Rue des colons
137 pages
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Rue des colons , livre ebook

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Description

Ces histoires, racontées par un homme ordinaire qui ne se prend pas pour un héros, sont des récits de moments vécus pendant la guerre d'Algérie. Puissent ces histoires vraies faire sourire assez pour aider un peu les uns et les autres à faire le deuil de ce conflit absurde et leur permettre de bâtir un avenir commun fertile et heureux !

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 2010
Nombre de lectures 243
EAN13 9782296936188
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

RUE DES COLONS

Algérie : histoires vraies
d’une guerre peu ordinaire
Graveurs de mémoire


Dernières parutions

Jean-Pierre MILAN, Pilote dans l'aviation civile. Vol à voile et carrière, 2010.
Emile JALLEY, Un franc-comtois à Paris, Un berger du Jura devenu universitaire , 2010.
André HENNAERT, D'un combat à l'autre , 2010.
Pierre VINCHE, À la gauche du père , 2010,
Alain PIERRET, De la case africaine à la villa romaine. Un demi-siècle au service de l'État, 2010.
Vincent LESTREHAN, Un Breton dans la coloniale, les pleurs des filaos , 2010.
Hélène LEBOSSE-BOURREAU, Une femme et son défi , 2010.
Jacques DURIN, Nice la juive. Une ville française sous l'Occupation (1940-1942), 2010.
Charles CRETTIEN, Les voies de la diplomatie, 2010.
Mona LEVINSON-LEV AV ASSEUR, L'humanitaire en partage. Témoignages , 2010,
Daniel BARON, La vie douce-amère d’un enfant juif 2010.
M. A. Varténie BEDANIAN, Le chant des rencontres. Diasporama , 2010.
Anne-Cécile MAKOSSO-AKENDENGUE, Ceci n'est pas l'Afrique. Récit d'une Française au Gabon , 2010.
Micheline FALIGUERHO, Jean de Bedous. Un héros ordinaire , 2010.
Pierre LONGIN, Mon chemin de Compostelle. Entre réflexion, don et action , 2010.
Claude GAMBLIN, Un gamin ordinaire en Normandie (19401945), 2010.
Jean-Pierre COSTAGLIOLA, Le Souffle de l'Exil. Récit des années France, 2010.
Jacques FRANCK, Le sérieux et le futile après la guerre , 2009.
Henri-Paul ZICOLA, Les dix commandements d’un patron , 2010.
Albert DUCROCQ, Des Alpes à l’Uruguay. Un pont entre deux rives , 2010.
Claude ANTON


RUE DES COLONS

Algérie : histoires vraies
d’une guerre peu ordinaire


L’Harmattan
© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-12642-8
EAN : 9782296126428

