Parcours d un aventurier humaniste
251 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Parcours d'un aventurier humaniste

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
251 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

En 1976, Patrice traverse l'Afrique en stop, puis à bicyclette. Son périple l'a amené en Rhodésie, pays en guerre. La Rhodésie a l'apparence d'un petit paradis, mais celui-ci prend feu. Ce roman, c'est son aventure. Celle d'un jeune homme qui a choisi d'affronter la vie dans ce qu'elle a de plus dur. Il s'attachera à cette terre qu'il devra abandonner après une descente aux enfers. Mais il n'oubliera jamais, lorsqu'il était forestier dans la zone rouge de la Rhodésie, sa rencontre avec le vieux Beje qui lui apportera la sagesse.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2010
Nombre de lectures 315
EAN13 9782296258648
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Parcours
d’un aventurier humaniste
P ATRICE F AYE


Parcours
d’un aventurier humaniste


L’H ARMATTAN
©L’H ARMATTAN, 2010
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-12063-1
EAN : 9782296120631

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
Chapitre I
Je le cherche, mais je ne le trouve pas, je dois absolument fermer les yeux, mais ils restent grands ouverts. J’en ai pourtant grand besoin. J’aimerais tant le trouver ce paisible sommeil qui m’emmènerait loin de tout, loin de ce cachot humide, crasseux, puant et surpeuplé.
Ils m’ont laissé mon meilleur ami, mon inséparable sac de couchage, un peu rapiécé mais sa présence m’est tellement agréable et me redonne un peu l’espoir que les nuits continueront à se suivre.
Puis un poids invisible appuie sur mes paupières et je sens mon âme qui fléchit, mes pensées deviennent confuses, et je revois la tête monstrueuse du commandant de la station de police ; elle est énorme et elle répète sans cesse :
Demain vous serez fusillé, vous êtes un mercenaire français, vous aimez tuer les Noirs et vous voulez encore tuer. Fusillé, vous serez fusillé !
Les coups de feu de mon imagination me réveillent en sursaut ; autour de moi les corps allongés à même le sol de mes compagnons d’infortune, invisibles à cause de l’obscurité, n’émettent que des sons de sommeil dans un miasme de sueur et d’urine. Quelques-uns d’entre eux, enchaînés, s’ébranlent dans la nuit comme des fantômes harassés. Etant le seul Blanc parmi les Africains, ils n’ont manifesté ni haine, ni compassion, seulement de l’indifférence, peut-être un certain amusement. Mais la nuit avancée amène son poids d’énorme solitude. Le matin sera long à venir.
A peine un filet de lumière traversant comme une flèche les tôles rouillées du cachot que des bruits sourds de pas et de conversation se font entendre. Dans la pénombre les yeux s’ouvrent et me fixent curieusement, les corps bougent tout autour de moi ; il me faut attendre encore. Est-ce la fatigue ou la peur ? Je me sens si seul, tellement loin de tout.
Soudain, la porte s’ébranle, un homme entre. Il me cherche du regard ; tous les prisonniers s’agitent arrosés par la lumière qui dévale de la porte grande ouverte. Puis il m’aperçoit comme une tache inhabituelle. Son uniforme est impeccable, mais son visage est bouffi par une mauvaise nuit. Il est seul, ce qui me rassure un peu ; son expression semble calme et blasée :
Suivez-moi ! dit-il sans sévérité.
Mes jambes ont peine à me soutenir ; les autres prisonniers s’écartent en silence pour me laisser dériver jusqu’à la porte où m’attend mon destin. Je marche presque normalement ; je le suis ; le couloir gluant nous mène dans un bureau désert. Ma tête est comme un bateau ; tout tangue autour de moi. Que va-t-il se passer ?
Si je me suis senti grand parfois, je me sens tout petit aujourd’hui au milieu de ces hommes en uniforme qui tiennent mon sort entre leurs mains. Je me sens la force de sourire quand l’un d’entre eux me dit peut-être avec ironie :
Good morning sir !
Aussitôt dehors, je reconnais le soleil encore pâle que je n’espérais plus revoir.
Il rallume aussitôt en moi une chandelle éteinte, comme si sa présence devrait faire en sorte qu’il n’arrive rien et que la vie doit continuer.
On me fait comprendre que je dois escalader l’arrière d’une Toyota, sans bousculade. L’air vif du matin qui secoue les albizzias en fleur me ravigote. Appuyés contre la camionnette, deux policiers discutent à voix basse. Leur dialecte est incompréhensible à mes oreilles. Les casquettes à la main, le crâne rasé et brillant, reflétant le soleil levant, ils semblent tous deux automatiques, sans âme.
Puis d’autres hommes arrivent, tous enchaînés comme dans une ribambelle. Les chaînes les gênent pour grimper à mes côtés. Ma peau blanche les intrigue ; ils me fixeront sans cesse d’un regard éteint, sans sourire, sans parler. La présence d’un Européen parmi eux les dérange ou les étonne.
Un autre policier s’approche, muni de mon sac à dos qu’il confie à mes anges gardiens ; ceux-ci s’installent en riant à l’avant de la camionnette qui démarre pour je ne sais où et je ne leur demanderai pas.
Je me souviens de ces matins d’été qui berçaient mon enfance, chaque jour semblait identique au précédent ; innocent et inconscient de l’avenir, je me laissais guider par des ordres et des règles en espérant que ça ne finisse jamais. Pour moi l’Afrique ressemblait à un éternel été, à des vacances qui ne finiraient jamais.
Je regarde les magasins de Francistown, à peine éveillé. Les premiers badauds pressés de se rendre à leurs tâches quotidiennes posent des regards discrets sur le passage de la camionnette. Les yeux perdus dans le ciel tout bleu, je ne regrette rien, même pas de ne pas croire en Dieu.
Puis la voiture s’arrête en remuant la poussière rouge qu’elle dépose sur les feuilles d’un frangipanier. Devant moi un bâtiment imposant où s’agitent des uniformes me laisse supposer que cette station de police est plus importante que le malheureux cachot où je viens de passer deux nuits de cauchemar. De l’autre côté, des acacias crochus me montrent du doigt, ombrageant une piste de latérite qui se perd au loin dans la savane arborée.
A l’intérieur, assis parmi mes nouveaux comparses, j’observe l’autre côté du comptoir. Les fonctionnaires s’activent ; sans doute ma présence les perturbe-t-elle, le sentiment qui en ressort est trouble ; gêne, haine, amusement, sympathie, compassion ?
Pendant que l’on s’occupe de mon cas dans ce langage d’une autre planète, je lève les yeux sur le portrait de Séretsé Khama, Président du Botswana.
Veuillez me suivre s’il vous plaît !
Je ne me défends plus ; tout est déjà écrit ; je n’ai qu’à me laisser conduire ; même mes jambes ne tremblent plus. Je me devine le visage broussailleux, les cernes sous les yeux, laid et fatigué.
J’entre dans un bureau où s’amoncellent des tas de dossiers.
Assis devant moi un homme avec d’imposantes étoiles sur les épaules déplace son regard des pieds à ma tête, avec un sourire presque complice.
Son regard bonhomme, sa peau très noire comme l’Afrique, celle que j’aime, pas l’autre, ralentit le rythme de mes battements de cœur.
Entre ses mains tranquilles, il feuillette quelques pages tapées à la machine qui ont l’air de le préoccuper. Il les pose, ouvre mon passeport qu’il feuillette longuement, reprend les pages, relit avec une moue de mécontentement de sa bouche pincée, reprend mon passeport, me fait signe de m’asseoir, soupire, refeuillette, me regarde ; il va parler ; je suis prêt, il s’exprime en anglais parfait que je comprends à peine.
Ce n’est pas clair ; sur le rapport qui vous concerne, vous êtes soupçonné d’avoir participé à une tuerie sur la frontière du Botswana et de la Rhodésie, ou trois de nos soldats ont trouvé la mort. Des mercenaires français sont à l’origine de cette tuerie qui a eu lieu il y a deux semaines. Mais sur votre passeport, il est mentionné que vous êtes seulement au Botswana depuis deux jours et vous n’êtes pas passé à l’immigration ; vous avez vingt-quatre heures de retard !
Il attend une réponse ; je laisse passer un silence ; il me fixe et reprend :
Etes-vous touriste ou mercenaire ?
Le sentiment d’avoir affaire à un homme réfléchi me soulage, et je me lâche ; je lui raconte tout, mon voyage, ma traversée de l’Afrique, du nord, à l’ouest, au centre, à l’est, mon arrivée au Botswana venant de Zambie, ma stupide arrestation lors d’un contrôle sur un barrage routier par des policiers ivres, certains d’en tenir un, l’interrogatoire ridicule par un officier haineux, acharné à vouloir me faire fusiller.
