MA DERNIERE POMME
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MA DERNIERE POMME

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Description

Sans trop se prendre au sérieux, l'auteur fait un saut périlleux arrière et nous fait revivre huit années de son enfance (1940-1948), à une époque où ses parents instituteurs exerçaient dans un village des bords de la Saône, limitrophe de la Bresse, non loin de Tournus. Un passé discontinu, au gré de ses souvenirs, jaillit sous sa plume : de Préty et son école à Bissey-sous-Chruchaud, lieu de vacances et de vendanges, où le père du narrateur est né. Chronique allègre et détaillée de la vie d'un garçonnet dont la mémoire retient une série d'anecdotes et d'enseignements qui marquèrent son parcours.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 avril 2011
Nombre de lectures 140
EAN13 9782336250236
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

© L’HARMATTAN, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296543942
EAN : 9782296543942
MA DERNIERE POMME

Pierre Regenet
Graveurs de mémoire
Jacques FRANCK, Achille, de Mantes à Sobibor , 2011.
Pierre DELESTRADE, La belle névrose , 2011.
Adbdenour Si Hadj MOHAND, Mémoires d’un enfant de la guerre. Kabylie (Algérie) : 1956 – 1962 , 2011.
Émile MIHIÈRE, Tous les chemins ne mènent pas à Rome , 2011.
Jean-Claude SUSSFELD, De clap en clap, une vie de cinéma (Récit) , 2010.
Claude CROCQ, Une jeunesse en Haute-Bretagne, 1932-1947 , 2011.
Pierre MAILLOT, Des nouvelles du cimetière de Saint-Eugène , 2010.
Georges LE BRETON, Paroles de dialysé , 2010.
Sébastien FIGLIOLINI, La montagne en partage. De la Pierra Menta à l’Everest , 2010.
Jean PINCHON, Mémoires d’un paysan (1925-2009) , 2010,
Freddy SARFATI, L’Entreprise autrement , 2010.
Claude ATON, Rue des colons , 2010
Jean-Pierre MILAN, Pilote dans l’aviation civile. Vol à voile et carrière , 2010.
Emile JALLEY, Un franc-comtois à Paris, Un berger du Jura devenu universitaire , 2010.
André HENNAERT, D’un combat à l’autre , 2010.
Pierre VINCHE, À la gauche du père , 2010,
Alain PIERRET, De la case africaine à la villa romaine. Un demi-siècle au service de l’État, 2010.
Vincent LESTREHAN, Un Breton dans la coloniale, les pleurs des filaos , 2010.
Hélène LEBOSSE-BOURREAU, Une femme et son défi , 2010.
Jacques DURIN, Nice la juive. Une ville française sous l’Occupation (1940-1942) , 2010.
Charles CRETTIEN, Les voies de la diplomatie, 2010.
Mona LEVINSON-LEVAVASSEUR, L’humanitaire en partage. Témoignages , 2010,
Daniel BARON, La vie douce-amère d’un enfant juif , 2010.
M. A. Varténie BEDANIAN, Le chant des rencontres. Diasporama , 2010.
Anne-Cécile MAKOSSO-AKENDENGUE, Ceci n’est pas l’Afrique. Récit d’une Française au Gabon , 2010.
Micheline FALIGUERHO, Jean de Bedous. Un héros ordinaire , 2010.
Pierre LONGIN, Mon chemin de Compostelle. Entre réflexion, don et action , 2010.
Claude GAMBLIN, Un gamin ordinaire en Normandie (1940-1945) , 2010.
Sommaire
Page de Copyright Page de titre Graveurs de mémoire Dedicace Epigraphe CLIN D’ŒIL LE CHEMIN Maman JULIETTE Papa JEAN MIMI JEANNOT MAIRIE - ÉCOLE PRÉTY MATERNELLE et la SUITE Au VILLAGE ABEILLES POULES et LAPINS PÊLE-MÊLE “ LA CANEBIÈRE ” JEAN-LOUIS PEUGEOT “301” À LA MAISON MANTEAU BLANC Tonton HENRI PRINTEMPS BISSEY ARTISANS Mémère ANNETTE Mémé CHACOURT TENNIS, RUGBY, FOOT et Cie, PÊLE-MÊLE ( suite ) CIEL et TERRE GUERRE et PAIX VENDANGES JEUX d’ENFANTS RÉCOLTES Tonton RAYMOND CHASSE PÊCHE TANTE-JEANNE (Saint-Martin) BOIS et PRÉS COLLÈGE ANDERNOS FIN du VOYAGE ANNEXES
À mes parents, ma sœur. À ceux qui nous ont aimés.
À Jean-Jacques, dont les conseils (souvent suivis…) m’ont accompagné tout au long de mon retour vers l’enfance.
Et, à Maman Lachaud, dont les encouragements n’ont pas manqué pour aller au bout du Chemin.
“Le souvenir est le seul paradis dont nous ne puissions être expulsés. »
(Jean-Paul Richter, ”La Loge Invisible“ )
CLIN D’ŒIL
L orsque mon ami Christian m’a offert “ La Première Gorgée de Bière ” de Philippe Delerm, j’ai (tout en savourant la lecture de cet ouvrage) hurlé de jalousie : il avait réalisé ce que j’imaginais, alors, devoir être le récit de mon enfance ! J’était coiffé sur le poteau par bien meilleur que moi, alors que depuis de longues années je concevais déjà, dans ma tête, le canevas d’une sorte de chronique en culotte courte , relatant mes souvenirs d’enfance dans mon village natal, à la fois bourguignon et bressan, de Préty. En somme, à l’inverse du “ Lièvre et la Tortue ” de notre bon La Fontaine, le plus rapide avait gagné !

J’ai donc encore un peu laissé traîner les choses, jusqu’à ce que la retraite me donne l’occasion d’y revenir et d’essayer de bâtir un récit qui tienne la route et puisse être lu, au moins par mon entourage familial…

Le temps était enfin venu pour moi de retourner en enfance.

Mon univers des années quarante
LE CHEMIN
E ncore une fois, dans ma tête, je refais le chemin : montée de la rue Bourgeoise, la ferme des Cavet, le plateau des Pendants, le grésillement des transformateurs avant la descente sur Lacrost, la levée de Saône, toute droite avec ses rails du chemin de fer régional, le pont de pierres, Tournus, les quais de Saône où habitait Mémé Chacourt, le magasin de monsieur Thibert, tailleur de son état, l’immense abbaye, le restaurant Le Terminus , la gare du PLM, la petite route à droite qui mène chez Faucillon et ses dogs Danois, le tunnel sous les voies ferrée, la Nationale 6, la descente du Jonchet vers Boyer, Sennecey avec, au centre, la route en direction de l’ouest, Laives et son grand mur de pierres, sa chapelle sur les hauteurs, ses platanes à la sortie du village, la digue jusqu’au pont sur la Grosne, le château de la Ferté, aussi mystérieux que celui d’Yvonne de Galay, avec son allée ombragée qui n’en finit pas, la forêt rafraîchissante, le chêne et la source de nos pique-niques, là où chante le coucou et pousse le muguet, les sentes qui filent sous les futaies de droite et de gauche, le petit étang qui semble surnager au-dessus de la route… , stop, stop, stop, crie le lecteur, mais je continue car c’est mon chemin …
La Coudre et ses virages, la plaine qui s’allonge jusqu’à Buxy, les collines au loin, déjà couvertes de vignes, le passage de la Ligne de Démarcation avant le tunnel sous la voie du chemin de fer, la remontée vers le restaurant Girardot, la marbrerie, le cimetière, le vieux collège où Papa a commencé ses études, les Ravaux et les pointes effilées de ses toits d’ardoise grise, la plongée des Cremoux, les tournants au milieu des acacias, les grands peupliers du bas de la combe, le pont sur la Couramble, la cave coopérative de briques rouges, et, à droite, au bout du village qui n’apparaît pas encore, la maison de Mémère Annette, chaudement éclairée par le soleil couchant que bientôt le Mont Brogny va avaler dans ses hauts prés peuplés de vaches blanches, le chemin d’une enfance, le chemin des vendanges, le chemin du temps d’avant, le chemin du bonheur.