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
INTRODUCTION



Mostaganem dans les années 1950


Je suis né au début des années mille neuf cent trente, à l’ouest de l’Algérie dans le département d’Oran, à Mostaganem. Cette ville côtière, paraît-il, tire son nom de son ancienne vocation : c’était le principal point d’exportation vers l’Hexagone des moutons des Hauts-Plateaux algériens. Car Mostaganem voudrait dire en arabe, à quelques déformations près, « Le Port des Moutons ». C’est un port en effet, mais un port original sur la côte algérienne, car il désigne du long bras de sa maigre jetée La Salamandre, village de pêcheurs et d’estivants, bâti à l’extrémité d’un petit cap, à l’ouest de la ville. A l’ouest : de sorte que le Port des Moutons ouvre sa passe aux vents dominants et aux tempêtes qui peuvent là-bas, je vous l’assure, être très violentes. Quand les marins pensaient que le temps allait tourner, ils hissaient leurs barques sur les cales sèches, et mettaient à l’abri autant qu’ils le pouvaient les chalutiers, mais lorsque le mauvais temps les surprenait, c’était la catastrophe : les vagues courtes mais rapides s’engouffraient avec toute leur énergie au fond de l’abri trompeur, bousculant les embarcations et les projetant les unes contre les autres jusqu’à ce qu’un certain nombre d’entre elles s’ouvrent comme des fruits mûrs et coulent, ruinant leurs propriétaires. C’est donc de ce port que s’embarquaient autrefois vers la métropole, pour se faire engraisser un peu avant d’être abattus, les moutons qui avaient survécu à la famine des Hauts-Plateaux et au long voyage pédestre qui les avait conduits jusqu’à ma ville natale. Je me souviens qu’étant enfant j’ai vu, sur les quais, des passerelles bordées de balustrades de planches sans claire-voie qui permettaient de faire passer les animaux de la terre ferme sur le cargo, sans qu’ils puissent se rendre compte qu’ils avançaient au dessus de l’eau.
Mais, direz-vous, qu’est-ce que ça peut faire que je sois né ici ou là ?
Eh bien, c’est que les histoires que je me propose de vous raconter se sont presque toutes passées en cet endroit. Et de plus, bien que j’aie un peu modifié les noms des personnages, toutes ces histoires sont vraies ! Enfin, disons pour être tout à fait honnête que, telles qu’elles apparaissent dans ma mémoire, je les tiens pour vraies. Je vais donc les écrire, car de plus je les trouve assez drôles, bien qu’elles appartiennent à un passé plutôt dramatique. Que ceux qui ont souffert à cette époque me pardonnent ! Après tout, un demi-siècle est passé depuis ce temps-là, n’est-ce pas !
1 - LE COMMENCEMENT
Revenons à nos moutons. Eh bien eux, au moins, ils voyageaient ! Tandis que moi, jusqu’à l’âge de dix-sept ans, j’ai vécu dans cette petite ville, n’effectuant d’autre odyssée que, de temps à autre, un petit voyage de quelques dizaines de kilomètres.
Et puis, deux ans après la fin de la deuxième guerre mondiale, je suis parti vivre avec mes parents à mille kilomètres de là, à Casablanca.
Alors qu’en France, et même dans les départements d’Algérie, nous étions encore en période de vaches maigres, dans la capitale économique du Maroc, ville moderne sillonnée de magnifiques voitures américaines, on pouvait trouver tous les produits alimentaires et manufacturés que l’on voulait. Cela d’ailleurs avait été le cas pendant toutes les années de la guerre, et je ne me suis jamais expliqué l’opulence de ce pays placé sous le protectorat d’une France battue, asservie et ruinée. Mais cela n’est jamais que l’un des nombreux paradoxes qui parsèment ces histoires que j’ai vécues.
J’ai terminé mes études secondaires au lycée Lyautey et, après avoir tenté sans succès un cursus d’études supérieures, j’ai réduit mes ambitions et suivi, pendant l’année scolaire 1952-1953, une formation d’instituteurs à l’école normale d’Aïn-Sebaa, Casablanca. C’était la première promotion de l’établissement et je fus étonné de constater qu’elle était à quatre-vingt-dix pour cent composée de métropolitains qui avaient été recrutés pour enseigner à des jeunes marocains. Vis-à-vis de mes obligations militaires, j’étais en sursis, un sursis que j’ai laissé se prolonger aussi longtemps que j’ai pu, jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans.