Il m’écoute, ne semble pas tout comprendre. Dehors rien ne bouge.
Il feuillette mon livre Africa for hitch hicker. Je continue à parler comme un moulin avec mon anglais à la française. Un autre officier entre dans le bureau, s’installe à ses côtés ; ils conversent entre eux pendant que je continue de parler ; on ne m’écoute plus, mais tant pis. Je me tais enfin, espérant comprendre au moins un mot de leur dialecte. Je sais que mon avenir est peut-être en train de se jouer dans cette conversation qui semble durer une éternité. J’ai un doute ; parlent-ils de moi ou de leur dernière soirée ? Quelques regards furtifs à mon égard et mon passeport, qu’ils se passent entre eux, me rassurent.
Je me sens de mieux en mieux, des hommes qui sourient ne peuvent pas discuter de ma mort. Ce bureau que je trouvais laid en entrant me semble maintenant plus coloré, plus gai.
Ne vous inquiétez pas ! Me dit-il en me rendant mon passeport. Tout va s’arranger !
Et d’un seul coup, ma vie se redéclenche, comme un vieux tacots qu’on remet en route. Si mes jambes tremblent encore, ce n’est plus la peur mais une joie qui vient du plus profond de moi-même et qui me donne envie de crier.
Je commence même à oublier que j’ai connu pendant ces deux jours la plus grande trouille de ma vie. Je sens mes forces revenir ; les murs tristes de la station de police semblent me respecter.
Je reste d’interminables minutes, seul, assis dans le plus discret des coins, comme pour me faire oublier, quand deux policiers, l’air renfrogné, me font signe de venir.
Réapparaît le commandant que je trouve le plus sympathique des hommes ; il s’avance vers moi :
Ces deux hommes vont vous accompagner à Gaberone ; ils vous conduiront au bureau de l’immigration central pour complément d’enquête ; vous n’avez qu’à les suivre.
Les deux policiers m’empoignent poliment ; leurs yeux rougis et leurs gestes sans assurance ne laissent aucun doute sur leur récente absorption d’alcool.
Un peu de marche à pied sur le chemin de la gare redonne à ma circulation sanguine le moyen de recolorer mes joues. Un policier, le plus élancé des deux, m’abandonne mon sac à dos, sans doute trop lourd pour sa mauvaise forme matinale. Francistown est maintenant bien réveillé ; l’agitation de la petite ville bat son plein ; je fais beaucoup moins l’objet de curiosité car je ressemble à un promeneur accompagné par deux policiers qui s’arrêtent sans cesse pour saluer des amis. Tout le monde semble se connaître ici et les salutations sont brèves et efficaces.
Le soleil commence à grimper dans le ciel et se fait sentir sur ma peau ; de grosses gouttes de sueur perlant sur mon front me rappellent que depuis longtemps je n’ai pas bu en suffisance.
Je déteste cette ville sans la connaître ; elle me donne l’impression d’être dressée contre moi, les arbres, les murs, les trottoirs, ces visages indifférents, tout ce que je craignais de ne plus revoir il y a à peine une heure.
Quand enfin j’arrive à la gare, un seul policier est avec moi ; l’autre s’est perdu dans ses rencontres et ses salutations. La gare, minuscule et ridicule, est à peine visible derrière une foule qui va, qui vient, comme dans un marché où personne ne sait exactement où il se dirige. Mon garde du corps à l’air de m’ignorer, même d’être gêné par ma présence. L’autre revient, puis disparaît de nouveau ; je me trouve une petite place pour m’asseoir au milieu de femmes piaillant comme dans une basse cour, me lâchant quelques sourires d’indifférence et riant en plaisantant à mon sujet. Le grand policier me demande quelques dollars afin d’acheter les billets. Je lui lâche dix dollars qui traînaient dans ma poche car je n’ai pas encore eu le temps et l’occasion de changer mon argent en monnaie locale. Tous les regards sont fixés sur moi entre curiosité, agressivité et indifférence.
Le temps passe, je me détends ; l’un des deux est en train de s’occuper des formalités d’embarquement. L’autre tient une conférence au milieu d’un groupe d’hommes ; je me sens oublié ; j’en profite pour visiter mon sac à dos. Tout y est, rien n’a disparu. J’ouvre ma carte routière, réflexe de vieux routard afin de toujours vérifier où l’on se trouve.
La Rhodésie n’est qu’à quarante-huit kilomètres.
Est-ce que j’y arriverai un jour ?
Ce pays représente pour moi un peu de paix, de repos de l’âme et de l’esprit, après des mois d’errance dans les pays africains agités ; je m’imagine des douaniers blancs trouvant normal que je voyage par goût de l’aventure et non en tant qu’espion ou mercenaire. Ne pas être obligé d’expliquer ce que le tourisme est, et que la route peut être un rêve d’enfant que l’on fait pour le plaisir et sans arrière-pensée ; uniquement pour voir les paysages, rencontrer les gens, s’imprégner d’autres cultures et ne pas être rémunéré pour cela.
Quarante-huit kilomètres, une journée de marche et je suis en Rhodésie. Rien que d’y penser une envie de courir gratouille mes jambes.
Maintenant on ne s’occupe plus de moi ; je fais partie du décor. Le train va arriver d’un moment à l’autre. La porte de sortie est à deux pas de moi. J’ai toutes mes affaires avec moi, mon argent, mon passeport. Qui me dit qu’à Gaberone les ennuis ne recommenceront pas ?
L’idée de fuir m’envahit ; je me remets à trembler de tous mes membres de la même façon que lorsque le commandant voulait me fusiller. Je me lève ; je marche un peu au milieu de la foule. Un des deux policiers, le plus petit, est assis à quelques pas de moi ; il me regarde mais ne réagit pas. Je me rassois, excité comme une puce. Les minutes passent et l’idée d’en finir avec tout ça devient insupportable. Le grand policier a définitivement disparu ; il traîne sans doute sur le quai. Je jette un regard sur mon autre ange gardien et l’incroyable se produit : ses yeux clignotent, avachi sur le banc de pierre, il lutte contre le sommeil. Sa tête bascule à plusieurs reprises ; il va s’endormir ; il dort ; il n’est même pas réveillé par l’arrivée du train. D’un seul coup tout le monde se lève ; avant même que la cohue commence, j’empoigne mon sac ; je ne me retourne pas en me dirigeant vers la sortie.
Aussitôt dehors, je me mets à courir comme un fou ; je bouscule quelques badauds au passage, puis je me calme pour ne pas trop attirer l’attention ; je passe devant un tea room, ce qui me rappelle que mon ventre et la faim me tenaillent un peu. Et ma course continue. Je m’arrêterai vingt minutes plus tard devant la pancarte, direction Plumtree, frontière rhodésienne, afin de reprendre mon souffle et mes esprits.
Une nouvelle tuile me tombe dessus. Pour reprendre la route de Plumtree, il me faut passer devant la station de police de mon arrestation.
Il fait grand jour ; je ne passerai pas inaperçu. A la gare les policiers doivent me chercher ; peut-être ont-ils déjà donné l’alerte. Je me sens un peu fiévreux, je n’arrive pas à réaliser ce que je suis en train de faire. J’ai commencé ; je dois aller jusqu’au bout.
La station de police est là !
Je me rapproche de ses murs, l’air de rien, puis je me faufile par l’arrière du bâtiment ; des passants me regardent étrangement ; je longe des land rover garées en enfilade me masquant un peu des fenêtres étroites de la station. Puis en faisant semblant de me gratter les pieds je me glisse sous une haie de cyprès ; je rampe sur la terre rouge sous le regard amusé d’enfants en train de jouer avec des pneus ; je me relève ; je suis passé et me voilà en dehors de la ville. Devant moi une grande ligne droite rouge déchire la savane sèche. Elle semble infinie et je dois y foncer ; la partie n’est pas encore gagnée.
La notion du temps a disparu ; la distance déjà parcourue est indéfinie. Mon sac est de plus en plus lourd sur mes jambes ; la soif, la faim deviennent insupportables, mais surtout ne pas s’arrêter. De temps à autre des vrombissements de moteur soulevant un nuage de poussière rouge me jettent dans le fossé, la tête écrasée dans les épineux. Peut-être est-on à ma recherche !
