pièce de Figuier : Les Six Parties du monde.
1882 : Plusieurs ouvrages spécialisés.
1883 : Les Nouvelles Conquêtes de la science (4 tomes).
1889 : Supplément aux merveilles de la science (2 tomes). Parution du recueil La Science au théâtre.
1894 : Louis Figuier meurt à Paris.
CHAPITRE 11
Tout ce que le XIX e siècle a inventé,
Louis Guillaume FIGUIER
l’a révélé au monde
A t-il rêvé d’une blouse blanche et d’une officine de pharmacie où des milliers de bocaux et de fioles garniraient ses étagères ? Tout, dans l’environnement du jeune Louis, s’inscrivait dans ce type de décor : son père Jean, tout comme son oncle Pierre, ou encore son neveu Jean-Pierre Albin, tous il les connaissait ou les avait connus fiers d’être de brillants apothicaires, révérés dans leur ville – la renommée Montpellier. Et quand la famille recevait chez elle amis et connaissances, la médecine, les médications, les menaces de maladies ou d’épidémie étaient toujours au menu des conversations...

A l’évidence, Louis Figuier a du penser qu’il n’échappe rait pas à son destin, et il ne s’est sans doute pas étonné de se retrouver bien vite sur les bancs de la faculté de médecine où d’ailleurs allait officier brillamment son propre neveu, professeur de chimie à l’école de pharmacie.
Une hésitation entre pharmacie et médecine puis une querelle de chercheurs...
Et, de fait, tout, dans un premier temps, commence bien. Les études menées à Montpellier lui permettent de recevoir, dès 1841, son premier grade de docteur en médecine : il n’a pas encore 22 ans.
Il souhaite continuer ses études de chimie, tant pour la médecine que pour la pharmacie, mais cette fois, il part pour Paris où il va retrouver un autre Montpelliérain, sans doute connu de la famille, le Pr Antoine Balard, qui s’est vu attribuer en 1840 un poste de professeur adjoint au laboratoire de la Sorbonne (avant d’être nommé à l’Académie des sciences en 1844, puis titulaire d’une des deux chaires de chimie en 1847).
Figuier tente d’aller plus avant dans la carrière médicale : il voudrait obtenir son agrégation. Mais, en 1844, le concours qu’il présente n’est pas satisfaisant : il échoue. Il devient néanmoins chargé de cours à l’école de pharmacie de Montpellier. Il poursuit un temps ses études et obtient le titre de docteur en sciences physiques à la faculté de Toulouse, puis tente de présenter à nouveau le concours de l’agrégation en 1853, hélas pour lui, avec le même résultat un peu frustrant. Par contre, il décroche l’agrégation de l’École supérieure de pharmacie, où il devient professeur.

C’est à cette période particulière de sa vie que Louis Figuier commence à prendre goût à l’écriture. Ses premiers mémoires, d’ordre médical, sont publiés dans les Annales de la science et dans le Journal de la pharmacie . Ce ne sont certes pas des feuilles à grand tirage, mais sans doute procurent-elles à leur signataire un plaisir nouveau qui va le séduire.
Est-ce aussi ce plaisir d’écrire – et d’entrer, si discrètement que ce soit, dans ce monde de la presse – qui commence à le distraire de son attirance première pour les études médicales ?
Il en est là de sa carrière quand, par le biais de quelques amis qui apprécient et son aisance d’écriture et le fait qu’il soit maintenant agrégé, il est contacté pour assurer des chroniques spécialisées dans un journal qui compte sur la place, La Presse . C’est pour lui une opportunité intéressante dans la mesure où cette nouvelle position ne l’oblige en rien à couper les ponts avec le monde hospitalier, au contraire.
C’est une situation qu’il apprécie doublement car il s’est alors mis en tête de figurer dans une de ces querelles médicales qui opposent volontiers des spécialistes entre eux et qui assoient assurément, en cas de succès, la notoriété du vainqueur. Les travaux qu’il est occupé à mener sur « la fonction glycogénique du foie » le conduisent à s’opposer à un « confrère » qui commence déjà à être connu, qui travaille dans le même domaine et qui est en train d’acquérir une vraie célébrité, un certain... Claude Bernard.
Ce médecin un peu plus âgé que lui – il est né en 1813 –, Louis Figuier a tendance à le considérer alors comme au moins aussi débutant que lui. Né dans le petit village de Saint-Julien en Beaujolais dans une famille de vignerons, il a fallu que le curé du village et des prêtres d’un collège de Villefranche-sur-Saône lui enseignent un minimum de latin pour qu’il puisse prétendre acquérir quelques humanités. Il a échoué au baccalauréat et, à 19 ans, il est devenu, pour vivre et continuer quelques études, préparateur chez un pharmacien de Lyon. Cela lui a donné le goût des études en la matière. Curieusement il a eu des velléités d’écrire des pièces de théâtre (un chemin délicat sur lequel le suivra, quelques années plus tard... Louis Figuier !). Finalement, Claude Bernard choisit la médecine. Il entre lui aussi de manière chaotique dans la carrière, exactement comme Figuier, c’est-à-dire en obtenant un diplôme en 1843 mais en échouant l’année suivante à l’agrégation.
Cela explique sans doute que Louis Figuier se sente en situation de mettre en avant les résultats de ses propres recherches, qui ne correspondent pas à ceux de Claude Bernard. La querelle dure quelques années jusqu’à ce que Louis Figuier, en définitive, s’avoue vaincu et soit conduit à s’incliner devant la position de Claude Bernard, que reconnaît alors la quasi-totalité de ses confrères. Claude Bernard s’installe comme physiologiste dans le grand monde des médecins. Il entamera une longue marche vers le succès, deviendra professeur au Collège de France, à la Sorbonne, et enfin au Muséum d’histoire naturelle. Son grand ami Balzac admirait ses travaux et les suivait avec attention, travaux qui seront récompensés à l’Académie des sciences en 1854, et à l’Académie de médecine en 1861, avant, honneur suprême, que leur auteur soit élu à l’Académie française en 1868. À sa mort en 1878, il aura droit aux obsèques nationales.
