Midor LeDor
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Description

Ce livre retrace l'histoire de l'auteur et des générations qui l'ont précédée. Le récit de cette saga familiale commence à Tantoura (Palestine turque) avec ses grands-parents maternels, se poursuit à Safed avec ses arrière- grands-parents, puis nous ramène en arrière vers Benjamin II, célèbre voyageur du milieu du XIXème siècle et premier maillon de "la chaîne". Fidèle à la vocation de ses ancêtres, l'auteur nous fait revivre son action dans la Résistance en France, et en particulier, sur le Plateau de Chambon-sur Lignon, puis son engagement de pionnière en Israël, avant même la naissance de l'Etat.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2005
Nombre de lectures 211
EAN13 9782336251745

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

© L’Harmattan, 2004
9782747576413
EAN : 9782747576413
Midor LeDor
(De génération en génération)

Denise Siekierski
“Garde-toi d’oublier les événements dont tes yeux furent témoins, de les laisser échapper de ta pensée, à aucun moment de ton existence ! Fais-les connaître à tes enfants et aux enfants de tes enfants”.
(Deutéronome, Ch. 4, verset 9)
REMERCIEMENTS
Ce livre n’aurait certainement jamais vu le jour sans le dévouement de Bernard Pagella qui a passé tant d’heures à préparer, réaliser, enregistrer et décrypter tous les interviews qui ont formé la trame de ce texte. Ses observations et ses conseils, une fois la rédaction achevée, ont apporté une aide précieuse à la novice que j’étais. La parution de cet ouvrage - enfin réalisée - sera, je pense, le meilleur remerciement que je puisse lui adresser.
Je n’oublie certes pas les encouragements de tous mes amis qui m’ont, avec tant d’insistance, poussée à exécuter ce travail de longue haleine. Je pense d’abord à Rina Neher-Bernheim et aux conseils éclairés qu’elle n’a cessé de me prodiguer, et à l’aide très efficace que m’ont apportée Mady Caen et ma plus fidèle et patiente collaboratrice, Aimée Sackstein. Et je tiens à exprimer mon affectueuse reconnaissance à Rivka Pavie qui a réalisé toute la mise en page.
A tous, un grand merci !
D. S.
Sommaire
Page de Copyright Page de titre Epigraphe REMERCIEMENTS Transmettre l’espérance TOUT A COMMENCE A TANTOURA MES GRANDS-PARENTS, JACOB BENCHIMOL ET JENNY BLIDEN MES ARRIERE-GRANDS-PARENTS, LE DOCTEUR ET MADAME BLIDEN LE PERE DE MADAME BLIDEN : BENJAMIN II MON ENFANCE UNE ADOLESCENTE CONFRONTEE A LA GUERRE L’OCCUPATION ET LA RESISTANCE LA LIBERATION ET L’APRES-GUERRE PIONNIERS EN ISRAEL - 1948-1954 DE NOUVEAU EN FRANCE — 1954-1959 NOTRE VIE AU BRESIL — 1959-1978 RETOUR AUX SOURCES — JERUSALEM 1978

Transmettre l’espérance
MiDorLedor, De génération en génération, ce titre énigmatique ne doit pas tromper le lecteur. L’ouvrage est, certes, d’abord l’autobiographie d’une femme, qui de Marseille à Jérusalem en passant par Paris et Sao Paulo affirme son entière et permanente fidélité à la communauté juive et en transmet l’héritage spirituel et culturel, mais il va bien au-delà et doit intéresser un public beaucoup plus vaste, dépassant les limites du monde juif J’en suis le premier exemple, et ce n’est pas l’amitié qui m’inspire, même si je fus un court moment associé à la trajectoire de Denise Siekierski, grâce à mon ancien étudiant, Bernard Pagella.
Au premier plan, évidemment, la Seconde Guerre Mondiale où Denise Siekierski nous apporte un double témoignage : apparaît d’abord l’attitude des juifs français, tellement confiants dans la France et le gouvernement français qu’ils se croient constamment à l’abri : « Nous les juifs français, on ne nous touchera jamais, il ne peut rien nous arriver, le Maréchal ne le permettra pas, ni aucun gouvernement français ». Même après la grande rafle de Marseille en janvier 1943, sa mère et son oncle, réfugiés dans le Vaucluse, signalent leur changement d’adresse à la gendarmerie ! Les jeunes générations ne peuvent plus imaginer une telle attitude. Celle-ci explique le traumatisme profond subi, lorsque la réalité se révèle dans sa cruauté insoutenable. La confiance est rompue et ne reviendra jamais entièrement.
Témoignage plus précieux encore sur la résistance juive, à laquelle elle participe dès août 1942, à partir de son engagement dans les E.I (éclaireurs israélites) sous son nom d’éclaireuse, Colibri  : faux papiers, recherche de planques, convoyages de clandestins, assistance sociale, liaison, les tâches sont multiples. Denise Siekierski sait raconter et l’on suit avec passion ses pérégrinations dans le sud de la France, le Massif Central, Nice ou la frontière suisse où elle se fait même domicilier un moment. Puis Colibri voit ses responsabilités augmenter lorsqu’elle devient l’adjointe de l’un des chefs de la résistance juive. Véritable roman d’aventures, s’il ne s’agissait pas d’une histoire vraie et souvent dramatique.
Mais la résistance juive, surtout dans le domaine de la cache des clandestins, se nourrit de multiples complicités extérieures à la communauté, complicités protestantes, le fait est connu, mais aussi catholiques. Depuis quelques années, on a enfin découvert cette résistance civile, longtemps occultée par les maquis. Ce livre apporte cependant un éclairage précis et original, d’autant plus qu’il se nourrit du travail que quarante ans plus tard, Denise Siekierski a mené dans le cadre de Yad Vashem, la grande institution israélienne qui s’efforce de retrouver et d’honorer les «Justes des Nations », tous ceux qui, non juifs, au péril de leur vie, ont sauvé des juifs.
L’intérêt du témoignage se prolonge bien au-delà de la période de la clandestinité. Le temps de la Libération comprend aussi des temps forts et je songe ici à l’arrivée des rescapés d’Auschwitz, non pas à l’hôtel Lutetia que l’auteur a aussi vue, mais plus originale, et peu connue, à Marseille par bateau, venant d’Odessa - ou même, aussi dramatique, l’exemple de cette résistante arrêtée à la Libération par erreur dans la cité phocéenne, dont le mari est torturé par d’anciens miliciens reconvertis en résistants de la dernière heure avec l’aide de gens de la mafia.
La construction même du livre est attachante, qui articule mémoire d’enfance, récit de vie et histoire, destinée personnelle, traditions orales familiales et histoire du peuple juif, pas seulement à propos des premiers temps du sionisme, avec le grand-père Benchimol, mais avant, avec Benjamin II, « cet anthropologue avant la lettre » qui décrit si bien les communautés de la diaspora orientale. Toute la première partie proprement historique apporte un éclairage original sur le monde juif du XIX e siècle.
La dernière partie semble relever uniquement de la sphère privée et s’adresser à l’entourage immédiat : l’auteur y raconte ses deux installations en Israël, et dans l’intervalle son court séjour à Paris et ses dix-neuf ans au Brésil. Pourtant l’étranger s’y retrouve et prend un grand intérêt à suivre Denise Siekierski dans les aléas de sa vie. Certes, celle-ci a su trouver le ton juste et la distance nécessaire : ainsi sa fidélité religieuse sans faille ne l’empêche pas de souligner les méfaits d’une orthodoxie aveugle et intolérante ; sa forte personnalité transparaît constamment à travers les étonnantes successions de réussites sociales et d’échecs, qui la font passer de l’aisance à la pénurie, avec une égale sérénité.
De bout en bout c’est une femme libre qui prend la parole et témoigne pour son temps et sa communauté, mais son témoignage n’est jamais enfermé dans son groupe : à travers les épreuves nombreuses et toutes surmontées, elle affirme une étonnante espérance et un amour de la vie qui sont un enseignement pour tous.
Philippe Joutard Conseiller scientifique à la Mission de la Recherche du Ministère de l’Éducation Nationale, ancien recteur des académies de Besançon et de Toulouse, directeur d’études à l’EHESS Paris, professeur à l’université de Provence.
TOUT A COMMENCE A TANTOURA
Janvier 1979. De retour à Jérusalem depuis quelques mois, je parcours une revue historique : c’est une biographie succinte de quatre pionniers de l’épopée sioniste. Un nom, soudain, me fait sursauter : “TANTOURA”. Ce nom, je ne l’avais plus vu ni entendu depuis mon enfance. Il me semble alors écouter la voix de Mamita, ma grand-mère, une voix douce, teintée d’un indéfinissable et charmant accent russo-américain, me disant : “Tantoura, Tantoura, le petit Méir, les bouteilles...”
Suis-je en train de revivre l’expérience de la madeleine de Proust ?
Je me laisse envahir par une nuée de souvenirs, les récits merveilleux que me contait Mamita, émaillés de noms étranges, Zikhron, Rishon, Mikvé... Ces noms, je les avais plus tard retrouvés sur la carte ou “de visu” lors de ma première Aliya. Mais l’image du Baron et de la Baronne arrivant sur leur yacht ou emmenant mes grands-parents dans leur château de Montmorency, ressortait davantage pour moi des Contes de Perrault que d’une réalité historique.
Je suis née chez mes grands-parents maternels, à Marseille, et c’est chez eux que j’ai été élevée. Mais je connais peu de choses sur leur parcours avant de se fixer dans la cité phocéenne. Et où donc se situent Tantoura et “les bouteilles” dans ce parcours ? Ce “petit Méir” serait-il Méir Dizengoff, fondateur et premier maire de Tel-Aviv ? Il faut que je sache.