Le temps passe ; j’avance de plus en plus péniblement ; pas une goutte d’eau, un soleil écrasant ; mes pieds de la même couleur que la piste ; ne portent plus le poids de mon corps. J’avais connu ces souffrances lorsque je courais un marathon, mais je savais où était l’arrivée, tandis que cette piste n’en finit jamais. Sur ma droite, au loin, un énorme baobab déchire l’horizon ; il me semble toujours à la même place comme s’il me suivait. Je me jetterai plusieurs fois dans le fossé pour y laisser passer des véhicules, avant de m’y endormir. A bout de force, il faut me relever. Combien de kilomètres avant la frontière ? Alors que je sens la fièvre monter en moi, que la lumière devient écrasante, un cobra traverse la route ; plus loin un varan des savanes se dore au soleil, mais qu’importe, il me faut avancer coûte que coûte.
Ce n’est qu’environ une heure plus tard, les yeux enfiévrés par la fatigue, ne passant qu’une langue desséchée sur mes lèvres craquelées, que je laisse arriver derrière moi un pick-up. Cette fois-ci c’est fini ; me jeter dans le fossé et me relever demandent un tel effort que je préférerais être ramené à Francistown. Je me range sur le bord de la route, le regard hébété et j’attends.
Quand le pick-up arrive à ma hauteur, il s’arrête dans un tourbillon de poussière. Une tête blanche émerge de la fenêtre, souriante.
Que fais-tu là ? Tu vas à Plumtree ?
C’est drôle, on croit ne plus pouvoir bouger le moindre membre, mais comme dans un rêve, en une fraction de seconde, j’avais jeté mon sac à l’arrière du pick-up, je m’étais assis à côté de mon sauveur, et je ne ressentais plus la moindre fatigue.
Maintenant nous roulons en direction de la Rhodésie : le baobab qui ne voulait pas me quitter disparaît enfin. Quelques années auparavant j’avais couru un marathon lorsque j’étais dans les commandos parachutistes ; j’avais mis un peu plus de deux heures pour faire quarante-deux kilomètres.
Là, les quarante-huit kilomètres n’ont plus le même sens, ils semblent infinis. Je regarde mon chauffeur, très jeune, très souriant, la bonne bouille avec un air décontracté. J’ai envie de tout lui raconter, mais il vaut mieux le laisser parler.
D’où viens-tu comme ça, et que fais-tu en pleine brousse ?
Je suis français ; je voyage à travers l’Afrique et j’aime bien la marche à pied, mais je crois que j’ai surestimé mes forces.
Et vous ?
Je suis rhodésien !
Je l’observe en essayant de ne pas le gêner ; c’est mon premier Rhodésien et j’ai envie de l’embrasser.
Je lui demande le plus innocemment possible :
Pas de problèmes au Botswana ?
Non, je travaille pour les chemins de fer, je passe la frontière tous les jours ; ils me connaissent ; on ne s’aime pas particulièrement mais on se respecte. En fait, ils nous détestent en général, mais en particulier ils vous acceptent assez facilement. Et vous, pas de problèmes ?
J’hésite, j’avale un peu le reste de salive qui me reste :
Non, pas de problèmes !
Tu es depuis longtemps au Botswana ?
Non, deux jours ! je suis arrivé par les Victoria Falls.
Et avant ?
Beaucoup de pays ; je viens de France par la route et le chemin des écoliers. La Rhodésie, c’est bien ?
Merveilleux, vous allez adorer.
Et la guerre ?
Sale problème ! C’est la première fois que vous venez en Rhodésie ? Vous verrez, vous aurez envie d’y rester.
Je pensais en moi-même que j’aimerais surtout y entrer. Ma joie s’évapore et ma fatigue revient quand il me dit :
La frontière est à deux kilomètres ; vous avez votre passeport ?
Mon cœur se remet à battre, les rares gouttes d’eau que mon corps possède dégoulinent le long de mon nez, malgré le vent qui me rafraîchit. Je regarde le paysage sauvage où semble vouloir apparaître une nuée d’animaux sauvages, mais rien, que des arbres déformés par la chaleur abritant quelques herbes sèches.
De mauvaises pensées me reviennent à l’esprit :
Et si la frontière est prévenue de mon évasion, cette fois-ci se serait la fin. Pourvu que mon sauveur n’ait pas d’ennuis par ma faute. Je ne me souviens pas avoir eu aussi peur dans ma vie que dans les moments que je suis en train de vivre depuis deux jours. Et là, c’est le bouquet !
La frontière doit être fermée ; il est treize heures, elle n’ouvre qu’à quatorze heures, dit-il, comme pour s’excuser.
Au loin j’aperçois quelques bicoques tristes surmontées d’un drapeau.
Des grillages déployés comme des ailes d’oiseaux ne laissent aucun doute sur la présence d’une frontière hostile, difficile à traverser.
La voiture s’arrête sur le parking de la douane. Plus loin une porte grillagée, fermée à double tour, est abandonnée de tous ; derrière elle, la vie doit reprendre son cours. Personne aux alentours. Il faut attendre. Le Rhodésien sort de la voiture sans doute pour se dégourdir les jambes ; je fais de même bien que je sois à moitié paralysé par la trouille.
Je culpabilise de ne rien avoir dit à mon chauffeur.
La soif qui me déchire me rappelle à l’ordre. Je demande à mon nouvel ami s’il y a des toilettes. Il sourit et me répond :
Non, ici, il n’y a que la brousse.
Alors complètement asséché, je décide de faire le tour du propriétaire.
Je passe derrière le bureau de l’immigration. Je pénètre dans un enclos et miracle ; un robinet avec une petite fuite règne au milieu de la cour. Je m’y précipite, l’ouvre ; une eau chaude et sale en sort ; je me jette dessous, et la vie coule de nouveau dans mon corps.
Qui vous a permis d’entrer ici ?
Je me retourne et je me trouve devant un petit homme en uniforme bleu ; il semble furieux, vexé, violé ; son regard est plein de haine.
Je vous fais toutes mes excuses mais j’avais terriblement soif !
C’est une frontière ici, pas un bistrot, et cette cour est une propriété privée !
Il me foudroie du regard, attendant ma réponse ; alors je prends l’air le plus affable et le plus désolé que je puisse avoir. L’expression de mon visage le montre bien et je me confonds en excuse. Son regard s’adoucit, sans doute que je lui inspire de la pitié ; il baisse les yeux et soupire :
Vous sortez d’ici et n’y revenez pas.
Je regagne le parking où attend sagement mon compagnon de voyage ; je m’assois sur les marches de l’escalier, laissant l’eau avalée envahir tout mon corps. Je tente de contrôler mon angoisse et je pense à l’autre côté de la clôture, à cette Rhodésie que je ne verrai peut-être jamais.
J’ai du mal à contenir un tremblement qui me secoue des pieds à la tête ; mes mains se nouent et s’agitent comme si elles voulaient en finir une bonne fois pour toutes.
Je dois paraître antipathique à mon Rhodésien, car je n’ai guère le goût à la conversation. Il est parfois vraiment difficile de paraître naturel.
Enfin ils arrivent, tout de bleus vêtus, très jeunes dans l’ensemble ; je tente de leur trouver une bonne tête mais n’y parviens pas surtout quand j’aperçois parmi eux celui qui m’a chassé de son robinet. Il me lance un regard furtif et inamical. Quant à moi, je me sens comme un condamné à qui on va trancher la tête.
On les laisse s’installer ; nous sommes apparemment les seuls clients ce qui ne m’arrange pas, mais quand tout va mal, au diable l’avarice.
Puis c’est le moment de remplir le formulaire ; je laisse mon Rhodésien converser avec eux ; ils ont l’air de se connaître mais les relations semblent assez froides. J’ai de temps en temps l’impression qu’on parle de moi ; aurais-je le délire de la persécution ?
Le Rhodésien finit ses formalités et passe l’examen sans problème ; alors arrive mon tour. Je tends mon passeport, en essayant de ne pas trop trembler, au plus jeune d’entre eux, mais mon ami du robinet vient s’installer tout près de lui. La nausée qui m’étrangle est difficile à gérer et j’affiche un sourire niais en regrettant de ne pas connaître une prière.
Il lit le formulaire, calmement, puis le donne à son voisin ; il empoigne mon passeport qu’il feuillette, s’arrête sur la photo. De mon côté je contemple les photos affichées sur le mur ; elles représentent des mercenaires recherchés ; je cherche des yeux si la mienne ne s’y trouve pas, mais je suis vite interrompu par un retour à la réalité qui manque de me faire avaler mon extrait de naissance quand il m’interpelle :
Vous n’êtes pas allé à l’Immigration office ?
Euh, il fallait y aller ? On ne m’a rien dit !
Il faut que vous retourniez à Francistown.
Ecoutez, je ne suis au Botswana que depuis deux jours et personne ne m’a informé….
Il fallait y aller dans les vingt-quatre heures ; c’est noté sur votre visa.