Au Maroc, les « événements » avaient débuté en 1952. Je veux parler de ces événements que tout le monde au début s’accorde à appeler « terrorisme », mais qu’on finit toujours par nommer quelque temps plus tard « guerre de libération ». Ainsi, en 1954, pour faire quelques courses alimentaires, ma femme et moi sommes passés devant une boucherie près de laquelle une heure plus tard explosait un engin tuant, je crois, dix-sept personnes. Ainsi, à la rentrée scolaire suivante, comme j’exprimais mon étonnement de ne pas voir deux sœurs à qui j’avais fait la classe un an plus tôt, un collègue m’apprit qu’elles avaient été égorgées avec leur mère pendant l’été à Oued-Zem.
Je me reprocherai toujours d’avoir ressenti à ces occasions beaucoup moins de chagrin, de peur rétrospective, ou même de colère, qu’une condamnable exaltation. Car c’est ce sentiment qui nous embrase quand nous sommes plongés dans ces péripéties peu ordinaires qui nous donnent l’impression de vivre enfin des aventures exceptionnelles. Je crois que l’une des causes de l’efficacité du terrorisme, au moins à ses débuts, est bien cette agréable disposition d’esprit qui s’empare des populations concernées et rend d’une certaine manière les auteurs de ces actes abjectes assez sympathiques.
A cette époque, l’histoire de l’Indochine française se terminait dans la honte, l’affaire tunisienne s’orientait vers une solution tout de même un peu plus digne, et la guerre d’Algérie éclatait à l’est, dans la région de Sétif, là où neuf ans plus tôt, des assassinats avaient été réprimés par l’armée française d’une manière assez sanguinaire pour que le calme ait pu régner pendant presque une décennie.
A la fin de l’année scolaire 1955-1956, l’Algérie était plongée dans la guerre depuis près de deux ans, et le Maroc depuis quatre. J’étais alors instituteur à l’école Victor Hugo dans la ville d’Oujda. C’était une école européenne. Il faut savoir qu’au Maroc, l’enseignement primaire était divisé en enseignement européen, enseignement musulman et enseignement israélite. Et surtout n’allez pas imaginer que c’était de la ségrégation, de l’apartheid, du racisme ou de je ne sais quoi ! Le grand Lyautey avait créé cette organisation pour permettre aux sujets de sa Majesté Chérifienne, qu’ils fussent musulmans ou israélites, de bénéficier d’un enseignement religieux, afin de préserver l’usage local. Car l’enseignement européen étant français, il était, cela va de soi, laïque. Ainsi, tandis que mes collègues musulmans apprenaient à leurs élèves que le roi Moulaï Ismaïl, qui régnait au temps de Louis XIV, était un si grand roi que de son temps, même une femme et même un Juif pouvaient traverser le pays en toute sécurité, moi j’expliquais à mes élèves que cet être sanguinaire, qui n’hésitait pas à faire décapiter ses propres enfants, puis à décapiter de sa main le bourreau qui avait osé le faire, avait eu la prétention de demander en mariage une bâtarde de notre Roi Soleil.
J’étais donc en 1956 instituteur à l’école Victor Hugo, à Oujda. Mais cette école de l’enseignement primaire européen était fréquentée par une majorité d’au moins quatre-vingt-quinze pour cent d’enfants musulmans. Vous trouvez cela bizarre ? Je vais vous expliquer : Oujda est située tout près de l’Algérie, et de l’autre côté de la frontière, des gens ne s’étaient pas sentis en sécurité, tracassés qu’ils avaient été, à tort ou à raison, par les autorités : la police et l’armée française. Alors, ils étaient venus s’installer avec leurs familles dans la première ville qu’ils avaient trouvée au Maroc, précisément dans le quartier où était située notre école. Et apparemment les autorités du lieu n’étaient pas informées, ou ne voulaient pas tenir compte de ce que l’on reprochait à ces gens à quelques dizaines de kilomètres de là. Mais attention ! Les enfants algériens étaient considérés au Maroc comme des européens puisque leurs parents n’étaient pas marocains. Ils fréquentaient donc l’école « européenne », et nous avions dans nos classes des enfants qui ne dissimulaient pas que leurs parents étaient plus ou moins engagés dans la lutte contre l’armée française.