Généalogie de Papa et Maman
Maman JULIETTE


- Jeannnnnnnnnn !…

D ’aussi loin que je me souvienne, cet appel prolongé de Maman cherchant Papa raisonne encore à mes oreilles, comme si c’était hier. Mais où était-il donc ce papa que l’on devait ainsi appeler à tue-tête pour qu’il apparaisse ?
Né à la campagne au début du siècle dernier, il en avait sans doute gardé un solide atavisme, lui qui, à l’époque, n’était pas un garçon à rester au nid , mais plutôt à s’échapper vers des activités de plein air : rôder dans les vignes, ramasser les escargots, pêcher les guernoyes (grenouilles), ou tirer les chats avec son arbalète rustique et ses flèches en baleines de parapluie, que sais-je encore ?
En cette année de drôle de guerre, où mes premiers souvenirs s’impriment dans ma mémoire, il n’y avait que bien peu de choses à faire à la maison et aucune télévision n’était encore venue fixer les mâles devant le petit écran. La maison était le domaine de la femme, de la mère, de Maman. Même après la classe, après son travail d’institutrice, de maîtresse comme l’appelaient les écoliers, elle devait encore accomplir certaines tâches au foyer.
Pourtant, nous avions une jeune bonne, quasi à demeure toute la journée ; en tous cas c’est le souvenir que j’en ai. Mais Maman (que nous appelions M’man ), très perfectionniste, laissait rarement à d’autres le soin de tenir la maison et de faire la tambouille . Lucienne, puis Georgette, avant Germaine, était là pour allumer le feu, faire les lits, préparer les légumes, mettre en route la lessiveuse, étendre le linge, parfois repasser, mais ceci était déjà un peu délicat… La délégation de responsabilité n’étant pas son fort, les finitions étaient, le plus souvent, menées à bien par Maman.
Je n’ai été dans sa classe que trois ans : CE1, CE2 et CM1. Ensuite, il fallait traverser le jardin et aller chez Papa qui, lui, enseignait du CM2 jusqu’au certificat d’études avec préparation à l’entrée en sixième des lycées et collèges.
À l’Ecole des Filles, qui, en fait, était mixte, géminée comme on disait alors, la salle de classe de Maman était bizarre : toute en longueur, sur un côté du bâtiment principal, l’estrade au milieu du long pan, les plus petits à droite, le CE2 au centre et le CM1 à gauche.
À droite de l’estrade, surélevée comme dans toutes les salles de classe de l’époque, au bout du tableau noir, était le coin des bonnets d’âne. Les fenêtres latérales étaient tellement hautes qu’il était impossible aux petits que nous étions de voir quoique ce soit d’autre que le ciel, souvent bleu dans mes souvenirs.
Tout cela sentait la craie par manque d’aération manifeste, malgré les fréquentes missions de secouage de torchon qui rythmaient nos heures de classe. Les porte-manteaux, tous à notre hauteur, se trouvaient, comme de nos jours, dans le couloir d’accès aux salles de classe. L’habillement n’était pas très varié, la blouse grise (non imposée) presque de rigueur, sauf pour les filles qui préféraient la jupe et le corsage ou la blouse de fantaisie.
Maman se démenait donc, dans ce milieu quelque peu confiné, pour nous apprendre les premiers rudiments de notre éducation scolaire. Rude tâche quand il faut gérer trois niveaux, fussent-ils ceux d’élèves en bas âge, et même si - nous étions en milieu rural - l’auréole de l’instituteur existait encore. Et puis Maman ne tolérait pas le désordre, ni le bruit d’ailleurs, et il valait mieux être sage et attentif à ses directives plutôt que chahuteur et indiscipliné. Maman avait besoin de calme pour fonctionner et elle ne se lâchait pas comme l’on dit maintenant, sauf à l’extérieur, quand nous étions en famille, entre nous, et encore, avec beaucoup de modération.
Sa fonction d’institutrice, omniprésente en elle, imprimée sans doute par la nécessité de travailler (orpheline à 11 ans, j’y reviendrai) et par le passage en École Normale d’Instituteurs – on y formait à l’époque de vrais pédagogues – l’aura marquée toute sa vie. Perfectionniste, elle avait le souci de bien faire les choses, mais était aussi rongée par la peur de mal faire… Ce grand écart permanent n’était pas sans conséquence sur son comportement et sur son estomac...
Car il faut bien le dire, Maman avait en permanence mal au foie . Cela ne l’empêchait pas de faire de la bonne, voire excellente, cuisine, mais elle n’en profitait guère. Pour elle, son eau était celle de Saint-Yorre, le vin lui était interdit, le café également, et les gâteaux et autres friandises étaient réservées aux enfants et à son Jean de mari. Instable dans sa tête, Maman avait donc aussi des instabilités gastriques que venait tempérer notre aspirine nationale (UPR), sans laquelle elle aurait sans doute eu beaucoup de mal à bien vivre.