J’ai peine à parler ; je ne peux pas le croire, ils ne sont pas prévenus de mon évasion mais ils vont tout foutre en l’air pour une bête histoire de tampon. L’envie de me mettre à genoux, de supplier m’envahit ; je ne veux que quitter ce pays, rien de plus. La maison semble s’écrouler quand il me tend mon passeport. C’est alors que le miracle de nouveau apparaît sous la forme de mon Rhodésien, qui leur baragouine quelques mots que je ne comprends pas : tout le monde se met à rire.
Le policier reprend le passeport, le refeuillette, l’ouvre à une page vide :
Ça va pour cette fois ci, mais si vous repassez par là n’oubliez plus.
Je lui fais toutes les promesses que j’ai à ma disposition ; je regarde sa main empoigner le tampon, qu’il soulève pour rabattre sur la page toute blanche de mon passeport, geste ridicule, plein d’émotion ; pourtant, pour moi c’est ce geste-là qui me sauve la vie aujourd’hui.
Je sors du bureau mon passeport en règle à la main ; j’ai envie de crier, de chanter, de voler, de vivre. Je retrouve aussi l’usage de la parole, le désir d’apprendre plein de choses de mon chauffeur. Et quand le portail est ouvert, je lui demande ce qu’il a dit aux douaniers pour les convaincre, il me répond :
Je ne suis pas marié, ils le savent et ça les intrigue, à mon âge.
Ils se demandent si je n’ai pas un problème, alors je leur ai dit que tu étais mon ami.
Qu’importe qu’il soit pédé ou pas ! Cet homme simple et sympa ne saura jamais ce qu’il a fait pour moi et de quel merdier il m’a sorti. Devant moi la vie reprend son cours et adieu le Botswana !
Si ce pays a des allures de paradis pour certains, il aura été l’enfer pour moi.
Chapitre II
Après avoir apprécié le portrait de Ian Smith sur le mur de l’immigration rhodésienne, après avoir chaleureusement étreint la main de mon Rhodésien salvateur, j’erre dans les rues de Bulawayo.
Mon aventure du Botswana n’est plus qu’un souvenir à peine désagréable et j’apprécie un sentiment le sécurité que respire la ville.
J’aperçois un africain, vêtu d’une salopette ; il a une bonne bouille, ça doit être mon homme ; je l’interpelle.
Pardon, Monsieur, où puis je trouver une banque ?
Oui !
Par ici ou par là ?
Oui !
Par ici ?
Oui !
Par là ?
Oui !
Par ici et par là ?
Oui !
Euh.. Pardon, parlez-vous anglais ?
Non !
Je change un peu de dollars rhodésiens, juste avant la fermeture de la banque, puis je me lance à la recherche d’un endroit convenable pour la nuit. Je sors de Bulawayo rapidement. Comme à mon habitude, je me trouve un petit coin de forêt avant la tombée de la nuit, je m’y enfouis, j’installe mon petit nid en prenant garde de ne pas avoir été observé et je réfléchis un peu sur ma situation avant de m’endormir.
Ce soir-là, éreinté de fatigue, je ne fus pas long à fermer mes yeux. Me voilà enfin en Rhodésie, ce pays dont j’ai tant entendu parler. Je suis là non pas pour juger, mais pour observer, admirer, me refaire une santé et surtout prendre mon pied.
Le derrière dans la mousse sèche, je vois tomber la nuit, le nez dans les étoiles difficiles à s’allumer. J’écoute le ronronnement du silence, les inévitables pincements des milliers de minuscules fourmis carnivores, l’éternel musique à moustique comme des violons qu’on accorde, et j’emmène Morphée dans le royaume de la brousse.
Une vache de mon imagination klaxonne et me réveille en sursaut. Les étoiles sont là, la nuit me couvre et me tient chaud, je me rendors. Je ne sais plus ce que fut le dessin animé de ma nuit, mais j’ouvre les yeux en même temps que celui du soleil, et je me sens neuf, complètement neuf.
Où allez-vous ?
Salisbury !
Ok, montez !
Et le dialogue reprend, toujours le même " d’où venez-vous ? "
" Où allez-vous ? ", et je récite ma leçon. Les lois de l’auto-stop sont ainsi faites. Quelle façon hypocrite de faire connaissance ! Que l’on se plaise ou non il faut passer par de rituelles politesses. Mon premier chauffeur sera un Rhodésien noir, ses cheveux sont blancs, sa peau est ridée et je l’aime bien. Il sera très évasif sur mes questions concernant la situation dans son pays.
A perte de vue, la savane est jaune, les bords de la route sont clôturés comme pour se distinguer des autres pays d’Afrique, des vaches grassouillettes broutent en silence, impassibles ; l’herbe sèche joue avec leur mâchoire.
Enfin, quand nous nous sommes dit l’essentiel avec mon chauffeur, je me remets à penser à ma vie pleine d’images et de rencontres, toujours à la merci d’une catastrophe. Je la dois sans doute aux circonstances, à l’environnement que j’ai toujours connu et qui ne m’a pas satisfait. Des complexes profonds qui m’ont toujours poussé au-delà de mes limites, histoire de me prouver ou de prouver aux autres de quoi je suis capable. Au début je le faisais sans doute pour épater la galerie, et puis après je l’ai fait pour moi.
Lorsque j’étais encore enfant, alors que mon frère aîné plongeait dans ses bouquins pour être le meilleur à l’école et que ma grande sœur apprivoisait son piano pour gagner le plus grand nombre de concours, je collais mon nez sur les carreaux des fenêtres sachant déjà que ma vie serait dehors.
Mon père, bien que très doux, n’avait pas eu la vie qu’il aurait aimé avoir et ne nous avait pas élevé dans du coton. Sans doute a-t-il hésité entre un être exceptionnellement intelligent, un grand artiste et musicien ou bien devenir un des derniers aventuriers. Au lieu de cela, il s’est marié très jeune, est devenu ouvrier fonctionnaire et rêvait de retraite. C’est pour cela que mon frère est devenu une tête dans son métier de vétérinaire, ma sœur une grande musicienne et que moi je traverse le monde à la poursuite de ses rêves.
Il nous a ancré dans la tête ce besoin d’aller au bout. L’inconvénient pour moi c’est que mon pire ennemi était l’école ; je trouvais inutiles toutes ces heures passées devant un tableau noir ; je ne supportais pas les pressions qu’on exerçait sur moi pour me faire travailler alors que les oiseaux et les arbres faisaient mon affaire. Le voyage était à mes yeux un luxe que seuls des hommes extrêmement riches pouvaient s’offrir. Je ne pouvais pas faire partie de cette élite que j’imaginais comme des êtres supérieurs, inaccessibles à mes complexes.
Enfin est venu le temps de la révolte, de la folie, des premières grandes libertés où l’on croit tout savoir, en cassant tout et en mordant dans la vie pour épater le voisin, n’ayant pour unique peur que celle de décevoir ceux qui m’admiraient pour mes extravagances.
Et puis parmi les grandes rencontres, il y eut celle de Gérard ; il était beaucoup plus âgé que moi, mais avec une âme d’enfant, un grain de folie, un regard plein d’innocence, des maladresses consécutives, une pureté d’esprit et plein de rêves dans la tête. C’est lui qui me parla le premier de voyage, et qui me fit comprendre que tout était réalisable.
Notre premier projet fut l’Australie à moto, un presque tour du monde. Nous serions à trois. Tout cela avait commencé par un secret de Polichinelle : nous partirions ensemble et nous ferions fortune en Australie où chacun aurait son ranch qu’il décorerait comme il le voudrait.
Mais mon cœur était pris par les grands yeux verts et les cheveux d’or d’une fée de quinze ans et mon avenir ne se situait qu’avec elle. Je ne le disais pas pour éviter de décevoir et pour profiter des grandes discussions sur les itinéraires à suivre, les visas, les montagnes à traverser, les rencontres à ne pas rater et celles à éviter, et puis nos hectares australiens remplis de nos moutons.
Gérard racontait toujours en détail comme s’il y était déjà ; plus rien ne pouvait l’arrêter, son visage s’éclairait dès qu’on entamait le sujet.
Un jour, attablé dans un café pour un petit déjeuner, dans les alentours de Lyon, nous observions le visage décrépi d’un ivrogne, les yeux dans le fond de son verre, derrière une bouteille de gros rouge de la même couleur que son nez en fleur, les yeux vides et vitreux, la bouche trempée dans sa drogue.
Tu vois ; si je ne pars pas, je deviendrai comme lui, me dit Gérard ce jour-là.
Et c’était vrai, il en était capable et convaincu.