MES GRANDS-PARENTS, JACOB BENCHIMOL ET JENNY BLIDEN
De mes grands-parents, je conserve une image et des souvenirs très vivants, puisque c’est chez eux que je suis née et que j’ai été élevée, à Marseille. J’avais douze ans et demi lors du décès de mon grand-père, en 1936, et vingt ans quand ma grand-mère, victime d’une agression par la Milice, en juin 1944, a succombé peu après la Libération.
Mon grand-père n’évoquait jamais son passé, mais ma grand-mère se plaisait à me conter de merveilleuses histoires où revenaient sans cesse les noms de Safed, Mikvé, Zikhron Yaacov, Tantoura ... et du Baron et de la Baronne de Rothschild. Ces histoires ont bercé mon enfance, mais je n’y croyais pas vraiment et, les années passant, je les ai reléguées aux oubliettes en même temps que la citrouille de Cendrillon transformée en carrosse.
Bien plus tard, en 1950, alors que, vivant en Israël, je me trouvais de passage à Marseille, mon oncle Emile m’a remis une liasse importante de documents, retrouvés dans la bibliothèque de son père. Il s’agissait des doubles de lettres adressées par mon grand-père au Baron, et des réponses de ce dernier. Mon oncle m’a chargée de les remettre à la municipalité de Zikhron Yaacov, puisqu’elles constituaient en fait l’historique de cette ville. Lorsque, en 1953, j’ai pu enfin me rendre à Zikhron, j’ai compris que mon grand-père avait dû être là-bas un personnage très important, car le maire nous a reçus, mon mari et moi, avec tous les honneurs possibles, et nous a chaleureusement remerciés pour les précieux documents. Il nous a fait visiter les caves, dont la partie la plus ancienne, construite par mon grand-père, est toujours en service aujourd’hui. Il nous a aussi montré une tour d’eau où se trouve gravé, avec ceux du Baron et de son émissaire Elie Scheid, le nom de Jacob Benchimol. Mais les difficultés de notre vie pionnière ne m’ont pas laissé, alors, le loisir de m’intéresser réellement à tout cela.
C’est la lecture de cette revue historique intitulée “Un quatuor de pionniers”, en 1979, qui m’a poussée à vouloir reconstituer cette histoire familiale, que je n’avais jusque-là que très vaguement entrevue. Bien des années avaient passé, et je me trouvais à ce moment-là dans un autre état d’esprit, et beaucoup plus disponible. De plus, ma famille et mes amis m’ont vivement encouragée à me lancer dans ce travail de recherche.
Celui-ci m’a révélé, à ma grande stupéfaction, que toutes les histoires contées par ma grand-mère durant mon enfance n’étaient pas “des histoires”, mais bien l’Histoire avec un grand H : l’histoire des premiers balbutiements du sionisme, avant même sa fondation officielle, celle du défrichage et de la mise en valeur d’Eretz Israël par les tout premiers pionniers.
Je peux à présent parler de mon grand-père, non seulement en évoquant des souvenirs d’enfance, mais aussi en m’appuyant sur des documents d’archives — ceux des Archives Sionistes Centrales, ceux de l’A. I. U. (Alliance Israélite Universelle, à Paris) et ceux de diverses bibliothèques.
Jacob Benchimol est né à Tétouan, au Maroc espagnol, en 1857, peu avant que l’A. I. U., fondée en 1860, n’ouvre dans cette ville sa toute première école. L’Alliance se consacrait essentiellement à l’époque à développer la connaissance de la langue et de la culture françaises, dans tout le bassin méditerranéen et au-delà, en Bulgarie, en Iraq, en Syrie, au Liban. Mon grand-père a donc eu le privilège de pouvoir étudier dans cette école, et, extrêmement doué, il a été, après ses études primaires, envoyé par l’Alliance à l’E. N. I. O. (Ecole Normale Israélite Orientale), à Paris. Cette école de très haut niveau, qui existe toujours, préparait alors au Brevet d’Instituteur. Le programme, extrêmement chargé, paraît aujourd’hui impressionnant : “Langue et composition hébraïques, traduction de la Bible avec commentaires, explications de la Mishna, du Talmud et des Théologiens, histoire sainte et histoire juive; langues française et espagnole, histoire universelle, composition française, pédagogie, géographie, arithmétique, comptabilité, algèbre, géométrie, mécanique, physique, chimie, cosmographie et histoire naturelle, calligraphie, dessin, musique, gymnastique” (A. H. Navon : “Les 70 Ans de l’Ecole Normale Israélite Orientale (1865-1935), Paris, Durlacher).
Ayant obtenu son Brevet d’Instituteur, Jacob Benchimol est envoyé en 1879 à l’Ecole Agricole de Mikvé-Israël, près de Jaffa, en Palestine. Fondée par l’Alliance en 1870, Mikvé a été la première école agricole d’Eretz-Israël. Mon grand-père y enseigne le français, ainsi qu’à Jaffa, où vivait alors une petite communauté juive. Pour améliorer ses modestes appointements, il assure également la comptabilité des deux écoles. J’ai été très émue à la lecture d’une lettre adressée par lui à la direction de l’Alliance à Paris, peu après son arrivée à Mikvé, demandant qu’une partie importante de son traitement, réglé trimestriellement, soit versé à sa mère à Tétouan.
Extrêmement doué pour l’organisation, mon grand-père devient très rapidement sous-directeur de l’école de Mikvé, dirigée alors par Samuel Hirsch. J’ai retrouvé dans les archives de l’A. I. U. plusieurs documents concernant tant sa personnalité que ses activités, et aussi un télégramme signé Jacob Benchimol, adressé à l’Alliance à Paris, annonçant le décès de Charles Netter, l’un des fondateurs et directeurs de l’Alliance, et fondateur également de l’école de Mikvé. Il avait été foudroyé par une hépatite au cours d’une de ses fréquentes visites à Mikvé en 1882. Mon grand-père a envoyé également à Paris une longue lettre dans laquelle il décrit la maladie et les derniers jours de Charles Netter, mort dans ses bras.
Les étudiants qu’accueillait l’école de Mikvé arrivaient de Russie, de Roumanie et de la partie orientale de la Pologne - pays qu’ils avaient fuis, comme des milliers d’autres Juifs, et surtout après les terribles pogroms de 1881-82. Si la grande majorité de ces émigrants juifs s’étaient dirigés vers les Etats-Unis, quelques-uns, jeunes et idéalistes, en général étudiants, avaient conclu à la nécessité d’avoir un pays bien à eux, qui devait être Eretz Israël comme aux temps bibliques.
Une présence juive, quoique minime, s’était d’ailleurs toujours perpétuée en Eretz Israël au cours des siècles. Le groupe d’étudiants en question, arrivé en 1882, portait le nom de “Bilouim”, initiales des mots hébreux “Beit Yaacov Lekhu Vénelkha” (“Fils de Jacob, levons-nous et allons”). Ces jeunes ne connaissaient rigoureusement rien à l’agriculture mais s’étaient cependant mis en tête de défricher, de planter, de faire revivre le pays. Les Juifs installés là depuis des siècles et ceux qui les avaient rejoints par la suite étaient surtout des Juifs religieux, qui consacraient leur vie à la prière et à l’étude de la Torah, et vivaient exclusivement des dons de Juifs établis en Occident. L’argent recueilli par des rabbins d’Europe était envoyé aux rabbins ashkénazes d’Eretz Israël qui le distribuaient souvent arbitrairement. Ce processus portait le nom de “Haluka” (distribution). Seuls quelques petits artisans et commerçants, d’origine séfarade, subsistaient grâce à leur travail.
Les Bilouim ont donc été les premiers, depuis la chute du 2ème Temple en l’an 70 de l’ère moderne, à vouloir faire revivre le pays. Mais il leur fallait d’abord, avant de se lancer dans cette aventure, faire un stage à l’Ecole Agricole de Mikvé. Par la suite, ils se sont installés à Rishon-le-Tsion, près de Mikvé, à Zamarine (qui allait devenir Zikhron Yaacov) et à Rosh Pina. Ils étaient environ soixante-quinze et leurs conditions de vie étaient terriblement éprouvantes : un grand nombre d’entre eux mouraient de malaria, de faim, et un an plus tard, en 1883, ils étaient sur le point de renoncer et de se disperser. C’est alors que l’organisation mondiale des “Hovévei Tsion” (Les Amants de Sion), dont le comité central se trouvait à Odessa, s’est inquiétée de leur détresse et a dépêché à Paris une délégation, à laquelle s’est joint le rabbin Samuel Mohilewer. Avec le grand-rabbin de France Zadok Kahn, représentant des “Hovévei Tsion”, Mohilewer s’est rendu auprès du Baron Edmond de Rothschild pour lui exposer la situation dramatique de ces jeunes pionniers et lui demander de leur porter secours. Le Baron a résolu d’envoyer sur place son homme de confiance pour examiner la situation, et le rapport a été, semble-t-il, convaincant, puisqu’il a décidé d’intervenir. Il a choisi de faire parvenir le montant de son aide au directeur de Mikvé Israël, Samuel Hirsch, puisque ce dernier connaissait ces jeunes, et pouvait donc répartir équitablement la somme entre les différentes implantations.
