Tomber la frontière !
199 pages
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Tomber la frontière ! , livre ebook

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Description

"Tomber la frontière" n'a pas le même sens selon qu'on se trouve en Espagne, en France, en Algérie, en Bosnie, au Liban, en Turquie, au Sénégal. Comment l'homme se débrouille-t-il avec ses frontières ? Comment aller à la rencontre de l'autre ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 2007
Nombre de lectures 109
EAN13 9782336257518
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Association Strasbourg-Méditerranée
www.strasmed.com
Association Déroutes & Détours
www.deroutes.com
Conception graphique de la couverture © Lionel Grob, 2007
Mise en pages Lintranquille, Strasbourg
© L’Harmattan, 2007
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296042308
EAN : 9782296042308
Tomber la frontière !

Joël Isselé
Salah Oudahar
Nous fréquentons les frontières, non pas comme signes et facteurs de l’impossible, mais comme lieux de passage et de la transformation. C’est pourquoi nous avons besoin de frontières, non plus pour nous arrêter, mais pour exercer ce libre passage du même à l’autre, pour souligner la merveille d’ici-là… Il n’est de frontières qu’on outrepasse.
ÉDOUARD GLISSANT
Le danger pour l’Europe ne peut pas venir du dehors. Pour la simple raison qu’elle ne peut pas se concevoir comme un “dedans”. Le danger réside justement dans une telle façon de voir: une fois que l’on se considère comme un espace fermé, séparé des autres, ce qui est à l’extérieur ne peut plus apparaître que comme une menace.
RÉMI BRAGUE
Pour être soi, il faut se projeter vers ce qui est étranger, se prolonger dans et par lui. Demeurer enclos dans son identité, c’est se perdre et cesser d’être. On se connaît, on se construit par le contact, l’échange, le commerce avec l’autre. Entre les rives du même et de l’autre, l’homme est un pont.
JEAN-PIERRE VERNANT
Sommaire
Page de Copyright Page de titre Epigraphe AVANT-PROPOS PAR HÉLÈNE HASLÉ, PRÉSIDENTE DU FESTIVAL STRASBOURG-MÉDITERRANÉE Brève incursion dans le paradoxe de la frontière-carrefour À la recherche de la frontière Tamis Strasbourg la Méditerranéenne ¡ No pasarán ! Court métrage Tomber un certain ordre du monde « L’homme est fait pour bouger » « L’invitation au voyage » Juke-Box Memories Europe-Méditerranée - Dépasser le libre-échange, bâtir le partenariat Cinq regards qui tournent le dos à la ville Mémoire de papillon Du bon usage de la frontière 421, cimetière des clandestins À PROPOS DES AUTEURS À PROPOS DU FESTIVAL STRASBOURG-MÉDITERRANÉE
AVANT-PROPOS PAR HÉLÈNE HASLÉ, PRÉSIDENTE DU FESTIVAL STRASBOURG-MÉDITERRANÉE
Tomber la frontière ! , portée par ce leitmotiv, l’édition 2007 du festival Strasbourg-Méditerranée poursuit son œuvre à contre-courant du cloisonnement des identités, des esprits et des genres. La différence est à l’honneur! Acteurs culturels, socioculturels, associatifs, artistes, chercheurs…, mettent en lumière, chacun à leur manière, les cultures méditerranéennes, sources d’inspiration et d’enrichissement de notre société. Le pari d’une organisation collective, atypique dans le paysage culturel actuel, contribue largement à la diversité et à la convivialité du festival.
Au-delà d’un festival, Strasbourg-Méditerranée est devenu un projet en soi : s’inscrire durablement dans la cité, en région, comme un repère, un centre de ressources, un stimulateur d’échanges entre les citoyens. Riche de ses différences, Strasbourg-Méditerranée n’aura de cesse d’élargir ses horizons, de faire tomber les frontières.
À l’occasion de cette édition, le projet de cet ouvrage proposé par l’association Déroutes & Détours témoigne, par la richesse et la pertinence de ses contenus, de la qualité et de l’ambition de notre démarche. Il est une contribution majeure à la réussite de l’édition 2007 de notre festival et, au-delà, au projet Strasbourg-Méditerranée dans son ensemble.
PRÉSENTATION PAR JOËL ISSELÉ, ASSOCIATION DÉROUTES & DÉTOURS www.deroutes.com
& PAR SALAH OUDAHAR, ASSOCIATION STRASBOURG-MÉDITERRANÉE www.strasmed.com

Tomber la frontière ! à la recherche de l’Autre
Ramenés aux objectifs et aux enjeux du festival Strasbourg-Méditerranée – construire un espace dédié à l’ouverture et à la reconnaissance, à la diversité dans l’universalité, la diversalité, pour reprendre l’expression d’Édouard Glissant – les textes présentés ici expriment la condition de l’altérité et ses multiples figures: l’indigène, le colonisé, l’immigré, l’exilé, le réfugié, le clandestin, le sans-papiers…, telles qu’elles résultent de l’histoire euro-méditerranéenne, récente et ancienne, et de ses représentations.
Cet ouvrage collectif invite à dresser un état des lieux des nombreuses frontières, physiques et symboliques, qui enferment et excluent par opposition à celles qui, fondées sur la reconnaissance de l’autre et sur le respect des diversités, permettent la circulation des hommes, des biens et des idées.
Tomber la frontière ! , cette invocation a pour but de faire tomber les frontières identitaires, raciales et sexuelles qui, sous l’argument fallacieux du choc des civilisations et du différen-tialisme radical, nient l’idée même d’un héritage et d’un devenir commun et prétextent l’origine, la couleur, la condition, le genre, la religion, pour justifier les rapports d’aliénation, les inégalités, les discriminations. Il en va de même des frontières dues à la pauvreté et au sous-développement, à l’insécurité et à la régression, de plus en plus rigides et violentes, sous l’effet de la mondialisation, des murs, des grillages, des barbelés, des nouvelles lignes Maginot, entre l’Europe et le Sud de la Méditerranée, entre les pays riches et les pays pauvres ou, celles, intérieures, de la ségrégation sociale et urbaine, politique et culturelle, qui n’épargnent pas les pays riches.