Au fur et à mesure que le temps passait, nous nous enfoncions de plus en plus dans les détails ; j’étais leur cadet, mais le plus révolté, le plus fonceur, le plus acharné à mordre dans la vie. Mes conflits d’adolescent avec la terre entière leur confirmait mon inévitable départ avec eux, n’imaginaient pas un seul instant que je pourrais me dégonfler. Pour ma part, je m’offrais une parcelle de rêve et j’appréhendais ce jour ou j’allais sans aucun doute les décevoir en renonçant à les suivre.
Quand notre secret fut révélé, des railleries éclatèrent de tous côtés ; nous étions trois clowns insensés pour tout le monde, trois capricieux qui refusaient de suivre la ligne droite toute tracée par des propos presque incohérents. Les leçons de morale fusaient de toutes parts, et on m’aurait presque convaincu si la malchance ne s’en était pas pris à moi. En même temps que je perdais mon amour aux grands yeux verts, laissant pousser de désagréables cornes sur ma tête, je reçus ma feuille de route pour me rendre sous les drapeaux afin de me soumettre à mes obligations militaires. Je décidai de déserter, préférant traire les vaches dans les montagnes suisses, plutôt que de rejoindre les commandos Parachutistes qui m’attendaient avec leur tondeuse à boule à zéro.
Et par la suite, sous les menaces, supplications et sagesse de mes parents, je finis par regagner la caserne, avec mes mains calleuses et mon air bougon et insoumis, l’impression d’avoir laissé échapper un rêve que les autres n’avait pas eu. Je laissai ainsi, au grand étonnement de tous, sauf de moi-même, mes amis Guy et Gérard partir à califourchon sur mes rêves au bruit d’un side car je n’étais alors qu’un gamin, mais j’ai juré ce jour-là de prendre ma revanche sur la vie : elle n’avait qu’à bien se tenir.
Depuis j’ai passé tous les examens auxquels les voyageurs sont confrontés, vaincu mes complexes, parcouru le monde en solitaire, dévoré par la soif d’aventure, me jetant sans cesse dans de nouvelles expériences, les plus sordides ou les plus enrichissantes, pour avoir le plaisir de m’en sortir.
Et puis, comme disait Gérard à 200 km/h au volant de sa Japauto :
La mort pour des gens comme nous n’est pas la pire chose qui puisse nous arriver !
Aujourd’hui, je ne sais plus tellement où j’en suis, pourquoi je me retrouve ici, si loin de l’Australie, je me suis laissé guider, traversant les continents, au gré du vent qui me souffle dans le dos. Entre la vie et la mort, il y a un court instant où l’on doit prendre intensément tout ce que le monde peut vous offrir, où l’on doit aller à la recherche de rien du tout qu’on ne doit peut-être jamais trouver. Chaque étape est une aventure qui me rendra plus fort pour aller toujours plus loin.
C’est ma vie, je l’aime, et j’ai confiance en mes instincts. Pourtant, après une époustouflante traversée d’Afrique dans les pires conditions, après ma grosse trouille du Botswana, je me sens l’âme fatiguée. J’ai besoin d’un bon repos avant de nouvelles aventures, de réarmer mon imagination, mon appétit de vivre, de réapprovisionner mon portefeuille. S’asseoir et regarder passer le temps est aussi une aventure.
Les villes de Rhodésie sont étranges, toutes construites sur le même modèle, alignées cubiquement avec une propreté exemplaire, baignées dans une verdure chatoyante, nageant sous un soleil chaud et visqueux. Les visages des Européens m’accrochèrent dès le premier jour, différents de tous ce que j’avais pu rencontrer depuis le début de mes voyages. Chaque personnage est bâti à la perfection ; des physiques irréprochables, autant dans leur tenue que dans leur comportement, comme s’ils sortaient tout droit d’un laboratoire expérimental pour modèle humain idéal. Ce qu’on respire le plus ici, c’est la paix, le calme comme après la tempête, dans un univers aseptisé.
Et puis d’un seul coup tout se métamorphose ; on arrive au quartier noir, plus sale, plus triste, plus gris, mais plus animé. C’est là que je poserai mes fesses en compagnie de mon lifteur pour déguster un "Fish and Chips".
De grands yeux noirs m’observent, s’interrogent ; tout y est, l’étonnement, la haine, la curiosité, l’indifférence, la satisfaction pour ma part ; je m’habituerai jamais au Ketchup dans les frites.
L’auto-stop étant une institution d’usage dans ce pays et d’une facilité déconcertante, je ne fus pas long à atteindre Salisbury, la capitale.
Quel coup de poing sur la gueule après des mois de brousse : des buildings, des klaxons, de la fumée d’échappement, l’odeur, la foule, tout ce que j’ai oublié, fui, et que je n’ai jamais pu encaisser. Mais il faut reconnaître, les Anglais, question verdure, ils s’y connaissent.
Je traîne mes guêtres à First Street, la tête touffue, un sac à dos enduit par la poussière des routes, mes chaussures, ou ce qu’il en reste, bouffées par les étés. Trimbaler le look hippies des années soixante au milieu de costumes bien repassés, des cheveux laqués et des parfums multiples, n’est que pure provocation. Et pourtant, contrairement à beaucoup d’autres pays, je ne croise aucun regard de mépris ; on me sourit, on me salue, aucun geste d’hostilité à mon égard, bien au contraire.
Pardon, Madame, où se trouve la Haute commission sud-africaine ?
Voilà, il suffisait de demander ; elle m’emmène jusqu’à la porte, une petite dame resplendissante de coquetterie ; elle semble même fière de marcher à mes côtés. On n’en finira plus de courbettes, de politesses et de remerciements. J’avais néanmoins le sentiment que pour ce genre d’expérience la peau blanche doit être de rigueur.
Prendre l’ascenseur est inespéré ; après tant de mois de brousse, il va falloir me rééduquer.
La grosse secrétaire sud-africaine me rappelle plus les postières de France que la charmante Rhodésienne de ma dernière rencontre. Elle empoigne mon passeport, le secoue avec dégoût et une petite moue de mépris.
Avez-vous un ticket d’avion ?
Non, pourquoi faire ?
Il faut un billet aller-retour pour entrer en Afrique du Sud !
Je ne suis pas venu à pied de France et prendre un billet d’avion juste pour cinq cents kilomètres…
Elle se lève sans rien dire, part dans le bureau d’à côté, revient au bout de cinq minutes et fait mine d’accepter sans le billet d’avion. Elle réouvre le passeport, cherchant une page vide pour y mettre son visa mais :
Pardon, Madame, j’aimerais ne pas avoir de tampon sur mon passeport car il est possible que je retourne en Afrique. Hum... noire, vous comprenez, avec les sanctions l’apartheid. Hum.
Okeeeey, revenez dans quatre jours !
Hum, pourrais je l’avoir avant, je suis un peu pressé ?
Okeeeey, revenez dans trois jours !
Mais …
Trois jours c’est le minimum, Monsieur, répondit-elle un peu fâchée.
Okeeeeey, Bye bye !
Le temps de trouver l’office du tourisme afin d’y récupérer une carte de la Rhodésie et un plan de la ville, et voilà que j’use mes pauvres grôles sur les trottoirs de la colonie anglaise.
Jameson Avenue, la principale artère de la ville, me replonge dans l’angoisse des cités américaines. La foule, les étages, la cohue des entrées de magasin. Je me coince finalement à regarder une partie d’échecs sur un échiquier géant, et je remets mes esprits en place. Passer trois jours à attendre mon passeport dans ce labyrinthe, très peu pour moi. Une soudaine envie de fraîcheur, de montagnes me pousse à déployer ma carte. Les régions montagneuses se situent dans l’est du pays vers Umtali. Pourquoi pas ? Allez hop, let’s go !
Apparemment l’auto-stop marche très bien ; même la concurrence de quelques militaires blancs aux mines patibulaires, toujours accompagnés d’une valise et d’un gros fusil, n’empêche pas l’arrêt systématique des véhicules.
Une belle Peugeot 404 bien de chez nous s’arrête dans un crissement de freins ; c’est pour moi, il n’y a aucun doute.
Vous allez à Umtali ? Que je demande.
Oui !
Au poil, moi aussi !
Je m’installe avec mon sourire commercial, à l’arrière du véhicule. Le jeune couple posé à l’avant a l’air ravi de ma présence et inquiet de mon confort, qui pour moi convient parfaitement.
D’où venez-vous ? Me demande la demoiselle.
De France !
Oh, nous adorons les Français, buveurs, rigolards, dragueurs.
Oui, et en plus ce sont les seuls à nous vendre des armes !
Ajoute mon chauffeur avec ironie.
Il n’y a pas longtemps que vous êtes ici ! Reprend-elle.
Euh. Non, j’arrive !
Et comment trouvez-vous la Rhodésie ?