Au début, tout s’est bien passé, puis le Baron a eu la malencontreuse idée d’envoyer à Rishon un agronome français, non-juif, Dugourd, pour enseigner l’agriculture aux Bilouim. D’une part, c’était une erreur de jugement, car ces jeunes idéalistes qui rêvaient de faire revivre le pays ne pouvaient accepter d’obéir aux ordres d’un “Goy” (non-juif). D’autre part, Dugourd, certainement excellent agronome en France, ne connaissait sans doute rien aux conditions géologiques et climatiques d’Eretz Israël et ne pouvait donc leur être d’aucun secours. Par ailleurs, peu psychologue et peu diplomate, il a été chassé à coups de pierres par les Bilouim, et le Baron, furieux, a résolu de mettre fin à son aide financière.
Samuel Hirsch se trouvait vraiment pris entre le marteau et l’enclume. Il aimait sincèrement ces jeunes qu’il avait formés et souhaitait continuer à les aider, mais, d’autre part, il servait d’intermédiaire entre eux et le Baron. Ne sachant plus que faire, il a adressé au Baron un télégramme, dont j’ai retrouvé le texte dans les archives de Mikvé. Il y demandait la permission d’envoyer son adjoint, Jacob Benchimol, pour remplacer Dugourd et devenir l’administrateur de Rishon-le-Tsion. Le Baron ayant répondu positivement par télégramme, mon grand-père a quitté Mikvé, dégagé des obligations contractées vis-à-vis de l’Alliance. En effet, tous les élèves qui avaient étudié à l’E. N. I. O. aux frais de l’A. I. U. devaient signer un engagement qui les obligeait à enseigner pendant dix ans dans une des écoles de l’Alliance. Jacob Benchimol n’a a travaillé à Mikvé que de 1879 à 1883, puis il est devenu en quelque sorte fonctionnaire du Baron. Il est parvenu à ramener la paix et l’ordre à Rishon, et à rétablir de bonnes relations entre le Baron et les jeunes pionniers. Doué d’une grande autorité naturelle, il était aussi très diplomate et il a su acquérir la confiance et l’amitié des deux parties.
Pour calmer les esprits, il a passé un accord avec le dirigeant du groupe, Israël Belkind : celui-ci a quitté la “colonie” de Rishon (ce mot a aujourd’hui une connotation négative, mais c’est celui que l’on retrouve dans tous les documents de l’époque) et s’est installé à Guedera, avec la promesse que sa famille pourrait rester à Rishon. J’ai retrouvé les termes de cet accord dans l’ “Encyclopédia léhalutsei hayishuv vébonav” (“Encyclopédie des pionniers du yishuv et de ses bâtisseurs”).
Jacob Benchimol a partagé la vie héroïque des jeunes pionniers : j’ai vu des dessins de l’époque qui le montrent faisant la queue parmi eux pour recevoir un quart d’eau à boire - de l’eau qui n’était même pas potable - et un morceau de pain sec. Ils ont vécu là dans des conditions terribles, mais ils sont parvenus à forer des puits, à assécher quelques marais et à commencer à semer. Mon grand-père a évidemment contracté la malaria, tout comme le reste du groupe, et il en a souffert jusqu’à la fin de sa vie.
Il est allé se faire soigner au Liban, car les frontières n’existaient pas à l’époque, toute la région faisant partie de l’Empire Ottoman. La Palestine était une sous-province de la province syrienne, le Liban n’existait qu’en référence à la chaîne de montagnes portant ce nom, et ne constituait qu’une partie intégrante de la Syrie...
Ce changement de climat s’étant avéré insuffisant pour mon grand-père et ses jours étant en danger, le Baron l’a fait venir à ses frais à Paris et l’a fait soigner par son médecin particulier, puis il l’a envoyé faire une cure à Davos. Il a pu ensuite passer quelques semaines dans sa famille à Tétouan avant de repartir pour Eretz Israël.
Son retour a été véritablement rocambolesque : il s’est embarqué en Afrique du Nord sur un bateau se dirigeant vers Alexandrie, où s’était déclarée une épidémie de choléra qui avait entraîné la mise en quarantaine de tous les voyageurs. Jacob Benchimol, qui désirait regagner son poste le plus rapidement possible, a décidé de partir à dos de chameau par le Sinaï et le désert du Néguev. Il a été arrêté par les contrôles turcs à Gaza et jeté dans une sorte de prison, en quarantaine, puisque l’on savait qu’il venait d’Alexandrie où sévissait le choléra. Il est parvenu à faire savoir à Samuel Hirsch où il se trouvait, et ce dernier est arrivé à dos de chameau pour payer une rançon : avec des pots de vin, on pouvait obtenir tout ce qu’on voulait ! C’est ainsi que mon grand-père, libéré, a pu regagner Eretz Israël.
Le Baron a suggéré alors de le transférer à Rosh Pina, situé sur une colline : la malaria y était tout aussi endémique à cause de la proximité des marais de la vallée du Houlé (asséchés depuis), mais le climat y était moins pénible qu’à Rishon. Jacob Benchimol a donc été administrateur de Rosh Pina pendant trois ans et demi, et c’est ainsi qu’il a pu faire la connaissance de celle qui allait devenir sa femme, Jenny Bliden. Jenny, âgée de dix-sept ans, était la fille du Docteur Bliden, premier médecin juif de Safed et de toute la Galilée, arrivé des Etats-Unis avec sa famille en 1885. La presse locale de l’époque, que j’ai pu consulter, appelait Jenny “Hayéféfia” (la ravissante).
Si aujourd’hui dix kilomètres de route goudronnée relient Rosh Pina à Safed, à l’époque seuls des sentiers muletiers sillonnaient la montagne. Les rares personnes qui en avaient les moyens se déplaçaient à cheval ou à dos de mulet, les autres allaient à pied. A la demande du Baron de Rothschild, le Docteur Bliden avait consenti à venir soigner les malades de Rosh Pina et de Yessod Hamaala, une petite colonie juive au pied de la colline de Rosh Pina, dont les habitants vivaient dans une misère indescriptible. Il se rendait deux fois par semaine dans ces deux colonies, et c’est ainsi que l’administrateur de Rosh Pina a connu le médecin de Safed et sa fille, qu’il a demandée peu après en mariage.
Ce mariage, célébré à Beyrouth dans le palais du docteur Emile Frank, délégué du Baron pour tout le Moyen-Orient, a représenté un grand événement social et mondain, dont les quelques journaux locaux de l’époque se sont fait l’écho. Les invités se sont rendus à la noce en bateau, et sont revenus de même. Le Baron avait envoyé de somptueux cadeaux, et plusieurs documents mentionnent les contributions à diverses œuvres charitables récoltées au cours de la cérémonie. J’ai également pu lire une lettre de mon grand-père, adressée à Samuel Hirsch, avec lequel il était resté étroitement lié et qu’il considérait un peu comme son père adoptif, dans laquelle il lui annonçait son mariage. Par la suite, il lui a écrit régulièrement pour lui faire part de la naissance de chacun de ses enfants. Cela a été extrêmement émouvant pour moi de retrouver cette correspondance dans les archives de Mikvé.
Les trois années passées à Rosh Pina se sont déroulées sans problèmes particuliers. Jacob Benchimol y avait trouvé à son arrivée, en 1886, une situation très pénible (misère des colons et malaria). Dans son livre, “Hazon hahitnahalut ba Galil” (“Vision d’avenir sur l’implantation en Galilée”), le docteur Yaacov Harozen écrit : “Après un certain temps, vingt une époque de repos pour la ‘moshava’ (village), avec l’arrivée de Benchimol à Rosh Pina”.
L’instituteur David Shoub, dans ses mémoires “Zikhronot Lé Beit-David” (“Souvenirs de la Maison de David”) rapporte qu’au début de l’année 1887 une école a été ouverte à Rosh Pina. Il a obtenu de l’administration l’autorisation de commander à Paris des livres d’hébreu moderne, et l’enseignement par la suite a pu se faire en hébreu. Mais déjà, les élèves ont accueilli le Baron de Rothschild lors de sa première visite en Eretz Israël en juin 1887, avec des chants hébreux.
Le journal “Hamelitz”, l’un des pionniers de la presse hébraïque, publie, le 13 juillet 1888, une lettre de protestation, signée par tous les colons, s’élevant contre les critiques formulées à l’encontre de Jacob Benchimol dans le “Havatselet” n° 32 paru à la même date : “Le nouvel administrateur, Benchimol, est un homme droit dont nous sommes très contents et dont personne n’a à se plaindre, tout au contraire... Nous faisons notre travail avec joie... Il ne pense qu’à notre bien... C’est pourquoi, au nom de la Vérité et de la Justice et de l’amour de Sion et pour la bonne Cause, nous vous prions de publier cette Lettre dans votre journal et nous demandons à tous les éditeurs de journaux juifs dans le monde de copier cette lettre afin que la Vérité soit divulguée et que se ferme la bouche des menteurs”.
En 1889, une révolte éclate à Zikhron Yaacov. Cette colonie, située sur la chaîne du Carmel à 33 kilomètres au sud de Caïffa (Haïfa) avait été fondée en même temps que Rosh Pina et Rishon. A l’origine, lorsque le Baron avait commencé à octroyer son aide, les pionniers étaient installés à Zamarine, au pied de la colline de Zikhron. Le Baron a décidé de transférer Zamarine au sommet de la colline et il y a fait construire des maisons plus confortables. Son père, prénommé Yaacov, est décédé à ce moment-là, et le Baron a donné à cette implantation le nom de “Zikhron Yaacov” (“Souvenir de Jacob”) pour honorer sa mémoire. Dès lors, le Baron a voué à Zikhron un attachement indéfectible. Bien plus tard, il a même demandé dans son testament que, lorsque les circonstances politiques internationales le permettraient, sa dépouille mortelle et celle de sa femme soient transférées de Paris à Zikhron. Son vœu a été réalisé en 1954, peu après la création de l’Etat d’Israël, en très grande pompe, en présence des autorités françaises et israéliennes. Mon oncle a assisté à l’embarquement des cercueils à Marseille, et toute la presse s’est fait l’écho de cet événement. Par la suite, les héritiers du Baron ont toujours continué cette légendaire tradition de générosité, et ont fait aménager au pied de la colline de Zikhron un immense parc, appelé “Ramat Hanadiv” (la Colline du Bienfaiteur). En Israël, on prononçait rarement le nom du Baron, que tous nommaient “Hanadiv Hayadoua” (le Bienfaiteur bien Connu). C’est dans ce parc, agrémenté d’un magnifique jardin botanique et devenu un site touristique très fréquenté, que sont enterrés, dans une grotte, le Baron et la Baronne Edmond de Rothschild.