Tomber la frontière ! , s’adresse également aux domaines de la culture, des arts, des savoirs qu’il convient d’explorer et de décliner, comme s’y sont employés les auteurs conviés à la réalisation de cet ouvrage, chacun à sa manière et selon ses préoccupations, son style, son langage, sa sensibilité, son domaine de compétence ou de prédilection.
La frontière est un sujet autour duquel les débats et les discussions sont aussi intenses que récurrents, aussi passionnels qu’obsessionnels. Loin d’être minimes, ces débats sont de vrais débats de société aux implications avant tout politiques et éthiques. Les acteurs principaux en sont les publicistes et les hommes politiques, les journalistes et les écrivains, les acteurs et les témoins, et si les spécialistes de la spécialité ou les politologues y ont également part, ils ne représentent qu’une voix parmi d’autres, et pas nécessairement la plus importante. Car les lieux où l’on débat de ces questions existentielles pour la société ne sont pas tant les salles de séminaires ou l’Assemblée nationale que les journaux et les revues, les chaînes de radio et de télévision, les cafés et les coins de cheminée, les congrès des partis, les parlements et les tribunaux.
C’est pour cette raison que nous avons renoncé à la forme du texte (trop) détaillé et érudit, écrit en langue absconse et nourri de références bibliographiques trop abondantes, pour donner notre préférence à d’autres formes, moins usuelles, mais mieux à même d’apporter une contribution à un débat de société débordant le cercle des habitués: point de vue bienvenu, recherche originale, poésie, fictions, juke-box mémoriel, observations pertinentes, coup de gueule salvateur… Notre démarche repose sur une approche originale et approfondie, mais débarrassée autant que possible des pesanteurs académiques et n’ayant pas d’autre prétention que d’apporter des éléments d’information, de discussion et d’imagination – pour mieux inciter les lecteurs à poursuivre par eux-mêmes la réflexion et l’approfondissement.
C’est pour cette même raison, du reste, que nous avons cherché à diversifier autant que possible, et dans la mesure de nos moyens, les origines de nos contributeurs : ces derniers, en effet, ne représentent pas seulement une large ouverture à cette génération que l’on a dit “dépolitisée”, mais aussi une variété d’horizons puisqu’ils associent aux historiens de métier, des écrivains, un anthropologue, un philosophe, un juriste, un homme de théâtre, un économiste, tout en y adjoignant des entretiens, l’un avec Amin Maalouf, l’autre avec Nedim Gürsel.
L’objectif de ces approches multiples n’est pas de mettre en œuvre une interprétation unique de ce concept, mais bien d’en mesurer les diverses dimensions et de mettre en lumière les points de convergences ainsi que les contradictions.
Ces frontières qu’il faut davantage ouvrir ou nécessairement renforcer affectent aussi bien le discours politique que l’enseignement et la recherche, les médias que le cinéma et les musées, la littérature et la philosophie. Omniprésentes et obsessionnelles, elles rendent compte de la vivacité des débats qui, à intervalles réguliers, agitent l’opinion publique.
Débarquant au Caire, Flaubert écrit à un ami : « J’ai acquis la certitude que les choses prévues arrivent rarement ». Lorsqu’on franchit une frontière, il en est souvent ainsi. L’on ne trouve jamais, exactement, ce que l’on était venu chercher. Sans doute parce que cette frontière, les rêves que l’on porte en soi, les espoirs qui poussent l’homme à prendre la route ou la mer, rendent la vérité inséparable d’un bonheur d’une autre vie, d’un nouveau départ. Il serait bon de ne pas l’oublier.
Frontières des bonheurs possibles. Ailleurs en fragments. Oui, toujours. Parce que même au plus fort des drames et des guerres, on comprendra ce droit de bouger sans mesure.

« Malgré une histoire chaotique et guerrière, les mythes fondateurs des États européens renvoient à l’idée d’une continuité d’apports culturels, d’une sédimentation des cultures depuis l’Antiquité, et les nationaux “de souche” ne sont en aucune manière… des “autochtones”. » 1
JACQUELINE COSTA-LASCOUX
Bassidiki Coulibaly
Brève incursion dans le paradoxe de la frontière-carrefour
Les frontières ont mauvaise presse. Qui n’a pas entendu parler des associations ou ONG (organismes non gouvernementaux) Médecins sans frontières, Pharmaciens sans frontières, Secouristes sans frontières, Agronomes et vétérinaires sans frontières, Reporters sans frontières, Ingénieurs sans frontières, Réseau éducation sans frontières, Juristes sans frontières, Architectes sans frontières, SOS enfants sans frontières, Clowns sans frontières, Marins sans frontières? Et la liste est loin d’être exhaustive.
Les frontières? Personne n’en veut! Du moins c’est ce qu’on pourrait croire, avec tous ces “sans frontières”. Des “sans-frontières” aux “sans-papiers”, une mer! Oui, une mer bordée de terre, de cette terre qui porte les “sans-frontières” et les “sans-papiers”, qui nous porte tous. Semblable à la raie d’une médaille dont l’avers serait occupé par les “sans-frontières” et l’envers par les “sans-papiers”, cette mer lie et sépare à la fois ses bords. Mer à naviguer, à explorer, à exploiter pour les uns (ceux qui ont les papiers qu’il faut), mer à boire pour les autres (ceux qui ne sont pas à l’intérieur des frontières qu’il faut), donc lieu de tous les risques, de tous les dangers, de tous les fantasmes, de toutes les angoisses.
