Tauromachies, cultures du sud
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Description

La musique, la danse, le dessin, l'écriture constituent ici l'originale déclinaison d'une "civilisation du taureau" qui demeure étonnamment vivante, le long d'une ligne imaginaire qui délimiterait un Sud emblématique. Le peintre Claude Viallat, l'écrivain Marc Bernard (1900-1983), Prix Goncourt 1942, comme l'ensemble des auteurs de cet ouvrage, se sont employés à désenclaver l'art tauromachique et ses représentations.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 novembre 2007
Nombre de lectures 278
EAN13 9782336280295
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Collection Conférences universitaires de Nîmes
dirigée par Olivier Devillers

Le but principal de cette collection est de rendre compte des recherches qui sont menées au Centre Universitaire de Nîmes — ou en association avec lui — dans le domaine des sciences humaines, sociales et artistiques. Une caractéristique est, conformément à l’identité d’un établissement où se côtoient des spécialistes de domaines divers, leur interdisciplinarité : il s’agit de croiser, autant que possible, plusieurs approches. Dans cette mesure, la présente collection réservera une grande place aux ouvrages collectifs et le terme de « conférence » qui figure dans son intitulé est presque à entendre dans son sens étymologique de « mise en commun ».
Les questions de « représentation » et de « fait culturel », qui sont à la rencontre de différentes disciplines, retiendront particulièrement notre attention : comment l’histoire est-elle vue par la littérature ? Comment les traditions s’inscrivent-elles dans l’espace urbain ? Comment un artiste réagit-il à l’actualité ? Autant de thématiques qui pourraient être multipliées et qu’il convient d’inscrire dans un temps et dans un espace. Pour ce qui est de cette première dimension, l’apport des approches diachroniques ne peut être négligé : étudier l’évolution et les mutations d’une même « représentation » des origines à nos jours permet d’aborder et de clarifier les problèmes essentiels de la transmission et de la survie. Pour ce qui est de la seconde, sans être pour autant exclusifs, nous accorderons un intérêt plus marqué aux études languedociennes.
C’est autour de ces traits — interdisciplinarité, intérêt pour la représentation des faits culturels, régionalisme languedocien — que nous entendons bâtir cette collection.
Dans la même collection :
Autour de Nîmes et de sa région sous la direction de Catherine Bernié-Boissard et Danièle Julien Tauromachies et identités locales sous la direction de Catherine Bernié-Boissard Peurs et risques contemporains. Une approche pluridisciplinaire sous la direction d’Emmanuel Gleyse Tauromachies, sport, culture. Regards croisés sur les publics sous la direction de Laurent Sébastien Fournier, Catherine Bernié-Boissard et Jean-Pierre Michel
Pour tout contact Rencontres universitaires de Vauban Bibliothèque du Centre universitaire de Nîmes Rue du Dr Salan 30021 NÎMES Cedex 1 buvauban@unimes.fr
Tauromachies, cultures du sud

Catherine Bernié-Boissard
Laurent Sébastien Fournier
© L’Harmattan, 2007
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296044982
EAN : 9782296044982
Intervenants :
Catherine Bernié-Boissard , géographe, maître de conférences CUFRN, UMR MTE, CNRS, université Montpellier 3
Laurent Sébastien Fournier , ethnologue, maître de conférences, université de Nantes, EA 3260
Lise Gros , conteuse, écrivaine
Giovanna Iacovazzi , ethnomusicologue, université Paris 4
Margarita Kefalaki , docteur en sciences de la communication, université de Corte
Marion Mazauric , éditrice, éditions « Au diable vauvert »
Marie Pendanx , doctorante en géographie, université Bordeaux 3
Diego Petersen , docteur en littérature, spécialiste de l’Amérique latine, CUFRN
Christian Skimao , écrivain et critique d’art (AICA)
Sabine Teulon-Lardic , docteur en musicologie, professeur de musique ENM de Nîmes, université Montpellier 3
Claude Viallat , peintre contemporain, membre fondateur du groupe Supports-Surfaces, vit et travaille à Nîmes
Ce colloque, au Centre universitaire de Nîmes, a bénéficié du soutien du Conseil général du Gard.