Pour Louis Figuier, cette espèce d’échec officiel que vient de connaître la thèse qu’il défendait a une conséquence plus douloureuse. Il estime même que cela le discrédite personnellement et décide d’abandonner ses études scientifiques.
La science a créé autour de nous un monde de merveilles
En même temps, d’ailleurs, il voit là, disons, un excellent alibi pour s’adonner sans remords à ce qui est en train de devenir pour lui l’ébauche d’une nouvelle destinée, comme la découverte d’une vocation : il a pris plaisir à développer des thèses scientifiques pour les concours qu’il a passés, il s’est pris au jeu pour les reprendre et les « populariser » (un secrétariat de rédaction, diraient les journalistes, une technique dans laquelle il deviendra maître...), il est prêt à y consacrer sa vie. Peu à peu, il élargit sa forme d’écriture. Il devient rédacteur dans le journal d’Émile de Girardin, La Presse , dont il sera plus tard le rédacteur en chef, chargé des rubriques scientifiques. Bientôt, il se lance dans la réalisation de véritables livres qui atteindront rapidement des sommets de diffusion dans ce domaine nouveau où il excelle : la vulgarisation scientifique. Il a d’ailleurs en même temps le sens de la promotion et s’astreindra pour la plupart de ses collections à les publier... en fin d’année pour qu’elles deviennent des livres d’étrennes !
Peut-être aussi son mariage en 1848 avec Juliette Bouscaren a-t-il accentué la démarche. Née elle aussi à Montpellier (en 1819), Juliette Bouscaren publiera – certes après son mariage, entre 1859 et 1862, mais cela prouve du moins son attrait pour l’écriture – quelque onze pièces et huit romans que l’on disait déjà « de chemins de fer » (ce qui semble devoir être à l’époque une maison d’édition). Elle s’y applique à peindre des personnages de son temps et de son terroir, le Languedoc. Ses Souvenirs du Bas-Languedoc et ses Nouvelles languedociennes affichent clairement la couleur, mais les Sœurs de lait, Le Gardian de la Camargue, La Prédicante des Cévennes et plusieurs autres demeurent dans le même esprit. Par contre, après 1869, et sans doute sous l’influence de son mari, elle s’adonne à des sujets plus biographiques, évoquant souvent les milieux scientifiques. (Elle sera également l’illustratrice de son mari pour nombre d’ouvrages, notamment ceux qui touchent à la nature.)
Louis Figuier, dès les premières prises de conscience de ce qui va être sa véritable vocation, voit clairement ce qu’il entend faire. Dans la préface à ce qui sera son premier ouvrage important ( Exposition et histoire des principales inventions modernes : 1851, trois volumes pour commencer...), il met en avant son souci premier : « instruire les masses » . Les introductions, préfaces, présentations, introductions qui ouvriront le plus souvent ses recueils énoncent le même souhait : la volonté d’« établir le tableau à peu près complet des merveilles de la science contemporaine afin de répandre dans les masses désireuses de s’instruire les salutaires leçons de la science et de la vérité. La science est entrée de nos jours dans toutes les habitudes de vie comme dans les procédés des industries et des arts [...] . C’est pour répondre à ce besoin universel que nous avons écrit la série de notices scientifiques que l’on va lire et qui sont consacrées à l’histoire des grandes inventions de la science contemporaine » , indique-t-il dans l’entrée en matière du recueil des Merveilles de la science .
Tantôt il parlera de « vulgarisation scientifique » ou de « science populaire » , mais il se montrera sa vie durant attentif à son souci permanent de se consacrer aux progrès qui sont en train de bouleverser le monde, en voulant systématiquement présenter ces découvertes en en retraçant les origines et leurs différents aléas au fil de l’histoire.
Ce souci d’une observation scientifiquement et historiquement multidisciplinaire fonde l’intérêt de ce que l’on doit bien appeler « son œuvre ». Il fait de cet homme un cas assez unique dans l’histoire, même si, comme le rappelle l’historienne Fabienne Cardot, d’autres comme les encyclopédistes, Voltaire, Diderot, Fontenelle, ont montré le chemin. « Figuier , précise-t-elle, est l’initiateur des vulgarisateurs de la seconde moitié du XIX e siècle. Il est le meilleur représentant de cette vague – on pourrait dire de cette vogue – qui débute sous le Second Empire et durera jusqu’après 1900 » . Elle ajoute (et c’est un regard qu’il convient d’avoir en tête en découvrant les ouvrages de Figuier) : « Cette littérature a été peu étudiée, qu’il s’agisse des ouvrages ou des revues. Elle apparaît comme une des manifestations de l’atmosphère de foi dans le progrès qui caractérise les années 1860-1890. Figuier se révèle en ce sens homme de son temps et reflète un optimisme que son prosélytisme accentue encore. Partout il proclame les vertus de la science, qui encourage l’industrie, assure la prospérité nationale et améliore les conditions de vie de l’homme : le maître mot, le leitmotiv de son œuvre est bien significatif de cette attitude mentale : les merveilles. Les Merveilles de la science et Les Merveilles de l’industrie demeurent les deux ouvrages les plus connus d’une œuvre qui compte plus de soixante titres. Dès qu’il parle de science, Figuier fait appel au vocabulaire du merveilleux. Il se situe toujours dans le registre de l’exclamation et de l’emphase, d’autant plus qu’il a l’impression de vivre un tournant dans l’histoire de l’humanité, celui où la science pénètre l’ensemble des activités humaines » .