A Zikhron, on avait découvert des trafics d’influence et d’argent de la part de l’administrateur de la colonie et du médecin, un certain Goldberg, et les colons ont alors fomenté une véritable révolution. Il y a même eu des vitres brisées. Le Baron, informé des faits, s’est, semble-t-il, souvenu de la façon dont mon grand-père avait calmé la révolte de Rishon, et il lui a donc demandé de quitter Rosh Pina - où il a nommé un autre administrateur - et de se rendre à Zikhron pour y rétablir l’ordre. Jacob Benchimol est parvenu effectivement à calmer les esprits, et, nommé administrateur de cette colonie, il l’a dirigée pendant dix ans, de 1889 à 1899. Il l’a transformée en une véritable petite ville, et a en particulier édifié les caves et la tour d’eau, ce qui a permis d’amener l’eau courante dans toutes les maisons et dans les champs. C’est là aussi que sont nés tous mes oncles et tantes, ainsi que ma mère, Andrée, la plus jeune des enfants.
J’ai retrouvé un grand nombre de documents sur l’activité de Jacob Benchimol à Zikhron, et en particulier ce témoignage d’Elie Scheid, l’homme de confiance du Baron, qui n’a cessé de voyager entre Paris et les colonies de Palestine, et qui a rassemblé ses souvenirs dans un livre intitulé “Mémoires sur les colonies juives en Palestine et en Syrie 1883-1899 : ”Monsieur Benchimol, sans architecte et sans ingénieur, élabora un projet de cave. Et avec un simple maître-maçon arabe, il mit ce projet à exécution. La construction réussit au-delà de toute expression. Elles consiste en trois caves voûtées et adjacentes, de cinquante mètres de longueur chacune, sous la montagne de Zamarine. La porte regarde du côté de Zikhron Yaacov et donne sur la route qui conduit à Caiffa. Au-dessus de ces caves sont les celliers et les caves de fermentation etc... et également en sous-sol, trois nouvelles caves, de cinquante mètres de long, en sens perpendiculaire, surmontées de trois celliers. Il y a une machine à vapeur, une forge, une machine à glace, des wagonnets, des pressoirs, et cent vingt colons y travaillent, plus des ouvriers, et plus des arabes. Il y a aussi une tonnellerie”.
Ce travail considérable semble avoir émerveillé l’envoyé du Baron, et pour cause ! Mon grand-père, bien que n’ayant jamais étudié l’architecture, était parvenu à réaliser cette extraordinaire entreprise. J’ai visité ces caves, qui sont encore utilisées aujourd’hui. Elles ont été considérablement agrandies et forment un immense ensemble, qui reçoit de nombreux visiteurs. En effet, les vignes plantées à Zikhron et à Rishon représentaient la plus grande richesse de ces colonies, et le vin était produit dans ces fameuses caves, construites par mon grand-père.
Un texte d’Elie Scheid a trait à Méir Dizengoff, jeune chimiste engagé à Paris par le Baron, et à la verrerie de Tantoura, destinée à fabriquer les bouteilles indispensables à l’écoulement du vin : “A Tantoura, une petite plage sablonneuse, au pied de Zikhron, il y avait quelques terres, un jardin, une maison d’habitation, un magasin et deux colons... Je ne parle que pour mémoire d’une petite verrerie qu’on a essayé d’y faire marcher et qui n’a pas réussi”. Un paragraphe de publicité fait suite à ces propos : “Il faut convaincre tous les Juifs du monde et surtout les orthodoxes pratiquants, d’acheter du vin de Zikhron Yaacov et de Rishon-le-Tsion, le seul vin au monde qui soit exclusivement préparé par des Israélites”.
A propos de la verrerie de Tantoura et de Méir Dizengoff, le Baron semble avoir, pour une fois, commis une erreur de jugement... Dans une lettre datée du 1er décembre 1894, il écrit à mon grand-père :
“Mon cher Benchimol,
Je viens de recevoir votre lettre datée de Zikhron et je m’empresse de vous répondre... J’ai reçu vos comptes, mais je n’ai pas encore eu le temps d’y jeter un coup d’œil, j’ai vu seulement ce que vous me dites au sujet de Dizengoff. Le principe que j’ai établi est que vous puissiez toujours examiner ses dépenses, sinon avant, du moins après qu’elles ont été exécutées. J’ai grande confiance en vous et il est absolument nécessaire que j’aie un contrôle sur ce qui se passe à la verrerie. Je ne peux pas me fier à un homme qui, somme toute, ne m’inspire pas une confiance suffisante, même au point de vue chimique, pour pouvoir le laisser voler de ses propres ailes. Je ne comprends pas, d’après les comptes qu’il m’a envoyés, qu’il n’y ait pas une recette sérieuse, obtenue par les ventes qu’il aurait faites : je vois une petite vente très faible et elle ne représente pas les quantités de verre qu’il doit produire...” Cette fabrique s’étant avérée non rentable (en grande partie sans doute par manque de main-d’œuvre qualifiée), elle a dû être fermée peu après.
L’avenir a démenti la méfiance du Baron, et a révélé toutes les qualités de Méir Dizengoff, fondateur de Tel Aviv, la première métropole juive, dont il a été le maire pendant vingt-cinq ans.
Toujours à propos de la cave, Elie Scheid ajoute plus loin : “Cette cave, qui coûta tant de peines et d’insomnies à Monsieur Benchimol, faillit aussi lui coûter la vie. Au mois de novembre 1892, lorsque, la cave terminée, il s’obstinait à rester sur place pour surveiller les derniers travaux, il ne prit même pas le temps de se garantir de la pluie qui arrivait par torrents. Il tomba dangereusement malade”.
Effectivement, il a failli mourir à ce moment-là. Scheid arrivait de Paris pour une nouvelle mission d’inspection et débarquait à Jaffa. A l’époque, il n’existait pas de port aménagé pour permettre à de grands bateaux d’y accoster : les passagers descendaient, au large, dans de petits canots plus ou moins bien manœuvrés par des Arabes, qui les amenaient du paquebot jusqu’au port de Jaffa. Ceci représentait un réel danger et entraînait bien souvent des noyades. Scheid, arrivé à Jaffa, apprend par la rumeur publique que l’administrateur de Zikhron, Monsieur Benchimol, est mourant, et que seule une opération pourrait le sauver. Scheid, qui aimait beaucoup mon grand-père et connaissait l’attachement que lui portait le Baron, décide aussitôt de trouver dans le pays un chirurgien pour lui sauver la vie. Comme les difficultés de déplacement rendaient cela impossible, il tente d’atteindre par télégramme tous les paquebots croisant au large dans la région, et dans l’un d’entre eux, par miracle, se trouvait un chirurgien qui a consenti à tenter l’aventure ! Scheid télégraphie alors à Zikhron, demandant qu’une équipe descende sur la côte au pied de la colline, à Tantoura, et fasse brûler des feux pendant deux nuits, pour que le bateau puisse les repérer. Aucun accostage n’était possible, mais des canots se tenaient prêts. Et c’est ainsi qu’un chirurgien anglais, débarqué en haute mer sur un canot, a pu accoster à Tantoura, arriver à cheval à Zikhron et sauver la vie de mon grand-père. Cette histoire invraisemblable, qui se situe en 1893, m’a confirmé la véracité des récits de ma grand-mère.
Scheid raconte ensuite, avec de nombreux détails, comment mon grand-père s’est remis de sa maladie et a repris du service, tout en devant ménager sa santé. Il ne pouvait plus suffire à accomplir seul tout le travail, vu le prodigieux développement de Zikhron, et il a fallu lui trouver un adjoint.
Le Baron, très attaché à Jacob Benchimol, lui écrit, le 11 janvier 1893 :
“Mon cher Benchimol,
Je tiens à vous dire combien j’ai été désolé en apprenant votre maladie. Grâce à Dieu, ça n’a été qu’une alerte et Scheid m’écrit que d’ici peu de jours, vous n’aurez plus que le souvenir de cette maladie. Je suis bien heureux de ces bonnes nouvelles.
Mais, à cette occasion, je vous ferai toujours le même reproche, c’est celui de ne pas soigner assez votre santé.
Je vous prie instamment de ne jamais sortir quand il pleut et de ne pas vous exposer, ainsi, à l’humidité.
Vous savez combien je tiens à vous, en dehors de tous les services que vous rendez à la colonie, aussi me ferez-vous grand plaisir en m’écrivant vous-même bientôt que vous êtes complètement remis.
À revoir, mon cher Benchimol, croyez à mes meilleurs sentiments.