Sommaire
Collection Conférences universitaires de Nîmes Page de titre Page de Copyright Intervenants : AVANT-PROPOS PREFACE UN SIMULACRE DE CORRIDA SUR LA PLACETTE DE NÎMES - ETHNOCRITIQUE D’UNE NOUVELLE PROVENÇALE CLAUDE VIALLAT - OU LA COURSE DE LA FORME UN INÉDIT DE MARC BERNARD - 1 - MUSIQUE ET POÉSIE HUIT ÉMISSIONS RADIOPHONIQUES SUR LA TAUROMACHIE UN INÉDIT DE MARC BERNARD - 2 - CONTRIBUTION AU CHOIX D’EXEMPLES MUSICAUX ECRITURE ET TAUROMACHIE - « FAIRE PARLAR LO PAIS DE BOVINA » TRADITIONS CAMARGUAISES, OCCITAN ET ÉCRITURE LES BANDAS DANS L’ARENE MUSIQUE, SAINTS ET TAUREAUX - LES BANDAS EN MÉDITERRANÉE CULTURES POPULAIRES EN MÉDITERRANÉE - A MORESCA , UNE DANSE GUERRIÈRE DE LA CORSE FETES ET CARNAVALS EN AMERIQUE DU SUD
AVANT-PROPOS
Gardois d’origine, professeur au Collège de France, l’historien Maurice Agulhon observe que les commentaires autour de la tauromachie apparaissent au XVIII e siècle « au fur et à mesure que le Nord découvre, tantôt merveilleuse et tantôt dérangeante, la Méditerranée ». Autrement dit : le Sud. Et avec lui, la riche nature d’une civilisation qui fait à la culture, dans sa dimension esthétique, une place majeure.
Les chercheurs, réunis à l’initiative du CUEM-CPT et du GREGAU (université Paul Valéry, Montpellier 3), l’ont bien compris. Grâce à des thématiques diversifiées et à d’originaux éclairages, ils s’emploient à croiser l’art du toreo avec la littérature, la musique, la danse, le dessin et la peinture…
De sorte qu’un spectacle populaire — la course de taureaux, dans sa variante camarguaise ou espagnole — devient porteur d’un message pluridisciplinaire, voire universaliste. Belle réponse argumentée à qui n’y voit que folklore pittoresque, ou pire, divertissement barbare !
A côté des tauromachies explorées par l’ethnologie, narrées par les conteurs, célébrées par Marc Bernard, source de création chez Claude Viallat, nous découvrons de la Corse à Malte et aux Andes latino-américaines une tradition festive, souvent éloignée de la culture taurine, mais qui, à son image, a une fonction de lien social. Fondant une communauté, une certaine manière de vivre ensemble.
Il est donc pleinement légitime que le Conseil général du Gard apporte son soutien matériel et son appui moral à ces Journées d’études universitaires. Réaffirmant ainsi que la culture est à la fois plaisir de la connaissance, lieu de dialogue, joie de la découverte et temps du partage.
Damien Alary Président du Conseil général du Gard, vice-président du Conseil régional du Languedoc-Roussillon
PREFACE
La notion de culture, malmenée par les sciences sociales lorsqu’elle oppose à la complexité des rapports sociaux vécus une uniformité des représentations et une homogénéité « culturelle » largement fantasmées 1 , n’en reste pas moins une référence incontournable dans l’étude territorialisée de la diversité des formes de création et d’expression artistiques. C’est dans ce contexte que le Groupe de recherche et d’études en géographie et aménagement urbain (GREGAU) et le Centre universitaire d’études et de médiation des cultures et pratiques taurines (CUEM-CPT) ont très justement pris l’initiative d’une réflexion centrée sur les tauromachies et les cultures du Sud . Après une approche géographique des identités des territoires taurins 2 et une approche plus sociologique des publics des fêtes taurines 3 , ce recueil de textes issus des journées d’études organisées en 2006 sous le titre Expressions tauromachiques 4 propose une nouvelle plongée dans l’univers de la tauromachie et offre un ensemble de contributions axées sur les formes d’expression générées par le toro bravo .
La musique, la danse, le dessin, l’écriture constituent ici l’originale déclinaison d’une « civilisation du taureau » qui demeure étonnamment vivante le long d’une ligne imaginaire qui délimiterait un Sud emblématique. Réunissant dans une même aire le midi de la France, la péninsule ibérique, deux îles méditerranéennes — la Corse et Malte — et, last but not least , le continent sud-américain où l’hispanité permet la rencontre de Carnaval et de Mithra, le recueil parcourt la transversalité culturelle du fait tauromachique dans un mouvement circulaire qui nous conduit du plus proche au plus lointain.