« Personne , écrira Figuier en ouvrant la première préface de ce qui sera sa série annuelle d’ Année scientifique et industrielle en 1856, personne n’est le maître désormais de rester étranger ou indifférent à la connaissance des éléments généraux des sciences parce que chacun participe aux avantages qui en résultent, parce que chacun est appelé continuellement à tirer parti de leurs applications. »

Il est révélateur que le coup d’envoi donné à ses publications en 1851 avec les trois tomes d’ Exposition et histoire des principales découvertes scientifiques modernes se trouve suivi quelques années après par un tome IV qui enchaîne avec les précédents : passionné par les recherches qu’il mène de façon continue, il est conduit naturellement à compléter ses écrits. Et, en 1861, il inclut les inventions dans son domaine de vulgarisation, ce qui lui permet de se montrer à l’écoute des avancées que le siècle engrange dans toutes sortes de directions. Ainsi naît Les Grandes Inventions , un recueil qui conduit d’ailleurs cet auteur toujours affamé à une idée nouvelle : se sentant peut-être un peu limité, dans un ouvrage général, pour exposer le détail de chaque phénomène évoqué, il se tourne vers ce que l’on pourrait appeler des « numéros spéciaux ». Paraissent ainsi des livres spécialisés qui développent certaines des découvertes qui font la une de l’actualité : La Photographie , pour le salon de 1859, Les Eaux de Paris , puis, un peu plus tard, Les Aérostats et L’Art de l’éclairage , sur lequel il s’attarde avec passion, Le Raffinage du sucre, Le Téléphone, Les Chemins de fer métropolitains ...
Un bouleversement pratique et des savants pour le conduire
Les différents écrits de Figuier sur l’électricité – et l’éclairage électrique notamment – constituent sans doute, à travers les dizaines de supports qui les ont diffusés, le plus riche et le plus complet des « reportages » sur le sujet.
La fée électricité est évidemment la nouveauté qui révolutionne le plus profondément la vie de chacun. Louis Figuier en scrute techniquement tous les dessous techniques. Tout est décrit, analysé, évalué : les lampes ici, là les conducteurs, ailleurs les transformateurs, ou les piles, avec un luxe de précision qui émerveille aujourd’hui encore les techniciens. Les plus grands ingénieurs défilent : Gramme, Jablochkov, Denayrouse, Dixon Gibbs, Léon Gaulard...
Mais le plus étonnant est la manière dont il suit l’implantation dans tous les domaines de cette nouvelle énergie à travers ses utilisations concrètes. Il y revient des dizaines de fois, tant dans ses livres sur les Merveilles de la science que dans la série des ouvrages annuels (les Années scientifiques ). Pour décrire en particulier le développement de l’éclairage électrique (même si, parfois, il doute encore de qui remportera la palme, du gaz ou de l’électricité), il a l’art d’adhérer au progrès avec un rare enthousiasme, voire avec une certaine poésie : « Je m’arrêtai ébloui par une clarté subite. Rien ne peut rendre le magique effet de cette région illuminée d’une clarté sidérale [...]. Réfléchie sur les murs des maisons situées au bord de l’eau, la lueur électrique rayonnait dans l’air en mille sens opposés et formait un voile éthéré et radieux qui emplissait l’espace de son auréole d’argent » .
Il guette avec vigilance les utilisations nouvelles qui apparaissent partout. Il est là pour la première utilisation de l’électricité à l’Assemblée nationale, tout en soulignant qu’elle est ici mobilisée pour « allumer en moins d’une minute les trois cent cinquante-deux becs de gaz de la salle » . Il est là pour l’illumination de « la magnifique nef du palais de l’Industrie au mois de mai 1877 [...] . Ces expériences ont été effectuées devant un grand nombre de personnes. La salle est immense comme on le sait. Sa forme est rectangulaire, elle a 200 mètres de long sur 60 mètres de large avec une hauteur de 35 mètres. Deux foyers chacun de six lampes électriques étaient disposés à 30 mètres de haut. L’intensité lumineuse était à peu près celle que fourniraient six mille becs de gaz. » Et il constate : « On lisait très facilement des caractères assez fins dans toutes les parties du vaste local » .
Il note que la Compagnie des chemins de fer éclaire maintenant sa gare avec quatre lampes électriques et que la compagnie Paris-Lyon-Méditerranée va adopter également la lumière électrique pour l’éclairage de la gare de Pari s. Il précise même que l’éclairage des locomotives peut être très sérieusement envisagé grâce « à un système qui consiste à placer à l’avant de la locomotive une lampe électrique contenue dans une lanterne dont les verres peuvent être changés en agissant sur un levier. Grâce à cette disposition, on peut éclairer la voie et ses environs dans toutes les directions » .
Et il n’oublie pas les utilisations les plus lointaines et les plus inattendues. « Dans les relations de l’inauguration du canal de Suez , regrette-t-il, on n’a pas fait remarquer une innovation très importante : l’éclairage des côtes sur le parcours du canal maritime. Les phares placés à l’entrée de la Méditerranée et de la mer Rouge ainsi que sur le canal à l’intérieur de l’isthme sont illuminés à la lumière électrique et non par des lampes à huile ».

Ce foisonnement d’inventions et de constructions dans toutes les disciplines et sur tous les continents lui impose de prendre en compte non seulement les idées qui fleurissent partout, mais aussi et peut-être surtout les hommes qui les ont portées. Considérant qu’il a peut-être eu tendance à parler plus des événements scientifiques que des chercheurs qui les ont menés à leur terme, il corrige le tir à partir de 1866 en publiant coup sur coup cette année-là deux ouvrages sur les Vies des savants illustres (tomes I et II). À son habitude, il se retrouve emporté par son sujet. L’année suivante, il donne un nouvel élan à ce cycle de biographies avec un tome III (1867), puis un tome IV (1870)...
Et puis, qui ignore que ces recherches et découvertes scientifiques débouchent directement sur un développement technique, voire industriel ? C’est un enchaînement logique : après les savants, viennent les ingénieurs et les techniciens qui traduisent en pratique les théories des chercheurs. Alors tout normalement Figuier nous emmène à la découverte des Merveilles de l’industrie et consacre de 1873 à 1877 quatre nouveaux ouvrages à cette approche concrète des bénéfices de la science !