Pour réguler ces maux, la ville de Vichy était devenue, avant guerre, un lieu de passage obligé durant les longues vacances d’été. Chaque année, Papa y conduisait Maman faire sa cure de trois semaines. Nous ne faisions pas partie du voyage, effectué avec la Peugeot 301 décapotable que Papa avait achetée au milieu des années trente, à Monsieur le Préfet de Saône-et-Loire s’il vous plait !
Nous, ma sœur Mimi et moi, n’avons découvert ce lieu de cure et de villégiature que beaucoup plus tard, après la guerre. Maman y faisait toujours des séjours, mais moins fréquents, les vacances en famille ayant pris le dessus sur ses besoins évidents de lutte contre le stress et les maladies de foie.
Maman n’était pas sportive. Grande (1, 68 m), elle n’avait pas l’aisance naturelle de son corps et laissait à Papa le soin de nous représenter dans ce domaine encore peu prisé du français moyen. Mais Maman était élégante. Taille fine et élancée, elle portait bien les jupes et le tailleur. Tout comme le chapeau, surtout le bibi des années trente, et, quelques fois, le fichu quand nous allions en Saône distante de moins d’un kilomètre de Préty. Son rôle alors était de préparer le panier de victuailles, les serviettes et habits de rechange, et de faire en sorte que nous ne manquions de rien pour assurer la réussite de cette échappée campagnarde et balnéaire. Je me rappelle l’avoir vue en maillot de bain, mal assurée sur les galets des berges de la rivière, toujours prête à se rattraper dans les bras de son mari pour ne pas tomber.
Des troubles de la vision, mal corrigés par des lunettes qu’elle ne portait pas souvent, étaient à l’origine de ce manque de stabilité sur des sols mal dégrossis.
Maman, née sous le signe de la Balance, manquait donc d’assurance et d’esprit de décision et cela se traduisait aussi dans son comportement lors de ses achats de chaussures ou de vêtements : nous savions par avance que toute emplette faite la veille était remise en question le lendemain et qu’il faudrait revenir chez le marchand pour en changer. Maman souffrait de cette indécision, c’est sûr, mais cela faisait partie de son personnage ; ni elle ni nous n’y pouvions rien, il fallait vivre avec.
En plus, elle avait peur des serpents. Une véritable phobie. Il n’était pas question de lui en montrer un, vipère, couleuvre, orvet ou boa, en vrai ou sur le papier. Imaginez la panique lorsqu’un jour, croyant saisir une ceinture au fond de notre tente, elle s’empara par mégarde d’une … couleuvre ! Elle partit en courant à travers le camping et Papa eut beaucoup de mal à lui faire retrouver la raison et son équilibre.
Maman portait surtout la robe, à petits pois, pied-de-poule ou en tissu Vichy, rarement uni. Elle la portait bien, toujours ceinturée, et avec élégance. Mais les occasions de se faire belle n’étaient pas légion, surtout pendant la guerre. Et même le jour du Seigneur, comme nous n’étions pas croyants, la nécessité de s’endimancher n’était pas obligatoire. Maman ne se mettait donc sur son 31 qu’aux occasions de festivités locales : fêtes de fin d’année, fête du Saint-Patron régional, fête des enfants à Noël ou en fin d’année scolaire. C’était l’occasion pour elle de se poudrer, de se passer un peu de rose aux joues et de rouge aux lèvres, et de sentir bon comme nous disions. Je ne l’ai jamais vu porter le pantalon, même pendant la débâcle, après la guerre ou plus tard ; pour elle, c’était un attribut définitivement masculin.
Maman chantait et elle chantait juste. Son père (mon grand-père Pierre que je n’ai pas connu, mort en 1920 des suites de blessures et du gazage des soldats durant la guerre de 14/18, batelier et pêcheur sur la Saône à Tournus) était musicien, non pas de métier, mais de loisir ; ce qui l’avait amené à inculquer l’amour de la musique et du chant à ses trois filles, Maman étant la seule apparemment à avoir retenu la leçon. Elle chantait bien et à toute occasion, seule ou en famille ; ses morceaux de bravoure, elle les chantait en public, à l’occasion de ces fêtes de village si peu fréquentes, mais si impressionnantes pour notre jeune âge. Je garde en moi cette vision très précise de Maman sur l’estrade de la Salle des Fêtes de Préty, chantant a cappella les chansons de l’époque et plus particulièrement “ Les Roses Blanches ” 1 , interprétée à l’époque par Berthe Sylva, morceau pour lequel elle avait manifestement une grande prédilection. Elle aimait bien aussi “ Parlez-moi d’Amour ” chantée alors par Lucienne Boyer.
Dans ces moments là, Maman s’évadait ; elle n’était plus sur l’estrade mais ailleurs, peut-être dans son enfance à elle, pensant non pas à sa maman, mais à son père disparu prématurément et dont elle était très fière. Elle quittait l’estrade sur un petit nuage, toute étonnée d’avoir eu ce culot de chanter en public, quitte à recommencer à la première occasion.
Nous aussi, Mimi et moi, étions fiers de cette maman qui avait l’audace de se produire devant tout le monde et qui recueillait les applaudissements de toute une salle.
Après la guerre, elle chantait moins souvent mais fredonnait encore toutes ces chansons d’antan qu’elle aimait, en cuisinant, en repassant le linge, en tricotant des pulls, des chaussettes ou des mitaines, en ravaudant tel ou tel habit défraîchi ou déchiré. Maman aurait bien voulu que nous apprenions la musique et le chant ; un piano est même venu un jour décorer la maison ; mais ni moi ni ma sœur n’en avions le goût ; ce sont des talents qui ne s’imposent pas ; nous étions des campagnards, très éloignés des leçons de solfège et des cours de chant. Nos domaines à nous c’était l’espace, le jardin, les bois, la nature et les animaux domestiques, sans oublier les copains et les copines. N’étant pas bridés à la maison, une fois nos tâches quotidiennes effectuées, nous pouvions nous évader dans les fermes avoisinantes. Papa et Maman pouvaient dormir sur leurs deux oreilles : personne ne ferait de mal aux enfants des instits du village.
Ceci dit, mes rapports filiaux avec Maman étaient complexes. Durant ma petite enfance, j’ai du être câliné à l’excès. Pour elle, j’étais son fils avec un grand F, le seul sur lequel elle puisse exprimer, en public ou dans l’intimité, ses besoins évidents de tendresse. En prenant conscience très tôt de cet attachement, je n’ai pas su répondre à ces marques bien compréhensibles d’amour maternel. Etais-je déjà trop réservé et peu enclin aux effusions ? Sans doute. Ce n’est que beaucoup plus tard que je m’en suis rendu compte, sans pouvoir réparer, effacer, les traces de cette froide attitude. J’ai du être un sale garnement, égoïste à l’excès, en aucun cas attentif à mon environnement affectif et ayant horreur des démonstrations d’amour, pour lesquelles mon cœur n’était pas encore formaté . Je n’ai à l’évidence pas su jouir de l’instant présent, de mon entourage familial on ne peut plus tolérant, de la douceur des bras d’une mère qui ne demandait qu’un peu de tendresse, elle qui m’avait nourri au sein durant plus d’un an. Dans ce premier âge, je n’ai pas aimé Maman autant qu’elle le méritait, et elle en a sans doute secrètement souffert. Honte à moi. Et aujourd’hui, je ressens comme un manque de ne pas l’avoir aimée comme il se devait. J’aimerais pouvoir la câliner et voir un sourire de bonheur illuminer son visage. Mais il est trop tard, définitivement.
Il est vrai que les grandes effusions filiales n’étaient pas de mise à la maison. Ni en public, ni entre nous. Papa était d’une nature très réservée sur ce plan, et bien que peu avare de marques de considération et d’amitiés envers autrui, il considérait sans doute qu’en famille l’amour filial allait de soi et n’avait pas besoin de démonstrations complémentaires, me rappelant cette phrase terrible d’un grand homme dont le nom m’échappe : « - Madame, je vous aime, et tenez-vous le pour dit… » . Bien heureusement les attitudes ont beaucoup changé depuis, en direction d’une affirmation fréquente et renouvelée des sentiments entre parents et enfants.