La démarche ethnocritique de Laurent Sébastien Fournier, en combinant analyse littéraire et ethnologie, s’appuie sur une nouvelle de l’écrivain et dramaturge provençal Charles Galtier (1913-2004) pour tenter de discerner ce qu’ilya d’universel dans la dilection des Nîmois pour la tauromachie à l’espagnole. La description des humbles et des enfants qui innocemment, sur la Placette de Nîmes, « jouent au toro » dévoile toute la force d’une pratique qui met en scène les grands thèmes anthropologiques de l’honneur, de la gloire et de la mort.
L’entretien du critique d’art Christian Skimao et du peintre Claude Viallat, né en 1936 à Nîmes et membre fondateur du groupe d’artistes plasticiens « Supports-Surfaces », prolonge utilement cette analyse de la portée fondamentale de la tauromachie. Viallat est, en effet, un fou de tauromachie au sens où l’on dirait un fou de Dieu . Sa mystique taurine repose sur le culte de l’image, de façon paradoxale puisque ce « peintre abstrait militant » s’est employé à déconstruire la notion d’image dans le reste de son œuvre. Mais dans la tauromachie, nous dit Viallat, « le dessin fait partie intégrante de la passion taurine » que l’artiste s’efforce de faire partager à son public.
Faire partager la passion taurine est aussi le credo de Marc Bernard (1900-1983). Ecrivain autodidacte, également né à Nîmes, Prix Goncourt 1942, c’est par la parole qu’il prêche la tauromachie. Grâce au script d’une série d’émissions de radio que Marc Bernard avait animées, Catherine Bernié-Boissard retrouve les questions que l’écrivain s’est posées : d’où vient la tauromachie ? Quel est son rapport à la société ? A la poésie qui est faite pour être chantée ? A la musique qui est faite pour être jouée ? A la quotidienneté qui est faite pour être vécue ? La contribution de la musicologue Sabine Teulon-Lardic vient en contrepoint attirer notre attention sur les motifs musicaux qui émaillent les émissions de Marc Bernard.
Conteuse, écrivaine, « femme de Bouvine » militante de la cause taurine, Lise Gros prolonge l’approche des formes d’expression tauromachiques en s’inscrivant dans la dialectique tradition-modernité, terres camarguaises-Sud profond que la tauromachie pérennise : « Plus nous nous enfoncerons dans notre sol et plus nous nous renouvellerons. Plus nous serons locaux, plus nous risquerons de nous hisser au niveau de l’universel. »
La suite du volume propose un regard comparatif sur d’autres lieux et sur d’autres pratiques, montrant ainsi comment l’ancrage culturel de la tauromachie communique avec le monde de la fête dans des univers qui revendiquent l’hispanité ou la latinité. Le travail de Marie Pendanx nous invite à rencontrer « les bandas dans l’arène », et la tauromachie s’élargit à la fête. En effet, la double acception — espagnole et musicale d’une part, française et ludique d’autre part — du terme banda , permet de braquer le projecteur sur un phénomène d’animation musicale propre aux festivités du Sud-Ouest (les Landes), qui s’étend au Béarn, au Pays basque, et naturellement tras los montes pour finalement nourrir l’imaginaire de la tauromachie lors des férias.
L’ethnomusicologue Giovanna Iacovazzi montre, pour sa part, que cette intrication de la musique des bandas et du territoire, loin d’être un isolat culturel, revêt une dimension méditerranéenne. Les exemples qu’elle puise dans les rituels festifs de l’île de Malte allient des observations de terrain à une réflexion plus large sur les fonctions de la musique au sein de l’espace taurin.
A partir de ses recherches sur l’identité culturelle en Méditerranée, Margarita Kefalaki évoque A Moresca , une danse corse qui, nous dit-elle, pourrait être dansée par un couple exclusivement masculin. Cette parade guerrière où se manifeste la violence des épées fait écho au combat tauromachique qui s’achève par la mise à mort. Exemple parlant d’une culture de l’esthétisation du combat rituel qui renvoie à une mythologie agraire archaïque, cette danse témoigne de l’unité des représentations culturelles des peuples qui nous ont légué la tauromachie.