Et là ne se limitera pas l’infini tour d’horizon dans lequel le vulgarisateur s’est lancé. La science ne cesse d’avancer, et Figuier est un tenace qui ne veut pas se laisser distancer par la course en avant des progrès scientifiques. Voilà qu’apparaît en 1883 le premier tome de quatre Nouvelles Conquêtes de la science (les trois derniers en 1884 et 1885), lesquels seront à leur tour prolongés par deux nouveaux livres en 1889 et 1890 sobrement titrés Supplément aux Merveilles de la science , tomes I et II... !
On nous pardonnera cette longue énumération du corpus des œuvres de Louis Figuier : c’est une façon peut-être un peu rude de tenter de faire le tour d’une profusion d’ouvrages, qui aujourd’hui encore constituent une véritable somme des travaux scientifiques de l’époque.
La nature : un formidable livre de découvertes pour la jeunesse
Et pourtant – oserons-nous le dire ? – l’œuvre de l’écrivain ne se limite pas à ces essentiels et incontournables comptes rendus !
Tandis qu’il suit avec une volupté non dissimulée l’avancement quasi journalier des travaux des chercheurs pour s’en faire le chroniqueur infatigable, Louis Figuier estime qu’il convient avant tout de donner une place véritablement primordiale aux plus jeunes. Le voilà occupé à mettre en chantier – et cela dès 1864, c’est-à-dire parallèlement aux travaux sur Les Merveilles de la science et les Vies des savants illustres – une longue série d’ouvrages pour la jeunesse.
Il sait qu’il va étonner en se lançant dans ce nouvel univers et il s’en félicite en revendiquant même une approche radicalement différente. La préface de son premier ouvrage de la série ( La Terre avant le déluge , 1862) se veut explicite :
« Je vais soutenir une thèse étrange , proclame la première ligne du livre. Je vais prétendre que le premier livre à mettre entre les mains de l’enfance doit se rapporter à l’histoire naturelle et qu’au lieu d’appeler l’attention admirative de jeunes intelligences sur les fables de La Fontaine, les aventures du Chat botté, l’histoire de Peau d’âne ou les amours de Vénus, il faut la diriger sur les spectacles naïfs et simples de la nature : la structure d’un arbre, la composition d’une fleur, les organes des animaux, la perfection des formes cristallines d’un minéral, l’arrangement intérieur des couches composant la terre que nous foulons sous nos pieds.
» [...] La proposition que nous voulons défendre est moins paradoxale qu’elle ne le paraît d’abord. Les contes et les légendes que nous donnons en pâture à l’enfance sont dangereux. Les premiers livres donnés à l’enfance ne devraient tendre qu’à fortifier, consolider sa jeune raison [...] . Ces notions rigoureuses, ces vérités incontestables, faut-il pour les lui présenter imposer à l’enfant une grande fatigue ? Il suffit de le prendre par la main, de le mener dans la campagne et de lui ouvrir les yeux. L’oiseau des bois, la fleur des champs, l’herbe de la prairie, le rossignol qui chante sur les derniers lilas, le papillon qui trace dans l’air son sillon de rubis et d’émeraudes, l’insecte qui tisse silencieusement sous une feuille desséchée son linceul temporaire, la rosée du matin, la pluie féconde, la brise attiédie qui caresse la vallée : voilà le théâtre de ses naïfs travaux, voilà son plan d’études [...] . »
Le texte que nous présentons ici est celui retenu dans la... cinquième édition de l’ouvrage dont Figuier lui-même rappelle que les éditions précédentes ont cumulé quelque 300 000 exemplaires en trois ans ! Ce texte a été repris et relu par les plus hautes sommités scientifiques dans les différents domaines abordés, souligne-t-il... Ce recul dans le temps justifie que l’auteur précise de nouveau ce qui l’a motivé : « Nous avons voué notre existence , rappelle-t-il, à la tâche difficile sans doute mais assurément féconde en douces satisfactions, de répandre dans la masse du public contemporain le goût des études scientifiques. Ce que nous avons fait jusqu’à ce jour pour les intelligences toutes formées, nous voulons le tenter maintenant pour les intelligences naissantes. Nous avons formé le projet de composer pour l’instruction et la distraction de la jeunesse un ensemble d’ouvrages didactiques sur l’histoire naturelle.
» Nous donnons le titre général de “ Tableaux de la nature ” [ce qui n’avait pas été fait lors des parutions individuelles successives] à une série de livres que nous nous proposons de publier à la fin de chaque année sur les différentes parties des sciences naturelles.
» Le mot tableau est ici bien justifié car il ne s’agit point de traités purement scientifiques mais de vues rapides de la nature accompagnées de représentations pittoresques destinées à mettre sous les yeux des jeunes lecteurs les principaux objets et les principales scènes du monde organisé. »
Et Figuier de présenter le détail des titres envisagés : « Nous consacrerons deux volumes à la description de la terre : La Terre avant le déluge : présentation des états successifs de notre globe et La Terre et les Mers. Les volumes qui viendront après seront consacrés à l’étude des plantes, des animaux, et de l’homme. Dans un autre volume qui aura pour titre Le Monde invisible ou les Merveilles du microscope nous ferons connaître les organismes inférieurs animaux et végétaux. Un volume spécial ayant pour titre Le Ciel sera consacré à fixer la situation qu’occupe notre planète dans le monde solaire. »

Figuier ne donne pas une liste exhaustive des livres qu’il a écrits et qu’il destine à la jeunesse : feront partie de ces recueils d’autres ouvrages exclusivement consacrés aux Zoophytes et mollusques , aux Poissons , aux Mammifères, à L’Homme primitif , aux Races humaines , alors que d’autres titres seront également édités mais sans être regroupés dans ce volume des tableaux de la nature, comme Les Insectes ou Les Oiseaux ou les Scènes et tableaux de la nature dont il faut reconnaître que parfois ils sont des reprises plus ou moins retravaillées pour d’autres éditeurs d’articles ou de livres existant !