Maman était belle et sensible à l’excès, héritage de sa mère, notre Mémé Chacourt. Un rien la perturbait et il ne fallait pas trop souvent sortir de la routine quotidienne, sous peine de pleurs incontrôlables.
Ainsi était Maman, très soumise à Papa, très soucieuse de bien faire, peu sûre d’elle-même, à la recherche d’un équilibre entre une famille qui lui devait beaucoup et une profession qui l’habitait jusqu’au bout des ongles. D’où, peut-être, cette aversion enfantine, chez moi, pour le métier d’enseignant…
Papa JEAN


P apa ( Pap’ ) était, lui aussi, instituteur. Né à Bissey-sous-Cruchaud sur la Côte Chalonnaise, de parents vignerons, il avait échappé à sa destinée viticole pour plusieurs raisons. Second d’une fratrie de trois garçons, il était jeune encore lorsque la guerre de 14/18 s’est terminée, trop jeune pour remplacer son père rescapé des évènements de Salonique, mais suffisamment instruit et éveillé pour aller au-delà du certificat d’études. C’est Raymond, son frère aîné qui reprit en main la vigne et la serpette, suivi plus tard par son cadet Marcel. Papa alla donc au collège de Buxy, puis à l’École Normale d’Instituteurs de Mâcon.
Le hasard voulut qu’il débutât sa carrière à Tournus, non loin de chez lui, sur les bords de la Saône, et logeât chez les demoiselles Bessard dans une villa bourgeoise en bordure de rivière, villa dénommée La Folie . Une mauvaise typhoïde, heureusement surmontée, l’amena à pratiquer des activités physiques pour se fortifier. Ainsi, débuta-t-il une carrière locale de rugbyman (sport alors très en vogue dans la région) au poste de trois-quarts centre. Il devint même capitaine de l’équipe de Tournus à la fin des années 20. Il y noua de solides amitiés et se frotta également au gratin de la bourgeoisie tournusienne par le biais du tennis et des demoiselles Bessard. En effet, le stade de Tournus était à l’époque installé sur les prés inondables de la rive droite de la Saône, au nord de la ville, entre La Folie et l’usine à gaz, dont les effluves empestaient cette partie pourtant très ventée de la ville. Un court de tennis existait sur les dépendances de La Folie. D’autres furent construits à proximité (c’était le temps des Mousquetaires…) au Petit Pré, près du terrain de rugby. Mon père s’y essaya et devint rapidement un très honnête joueur que ses partenaires appréciaient pour son fair-play très britannique.
En jouant au rugby, il fit la connaissance d’Hyppolite Boulard qui devait rester l’ami de toute une vie ; ce joueur intrépide et très offensif, visage à la Mermoz, cheveux noirs et bouclés, plus connu sous le nom de Polyte, trouvait grâce aux yeux de tous par son entregent, et de toutes, par son allure conquérante et sa beauté ; Polyte ne faisait pas que jouer au rugby. Avec un partenaire aussi téméraire que lui, Jean Vermot, il faisait de l’acrobatie sur moto. C’est à ce titre d’ailleurs qu’il était le plus admiré du public.


Papa était un inconditionnel de Polyte. Il admirait en lui le fonceur déterminé, le cascadeur émérite, le sportif talentueux, voire son succès auprès des femmes que séduisait son non-conformisme forcené.
Un jour, Polyte, en grande tenue de gentleman, vient nous voir à Bissey depuis Lacrost son lieu d’habitation, dans sa voiture décapotable. Après la forêt de La Ferté, il traverse un peu vite le village de La Coudre, manque un virage et se retrouve sur… un tas de fumier ! Imaginez le tableau, notre bel Adonis les pieds dans le purin, faisant tracter son véhicule pour l’arracher aux bouses de vaches ! On a bien ri dans la famille, lui un peu moins. Aventure désopilante restée gravée dans nos mémoires…
Mimi et moi connaissions bien Polyte car il venait souvent à la maison ; il était comme un oncle tout à fait à part ; il nous dépassait par ses attitudes si différentes de celles de Papa ; nous le considérions comme quelqu’un d’imprévisible, à la limite d’éphémère, comme un beau papillon qui un jour se brûlerait les ailes aux phares de la renommée.
À ma nomination au Cameroun en 1971, nous retrouvâmes Polyte et son épouse installés à Douala. Devenus importateurs de fleurs, ils y tenaient une sympathique boutique à l’enseigne de La Côte d’Azur . Toujours aussi fringant, notre Polyte était encore très sûr de lui et de son destin ; toutefois, très nostalgique du passé, il gardait précieusement dans un dossier, qu’il se plût à nous montrer, les photos et articles des années trente où il jouait au rugby et faisait l’acrobate avec son copain Jean Vermot.
Mais revenons aux années d’avant guerre. Papa s’était acheté un skiff monoplace avec lequel il pratiquait l’aviron sur les très beaux plans d’eau de la Saône, à l’amont et à l’aval de Tournus.
Lorsque Papa et Maman furent nommés à Préty, le skiff reprit aussitôt du service et trouva naturellement son garage sur les poutres du préau de l’École des Filles.
En fin d’après-midi, après la classe, Papa attrapait à la hâte ses affaires de tennis et filait en Saône , tirant le skiff sur un attelage à roulettes. Il remontait le courant sur deux kilomètres, accostait en face de La Folie, et faisait sa partie de tennis. Il y retrouvait le notaire du coin, Me Miot, le fabricant de chaises Jean Faucillon (ancien sprinter, champion de Bourgogne des 100 et 200 mètres plat dans les années 1920, il donna son nom au stade du Petit Pré en fin des années 40), le minotier de Cuisery, Henri Cochard, le patron des peintures Bouvet, et ses copines de toujours, Marguerite (Guite) et Jeanne Bessard (Tante-Jeanne) anciennes propriétaires du château de La Folie (la crise de 1929 était passée par là et La Folie ne leur appartenait plus …). Le retour au bercail se faisait à la brune, toujours en skiff, cette fois dans le sens du courant, jusqu’au débarcadère de Préty, une simple plage de cailloux blancs au milieu des ajoncs.


Le tennis se jouait en tenue blanche, pantalon et jupe de toile, polo et chemisier type Lacoste , chaussures sans talon, blanches elles aussi. Seule Guite portait parfois le short, ce qui paraissait tout à fait incongru ; cette excellente joueuse (elle fut championne de Bourgogne et 4/6 au classement national d’après guerre) pouvait se le permettre : elle était issue de la bourgeoisie locale et, à ce titre, non critiquable…