Pourtant, comme le souligne Diego Petersen, universitaire spécialiste de littérature sud-américaine, si les signes de la fête et du sacré permettent bien une rencontre entre les cultures, cette rencontre est toujours le produit historique d’influences métissées. Les rites festifs des Andes colombiennes ou péruviennes et de l’Amérique latine, pour faire culture, mixent ainsi généreusement des références indiennes, africaines et hispaniques. Ceci éclaire comparativement la complexité des pratiques et des évènements festifs et tauromachiques contemporains, « qui avaient autrefois pour but de rétablir les liens entre communautés », mais qui risquent une fossilisation sous l’effet de « l’impérialisme de la rentabilité ».
Tous les contributeurs du recueil s’emploient finalement à désenclaver l’art tauromachique et ses représentations. Comme si les réticences, voire les oppositions suscitées aujourd’hui par la pratique des corridas, jusques et y compris dans les villes de « tradition ininterrompue », impliquaient que l’on recherche une autre dimension, universelle, pour la tauromachie.
Catherine Bernié-Boissard Laurent Sébastien Fournier
UN SIMULACRE DE CORRIDA SUR LA PLACETTE DE NÎMES
ETHNOCRITIQUE D’UNE NOUVELLE PROVENÇALE
Laurent Sébastien Fournier

Il sera question ici d’une nouvelle intitulée La Placeto et publiée en édition bilingue provençal-français dans un recueil de contes provençaux par l’homme de lettres et ethnologue Charles Galtier (1970) 5 . La présentation et l’analyse de ce texte littéraire viseront à mettre en évidence l’existence d’un système ethno-culturel textualisé relatif au motif des jeux tauromachiques. Après avoir présenté l’auteur et le contexte théorique de cette étude, l’analyse formelle de la nouvelle sera l’occasion de dégager un certain nombre d’éléments qui témoignent de l’influence de la formation scientifique de l’auteur sur son activité littéraire. L’étude des personnages et de l’utilisation des notions de jeu et de sacré permettra d’aller vers une interprétation ethnocritique de la nouvelle.

1. Charles Galtier : homme de lettres et ethnologue
Charles Galtier (1913-2004) s’est surtout illustré par son œuvre littéraire de conteur, écrivain, poète, dramaturge de renom international (joué par la Comédie française), premier prix Mistral engagé dans le mouvement du Félibrige. Mais il était aussi engagé sur le front des sciences humaines, ethnologue formé par Georges-Henri Rivière à l’école des Arts et Traditions populaires, docteur de l’université de Montpellier en 1968, collecteur d’us, d’outils et de proverbes rattaché au CNRS, collaborateur passionné du Museon arlaten et de plusieurs autres musées locaux, spécialiste des vanniers de Vallabrègues dont il avait étudié et révélé les systèmes de représentations dans une perspective qui combinait technologie culturelle et anthropologie du symbolique.
Sa nouvelle intitulée La Placeto , dans la lecture qui en sera faite ici, se situe précisément à la croisée de la littérature et de l’ethnologie. Elle interdit selon nous de distinguer a priori ces deux domaines, contrairement à ce que fait D. Dossetto (2004) dans une nécrologie où elle s’efforce de penser de manière séparée ce qui relève de la production ethnographique de Charles Galtier, sans envisager précisément ce qui rassemble l’ethnologue et l’homme de lettres. La nouvelle que nous allons présenter utilise justement, dans le cadre d’un exercice littéraire, un fonds de connaissances fondamentales qui a été acquis par l’auteur dans le contexte de sa formation scientifique. Elle oblige à examiner l’œuvre littéraire au crible des connaissances savantes de l’auteur, et conduit ainsi à nuancer l’idée selon laquelle sa littérature tauromachique pourrait se réduire à un plaidoyer réaliste ou politique pour le « pays ». En effet, si le pays et l’attachement au terroir local furent effectivement des préoccupations constantes pour Charles Galtier, chercheur local, c’est d’un pays d’abord imaginaire qu’il s’agit, et de rêves, mythes, légendes capables de dépayser le lecteur en lui indiquant des éléments de réponse à des problèmes philosophiques plus généraux. Nous verrons ici que le traitement littéraire du motif du goût nîmois pour la tauromachie espagnole, grâce au jeu de la fiction, permet d’introduire les thèmes de l’exotisme et du sacré à l’intérieur même du quotidien des habitants de la Placette, et de faire ainsi se rejoindre dans une perspective chère à l’anthropologie classique des dimensions que la réalité habituelle sépare : l’infiniment petit et l’infiniment grand, la partie et le tout, l’ici et l’ailleurs, le proche et le lointain, la terre et le ciel, le terroir et l’univers, le microcosme local et le macrocosme représenté par l’unité du genre humain, etc.