Une autre manière de vulgariser la science et ses chercheurs : le théâtre
En tout état de cause, les sciences, la nature et les merveilles qu’en révèlent les chercheurs sont pour lui un spectacle dont il faut permettre l’approche par tous les moyens à un maximum de personnes. Il prône – il le répète souvent –la nécessité de le faire simplement et clairement, et c’est ce qui le fait formuler des critiques assez vives à l’égard d’un ouvrage comme celui de l’abbé Pluche, Le Spectacle de la nature , qui a le tort, dit-il, « d’être composé de dialogues et d’entretiens, un système d’exposition que Fontenelle avait mis à la mode, et que nous n’avons pas hésité à rejeter [estimant que] cette forme surannée a le tort selon nous d’être un continuel obstacle à la clarté du style ».
En soi, cette réaction n’a rien de choquant, mais elle étonne un tant soit peu lorsqu’elle est proférée par un auteur qui, quelques années plus tard, va découvrir... l’intérêt du théâtre pour jouer la vulgarisation scientifique.
La « révélation » lui est peut-être venue, sans qu’il le dise jamais, par l’entremise involontaire de Jules Verne, qui a porté à la scène en 1874, et avec un certain succès, le Tour du monde en 80 jours . Figuier n’entend pas se comparer à l’illustre auteur (qui, par ailleurs, il le sait, ne cesse de se créer des fiches personnelles après chaque parution d’un Figuier et a même, dit-on, construit sa première nouvelle essentiellement à partir d’une documentation sur les aérostats glanée chez Figuier...). Mais, comme le dit Figuier au moment où il va présenter sa première pièce, après avoir consacré tant d’années à la vulgarisation scientifique, il a « l’ambition à la fin de sa carrière de tenter la vulgarisation de la science par le théâtre » .
Nous sommes alors en octobre 1877 et le théâtre de Cluny met à l’affiche à Paris Les Six Parties du monde , une pièce en cinq actes et huit tableaux signée Figuier. C’est là pour lui l’ultime marche qu’il lui reste à franchir dans la production littéraire en restant plus que fidèle à sa volonté initiale : « instruire sans fatiguer ». Et Figuier est sûr de l’intérêt de sa tentative : « On se demande en vérité pourquoi le roman et le théâtre vont forger tant de types inutiles et faux quand ils ont sous la main avec Albert le Grand, avec Roger Bacon, avec Gutenberg, avec Christophe Colomb des types tout trouvés de drame et de romans. »
Hélas, Figuier n’a sans doute pas perçu les ressorts différents du théâtre. Une belle histoire, un beau récit ne suffisent pas sur scène. Il y faut une intrigue, des rebondissements, un style. Et si l’on veut un décor, il faut ici non plus seulement le décrire et le rêver, mais bien le montrer, c’est-à-dire le créer et le fabriquer. Et il importe de maîtriser un ton spécifique qui n’est certes pas donné à tout le monde ni même à tous les écrivains...
Il faudra sans doute plusieurs années et plusieurs demi-échecs pour que Figuier en prenne conscience. Il puise bien dans ses écrits précédents pour les traduire à la scène. Il imagine Le Mariage de Franklin (pour évoquer le paratonnerre), Miss Telegraph (pour raconter le téléphone). Il trouve dans ses vies de savants bien des personnages à montrer sur les planches : Gutenberg, Denis Papin, Kepler. .. Il transcrit son ouvrage sur les aérostats pour scénariser Le Voyage aérien ou la vie des insectes pour La République des abeilles . Mais les critiques demeurent réticents, voire hostiles ? Le Temps est l’un des plus sévères : « M. Figuier , cite l’historienne Fabienne Cardot, ne se doute pas du théâtre. La pièce qu’il a imaginée est enfantine : on la croirait composée par un écolier de sixième. On a beaucoup ri et le fait est qu’il y avait parfois de quoi rire . [...] Tout est simple, naïf, rudimentaire, estime le lecteur du XX e siècle : l’argument, l’intrigue, les caractères des personnages, les données scientifiques, les répliques » .
Les Six Parties du monde sont jouées en 1887 et reprises en tournée. Denis Papin est donné à la Gaieté en 1882 et connaît une cinquantaine de représentations, Gutenberg est joué en Alsace en 1886. Quant aux autres pièces, elles seront destinées le plus souvent à des représentations pour les écoles.
Au total, Figuier regroupera en 1889 l’essentiel de ses créations théâtrales – quatre drames et huit comédies – dans un recueil intitulé La Science au théâtre , dont on sait mal s’ils sont essentiellement de M. ou de M me Figuier... Il y signera aussi un texte désabusé : « Au lieu de l’accueil sympathique et de l’appui qu’il espérait, [l’auteur de pièces scientifiques] n’entend que des cris de colère et de dérision. Pas une parole d’encouragement ou d’approbation. Rien que le blâme et d’amères critiques. Tout se réunit pour l’accabler, et ensuite silence de mort. Il faut effacer jusqu’au souvenir, jusqu’au nom de Théâtre scientifique » .
À la découverte, très documentée, du « merveilleux » à travers les âges
Parmi les mondes à travers lesquels Louis Figuier entend faire valoir la découverte des sciences, il faut aussi évoquer – et cela dès la fin des années 1850 – son attirance pour le merveilleux. Quand on voit paraître une surprenante Histoire du merveilleux , on peut tout craindre, d’abord, en voyant cet homme a priori sérieux, méthodique, pragmatique se laisser envoûter par la magie, l’ésotérisme, les sciences occultes : ne va-t-il pas tout à coup céder aux charmes de l’imaginaire, du parascientifique ?