Des papiers, tout le monde en veut! Ou plus exactement, il faut des papiers en Occident pour exister dans les fichiers et les statistiques des États, il faut des papiers pour ne pas vivre dans la clandestinité. Ce n’est donc pas une affaire de vouloir ou de ne pas vouloir, mais bel et bien un impératif et une nécessité. Mais les frontières, relèvent-elles aussi de l’impératif ou de la nécessité? L’individu ou la communauté peuvent-ils se passer intrinsèquement et extrinsèquement de frontières au même titre que l’on peut royalement se passer de papiers au quotidien sans que ni l’existence ni la vie n’en soient affectées ? S’il ne fait aucun doute qu’on ne peut “tomber la frontière” comme s’il s’agissait de “tomber la chemise”, se pose alors la question de savoir ce qu’est une frontière.

Qu’est-ce qu’une frontière ?
Au quotidien, nous faisons preuve de liberté et d’une très grande tolérance en usant de mots censés être connus de tous. Cette très grande tolérance, qui sied à la complexité du réel, à l’irréversible fluidité du temps et à l’incompressible étendue de l’espace, traduit à chaque instant la réalité de l’existence et la pérennité de la vie en communauté. Puis surgit un quidam qui déclare apporter de la clarté, de la précision et de la rigueur dans tout cela. Comment? En remettant en cause, si ce n’est en refusant la polysémie des mots, les ambiguïtés du langage et tout ce qui fait la richesse et la beauté de la communication. De l’usage de mots censés être connus de tous, le quidam le plus cynique et le plus injuste va même jusqu’à décréter que « Nul n’est censé ignorer la loi ». Mais parlons plutôt du quidam qui, par tradition ou par manie, par profession ou par coquetterie, affirme ne pouvoir faire une phrase sans au préalable définir les mots: il nous éclairera peut-être dans la recherche de réponses à la question « Qu’est-ce qu’une frontière » ?
À la question « Qu’est-ce qu’une frontière? », on s’attend à une réponse sous forme de définition que l’on trouverait éventuellement dans un dictionnaire. Ce réflexe quasi pavlovien est certes logique mais insuffisant pour comprendre ce qu’est une frontière. Seul le passage du réflexe à la réflexion est ici nécessaire et adéquat. Et si la réflexion peut partir de la définition, elle ne saurait s’y réduire. En elle-même, la définition est à la fois une convention logique a priori selon les mathématiciens, une action qui consiste à caractériser un objet, à préciser une idée, à circonscrire une notion selon le dictionnaire, une opération mentale qui consiste à déterminer le contenu d’un concept en énumérant ses caractères sous forme de proposition logique selon les philosophes. Par le recoupement des définitions de la définition, il apparaît que définir, c’est déterminer. Or, nous aurait dit le philosophe Spinoza dans l’Éthique, livre de philosophie pensé et écrit comme un livre de mathématique, c’est-à-dire selon l’ordre géométrique (quête effrénée du rationalisme absolu), Omnis determinatio est negatio, ce que les latinistes traduisent tantôt par “Toute détermination est négation”, tantôt par “La détermination de toute chose est négation”. Cet énoncé de Spinoza signifie d’abord que c’est la négation qui caractérise tout ce qui est fini, ensuite que la singularité du fini n’est concevable que dans la pluralité du fait même de la négation, enfin que les choses finies, définies par leurs limites physiques ou logiques, posent par leur simple présence les questions de l’altérité, de l’identité, de la différence. Définir c’est déterminer et déterminer c’est nier: la définition qui apparaissait au premier abord comme étant une affirmation se révèle être à présent une négation. Sommes-nous au rouet? Pour le savoir, il ne nous reste plus qu’à définir la frontière, qu’à déterminer le contenu de la frontière (si contenu il y a), qu’à nier ce qui n’est pas la frontière tout en évitant d’être assimilé aux gens de chicane 1 2 .
Le Petit Robert nous dit qu’il faut entendre le mot frontière en deux sens. Au sens propre, la frontière est la « limite d’un territoire qui en détermine l’étendue. […] Ligne idéale au tracé arbitraire, généralement jalonnée par des signes conventionnels (bornes, barrières, poteaux, bouées) ». Par exemple, on passe plus facilement les frontières quand on est muni d’un passeport diplomatique plutôt que d’un simple passeport. Au sens figuré, la frontière est « la limite, la séparation ». Exemple: la majorité des personnes vivent aux frontières du normal et du pathologique. Ce que nous dit le dictionnaire est très intéressant pour rendre compte de la frontière en gardant la tête froide et les pieds sur terre. Si le mot “limite” est présent dans les deux définitions, cela ne peut nullement signifier que la frontière et la limite sont une seule et même chose. La limite est le point extrême qu’on peut atteindre sans pour autant aller au-delà. Un sportif professionnel a pour objectif d’atteindre ses limites, de repousser ses limites, mais pas d’aller au-delà de ses limites (risque de blessures, d’arrêt cardiaque, etc.): en ce sens, on peut dire de quelqu’un qu’il a atteint ses limites, mais pas qu’il a atteint ses frontières. S’il est possible de parler de limite quantitative (pour des portions de poire) et de limite qualitative pour l’eau (qui, portée à ébullition, change de nature, passe du liquide au gazeux), on ne peut parler de frontière quantitative ou de frontière qualitative. Autant la frontière n’est pas à confondre avec la limite, autant elle n’est pas le terme, l’obstacle, la barrière, la borne. Mais enfin, c’est quoi, la frontière? Quittons momentanément le dictionnaire pour nous adresser à l’historien.