Signé : Ed. de Rothschild”
Le Baron a effectué un voyage incognito en Palestine quelques mois plus tard, en juillet 1893, et Scheid écrit : “Le jour où Monsieur le Baron entrait à Zikhron Yaacov, Monsieur Benchimol s’embarquait à Jaffa, pour se rendre à Montmorency, près de Paris, dans un château du Baron, avec sa femme et deux de ses enfants. Il y passa l’été en plein repos et il remit sa santé qui avait été bien délabrée. A tel point qu’à un certain moment pendant sa maladie, le bruit s’était répandu à Tantoura qu’il était mort...”
Lors de sa visite à Zikhron, le Baron a constaté que l’école, la pharmacie, les bureaux de l’administration et bien d’autres bâtiments étaient devenus trop petits. Il a donc donné l’ordre de faire construire un nouvel édifice, très vaste, qui comprenait, au rez-de-chaussée, les bureaux de l’administration et quelques chambres réservées aux hôtes de marque. Au premier étage, se trouvait l’appartement de l’administrateur et de sa famille, avec un très grand balcon. Lorsque je suis retournée à Zikhron, au début des années 80, ce bâtiment était totalement délabré. Un très vieux monsieur, descendant des premiers bâtisseurs de Zikhron, s’était proposé de me servir de cicerone. “Je vois encore le petit Emile, faisant de la bicyclette sur ce balcon. Tout le monde le regardait... On disait que cette bicyclette, rapportée de Paris par son père, était la seule dans tout le pays !” Et moi, en l’écoutant, j’essayais en pensée de me représenter mon oncle Emile, en culottes courtes, sur cette bicyclette...
Le bâtiment de l’Administration a été depuis peu rénové et classé monument historique. On en a fait un très beau musée, le Musée de la première Aliya.
Ce vieux monsieur m’a fait visiter un petit musée, élevé à la mémoire des premiers bâtisseurs de la ville, “Yad Lameyassedim”. J’y ai retrouvé des photos de l’époque, des documents signés par mon grand-père, et entre autres un acrostiche calligraphié, dédié à “Yaacov Ben Shmouel”. Cet acrostiche ne tarit pas d’éloges sur toutes les qualités morales et spirituelles de l’homme et de l’administrateur.
Il m’a aussi montré au centre-ville une petite pharmacie vieillotte datant du 19ème siècle. Il savait que le pharmacien possédait un cahier de son grand-oncle (doubles des lettres écrites par lui), qui avait été le médecin de Zikhron. Peut-être consentirait-il à me le montrer ? La pharmacie n’ouvrait qu’à quatre heures, j’ai dû attendre un long moment, et il faisait déjà nuit (c’était en décembre). Le pharmacien a bien voulu aller chercher chez lui ce document et me permettre de le feuilleter. J’ai pu ainsi retrouver le double d’une lettre adressée par le médecin à mon grand-père, à l’époque en visite à Paris auprès du Baron. Cette lettre annonce et raconte l’heureuse naissance d’une petite fille. J’en ai conservé le texte, puisque cette missive du docteur Joseph Kohn, datée du 14 septembre 1896, annonce en fait la naissance de ma mère. Etrange et émouvante impression que de découvrir dans cette boutique obscure, où il était difficile de le déchiffrer, un document touchant si intimement à l’histoire de ma famille !
Grâce à Elie Scheid, nous pouvons nous représenter la vie quotidienne à Zikhron à l’époque de mon grand-père. Les travailleurs, très bien traités, étaient logés et disposaient d’une cantine. Ils devaient obligatoirement faire la sieste de onze à quatorze heures dans une salle aménagée à cet effet, et pouvaient boire du thé à volonté, un samovar trônant sur tous les chantiers. Diverses institutions avaient vu le jour : une caisse de bienfaisance, un service d’accueil pour les hôtes de passage, car les hôtels n’existaient pas, une “Hevra Kadisha” (société responsable des services funéraires) un “shohet” (chargé de l’abattage rituel du bétail et des volailles), une synagogue dotée d’une chorale, des cours du soir, une boulangerie dont les bénéfices couvraient les frais de la synagogue, et un petit marché couvert. On avait aussi aménagé un beau jardin public, construit un hôpital et créé une Société de Pompiers (entraînés à la gymnastique), ainsi qu’un système de gardes à cheval pour protéger les colonies des voleurs.
Les mariages étaient célébrés à la synagogue le vendredi, une heure avant l’office du soir, et la fête avait lieu le samedi.
Avigdor Apfelbaum, un pionnier de Zikhron, note dans son journal, en 1893, que la moshava se développe de jour en jour sur tous les plans sous l’impulsion de Benchimol. L’administration fonde des “Dépôts Généraux” - une coopérative d’achats dans laquelle tous les colons sont actionnaires. Toutes les denrées de base y sont vendues très bon marché, et cette coopérative est ouverte à tous, Juifs et Arabes. Quelques boutiques élégantes donnent même une touche parisienne à Zikhron. Apfelbaum note encore que Jacob Benchimol encourage la création d’un Vaad (comité) élu par les colons, auxquels il accorde de plus en plus d’indépendance.
Non loin de Zikhron, à Hedera, la malaria exerçait des ravages parmi les défricheurs, et les malades étaient envoyés à l’hôpital de Zikhron. Jacob Benchimol a attiré l’attention du Baron sur le sort des habitants de cette implantation, bien qu’elle n’ait pas été l’une de ses colonies. Il l’a convaincu de la nécessité d’assécher les marais (trois mille hectares de marais !) et de construire des maisons pour les pionniers.
Il est souvent fait mention du Baron et de mon grand-père dans l’histoire de Hedera, dont les habitants éprouvaient pour eux une grande reconnaissance, car ils considéraient qu’ils les avaient réellement sauvés. Mon grand-père a même été élu, en signe d’estime, membre du comité de la moshava de Hedera, comme l’écrit le professeur Eliav Mordehai dans le Tome I du “Sefer Haaliya Harishona” (Livre de la Première Aliya).
Un historien, Arieh Samsonov, habitant à Zikhron et descendant d’une des premières familles pionnières, a rédigé, il y a une cinquantaine d’années, l’histoire de sa ville. Il a pu se procurer à la Mairie les documents que j’avais remis de la part de mon oncle à la Municipalité, mais a malheureusement négligé de les rapporter et j’ignore ce qu’il en est advenu. Dans ce livre intitulé “Zikhron Yaacov”, Samsonov précise, en conclusion d’un des chapitres : “Le treize août 1899, Jacob Benchimol, a quitté la colonie avec toute sa famille pour Paris, après dix ans d’administration. Ces dix années, cette belle époque, méritent d’être gravées dans le cœur de tous ceux qui s’intéressent à une œuvre de travail, de dévouement, d’amour assidu pour la restauration du Pays et pour ses pionniers. Aucun monument ne porte son nom, mais on n’élève pas de monuments aux ‘Tsadikim’ (Justes)”.
Pourquoi mon grand-père a-t-il quitté Zikhron à ce moment-là ? Parce qu’en 1899, le Baron est tombé si gravement malade qu’on avait même craint pour sa vie, et que sa famille et son entourage avaient fait pression sur lui pour qu’il abandonne l’administration directe des colonies de Palestine. Ils estimaient qu’il s’attachait beaucoup trop à résoudre les moindres problèmes qui s’y présentaient, et négligeait sa santé et ses affaires à la Banque Rothschild. Dans son bureau, rue Laffite à Paris, sur une immense table, trônait une carte de Palestine avec des aiguilles de couleur telles qu’on en utilise pour marquer l’avance des armées pendant les guerres. Et chaque fois qu’il réussissait à acheter une nouvelle terre et à y fonder une colonie, il ajoutait une nouvelle épingle. Ses colonies étaient réellement le centre d’intérêt de sa vie, au détriment de toutes ses autres obligations.
Il est bon de souligner que, jusqu’à son premier voyage en Eretz Israël en compagnie de sa femme, en 1887, le Baron avait très largement soutenu financièrement les colons de Palestine, mais sans toutefois se sentir personnellement concerné. C’est au cours de ce voyage qu’il est réellement devenu un “amant de Sion”, se passionnant pour la cause sioniste — bien que le sionisme proprement dit n’ait pas encore existé à l’époque.
Cette première visite du Baron est racontée par l’un des fondateurs de Rosh Pina, l’instituteur David Shoub - qui avait à cette occasion servi de porte-parole des colons - dans son livre de souvenirs : “ le Baron, accompagné de sa femme, avait eu d’abord l’intention de reprendre le bateaux à Jaffa, mais il avait changé d’avis et décidé de repartir à cheval à Damas”, puisque il n’y avait pas de frontières à l’intérieur de l’Empire Ottoman... Le narrateur rapporte que le médecin de Safed, le Docteur Bliden, sa femme, ainsi que Jacob Benchimol et son épouse avaient accompagné à cheval le Baron jusqu’au pont de Benot-Yaacov sur le Jourdain. De là, on domine Tibériade et on peut contempler toute la plaine alentour. Le Baron en extase a pris Jacob Benchimol par l’épaule et lui a dit : “Regardez, Benchimol, toutes ces terres, toutes ces terres ! Nous les aurons, il faut les acheter. C’est ça notre pays, c’est ça notre avenir !” Il était vraiment presque en transes. Et à Paris, devant ses cartes, il se passionnait tout autant pour la terre d’Israël. Dans les lettres, manuscrites ou “dictées dans le phonographe”, qu’il a adressées par la suite à mon grand-père, promu Administrateur de Zikhron, il se révèle un véritable précurseur du sionisme. Il relisait les lettres dictées et les corrigeait lui-même à la main. Il s’intéressait aux moindres détails concernant la vie et l’avenir des colonies, et possédait une carte de tous les terrains de Zikhron. Il se préoccupait également, non seulement des plantations d’arbres fruitiers, mais encore des bénéfices que l’on pourrait réaliser en vendant, comme primeurs, les différents fruits :
“Il importe de ne greffer que des espèces hâtives d’amandes, pour qu’on puisse les expédier comme primeurs sur les différents marchés...