Il faut d’abord sans doute y voir un effet de mode. C’est l’époque où Victor Hugo, à Jersey, ne cesse d’entendre des coups frappés par des revenants aux différentes portes de sa maison et réunit des amis pour passer des soirées à consulter les tables parlantes. On comprendrait que les ombres de la science-fiction hantent parfois notre auteur.
Curieusement, il n’en est rien. C’est le contraire qui se produit. Louis Figuier parcourt ce domaine nouveau en y apportant le même sérieux, la même rectitude, la même documentation et tout son savoir-faire. Ses textes sont truffés de citations, de récits, de références qui démontrent au-delà de ce que l’on pouvait imaginer la richesse d’une véritable culture.
Il pose nettement son point de vue dès les premiers paragraphes de son introduction au premier tome de ce qui sera encore une série d’ouvrages (quatre...) et s’y tient tout au long de la parution. « Le phénomène des tables tournantes , écrit-il dès la première ligne, a été le signal dans les deux mondes d’une éruption de prodiges qui tantôt rappellent avec peu de variantes tantôt reproduisent d’une manière identique les actions les plus surprenantes attribuées aux magiciens de l’Antiquité. » Une étude bien suivie peut nous amener « à conclure que la plupart des prodiges contemporains de même que les anciens dont ils sont la copie se tiennent entre eux par un lien naturel et peuvent être rapportés à une même cause, naturelle, ou pour mieux dire qu’un seul bien compris donne la clé de tous. [...] C’est cette étude que nous nous proposons d’entreprendre au double point de vue de la critique et de l’histoire. [...]
» En 1854 quand les tables tournantes et parlantes importées d’Amérique firent leur apparition en France, [...] beaucoup d’esprits sages et réfléchis furent effrayés de ce débordement imprévu de la passion du merveilleux [...] . Une connaissance exacte de l’histoire du passé aurait prévenu, ou du moins fort diminué, cet étonnement. L’amour du merveilleux n’est point hélas incompatibl e avec le progrès de la science et la culture des esprits » .
À la fin du siècle dernier, « Mesmer remue toute l’Europe avec ses fantastiques baquets. Au commencement de notre siècle le mesmérisme est déjà tombé dans le discrédit public, mais il laisse un héritage plus avouable, le somnambulisme artificiel découvert par le marquis de Puységur qui trouve dans le monde entier des prosélytes innombrables. Enfin de nos jours se montre la fureur des tables parlantes et des esprits frappeurs qui, de moment en moment, s’élevant d’un degré de plus dans l’échelle du merveilleux, fait revivre sous nos yeux les pratiques réunies des superstitions de tous les temps.
» [...] C’est pour demander à l’histoire des leçons à l’usage du présent que nous conçûmes en 1854 le projet et le plan de l’ouvrage que nous offrons aujourd’hui au public. Il fut même prématurément annoncé en librairie sous le titre La Généalogie des tables tournantes, mais à peine étions-nous entré dans ces études que leur importance a beaucoup grandi à nos yeux [...] . Nous n’avons pas cru dès lors devoir nous borner à des relations très sommaires et au lieu d’une sorte de dissertation générale nous avons été amené à écrire une série de chapitres d’histoire. Nous avons ainsi rendu plus attrayante la lecture de cet ouvrage sans perdre de vue néanmoins la pensée générale qui doit le dominer.
» [...] Dans le premier volume que le lecteur a sous les yeux nous jetons par une introduction historique un rapide coup d’œil sur le merveilleux considéré dans l’Antiquité et le Moyen Âge. C’est la préparation obligée aux études qui doivent suivre, c’est-à-dire l’histoire du merveilleux dans les temps modernes. L’Histoire des diables de Loudun et celle des Convulsionnaires jansénistes qui font partie du même volume nous montrent le merveilleux régnant en souverain dans le domaine théologique .
» Dans le deuxième volume, l’histoire des prophètes protestants nous présente le type le mieux caractérisé de ces épidémies de délire suscitées par l’exaltation des idées religieuses et dont l’histoire de la médecine a recueilli de nombreux exemples [...] . Les deux autres volumes qui complètent cet ouvrage renferment l’histoire du magnétisme animal, celle des tables parlantes et des esprits frappeurs.
» Nous faisons suivre ou nous accompagnons chacun de nos écrits de l’explication naturelle qui rend compte aujourd’hui de ces prétendus prodiges. Les lumières de la physiologie et celles de la médecine suffisent dans la plupart des cas à cette tâche » .
Évoquant les querelles de ceux qui tiennent pour le tout-raisonnable et de ceux qui en face ne jurent que par le tout-paranormal qui se perpétuent à travers les âges, Figuier précise :
« Nous nous sommes défendu avec soin, en étudiant ces matières, de toute prévention analogue. L’esprit libre de toute impression antérieure nous avons voulu avant tout rechercher la vérité des faits dans la comparaison des témoignages [...]. Ce livre est avant tout un livre d’histoire et nous tenons beaucoup plus à bien raconter les événements qu’à faire briller notre sagacité personnelle dans leur appréciation » .
Le lendemain de la mort : aux confins de la vie et de l’au-delà
Cette profession de foi est sans doute sincère, mais l’intérêt qu’un homme comme lui porte à ce type d’enquêtes ésotériques peut étonner. Elle peut paraître à la limite de la curiosité scientifique.
Certes, comme nous l’avons dit, Louis Figuier aborde avec le même sérieux dans sa documentation l’étude de ces manifestations à la limite de la logique. Des auteurs anciens sont longuement cités et les références à des textes égyptiens, grecs ou latins, quand ils ne sont pas hindous ou chinois, toujours documentés, sont innombrables. Mais il reste à expliquer l’attrait spontané que Figuier manifeste pour cette partie la plus sulfureuse de la science. Avait-il en lui une part d’imaginaire, d’autres diraient de poésie, qui lui rendait cet autre monde particulièrement attirant ?