Dans son livre L’identité de la France, l’historien Fernand Braudel définit la frontière en ces termes: « Le mot frontière vient d’un adjectif (d’ailleurs jamais repéré au masculin) frontier, frontière, “qui fait front”. Il s’annonce très tôt, puisque l’on retrouve dans le Dictionnaire de l’ancienne langue française de Frédéric Godefroy (1881-1902), ce texte de Guiart (début du XIV e siècle): Li navré vuident les frontières, entendez “Les blessés abandonnent la ligne de front pour gagner les arrières.” Devenu substantif, le mot suppose obligatoirement deux adversaires, front contre front, de part et d’autre d’une ligne qui les sépare. Dans ce sens, il sera longtemps en compétition avec une série d’autres, fines (en latin), “fins”, “confins”, “mètes” (latin metae), “bornes”, “termes”, “limitations”… Finalement, il les supplante et, dès lors, désigne avant tout les limites extérieures de chaque État territorial » 3 . Cette définition de la frontière nous mène de l’étymologie à la géopolitique, premier domaine de définition de la frontière. Et c’est à ce niveau qu’intervient la deuxième partie de la définition de la frontière au sens propre: « Ligne idéale, au tracé arbitraire, généralement jalonnée par des signes conventionnels (bornes, barrières, poteaux, bouées) ». “Idéale”, “arbitraire”, “conventionnels” : de quoi faire bondir tout être humain équilibré! De quel droit les obstacles naturels (montagnes, fleuves, mer…) sont-ils déclarés “frontières naturelles”, de quel droit la loi, qui n’ignore rien du caractère fondamentalement idéal, arbitraire et conventionnel de toute frontière, oblige-t-elle et contraint-elle au respect des frontières ?
Mais il y a une dimension de la frontière que ni l’étymologie, ni la géopolitique ne prennent en compte, mais que la philosophie et l’anthropologie mettent en lumière: la frontière a tout d’un Janus. Dans la mythologie romaine, Janus est le dieu à une tête comportant deux visages opposés; il est le gardien des passages et des croisements, le dieu du changement et de la transition. La frontière est ce qui rend possible dans le même espace les « désirs d’ailleurs » 4 et les passions d’ici, elle est ce grâce à quoi, de la naissance à la mort, “je” est toujours un autre, car inscrit dans la temporalité et la spatialité. Elle a cette caractéristique paradoxale d’être à la fois incitation au rêve pour les uns, objet de cauchemar pour les autres. En d’autres termes, la frontière cristallise en elle à la fois le voyage et la sédentarité, l’aventure et la routine, l’entreprise et le statu quo, le risque et la sécurité. Il n’y a qu’à voir comment l’ex-candidat à la présidence de la République française, aujourd’hui président, M. Nicolas Sarkozy est celui qui a fait bouger les frontières traditionnelles dans la politique intérieure en prenant beaucoup plus de risques que ses concurrents et en promettant dans le même temps beaucoup plus de sécurité.
S’il suffit de remplir certaines conditions matérielles pour passer les frontières physiques (que l’on peut toujours franchir par tous les moyens comme cela se passe aux frontières méditerranéennes de l’Europe par exemple), il est bien plus coriace de transgresser en nous les frontières symboliques, intérieures, tracées, instaurées et instituées par l’éducation (morale, religieuse, scolaire, familiale, civique, etc.) qui trop souvent véhicule des préjugés, des idées reçues, des clichés, des images truquées ou tronquées, des dogmes… L’école en tant qu’institution est, selon l’historien Jacques Heers, en première ligne quant à la domestication des enfants pour en faire des citoyens serviles, d’inconditionnels consuméristes: « Toute propagande d’État commence par l’école. Elle doit former des citoyens et, pour bien remplir sa mission, prendre complètement en charge, les “formater” dirions-nous aujourd’hui, en faire des hommes mal à l’aise, honteux dès qu’ils auraient l’idée de penser par eux-mêmes et de remettre en cause quoi que ce soit » 5 , écrit-il. C’est dire à quel point la sociabilité est constituée de frontières multiples et diverses, frontières qui structurent notre personnalité, qui définissent nos identités multiples en perpétuel mouvement. Alors, s’il est possible de vivre sans papiers sous certains cieux, s’il est fort agréable de vivre sans frontières géopolitiques (ressortissants de l’espace Schengen), le degré de liberté, d’autonomie, de souveraineté, d’humanité de chaque individu, est assurément fonction de sa capacité à franchir, à transgresser les frontières symboliques, intérieures.

La Méditerranée comme mer frontière-carrefour
La Méditerranée est un immense espace à la fois maritime, terrestre et aérien. Cet espace est le lieu où les trois continents si différents que sont l’Afrique, l’Asie et l’Europe sont en contact permanent grâce à la mer. Si ces continents peuvent être qualifiés de méditerranéens, nul n’a l’idée d’affirmer que le Burkina Faso pour l’Afrique, l’Inde pour l’Asie et la Suisse pour l’Europe sont des pays méditerranéens. La Méditerranée est un très vaste ensemble composé d’hommes et de femmes, de peuples et de cultures, d’histoires et de paysages que, par commodité, on divise en trois grandes sous-régions que sont: - la Méditerranée occidentale, comprenant la France et la Principauté de Monaco, l’Italie et l’Espagne ; - la Méditerranée orientale arabe, comprenant les quatre pays du Maghreb (Algérie, Maroc, Tunisie, Libye) et les quatre pays du Machrek (Égypte, Syrie, Jordanie, Liban) ; - la Méditerranée orientale non-arabe, comprenant la Grèce, l’Albanie, la Turquie, Israël, la Slovénie, la Croatie, la Bosnie-Herzégovine, la République fédérale yougoslave (Serbie et Monténégro).
À ces sous-régions, il faut associer les îles méditerranéennes que sont Chypre, Rhodes, la Crète, Malte, la Sicile, la Sardaigne, la Corse, les Baléares, et d’autres petites îles. Si chacune des îles est rattachée à un pays continental (la Sicile à l’Italie, les Baléares à l’Espagne, la Corse à la France, etc.), la souveraineté géographique de chaque pays méditerranéen repose sur un territoire national, des eaux territoriales et un espace aérien. On peut aisément imaginer la multiplicité, la diversité et l’étendue des frontières internes et externes de la Méditerranée, frontières à la netteté discutable, mais toujours sévèrement surveillées, gardées, contrôlés. Difficile alors de parler de mer-frontière au sujet de la Méditerranée qui est, assurément, une frontière-carrefour (toute frontière n’est pas un carrefour et tout carrefour n’est pas une frontière), clairement circonscrite sur les cartes géographiques tout en étant sous-estimée quant à son passé, sa place dans le monde d’aujourd’hui et son avenir.