Si la culture de l’annona peut se faire sans eau, il serait bon d’en augmenter la production dans de grandes proportions, car ce produit pourrait s’acclimater sur les différents marchés alors qu’il est encore très cher et n’arrive pas en très grande quantité...
Il serait bon d’augmenter le nombre des poiriers et des pommiers, si les fruits sont bons et savoureux, et nous pourrions aussi avoir pour eux un débouché, non pas pour les pays de l’Occident, mais plutôt pour l’Egypte, et même pour les pays un peu plus lointains, en poussant jusqu’aux Indes” (Lettre du 1er décembre 1894).
C’est extraordinaire de constater à quel point le moindre détail l’intéressait.
Puis, au sujet de l’élevage, il écrit : “Pour les malheureuses veuves, je crois qu’il serait bon de pratiquer l’élevage des volailles. On pourrait commencer par les espèces ordinaires du pays, qui pourraient rapporter quelque chose à la colonie, au lieu de laisser cette rente entre les mains des Arabes...
Ces élevages de volailles pourraient se faire, il me semble, par certaines femmes, à droite ou à gauche en dehors des vignes. Par exemple du côté où on fait des mûriers, on pourrait faire des enclos, avec des petites cabanes, où on pourrait laisser les volailles, et les faire coucher la nuit avec le gardien qui les surveillerait. Elles seraient plus ou moins engraissées avec les produits que vous avez. Je me suis en effet informé, à la campagne, chez moi, des produits que l’on donne aux volailles. On m’a dit qu’on leur donnait du grain, du maïs, en même temps que du son. Or chez vous, le grain, le maïs et le son sont des produits que vous avez en abondance, et qui, par conséquent, peuvent vous être très utiles” (Lettre du 1er décembre 1894).
Il évoque également les problèmes d’éducation :
“Ce que je désire surtout obtenir c’est de voir l’hébreu devenir la langue fondamentale, bien plutôt que le turc, il est nécessaire que les colons sachent le turc, qu’ils puissent bien parler l’arabe mais c’est, surtout l’hébreu qui doit être perfectionné. L’hébreu doit être en quelque sorte la langue qui doit servir pour apprendre les différentes choses, l’histoire, la géographie, etc...
Quant aux garçons, il serait bon de leur donner de temps en temps une éducation pratique, si on avait, comme je l’ai dit, un jardin près de l’école, où on puisse faire des légumes. Et les jeunes filles plus grandes pourraient élever quelques volailles. On arriverait de cette manière à donner des leçons sérieuses à tous les enfants au point de vue de l’avenir, lorsqu’ils seront dans leur ménage ou qu’ils seront ouvriers...
Si l’on peut donner de la nourriture aux enfants lorsqu’ils sont à l’école, une espèce de soupe bonne à manger, on aurait d’autant moins à donner aux parents, car cela ferait double emploi. Et alors on n’aurait pas besoin de donner des secours mensuels comme on le fait pour ces enfants qui viendraient fréquenter l’école. Il faudrait arriver à faire de l’école un centre pas précisément indépendant, mais qui vive de lui-même, et qui par conséquent ne soit pas une charge pour la communauté...
L’asile (c’est ainsi que l’on appelait à l’époque le jardin d’enfants) me paraît une institution absolument utile. Si on le supprimait, que feraient tous les petits enfants dont les parents travaillent toute la journée et ne pourraient pas toujours s’en occuper ? Ils iraient courir dans les rues, deviendraient des vagabonds, et le jour où on les enverrait à l’école, ils seraient incapables de rien faire. Il serait beaucoup plus difficile d’en faire plus tard des gens capables, utiles et laborieux” (Lettre du 15 mars 1895).
Il évoque aussi le problème de la main-d’œuvre arabe :
“je vois avec grand regret ces Arabes encombrer la colonie : ils volent des chevaux, viennent modifier complètement l’état des choses que nous avons cherché à établir, et c’est pour cela que je vous parle plus haut de la question ouvrière, laquelle je désire tant voir aboutir à une fin. Je désire que nous puissions nous passer bientôt de ces Arabes, qui sont une si mauvaise espèce d’ouvriers, et des gens si dangereux d’avoir auprès de soi” (Lettre du 1er décembre 1894). En effet, mon grand-père a dû, à plusieurs reprises, affronter et mater des soulèvements fomentés par les Arabes des environs.
Le Baron est également préoccupé par l’avenir des colonies :

“Il y a là une question très importante, qu’il ne faut pas perdre de vue. C’est que la colonie, telle qu’elle est entendue par moi, doit être un centre religieux, fort et durable dans la suite. Il faut donc que vous ayez là des personnes capables, et bien comprendre l’avenir. Vous devez vous souvenir surtout que dans les environs, il y a des colonies chrétiennes d’un côté, arabes de l’autre. Que ces personnes, lorsque nous ne serons plus là, seront en butte à toutes les exploitations possibles, et à toutes les embûches qu’on pourra leur faire. Il faut donc qu’on ait là, au centre, un noyau excessivement solide, qui puisse lutter contre tous les mauvais traitements qui pourraient venir de ces côtés pour arriver à détruire l’œuvre que nous sommes en train d’édifier. A ces points de vue, il est absolument nécessaire de donner aux colons à l’avenir une éducation assez forte et assez robuste pour pouvoir résister, et pour devenir un noyau sérieux, religieux et moral, dans le pays” (Lettre du 15 mars 1895).
Je pense que de telles réflexions ne seraient pas déplacées aujourd’hui, pour n’importe quelle ville, kibboutz, moshav ou “hitnahalout” (implantation) en Israël. C’est ce qui me permet d’affirmer en conclusion que le Baron a réellement été un visionnaire, et que, malgré toutes les différences apparentes, nous ne faisons aujourd’hui que continuer l’œuvre de ceux qui l’ont commencée il y a plus de cent ans.
Au moment où sa famille a obtenu qu’il abandonne l’administration directe des colonies, le Baron en a chargé une société dénommée “Jewish Colonization Association” (J. C. A.), qui est devenue quelques années plus tard la “Palestine Jewish Colonization Association” (P. J. C. A). Mais les Rothschild ont toujours continué à accorder un très large soutien financier à toutes les implantations de Palestine.
Jacob Benchimol, bien que particulièrement lié au Baron, aurait pu continuer à occuper son poste, mais il n’a pas voulu travailler pour une organisation anonyme. Il a donc démissionné, et après avoir rendu visite au Baron à Paris, il s’est installé avec sa famille à Marseille, où il a vécu jusqu’à sa mort en 1936.
Il avait certainement économisé un important pécule sur les émoluments généreux qu’il recevait du Baron. De plus, pour lui prouver sa reconnaissance, ce dernier l’a gratifié d’une pension qui lui aurait permis de vivre sans travailler. Les héritiers du Baron, après sa mort en 1934, ont poursuivi ce versement et ont continué à le faire pour moitié au bénéfice de ma grand-mère, après son veuvage. même sous l’occupation nazie.
Dès son arrivée à Marseille, mon grand-père est entré comme associé et gérant dans une importante société d’import-export, la maison Schamash, qui faisait du commerce de céréales et d’épices avec tout le Proche-Orient et l’Extrême-Orient. Je n’aurais jamais compris comment a pu se réaliser si rapidement cette association si je n’avais pas découvert, dans les archives de Mikvé-Israël, que le propriétaire de cette maison, Charles Schamash, était le représentant de l’Alliance Israélite à Marseille. Mon grand-père l’avait sans doute bien connu lors de toutes ses navettes avec la France, puisque Charles Schamash hébergeait tous les fonctionnaires de l’Alliance lors de leur passage à Marseille. J’ai également découvert dans ces mêmes archives, qui comportaient aussi bien des factures que des lettres, que c’était la maison Schamash de Marseille qui fournissait l’essentiel de l’alimentation de Mikvé, envoyant par bateau des pommes de terre, des céréales et d’autres produits. Mon grand-père connaissait donc depuis longtemps Mr Schamash, et il a rempli les fonctions d’associé-gérant dans la maison Schamash jusqu’à sa mort en 1936, à l’âge de quatre-vingts ans. Il ne s’est véritablement arrêté de travailler que trois semaines avant son décès, malgré de terribles crises d’angine de poitrine. Il s’imposait une discipline de fer et parcourait tous les matins à pied la distance de la rue Barbaroux jusqu’au 33, rue de la République, siège de la maison Schamash, soit un kilomètre et demi, et revenait de même pour le déjeuner de midi. Après une courte sieste, il repartait au bureau. Le soir, au retour, il s’arrêtait au “Café-Glacier”, un des établissements les plus selects de Marseille, au bas de la Canebière, près du port. Il y jouait au bridge et au poker et avait la réputation d’être un excellent joueur; je me souviens d’ailleurs qu’à son enterrement, le “Cercle des Bridgeurs” du “Café-Glacier” a envoyé une immense couronne de fleurs.
J’ai gardé de mon grand-père le souvenir d’un homme à la fois très bon et très autoritaire, avec lequel il était hors de question de discuter. Ni ses enfants, ma mère et mon oncle Emile, qui avaient pourtant à l’époque entre trente et quarante ans, ni ma grand-mère, n’ont jamais osé le contredire ou élever la voix devant lui. Lorsque mon oncle, qui semblait avoir souffert de cet autoritarisme, m’a remis, dans les années cinquante, les documents laissés par son père, qu’il avait pour la première fois lus en détail, il m’a confié : “C’est seulement maintenant que j’ai appris qui était mon père et que j’ai pu comprendre pourquoi il était ce qu’il était...”