Je vous parle d’un temps que je n’ai pas connu, si ce n’est par photos interposées, et suite également aux discussions entre amis de la famille, et aux observations faites plus tard lorsque je me suis mis, moi aussi, à taper dans la petite balle.
L’un de mes premiers vrais souvenirs remonte à juin 40. Après la débâcle, au cours de laquelle l’armée française s’est éparpillée dans tout le sud de la France, l’armistice permit aux soldats non prisonniers et démobilisés de rentrer chez eux. Papa était de ceux-là. En juin 40, il avait atterri (à bicyclette) dans le Languedoc, non loin de Pézenas, chez des français libres du nom de Paulignan.
Le retour à la maison se fit en quelques jours, toujours à bicyclette, sur la rive droite du Rhône, via Nîmes, Lyon, Mâcon et Tournus. J’ai gardé de cet instant le souvenir d’un homme qui tenait Maman dans ses bras, au pied du lit de leur chambre. Vision fugace : j’avais en effet tout juste quatre ans.
Papa se rasait au rasoir mécanique à lame mince et amovible, dit encore rasoir de sûreté, système très répandu à l’époque. Pourtant un barbier était installé dans le village, mais bien peu y recouraient. Je revois Papa intercalant chaque semaine une nouvelle lame entre le manche à vis et la plaque de maintien. J’ignorais l’existence du rasoir à lame rentrant dans le manche, communément appelé sabre ou encore coupe-chou . Outre le rasoir mécanique, je revois le bol rempli de mousse, le blaireau (connaissant l’existence de l’animal du même nom, je ne voyais aucun rapport entre la brosse à barbe et le plantigrade carnivore), la serviette autour du cou, et LE miroir au-dessus de l’évier. Je dis LE miroir car c’était le seul à notre portée, et encore, à condition de grimper sur une chaise. Quant à la glace de l’armoire de la chambre des parents, nous ne pouvions y accéder que chaussures enlevées, à l’aide de patins disposés à l’entrée du salon, ce qui n’était pas pratique du tout et placé sous haute surveillance de Maman. C’est dans ce salon que l’O-Cédar, la Tête de Loup et la brosse à reluire étaient le plus employés.
Cette dernière était une brosse à pied que l’on passait avec vigueur pour astiquer le parquet. Cette brosse est une relique de notre enfance : elle est encore dans notre villa de Tourrettes, et me sert très souvent pour astiquer - à la main - mes objets africains !
Pour en revenir au rasoir, quelque chose me tarabustait : j’entendais dire que l’on pouvait se faire très mal avec cet instrument, se couper profondément, s’ouvrir les veines, ou, pire encore, se faire trancher la gorge ! Horribles choses que je ne pouvais qu’imaginer à une époque où il n’y avait pas de télévision à la maison et pas de cinéma dans le village, donc aucun film d’horreur dans notre tête. Je cherchais donc à comprendre comment on pouvait bien trancher la gorge de quelqu’un avec un rasoir comme celui de Papa… Je n’eus la réponse que plus tard, en allant chez mon premier coiffeur, un certain monsieur Devert.
Donc, Papa m’intriguait beaucoup lorsqu’il faisait sa toilette. Davantage encore lorsqu’il se brossait les dents. Car il avait un don particulier : il pouvait les enlever ! En cachette, j’essayais d’en faire autant, tirant de toutes mes forces sur les miennes, hélas ! sans succès. J’en déduisis que seules les grandes personnes en avait le privilège…
Il m’étonnait aussi en faisant bouger ses oreilles ; il me fallut beaucoup de temps pour en arriver là !
Papa chantait lui aussi, comme Maman, mais pas devant un auditoire. Il chantait en travaillant dans son jardin, en s’occupant de ses ruches, en rafistolant une raquette. En fait, il fredonnait plutôt qu’il ne chantait. L’un de ses airs favoris, de ceux dont je me souviens, était “ Le Temps des Cerises ”. C’est l’époque qui voulait cela, mais aussi le fait que cette chanson était facile à chanter et parlait des choses simples de la vie 2 .
Il en fredonnait une autre qui parlait de vent qui souffle dans les halliers , mais ni le titre ni les paroles ne me sont restés en tête.


Papa - la chose est sûre - était foncièrement socialiste; il l’est resté jusqu’à la fin de sa vie. Son socialisme à lui était un peu utopique, du genre “ tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil ” ; mais pouvait-on le lui reprocher ? Il vivait dans cette doctrine simple, faite de droiture, d’humilité, de prédominance des idées sur la force, de dévouement à autrui, sans trop se rendre compte que lui-même affichait un grand égoïsme dans la pratique de loisirs sportifs dont Maman était presque systématiquement exclue.
Il pouvait être généreux jusqu’à l’absurde avec ses amis, mais faire preuve d’une grande avarice en famille.
C’était son paradoxe, son talon d’Achille. Et nous l’aimions comme ça ! Il nous apportait beaucoup, plus par l’exemple que par la parole. Il était le chef de famille, rarement, voire jamais, pris en défaut.
Homme de gauche convaincu, Papa ne nous a cependant jamais endoctrinés. De cela aussi je lui suis reconnaissant.
Mimi, en décembre 1935
MIMI


P apa et Maman se sont mariés en 1932, à 26 et 23 ans, plutôt tardivement pour l’époque. Leur premier né était une fille, Michèle, Madeleine, en mai 1933, à Tournus. Leur condition de couple d’enseignants les amena, pour rester ensemble dans le même établissement scolaire, à émigrer au sein du département (à l’époque, les instituteurs ne pouvaient qu’en de rares occasions quitter leur département d’origine et de formation), à l’occasion des changements d’été, dans la bourgade bressane de La Chapelle-Thècle, entre Tournus et Louhans, proche de Monpont. Les lois sociales n’étant pas encore aussi attentives aux mères travailleuses, Mimi fut mise en nourrice chez une fermière, Madame Blondin, habitant une ferme isolée de La Chapelle-Thècle, et qui venait elle aussi d’accoucher d’une petite fille du nom d’Odette. Mimi devenait ainsi sa sœur de lait. Cette situation cessa mi-1934, date à laquelle mes parents prirent une aide à la maison, Lucienne, originaire de Brienne, à côté de Cuisery. Les relations restèrent affectueuses entre les familles Blondin et Regenet. Mes parents ne manquaient aucune occasion d’aller chez ces gens simples et pleins de gentillesse, et Odette assista en 1955 au mariage de Mimi, au même titre que les membres de la famille.
Lucienne suivit Papa et Maman lorsqu’ils furent mutés à Préty en 1935. Elle était leur bonne, sans que ce terme ait le sens péjoratif du temps présent. Véritable fée du logis, Lucienne en assurait la mise en route, les tâches ménagères, la surveillance des enfants, un travail à plein temps, loin du baby-sitting de maintenant, plus près des nurses d’Outre-manche. J’ai certainement bénéficié, comme Mimi, des mêmes attentions affectives et fortes de Lucienne.
Je n’en ai malheureusement pas souvenir, n’étant pas encore élevé à la conscience des choses de la vie lorsqu’elle nous quitta pour la bonne cause, son mariage, en 1940. Mais Lucienne resta proche de nous pendant de longues années. Elle était mariée à un militaire de carrière, et, n’ayant pas eu d’enfant, prenait plaisir à nous rendre visite dès que possible. Son sourire illuminait son visage, et les nôtres, et j’en conserve un sentiment de douceur extrême, de gentillesse au-delà de l’attachement que mes parents pouvait attendre d’une personne avec laquelle ils avaient vécu quotidiennement durant six années marquantes de leur vie.