Un grave événement survenu en 1867 vient éclairer brutalement a posteriori la sensibilité profonde qui l’habitait. Parmi l’énumération des titres d’ouvrages qu’il a édités, celui-là fait un peu sursauter. L’ouvrage (de 504 pages) qu’il présente en 1871 prend pour titre Le Lendemain de la mort . Et que trouve-t-on dans sa préface ? Une confidence qui, d’un coup, bouleverse : « Pendant la plus grande partie de sa vie , écrit Figuier, l’auteur de ce livre avait cru comme tout le monde que le problème de la vie future est hors de notre portée et qu’il était sage de ne pas en embarrasser son esprit. Mais un jour – jour funeste ! – un coup de tonnerre l’a frappé. Il a perdu le fils adoré en qui se résumaient tout l’espoir et les ambitions de sa vie. Alors, et dans l’amertume de sa douleur, il a longuement réfléchi sur la vie nouvelle qui doit s’ouvrir au-delà du tombeau. »
Ce fils était né en 1850 de son mariage avec Juliette Bouscaren. Il est mort alors qu’il avait tout juste 17 ans. Ce décès a été pour lui une douleur insurmontable qui transparaît dans cet ouvrage de 1871, mais qui continuera d’être toujours présente vingt ans plus tard en 1891 quand il fera publier son dernier ouvrage : Les Bonheurs d’outre-tombe.
Les premières lignes du Lendemain de la mort n’hésitent pas à faire choc : « Lecteur, tu dois mourir. Tu mourras demain peut-être. Qu’arrivera-t-il de toi, que seras-tu au lendemain de ta mort ? Je ne parle pas de ton corps : il n’a pas plus d’importance que les vêtements qui te couvrent ou le linceul qui enveloppera tes restes. [...] mais ton âme : où ira-t-elle ? Ce qui en toi a aimé, a souffert a été libre, qu’en adviendra-t-il le lendemain de la mort ? Tu n’admets pas sans doute que ton âme sera anéantie avec ta vie le jour de ton trépas et qu’il ne restera plus rien de ce qui a palpité dans ton sein, de ce qui a vibré aux émotions du bonheur ou de la tristesse, aux douces affections, aux mille passions et agitations de la vie. Mais où ira cette âme sensible qui doit subsister par-delà le tombeau et que seras-tu, lecteur, au lendemain de ta mort ? Telle est la question que l’on tente d’approfondir dans ce livre. [...] Chacun est amené à se détourner de toute pensée sur la vie future. Il est pourtant des situations où l’on se voit obligé de réfléchir sur ce sujet sombre et difficile. Quand on se trouve soi-même en danger de mort ou quand on a perdu un être ardemment chéri, on médite nécessairement sur la vie future » .
Figuier entame alors une sorte de longue réflexion qu’il va vouloir appuyer sur différentes disciplines.
Après avoir approfondi cette idée dans ses méditations solitaires, il explique qu’il a « demandé aux sciences exactes ce qu’elles peuvent fournir de positif sur cette question » . Enfin il a interrogé, ajoute-t-il, « les hommes ignorants et simples, les paysans des campagnes, et les gens illettrés des villes, sources d’informations toujours précieuses pour remonter aux vrais principes de la nature, car elle n’est altérée ni par les préjugés de l’éducation ni par la routine d’une philosophie banale. Voilà comment l’auteur de ce livre est parvenu à se faire tout un système d’idées sur la vie nouvelle qui doit succéder pour l’homme à la vie terrestre.
» L’homme est amené à étendre cette explication à tout l’ensemble des êtres vivants, à remonter d’anneau en anneau toute la chaîne de la nature. C’est ce qui est arrivé à l’auteur de ce livre. Après avoir cherché ce que devient l’homme au sortir de la vie terrestre, il a été conduit à appliquer ses vues à tous les êtres vivants, aux animaux, puis aux plantes. La force de la logique l’a poussé à étendre son système aux êtres inaccessibles à nos yeux qui doivent habiter les planètes, les soleils et tous les astres innombrables disséminés sur la vaste étendue des cieux.
» On veut bien accorder à l’auteur de ce livre une aptitude ou plutôt un soin particulier à exposer les faits de la science. Il s’est appliqué dans cet ouvrage à rendre aussi clair, aussi évident qu’une vérité scientifique le fait de notre résurrection. Il a voulu faire pour ainsi dire toucher du doigt la vie future ».
Louis Figuier laisse en fin de compte transparaître ce qu’il vise avec cet ouvrage : redonner confiance à des lecteurs anéantis par la perte douloureuse d’un être proche, leur redonner une forme d’espoir. Il ne parle pas véritablement de religion, et même parfois se laisse entraîner sur des voies inhabituelles, affirmant ici « avancer des preuves de la pluralité des existences humaines et de la nécessité des réincarnations » ou assurant là que « les habitants du soleil sont purement spirituels et que les rayons solaires sont les émanations des êtres spirituels qui vivent dans le soleil » , ce qui donnera, entre autres, droit de cité à des critiques parfois sévères sur son attitude, de la part de ses confrères qui considérèrent le plus souvent que « sur ses vieux jours, il se lança dans la métaphysique, élaborant une théorie assez voisine de la métempsycose avec le soleil comme dieu de l’Univers » .
Lui, Louis Figuier, conclut de son côté qu’il s’efforce de donner à ses conclusions « un caractère usuel, pratique, de faire entrer dans les habitudes de chacun la notion claire et certaine de son immortalité. [...] La persuasion de l’immortalité personnelle est le plus grand bienfait que l’on puisse offrir aux hommes. [...] On s’efforce de lui donner ici un caractère usuel, pratique, de faire entrer dans les habitudes de chacun la notion claire et certaine de son immortalité. [...] Nous espérons que la lecture de ce livre amènera dans beaucoup d’esprits cette conviction que la mort ne termine rien, qu’elle n’est qu’un accident régulier de notre destinée, un simple phénomène qui n’interrompt pas la continuité de l’existence d’une personne. »

C’est sans soute dans cet esprit qu’il s’éteindra deux ans plus tard, le 8 novembre 1894, et que seront prononcés les derniers adieux sur sa tombe du Père-Lachaise.