Il me faut par ailleurs ajouter que le frère aîné de mon grand-père, Joseph Benchimol, s’est vu aussi confier des responsabilités extrêmement importantes. Il a été successivement directeur des écoles de l’Alliance Israélite à Tétouan, à Mogador, à Sofia, aux Dardanelles et à Caïffa, puis directeur de l’Hôpital Rothschild à Jérusalem.
Il se trouvait à Sofia pendant la guerre de la Bulgarie contre la Serbie en 1885, et sa femme s’est consacrée avec un grand dévouement à soigner les blessés. Son petit-fils, Armand Antébi, m’a confié la lettre de remerciements, datée du 29 mars 1886, qu’avait adressée à sa grand-mère le Consul Général de France à Sofia, de la part du Prince Alexandre, Souverain de Bulgarie :
“Madame,
Son Altesse le Prince Alexandre m’a chargé de vous transmettre ses remerciements pour l’empressement dévoué avec lequel vous avez assisté les blessés pendant la dernière guerre et secondé ainsi l’œuvre charitable entreprise par les Sœurs Françaises, sous la direction de Madame Flesch et sous le patronage et la surveillance de l’Agence et Consulat Général de France.
Je saisis avec plaisir cette occasion de vous adresser, en même temps, au nom du Gouvernement de la République, mes félicitations pour avoir su, en servant la cause de l’humanité, contribuer également à mieux faire connaître et aimer la France dans ce pays.
Je ne manquerai pas d’informer Son Excellence Monsieur de Freycinet du témoignage qui vous a été adressé par le Souverain de la Bulgarie.

Veuillez agréer, Madame, l’hommage de mon respect, Signé : M. E. Flesch
Consul Général de France en Bulgarie”.
Quant à ma grand-mère, lorsqu’aujourd’hui j’évoque son souvenir, je ne retrouve, dans les récits qui ont bercé mon enfance, aucune allusion aux difficultés qu’il lui a fallu affronter ni à la sécurité si précaire dans laquelle vivaient alors les colonies.
Cette toute jeune femme, qui avait dix-sept ans lors de son mariage et dix-neuf ans à son arrivée à Zikhron Yaacov, a pourtant supporté des maternités très rapprochées : Claire née en mars 1889, Rachel en juin 90, Emile en janvier 92, René en 93, Julie en 94, et Andrée (ma mère) en septembre 96. Il y a eu aussi une petite Lucie, emportée très jeune par la malaria et enterrée à Zikhron.
Il lui a fallu, à Zikhron, diriger une vingtaine de domestiques et une très grande maison : au rez-de-chaussée les bureaux de l’administration et au premier étage leur appartement privé. Il y avait aussi plusieurs chambres d’hôtes, car il n’existait alors ni auberge ni caravansérail entre Jaffa et Caiffa, et Zikhron représentait la seule halte possible. Jenny a accueilli plusieurs fois le Baron et la Baronne de Rothschild, encore bien d’autres personnalités, et elle était très fière d’avoir même, à l’automne 1898, alors que son mari se trouvait à Paris, reçu le Kaiser Guillaume II.
Extrêmement élégante, (tous ses habits et bijoux venaient de Paris), elle avait la réputation de “lancer la mode” à Zikhron. Elle avait certainement été habituée, chez ses parents, à fréquenter “les grands de ce monde”, mais en tant qu’épouse de l’administrateur de la plus importante des colonies du Baron, il lui a fallu assumer d’énormes responsabilités.
C’est de sa bouche que j’ai entendu pour la première fois le mot “hamsin” (masse d’air brûlant et sec venant du désert). Il fallait alors, me disait-elle, dormir sur la terrasse sous une moustiquaire, enveloppé dans un drap humide en guise de chemise de nuit, et changer ce drap toutes les deux ou trois heures, dès qu’il avait séché. Le “hamsin” était alors encore beaucoup plus pénible à supporter qu’aujourd’hui, car il se trouve maintenant affaibli par la barrière naturelle que constituent les milliers d’arbres plantés depuis lors. Et chaque fois que cet air brûlant s’abat sur Jérusalem, je ne peux m’empêcher de penser à Mamita...
MES ARRIERE-GRANDS-PARENTS, LE DOCTEUR ET MADAME BLIDEN
Durant mon enfance, ma grand-mère évoquait très fréquemment le souvenir de son père : “Mon père, le Docteur Bliden... ”. Elle ne faisait par contre jamais allusion à sa mère, et j’imaginais que celle-ci avait dû mourir très jeune, et que Mamita ne l’avait pratiquement pas connue. La réalité s’est révélée tout autre...
C’est au cours de mes recherches sur mon grand-père que j’ai pu rétablir peu à peu l’histoire du Docteur et de Madame Bliden. C’étaient des personnages hauts en couleur qui avaient défrayé la chronique des journaux de l’époque. Les toutes premières parutions en hébreu des années 1880 sont très difficiles à déchiffrer, parce que rédigées dans un hébreu qui ne ressemble guère à la langue actuelle. Néanmoins des témoignages directs, les Archives Sionistes Centrales, des lettres, des publications historiques et les archives de l’Alliance Israélite à Paris m’ont permis de reconstituer l’épopée de ces deux personnages.
Le Docteur Yeshayaou Bliden est né en Russie en 1847. Sa famille émigre aux Etats-Unis et se fixe à New York au milieu du siècle alors qu’il est encore très jeune. Il y fait des études de rabbin au “Hebrew Union Collège”, une organisation “conservative” mondialement connue dont le siège se trouve aujourd’hui à Jérusalem. Très idéaliste et “sioniste” avant l’heure (puisque le mot n’existait pas encore), il rêve de devenir rabbin en Terre Sainte. A l’époque, alors que des milliers de Juifs ne songeaient qu’à émigrer aux Etats-Unis, il était presque impensable qu’un Juif, qui avait la chance d’être bien établi à New York, veuille quitter l’Amérique pour se rendre dans ce pays désolé qu’était encore la Palestine. La sœur aînée de ma mère, ma tante Claire, installée en Argentine depuis son mariage en 1911, m’a raconté, à Buenos Aires, que Yeshayaou Bliden, déjà marié et père de famille, avait rencontré un groupe de pèlerins revenant de Terre Sainte. Ceux-ci lui avaient décrit la misère qui y régnait. A ce moment-là il n’existait que quatre centres de peuplement juif en Palestine : Jérusalem, Hébron, Safed et Tibériade. Les habitants y mouraient de la malaria et du trachome, ou tout simplement de misère, de faim et de manque d’hygiène. Il a demandé à ces pèlerins comment étaient soignés les malades. Ils lui ont répondu qu’un petit hôpital, “Misgav Ladakh”, fonctionnait à Jérusalem, dans la Vieille Ville, “intra muros”. Il y avait aussi un dispensaire, avec douze lits, fondé par la famille Rothschild et situé rue des Prophètes, dans un bâtiment qui existe encore aujourd’hui. Les habitants de Jérusalem pouvaient s’y faire soigner et aussi ceux de Hébron, s’ils avaient la force de parcourir, sur des routes caillouteuses, une trentaine de kilomètres... A Tibériade, un hôpital écossais de la Scottish Mission soignait bénévolement tant les Arabes que les Juifs, mais dans le but de les convertir ! De même, un dispensaire de sœurs catholiques italiennes s’occupait gratuitement des malades, également dans l’espoir d’une conversion.
Mon arrière-grand-père s’est aussi inquiété de ce qui pouvait exister à Safed, et il a appris qu’il n’y avait là aucune organisation médicale efficace, malgré la présence d’un médecin turc. Il a alors réalisé qu’il était absurde de partir comme rabbin en Palestine : “Des rabbins, il y en a bien assez ! Ce dont ils ont besoin, c’est de médecins, je vais donc faire des études de médecine !”
Il disposait probablement d’importants moyens financiers, mais je n’ai trouvé nulle part confirmation de cette supposition. Néanmoins, il semble que tel était le cas, puisqu’après ses études de rabbin il peut entreprendre des études de médecine, tout en faisant mener à sa famille une vie de bourgeois aisés, comme l’attestent de nombreux documents. Il a étudié donc la médecine à New York, en obtenant exceptionnellement l’autorisation de rattraper une année pendant les vacances d’été, et terminer ainsi plus rapidement. Je pense qu’il a fini ses études à New-York, bien qu’un pharmacien de Tel-Aviv, le docteur Michlin, m’ait dit avoir trouvé, au cours de ses recherches pour rédiger l’histoire de la pharmacie dans les débuts du Pays, des documents attestant que le Docteur Bliden avait obtenu un diplôme de médecin délivré à Hambourg.
Ma grand-mère me racontait qu’elle avait environ douze ans quand son père lui avait expliqué que pour pouvoir être vraiment utile en Eretz Israël, un médecin se devait de connaître la médecine tropicale. Et Paris était alors le seul endroit au monde où elle était enseignée. Mamita lui avait rétorqué : “Mais, papa, Paris c’est en France, et en France les gens parlent le français.”
- Oui, bien sûr, et alors ?
- Mais, papa, aucun de nous ne sait un mot de français !
- Bon, et alors, quelle importance ? Nous l’apprendrons !
En effet, à la maison, les Bliden parlaient yiddish, russe et allemand, et dans la rue et à l’école Jenny s’exprimait bien entendu en anglais.