2. La culture comme texte et le texte comme système ethnoculturel
Sur un plan théorique, l’analyse de cette nouvelle entend se situer dans le prolongement de travaux anthropologiques qui ont essayé de penser la culture comme un texte indissociable de son contexte. L’article désormais classique que l’anthropologue américain C. Geertz (1983) a consacré aux combats de coqs à Bali a montré que les rituels et les spectacles populaires ne doivent être analysés ni en termes uniquement psychologiques, ni en termes uniquement sociologiques, mais qu’ils constituent une mise en forme métaphorique ou symbolique des façons dont une culture donnée interprète et se représente l’ordre des choses ou du monde. Autrement dit, dans le théâtre comme dans les jeux et les rituels, on ne fait que mettre en scène ce que l’on est ou sait par ailleurs ; les engagements, les hiérarchies ou les oppositions dans le jeu reflètent des réalités culturelles et sociales plus générales et structurantes.
En termes méthodologiques, nous suivrons le point de vue selon lequel l’ethnographie est d’abord une activité littéraire et perceptive (Laplantine, 1996), afin de montrer ce qui rassemble savoir-faire littéraire et savoir ethnologique dans le texte étudié. A cet égard, nous serons tout particulièrement attentif à la notion d’ethnocritique développée par J.-M. Privat (2000) dans l’étude des romans réalistes français du XIX e siècle. Ce chercheur a construit autour de la notion d’ethnocritique une méthode d’analyse des textes littéraires qui entend étudier la poétique des textes à la lumière de la science ethnologique contemporaine. Dans les romans de Flaubert, il lit la dialectique du proche et du lointain, du familier et de l’étranger, du même et de l’autre. Avec l’exemple de la fabrication des confitures au village de Yonville dans Madame Bovary , il montre l’importance des activités coutumières calendaires dans la construction d’une œuvre littéraire majeure. Sa méthode vise à rendre compte de systèmes ethnoculturels textualisés et à comprendre en quoi un texte donné rend compte de formes culturelles spécifiques d’organisation sociale. Nous essaierons de comprendre, à travers l’étude de la nouvelle La Placeto de Charles Galtier, quels sont les modèles culturels proposés et en quoi ils servent d’indices pour mieux saisir la force du motif de la tauromachie dans la culture provençale contemporaine, tout en révélant la culture ethnologique de l’auteur.

3. Un simulacre de corrida sur la Placette
Du point de vue de sa trame narrative, La Placeto est une nouvelle de dix pages qui ouvre un recueil de contes des Alpilles, de Crau et de Camargue (Galtier, 1970). Elle met en scène un simulacre de corrida, c’est-à-dire un simulacre de simulacre de combat rituel, si l’on se fie à la définition que l’auteur lui-même donnera des pratiques taurines, analysées comme des survivances de combats mythiques dont le sens aurait été partiellement oublié (Galtier, 1990). Dans ces combats sont engagés les enfants de la Placette, les habitants du quartier qui les observent, le vieux cordonnier espagnol Manolo et un jeune bohémien de passage.
Sur la Placette, tous les soirs, les enfants jouent au bioú — au taureau. Les jours où a lieu une corrida aux grandes arènes, tandis que les fillettes chantent des litanies de comptines au sens magico-religieux, les garçons organisent dans un cercle tracé à la craie des corridas fictives. Ils utilisent des cornes récupérées aux abattoirs et une vessie de porc remplie d’encre rouge que l’un d’eux, désigné pour mimer le taureau, s’accroche à la poitrine.
Le vieux cordonnier espagnol Manolo, mystérieux, silencieux, les observe et juge leurs performances. Sa réputation est celle d’un grand torero retiré, mais les habitants de la Placette sont partagés sur ce point : les uns croient à son passé de matador mythique, les autres sont sceptiques. Seuls les enfants sont unanimes pour reconnaître dans son silence visionnaire la marque du « connaisseur ».