En effet, en tant que frontière-carrefour, la Méditerranée a toujours été, au moins depuis l’Antiquité, un espace de rencontres amicales et belliqueuses, d’échanges commerciaux, culturels, intellectuels, humains en tout genre. Les manuels et programmes scolaires, et les “agents autorisés” à transmettre les connaissances en Europe, nous somment de croire que la Grèce antique est le berceau de la “civilisation”. Les Grecs auraient inventé la démocratie (J.-P. Vernant), la politique (M. I. Finley), la liberté (J. de Romilly), etc. Or, la Grèce et les Grecs sont dans le bassin méditerranéen, dans un espace frontière-carrefour, et non pas isolés, coupés de tout, loin de tout. À l’échelle individuelle et collective, aucune vie humaine n’est possible à la Robinson Crusoé : quel que soit le degré d’indépendance, l’autarcie c’est la mort, car tout est lié malgré la séparation apparente.
Toute frontière est le résultat d’une confrontation, d’un rapport de force et, à un carrefour, ce n’est pas la courtoisie et la politesse qui prévalent chez ceux qui y sont. Le cas de l’Égypte illustre à merveille cette situation.
Après 3 000 ans de civilisation pharaonique, l’Égypte fut victime d’invasions et de dominations successives: grecque, perse, romaine, byzantine, arabe, ottomane, française puis anglaise. Après ce déferlement de colonisateurs de tous poils, on s’étonne de nos jours que l’Égypte soit presque aphone dans le concert des nations. Pourtant, sans la civilisation égyptienne (Égyptiens décrits comme Noirs par Hérodote) 6 , pas de “miracle grec”, et sans le “miracle grec”, pas de civilisation occidentale telle que nous la vivons aujourd’hui. Et combien sont-ils, ceux qui connaissent à la fois l’existence des pharaons noirs de Nubie (voisine de l’Égypte à laquelle elle a longtemps disputé la zone frontalière entre la Méditerranée et l’Afrique noire) et leurs apports à la civilisation égyptienne, leurs contributions au patrimoine de l’humanité (cf. les travaux de Claude Rilly) ?
Le monde entier doit aux peuples méditerranéens si différents les uns des autres, si riches aussi bien les uns que les autres, si singuliers tout en étant complémentaires, la première mesure de la Terre (Erastosthène), l’invention de la vivisection (Erasistrate), l’élaboration du calendrier que nous utilisons, les trois religions monothéistes et bien d’autres choses salutaires ou encombrantes du patrimoine de l’humanité. De l’Antiquité jusqu’au XVII e siècle, la Méditerranée fut le centre de gravité du monde entier, excepté de la Chine ancienne, mais aussi le foyer incandescent de l’esclavage, qui consiste à éjecter des enfants, des femmes et des hommes de la grande famille humaine, à contraindre des êtres humains à vivre aux frontières de l’humanité et de la bestialité (en Égypte ancienne, en Grèce antique, en Perse, en terres d’Islam, dans les nations chrétiennes, etc.). Foyer incandescent de l’esclavage, mais aussi de la colonisation; les Grecs étaient friands de colonies, tout comme l’ont été récemment d’autres pays méditerranéens telles l’Espagne, l’Italie, la France…
Dans la France d’aujourd’hui, le festival Strasbourg-Méditerranée nous invite et nous incite à “tomber la frontière”. Or la France d’hier s’est illustrée par le franchissement et la négation des frontières des autres, la France d’aujourd’hui est arc-boutée sur ses frontières et la France de demain fait froid dans le dos, du moins quand on entend certains discours. Exemple de discours: « Le rêve européen a besoin du rêve méditerranéen. Il s’est rétréci quand s’est brisé le rêve qui jeta jadis les chevaliers de toute l’Europe sur les routes de l’Orient, le rêve qui attira vers le sud tant d’empereurs du Saint-Empire et tant de rois de France, le rêve qui fut le rêve de Bonaparte en Égypte, de Napoléon III en Algérie, de Lyautey au Maroc. Ce rêve ne fut pas tant un rêve de conquête qu’un rêve de civilisation » 7 .
Il y a lieu de croire que ce discours, fait à Toulon, a porté bonheur à son auteur car le 6 mai 2007, il devenait président de la République française. Pour mémoire, c’est le 19 mai 1798 que Bonaparte, flanqué de 160 scientifiques et 38 000 soldats, quitta la rade de Toulon pour “ apporter la civilisation ” aux Égyptiens. Et dire que ces ingrats d’Égyptiens, qui n’étaient demandeurs en rien, osèrent opposer une farouche résistance au “rêve de civilisation” de Bonaparte qui, bien sûr, n’a pas fait dans la dentelle! Napoléon III en Algérie ? Demandons aux Algériens d’Algérie, de Strasbourg et d’ailleurs, ce qu’ils en pensent! Qu’est-ce qu’il faut retenir de Lyautey au Maroc ? Posons donc la question aux Marocains du Maroc, de Strasbourg et d’ailleurs! En 1961 déjà, un Français de France osait écrire ce qu’il pensait de Bonaparte, Napoléon III, Lyautey et tous les colonialistes “sans frontières” : « Nos procédés sont périmés: ils peuvent retarder parfois l’émancipation, ils ne l’arrêteront pas. Et n’imaginons pas que nous pourrons rajuster nos méthodes: le néocolonialisme, ce rêve paresseux des Métropoles, c’est du vent; les “troisièmes forces” n’existent pas ou bien ce sont les bourgeoisies-bidons que le colonialisme a déjà mises au pouvoir. Notre machiavélisme a peu de prise sur ce monde fort éveillé qui a dépisté l’un après l’autre nos mensonges. Le colon qui n’a qu’un recours: la force, quand il lui en reste; l’indigène n’a qu’un choix: la servitude ou la souveraineté. Qu’est-ce que ça peut lui faire, à Fanon, que vous lisiez ou non son ouvrage? C’est à ses frères qu’il dénonce nos vieilles malices, sûr que nous n’en avons pas de rechange. C’est à eux qu’il dit: l’Europe a mis ses pattes sur nos continents, il faut les taillader jusqu’à ce qu’elle les retire » 8 . On le dit souvent, les temps ont changé; on ne le dit pas assez, les espaces aussi ont changé, les frontières avec. La France de 2007 n’est pas la France de 1961, le Strasbourg de 2007 n’est pas celui de 1961, et si « les promesses de campagnes n’engagent que ceux qui y croient », osons espérer que les discours de campagne n’engagent non pas tout un pays, mais uniquement leurs auteurs. Depuis que les colonies ont péri, depuis que le Tout-monde est devenu un village planétaire, les frontières culturelles traditionnelles sont “tombées” au profit de frontières multiculturelles, transculturelles et interculturelles qui donnent du fil à retordre aux férus de la localisation. Résolument ouverte aux quatre vents (par voies navigables, ferroviaires, aériennes, terrestres), discrètement cosmopolite (malgré les scores honorables du vote xénophobe dans l’ensemble du Grand-Est), Strasbourg illustre de manière exemplaire le passage des frontières de la société multiculturelle vers la société interculturelle.