La famille Bliden part donc pour Paris en 1883-84. Ma grand-mère racontait qu’à leur arrivée elle avait demandé à son père quelle école elle fréquenterait : “Ici tout l’enseignement se fait en français. Comment vais-je apprendre cette langue et continuer mes études ?”
Son père trouve alors une solution pour le moins originale : “Moi, je t’enseignerai tout à la maison, sauf le français. Mais on m’a dit que l’endroit où, en France, on peut entendre le français le plus pur, c’est la Comédie-Française”.
Il lui prend donc un abonnement à ce théâtre, et pendant les seize mois que dure leur séjour à Paris, Jenny ne manque pas une seule matinée à la Comédie-Française. Elle suivait en même temps des yeux le texte des pièces. La méthode ne s’est pas avérée si mauvaise puisqu’à soixante ans, elle me faisait très souvent réciter des classiques, qu’on apprenait encore par cœur à l’époque, et elle était capable de fermer le livre et de réciter de mémoire un acte entier !
En consultant des documents d’archives, j’ai pu retrouver à Paris l’immeuble où ils avaient habité, dans le Marais. Le Docteur Bliden s’est donc spécialisé en médecine tropicale, et a également travaillé à l’hôpital Rothschild. Grâce à son épouse, qui avait des dons extraordinaires dans le domaine des “public relations”, il fait la connaissance d’un grand nombre de personnalités et fréquente tous “les grands de ce monde” de la société juive, en particulier le Baron et la Baronne Edmond de Rothschild, la famille du Baron de Hirsch, les descendants de Sir Moses Montefiore ainsi que d’illustres familles hollandaises et allemandes. Le Baron de Rothschild lui propose même, avant son départ pour la Palestine, le poste de médecin de Rosh Pina, avec une grande maison et d’excellentes conditions de travail. Mais le Docteur Bliden refuse catégoriquement. Il veut s’installer à Safed et être indépendant. Il accepte cependant de se rendre deux fois par semaine à Rosh Pina et dans d’autres colonies du Baron. Il a été le premier médecin juif de Safed et de toute la Galilée. De longues années durant, les Bliden ont été les seuls citoyens américains vivant en Eretz Israël !
A son arrivée à Safed, le Docteur Bliden est horrifié par l’état de misère dans lequel vivent les habitants. Ce qui le frappe le plus - lui qui vient d’un milieu new-yorkais aisé — c’est le manque absolu d’hygiène. Les gens dorment à plusieurs dans un seul lit, à dix dans une chambre. La plupart d’entre eux ne travaillent pas, ils prient et étudient la Torah. Il ne faut pas oublier que c’est à Safed qu’a été écrite, au 16ème siècle, la Cabbale. Cette ambiance mystique s’est d’ailleurs perpétuée jusqu’à nos jours, et a fait de cette ville un centre de pèlerinage.
Parmi les Séfarades, on trouvait quelques petits artisans et commerçants, mais les Ashkénazes étaient entretenus par la “Haluka” (distribution souvent arbitraire par les rabbins aux familles juives nécessiteuses ashkénazes d’Eretz Israël de fonds recueillis auprès des Juifs d’Europe). Ils dépendaient de cet argent pour vivre, et s’ils agissaient d’une manière qui déplaisait au rabbin, ils ne pouvaient même plus acheter un morceau de pain. Bien entendu, le Docteur Bliden n’a pas supporté cet état de fait, et il a décidé de lutter contre les injustices qu’entraînait cette “Haluka”. Il y a eu alors une véritable révolution : les rabbins ont lancé contre lui le “Herem” (l’excommunication) et il a été, avec sa femme, en proie à toutes les persécutions possibles de la part de la population locale. Il n’avait pourtant voulu que leur bien.
Le Docteur Bliden disposait certainement d’une fortune personnelle, à laquelle s’ajoutaient les dons que Madame Bliden recevait de ses relations européennes, les familles de Hirsch, Rothschild, Montefiore, ainsi que de quelques autres mécènes d’Allemagne et de Hollande. C’est ce qui a permis au Docteur Bliden de soigner bénévolement toute la population de Safed, qui n’avait pas, bien entendu, les moyens de rémunérer un médecin. Il leur distribuait aussi gratuitement des médicaments envoyés d’Europe. Un journal de l’époque rapporte que, s’il voyait que la famille d’un malade vivait dans des conditions réellement misérables, il laissait quelques pièces de monnaie sur la table de chevet avant de partir, en déclarant : “Malgré toutes les attaques dont je suis l’objet de votre part, je tiens à vous montrer ce que doit être le véritable judaïsme”.
Mais comme la situation empirait à mesure qu’il luttait contre cette “Haluka”, qu’il détestait, il a conclu : “Les adultes sont inéducables ! Pour obtenir des résultats, il faut éduquer les enfants. Eh bien, je vais créer une école !”
Aussitôt dit, aussitôt fait ! Le Docteur Bliden mettait toujours très rapidement ses projets à exécution. En 1887, il ouvre une école de garçons, gratuite bien entendu, et il semble qu’elle ait été d’abord située dans sa maison, Sa femme et lui voulaient, bien sûr, que les garçons fassent des études religieuses juives, mais ils souhaitaient également leur enseigner le français et leur donner des notions d’arithmétique, de géographie, d’histoire, de façon à ce qu’ils acquièrent une culture générale, et que, surtout, ils puissent apprendre un métier. Ainsi ils gagneraient leur vie par le travail de leurs mains et cesseraient de dépendre de la “Haluka”.
Au début, du fait de la gratuité de cette école, les habitants y envoient leurs enfants; mais, dès que les rabbins voient le programme, qui comprend, non seulement un enseignement juif traditionnel mais aussi des matières laïques, ils jettent le “Herem” sur l’école et sur ses fondateurs. Ils les agressent à coups de pierres et provoquent une véritable révolution. La police ottomane de Safed doit intervenir et même faire appel à la police de Saint-Jean-d’Acre pour rétablir l’ordre.
C’est dans cette même année, 1887, que se situe la première visite en Eretz Israël du Baron Edmond de Rothschild, qui s’est rendu, entre autres, à Safed. Il discute longuement avec le Docteur Bliden, et, mis au courant de la situation, non seulement il l’encourage à poursuivre ses efforts, mais il décide également de parrainer l’école. C’est encore le Dr Michlin, pharmacien à Tel Aviv, qui a pu me communiquer le texte paru en hébreu à ce sujet dans une revue de l’époque et intitulé : “Safed après la visite du Baron” :
“Les paroles cinglantes prononcées par le Baron à l’encontre des rabbins de la communauté ashkénaze de Safed influencèrent un grand nombre de Juifs de la ville, qui s’efforcèrent de rétablir à nouveau une école. Ils s’adressèrent au médecin, le Docteur Bliden, et celui-ci ouvrit, dans à maison, au mois de juin 1887, une petite école. Huit jours après l’ouverture, les rabbins ashkénazes, le rabbin Raphaël Zilbermann et ses amis, jetèrent le Herem sur l’institution et ses fondateurs. Ils prirent des mesures de répression contre ceux qui envoyaient leurs enfants dans cette école et leur supprimèrent l’aide financière de la Haluka. Ils interdirent de leur vendre quoi que ce soit, de cuire du pain pour eux, et jetèrent sur l’école des seaux d’excréments. La plupart des membres de la communauté ashkénaze retirèrent leurs enfants de l’école, où ne restèrent que six de ces enfants. Les membres de la communauté séfarade ne tinrent pas compte du tout du Herem. Ceux qui combattaient l’école ne se contentèrent pas du Herem. Ils envoyèrent également une lettre de dénonciation au gouvernement ottoman”.
Un article publié anonymement à Safed sous le nom de “Ein Roé” (“L’œil qui voit”) dans le journal “Hatsfira”, année 1887, n° 146, raconte qu’il avait entendu, de la bouche d’un homme digne de foi, que ce dernier avait vu une lettre adressée au Sultan à Constantinople dans laquelle il était dit :
“Le Baron de Rothschild a visité le pays pour y fonder des villages. Il veut acheter des terres et y fonder un royaume. Quand il était dans ces villages, on a crié sur son passage : “Vive le Roi !” Il installe une école à Safed, car il veut enseigner aux Juifs le français afin qu’ils puissent se révolter contre le Sultan”. L’article ajoute qu’une première lettre dans ce sens avait déjà été adressée au Sultan quatre ans auparavant.
“Le Baron a donc décidé de prendre l’école de Safed sous sa protection et de la renforcer. En août 1887, il a fait connaître sa décision au fondateur de l’école, et a envoyé une première aide financière d’un montant de mille francs. Le Docteur Bliden a alors loué une grande maison pour l’institution, qui s’est développée si rapidement, si bien qu’elle comptait, dès l’été 1888, cent vingt élèves des deux communautés. Les fondateurs avaient enfin surmonté tous les obstacles...”
Cet épisode donne bien la mesure du fanatisme religieux qui régnait alors à Safed.
Le Docteur et Madame Bliden ne s’arrêtent pas en si bon chemin : en 1891, Madame Bliden décide de fonder une école de filles. Il s’agit d’une véritable révolution, car il n’existait jusque-là en Palestine aucune école juive pour les filles.
Eliezer Ben Yehuda, écrivain et journaliste, pionnier de la renaissance de la langue hébraïque (il a rédigé le premier dictionnaire hébraïque) a pris, dans le journal “Hamaguid”, en 1891, la défense des Bliden : “Les rabbins ashkénazes ont jeté le “Herem” sur l’école de filles que le Docteur Bliden et sa femme viennent d’ouvrir à Safed. Au lieu de se réjouir du fait que les filles n’aillent pas dans l’école de la Mission, ils attaquent le Docteur Bliden”.

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