Un jour arrive un maigre adolescent sans nom, appelé le Caraque ou le Bohémien, dont le vieux Manolo devine intuitivement qu’il ira vers la lumière des grandes arènes et deviendra un grand matador. Tous sont subjugués par son style. Nuit après nuit, le public grossit autour du cercle de craie, comme autour de vraies arènes. Le jeu envoûte tout le monde, mais soudain Manolo crie « Non ! » en castillan. Il arrête l’action pour critiquer la technique du jeune Caraque qui est, selon lui, en position de faiblesse, mais l’adolescent se moque des conseils du vieil homme. Manolo insiste : joignant le geste à la parole, il prend les cornes du garçon qui figurait le taureau, s’élance, et s’écroule mort sur la vessie qui crève sous son poids et l’ensanglante. La foule porte le vieil homme dont le cœur a lâché au fond de son échoppe de cordonnier. Là, le Caraque resté pour veiller le mort trouve un portrait que le grand matador espagnol Chufero avait dédicacé à Manolo et qui confirme la grandeur passée de ce dernier. Un homme, témoin anonyme resté là pour la veillée funèbre, songe dans un éclair de lucidité à un arc de triomphe dont Chufero serait le faîte, le Caraque et Manolo les deux extrémités. Il pense alors à sa propre destinée plate et sans gloire. Il remet le cierge en place et regarde la flamme jouer avec les ombres en attendant le jour.
Ainsi résumée, la nouvelle de la Placette semble propre à ouvrir une réflexion sur les valeurs spécifiques véhiculées par la littérature tauromachique chez Charles Galtier. L’examen des aspects littéraires et ethnologiques du texte va permettre d’aller vers une compréhension ethnocritique et anthropologique plus générale.

4. Simplicité du drame
Sur le plan de sa construction littéraire, le texte obéit aux lois formelles d’un genre, la nouvelle, tout en ne négligeant pas de faire appel de manière très syncrétique à des techniques issues d’autres genres plus classiques : poésie, récit, théâtre, et même peinture (pp. 26-27 : « lou cristau de si lagremo — le cristal de ses larmes »). La structure du texte est organisée autour de trois mouvements. Le premier, dans un style volontiers emphatique, ponctué d’exclamations, utilise des éléments folkloriques, des clichés (pp. 12-13 : « Nîmes, se saup, s’agrado d’apitchouni li mot e li noum — Nîmes, on le sait, se plaît à amenuiser chaque mot » ; « Voues ninoio, fresco e siavo — fraîches voix enfantines ») et des chansons (pp. 10-11 et 14-15) pour présenter une description stéréotypée du cadre de la Placette. Le deuxième construit le personnage quasi mythique du vieux Manolo. Le dernier, dans un esprit théâtral teinté parfois de fable morale (pp. 22-23 ; « lou pitchot ametiguè la lecoun — le garçon accepta la leçon » ; pp. 26-27 : « Bessai per co que faut que toujour de lagremo raion quand d’iue se barron — Peut-être parce qu’il faut toujours que des larmes soient versées lorsque des yeux se closent »), présente le dénouement tragique provoqué par l’arrivée du jeune Caraque. L’atmosphère du quotidien de la Placette est rendue par une utilisation préférentielle de temps simples. Le présent et l’imparfait qui caractérisent le récit du début et s’accompagnent de tournures impersonnelles (pp. 12-13 : « se saup — on le sait » ; pp. 14-15 : « l’an estacado — on l’a attaché » ; pp. 16-17 : « se dis pamens — on murmure » ou « ajoundon mai — dit-on encore » ; pp. 18-19 : « n’i’ aurié proun — il suffirait »), d’énumérations et d’un style rapporté, laissent ensuite la place au passé simple, qui marque une accélération du rythme de l’action et une théâtralisation progressive, renforcées par la présence de phrases averbales (pp. 20-21 : « Au bèu mitan dou round, lou matador — Au centre de la piste, le matador »), de phrases courtes et de dialogues. Les champs lexicaux construisent des oppositions entre le monde de la ville (toits, béton) et celui de la nature (arbres, saisons, animaux, chien, chat, bœuf, porc, corne, sang), entre le monde des hommes (jeux des garçons) et celui des femmes (rondes des fillettes), entre le monde des jeunes (les enfants) et celui des anciens (le vieux).