LOUISE JAŸ
EN QUELQUES DATES

1838 : Louise Jaÿ naît le 1 er juillet à Samoëns (Savoie).
1839 : Naissance d’Ernest Cognacq le 30 octobre à l’île de Ré.
1847 : Naissance à Anvers de Fritz Jourdain, futur architecte des magasins de la Samaritaine.
1853 : Louise Jaÿ vient à Paris chez des parents. Vendeuse à La Belle Héloïse (première rencontre avec Ernest Cognacq). Devient « première » au rayon confection du Bon Marché (chez les Boucicaut).
1860 : E. Cognacq est exempté de l’armée pour raison médicale.
1870 : Création (21 mars) de la Samaritaine par Ernest Cognacq (qui fait partie des Gardes nationaux pendant la guerre).
1872 : Mariage avec Ernest Cognacq.
1881 : Construction du premier magasin de la Samaritaine.
1883 : Structuration étage par étage du magasin rue de la Monnaie.
1891 : Création de la fresque de Charles Toché.
1893 : Création de la verrière Jourdain.
1903-1907 : Création du second magasin.
1905 : Inauguration du second magasin de la Samaritaine.
1906 : Inauguration à Samoëns des jardins de la Jaÿsinia.
1916 : Création de la Fondation Cognacq-Jaÿ.
1917 : Création de la Samaritaine de luxe.
1921 : Création du prix Cognacq pour les familles nombreuses.
1922-1928 : Agrandissements des magasins vers la Seine.
1925 : Louise Jaÿ décède, à l ‘ âge de 88 ans.
1927 : Reprise des toiles par le musée de la Ville de Paris.
1928 : Décès d’Ernest Cognacq.
1930-1932 : Construction de l’îlot Rivoli (derniers magasins).
CHAPITRE 12
Pionnière du commerce « moderne »
Louise JAŸ
La reine de la Samaritaine
U n monsieur élégant l’interpelle un jour tandis qu’elle est à son poste de travail, au rayon confection du Bon Marché . Elle le reconnaît : elle était son employée quand il s’occupait, lui, du magasin Au Tapis Rouge où elle était employée, avant que M. Boucicaud, le patron du Bon Marché , ne soit venu lui proposer de travailler chez lui... C’est elle que l’ancien du Tapis rouge vient voir. Mais, ils le savent l’un et l’autre, ils ne peuvent pas faire la conversation là, sur le stand : le règlement l’interdit. Il lui demande simplement de la rencontrer le soir. Il a des choses à voir avec elle.

Louise est libre après six heures, à la sortie de son travail. Ils se retrouvent, commencent à se remémorer quelques souvenirs du « bon vieux temps » quand ils travaillaient ensemble. Mais très vite, son interlocuteur en vient au fait :
– Vous vous souvenez d’Ernest Cognacq ?
Bien évidemment, elle s’en souvient. C’était un autre employé du Tapis Rouge, un monsieur bien agréable et, qui plus est, semblait bien lui faire la cour... Puis il y avait eu un incident, elle ne se rappelle plus bien, mais il avait été accusé d’un quelconque méfait, à tort, se souvient-elle. Et il avait été chassé. Il était parti et était resté très longtemps absent... Et il était revenu il y a quelques mois. Ils s’étaient d’ailleurs revus. « Eh bien, c’est de sa part que je viens... , poursuit le visiteur. Vous saviez qu’il s’intéressait beaucoup à vous. Il est rentré et s’est réinstallé à Paris depuis un moment. Vous vous êtes revus, je pense. Eh bien, lui, depuis n’a plus qu’une idée en tête : il aimerait bien que vous vous retrouviez tous les deux Et faire peut-être sa vie avec vous... Il n’a pas de parent à Paris. Vous non plus. Il m’a chargé de vous demander ce que vous en pensiez... »
Louise Jaÿ n’est pas totalement étonnée de cette démarche. Ernest lui a toujours fait bonne impression. Elle a toujours senti que leurs origines « campagnardes » les rapprochaient. Ils ne sont pas « pays ». Lui venait d’Ars-en-Ré où son père avait un emploi qu’elle n’avait pas bien compris : greffier au tribunal et... courtier maritime. Ernest lui parlait de ses neuf ou dix frères et de la famille qui tirait un peu le diable par la queue... Il lui avait expliqué alors que ses moments de plaisir, du temps de sa jeunesse, c’était d’aller remplacer un voisin dans son magasin quand il s’absentait, de tenir la boutique pour lui. Il aimait, disait-il, parler aux gens et leur présenter des choses à acheter.
Elle le comprenait alors d’autant mieux qu’elle ressentait le même secret plaisir. Elle venait, elle, de Savoie, où son père était maçon. Mais elle n’aimait pas trop alors le travail qu’on lui confiait : elle devait garder des chèvres dans les prairies qui garnissaient les pentes de la montagne, près de son village, Samoëns. Elle s’y ennuyait un peu et finalement avait été fort heureuse qu’on l’envoie rejoindre un parent à Paris. Là elle avait bientôt trouvé à s’employer dans un magasin de « nouveautés », comme on disait alors. Et, comme Ernest de son côté, elle avait pris plaisir à jouer pour de vrai à la marchande...
Quand il l’avait retrouvée récemment, à son retour à Paris, Ernest lui avait raconté la drôle de vie qu’il avait connue depuis quelques années, après son départ du Tapis rouge. Son père était décédé alors que lui, Ernest, était encore bien jeune. Il avait dû s’organiser pour gagner sa vie.

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