Très bonne première impression, mais trop tôt pour me faire une opinion.
N’avez vous pas peur d’aller à Umtali ?
Non, pourquoi ?
C’est très beau, dit-elle en ouvrant une grande bouche, mais situé pas très loin de la frontière du Mozambique. Lorsque les rebelles ont trop bu, il leur arrive de lancer des roquettes sur la ville ; les pistes avoisinantes sont infestées de mines et les terroristes font souvent des embuscades.
Elle parle pendant tout le trajet, vantant les grandes qualités de la Rhodésie, malgré un gros problème, la guerre qui y fait rage. Mais pour eux le plus gros inconvénient qui les excite tous les deux, c’est la présence obligatoire de ces Bloody Cafres, c’est ainsi qu’on appelle les Africains ici.
Dehors, de gros cailloux, pour ne pas dire d’immenses rochers, parsèment la plaine savaneuse aux multiples couleurs. Quelques arbres aux allures de gros bonzaïs ont l’air de s’ennuyer derrière de hautes herbes jaunies par la chaleur. Puis c’est le tour de quelques petites collines qui préviennent d’un changement de relief avant le lieu dit Christmas pass puis qui laissent la place à de plus grosses montagnes. Petit à petit, la végétation verdit, les essences ne sont plus les mêmes, l’air devient plus frais et plus respirable.
Après avoir serpenté au milieu de sommets touffus, la route rencontre enfin le ciel et s’étale de tout son long sous mes yeux attentifs apparaît Umtali, coincé dans un berceau de verdure que la fraîcheur hivernale caresse.
Ce que je trouve merveilleux en Rhodésie c’est que chaque coin du pays semble être entretenu par des jardiniers magiciens, d’une propreté irréprochable, avec des tons, des arrangements, des dispositions et des couleurs naturelles, vives, comme si tous les grands peintres du monde étaient venus pour faire chanter chaque morceau de terre, d’arbres ou de ciel.
Umtali se donne en spectacle, sans modestie, cachant avec difficulté son quartier industriel derrière de gros arbres touffus, verdis par la dernière saison des pluies, laissant s’épanouir des plantes et des fleurs venues de toute la planète, se battant pour être les plus belles sous le soleil enrhumé et tardif de l’Afrique.
A peine largué, je me lance dans le lèche-vitrines, déambulant crotteux sous les mêmes regards amicaux qu’à Salisbury.
Pardon monsieur ! Cherchez-vous un endroit pour passer la nuit ?
La femme qui m’interpelle ressemble à une vieille lady ; elle n’est plus toute jeune mais fait très Anglaise et a le regard d’une longue vie paisible.
Lorsqu’elle comprend que je suis français, elle s’épanouit et me propose de grimper dans sa voiture et de m’emmener chez des amis à elle dont la femme est Française.
En quelques instants je me retrouve dans une propriété fleurie ; un bouledogue grassouillet me fait des fêtes et Monsieur et Madame Ford viennent nous accueillir à coups de sourires et de " Welcome". S’il y a longtemps que je n’ai pas parlé français, pour Madame Ford, c’est un lointain souvenir.
On nous invite à prendre la tasse de thé rituelle. La petite cuillère entre le pouce et l’index, et d’un distingué mouvement du poignet, il faut former des cercles à l’intérieur de la tasse. Ensuite un dialogue coincé entre deux sourires, commence ; les politesses et les ravissements n’en finissent pas. Le salon est vaste et respire la propreté, madame Ford est petite et brune et se confond un peu dans le décor. Son mari, lui, est très grand, le teint basané, de grandes pattes sur les oreilles, l’œil vif malgré une cinquantaine bien tapée, un air british prêt à nous sortir un God save the Queen à tout instant ; il possède en apparence le flegme des grands lords.
C’est finalement dans un bon bain que je me suis décrispé ; l’eau tiède et le savon sont des moments inoubliables lorsqu’on voyage dans mes conditions. Je me laisse envoûter par la plus agréable des sensations et je déguste le plaisir de perdre mon armure de poussière et de transpiration emmagasinées par les longues marches sous le soleil de plomb africain.
Puis c’est le tour de mon installation dans une petite chambre où l’on me propose de me reposer.
C’est la chambre de mon fils ; il étudie en Afrique du Sud ; vous êtes ici chez vous le temps que vous voulez, me dit-elle confuse et sans aucune arrière-pensée.
Puis c’est Monsieur Ford qui me propose un tour de propriété commençant par la piscine qu’il a construite lui-même. Après les plantations d’ananas, son potager, son verger et le côté fleurs tropicales, je me laisse mener et lécher les mains par un chien en recherche constante d’affection. Dans le fond du jardin, je remarque une petite cabane à l’aspect habité, par curiosité je lui demande :
Quelqu’un habite ici ?
C’est la maison de mon jardinier, mais mon chien est plus intelligent que lui ! Me répond-il le plus naturellement du monde.
De retour sur la terrasse, alors que nous profitons de la dernière brise avant la nuit et que madame Ford ne cesse de faire des va-et-vient de la cuisine à notre groupe, je me risque à lui poser une simple question :
Vous n’avez pas de boy le soir ?
Même la journée, je préfère tout faire moi-même, ça évite les vols et les complications, et puis je ne supporte pas des mains noires dans ma vaisselle et sur mes draps blancs.
Pour ma part je trouve stupide qu’après son travail à la Standard Bank il se démène à nettoyer une grande maison plutôt que de se payer un boy qui ne leur coûterait pas grand-chose mais qui ferait vivre et manger toute une famille Africaine. Je me délecte néanmoins de l’hospitalité qu’ils m’offrent pour profiter d’un repos bien mérité et pour en savoir davantage sur l’étendue de leur racisme.
Alors qu’elle me parle du problème qui sévit à Umtali et de toutes les maisons qui sont désertées une à cause de l’insécurité, elle laisse tomber ;
Si un jour je dois quitter cette maison où nous vivons depuis vingt ans, je mettrai le feu avant de partir.
J’ai de la peine à comprendre l’écart entre leur gentillesse à mon égard, une adoption immédiate, un accueil comme si je faisais partie depuis toujours de la famille et la haine maladive vis-à-vis des Africains qu’ils côtoient chaque jour.
J’ai grandi dans un quartier populaire de Lyon ; mes amis s’appelaient Benguigui, Bensoussan, Martinez, Grebassian, Stephano, Cohen, ils venaient de tous les horizons. A l’époque les Africains étaient plus rares en France mais nous étions friands d’en avoir pour ami. Dans mon éducation le racisme était un mot que l’on n’utilisait que pour des gens que l’on considérait comme méchants et idiots. Me retrouver ainsi devant de braves gens aussi haineux me déboussole complètement. Comment peut-on devenir ainsi ? Pourquoi vivre au milieu de cette incompréhension ? Mon esprit est confus, je me refuse à juger les Ford qui m’apportent la chaleur familiale qui me manque tant et d’un autre côté il y a mille planètes entre nous.
Plus tard la conversation avec Madame Ford devient insoutenable pour mon tempérament d’une grande tolérance ; il est impossible d’aborder le sujet des Africains en général sans qu’elle ne débite des propos insultants, ce qui me met de plus en plus mal à l’aise.
Monsieur Ford, beaucoup plus taciturne et qui préfère laisser sa femme s’exprimer en Français, me demande à son tour :
Pourquoi ne vous engagez-vous pas dans l’armée rhodésienne ; c’est bien payé et il y a beaucoup d’étrangers qui viennent de tous les continents et qui se battent à nos côtés contre le communisme.
Je n’ai rien à y répondre ; cette guerre n’est pas la mienne.
Nous eûmes d’autres conversations dans le même sens, sur les mariages Mixtes, je trouve les Africaines belles et élégantes ; elle les trouve moches, lourdes et sans âme.
Plus tard, à la radio, on annonça la mort de huit hommes près de Chipinga, dus à l’explosion d’une mine, elle tendit l’oreille, puis elle esclaffa :
Ah, ce ne sont que des Noirs !
C’est mon premier grand contact humain avec des Rhodésiens. Comment peut-on devenir ainsi au milieu de ce cadre qui respire calme, silence et paix, dans les conditions les plus favorables où chacun s’attelle à rendre service à l’autre ? J’ai grandi dans la grisaille en m’attachant à aimer mon prochain qui ne me le rendait pas toujours ; je ne comprends pas pourquoi dans l’ambiance contraire cela fait l’effet inverse.
Je les quittai un peu prématurément ; ils ne me retinrent pas beaucoup ; sans doute avaient-ils senti qu’il y avait un fossé entre nous, celui du racisme et de l’intolérance.