Mimi ne pouvait pas être en de meilleures mains que celles de Lucienne, attentive, aimante, patiente et souriante en toutes occasions. Peut-être Mimi, hors l’héritage de Mémé Chacourt, en a-t-elle conservé ce sourire radieux, prêt à aplanir toutes les difficultés ? Il faut dire que Lucienne devait être heureuse d’avoir à élever un si beau bébé. Plutôt fluette, cheveux châtain-clair et bouclés, ma sœur était une belle petite fille, une vraie poupée vivante et sans problème.
Mimi et moi ne vécûmes ensemble à la maison que huit années, de 1936 à 1944. Seules les quatre dernières peuvent me laisser quelques souvenirs marquants de cette vie familiale. Et même durant cette période, la différence d’âge faisait que nous n’avions que peu d’activités communes. Même à l’école nous étions séparés : Mimi avec Maman quand j’étais en Maternelle, avec Papa quand j’étais avec Maman, partie au Lycée quand j’étais avec Papa… Les points de retrouvailles se situaient autour de la table, pendant les tâches (corvées ?) familiales dédiées au bon fonctionnement de la maison, pendant les vacances, et les petits voyages que nous faisions en famille autour de Préty, la plupart du temps à vélo ou sur le porte-bagage de Papa. Mais nous n’avons jamais vraiment fait des coups ensemble qui nous auraient soudés et rapprochés dans nos agissements quotidiens.
Nous étions en somme sur deux rails parallèles qui, par définition, ne se rejoignent jamais, et qui nous conduisaient bien aux mêmes endroits, aux mêmes havres de paix, sur les mêmes aires de jeux, sans que nous participions aux mêmes activités, sauf manger, dormir, et aller en courses ou à l’herbe aux lapins et glaner le blé pour les poules.
Rien pourtant pour justifier les chinoiseries, les jalousies qui existaient entre nous (surtout de ma part…) à propos de tout et de rien : la quantité de victuailles dans nos assiettes, le nombre de fruits dégustés au dessert, les corvées effectuées à la maison, tout un tas de tracasseries inutiles qui pouvaient dégénérer en bagarres idiotes. Rien en tout cas pour excuser ce coup de fourche envoyé à Mimi par mes soins en pleine cour des grands, à propos de je ne sais quoi, qui lui fit un trou sous le genou et m’envoya sans discussion au lit, avec la fessée des grands jours et l’habituelle sanction en de telles circonstances : pain sec et à l’eau jusqu’au lendemain.
Avec le recul, tout cela m’apparaît, ô combien !, dommageable à une enfance qui par ailleurs peut être caractérisée de très heureuse. Je ne dirais pas que c’était inhabituel quand on a connu ensuite l’attitude de ses propres enfants et celle de ses petits-enfants qui reproduisent à l’identique ces chamailleries stériles ; même en positivant, en disant que cela leur apprend à vivre , c’est souvent difficile à gérer sans éclat. Et comment éviter cela ? Pour nous deux, les rails finirent par se rejoindre beaucoup plus tard grâce aux aiguillages de nos vies respectives, et cet éloignement de l’enfance fit que nous avons pris plus de plaisir au rapprochement des adultes devenus autant amis que frère et sœur.


L’éloignement dû à la scolarité est vite venu accentuer cet état de choses : quand j’arrivais en CM2 chez Papa, Mimi était déjà partie au Lycée de Mâcon, à trente kilomètres de Préty, une vraie distance pour nos jeunes têtes ! Elle y habita chez une cousine par alliance de notre père (Anna Demortière) durant la première année, car le Lycée avait été transformé en hôpital militaire. C’était l’année scolaire de la Libération, 1944-1945. Mimi ayant de fréquentes bronchites, maux de gorge et d’oreilles, il fut suggéré aux parents de l’envoyer en altitude. C’est ainsi qu’elle alla passer une année scolaire à Saint-Laurent-du-Jura, à cent kilomètres de Préty et 900 mètres d’altitude, et que notre séparation s’accentua encore. Saint-Laurent nous était bien connu car mon oncle Henri y exerça le métier de vétérinaire de 1936 à 1944. Ils n’étaient malheureusement plus là pour y accueillir Mimi, ce qui lui aurait sans aucun doute été d’un grand secours pour l’ambiance familial très marquée chez oncle Henri et tante Andrée.
Le retour dans la plaine en 1946 ne se passa pas bien : ayant de plus en plus souvent mal aux oreilles, Mimi eut une véritable attaque cérébrale (méningite-mastoïdite) qui la laissa rapidement inconsciente. Elle ne dut la vie sauve qu’à une rapide hospitalisation, à Mâcon d’abord, puis à Lyon ensuite (Hôpital de l’Antiquaille) où, la pénicilline (qui venait d’être commercialisée en France) et une opération délicate derrière l’oreille, furent les remèdes miracles de sa survie. Mais aussi la poursuite d’un processus d’éloignement, encore plus important, de Mimi du cocon familial.
Après la mutation de nos parents à Chalon-sur-Saône, en 1948, Mimi resta d’abord à Tournus hébergée chez Mémé Chacourt, puis poursuivit sa scolarité à Chalon. Pour raison de santé, il fut conseillé aux parents de l’éloigner des miasmes humides de la vallée de la Saône. C’est ainsi qu’elle se retrouva à Cannes où elle orienta sa formation vers le secrétariat et fut embauchée à Sud-Aviation, devenue Aérospatiale ultérieurement. Elle y rencontra Robert, ils se marièrent en 1955, eurent deux filles (Françoise en 1957 et Monique en 1959) et ne quittèrent plus cette bonne ville de la Côte d’Azur que pour une escapade d’un an à Cherbourg. Ainsi va la vie.
JEANNOT