Pourtant, sous ce ton assez léger et diversifié se cachent des aspects plus profonds et complexes. Les comptines des fillettes, les allusions à la façon particulière de parler des Nîmois, la raillerie sur la transformation peu appropriée du nom de la Placeto en Place de la Placette par l’administration française, ou les expressions castillanes qui émaillent le texte décrivent une situation de polyphonie linguistique et culturelle. Les nombreux procédés empruntés au genre théâtral ou à la tragédie antique vont dans le même sens : les silences, les gestes, la communication non verbale, la maîtrise des rythmes, l’espace vide laissé par le jeu, le rond des spectateurs, le jeu des ombres et des lumières, du jour et de la nuit, les attitudes hiératiques des personnages dans le tableau symbolique de la fin, ou le rôle du chœur constitué par le public témoignent du caractère universel du drame sacré qui est en train de se jouer là.
La forme adoptée, ainsi, témoigne par la diversité des procédés utilisés d’une tension permanente entre le plan du quotidien et le plan de l’exceptionnel. Cette tension culmine à la fin du texte dans l’évocation de l’idée de gloire et le rappel de son caractère passager et éphémère. Constitutive de la forme même du texte, cette tension se retrouve dans les thématiques abordées et renvoie à des débats épistémologiques fondamentaux pour les ethnologues et les anthropologues : comment articuler le plan du réel et le plan du mythe, celui du profane et celui du sacré, celui de la diversité des situations sociales observées et celui de l’unité de la culture humaine ? Dans ces conditions, le chercheur apparaît à plusieurs reprises derrière l’écrivain, comme en témoignent les personnages et les grandes thématiques qui structurent la nouvelle.

5. Héros du quotidien
La description des personnages, en effet, est riche d’éléments empruntés aux réflexions des ethnologues. Les enfants et les adolescents, ici, sont mis en rapport de manière privilégiée avec le sacré et l’animalité, ce qui rappelle leur statut marginal dans la communauté des humains et le rôle traditionnel de médiateurs entre les vivants et les morts qu’ils assument dans les rites carnavalesques (Fabre, 1992). Non encore agrégés à la société, ils chantent des comptines et effectuent rondes et jeux dont les adultes ont depuis longtemps oublié le sens sacré. Ils perpétuent les jeux et les drames des anciens sans forcément en comprendre le sens (Varagnac, 1948), comme par exemple lorsqu’ils récupèrent la vessie de porc gonflée qui servait dans les jeux sacrés du Carnaval et dont l’auteur sait bien que Fernand Benoît, conservateur du Museon arlaten , comme Frédéric Mistral lui-même, avaient noté l’importance magico-symbolique et la filiation avec les rituels ludiques archaïques et la symbolique de la marge, des limites et des seuils. Ils accompagnent le « sabbat nocturne des chats ». Ils fréquentent l’abattoir, lieu de la mort, pour y récupérer des cornes de taureaux dans une logique d’emprunt culturel et de réemploi que les ethnologues intéressés par les processus de diffusion connaissent bien.
Aimé des enfants, le vieux Manolo est comme eux un être de la marge. Cordonnier et venu d’ailleurs, il apparaît à tous comme quelqu’un de surnaturel. Etranger, émigré, déraciné, son personnage évoque aussi le voyage par les chaussures qu’il fabrique. Les lacets qu’il manipule quotidiennement nouent et dénouent les situations. Silencieux, s’exprimant par gestes, il fume et boit plus que de raison. Il communique comme par télépathie avec les enfants, qui devinent ses pensées et ses jugements. Affaibli physiquement mais fort de son expérience hors du commun, secret et savant à la fois, il nourrit ainsi une légende locale : il est le clairvoyant, le connaisseur qui peut même se passer d’aller aux arènes. Il divise les adultes entre ceux qui croient et ceux qui sont sceptiques quant à ses qualités passées de torero, mais pour les enfants il est la référence indiscutable.
Le jeune Caraque, vif, nerveux, stylé, sûr de lui, est lui aussi un marginal. On ne sait rien de ses origines. Dans l’économie de la nouvelle, c’est lui qui sera à l’origine de la mort du vieux Manolo transformé en taureau. Il permet ainsi de mettre en scène un très vieux motif folklorique relevé par les anthropologues classiques ; celui de la divinité qui meurt et se renouvelle (Frazer). Il vainc sans rien faire et en pleine lumière, car le temps du vieux dieu chtonien est passé.