Strasbourg, la bien nommée “ville des routes”, ville frontière-carrefour, ville cosmopolite
S’il est un point que Strasbourg et la Méditerranée ont en commun de manière indéniable, c’est bien le fait d’être une frontière-carrefour. Cependant une différence fondamentale saute aux yeux: Strasbourg est une ville, la sixième ville française (en importance démographique), située dans l’Est de la France, sur la rive gauche du Rhin. En tant que ville, Strasbourg est une partie (et pas la moindre car chef-lieu de la région et du département du Bas-Rhin) de l’espace alsacien qui est peu comparable à l’espace méditerranéen.
La région Alsace n’a pas toujours bonne presse. Dans son livre intitulé Alsace sans frontières, Michel Stourm écrit: « Outre ses frontières extérieures, l’Alsace a développé des milliers de petites frontières intérieures qui en font une mosaïque de particularismes microscopiques, d’ordre politique, culturel, associatif ou confessionnel, extrêmement utiles à ceux qui ont su se créer une rente de situation, mais constituant un “parcours du combattant” souvent insurmontable pour qui tente d’émerger sans passer par les circuits traditionnels ou essaye de bâtir un projet nécessitant une synergie totale » 9 . Mais de Strasbourg, qu’en est-il ? La partie est-elle un condensé du tout, dans les rapports Alsace-Strasbourg ? En d’autres termes, tout ce qui se dit de l’Alsace va-t-il comme un gant à Strasbourg ? L’histoire suivante va sûrement nous aider à répondre à ces différentes questions.
Il était une fois, un village fortifié celte qui s’appelait Argentorate, ce qui signifie “monticule fortifié entouré d’eau”. Ce village de pêcheurs vivait sur ses gardes à l’intérieur de ses remparts jusqu’au moment où la tribu germanique des Triboques s’appropria toute la plaine d’Alsace. Pas pour longtemps car, vers l’an 12 av. J.-C., les légions romaines firent parler les armes et devinrent les nouveaux maîtres à Argentoratum, l’ex-Argentorate latinisée et remodelée. Cette occupation romaine fit de l’Alsace une province de l’Empire romain pendant cinq siècles. Détruite par Attila en 451, Argentoratum fut restaurée en 496 par les Francs et devient Strateburgum ou Strastoeburgus. Durant tout le Moyen Âge, Strasbourg est une ville allemande qui, assiégée par les troupes de Louis XIV, devient française le 30 septembre 1681. Mais en 1870, la ville de Strasbourg redevient allemande, pour redevenir française de nouveau à la fin de la Première Guerre mondiale. Pas pour longtemps car, une fois de plus, les Allemands occupent de nouveau l’Alsace jusqu’au 23 novembre 1944, date à laquelle la 2 e division blindée (DB) de Leclerc libère Strasbourg qui, depuis lors, est française. Philippe de Hauteclocque, alias Leclerc, l’homme qui a acquis ses galons sur le continent africain dans les pays suivants: Nigeria, Cameroun, Gabon, Tchad, Algérie, Tunisie et Maroc (où la 2 e DB a vu le jour), libérateur de Strasbourg ? Oui, mais avec la 2 e DB composée essentiellement de “tirailleurs” prélevés sur l’armée d’Afrique (Algériens, Marocains, Tunisiens, Tchadiens, Camerounais, etc.). Des Méditerranéens et des Africains non-méditerranéens accueillis en libérateurs par les Strasbourgeois: mélanges de larmes de joie, mélanges de sang par des mariages, une vraie fête prémonitoire à la fête de la France black-blanc-beur ! Du village celte à la ville cosmopolite via la ville romaine, la ville allemande, la ville française, Strasbourg (que l’on traduit de l’allemand par “bourg fortifié situé sur la rue”) a toujours tombé la frontière, de gré et de force, tant au niveau territorial qu’au niveau humain (peuplement, culture, etc.), d’où la complexité de son identité, d’où la multiplicité et la diversité de l’identité des Strasbourgeois.
En effet, si c’est une évidence que tous les Alsaciens ne sont pas Strasbourgeois, cela tombe sous le sens que peu de Strasbourgeois sont Alsaciens et ce que dit Stourm de l’Alsace est en bonne partie valable pour Strasbourg. Combien sont-ils les Strasbourgeois qui, en provenance soit des régions françaises autres que l’Alsace, soit des pays méditerranéens autres que la France, soit des autres pays du monde (d’Afrique, des Amériques, d’Asie, d’Europe, d’Australie) ont franchi les frontières de l’Alsace pour s’installer plus ou moins durablement à Strasbourg ? Légion ! L’impressionnante densité du tissu associatif strasbourgeois, le caractère multiculturel, et même interculturel de la gastronomie strasbourgeoise, les Strasbourgeois de toutes les couleurs, la diversité des langues parlées dans la rue, les lieux publics et les transports en commun, la très grande variété des habitudes vestimentaires, l’identité à la fois germanique et française des Alsaciens, etc., sont autant d’éléments qui font de Strasbourg une ville aux frontières internes innombrables, visibles et invisibles (“raciales”, sociales, culturelles, politiques, linguistiques, etc.).