L undi 29 juin 1936. Le printemps a été chaud et, cette année-là, l’été était des plus ensoleillé. À onze heures du matin, la cadette des sœurs Bouchacourt, tante Dédée, se mariait à Tournus avec son promis Henri Saunier. La sœur aînée d’Andrée, Juliette, qui avait pourtant l’esprit de famille, n’assistait pas à ce mariage. Elle était retenue à la maison par une naissance, la mienne, survenue avec quelques jours d’avance sur les prévisions.
Cette coïncidence restera marquée dans nos esprits pourtant peu enclins aux superstitions : jour de Lune, Lune en Cancer, tout un programme. Cette conjonction astrale me servira parfois d’alibi, de prétexte, pour expliquer, voire justifier, certains de mes comportements, caractéristiques, paraît-il, de ce signe du Zodiaque.
Né sur la rive gauche de la Saône, j’étais donc un Bressan, un ventre jaune comme on nommait ces paysans, autrefois porteurs de lourdes pièces d’or dans leur ceinture pour faire leurs emplettes au marché. Comme le dit également la chanson 3 , la Bresse est un pays rempli de richesses, de poules, de dindons et de grenouilles ; on y voit de belles filles et de beaux cochons, et des grands champs de panouilles  ! En tous cas, un pays où il faisait bon vivre en période de disette.
La chose était décidée : je porterai les prénoms de mes grands-pères défunts : Pierre (Bouchacourt) et Jean (Regenet), dans l’ordre. Mais, une fois ceci consigné sur le livret, la famille en décida autrement : j’étais le petit de Jean , donc p’tit Jean , Jeannot, troisième du nom, contre mon acte de naissance.
À l’époque on n’allait pas chercher des prénoms sur internet et les saints-patrons n’étaient pas aussi nombreux qu’aujourd’hui : grand-père Regenet s’appelait Jean ; il avait une sœur Marie et un frère Jean-Marie !
Va donc pour Jeannot. Cela m’est resté longtemps et beaucoup dans la famille m’appellent encore Jeannot. D’autres ont pris le pli et m’appellent Pierre. Le changement se fit au service militaire où, à l’évidence, mon inscription d’état-civil a reprit le dessus. En quelque sorte, je suis né une seconde fois… Papa et Mimi s’y habituèrent, Maman non. Cousins, cousines, oncles, tantes non plus, sauf Arlette !
Pour en terminer avec les désignations, Papa était le seul à m’avoir donné un surnom: il m’appelait Piaf , en référence aux moineaux qui peuplaient les arbres alentour et nous gratifiaient de leurs piaillements incessants. Et sans doute aussi en pensant à la Môme Piaf , moineau de Paris déjà célèbre dans les cabarets de la capitale.
1936 : Léon Blum, le Front Populaire, les accords de Matignon, les Jeux Olympiques de Berlin, les quatre médailles d’or de Jesse Owens (au grand dam du Führer), les premières émissions de télévision, la montée en puissance de l’Allemagne hitlérienne, la guerre d’Espagne … Toute une série d’évènements dont je n’ai pas eu connaissance sur le moment mais plus tard, beaucoup plus tard. Pour l’heure, j’arrivais dans un monde dominé par la hantise d’une prochaine guerre que seul parmi tous les grands de ce monde, Hitler appelait de tous ses vœux. Et pourtant, ces années-là, Ray Ventura lançait sur les ondes la célèbre chanson “ Tout va très bien, Madame la Marquise ” qui fut un grand succès du moment et… d’après guerre !
Elle arriva donc cette guerre si peu souhaitée. Papa partit le fusil en bandoulière, abandonnant école et famille pour défendre la Patrie en danger. On connaît la suite : la drôle de guerre pendant laquelle les Allemands envahirent la Pologne, la Blitzkrieg , le contournement de la ligne Maginot réputée infranchissable, puis la débâcle, au printemps 40, emportant tout sur son passage, y compris l’honneur de la France. Pétain, puis de Gaulle… En juin 40, comme je l’ai dit plus haut, Papa rentra de Pézenas à vélo et nous rejoignit à Préty. Entre temps, Maman et sa sœur Andrée avaient imaginé mettre leur famille respective à l’abri de l’envahisseur barbare en fuyant en voiture, Maman au volant de la Peugeot 301, Andrée avec celle de son vétérinaire de mari, lui aussi mobilisé. Aventure épique et de courte durée : Maman savait à peine conduire ; le frein à main était resté tiré depuis leur départ de Préty, et la voiture fumante n’en pouvait plus d’avancer contre son gré… L’Armistice mit fin au calvaire et les deux sœurs rentrèrent sagement au bercail et reprirent un cours de vie plus normal, même si l’époux d’André, fait prisonnier, manquait encore à l’appel.
C’est à ce moment-là que prend forme mon premier souvenir : la silhouette de Papa en uniforme apparaissant dans la chambre où était encore installé mon lit d’enfant, image fugitive, floue, dénuée de son, mais restée gravée dans ma mémoire, début, ou plutôt date, de mon éveil à la vie. Avant, je n’existais pas, faute d’avoir des souvenirs, exception faite d’affreux cauchemars : j’ai encore présente dans ma tête la bête immonde qui grimpait aux rideaux de la chambre et me faisait hurler de terreur. Mais est-ce bien un souvenir ou une anecdote racontée plus tard par mon environnement familial ?
Toujours est-il que ma vie a véritablement commencé en ce mois de juin 1940, avec le retour de Papa de je ne savais où, sanglé dans son uniforme, heureux de retrouver les siens quittés dix mois plus tôt sans savoir s’il les reverrait un jour.
C’était sans doute un été comme les autres, mais dans mon souvenir il faisait beau, et il ne pouvait plus rien nous arriver. Telle était alors ma perception des choses, perception que l’avenir allait, bien entendu, se charger de démentir, ô combien !
Maison Natale (Préty)
MAIRIE - ÉCOLE
À Préty, comme dans pratiquement tous les villages de la France d’avant guerre, la mairie et l’école étaient regroupées dans un bâtiment unique à vocation laïque et républicaine. Ici cependant ce domaine public était composé de deux maisons séparées par un vaste potager réservé aux enseignants. La bâtisse principale (l’école des garçons), parfait rectangle à un étage, avait pignon sur rue, ou plutôt sur place ; place dite de l’Église autour de laquelle on trouvait également, outre la mairie et l’école, le presbytère, la poste, le pont-bascule et le platane, à l’époque déjà plus que centenaire, classé monument historique, fierté de notre petit village.
Au centre trônait une croix ( pommetée dit le Larousse) en pierres, sans inscription, érigée sur un socle de plusieurs marches. Dans le prolongement s’étirait, en montant plein nord, la rue Bourgeoise , bordée de part et d’autre de belles maisons, mais aussi de fermes qui, elles, n’avaient rien de bourgeois. Un puits d’eau, fraîche en toutes saisons, s’insérait dans le mur de clôture de la maison des demoiselles Choux. Un autre se situait en face de la ferme de la famille Fêtât dont le porche en arceau était d’une facture peu ordinaire pour le pays.
La seconde bâtisse (l’école des filles), de dimensions identiques à la première, donnait sur une autre rue, le Faubourg Saint-Nicolas, au-delà du jardin déjà cité.
Nous habitions la première maison, dont la façade principale, exposée au nord et légèrement en retrait par rapport à la place, portait l’inscription MAIRIE ÉCOLE en lettres noires sur fond blanc délavé. Les plates-bandes pleines de fleurs et d’arbustes, que Papa se plaisait à planter et à entretenir, ornaient l’espace entre la rue et la façade et constituaient un lieu idéal pour cacher les œufs de Pâques. Outre le cognassier du Japon, y poussaient des pivoines et des lilas à profusion, ainsi que, devant les fenêtres de la salle de classe, une rangée d’hortensias dignes des plus beaux parterres bretons. Sur le côté gauche en entrant, s’alignaient de beaux plants de rhubarbe dont les confitures maternelles, légèrement acidulées, enchantaient nos palais d’enfants gourmands de telles friandises.
La porte d’entrée était lourde à nos petits bras ; elle comportait une imposte hémisphérique vitrée. Le vestibule du rez-de-chaussée donnait accès à la cave, à la salle de classe de Papa et à l’escalier montant au premier étage. Un escalier en pierre polie blanche et rose, aux marches presque toujours humides, avec une main courante en bois maintenue par des montants en fer peints en noir. Au premier, de nouveau un vestibule ouvrant sur la salle commune de la mairie, l’appartement de notre famille et l’escalier de bois conduisant au grenier.
La salle de classe des grands , dont Papa avait la charge, occupait les trois quarts du rez-de-chaussée. Une vaste salle donc, haute de plafond, soutenue par des épontilles, et largement éclairée par des baies surmontées des mêmes impostes que la porte d’entrée.
L’estrade, les tableaux et les cartes étaient côté est, le poêle côté sud entre les deux premières rangées. Au fond, à l’ouest, une grande fenêtre et, de chaque côté, deux armoires pleines de livres et d’instruments servant à l‘apprentissage des sciences.
La porte sud donnait sur un escalier descendant vers la cour de récré . Une cloche activée par une chaînette permettait au maître d’annoncer la fin des jeux. Trois beaux tilleuls répandaient une ombre bienfaisante en été ; taillés à l’automne, ils n’empêchaient en hiver ni la neige de tomber ni le soleil d’inonder la cour de ses rayons. La récolte de leurs fleurs nous garantissait d’excellentes tisanes en hiver, et nous aimions, à l’automne, regarder les feuilles tomber en tourbillonnant jusqu’à terre.
À droite, une cabane pour les outils de jardinage, le bois de chauffe et les lapins en hiver. Dehors, juste à côté, la niche du chien et sa chaîne accrochée à un câble entre la cabane et le mur de l’école.
Au coin sud-ouest, le préau, abri des jours pluvieux, à peine assez grand pour tenir tout ce petit monde. C’est là que Papa s’entraînait au tennis en y faisant du mur comme on dit dans le monde sportif. Il avait accroché un tableau au fond du préau et, avec une adresse consommée, se relançait la balle inlassablement. Je le regardais s’entraîner et je ramassais les balles qui parfois s’échappaient de l’abri. Plus tard, lorsque j’eus huit ans, Papa me mit une (lourde) raquette entre les mains et commença mon initiation à ce jeu si différent de tous ceux que je pratiquais avec les copains. Une balle attachée au bout d’une ficelle me servait d’appât. J’arrivais tant bien que mal à l’attraper. Peu à peu le geste s’affina malgré le poids de la raquette. Si j’avais eu de l’imagination, j’aurais dû taper la balle à deux bras ; mais la mode n’en était pas encore venue, et cette technique aurait horrifié mon paternel, adepte du beau geste autant que du british fair play . Bjorn Borg n’était pas encore passé par là et la référence restait attachée aux Mousquetaires, Henri Cochet, René Lacoste, Toto Breugnon et Jean Borotra.
Une fois la paix revenue, j’accompagnais régulièrement Papa au tennis à Tournus ainsi qu’aux rencontres de rugby, où certes il n’avait plus sa place sur le terrain, mais dont il relatait les hauts faits dans le journal départemental “ Le Courrier de Saône et Loire ”.
Au fond, à gauche de la cour des grands, se trouvait les cabinets , une cabine principale pour les adultes et notre famille (planche à trou posée au-dessus de la fosse), et, à côté, deux cabines à la turque pour les écoliers.
Un haut mur de pierres au sommet arrondi séparait la cour de récréation de la propriété mitoyenne, celle du Père Barrault; il nous était quasiment impossible d’escalader cette muraille, même quand nos ballons passaient par dessus. Il fallait alors montrer patte blanche à la porte de madame Barrault et subir son courroux avant de pouvoir les récupérer dans son potager.
Au sud, une porte en bois donnait sur notre jardin. Le mur de séparation, moins haut, était accessible à nos courtes gambettes. En hiver, les grands bombardaient la cour des petits , éloignée d’environ cinquante mètres, de boules de neige bien serrées qui, parfois, atteignaient leur but.
À l’étage du bâtiment principal, l’accès à la salle de mairie nous était interdit. Papa, en tant que secrétaire des lieux, en avait la clé ; il nous arrivait d’en profiter à son insu pour visiter cette salle étrange où rien ne ressemblait à une pièce normale. Une grande table trônait au centre. La porte d’entrée était flanquée d’armoires remplies d’archives ; un téléphone à barillet était accroché au mur; et, en face, deux admirables canardières défiaient dans le silence le vol d’hypothétiques canards. Le soleil inondait cette pièce réservée au conseil municipal et aux audiences de monsieur le Maire ainsi qu’à son secrétaire.
C’est dans cette pièce que j’ai tiré mon premier coup de fusil. Par la fenêtre sud, avec une petite carabine genre 22 long rifle que Papa possédait de je ne sais où, et que j’ai également utilisée plus tard pour occire un rat à Bissey. Mon objectif du jour était un moineau posé sur une branche du plus proche tilleul, objectif manqué…
L’autre porte du vestibule donnait accès chez nous , à l’appartement de la famille. Une cuisine avec son fourneau, salle à manger de tous les jours, puis une vraie salle à manger avec de beaux meubles et un parquet ciré ; un héron cendré, parfaitement empaillé, trônait sur un petit meuble en bois fabriqué par Papa et qui se trouve encore à Bissey; le haut du buffet aux portes ornées de perdrix n’a pas résisté à l’usure du temps ; par contre, le meuble en palissandre, dont les portes se fermaient avec un petit chuintement tellement elles étaient bien ajustées, est toujours en vie dans notre grande maison de Tourrettes. Deux chambres complétaient l’appartement dont celle des parents à côté de la salle à manger, et la nôtre, accessible directement depuis la cuisine. Chaque pièce, sauf notre chambre, était équipée d’un poêle.
Tel était notre domaine, là où mes parents séjournèrent treize ans et moi les douze premières années de ma vie. Certainement les plus insouciantes, et dont seules les huit dernières me sont restées en mémoire. Découverte de la vie à la campagne, sans beaucoup en bouger au début (guerre oblige), avec de bonnes échappées ensuite, jusqu’au départ vers la grande ville.
Doux souvenirs dont je vais essayer de retracer les instants les plus marquants, sans trop m’occuper de chronologie, heureux de remonter le temps dans le désordre et d’en profiter une seconde fois.
PRÉTY