Et d’ailleurs pourquoi les partisans de l’indépendance de l’Algérie auraient-ils caché leurs sentiments ? En Algérie, la France continuait à lutter contre les fellaghas, et à proclamer l’unité de son territoire, mais au Maroc où nous étions, elle rétablissait sur son trône le roi légitime : Mohamed V. On avait pensé naïvement, à Paris, que l’on pourrait conserver au Maroc son statut de protectorat, en exilant son roi et en le remplaçant par le Glaoui de Marrakech, mais cette illusion n’avait duré que quelques mois et le retour du chef spirituel et temporel dans son pays signifiait pour tout le monde l’accession imminente du Maroc à sa totale indépendance.
Dans la cour de l’école, les enfants chantaient en dansant :
« Haoua j’ha f’taïara ! » (Il est venu en avion)
En avion, rendez-vous compte ! En avion, cet objet céleste mystérieux ! Se déplacer en avion, c’est à coup sûr un exploit surnaturel ! Et cela prouvait à mes élèves que le Sultan du Maroc était bien un être à mi-chemin entre l’Homme et Dieu ! Sans aller jusqu’à partager ces croyances, nous savions bien que le protectorat vivait ses derniers instants, mes amis et moi, les enseignants de l’école Victor Hugo, Benchimol, le Juif d’Oran, et Meknassi, le Marocain partisan de l’indépendance.
Benchimol était toujours triste. Ce pauvre Juif Algérien dont la famille était française depuis près d’un siècle avait épousé une Juive Marocaine, et donc une femme d’un milieu social tellement différent du sien, qu’il était en train de divorcer de cette épouse étrangère dont il était encore pourtant amoureux. Aussi Benchimol appréciait beaucoup mon whisky ! Mais il n’était pas le seul : Meknassi l’appréciait aussi, lui qui, en bon musulman, se devait de ne commander dans les bars de la ville que des jus de fruit, du thé ou du café. Nous échangions tous trois, verre de whisky en main, nos opinions, bien sûr peu convergentes, sur les événements du moment.
Avec Meknassi, je pris ma première leçon de dialectique orientale : un jour, dans le quartier de notre école, une explosion provoqua l’effondrement d’une maison. Officiellement, il s’agissait de la manipulation maladroite d’un engin explosif par son utilisateur vraisemblablement mal intentionné. Mais comme un avion d’aéroclub survolait l’endroit à ce moment-là, l’opinion publique était passée de la coïncidence à la causalité, accusant le petit avion de tourisme d’avoir largué une bombe.
« Alors, Meknassi, vous ne croyez tout de même pas à cette histoire de bombardement ?
– Mon cher, ce n’est pas la question. Interrogez n’importe qui dans le quartier, il vous dira que c’est bien l’avion qui a lâché une bombe. La réalité, c’est cela ! »
Sa réponse me fit longtemps réfléchir sur ce que l’on appelle la réalité des faits et l’objectivité des témoignages.
Benchimol, lui, me donna une autre leçon : les Juifs Marocains étaient plutôt persécutés à Oujda, en ce printemps 1956 et un jour, alors que nous en parlions, je lui dis :
« Vous avez l’intention d’aller vivre en Israël ? »
Le pauvre Benchimol, en me lançant le regard d’un homme qui ne parvient pas à croie à l’injure qu’on lui fait, me répond :
« Mais moi, je suis Français ! »
Merci Benchimol de m’avoir fait prendre conscience que, tout au fond de moi, je ne pouvais admettre qu’un Juif puisse être un Français; car le pire raciste est celui qui ne se reconnaît pas raciste.
Il resta au Maroc plus longtemps que moi.