Et comme les “sans frontières” donnent de plus en plus de la voix tant au niveau local que national et international, et ce depuis plusieurs années, Strasbourg et les Strasbourgeois ne sont pas restés de marbre. C’est ainsi que feu le Conseil consultatif des étrangers de Strasbourg avait vu le jour grâce aux étrangers et à la municipalité de Strasbourg, avec son journal trimestriel au nom-progamme : Devenir. Dans son numéro 9 du deuxième trimestre 1998, Devenir posait à la une la question suivante: «Que vont devenir les autres ? ». Cette question était suscitée par l’octroi du droit de vote aux immigrés originaires de l’Union européenne, dans les élections locales. Et Abner Montalvo-Vidal, l’éditorialiste de Devenir, de constater: « Cet acquis partiel de droits politiques ne fait pas du ressortissant communautaire un citoyen à part entière comme l’est le citoyen français. Dans ces conditions, trois catégories de sujets politiques vont coexister: le citoyen français qui a tous les droits politiques: le droit de vote aux élections nationales, régionales, municipales et européennes, et les droits à l’expression et à l’association politiques; le ressortissant communautaire qui aura seulement le droit de vote aux élections municipales et européennes; et l’étranger hors Union européenne qui continuera d’être exclu de tout droit politique ».
À ce constat qui est toujours d’actualité, il faut ajouter que lorsqu’il s’agit de payer (la TVA, les impôts locaux, les impôts sur le revenu et autres contributions fiscales), toutes les frontières entre Français et non-Français tombent, comme par enchantement. De nos jours, la ville de Strasbourg n’est pas en règle envers l’Union européenne dont la Convention sur la participation des étrangers à la vie publique au niveau local, entrée en vigueur le 1 er mai 1997, n’est pas appliquée. Plus encore, la France, pays des droits de l’homme, vient d’être condamnée en avril 2007 par la Cour européenne des Droits de l’Homme, suite à une saisie de plusieurs organisations de défense des droits de l’homme, dont Human Rights Watch et Amnesty international, pour non-respect du droit européen en matière de droit d’asile.
Pour vivre ensemble, et apprendre à nos enfants à vivre ensemble dans la paix et le respect mutuel, tout État se doit de traiter de manière égalitaire, équitable et sans discrimination tous ceux qui résident légalement sur son territoire, sans pour autant traiter de manière indigne les autres, les “sans-papiers”. Chaque personne, chaque communauté d’ici est toujours l’autre pour les personnes et les communautés d’ici et d’ailleurs, l’autre sans lequel je ne peux, ni vivre humainement, ni m’épanouir. Chacun peut œuvrer individuellement pour que les autres soient non pas l’enfer, mais le paradis.

1
COSTA-LASCOUX J., “Différences culturelles, discriminations et citoyenneté”, in Nations, frontières et immigration en Europe, sous la direction de NEVEU C., Paris, L’Harmattan, 1995, p. 189.
2
Concernant les ratiocinations philosophiques autour des mots, précisément autour de la frontière, le philosophe Geoffrey Bennington nous montre les chicanes à éviter dans un texte intitulé “La frontière infranchissable”, in Le passage des frontières. Autour du travail de Jacques Derrida, Paris, Galilée, 1994, pp. 69-81.
3
BRAUDEL F., L’identité de la France. Espace et Histoire, Paris, Éd. Arthaud, 1986, p. 280.
4
L’expression “désirs d’ailleurs” est ici empruntée à l’anthropologue Franck Michel qui en a fait le titre d’un de ses livres, Désirs d’ailleurs. Essai d’anthropologie des voyages, Éd. Histoire & Anthropologie, Strasbourg, 2002.
À la page 143, Franck Michel jette une lumière crue sur la face d’ombre des « désirs d’ailleurs en ces termes » en Europe : « C’est avec la Renaissance que l’aventure s’ouvre à des horizons nouveaux sous le signe tragique de la conquête et de l’exploitation mais aussi avec le souci, pour certains, de connaître l’ailleurs et d’apprendre de l’autre. Avec les expansions du christianisme, de l’impérialisme et du capitalisme, l’aventure s’organise et se découvre des vertus missionnaires: dispenser les bonnes paroles de l’Évangile, de l’argent-roi, de la patrie… Mais de l’aventure coloniale et militaire à l’aventure moderne et humanitaire, l’aventure aura été toujours ambiguë et souvent destructrice pour une partie de l’humanité, en Asie par exemple, et surtout en Amérique et en Afrique où deux crimes contre l’humanité – restés à ce jour impunis – ont été en partie liés aux aventuriers-découvreurs en quête de nouvelles terres à dominer et à exploiter. La frontière est mince entre la nature et l’homme, et l’exploitation de la première mène souvent à l’exploitation du second ».
5
HEERS J., L’Histoire assassinée. Les pièges de la mémoire, Paris, Éd. de Paris, 2006, p. 119.
6
Au sujet de la civilisation égyptienne et de son rayonnement, on pourrait lire l’article très instructif de Paul Balta, “Depuis Ulysse et Sindbad”, in La Méditerranée réinventée. Réalités et espoirs de la coopération, Paris, La Découverte, 1992, pp. 13-28.
Au sujet de l’apport des Noirs (pharaons et autres) à la civilisation égyptienne, cf. Martin Bernal dans son passionnant et pertinent livre Black Athéna. Les racines afro-asiatiques de la civilisation classique, vol. 1, L’invention de la Grèce antique 1785-1985, Paris, PUF, 1996.
7
SARKOZY N., président de la République française, le 7 février 2007, alors ministre-candidat à la présidence en meeting à Toulon. Cité par Olivier Le Cour Grandmaison, in “N. Sarkozy ou le triomphe d’une histoire apologétique de la colonisation”, 10 mai 2007, http://www.marseillesolidaire.org
8
SARTRE J.-P., préface à Les damnés de la terre de FANON F., Paris, Gallimard, 1991, p. 42.