S i l’envie vous prend de découvrir ce petit village, commencez par vous arrêter à Tournus et d’en visiter les charmes : abbaye romane Saint Philibert, superbe, Hôtel-Dieu, Musée Greuze et restaurant gastronomique du même nom, sans oublier la vieille église de Sainte Madeleine, romane elle aussi, et la douceur des bords de Saône et des bons restaurants situés sur ses quais.
Tournus est en somme la porte de la Bresse dans laquelle on pénètre, dès le pont franchi, par une haute levée à arcades en direction de l’est, via Lacrost.
Que l’on descende du nord ou que l’on monte du sud, cette voie est l’accès normal de Préty. Les quatre à cinq kilomètres sont vite franchis et l’on arrive en surplombant le village, par la Montée ou par la rue Bourgeoise. Pour nous, c’était la rue Bourgeoise. Le hameau des Pendants dépassé, on aperçoit en contrebas le clocher de l’église, le platane gigantesque qui culmine au-dessus, le Château en arrière-plan, et la Mairie-École qui se dresse face à nous. Au loin, légèrement à droite, s’étend la prairie inondable, réputée la plus grande de France, entre Chalon-sur-Saône et Lyon. La Saône s’y étalait à plaisir en hiver ou au printemps, rendant les terrains très fertile ; domaine communal où les paysans emmenaient leurs troupeaux après la décrue et après les foins.
Les rues du village étaient à peine asphaltées. Seules celles venant de Tournus ou allant à Ratenelle et La Truchère l’étaient totalement. Les autres, dès les limites du bourg franchies, étaient en terre ou cailloutées . Ce qui donnait bien du travail au cantonnier, en plus du curage des fossés dont il s’acquittait en toutes saisons.
À l’époque, Préty comptait entre 300 et 350 habitants. Tous paysans sauf le curé, les enseignants au nombre de trois, les commerçants et quelques artisans, un maréchal ferrant (proche de l’école des petits), un menuisier-sabotier, un cordonnier (dont j’ai du mal, aujourd’hui, à situer l’atelier et la boutique), un laitier, du nom de Cartier, le postier Moiroux dont la fille Danièle était si jolie, et une entreprise de cars (Marceau) dont la fille Huguette faisait rêver les grands.
On comptait aussi, parmi les résidents, des familles d’ouvriers travaillant à la ville , Tournus plus exactement, où ils se rendaient à bicyclette, ainsi que quelques retraités. Au total, une large population agricole, avec vaches, cochons, volailles, des champs de blé, d’avoine, de maïs, de pommes de terre, d’asperges, de choux, de potirons, des prés et des potagers partout autour des maisons et en proche campagne. Chaque ferme possédait un ou plusieurs chevaux, des bœufs de trait, des poules et des canards, et des chèvres pour la fabrication d’excellents fromages que nous appelions des bicots .
Le laitier se trouvait au centre du village. Il recevait le lait des fermes après que chacune en ait extrait une partie de la crème pour le beurre et les besoins de la maison ou ceux des clients venant s’approvisionner à la ferme.

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