Pourtant, bien que le Sultan ait nommé dans son premier gouvernement un Israélite comme ministre de la Poste, les Juifs étaient toujours persécutés. Plusieurs d’entre eux étaient enlevés chaque jour, sans doute pour être rançonnés. Leurs noms apparaissaient dans le journal, leur conférant une popularité éphémère, et l’on ne savait jamais ce qu’ils devenaient. Par contre, un jour un colonel de l’armée française disparut. Le lendemain matin, en nous rendant à l’école Victor Hugo, nous tombâmes sur un barrage de militaires français, un vrai barrage, avec barbelés en travers de la route et tout ! Après palabres, nous fûmes autorisés à aller accomplir notre mission éducative, mais un autre barrage nous attendait à la porte de l’école. C’était celui des... comment dois-je dire ? Des terroristes, des rebelles, des patriotes ?
A la fin de la journée de classe, le problème était réglé : le colonel avait rejoint son poste, et les Juifs d’Oujda continuèrent à être persécutés.
2 - L’INSTRUCTION MILITAIRE
La fin de l’année scolaire 1955-1956 me permit de retrouver mes amis d’enfance, dans ma ville natale, où je passai d’excellentes vacances, dans cette Algérie « en guerre », vacances que je savourai d’autant plus que, mon sursis arrivant à expiration, je savais que je serai sous peu recruté par l’armée.
En effet, début septembre, je fus incorporé à un régiment de tirailleurs algériens pour recevoir l’instruction militaire, à Nouvion, cantonnement isolé dans l’arrière-pays. Les premiers jours furent étonnamment vides de toute activité. Nous étions moins d’une dizaine de Pieds-Noirs traînant notre ennui dans des installations qui pouvaient recevoir, dans un confort bien sûr très modeste, des centaines d’hommes. Précisément ceux qui étaient en train de traverser la Méditerranée en bateau dans des conditions plutôt difficiles. Cette mixité de notre régiment, et le fait que, dans l’armée, on ne faisait alors pas beaucoup de détails, fait que sur mon livret militaire figure la traversée effectuée par mes camarades. Si bien que mes états de services débutent par une campagne en mer, et cela m’a bien valu sans doute, par la suite, quelque avantage.
Au bout de quelques jours, le gros des troupes arriva : le contingent des métropolitains nous rejoignit, jeunes gens à peine adultes, visiblement affaiblis par leur éprouvante navigation, dont le regard reflétait beaucoup d’étonnement et un peu de crainte. Ils n’étaient pas enthousiasmés par le voyage qui leur était offert en Afrique. Il faut dire qu’ils n’étaient pas nombreux ceux qui partaient pour la guerre d’Algérie dans l’enthousiasme. Leurs mamans, disait-on, s’étaient couchées sur les voies ferrées pour que les trains n’emmènent pas leurs enfants à la guerre, cette guerre de pacification, que j’appelle fausse guerre, parce qu’elle n’avait rien de ces vraies guerres comme celle de 14-18 par exemple, où l’on partait la fleur au canon se faire tuer par millions en célébrant les attraits de la Madelon.
Tout de suite, je me suis investi d’une mission que personne ne m’avait confiée, mais qui m’apparaissait absolument nécessaire : convaincre ces braves garçons qu’on les avait envoyés là pour que l’Algérie reste française et que ce n’était pas une mauvaise cause. J’ai sans doute en partie accompli cette tâche, tout en me faisant quelques vrais amis. Amitiés vite perdues, car nous fûmes bientôt dispersés, mais dont je garde encore le souvenir ému. Quant à mes discours pour leur faire admettre que cette guerre-là était utile, tant mieux s’ils leur ont permis d’être des soldats plus consciencieux, leur donnant ainsi une meilleure chance de survivre. Je dois reconnaître pourtant que mes leçons de patriotisme m’apparaissent aujourd’hui assez ridicules.
Ce n’était pas trop difficile de réconcilier ces jeunes gens avec l’armée de pacification car les activités qu’on nous imposait n’étaient pas aussi stupides que je l’avais imaginé : culture physique matinale, mécanique des armes, parcours d’obstacles... Je dois même admettre que nous étions encadrés par des sous- officiers et des officiers forts sympathiques.