Autour de ces héros mythiques, les habitants de la Placette mènent leurs vies d’hommes et de femmes ordinaires. Ils croient ou ne croient pas à la valeur passée du vieux Manolo, forment des équipes en fonction de ces croyances, assistent au spectacle sans y participer. A la fin de la nouvelle, ce sont eux qui se chargent d’organiser la veillée funèbre. Ils restent sur leur chemin plat, incapables d’accéder à la gloire des héros, mais ce sont eux pourtant qui apportent la lumière en allumant des cierges et ce sont eux qui quittent les derniers la scène. Charles Galtier se sert peut-être de leur présence passive pour avancer une satire mesurée des vrais aficionados qui, comme eux, se sentent toujours obligés de faire des commentaires. Il montre aussi grâce à eux que toute croyance a un fond de vérité : ceux qui croient un peu gratuitement que Manolo était un vrai torero seront confirmés dans leur croyance au moment du dénouement.

6. Le regard de l’anthropologie sur l’espace social du jeu
Tous ces personnages évoluent dans un univers qui apparaît lui aussi comme marqué par les thèmes classiques de la réflexion anthropologique, telle que Charles Galtier a pu l’aborder dans son parcours scientifique.
Le quartier populaire de la Placette forme une unité de lieu, un microcosme tant imaginaire que vécu, un espace social homogène de petite dimension où seront observés la sociabilité vicinale et les contacts avec l’altérité. Le choix de cette échelle d’observation correspond aussi bien aux canons du théâtre classique qu’aux exigences de l’ethnologie traditionnelle fréquentée assidûment par l’auteur lorsqu’il écrivait sa thèse. Dans cet espace social restreint, les statuts sociaux et les interactions sont au centre de la scène. La structure spatiale panoptique de l’arène improvisée sur la Placette fait de la corrida simulée un spectacle social à la mesure de celui qui occupe les grandes arènes lors des vraies corridas.
Dans ce contexte, la notion anthropologique de jeu occupe bien évidemment une position centrale. Dans le traitement qui en est fait ici, elle renvoie à la fois aux définitions générales de l’anthropologie classique et à d’autres travaux que l’auteur a consacrés aux jeux taurins dans le cadre de ses recherches d’ethnologie provençale. Dans une perspective évidemment inspirée par R. Caillois (1950), le jeu tel qu’il est présenté dans la nouvelle comprend quatre dimensions psychologiques saillantes. Le duel ( agón ) est présent dans le combat tauromachique, le sort ( aléa ) est apporté par le hasard de la venue du jeune bohémien, le simulacre ( mimicry ) apparaît dans le fait de simuler sérieusement les rôles du taureau et du matador, le vertige ( ilynx ) est celui d’un jeu présenté comme un sortilège où tout le monde est absorbé, celui des risques pris au combat, ou celui de la scène finale où se rejoignent la gloire et la mort. De plus, suivant en cela les descriptions des anthropologues, les jeux des enfants de la placette ont un caractère très nettement fondé sur le genre (comptines et rimes féminines ; tauromachie masculine), ils sollicitent une transmission initiatique et intergénérationnelle fondée sur les connaissances et l’exemple donnés par les anciens, ils utilisent des éléments empruntés au folklore traditionnel de l’Europe (vessies de porc), et ils se déroulent au sein d’un cercle magique bien visible et délimité à la craie.
De manière plus précise, la nouvelle renvoie implicitement aux travaux scientifiques de l’auteur sur les jeux enfantins de la Provence traditionnelle, dans lesquels il décrit plusieurs jeux de poursuite figurant des taureaux (Galtier, 1952, pp. 106-107). On reconnaît de même l’influence sur l’auteur des anthropologues symbolistes ou spécialistes de mythologie lorsque des personnages héroïques, en lien avec les limites, participent à des jeux taurins perçus comme étant en rapport avec le sacré parce qu’ils réactualisent inconsciemment des mythes fondateurs (Galtier, 1990).

7. Le spectacle de la construction des symboles et du sacré
Ainsi, le jeu décrit ici ouvre sur des éléments qui ont fait la fortune de l’anthropologie classique. Il est un spectacle à caractère public, où des spectateurs se pressent derrière le cercle de craie, où la rumeur publique fait et défait les réputations des protagonistes, où des spécialistes prennent position, où des camps se forment et s’opposent.

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