9
STOURM M., L’Alsace sans frontières. 70 regards sur l’Alsace, photographies de NUSSBAUMER F., Strasbourg, Éd. Chantel, 1990, p. 25.
Yves Frey
À la recherche de la frontière
L’historien s’intéresse, presque par définition, à la frontière, aux frontières. Il lui appartient en effet de connaître, comprendre, expliquer les conflits entre États, ce qui relève des relations internationales, mais aussi les conflits à l’intérieur des États, ce qui relève d’histoires nationales où la frontière matérielle disparaît pour prendre d’autres formes, parfois surprenantes.
Dans les deux cas, la frontière apparaît comme une limite, limite territoriale, politique, culturelle, religieuse, linguistique, économique. Elle délimite une aire aux contours parfois incertains, mais qui suppose toujours une clôture. Dans le contexte politique, les Anglo-Saxons utilisent le terme de boundary, les Allemands celui de Grenze. Mais la frontière se présente aussi, non plus comme une limite mais comme un front, soit une zone qui s’étend de part et d’autre de la limite (une zone frontière), soit encore un espace qui ouvre sur l’inconnu (les fronts pionniers). Les Anglo-Saxons utilisent le terme de frontier, cette étendue où tout paraît, à défaut de l’être vraiment, possible.
Il existe donc trois significations qui nous renvoient à des usages différents de la frontière. Quelques exemples historiques nous permettent d’approfondir notre réflexion.

I. La limite
Dans son sens le plus commun, la frontière est d’abord une limite, plus ou moins étanche; elle est une borne. Les hommes sont limités, bornés par cette barrière qui les empêche d’aller au-delà sans autorisation, sans laissez-passer, sans passeport. La frontière agit alors comme un empêchement, une restriction, une entrave à la liberté de se déplacer. Les États ferment leurs frontières, parfois par un mur de ciment (mur de Berlin, mur de Cisjordanie), parfois par un système de fils de fer électrifiés, surmonté de miradors et aujourd’hui de caméras de vidéo-surveillance (le “rideau de fer”, la ligne Morice, barrage électrifié édifié par l’armée française à la frontière algéro-tunisienne en 1957, le long du Rio Grande entre les États-Unis et le Mexique). La suppression de la matérialité des frontières, là où elle s’est produite, représente un progrès considérable, même si cette réalité n’est pas si nouvelle qu’il n’y paraît. Que les Européens de l’Union européenne puissent se transporter librement dans l’un quelconque des 25 États manifeste une confiance envers l’Autre qui s’était perdue derrière les frontières.
Celles-ci peuvent être aussi intérieures. Dans l’ancien Empire des tsars comme en URSS, il était interdit de se déplacer sans passeport. À la fin du XVIII e siècle, Catherine de Russie avait même imposé aux Juifs, par un décret de 1791, une zone de résidence qui comprenait des territoires anciennement polonais et tatars, d’où il leur était interdit de sortir et sur laquelle ils ne pouvaient exercer que certains métiers précis. Ainsi naquit le Rayon, un immense ghetto d’un million de km 2 qui s’étendit progressivement de la Baltique à la Mer Noire. L’obligation de résider dans cette zone dura jusqu’en 1917.
L’histoire coloniale est pleine de ces regroupements d’indigènes dans des zones qu’ils ne pouvaient quitter. En Algérie, la politique de cantonnement non seulement spoliait les tribus des meilleures terres, notamment après 1871 au profit des Alsaciens-Mosellans, mais encore regroupait la population dans des groupes de peuplement séparés, les douars. En Afrique du Sud, la politique d’apartheid confinait les Noirs dans des bantoustans et/ou villes où ils devaient impérativement séjourner. Plus sournoisement, et en raison de la politique urbaine, les Noirs des États-Unis mais aussi d’ailleurs sont relégués dans des ghettos coincés entre autoroutes ou voies de chemin de fer. Ces frontières se retrouvent en France et en Europe depuis que la ségrégation sociale n’est plus verticale (« la misère grimpe le long des escaliers » écrivait Émile Zola), mais horizontale (les ZUP de la périphérie). Aujourd’hui, les exclus ne sont plus les seuls à vivre dans des ghettos. Les populations les plus riches se regroupent dans un habitat aggloméré entouré de murs, surveillé, à l’accès impossible sans contrôle. Présent déjà aux États-Unis et dans les pays du Tiers-Monde, il gagne l’Europe.
Ainsi existe-t-il dans les villes et les métropoles, des lignes de fracture qui délimitent un au-delà qui n’est pour certains, ni parcouru ni connu, et de ce fait propice aux fantasmes. Suivant les cas, c’est au-delà de la voie ferrée (Colmar), de l’autre côté de la rivière ou du canal (Vaux-en-Velin), sur la colline (Maxéville, périphérie de Nancy). Chacun de nous peut faire l’expérience des trajets effectués: nous évitons certaines rues, certains quartiers; nous avons nos propres cheminements qui déterminent une sorte de géographie territoriale. Certains quartiers peuvent ainsi se fermer, voire se ghettoïser, comme les quartiers Vauban-Franklin à Mulhouse à forte population turque. L’inquiétude grandit lorsque cette installation se double de l’accession à la propriété comme pour les Turcs.
Ainsi deux mondes se forment-ils de part et d’autre d’une frontière mentale, souvent plus étanche que la frontière matérielle. La conséquence n’est plus seulement d’être borné, limité. Elle est de se limiter, de se borner. Le sujet intériorise tellement ces frontières qu’il en fait ses propres cadres d’action, qu’il se territorialise ou plutôt qu’il s’exterritorialise. Cette réalité souvent qualifiée de “localisme” se traduit dans les ghettos pauvres par les phénomènes de bandes, de gangs qui font régner leur propre loi, dans les ghettos riches par une police privée et des règlements spécifiques, deux aspects symétriques du même fait. La conséquence en est la balkanisation de la société, une sorte de développement séparé de chaque groupe humain.

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