Pique-nique à Nouvion

Nous apprîmes assez vite que notre principal instructeur, le sergent chef Rudder, quoique encore assez jeune, était déjà un vieux baroudeur qui avait fait toute l’Indochine, et peut être bien autre chose avant, un ancien parachutiste, un dur qui nous donna nos premières leçons de close - combat . Cet homme, qui semblait n’avoir jamais reçu d’autre éducation que celle des armes et qui parlait le français comme un basque espagnol, me donna à moi, l’instituteur, de véritables leçons de pédagogie et de plus, était-ce le fruit de ses tristes et pénibles expériences ? Il nous traitait tous avec cet humanisme et cette bonté que seul l’amour des autres peut générer, et qu’aucun savoir-faire pédagogique ne peut égaler.
Son supérieur, le chef de section, était un sous-lieutenant très jeune, apparemment sévère et triste, mais qui me prouva très vite qu’il avait incontestablement le sens de l’humour.
Dès les premiers jours, on prit nos mensurations. C’était, paraît-il, pour confectionner les uniformes des futurs incorporés. Mais on prit aussi la mesure de nos capacités intellectuelles : quatre opérations, un petit problème et une dictée. Et si les premières épreuves ne présentaient pour moi aucune difficulté, il n’en était pas de même de la dictée, car on a beau être instituteur…
Le mot discipline figurait trois fois dans cette fichue dictée. Fut- ce un acte manqué, l’orthographe de ce mot m’était à l’époque complètement étranger. Je choisis trois versions différentes, me disant qu’au moins l’une d’elles serait bonne et j’écrivis : dicipline, dissipline, et dissippline.
Je ne tardai pas à être convoqué par le chef de section, qui me dit avec beaucoup de gentillesse :
« Vous savez, moi, j’admets la plaisanterie, mais méfiez-vous : dans l’armée, tout le monde n’est pas comme moi ».
Ne pouvant comprendre de quoi il retournait, puisque je n’avais pas conscience d’avoir fait quelque plaisanterie que ce fut, il dut m’expliquer de quoi il voulait parler, avec un certain agacement tout de même, car il commençait à ne plus apprécier que je m’entête à prétendre que, quoique instituteur dans le civil, j’ignorais l’orthographe du mot discipline. Je dus donc finalement admettre pour lui plaire, que j’avais voulu lui faire une blague, et retrouver ainsi toute son estime, qu’il ne manqua pas de me prouver, car quelque temps après, je fus de nouveau convoqué :
« Ça ne va pas ? Vous êtes malade ? »
Je me demandai quelle faute j’avais cette fois commise, mais il m’informa qu’on lui avait rapporté que je toussais, ce qu’il avait d’ailleurs constaté par lui-même. Il me revint alors à l’esprit qu’en effet, j’avais contracté un petit rhume, mais j’eus beau tenter de le persuader que ce malaise n’était pas grave, et que de toute manière le mal était presque passé, il insista pour que j’aille voir le médecin. Je consultai donc, dès le lendemain, pour un rhume, ce que je n’avais jamais fait jusqu’alors, et j’ai toujours gardé une pensée affectueuse pour ce charmant sous-lieutenant qui a su en la circonstance être pour moi, plus attentionné que ne le fut jamais ma propre mère.
Ainsi, je fis plus ample connaissance avec le médecin. C’était un homme d’apparence un peu efféminée, très familier, très proche de nous, mais je ne peux dire de lui rien d’autre à ce sujet. Ce qui signifie peut-être qu’à l’époque j’avais l’esprit assez mal tourné. D’ailleurs, je ne le connaissais que très peu, car nous n’avions eu affaire à lui que collectivement, et en deux occasions : d’une part les vaccinations, travail qui s’effectuait à la chaîne, et dont j’appréciais l’organisation taylorienne, malheureusement contrariée de temps en temps par l’évanouissement de l’un ou l’autre d’entre nous, et d’autre part la conférence qu’il nous fit sur tous les dangers qui nous guettaient : les maladies sexuellement transmissibles ( maladies vénériennes disait-on à l’époque) et aussi celles générées par le climat trompeur :
« Ne vous découvrez pas la nuit, même si vous avez chaud. Vous risqueriez d’attraper froid au ventre et de contracter des coliques dangereuses. »
Ce médecin prit ma petite toux avec un grand sérieux et me prescrivit des injections intraveineuses de calcium d’autant plus douloureuses qu’elles furent exécutées par un infirmier qui ne l’était que de nom.
Je me suis quelquefois demandé, sans pouvoir apporter de réponse, si mon gentil sous-lieutenant et son collègue médecin ne s’étaient pas entendus pour me jouer là un bon tour, histoire de me prouver qu’ils savaient plaisanter eux aussi, sans pour autant mettre à mal la langue française.