Aussitôt dehors je me sens mieux et détendu, et me voilà arpentant de nouveaux les rues de Umtali direction Salisbury. En chemin je rencontre Terry, un Américain aux allures de clown et chaussé de petites lunettes rondes. Il invite aussi sec mon sac à dos à boire une bière à l’hôtel Capital.
Nos rapports sont beaucoup plus sains qu’avec les Ford, au moins on parle le même langage, enfin façon de parler car son épouvantable accent me met face à un anglais incompréhensible à mes oreilles. Je laisse tomber des "ye ye ye" et lui parle à en perdre haleine.
Je comprends néanmoins qu’il aime beaucoup la France qu’il a parcourue à bicyclette, explorant le moindre petit village en mimant le paysan Français qu’il trouve préhistorique.
Un jour il s’acheta dans une petite épicerie de village un saucisson, du fromage, une baguette de pain et une bouteille de vin. Il eut beaucoup de mal pour se faire comprendre par l’épicière qui croyait entendre parler l’arabe. Puis après quelques kilomètres, il posa son vélo dans la luzerne, s’installa sur le bord de la route départementale, rajusta son béret, étira ses bacchantes, sortit son opinel, trancha le pain, le saucisson et le fromage, fit sauter le bouchon de la bouteille de picrate, bref, il commença à casser la croûte. A ce moment-là, un autobus plein de touristes Anglais s’arrêta à sa hauteur, un groupe en descendit appareil photo en bandoulière ; il fut mitraillé de flash et de " Very French" puis ils s’en allèrent laissant Terry la bouche ouverte sans avoir vraiment compris ce qui venait de lui arriver.
Avant que je quitte Terry, en affaire à Umtali, il me lance des conseils de routard à routard et me file une adresse à Salisbury, le One six one Union avenue.
C’est un dollar par jour ; la maison appartient à des routards australiens, ils accueillent tout le monde, et tu y rencontreras des voyageurs venus des quatre coins du monde.
Bonne chance et à bientôt.
L’auto-stop sera sans problème pour la descente vers Salisbury. A proximité de Rusape, je suis embarqué par un gros Rhodésien blanc en route pour la capitale. Le visage buriné, les mains calleuses, l’air bourru et bon enfant, nous entamons le dialogue habituel que je connais par cœur. Plus tard j’essaie de lui poser des questions sur la Rhodésie afin d’en savoir plus sur les problèmes sociaux du pays. Il me coupe net, sachant très bien où je veux en venir.
Il y a quatre-vingts ans mon grand-père est venu ici ; il a construit la ferme que tu as vue où je t’ai ramassé, il n’y avait ici que des cailloux et des tribus primitives qui vivaient de chasse. Mon grand-père a défriché pendant des années pour rendre cette terre cultivable. Mon père est né dans cette ferme, j’y suis né aussi, nous avons sué sang et eau pour avoir ces plantations de maïs, de blé, de tabac, pour garder en vie un bétail que nous avons commencé à zéro. Le bétail s’est engraissé en mangeant l’herbe de nos prairies que nous avons fait pousser à la place de la brousse, de la savane et des cailloux en luttant contre les bêtes sauvages, contre la sécheresse, les insectes et les épidémies. Et maintenant il faudrait que je parte pour laisser les mauvaises herbes envahir trois générations de travail acharné.
C’est ma ferme, mon pays, ma terre, celle de mes parents ; je suis né ici et quoi qu’il arrive, j’y mourrai, avec mes fidèles travailleurs qui ne veulent pas non plus que ça change.
J’ai cinquante-huit ans, ils parlent de nous chasser ; où voulez-vous que j’aille et que voulez-vous que je fasse ailleurs ; on ne déracine pas un vieux chêne pour le replanter ailleurs.
Il arrête de parler visiblement énervé et ému ; son air sincère et bourru a quelque chose de poignant, il a dit ce qu’il avait à dire et le sujet est clos.
Je ne peux comparer cet homme avec l’horrible sensation que m’ont laissée les Fords, je réalise une fois de plus que le monde n’est pas divisé entre les bons et les méchants mais le plus souvent entre des victimes de différents aspects.
A la longue les deux-cent-cinquante kilomètres qui séparent Umtali et Salisbury deviennent monotones, et petit à petit les bords de route se repeuplent et s’agitent jusqu’à ce que les buldings jaillissent par-dessus les espaces verts comme des volcans majestueux.
Chapitre III
Arrivé à Salisbury, je me mets immédiatement en quête de l’Union Avenue que je trouve sans problème. Le tout c’est de descendre celle-ci jusqu’au One six one. Il n’est pas désagréable de fouler latérite des trottoirs d’une propreté exemplaire, à l’abri des flamboyants et des jacarandas en attente de l’été pour y faire exploser ses couleurs.
Attiré par une musique dylanique résonnant pleins tubes dans toute la rue, je pénètre dans le jardin minuscule du One six one. Je franchis avec assurance la terrasse de pierre pour m’introduire dans l’immense pièce centrale tapissée de posters débiles, du portrait du " Che " mais les photos pornos prennent néanmoins le dessus.
Immédiatement des chevelus aux visages fraternels m’installent dans un fauteuil ; un café chaud imbuvable se met en branle et on me pose les questions d’usage. Jacob est juif libanais, il a une gueule à la Moustaki, André est canadien, tous voyageurs, paumés, poètes, bref, je suis le bienvenu.
Ecrasé dans mon fauteuil au milieu de poteries, vanneries, sculptures, peaux de bêtes et caillasses, j’écoute les Pink Floyd ; il ne me manque plus que les pantoufles.
Après m’avoir montré mon lit et la baignoire, Tiss l’Anglais se met à l’ouvrage pour me rouler un joint traditionnel de bango pour l’accueil du nouveau routard. Puis on me fait remplir un registre et payer deux jours d’avance. Tout cela me donne l’impression de San Francisco en plein Salisbury. Ensuite j’ai droit à la visite par Jacob du potager, dont il s’occupe, où poussent choux, fraises, salades, poireaux, haricots et bien sûr le bango.
A la tombée de la nuit j’ai la visite de deux Irlandais, trois Japonais, un Américains un autre Canadien et sans cesse des allées et venues de chevelus déconnectés qui viennent des quatre coins du monde saluer la nouveauté que je suis.
Au One six one, me raconte Jacob, il y a quatorze locataires, mais à la belle saison, ils peuvent atteindre la trentaine.
Qu’il est agréable de poser ses fesses dans le moelleux d’un divan usagé, enveloppé par la sérénité de Janis Joplin et la volupté du bango, avec la douce impression de se sentir chez soi. Chaque homme appartient à une famille ; ce soir je sens la mienne, le monde des routards, vagabonds, aventuriers, anarchistes, rêveurs, poètes, hors-la-loi, philosophes en herbe assoiffés d’expériences ou raffinés du tourisme. Qu’ils poursuivent Jésus, Marx, Bouddha, Baudelaire ou l’inaccessible étoile, en fait ils fuient tous la peur de devenir un jour adulte, sans avoir vu la vie d’ailleurs et sans avoir cherché le plus loin possible, ce qui n’existe que dans leur imagination.
Tous ces affamés d’expériences, ces enragés de la vie aimant bien se sentir aux côtés de frères de rencontre, partageant ainsi les mêmes sentiments qui les ont emmenés si loin de chez eux. Chacun a un exploit personnel qu’il ne peut raconter qu’à ceux qui le comprennent vraiment, ceux qui ont vécu les mêmes.
Je laisse très tôt dans la soirée le soin à la nuit de ranger mes pensées profondes dans le voyage le plus facile, celui du rêve où chaque chose que l’on touche disparaît au petit matin sans y laisser de trace, le rêve, unique vraie richesse que l’on ne doit à personne.
Le lendemain matin, après une courte toilette quotidienne où il n’est pas question de faire attendre le suivant, surtout que pas mal d’entre eux ne possèdent pas le statut de vacancier, il ne faut en aucun cas accaparer la salle de bain.
Une fois dans la salle à manger, par la porte de la cuisine, j’aperçois une tête inconnue qui me salue d’un air complice. Partout à travers le monde pendant mes voyages, mon jeu préféré lorsque j’apercevais un touriste était de deviner sa nationalité, par son comportement, ses traits de visage. Ainsi j’arrivais à reconnaître un Suédois, un Norvégien, un Anglais, un Belge, un Américain, un Italien, rien qu’avec un geste de sa main ou une simple moue, bien sûr, je me trompais souvent. Quelque chose me dit immédiatement que celui-là est latin et qu’on parle le même langage
Tu ne serais pas français ?
Ça se voit tant que ça ! Me répond-il !