Quant aux coliques provoquées par les refroidissements du climat chaud, j’en eus l’explication lorsque je vis certains de mes camarades acheter des grappes de raisin aux habitants du coin, aux limites du camp, à travers la clôture de fil de fer barbelé, et se délecter de ces fruits avec gourmandise sur le champ, sans prendre la peine de les laver afin d’ôter la fine pellicule déposée sur leur peau par le dernier sulfatage.
Pendant qu’on prenait soin de notre santé, la vie, à l’extérieur du camp, continuait, pas toujours facile. Et alors que j’avais, moi, l’impression d’être enfermé dans un cocon protecteur, ma femme exerçait toujours son métier d’institutrice à Oujda. La France et l’Angleterre intervinrent militairement en Egypte, avec succès, et se retirèrent aussitôt sous la pression des deux « Grands » d’alors, qui sans doute n’apprécièrent pas que des pays européens prennent de l’importance au Proche-Orient.
Puis le gouvernement français conçut l’idée géniale de capturer Ben Bella, l’un des principaux chefs de la rébellion, alors que son avion survolait l’Algérie lors d’un voyage de la Tunisie au Maroc, pays libres et indépendants qui, tout en étant amis de la France, pouvaient très bien recevoir chez eux ceux que la France, elle, considérait comme ses ennemis. C’était montrer trop de mépris pour le sens de l’hospitalité marocaine. Cette arrestation, ou capture, ou enlèvement, comme on voudra l’appeler, provoqua des émeutes dans plusieurs villes du Maroc, et ma femme, à l’école Victor Hugo d’Oujda, ne dut son salut qu’à son sang-froid, sa présence d’esprit et sa rapidité pour se mettre à l’abri.
Cependant nous, à Nouvion, au fil des semaines, et malgré les petites indispositions des uns ou des autres, nous devînmes peu à peu d’assez bons soldats pour aller grossir les rangs des troupes qui combattaient le FLN. Pour ma part je fus, avec quelques autres, sélectionné pour suivre la formation d’officier de réserve. J’en fus flatté car cela confirmait mes capacités intellectuelles. C’était aussi la reconnaissance du haut niveau de mes valeurs morales car tout futur officier faisait l’objet d’une enquête de moralité. C’est ainsi que ma femme à Oujda, reçut la visite de deux gendarmes qui la surprirent en lui demandant si elle était satisfaite de moi.
La fin de notre instruction coïncidait avec les fêtes de Noël et du Nouvel An. J’eus un peu honte de bénéficier d’une permission, car mes pauvres camarades de métropole ne retournèrent pas chez eux à cette occasion.
Puis je partis pour l’école d’officiers, me séparant d’eux avec un léger sentiment de culpabilité, car eux, qui venaient de métropole pour que mon pays reste au sein de la France, rejoignirent des unités combattantes alors que moi, grâce à ma formation complémentaire, je bénéficiais d’un sursis de six mois.
Ainsi j’arrivai, en janvier 1957, à Cherchell, charmante petite ville côtière, parsemée de vestiges romains. Je fus installé dans des bâtiments neufs et modernes. De la chambre que je partageais avec quatre camarades, je pus écrire à ma femme qui, elle, éduquait toujours à Oujda des enfants de fellagas, que tout allait bien pour moi et que j’admirais le bleu intense de la mer par delà d’élégants pins parasols.
3 - CHERCHELL
A Cherchell, je revis un garçon dont le comportement m’avait étonné lorsque j’étais à Nouvion : chaque fois que les conditions météorologiques le permettaient, il exposait toute la journée son matelas au soleil. On m’avait apprit qu’il était très instruit, diplômé d’une grande école d’ingénieur, mais qu’il n’avait qu’un défaut : il était énurétique. Comme c’était une maladie qui était sensée conduire à l’exemption de service, nous en avions conclu que son incontinence était simulée. Pour ma part, je plaignais ses voisins de chambre, et je méprisais un peu l’individu pour son attitude que je jugeais très peu patriotique. Je le retrouvai à Cherchell, car puisqu’on le soupçonnait de ne pas vouloir être soldat, on décida de faire de lui un officier. Sa femme, s’il en avait une, avait dû donner aux gendarmes des renseignements particulièrement élogieux sur son époux. Mais lui fit preuve d’une héroïque et belle obstination et non seulement, à Cherchell, il continua de mouiller sa couche, mais il alla jusqu’à refuser de suivre les cours, ce qui lui valu de faire un peu de prison. On me raconta plus tard qu’il avait accepté un petit grade de sergent et une fonction administrative. Entre temps, mon opinion à son égard avait évolué, car je ne pouvais pas m’empêcher de respecter l’opiniâtreté et la force de caractère d’un homme capable de se pisser dessus chaque nuit pendant les vingt-huit mois que durait alors le service militaire.
Mais pour nous, les autres, plus dociles, l’instruction recommença, un peu plus approfondie, avec des difficultés physiques plus intenses, un parcours d’obstacle un peu plus difficile et de longues marches dans la campagne que j’appréciais beaucoup.
Nous traversions des fermes abandonnées par leurs propriétaires. Certaines avaient été incendiées. Partout, les cultures avaient perdu leur belle ordonnance et la nature sauvage reprenait le dessus. Ces paysages recelaient une contradiction, un conflit même, qui me mettait peu à peu mal à l’aise : d’une part l’œuvre constructrice des propriétaires des lieux était saccagée, et d’autre part les forces naturelles travaillaient pour reconstruire un ordre différent. Mais c’est en y repensant bien plus tard que j’ai pris conscience qu’au fond, chacune de ces parcelles étaient peut-être à l’image de tout le pays, dans lequel des forces nouvelles légitimes mais destructrices mettaient à mal tout ce que la France y avait construit depuis plus d’un siècle. C’est sans doute pour cela que ces paysages provoquaient en moi ce sentiment de malaise.
Un jour, nous campions dans une des fermes abandonnées dont les cultures bordaient la mer. Des civils arrivèrent en auto, des hommes et des femmes. C’étaient les propriétaires des lieux, qui avaient sans doute été prévenus, je ne sais comment, de notre présence, dont ils profitaient pour visiter en sécurité leur domaine en ruine. L’une des femmes s’adressa à moi pour me demander si nous allions rester longtemps, et je sentis qu’elle souhaitait avec une telle force que je réponde par l’affirmative, que je n’eus pas le courage de lui répondre franchement : je n’osai lui dire que nous n’étions pas là pour garder sa ferme, et que nous ne faisions qu’y passer le temps d’un exercice.
Nous étions en zone d’insécurité. Pourtant, pendant ces six premiers mois de l’année 1957, presque aucun attentat n’eut lieu dans la région, presque aucune lutte armée non plus. C’était calme, à un point tel que la rumeur circula parmi nous que le Haut Commandement avait passé un accord secret avec le FLN. Un jour pourtant, une petite patrouille de la compagnie voisine, qui était partie en jeep reconnaître le site d’un exercice à venir, tomba dans une embuscade et il y eut un blessé. Par la suite, nous avons appris qu’en arrivant près d’un pont, les occupants du véhicule avaient surpris quelques hommes qui ne devaient pas avoir la conscience tranquille, puisqu’ils s’étaient enfuis, abandonnant sur place quelques kilos d’explosif. Quant au blessé, il était tombé du véhicule dans sa hâte pour se mettre à l’abri, lorsqu’il avait vu s’enfuir les ennemis.
Pour cet acte de bravoure, il fut décoré à la fin de notre instruction.
Il ne fut pas le seul à être décoré, et sincèrement, j’ai envié le héros qui, une nuit, a capturé un fellaga. Après tout, j’aurais pu moi-même être ce héros. C’était une nuit d’encre, d’encre de chine. Je me demande pourquoi nos instructeurs avaient programmé cette marche de nuit par une nuit pareille. On n’y voyait pas à un mètre, et dans ces ténèbres sans fond se déplaçait l’effectif de deux compagnies - plus de deux cents hommes - en file indienne. En réalité nous formions deux files, chacune progressant dans l’un des fossés asséchés qui bordaient la route. J’avais tout mon temps pour réfléchir au phénomène physique intéressant que nous vivions subjectivement : celui qui me précédait s’arrêtait, et je lui tombais véritablement dessus, tout comme me bousculait immédiatement celui qui me suivait. Nous restions ainsi coincés, immobiles, un moment, puis repartait celui qui était devant moi, et je le suivais, guidé par le discret frôlement des toiles de sa tenue de combat, de plus en plus vite, puis de plus en plus lentement, jusqu’à la bousculade de l’arrêt suivant. Donc je n’avais rien d’autre à faire que me propulser ainsi par à-coups, en aveugle, en réfléchissant aux turbulences des écoulements fluides, quand tout à coup j’entendis, dans le silence auquel nous nous obligions en bons patrouilleurs nocturnes, des cris dont l’intensité ne cessaient d’augmenter. C’était comme si l’émetteur de ces bruits insolites se rapprochait rapidement de moi. En fait, ce n’était qu’un cri, le même mot répété à intervalles réguliers, de plus en plus fort, mais par des voix différentes :
« Halte ! Halte ! Halte ! »
Ce « halte » ne cessait de se rapprocher, et quand il ne fut plus qu’à quelques mètres, il reçut enf

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