C’est ainsi que je fais la connaissance d’Alain ; il prépare son café du matin avant d’aller travailler comme ambulancier ; il me propose immédiatement de le partager et les questions fusent dans tous les sens ;
En fait Alain est venu de France en stop avec sa compagne ; ils sont arrivés ensemble en Rhodésie, puis ils se sont séparés ; elle vit avec d’autres Français, dans une autre maison. Ils étaient arrivés à Salisbury il y a six mois environ.
Tu comptes rester ici ? me demande-t-il !
Je ne crois pas ; j’ai une adresse en Afrique du sud pour du boulot au Malawi.
Si tu veux travailler ici, il n’y a pas de problème ; on embauche beaucoup les Européens dans le pays. Qu’est-ce que tu sais faire ?
Tout et rien !
C’est suffisant !
J’aime bien Alain, sa façon d’être, les portes qu’il ouvre tout de suite pour mettre à l’aise son interlocuteur ; j’ai envie de devenir son ami. Je lui demande :
C’est bien la Rhodésie ?
Oui, mais t’as rien remarqué ?
Les gens sont sympas et très hospitaliers ; tu sais je ne suis pas ici depuis longtemps et il y a encore beaucoup de choses qui m’échappent.
Oui, ils sont sympas, ils t’invitent chez eux, ils te nourrissent, te logent, te prennent en stop, mais méfie-toi, ce sont des flics.
Je déguste son café, assis à la table de la salle à manger, et je l’écoute avec intérêt ; je perçois en lui une faculté de dire les mots justes sur ce qu’il a eu le temps d’étudier avec la propreté de son esprit. Il reprend :
Tu te croiras leur ami, mais si tu sors du droit chemin, et ce n’est pas difficile ici, ils sont capables du pire. Ce sont des flics.
Alain est grand et mince, chaussé de lunettes, soigneusement coiffé ; il a l’air d’un minet de banlieue, un peu le look de Peter Fonda dans "Easy Rider " du genre qui a épousé la cause des routards, mais pas la dégaine.
J’ai quitté la France il y a deux ans ; on s’aimait à l’époque avec Claude ; maintenant elle a voulu sa liberté. Elle habite avec d’autres Français à Lomagundi Road, la maison s’appelle " East of Equator " tu devrais aller les voir, tu serais bien reçu, ils sont sympas, ils vivent en communauté. Si Claude n’était pas là-bas, j’y serais aussi.
Et les filles ici, c’est comment ?
Si tu veux au plus pressé, il y a les Africaines ; elles sont gentilles et assez faciles en général, mais elles recherchent souvent le mariage ou le fric. Quant aux Rhodésiennes, il y a de tout, mais le plus souvent, plus elles sont belles, plus elles sont connes. Les plus jolies tu les auras que si tu montres cicatrices, médailles, et un nombre suffisant de terroristes tués, sinon pas moyen d’en décrocher une.
Il regarde sa montre.
Excuse-moi, je dois aller au boulot, je suis en retard. Ce soir je vais à l’Alliance Française ; tu n’auras qu’à venir avec moi, peut-être les y trouveront nous !
Qui ça ?
Les Français de "East of Equator " mais ça m’étonnerait, c’est pas leur genre, le mien non plus d’ailleurs, mais il y aura plein de belles Rhodésiennes assoiffées de culture française.
La journée s’annonce belle, une brise tiède décoiffe les grandes haies taillées donnant ainsi toute l’intimité des Rhodésiens, dans leurs invisibles villas au repos.
Je profite de cette journée pour aller revoir ma grosse Sud-Africaine qui détient mon passeport. Je la retrouve sans plaisir avec sa mine trop nourrie et son sourire en prison. Malgré tout elle me remet mon passeport.
A l’intérieur, le gros tampon, comme un tatouage, rend mon passeport inutilisable pour les autres pays d’Afrique, ce qui a l’air d’ailleurs de l’amuser.
Détendu, je passe ma journée à flâner, de librairies à grands magasins ; je prends plaisir à utiliser des escaliers roulants ou à m’écœurer de chocolat. Mais le plus agréable est de s’asseoir, de regarder vivre ou bien passer les gens. Depuis qu’Alain m’a dit que ce ne sont que des flics, j’observe les Rhodésiens avec un œil différent. J’ai encore du mal à cerner ces gens qui partagent tout, qui se côtoient et qui sont si lointains pourtant. Les Africains dans ce décor sont pratiquement invisibles, ou plutôt transparents.
Les femmes rhodésiennes sont belles, élégantes, les gens âgés ont l’air heureux, solides et semblent ne traîner derrière eux que d’agréables souvenirs. Les jeunes gens sont bien charpentés avec des allures de mercenaires en permission. Les élèves ont des uniformes d’avant-guerre surmontés de des chapeaux de paille et donnent à la ville une allure de colonie anglaise du siècle précédent.
Le soir, un peu épuisé de ne rien faire et de mon va-et-vient dans la capitale, je retourne au" One six one " où m’attend Alain afin de me traîner jusqu’à l’Alliance Française. Alain est du genre discret et passe-partout qui grâce à son air décontracté et curieux pénètre dans toutes sortes de milieu. Il possède le charme du confident et la douceur de l’ami. On peut lire en lui un brave type, honnête, une sorte d’aventurier au grand cœur ou de routard sentimental.
La fraîcheur du soir enveloppe la ville, je ne m’habitue pas encore à la turbulence des grandes cités ; la sérénité de la brousse et des pistes est encore ancrée en moi. Nous allons, je crois, boire le champagne en l’honneur d’un membre de l’Alliance, qui part définitivement je ne sais où, et moi je me rappelle les jours précédents où je me demandais comment trouver même de l’eau saumâtre pour me rafraîchir.
Nous arrivons à l’Alliance ; ne prends pas peur, les gens que tu vas voir vont te donner une image indigeste de la communauté francophone de la Rhodésie ! Me souffle Alain.
La parking d’un mini-château bien entretenu est plein à craquer de voitures modestes mais reluisantes. A peine les pieds à terre hors de la petite cylindrée détraquée d’Alain qu’un avorton en cravate, coiffé en brosse avec une tête de premier de la classe qui aurait été cabossé à la récré par des mecs dans mon genre, nous accoste directement.
Ah Alain je voulais te voir !
Bonjour, Philippe ! Répond poliment Alain. Je te présente Patrice, un Français du voyage.
Encore un ! Rétorque le trou-du-cul en me tendant une main molle et sans à peine poser son regard sur ma personne.
Moi aussi ça va, que je lui dis avec mon plus beau sourire coincé.
Dis donc, Alain ! Reprend-il. Ton ami Maurice, eh bien c’est un rouge, j’ai lu un de ses articles, eh bien si tu voyais ce qu’il dit sur la Rhodésie, j’en ai honte : un vrai discours de communiste.
Il faut faire quelque chose.
Comme Alain ne répond rien, le court silence lui semble trop long ; alors il fait mine d’apercevoir quelqu’un d’autre, se précipite et on entend :
Comment vas-tu Anès ? Tu es au courant pour Maurice…..
Alors Alain m’explique que Maurice est journaliste et qu’il habite à "East of Equator ". Mais quand je lui demande qui est ce Philippe, à la façon dont il me répond " rien, un con " cela me coupe de toute autre question sur le personnage, mais il continue pour Maurice :
Maurice a aussi traversé l’Afrique en stop accompagné de sa femme, Michèle ; il est toujours avec elle ; elle est prof de français.
Il est aussi rouge qu’on le dit ?
Penses-tu ? Il est objectif, modéré, et il dit ce qu’il sait, c’est un journaliste, il n’a pas sa langue dans sa poche, et quand on dit la vérité ici, on est rouge. Ce sont des flics, quoi !
La soirée sera pour moi un véritable calvaire. Je fus en conversation avec un jeune type sortant de St-Cyr qui me raconta ses blessures. Il était Lieutenant dans l’armée rhodésienne, il était venu pour casser du rouge et il adorait les Rhodésiennes ; il souhaitait que cette guerre ne finisse jamais.
J’eus aussi le discours d’une magnifique jeune fille de bonne famille moitié Rhodésienne, moitié avenue Foch, elle trouvait ce pays merveilleux et sans les Nègres cela serait parfait, sauf pour l’entretien de la maison. Je passai surtout beaucoup de temps à observer le ballet des rince-doigts et des discours insipides. Je voyais pour la première fois de ma vie un homme âgé, avec un monocle et un port-cigarette : Paul Meurisse quoi, mais les dialogues n’étaient pas d’Audiard !
J’imagine les Ford là-dedans, ils auraient été à l’aise. Tous sont venus en envahisseur, profiter du bien-être des dernières colonies où le premier imbécile venu prend de l’importance ici uniquement parce qu’il n’est pas noir.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents