Un blanc dramatiquement noir
366 pages
Français

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Un blanc dramatiquement noir , livre ebook

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Description

Voici le récit exceptionnel de 55 années d'existence hors norme en Afrique Noire francophone d'un Français autodidacte devenu patron de presse (Afrique Sport, Afrique Médicale, Africa International, Editions Chaka…), proche de plusieurs Chefs d'Etat alors que d'autres l'auraient volontiers pendu. Voici un regard frondeur sur l'Afrique, ses élites, ses mœurs, sans retenues ni déférence, sans préjugés ni parti pris. Le récit fourmille de faits inédits, de péripéties drôles et fâcheuses.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juin 2013
Nombre de lectures 26
EAN13 9782296537811
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Titre
Joël Decupper



UN BLANC
DRAMATIQUEMENT
NOIR

55 ANNÉES EN AFRIQUE NOIRE

SÉNÉGAL – CÔTE D’IVOIRE – CAMEROUN
GABON – CONGO – TOGO – NIGER – MALI
GUINÉE – BURKINA – MAURITANIE
Copyright
© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

EAN Epub : 978-2-336-66749-2
Dédicace
À Jean-Loïc et Dior, mon fils et ma fille

À Fatou Ba, ma fidèle collaboratrice

À Medoune Diène

À Ndiawar Sow †, mes grands amis
Citation
– Vous savez, Monsieur le Président*,
je ne suis pas un intellectuel...

– Je sais Decupper, je sais,
vous êtes le seul de ce pays à ne pas être un intellectuel.

* Président Léopold Sédar Senghor
PRÉFACE
UNE PORTE ENTREBÂILLÉE SUR UNE VIE
Joël Decupper. Un nom largement méconnu du grand public, mais qui n’est inconnu de personne dans le milieu de la presse panafricaine. Français de naissance, il est devenu Africain par choix (il est arrivé au Sénégal dans l’après-midi du 8 décembre 1955 et y vit toujours). Fondateur du magazine Africa International qui eut son heure de gloire, il était l’ami de nombreux chefs d’Etat et de dirigeants africains. C’est du moins ce que l’on disait de lui.

Qui connait Joël Decupper ? On l’a accusé de tout, et traité de tout. On l’a accusé entre autres de se livrer à un trafic de viande en provenance de la Rhodésie raciste de Ian Smith, d’être un suppôt des multinationales, un espion à la solde du Mossad israélien, d’avoir participé à l’assassinat de Thomas Sankara, le révolutionnaire burkinabé… Qui connaît vraiment Joël Decupper ? Peut-être lui-même. Il a toujours gardé le silence, peut-être à dessein, pour entretenir sa légende. Car il y a une légende Decupper. Après près de soixante ans d’Afrique, il a enfin décidé de se laisser découvrir. Dans ces « souvenirs sans mémoire », il entrebâille la porte sur sa vie, son enfance bourgeoise, sa jeunesse laborieuse, sa rencontre avec l’Afrique, ses différentes activités sur le continent dont certaines, telles que l’impression sérigraphique, la publicité, l’édition d’un journal médical, de livres historiques ou à l’eau de rose, étaient peu connues du « Gondwanais lambda » comme dirait l’humoriste Mamane, sur les accusations dont il a été l’objet, mais aussi sur l’Afrique, telle qu’il l’a connue, telle qu’il la voit évoluer, sur les mœurs de ses habitants, sur ses dirigeants, et sur beaucoup d’autres personnages qui en ont marqué l’histoire.

Joël connaît bien l’Afrique. Il est indéniablement Africain. Après plus de cinquante ans de vie en Afrique, aux côtés d’une épouse africaine, on le devient un peu. Même à son corps défendant. Est-il pour autant devenu « Noir » ? Il l’est devenu, mais « dramatiquement ». C’est pour cela qu’il a choisi d’intituler son livre « Un Blanc dramatiquement Noir. » Pourquoi dramatiquement ? C’est un architecte sénégalais qui l’a ainsi traité. Sans doute à cause de tous les malentendus que ses différentes activités ont suscités, sa réputation que dans certains milieux d’aucuns qualifiaient de sulfureuse, des difficultés qu’il a eues, et qu’il aura toujours à s’intégrer totalement dans la culture où il a choisi de vivre. Parce que, en raison de ses origines et de sa couleur, il sera toujours différent. Et aux hommes différents, tout ne sera jamais permis. Comme ridiculiser un ministre sénégalais à la télévision sénégalaise par exemple. Joël Decupper est devenu dramatiquement Noir, mais est resté Blanc. Et c’est son regard de Blanc qu’il jette sur certaines pratiques africaines, telles que la polygamie, la prégnance des valeurs ancestrales, l’irréalisme de certaines décisions des dirigeants africains, le caractère jouisseur du Sénégalais, le regroupement familial des travailleurs immigrés en France et ses conséquences néfastes, à son goût (il en profite pour tailler un costard aux socialistes français que visiblement il n’aime pas), l’émancipation de la femme sénégalaise…

Le Blanc dramatiquement Noir connaît beaucoup de pays africains et leurs dirigeants. Il y a ceux qu’il aime, et ceux qui ne l’aiment pas. Il y a aussi les dirigeants qui ne l’aiment pas. Il ne s’est pas fait que des amis dans ce milieu. Parmi ceux qu’il aime, il y a entre autres, Houphouët-Boigny, Alassane Ouattara dont il fut le conseiller en communication lorsque ce dernier était le premier ministre du premier président de la Côte d’Ivoire, Gnassingbé Eyadéma, « un chef dans toute l’acceptation du terme » comme il le qualifie. Pour lui, « avec quelques dirigeants de sa trempe, l’Afrique n’en serait pas à traîner à la queue de la planète. » Joël Decupper avoue, en toute franchise avoir reçu de l’argent d’Eyadéma, « un pur geste d’amitié ». Je vous laisse le soin de découvrir les pays et les dirigeants qu’il n’a pas beaucoup ou pas du tout aimés. Il y a aussi ses amis qui ne sont pas chefs d’État ou ministres, tels que le journaliste Stephen Smith ou l’avocat Jacques Verges. Dans un chapitre intitulé « rencontres sénégalaises », l’auteur raconte ses rencontres avec les trois premiers présidents de son pays d’adoption, et avec plusieurs personnages importants qui ont compté pour lui, parmi lesquels on peut citer Keba Mbaye, Jean Colin, Birago Diop, David Diop.

« Un Blanc dramatiquement Noir » est l’histoire d’une aventure humaine. Celle d’un Français qui quitte tout jeune sa terre natale pour s’installer dans un autre pays, sur un autre continent qu’il ne connaissait pas. C’est l’histoire d’une audace, servie par beaucoup de chance, comme il le confesse. C’est aussi une success-story, car Joël Decupper a, in fine, bien réussi dans tout ce qu’il a entrepris. Mais au-delà de l’histoire passionnante de cet homme, le plus intéressant peut-être, pour le journaliste que je suis, est que ce livre raconte l’histoire du journalisme en Afrique, de ses balbutiements à son éclosion, de ses dessous pas toujours très propres, et surtout des relations souvent houleuses que ce métier a toujours entretenues avec nos chefs si ombrageux. C’est assurément un livre qui devrait se trouver au chevet de tous les patrons de presse de notre continent et de ceux qui aspirent à le devenir.

Venance Konan, journaliste et écrivain ivoirien,
grand prix littéraire d’Afrique noire. Derniers ouvrages parus :

Chroniques afro-sarcastiques : 50 ans d’indépendance, tu parles ! ,
Éditions Favre.

Edem Kodjo, un homme de destin ,
éditions NEI-CEDA, Fratmat éditions, présence Africaine.

Le rebelle et le camarade président ,
éditions Jean Picollec en France et Fratmat éditions en Côte d’Ivoire.
DU TITRE
Des lecteurs ne manqueront pas de s’interroger sur le rapport entre le titre de l’ouvrage et son contenu. En quoi ma vie en terre d’Afrique, les événements que je rapporte, les personnages que je présente sont-ils dramatiques ? Le titre a pour origine une remarque d’un architecte sénégalais. Au cours d’une soirée, celui-ci demanda à une jeune femme si elle était la fille de Joël Decupper. Elle répondit par l’affirmative et il lui dit alors : « Ah, ce Blanc dramatiquement africain ». La remarque me plut. À peine modifiée, j’en fis le titre de mes mémoires.

Toutefois, l’adverbe « dramatiquement » employé par l’architecte me préoccupait. Les Noirs jugeaient-ils ma présence néfaste, voire dangereuse ? Je n’avais jamais fait quoi que ce soit qui mérita la prison, ou qu’on m’expulsa. Le professeur Paul Corréa m’avait dit que j’étais « un mal nécessaire ». Sans doute pensait-il à mon activité journalistique, qui pouvait indisposer les Africains. Du moins, ceux que je mettais en cause ou ceux qui n’appréciaient guère qu’un Blanc dénonçât ce qu’eux, Noirs, n’osaient pas faire. À l’Assemblée nationale, des députés sénégalais me traitèrent de suppôt des trusts internationaux, alors même que je dénonçais avec succès les méfaits de Nestlé au Sénégal. La presse de Laurent Gbagbo affirmait que j’étais un agent israélien du Mossad sous les ordres de Madame Ouattara, alors que je peux aisément prouver que je ne suis pas juif. J’ai été traîné dans la fange par des confrères africains qui me disaient au service des Français et des Libanais (on verra plus loin ce qu’en pensait le ministre Babacar Ba). Certains m’ont même dépeint avec les mains couvertes du sang de Sankara.

Il est un aspect dramatique auquel l’architecte n’a peut-être pas songé. Il tient au choix que j’ai fait, il y a des décennies, de mener toute ma vie en Afrique et de l’y achever. Partant, son évolution me concernait intimement. Pour autant, cela ne faisait pas de moi un Blanc « intégré ». Au début de ce livre, je détaille les circonstances qui m’ont permis de fréquenter les Africains sans préjugé, en toute décontraction. Les Sénégalais, plus particulièrement, ne se livrent guère aux étrangers, européens comme africains. Mon franc-parler, mes critiques – j’ai vite compris qu’elles étaient préférables aux compliments trop souvent suspects – et le fait que j’ai veillé fidèlement à ne jamais tirer avantage de mes relations africaines, ont sans doute contribué à réduire les préventions à l’égard du Blanc que j’étais.

Plus j’étais admis, plus je ressentais ma différence. En témoigne une anecdote qui m’a beaucoup marqué. Je devais participer à un débat télévisé organisé autour d’un ministre du président Senghor. L’homme était peu estimable et j’étais en mesure de le déstabiliser. Des amis sénégalais me le déconseillèrent : « Certes, tu pourrais le ridiculiser et tu aurais raison de le faire. Si tu étais un Noir, les Sénégalais applaudiraient, mais tu es un Blanc. Tu deviendrais un étranger qui, publiquement, se permet de déconsidérer l’un des leurs, dirigeant au surplus. » Quelle que fut l’envie que j’en eus, je ne participai pas au débat. Dilemme pour le moins dramatique !

Un proche du président Félix Houphouët-Boigny m’a appris une remarque que ce dernier affectionnait. « Si un doigt de la main agit mal, doit-on le couper ? » Cette réflexion, incohérente pour un Blanc, est exemplairement africaine. Elle relève de la problématique de la sanction dans la culture africaine. Houphouët-Boigny fut le chef d’État qui modernisa le plus son pays. Il n’en était pas moins pétri du limon de la tradition, et se voulait un sage d’Afrique... qui ne coupe pas le doigt. Que de manquements le journaliste que j’étais n’a-t-il pas dénoncés, tout en sachant que les sanctions qui devraient en découler ne s’ensuivraient pas, ou si peu. Le drame était de ne pas même m’en indigner, parce que le doigt qui m’a pourri la vie, on ne le coupe pas. Si j’avais été un Blanc ordinaire, je ne m’en serais pas soucié. Comme « Noir », en avais-je le droit ? Il me fallait poursuivre ma tâche tout en mesurant sa vanité. Le comble, c’est Babacar Ba, alors ministre des Finances du Sénégal, qui me le fit atteindre en me disant : « toi, Joël, tu as les Français contre toi, les Libanais contre toi, les Sénégalais contre toi. » Que me reste-t-il, lui ai-je demandé ? Il répondit : « pas grand chose ! ». N’était-ce pas dramatique ?
I DE L’ART DE VIVRE AU GRÉ DE LA CHANCE
Mon plus vieux souvenir se situe au bas d’un grand escalier où mon père m’administra une solide paire de claques. Alors que je descendais cet escalier, une domestique m’avait salué d’un « bonjour Monsieur Joël » auquel je n’avais pas répondu. Il me dit : « Qu’as-tu fait pour ne pas être fils de domestique ? Tu as eu de la chance. C’est à toi de dire bonjour le premier ». J’avais 7 ou 8 ans. Je n’ai jamais oublié. Qu’il s’agisse des gens de maison ou de subordonnés, depuis j’ai toujours salué le premier. Plus encore : les deux soufflets et, surtout, la réflexion paternelle m’ont conduit à ne jamais me prévaloir d’une quelconque supériorité sociale, à plus forte raison raciale. Pour la même raison, je n’ai jamais tutoyé ceux qui m’étaient subalternes, réservant le tutoiement à mes pairs.

J’ai passé cinq années au Collège royal de Juilly, fief des Oratoriens, dans la région parisienne, d’où je fus renvoyé pour indiscipline malgré que mon père en fût un généreux donateur. Je citerai seulement le résultat de la composition de latin du premier trimestre de mon année de Quatrième. Le professeur le commenta ainsi : « A la surprise générale, premier : Joël Decupper ». J’en fus plus étonné que lui. J’eus le premier prix de latin, cette année-là. Suivirent deux années chez les Jésuites, à Amiens, d’où je fus encore renvoyé, et ma philo au lycée laïc de Lille, sanctionnée par un baccalauréat obtenu à l’arraché, mon père étant intervenu pour que mon zéro éliminatoire en math soit transformé en un 0,1 qui ne l’était pas. Non, je n’étais pas un brillant élève. J’en étais parfaitement conscient et, après deux mois à la « catho », l’université catholique de Lille, en sciences juridiques, je préférai effectuer mon service militaire.

J’aurais dû préciser que ma mère avait quitté cette terre à 39 ans, alors que j’étais en « première », à Amiens. J’avais 17 ans. Mon père me confia alors à ma grand-mère paternelle qui vivait à Lille, d’où je suis originaire, et m’inscrivit au Lycée Faidherbe. J’ignorais bien évidemment que j’allais passer ma vie dans le pays où ce fameux Faidherbe s’illustra. Du temps du lycée, comme l’argent que m’allouait mon père suffisait à peine à payer le tramway pour m’y rendre, je vendis mon sang qui se trouvait être rare et apprécié. Quand ma grand-mère l’apprit, elle en devint comme folle, convoqua son fils et exigea que ma dotation mensuelle fût doublée. J’ai toujours gardé un souvenir vif du mètre quatre-vingt-quinze de mon père qui n’en menait pas large devant le mètre soixante de ma grand-mère. Quoiqu’il en fût, l’augmentation de ma dotation ne pouvait satisfaire les besoins d’un garçon de 19 ans. Aussi me suis-je mis à vendre des tubes fluorescents, alors peu connus. Je prospectais les petits commerçants. Pour les convaincre, j’avais dressé une table des économies d’électricité qu’ils pouvaient réaliser. Cela marchait assez bien. J’ai même équipé la principale brasserie de la ville de Douai. Je crois que le patron avait un faible pour les jeunes entreprenants. J’avais un copain, devenu mon assistant. Lorsqu’il fallut installer des tubes en plein centre de Lille, ce dernier refusa de m’aider à porter une échelle. Moi, fils de bourgeois, je n’y voyais aucune honte ; lui, d’une origine plus modeste, s’en indigna. J’ai retrouvé ce comportement en Afrique. Cette activité n’était pas très lucrative. Elle me permit cependant de financer mes sorties d’étudiant, à une époque où les garçons payaient pour les filles.

À l’armée, je découvris que j’étais béni des dieux, ou qu’une bonne fée s’était penchée sur mon berceau. Certes, ma prime jeunesse avait été favorisée mais je n’en avais pas conscience. Pas plus que de la sévère faillite de mon père, moins de six mois après qu’un précepteur qui m’était attaché dit : « Vous, Joël, vous faites partie des cinq cents enfants de France qui n’ont pas de soucis à se faire pour leur avenir. » Il s’appelait le Père Baudry et jeta son froc aux orties quelque temps après pour fonder Arcadie… la première revue homosexuelle de France. Il se trompait doublement. D’abord la suite des événements lui donna tort. Ensuite, parce que mon père professait à qui voulait l’entendre qu’il ne payait leurs études à ses enfants que tant qu’ils les réussissaient. De toutes façons, ils devaient ensuite se débrouiller seuls. Combien de fois ne m’a-t-il pas dit que, si j’étais courageux et travailleur, je n’aurais pas besoin de lui pour réussir. Dans le cas contraire, il n’aurait pas à me donner dans ses affaires la place de quelqu’un qui, lui, la mériterait.
Un service militaire hors norme
La chance m’apparut en la personne d’un officier responsable de la prise en charge des mille huit cents appelés qui s’étaient présentés en décembre 1952 à Lahr 1 , grande base de l’aviation française, située en Forêt-Noire, en Allemagne. Le commandant Maurin demanda un volontaire pour effectuer des écritures. Je me précipitai. Tout, plutôt que de rester debout dans d’immenses couloirs à satisfaire aux nombreuses formalités d’enrôlement et d’équipement. « Quel est votre métier ? Étudiant ? Ça ne sait pas écrire ! », dit-il. Je le suppliai. Il me retint. Je me suis retrouvé dans une vaste salle où des militaires remplissaient les dossiers des conscrits. Travail fastidieux, s’il en est ! J’entrepris de l’égayer en l’accomplissant le plus vite possible de sorte que, deux heures plus tard, à la fermeture des bureaux, j’avais été largement remarqué. On n’avait jamais vu, semble-t-il, un soldat de l’aviation française travailler aussi vite. Le lendemain, à l’ouverture, la chance se concrétisa. L’adjudant-chef qui contrôlait les états définitifs des appelés était tombé malade. Personne pour le remplacer. On pensa alors à ce soldat qui travaillait si vite… Ainsi me suis-je retrouvé assis au bout d’une longue table où opéraient plusieurs sergents qui interrogeaient les nouveaux arrivés. M’étaient impartis les états récapitulatifs. Ce fut une expérience exceptionnelle que de voir passer devant mois mille sept cent soixante-dix-neuf recrues. Chez mes parents, on me ressassait : « si tu n’as pas ton bac, tu n’es rien. » Parmi celles-là, sept seulement l’avaient. Presque tous débarquaient de leur terroir, qu’ils n’avaient jamais quitté.

Es-tu marié ?
Non
As-tu des enfants ?
Je ne peux pas, puisque je ne suis pas marié !

L’amour libre n’avait pas encore débarqué dans les campagnes françaises. Après mon intervention, chaque homme passait devant le commandant Maurin, qui lui signifiait son affectation. Je fus le dernier, et pour cause, à me présenter devant lui. Autant dire qu’il était bien disposé à mon égard. Il m’annonça qu’il me renvoyait en France, à l’Ecole des officiers de réserve. Je lui expliquai que j’espérais rester en Allemagne pour apprendre la langue, ce qui complèterait l’anglais que je maîtrisais assez bien. « J’ai ce qu’il vous faut, répondit-il. On est en train de créer un état-major interallié de l’OTAN à Trèves 2 , avec les Américains et les Canadiens. Je vous y affecte. »
Me voilà colonel
Deux mois plus tard, ayant fait mes classes à Lahr et ayant été nommé caporal, je me présentai à l’entrée de l’état-major du 4 th Allied Tactical Air-Force (ATAF), près de Trèves, qui commandait l’aviation américaine, canadienne et française en Europe du Centre. J’avais beau être prétentieux, je fus surpris quand le poste de garde tenu par des Américains me rendit les honneurs. De plus en plus surpris quand les hommes que je croisais, Américains comme Canadiens, soldats, sous-officiers et même les officiers, me saluaient réglementairement. A midi, on m’emmena au mess des officiers. Avec mon anglais, qui n’était pas aussi bon que je l’avais laissé entendre au commandant Maurin, je réussis quand même à expliquer que je n’étais pas officier. L’objet du quiproquo était les deux « volatiles » qui ornent les épaulettes des soldats de l’aviation française, qualifiés de « charognards ». Les Canadiens et les Américains les avaient pris pour des aigles, qui distinguent les colonels dans l’armée américaine. Il est vrai que j’étais le premier soldat français à entrer dans cet état-major. Treize autres m’avaient précédé, tous étaient commandants, colonels, général… la plupart, héros de la dernière guerre, ayant appartenu à l’escadrille Normandie-Niemen 3 . Je fus affecté au secrétariat général et l’on désigna mon bureau et ma machine à écrire. J’essayai bien d’expliquer que je ne savais pas me servir de cet instrument, le Master - Sargent qui commandait le service me répondit : « tu es clerk , donc tu tapes à la machine. » Je n’oublierai jamais le regard désespéré du général Yves Ezanno, l’un des as de l’aviation française, quand je lui présentai ma première frappe. Je lui en expliquai les raisons et il m’invita à vite m’améliorer. Ce que je fis, tapant bientôt aussi vite qu’une vraie secrétaire.

Un incident me fit adopter par mes supérieurs. Très vite, je m’étais lié avec les Canadiens francophones. L’un d’eux était chauffeur du général canadien qui commandait l’état-major et le petit terrain d’aviation attenant. Trèves était une base importante de l’armée de terre française en Allemagne. Un dimanche après-midi, devant la terrasse du plus grand café de la ville, largement occupée par les officiers des différentes armes, une longue limousine noire s’arrêta. En descendit un Canadien en uniforme, qui se précipita pour ouvrir la porte arrière avant de se mettre au garde-à-vous. J’en descendis, paré de mon uniforme de caporal. L’indignation fut si forte chez ces messieurs les galonnés qu’ils protestèrent auprès des officiers français du 4 ème ATAF. Ceux-ci promirent de sévères sanctions aux impudents qui se permettaient de se moquer de l’infanterie française. En fait, j’eus droit à des sourcils froncés et à des éclats de rire. Le général canadien apprécia moins. C’était un anglophone. Mais ses collègues français obtinrent que le chauffeur ne fût pas puni pour cet aimable Joke , qui me valut l’attention de ceux qui en avaient tant fait. Pendant six mois, je fus seul avec mes héros. Puis le Squadron français, qui ne pouvait se résumer indéfiniment à ma seule personne, s’étoffa et une cinquantaine de militaires français arrivèrent en appui aux quatre cent cinquante Américains et cent cinquante Canadiens. Très vite, les Français se distinguèrent par leur indiscipline. Ils créèrent même un grave incident en refusant de saluer militairement les femmes officiers américaines. Les Américains nous prenaient pour des incapables, mais pour de grands Lovers . Puis – nous étions en 1954 – il y eut Dien Bien Phu 4 . Quand ils apprirent qu’il y avait trop de volontaires français pour se faire parachuter sur le camp assiégé, alors que la cause était perdue, ils furent admiratifs. Mais ce qui changea définitivement leur attitude furent les manœuvres. Des épreuves d’endurance au cours desquelles les hommes avaient huit heures sur quarante-huit pour manger et dormir. Nous étions en pleine guerre froide et notre état-major s’exerçait à se sauver jusqu’en Espagne, puis au Maroc. Autant dire que les services s’effondraient. Les Français intervinrent et, par leur débrouillardise, sauvèrent bien des situations. Du coup, chaque service réclama des Français. L’intégration était faite.

Affecté au secrétariat de l’état-major, j’avais accès aux documents « Cosmic Top Secret ». Je suppose qu’une enquête préalable avait été diligentée pour déterminer si j’étais « fiable » et, sans doute aussi, ma famille. Il arriva qu’une Allemande fût arrêtée en possession d’une longue liste de personnes accréditées « Cosmic Top Secret ». Un copain américain m’expliqua que les Russes avaient certainement mon nom. En cas de conflit ouvert, il vaudrait mieux que je ne tombe pas entre leurs mains ! J’en oublie de dire que mes frères d’armes et moi-même touchions une allocation en dollars pour payer nos repas, sur laquelle nous réalisions quelques économies. Nous percevions aussi vingt paquets de cigarettes françaises par mois, soixante paquets d’américaines et quatre-vingts paquets de canadiennes, d’où un intense trafic rémunérateur. Merci commandant Maurin ! C’est à l’armée que je fis connaissance des Noirs. Ils constituaient 20 % de l’effectif américain. Parmi leurs compatriotes, aucune distinction entre Noirs et Blancs dans le travail. Seul comptait le grade. Mais ils sortaient séparément. Ce fut différent avec les Français et nous allions souvent en ville ensemble. Pouvais-je imaginer alors que je passerai le reste de ma vie au milieu des Noirs ?
Dégradé sur le front des troupes
Le beau fixe ne dure jamais longtemps. L’arrivée du commandant Longuet, venu administrer le contingent français, y mit fin. Vu mes relations avec les héros, je n’eus guère de considération pour celui-ci, un « rampant » de surcroît. Le conflit fut rapide et frontal. Il me valut quatre jours de prison. Celle-ci n’existant pas chez nous, je les passai chez les spahis où la prison était attenante au poste de garde. Celui-ci était commandé par un adjudant-chef particulièrement désagréable dont je me permis de dire qu’à force d’être à cheval, ses facultés lui étaient descendues dans l’arrière-train. Il l’apprit et, quand je m’indignai à haute voix de la manière dont les soldats étaient traités chez les spahis, il en profita pour m’accuser de subversion. Avouez que pour moi, qui fus par la suite si souvent traité de réactionnaire, c’était assez plaisant. Toujours est-il que le colonel Hoquetis, responsable du support français du 4 ème ATAF, me convoqua pour m’informer que mon différend avec les spahis était devenu un problème entre eux et l’Aviation. J’étais passible d’un ou deux mois de prison, alors que je n’étais qu’à un mois de la « quille ». Il parlait avec le plus grand sérieux et je commençai à être inquiet. Il m’expliqua alors qu’il avait trouvé une solution susceptible de satisfaire les cavaliers. Il allait me dégrader sur le front des troupes. Je le fixai. C’était un gag ? Un caporal dégradé sur le front des troupes ! Mais il était sérieux, du moins le paraissait-il. Je suppose que mon cas fut largement arrosé avec ses compagnons héros. L’armée de terre s’en satisfit et je quittai l’armée, bien tristement, à la date prévue. Mais, depuis, je n’ai jamais manqué l’occasion de me présenter aux officiers supérieurs de rencontre comme le seul caporal de l’armée française dégradé sur le front des troupes ! En général, ils rient… jaune, mais pas toujours. Il y a des officiers qui ne plaisantent pas avec la hiérarchie et l’on sait que le caporal en est la base.
Pour fuir mon père : l’Afrique
Depuis la mort de ma mère, je vivais chez ma grand-mère, à Lille. J’y retournai et fêtai avec mes amis ma libération. Puis, ayant acquis un scooter avec l’argent des cigarettes, je partis à la conquête du monde, en direction de Paris, pour rejoindre mon père. Sur la route, je fis une rencontre malencontreuse avec une bétaillère et me fracturai une cheville. Mon père n’avait pas le temps de s’occuper de moi. Il me mit dans un hôtel qu’il paya et m’informa qu’il m’avait trouvé un vague emploi dans un établissement anglophone où je pourrai perfectionner mon anglais. Je venais de passer seize mois au milieu d’Américains ! J’étais fou de colère et m’enfuis au Havre, chez la seule parente que j’avais, une vieille cousine, fille et petite fille de marins. Je lui dis mon désir de partir le plus loin possible de mon père. Elle me suggéra l’Afrique. L’Afrique ? Je connaissais, sans plus. Pourquoi pas ? J’écrivis à la Compagnie du Niger pour offrir mes services. Malgré ma totale ignorance de l’Afrique noire, je fus engagé. Je retournai à Lille fêter l’événement avec mes amis. J’y reçus, quinze jours plus tard, un télégramme annulant mon engagement. Mon examen médical avait décelé 0,2 grammes d’albumine dans le sang. Or deux employés de la Compagnie du Niger venaient de mourir de problèmes biliaires. Je m’adressai alors à la Socopao (Société de manutention et de transit). Elle m’engagea comme agent commercial pour son agence de Dakar. Mon départ étant fixé début décembre 1954, il me fallait vivre pendant quatre mois alors que mes économies militaires étaient dissipées. Grâce aux relations nouées à Trèves, je sollicitai un emploi dans une structure de l’armée américaine à Paris, qui avait en charge le linge. Je brillai tellement devant le major responsable, qu’il refusa de me donner un emploi aussi indigne et se proposa de m’aider à obtenir le poste de directeur du « P.X. », sorte de grande surface militaire américaine située à Fontainebleau, si ma mémoire est bonne. Bien entendu, j’eus été incapable d’assumer une telle charge. Fort heureusement, elle n’était plus disponible. J’obtins donc le poste de « manœuvre en linge sale ». Mais pour avoir voulu jouer au malin, j’avais perdu deux semaines de salaire. Ce fut mon seul emploi manuel.
Arrivée enchanteresse à Dakar
Le 8 décembre 1954, j’embarquai à Orly à bord d’un Constellation pour mon premier vol. Curieusement, mon père m’accompagna à l’aéroport. Heureusement, car je n’avais pas assez d’argent pour payer mon excédent de bagage. En fin d’après-midi, j’étais à Dakar, où la Socopao me logea dans un hôtel, rue Vincens, face au restaurant Marie-Louise, le meilleur de Dakar, tout embelli de girandoles. Il était plus de 19 heures quand je partis à la découverte de la ville. Je la remontai vers la cathédrale, passai devant le marché Sandaga, qui ne sentait pas encore mauvais, et me rapprochai par l’avenue Maginot. A la hauteur du Colisée, autre grand restaurant, auquel les lumignons sur chaque table donnaient un air féérique, que dire, alors, de l’impression que je ressentis en croisant une procession religieuse près de la cathédrale. Chaque fidèle portant une bougie allumée, telle une luciole. Il faisait bon, sans doute 25°. Je croyais rêver… Depuis, je n’ai jamais revu une telle procession illuminée. Cette manifestation exceptionnelle attestait de la nouvelle chance dont j’avais été gratifié. S’il n’y avait pas eu ces 0,2 gramme d’albumine, j’aurais échoué au fin fond d’une petite colonie. Le médiocre comptoir eut été mon univers pendant longtemps puis, de comptoir en comptoir, de plus en plus grands, selon mon aptitude à vendre de la quincaillerie, des bougies, du pétrole lampant et, bien sûr, des boîtes Nestlé, du riz, voire des vélos, je me serais rapproché de la modeste capitale. Selon mon degré de servilité, j’aurais connu des capitales plus importantes jusqu’à, sait-on jamais, Dakar ? Grâce à cette infinitésimale quantité, je m’y trouvais directement. Certes, je ne connaîtrai jamais la « vraie » Afrique, comme disent les Blancs. Peut-être aurais-je été un colon heureux, persiflant la métropole ? Combien de millions de personnes ont vu leur existence basculer ou cesser pour quelques grammes de fer ou de plomb ? Moi, il m’a suffi de 0,2 gramme de protéine pour que ma vie soit favorablement orientée. Sénèque a dit qu’il n’y a pas de vents favorables pour celui qui ne sait pas où il va. Ce n’est pas exact. Je ne savais pas où j’allais et, pourtant, Eole me fut favorable. Ce que confirme le jour de mon arrivée en Afrique, le 8 décembre. 8 n’est-il pas, pour les Chinois, associé à la bonne fortune ?
Des Blancs asservis
Le lendemain de cette soirée merveilleuse, j’intégrai la Socopao. Fini le service commercial destiné à lancer un département « gaz », comme on me l’avait annoncé à Paris. Je rejoignis le service « navigation » dont le but était d’assister les navires sous contrat avec la société. S’occuper des papiers administratifs, assurer l’assistance médicale des équipages et satisfaire aux multiples besoins des capitaines. À toute heure du jour et de la nuit, j’étais leur valet. Mon arrivée précédait de peu la fin de l’année, ce qui expliquait une certaine nervosité dans mon service et dans toute l’entreprise. Avec elle, arrivaient les gratifications des expatriés. De toute façon, il n’y avait qu’eux. Les quelques secrétaires et les chauffeurs sénégalais n’étaient pas concernés. Était en place un système judicieux qui dispensait des salaires volontairement peu élevés, compensés par des gratifications importantes. Les salaires étaient soumis à la loi et la Socopao s’y conformait, comme toutes les entreprises coloniales. Les gratifications étaient accordées au gré des directions, c’est-à-dire du patron ou du directeur, mais également des chefs de service. Comme elles pouvaient doubler, voire tripler le salaire annuel, on imagine l’état de sujétion que ce système induisait et l’anxiété que la fin d’année suscitait. Certains ne s’inquiétaient guère, comme le chef de mon service, qui donnait des cours de tennis à Madame Rochette, l’épouse du grand patron de la Socopao. C’était une époque où le « petit Blanc » était dans un état d’asservissement que les Noirs avaient oublié depuis longtemps. Moi, par exemple, il me fut ordonné d’aller prendre mes repas au Family Pension, boulevard de la République. Le prix, quelque 200 francs CFA, était réglé en fin de mois. Le patron n’avait pas lieu de se soucier de ce problème. Ses relations particulières avec la Socopao le lui permettaient. En tant que client astreint, j’ai connu la grève des serveurs, des boys à l’époque, qui obtinrent de ne plus dépendre des pourboires et de recevoir un salaire mensuel.

Dans les entreprises coloniales les plus traditionnelles, les employés vivaient et prenaient leurs repas en groupe. Ils étaient tenus à des heures limites de sortie. Les dames étaient interdites et si les unions fugitives étaient tolérées, les relations durables étaient mal vues (gare aux gratifications) et les liaisons définitives interdites. Le directeur de Printania – devenu par la suite Score – fut remercié pour avoir convolé avec une métisse. Le rugby était souvent interdit pour les arrêts de travail qu’il pouvait entraîner. Les cadres vivaient mieux et, à plus forte raison, les dirigeants, qui dépensaient largement. Ils faisaient carrière en Afrique et ne se souciaient guère de « faire du franc CFA ». Comme ils ne se préoccupaient pas de la politique locale, une éventuelle indépendance échappait à leur conception du monde. Pour beaucoup, le réveil fut brutal, qui mit fin à une vie facile dont les seuls nuages étaient ceux de l’hivernage, que les congés de deux mois permettaient d’éviter. Seul handicap, pour les épouses particulièrement : les logis étaient plutôt sommaires et se résumaient à l’essentiel. C’étaient des habitations de passage. On n’y recevait pas. La vie communautaire, associative, prévalait. C’était le temps des « clubs ». Le plus connu et le plus couru était le Cercle de l’Union, haut lieu du colonialisme au Sénégal, à l’emplacement, côté mer, de l’actuel hôtel Téranga.
Un véritable coup de folie
Il se trouve que mon existence dans la sphère coloniale fut plus qu’éphémère : deux mois environ. Profitant des loisirs que les passages des navires offraient, je pris contact avec un certain Lalanne, dont l’épouse possédait la pharmacie Ponty. Il dirigeait la toute nouvelle revue Médecine d’Afrique noire . Mon père possédait les laboratoires Paragerm et était, en quelque sorte, l’empereur du bactéricide en Europe. Je m’enquis des débouchés de ses produits en Afrique. M. Lalanne était associé avec un certain Johannes Peillon dans la création d’un journal, L’Information , dont j’appris par la suite qu’il était financé par le groupe Péchiney pour favoriser l’industrialisation en Afrique. Lalanne et Peillon n’eurent pas grand mal à me convaincre de participer au développement de ce journal promis au plus bel avenir en démarchant les annonceurs. Maintes fois, j’ai repensé à cette rencontre sans arriver à comprendre comment j’avais été assez inconscient pour décider de quitter la Socopao et toutes les garanties qu’elle représentait, traitement, logement, sécurité médicale, voyages, pour un emploi qui n’en offrait aucune, pas même le salaire qui dépendait uniquement des commissions sur les contrats de publicité que j’obtiendrais, activité qui m’était totalement étrangère. Cette folle décision, je n’eus pas à la regretter. N’en déplaise encore à Sénèque, je ne savais pas où j’allais, mais j’y allais résolument.

J’avais à peine 23 ans et j’étais fou, comme me l’expliquèrent mes collègues de la Socopao quand je leur fis part de ma décision de démissionner, tout en restant à Dakar. Jamais personne n’avait quitté si vite la Socopao. On alla jusqu’à me dire que le grand patron, M. Rochette, ne me permettrait même pas de respirer. C’est dire le degré de subordination de ces toubabs (cf. note p.132)… Bien des années plus tard, alors que mon nom commençait à être connu au Sénégal, j’eus l’occasion de voyager avec M. Rochette. J’étais en première classe, comme lui. Je suis allé le saluer et lui racontai les sinistres augures de ses employés. Il s’en amusa et me pria de m’installer à ses côtés. Je fis un excellent voyage. Comme quoi, oser, même inconsidérément, cela paie. Surtout si l’on est béni des dieux !

En l’occurrence, ceux-ci me firent travailler avec un certain Robert Lamiraud qui était, comme moi, courtier au journal L’Information . Deux ou trois mois après, alors que, comme lui, je ramais durement pour survivre, Robert Lamiraud me fit part d’un projet de programme de cinéma qu’il avait concocté. Le projet me paraissait viable, à condition d’être en partie financé par une des deux chaînes de cinémas qui existaient alors. Je lui proposai de contacter l’une d’elles et je choisis la plus importante, la Comacico, qui appartenait à M. Jacquin. Une grande figure de la colonisation française, devenu milliardaire à force de travail. Pendant toute la durée de la dernière guerre, il avait scrupuleusement payé aux familles qui étaient restées en Afrique les salaires de ses employés partis à la guerre. Rien d’étonnant à ce que ce tyran fut adoré de son personnel. J’affrontai l’homme et lui exposai mon projet. « Mais, jeune homme, on me paie pour ce genre de programme… », me dit-il. Il avait des centaines de salles de cinéma dans toute l’Afrique noire francophone. Toujours est-il qu’il accepta de verser une obole mensuelle pendant quelques années. J’annonçais la bonne nouvelle à Robert Lamiraud. Nous n’avions plus qu’à donner notre démission et à nous lancer. Le cinéma était la grande distraction du moment. Pas de télévision, encore moins de vidéo, un large public fréquentait les nombreuses salles dakaroises. Un programme pouvait donc être utile. Mais ni Lamiraud, ni moi-même n’avions d’argent. C’était une aventure que, finalement, mon compagnon n’osa pas tenter. Ainsi, j’entrai seul dans le monde de la presse, sous sa forme la plus rudimentaire et la plus commerciale.
Débuts rudimentaires dans le cinéma
Dois-je préciser que j’ignorais tout du milieu dans lequel je m’engageais. Je dénichai dans les bas quartiers de Dakar une petite imprimerie appartenant à un Blanc quinquagénaire, toujours en short, souvent ivre, qui actionnait lui-même sa « bécane », une vieille Heidelberg. J’appris sur le tas la composition sous sa forme primaire, lettre par lettre, comme du temps de Gutenberg ou presque. Bien sûr, j’ignorais les « coquilles », ces fautes typographiques commises à la composition et je ne savais pas corriger un texte. Le premier programme en contenait tant que j’en fis un concours ! De nombreux films étaient programmés chaque semaine et le circuit Comacico les annonçait tous comme étant les meilleurs de l’année. J’eus le plus grand mal à convaincre M. Jacquin de me laisser souligner les meilleurs d’entre eux… ou du moins les moins mauvais et d’ignorer les autres. Je rédigeais les commentaires. Ils furent mes premières œuvres, heureusement disparues. Ils étaient accolés aux annonces publicitaires, lesquelles attestèrent rapidement le succès du programme. Je parvins à en vivre modestement. J’avais ouvert rue Blanchot un petit bureau de deux pièces. L’une m’était réservée, l’autre était destinée au secrétariat dont j’assurai l’office et qu’occupait le planton. De mon premier travail écrivassier, j’ai conservé quelques souvenirs savoureux. Par exemple, la dispute homérique qu’un exemplaire de ce programme provoqua entre deux femmes en médina. L’altercation dégénéra en pugilat, au cours duquel l’une des combattantes croqua un bout d’oreille de l’autre. S’ensuivit deux cohortes de partisanes qui envahirent le commissariat. L’affaire fit quelque bruit, dont je n’ai pas manqué de tirer profit auprès des annonceurs. Ou encore l’apparition dans le grand cinéma de l’avenue Bourguiba d’une jeune Sénégalaise pratiquement nue, au demeurant fort bien faite. Je m’y trouvais pour contrôler la distribution du programme. Elle avait été prise dans la cohue à l’entrée de la salle et y avait perdu son pagne !

C’est à Porto Novo, au Dahomey 5 , que le programme me valut indirectement une bien surprenante sensation. Je me trouvai à Cotonou pour le compte d’ Afrique Sport . Des employés de la Comacico, que j’avais connus à Dakar, tinrent à me présenter la salle la plus grande et la plus moderne d’Afrique noire. Elle était située à Porto Novo. La voiture se gara à quelques dizaines de mètres. J’en descendais lorsque j’entendis des bruits sourds, indéfinissables, qui portaient loin. Ils cessèrent. La salle dans laquelle nous entrâmes était immense. Sur l’écran, on projetait un polar américain des années 1940. Impossible de saisir ce que disaient les malfrats tant les spectateurs couvraient de leurs propos la sono, pourtant toute neuve. Soudain, silence. Retentit alors le bruit qui m’avait intrigué à l’extérieur. Il émanait des spectateurs, qui ponctuaient chaque coup de poing échangé sur l’écran d’onomatopées vigoureuses. Au Quartier latin, comme était désigné alors le Dahomey, le spectacle valait le détour.
1 Lahr/Schwarzwald est une ville allemande de l’arrondissement de l’Ortenau dans le Pays de Bade, land de Bade-Wurtemberg. Jusqu’au 30 septembre 1978, la ville s’appelait seulement Lahr.
2 Trèves – en Allemand Trier – est une ville située dans le Land de Rhénanie-Palatinat, sur la Moselle.
3 Le groupe de chasse Normandie-Niémen, créé en 1942 sous le seul nom de « Normandie », était composé de pilotes et mécaniciens français, tous volontaires. Staline lui ajouta le nom de « Niémen » pour son engagement dans les batailles du fleuve Niémen en 1944. Il se couvrit de gloire sur le front de l’Est.
4 Dernière bataille de la guerre d’Indochine, perdue par les Français. Ceux-ci quittèrent ensuite le Nord Vietnam.
5 Ancien nom de l’actuel Bénin.
II L’AVENTURE AFRIQUE SPORT
Les fées, c’est bien connu, peuvent se matérialiser sous les aspects les plus divers. Celle qui veillait sur moi se présenta sous l’apparence d’un certain Sada Ndiaye, un Sénégalais quadragénaire plutôt fruste. Son costume était un peu trop usé. Rien qui n’inspirât particulièrement confiance, mais son culot ne me permit pas d’en prendre conscience. Il entra, me salua, s’assit sans que j’aie le temps de l’en prier et posa ses deux pieds sur le bord de mon bureau, façon film américain. « Je viens faire votre fortune », me lança-t-il. Pouvais-je mettre à la porte un tel homme ? Je l’écoutais. Avec la plus grande assurance, propriété dont je découvris par la suite qu’elle était largement répandue chez les Sénégalais, il releva que, chaque dimanche, des milliers d’amateurs de foot se rendaient au stade. Hors des stades, pas une publication ne pouvait satisfaire leur passion. Il y avait bien le quotidien Dakar Matin, mais il ne consacrait, le lundi, qu’une ou deux modestes pages aux rencontres du week-end. Et Sada Ndiaye de marteler qu’un journal qui rendrait compte des matches dominicaux, avec photos du terrain et surtout des joueurs, les supporteurs se l’arracheraient. Il me convainquit. Nous topâmes. Lui s’occuperait de la publicité, moi du reste. N’étais-je pas déjà un éditeur ? Mais entre un petit programme et un vrai journal, fut-il de huit pages, il y a un gouffre.

C’est pourtant ainsi que naquit Afrique Sport , le premier journal sportif d’Afrique noire occidentale francophone. Cinquante ans plus tard, je ne crois pas qu’il existe un organe de ce genre réalisé entièrement en Afrique et couvrant la sous-région qui lui soit comparable. Au bout de six mois, Sada Ndiaye paradait dans des costumes neufs rutilants et moi, je m’efforçais de garder la tête hors de l’eau. Je n’ai pas fait fortune avec Afrique Sport , loin s’en faut. J’ai remercié les indépendances qui déstructurèrent les instances fédérales sportives auxquelles le journal était lié. Elles lui permirent de cesser la parution la tête haute. Mais Afrique Sport m’apporta beaucoup plus que de l’argent, il me permit de connaître les Africains en toute égalité, moi qui venait d’une société « blanche », celle des entreprises, du monde économique. Il n’y avait pratiquement pas d’Africains dans ce monde, à l’exception de quelques secrétaires hommes, de plantons, de chauffeurs, de « boys » dans les cafés et les restaurants, de « boys » et de « fatous » domestiques. Dans les bureaux, les secrétaires étaient blanches. Dans les cafés, les restaurants, les clubs, les dancings, la clientèle était blanche. Point de ségrégation, point d’interdits, les Africains étaient simplement absents de la société économique moderne, c’est tout. Ils étaient confinés dans l’administration, voire dans la politique. Avec Afrique Sport , je découvris un monde où Noirs et Blancs se confondaient, avec, comme valeur, la performance. Un monde où des dirigeants africains étaient capables de faire fonctionner des structures qui couvraient toute l’Afrique occidentale francophone, dans le cadre de fédérations et des ligues nationales qui en dépendaient. Par exemple, ceux de la Fédération de football de l’AOF, qui organisaient la coupe éponyme. A la même heure, en des lieux fort éloignés les uns des autres, des équipes se rencontraient, des dizaines de milliers de spectateurs les soutenaient, qui avaient payé leur ticket d’entrée dont les recettes étaient enregistrées sans incident majeur. Tout cela était géré par des dirigeants bénévoles, disposant de moyens techniques dérisoires mais que suppléait une volonté prométhéenne. Aucune entreprise du « monde blanc » n’eut été capable de réaliser avec des moyens aussi modestes ce qui ressortissait de l’exploit. Ah, si les hommes politiques qui apparurent ensuite avaient été animés d’une aussi forte conviction, que ne serait pas devenue l’Afrique ?
Ma découverte des Africains
Cet exploit, j’eus la chance d’en connaître les principaux auteurs. Avec Magathe Diack, Joseph Gomis, Henri Diemé, Ibrahima Sidibé, sans oublier Rito Alcantara, il y avait intérêt à ce que tout fonctionne. La discipline régnait. J’ai toujours en mémoire deux « savons » que me passa Magathe Diack parce que des articles publiés dans Afrique Sport ne traduisaient pas la réalité. Avec lui, pas question de dérives. Je me souviens que le jeune que j’étais filait doux quand il apparaissait. C’était un Seigneur ! Ces dirigeants m’apprirent une règle qu’aucune école de journalisme n’enseigne et que, depuis lors, j’ai toujours respectée et me suis attaché à inculquer à mes collaborateurs journalistes : si vous découvrez qu’un dirigeant quelconque est insuffisant, qu’il commet erreur sur erreur, il est du devoir du journaliste de le dénoncer. Mais s’il accomplit sa tâche avec ardeur et dévouement, oubliez les quelques erreurs qu’il peut commettre.

Afrique Sport débuta sous la forme d’un tabloïd sur papier journal, imprimé à la Grande imprimerie africaine, la GIA, seul établissement moderne à l’époque. Elle était dotée d’une rotative qui imprimait le quotidien Dakar Matin. Comment ai-je pu réaliser ce tour de force d’imprimer le premier numéro ? Je ne puis l’expliquer. Je ne connaissais rien au sport, en particulier au football. Les règles techniques dont les supporteurs se délectent m’étaient totalement inconnues. J’ignorais tout du monde sportif, de ses acteurs, de ses vedettes, du football comme des autres sports. La fabrication technique d’un journal m’était tout aussi étrangère. Et pourtant, miracle, les huit pages du premier numéro parurent un lundi matin, qui relataient l’ensemble des épreuves sportives dominicales. Je passai toute la journée du lundi à aller de kiosque en kiosque pour m’assurer des ventes. Elles étaient bonnes. « Ca marche, patron, ça marche ! » Le soir, ce fut la fête. Le lundi suivant, à l’Agence de distribution de presse (ADP), qui existe toujours, j’ai failli créer un scandale au vu du résultat des ventes qui me fut communiqué. Elles avaient été catastrophiques. A peine mille exemplaires vendus, alors que j’en escomptais quatre fois plus. Même pas de quoi payer l’imprimeur ! Il est vrai que pour contrer ce nouveau concurrent pourtant bien modeste, le quotidien avait quadruplé sa pagination sportive. J’en tirai deux leçons. D’une part, les vendeurs de journaux avaient tenu à me faire plaisir ; d’autre part, les « sportifs » étaient bien obligés de payer leur place dans les stades, mais pas l’achat d’un journal sportif. En avaient-ils d’ailleurs les moyens ?

Las, le premier numéro sorti, il fallait assurer les suivants. Un seul espoir : la publicité. Heureusement, les « milliers d’aficionados » tant vantés par Sada Ndiaye et qui avaient su me convaincre, eurent le même effet sur les annonceurs, qui affluèrent. Il est vrai que si nous ne vendions pas beaucoup d’exemplaires, chacun passait de main en main. L’ensemble représentait un lectorat appréciable, qui s’agrandit sensiblement avec l’arrivée de deux hommes providentiels : Allou et Abdoulaye « Mathurin » Diop. Le premier relatait les matches de football à la radio. Son éloquence et sa maîtrise footballistique lui valaient une aura extraordinaire. Il arrivait même que des Blancs lui envoient de l’argent en guise d’encouragement ou de félicitations. C’était une idole dont la renommée s’étendait à toute l’Afrique occidentale francophone et dont Afrique Sport bénéficia largement. Ce n’est pas tant l’argent qui le motivait – Afrique Sport en avait si peu – que le souci d’étendre sa célébrité au premier journal sportif créé en Afrique noire. Autant Allou était une vedette et soignait sa prestance, autant Abdoulaye Diop dit Mathurin était modeste. Jeune juriste qui accéda par la suite au sommet de la magistrature, il était passionné de sport et d’une grande efficacité rédactionnelle. A Allou, les grands reportages, les grandes envolées, à Mathurin le travail rédactionnel obscur mais essentiel dans un journal. Lui aussi travaillait quasiment bénévolement, par amour du sport africain. Je tiens à souligner ici que je n’ai jamais rencontré dans mon existence un homme d’une telle rectitude, alliée à une telle simplicité. Un jour, il me désigna une boutique que son père tenait rue 1 en médina. Je ne passe jamais dans cette rue sans penser à lui, qui nous fut enlevé trop tôt.
Au stade, j’étais le seul Blanc
La rédaction était désormais assurée. Allou et Mathurin ayant suscité des émules, dont il suffisait de corriger les reportages. C’était mon job. Il m’arrivait même d’en faire du genre « … et soudain le stade tout entier se dressa. C’était la trentième minute de la rencontre. La Saint-Louisienne (ou le Foyer France Sénégal) venait d’ouvrir la marque !... » Je m’occupais particulièrement des photos. Je n’avais ni le goût, ni la maîtrise de la photographie, mais il n’y avait pas de photographes sportifs. De toute façon, je n’aurais pas pu les payer. C’est ainsi qu’au lieu d’aller à la plage, je passais mes dimanches après-midi au bord d’un terrain, à mitrailler les gloires du moment. Très vite, je me trouvai être le seul Blanc sur l’aire de jeu, la rudesse des rencontres ayant éloigné les footballeurs français, dont certains avaient pourtant la faveur du public. Ainsi devins-je célèbre auprès d’un grand nombre de gosses de Dakar. Une décennie plus tard, alors que je visitai un nouveau lotissement SICAP avec un ami, il ne voulut jamais croire que je n’étais jamais venu tant étaient nombreux les enfants qui criaient mon nom sur notre passage. Ces séances de photos eurent été fastidieuses s’il n’y avait pas eu Gueye Mix, un professionnel de la prise de vue, qui alimentait sa clientèle de photos des rencontres. Mix était très populaire et nous devînmes rapidement amis. Il avait été champion de boxe. Il aimait à évoquer ses combats, à la limite des règles du Noble art, tout comme les rencontres de football entre Noirs, Blancs et Portugais – comme nous nommions alors les Cap-Verdiens – qui se terminaient en batailles rangées d’où les armes blanches n’étaient pas exclues. De dimanche en dimanche, sur les bords des terrains, il égrenait ses souvenirs et j’écoutais religieusement. Nous parlions de tout, y compris de politique. Un jour, je lui demandai pour qui il allait voter le dimanche suivant :

Pour Lamine Guèye, bien sûr !
Mais il y a aussi Senghor...
Ça fait vingt-trois ans que je vote Lamine Guèye, je ne vais pas changer maintenant.

Ce fut ma première leçon de politique africaine.

Juste avant l’indépendance eut lieu une rencontre entre les équipes nationales guinéenne et sénégalaise. Avant le match, on aligna les deux adversaires devant la tribune officielle, bourrée de personnalités. Mix et moi les photographions quand le capitaine guinéen, un grand gaillard, m’apostropha, débitant injures sur injures. Manifestement, ma couleur de peau l’indisposait. Mix intervint alors. Il se planta devant le géant : « Tu t’en prends au Blanc parce que tu sais qu’il n’osera pas te répondre en public. Moi, je suis un nègre comme toi et je n’hésiterai pas à te casser la figure si tu dis encore un mot. » L’homme connaissait Guèye Mix de réputation et se tint coi.

Dès lors, quand il arrivait qu’une rencontre tournât mal et que joueurs, arbitres… et photographes fussent encerclés par une foule vociférant, en attendant l’arrivée de la police je ne lâchais pas Mix d’une semelle. Ma carrière de photographe connut son apogée avec un cliché représentant un amas pyramidal de joueurs devant des buts, dont Miroir Sprint , le plus grand hebdomadaire sportif français de l’époque, fit sa couverture. J’en étais si fier que je n’ai même pas pensé à réclamer les droits de reproduction qui me revenaient. La situation d’ Afrique Sport s’améliorait peu à peu. Cela nous permit de passer à l’impression offset, qui offrait un meilleur rendu des photos, dont nous augmentions sensiblement le nombre. Nous l’emportions ainsi largement sur notre seul concurrent, qui réduisit ses pages sportives. Notre succès nous valut la faveur des fédérations sportives de l’AOF, en particulier celle de football, dont nous étions devenus, en quelque sorte, l’organe officiel. Les fédérations couvraient l’activité des ligues nationales. Cela nous conduisit à nous étendre à toute l’AOF. De ce fait, je fus obligé de faire plusieurs tournées, dont j’ai conservé des souvenirs mitigés. Je les livre en vrac.
Mes tournées « sportives » en AOF
Par exemple, dans ce qui s’appelait encore le Soudan français… Ah, Bamako, sa chaleur et, pis, sa sécheresse. Quelques heures après mon arrivée, mes lèvres gerçaient déjà. Moi qui bois peu, à 10 heures du matin j’avais déjà ingurgité deux litres d’eau. Je me souviens des citronnades du club toubab de Bamako, servies dans des bocks d’un litre. À Dakar, je n’en serais jamais venu à bout. A l’époque, la capacité hôtelière était réduite. Dans mon modeste hôtel, il faisait si chaud la nuit que je préférais me passer du brasseur d’air plafonnier tant il avivait l’impression de chaleur. Pires étaient les taxis. Ils pratiquaient un tarif unique : 500 francs CFA quelle que soit la course. Mes moyens étaient si réduits que je me résolvais à marcher. Marcher en mars à Bamako, ne serait-ce que quelques centaines de mètres, c’était dur. Je me souviens avoir été invité par la direction des sports à visiter les installations de la capitale. On se lève très tôt à Bamako. J’eus droit aux rayons de soleil rasants de l’aube et à une insolation.

J’ai un souvenir de Ouagadougou plutôt sinistre, tant cette ville était, à l’époque, poussiéreuse et triste, sans verdure. J’y vis un nombre de goitres impressionnant. En revanche, les milieux sportifs me réservèrent le meilleur accueil, en particulier le président Ouezzin Coulibaly, patron du Parti démocratique voltaïque, qui était membre du Rassemblement démocratique africain 6 . Pouvais-je imaginer, alors, que bien des années après, son fils Thomas deviendrait un grand ami, quand il vint travailler à Dakar dans le cadre d’Air Afrique. Lorsqu’Ouezzin Coulibaly 7 me reçut, nous étions en juin 1956 et la France venait de décréter la « loi cadre », qui permettait désormais l’élection au suffrage universel de Conseils de gouvernement, ce qui rendait le pouvoir exécutif local moins dépendant de la France. Je ne m’intéressais pas encore à la politique, aussi m’apprit-il que cette loi attribuait d’importants crédits au titre de l’équipement sportif à chaque état membre de la fédération d’Afrique occidentale. Or, s’indignait Ouezzin, le Sénégal se voyait attribuer une double part : une au titre du pays et une autre au titre de la ville de Dakar en tant que capitale de l’AOF. Et de lancer une violente philippique contre le Sénégal et son emprise sur le sport africain. Je ne fus pas autrement surpris de son emportement. J’avais déjà été frappé par l’animosité que les Africains des autres États de l’AOF entretenaient à l’égard des Sénégalais. Elle dépassait largement le cadre sportif où, effectivement, ils dominaient. Etait-ce dû à cette supériorité, ou plutôt à leur suffisance ?

De celle-ci, il m’a été donné d’être le témoin d’une expression saisissante. Je me trouvais à Abidjan avec Allou et nous fûmes invités à assister à un match de football. Le stade Houphouët-Boigny était archicomble. A la mi-temps, Allou fut invité à prononcer quelques mots retransmis par les haut-parleurs du stade. Quand on lui demanda quelle chance la Côte d’Ivoire avait-elle de remporter la coupe de football AOF, l’épreuve qui dominait alors tout le sport africain, Allou répondit benoîtement : aucune ! Pourquoi ? « Parce que les Ivoiriens ne sont pas assez évolués », rétorqua-t-il. J’étais pétrifié. Je m’attendais à ce qu’on nous écharpât. Aucune réaction ! La sono était sans doute défectueuse. Toujours est-il que j’insistai pour quitter le stade avant la fin de la rencontre.
Défendu par les Dozos 8 ivoiriens
À Niamey, j’eus droit aux œufs au plat cuits sur le capot d’une voiture et je me souviens d’avoir voulu ouvrir la vitre d’un taxi, que je m’empressai de refermer tant l’air extérieur était brûlant. À Abidjan, deux faits m’ont particulièrement marqué : le premier a trait à la remise d’un prix Blohorn, alors la plus importante industrie agroalimentaire de Côte d’Ivoire, qui couronnait une épreuve sportive organisée par Afrique Sport . Cette manifestation eut lieu dans une ambiance particulière. Un pogrom contre les Dahoméens venait d’embraser la capitale ivoirienne 9 et des milliers d’entre eux avaient été chassés du pays. On les appelait, à l’époque, les Juifs de l’Afrique. Pour donner une idée de la gravité de cette affaire, la plus importante unité industrielle du pays, Renault, se vit brutalement privée de plus de la moitié – on a même dit 80 % – de son personnel. Explication : les responsables du recrutement, des dahoméens, favorisaient systématiquement l’embauche de leurs compatriotes. Les dirigeants blancs n’y voyaient que du feu : n’étaient-ce pas tous des Noirs ? Toujours est-il que la remise des prix se déroula sous la protection de chasseurs Dozos munis d’arcs et de flèches. Comment aurais-je pu imaginer en créant Afrique Sport que ma protection serait un jour assurée par un tel armement traditionnel.
La sacro-sainte palabre africaine
L’autre fait se rapporte à la sacro-sainte palabre africaine. J’en avais découvert les effets à Dakar. Pour mieux intégrer le sport africain, j’avais eu l’étrange idée de m’inscrire à la ligue sénégalaise de boxe. Je fus d’emblée coopté au bureau de la ligue. Je ne crois pas y avoir rendu de grands services mais, comme dirigeant sportif, je m’astreignais à assister aux réunions du bureau. J’y découvris la palabre et ce besoin irrépressible qu’avaient les membres présents de s’exprimer. Au bout d’une heure ou plus de discussions, alors que tout avait été dit, il y avait toujours un membre qui tenait à prendre la parole. Il n’avait rien à proposer, il ne faisait que répéter ce qui avait été dit, mais il s’exprimait ! L’assistance écoutait sans marquer la moindre impatience. C’était l’usage. Moi, je bouillais.

J’ouvre ici une parenthèse. Cette expérience de la palabre m’aida à comprendre, des années plus tard, les propos d’un ancien du Sénégal. Il m’expliqua pourquoi, après les indépendances, les cadres modernes africains, ces prosélytes marxistes ou communistes, frais émoulus des universités françaises ou soviétiques, ne réussirent pas à rallier l’Afrique profonde. Ces jeunes gens, qu’animait la vaillance des néophytes, parcouraient brousses et forêts à la rencontre des autorités villageoises. Après de brèves salutations, ils exposaient idées, programmes et dépeignaient tous les bienfaits qui en résulteraient pour tous. Puis ils s’en allaient, toujours pressés. Il y avait tant de villages à « soviétiser »… Ils ignoraient que leurs interlocuteurs ne les écoutaient pas tant ils étaient choqués par leurs manquements à l’usage, qui veut que, par de longues salutations, on se reconnaisse. Revenons à Abidjan. Lors de ma dernière tournée, juste avant les indépendances et la fin des structures sportives fédérales, la ligue de football de Côte d’Ivoire me demanda d’assister à une réunion de son bureau. Je fis une brève allocution pour remercier de l’honneur qui m’était réservé (j’avais 27 ans) et je soulignai tout l’intérêt qu’ Afrique Sport portait au football ivoirien. Puis, pendant trois bonnes heures, je suivis les débats. Je sortis de la réunion avec un affreux mal de tête, tant les discussions avaient été pesantes et interminables. Mon intérêt pour le football ivoirien ne relevait pas d’une simple expression de politesse. Il me valut des jets de pierres contre mon véhicule dans les rues de Dakar. Les supporteurs sénégalais me reprochaient d’être « vendu » aux Ivoiriens. Ils ne supportaient pas que, dans Afrique Sport , je prédise une victoire de la Côte d’Ivoire en Coupe de l’AOF. Pour eux, comme pour Allou, c’était impensable. Ma conviction s’appuyait sur une simple constatation : d’une part il y avait des joueurs sénégalais, si infatués de leur supériorité qu’ils se pliaient de mauvaise grâce aux entraînements ; de l’autre, il y avait des joueurs ivoiriens qui se levaient à 4 heures du matin pour suivre les entraînements avant de se rendre à leur travail. D’un côté, il y avait des clubs sénégalais dont les moyens financiers étaient pratiquement inexistants ; de l’autre, des clubs ivoiriens prospères grâce à des milliers de supporteurs qui versaient régulièrement leur écot. Les deux clubs les plus importants, l’Africa et l’ASEC, qu’une rivalité féroce exaltait, étaient dirigés par des hommes d’affaires européens qui mobilisaient d’importants moyens financiers. Le président de l’Africa Sport, M. Beauchamp, s’y ruina. Dès lors, point n’était besoin d’être grand clerc pour pronostiquer la victoire des Ivoiriens. Elle fut si éclatante que, si l’avant-dernière coupe fut gagnée par un club saint-louisien devant l’ASEC ou l’Africa, je ne sais plus, la dernière coupe d’AOF opposa, en finale, les deux stars ivoiriennes elles-mêmes.
L’étonnante interview d’Houphouët-Boigny
Je mis à profit mes tournées pour interviewer les principaux responsables politiques de l’époque. A chacun, je demandai, entre autres, quel était leur sport préféré. Ouezzin Coulibaly avait cité sans hésiter le football. Modibo Keita, au Soudan français peu après devenu le Mali et Sékou Touré en Guinée firent de même. Léopold Sédar Senghor, au Sénégal, préférait le vélo… avec lequel il se rendait de l’université au centre de Dakar. L’interview la plus marquante fut celle de Félix Houphouët-Boigny. Pour la réaliser, il me fallut être à Paris, où il assumait des fonctions ministérielles dans les gouvernements français entre 1956 et 1959. Je me rendis donc à son ministère. Les responsables de sa communication toisèrent ce jeune homme sans doute mal habillé, qui sollicitait une interview pour un organe dont, bien sûr, ils n’avaient jamais entendu parler. Le ministre venait de repousser des demandes de grands quotidiens dont Le Monde . Aussi ces messieurs me conseillèrent de repasser plus tard. Je tins néanmoins à faire enregistrer ma demande. Le lendemain matin, le secrétariat du ministre m’appela pour me fixer un rendez-vous dans les 24 heures. Je n’ai jamais oublié le regard étonné du personnel. Qui étais-je donc pour être reçu si rapidement ? S’ils s’étaient donné la peine de mieux connaître leur ministre, ils auraient su que c’était l’Afrique sportive qu’il recevait en ma modeste personne. C’est la réponse de M. Houphouët-Boigny à la question rituelle qui me frappa le plus. La boxe était son sport préféré. Tout le monde le savait en Afrique. Ce qui m’impressionna, ce sont les raisons de son choix. La première : « sur un ring, vous êtes seul, vous ne pouvez compter que sur vous-même alors que sur un terrain de football, dix coéquipiers vous soutiennent et vous aident à surmonter une défaillance. » La deuxième : « vous êtes tenu de respecter votre adversaire. A un coup bas répondra un coup bas. » En suivant la carrière exceptionnelle de celui que j’avais interrogé, j’eus maintes fois l’occasion de repenser aux deux raisons qu’il m’avait avancées. J’eus à connaître nombre d’interviews du Président Houphouët-Boigny. Je n’y ai jamais relevé de réponses qui le dépeignent aussi bien. On me permettra d’être fier de les avoir recueillies et de les rapporter aujourd’hui.
Une kyrielle de Marseillaises
Je ne saurais mieux conclure l’épisode Afrique Sport en relatant deux anecdotes cocasses. Je devais effectuer une interview de Louison Bobet, de passage à Dakar. Mon apparition à cet événement exceptionnel le fut tout autant. Louison Bobet, qui était un grand monsieur, eut le bon goût de ne pas s’étonner de recevoir un journaliste blanc à moitié vert. Quelques heures avant l’entretien, avec l’aide de mon fidèle Sangaré, mon planton, nous avions repeint les modestes bureaux avec une peinture au ciment verte. Bien sûr, nous en étions couverts. Mais impossible d’enlever toutes ces taches. Louison Bobet prit le parti d’en rire et répondit à mes questions.

L’autre histoire est particulièrement piquante. Elle témoigne de l’esprit qui animait les responsables d’ Afrique Sport . Pour eux, par delà l’information, ils défendaient une cause. Tous les deux ou quatre ans, la France métropolitaine, à défaut d’une politique d’investissements économiques, envoyait l’équipe de France amateur de football dans ses colonies pour y rencontrer les équipes nationales. Pour les jeunes joueurs français, c’était une belle promenade touristique ; pour les publics locaux, c’était la fête. Pour ne pas la gâter, l’équipe française triomphait régulièrement, comme il se devait, ma non tropo . Les scores étaient, dirons-nous, ajustés. Jusqu’au jour où l’entraineur de l’équipe métropolitaine fut entrepris, dès son arrivée à l’aéroport, par trois individus : Allou, Abdoulaye Diop Mathurin et moi-même. Fort de la référence d’ Afrique Sport , unique journal sportif d’Afrique noire, nous lui expliquâmes que les joueurs sénégalais ne s’entrainaient pas assez. Si son équipe se contentait d’une victoire « diplomatique », 1 à 0 ou 2 à 1, le prestige du football français était tel que cela conforterait les Sénégalais dans leur indolence. Il fallait leur donner une leçon et elle devait être exemplaire. Nous fûmes convaincants, car la leçon fut magistrale : 8 à 0 ou 9 à 1, je ne suis plus très sûr. Elle fut aussi retentissante ! A chaque but marqué, une fanfare y allait de la Marseillaise, gloire de la France oblige. Je n’ai, de ma vie, jamais entendu autant de Marseillaises ! Le surlendemain de cette rencontre, une délégation de joueurs et de supporteurs envahit le bureau d’ Afrique Sport . La honte n’était pas encore bue et ils exigeaient que nous attaquions le quotidien pour qu’il cesse dans ses reportages dominicaux de s’extasier sur la qualité du jeu des footballeurs sénégalais. « Cela ne nous incite guère à nous entraîner », précisèrent-ils !

Les lecteurs de ces mémoires comprendront pourquoi Afrique Sport ne fut pas seulement un épisode mais une belle aventure dans laquelle je m’étais engagé alors que j’avais 24 ans. Le profit que j’en attendais au départ fit défaut. Il ne pouvait en être autrement. Cela la rendit encore plus belle parce qu’elle fut généreuse et entièrement dévouée au sport africain. Si elle n’a pas amélioré ma situation financière, elle m’a permis de découvrir je ne dirais pas l’Afrique, je laisse cela aux touristes, aux politiques qui ne la connaîtront jamais, aux chasseurs de libellules ou aux sociologues en mal de thèses. Grâce à elle, j’ai découvert les Africains. J’eus cette chance – toujours elle – de découvrir les meilleurs d’entre eux, les sportifs. Régnait chez eux l’égalitarisme. Seule la performance prévalait, quelle qu’en fût l’auteur, quelles qu’en fussent l’origine, la race, l’ethnie. Y prédominaient l’idéal, l’amitié. Certes, je n’ai pas tardé à réaliser que ce monde était une exception, une enclave, aux antipodes de l’Afrique quotidienne. Mais quelle entrée ai-je eue ! Elève, j’avais été formé pendant cinq ans par l’Ordre religieux des Oratoriens et pendant un an par les Jésuites. Les premiers m’enseignèrent la vie telle qu’elle devait être, les seconds, telle qu’elle était. Afrique Sport m’offrit la grâce insigne de découvrir l’Afrique telle qu’elle devait être. Aussi est-ce sans le moindre complexe que j’abordai l’épisode suivant de ma vie en Afrique. J’entrai dans un monde où Noirs et Blancs étaient accolés mais où l’incompréhension et la suspicion régnaient. Ma connaissance des uns et des autres favorisa une liberté d’approche à l’égard du milieu des affaires comme des milieux politiques et administratifs. Ce me fut hautement profitable.
La fin d’ Afrique Sport et les indépendances
Voilà trois ans déjà que j’avais créé un autre organe, la revue Africa . Le journal sportif exigeait beaucoup de travail, dont le seul résultat était sa survie. C’est dire qu’il ne rapportait rien à l’entreprise Africa, information de l’élite, que j’avais fondée en 1958 et qui l’éditait. Avec les indépendances, disparurent l’AOF et les structures sportives qui lui étaient liées. Leur activité représentait la part prioritaire de notre travail rédactionnel. Je ne pouvais que cesser la parution d’ Afrique Sport , qui disparut discrètement sans qu’un sou ne soit dû à quiconque. Dans l’effervescence politique des indépendances, la cessation de parution passa inaperçue, tout comme la fin des fédérations sportives. J’espère qu’un jour viendra où l’héroïque effort qu’un certain nombre d’Africains ont réalisé sortira de l’oubli dans lequel les péripéties politiques des indépendances l’ont plongé. Leur œuvre a été immense eu égard à son étendue, la première d’une telle envergure réalisée par des Africains en période coloniale. N’a-t-elle pas bâti les fondements du sport africain moderne ? A ces pionniers qui s’y consacrèrent si humblement, si efficacement, l’Afrique n’est-elle pas, d’une certaine manière, redevable des succès de tant de footballeurs sur la scène européenne ? Peut-être aussi ont-ils une petite part dans la victoire de la France en Coupe du monde 1998 et, pour une grande part, celle du Sénégal contre la France dans la Coupe du monde 2002. N’est-il pas un peu étrange que ce soit un Blanc qui rende ainsi hommage à ces Africains que les sportifs eux-mêmes semblent avoir oubliés ? Ils sont tous morts, mais ils vivent dans ma mémoire, moi qui ai eu l’honneur de les connaître et de travailler avec eux.

Mes lecteurs s’étonnent peut-être que je ne me sois pas étendu sur l’avènement des indépendances, dont il y a lieu de préciser qu’elles s’effectuèrent en douceur, sans commotions, sans bouleversements majeurs, à l’exception de la Guinée. À l’époque, je ne m’intéressais pas à la politique. Le seul quotidien n’y incitait guère. Les quelques Blancs que je rencontrais et qui n’appartenaient pas encore au patronat ne s’en inquiétaient pas davantage. Quant aux Sénégalais, avec les sportifs je parlais sport ; avec les autres, nos préoccupations étaient plutôt prosaïques et de notre âge : les filles. Ce qui n’empêcha pas certains d’entre eux, par la suite, de faire de belles carrières administratives, voire politiques. Le seul fait que j’ai gardé en mémoire se rapporte à la visite du général De Gaulle à Dakar, en décembre 1959 et à son discours place Prôtet, devenue aujourd’hui place de l’Indépendance. J’y étais. Est-il possible qu’un jour cette place réunisse à nouveau autant de monde. La foule était partout, tellement compacte que les épaules des parachutistes français venus entourer la tribune officielle frottaient les poitrines de ceux qui les regardaient passer. L’atmosphère était électrique. Je me trouvais, avec quelques journalistes, surtout des étrangers, face à l’estrade. A nos côtés étaient groupés les chefs traditionnels en grand apparat. Le général De Gaulle grimpa sur l’estrade. Valdiodio Ndiaye, ministre de l’Intérieur, l’y accueillit par un discours mesuré, dont le principal mérite est qu’il le prononça… à la place de Senghor et de Mamadou Dia. Ces derniers avaient préféré la prudence ce qui, en politique, n’est pas répréhensible et l’absence, ce qui, pour des hommes politiques, n’est ni glorieux ni séant. Alors le général parla. Quelques mots d’usage et il entra dans le vif du sujet. Le Sénégal acceptait-il l’autodétermination ou la refusait-il, et optait-il pour l’indépendance immédiate ? En un geste énergique, il se saisit du micro avec ses deux mains et s’adressa aux porteurs de pancartes. Ils étaient un certain nombre, en bas de la place, qui refusaient l’autodétermination proposée par la France, comme en témoignaient sans ambages leurs pancartes. En un rugissement théâtral, il leur dit : « Vous voulez l’indépendance ? Prenez-la ! » Un énorme silence s’empara de l’agora et je perçus un bruissement sur ma droite. Il émanait des chefs qui se redressaient à l’écoute d’un chef, et quel chef !

Le soir, le général de Gaulle recevait au Palais du Gouverneur. Le tout-Dakar et même le tout-Sénégal tint à lui serrer la main. Je n’en éprouvai pas le besoin. La fameuse adresse aux porteurs de pancarte me suffisait ! Je contournai le Palais. Du temps des gouverneurs et de la république française, bonne fille, c’était possible. Je rejoignis ainsi la terrasse où une foule considérable se pressait. J’y rencontrai les présidents des Chambres de commerce de Thiès, de Kaolack et de Ziguinchor, à moins que ce ne soit Saint-Louis. Ils demandèrent d’un air narquois au jeune journaliste son pronostic. Ayant répondu que le « non » avait des chances de passer, ils s’esclaffèrent bruyamment et me conseillèrent fraternellement de découvrir le Sénégal profond. Ainsi ai-je pris conscience de la dualité du pays. D’un côté, les citadins, l’intelligentsia, tous les « istes » fervents adeptes de systèmes de pensée à vocation ou prétention universelle ; de l’autre, l’intérieur, la masse paysanne, ses chefs religieux et coutumiers, réalistes, anxieux de toute aventure, surtout universelle. Ma prise de conscience fut confortée par l’écrasante majorité de « oui », à laquelle Senghor s’était prudemment rallié, juste à temps !
6 RDA : fédération de partis politiques nationaux, fondée en 1946 par l’Ivoirien Félix Houphouët-Boigny.
7 Homme politique voltaïque (actuel Burkina Faso), né en 1909, élu député de Côte d’Ivoire au Parlement français en 1946 et jusqu’à sa mort en 1958.
8 Chasseurs traditionnels ivoiriens, regroupés en confrérie initiatique.
9 Yamoussoukro n’est devenue la capitale administrative et politique de la Côte d’Ivoire qu’en 1983.
III AFRICA : LA PREMIERE REVUE ECONOMIQUE AFRICAINE
Pourquoi la revue Africa ? Je l’ai dit, je devais impérativement augmenter les ressources de la société. Or, je n’avais aucune connaissance technique, ni capitaux. J’avais étudié la publicité, pour laquelle je me sentais des dispositions. J’entrepris de créer une agence conseil en publicité, en vue de gérer les budgets des annonceurs. Ceux-ci n’étaient pas nombreux, leurs montants limités et les directions ne s’en préoccupaient guère, dépensant leurs crédits au gré des sollicitations. J’offris mes services au directeur de la société Peyrissac, un des plus gros annonceurs, qui représentait la marque Peugeot. Lui ayant fait remarquer que, dans ses annonces presse, sa raison sociale ne devait pas être plus importante que la marque représentée, il me répondit qu’il vendait très bien ses véhicules ainsi. Fin de l’entretien et fin de mon projet d’agence ! Dès lors, pourquoi ne pas recueillir la manne publicitaire en créant une publication ? Ça, je commençais à connaître. L’avaient bien compris des aventuriers de la presse que je qualifiais de « flibustiers de la Côte d’Afrique ». Ils abordaient les États africains avec des numéros spéciaux dont ils tiraient des revenus considérables. Ces publications étaient censées mettre en valeur les pays et leurs dirigeants. Ils obtenaient de ceux-ci articles et… recommandations qu’ils faisaient valoir auprès des chefs d’entreprise, lesquels n’osaient pas s’y soustraire. Les tirages étaient homéopathiques : quelques centaines d’exemplaires pour satisfaire l’égo des autorités et les annonceurs. L’administration coloniale s’était laissée séduire, les nouveaux dirigeants africains devaient-ils s’en distinguer ? Je décidai de prendre la place de ces prédateurs.

Dès le départ, Africa se voulut utile en défendant l’économie nationale et ses artisans et en aidant le développement économique, qui n’avait guère été la préoccupation première du colonisateur. Les nationaux qui lui succédèrent n’avaient qu’une connaissance théorique de l’économie, estampillée de surcroît d’idéologie socialisante, gauchiste ou marxiste, au choix ! Je n’oublierai jamais la visite que fit Mamadou Dia en 1958, lorsqu’il était président du Conseil du gouvernement du Sénégal, aux principales unités industrielles de la presqu’île du Cap-Vert. Une dizaine de personnes l’accompagnait, dont mes amis Abdoul Aziz Wane, Daniel Cabou, Djim Momar Guèye et moi-même, seul Blanc. A la sortie des ateliers de l’usine textile ICOTAF, dans la grande cour intérieure, Mamadou Dia reconnut expressément ignorer que le Sénégal disposât d’usines aussi performantes. Le livre qu’il avait écrit sur l’économie sénégalaise, quelque temps auparavant, donnait un éclairage surprenant à cette constatation. Peut-on trouver meilleure preuve chez les nouveaux dirigeants sénégalais de la méconnaissance des réalités économiques nationales ? L’objet d’ Africa était d’aider les praticiens de l’économie à se faire entendre des théoriciens qui la gouvernaient. J’eus beau jeu de faire valoir aux premiers l’intérêt qu’ils auraient à cesser de financer des « spéciaux » sans intérêt pour appuyer une revue qui visait à les aider. Ce fut le début d’une nouvelle aventure.
Les premiers dangers
Le développement de la revue Africa fut ponctué de nombreux articles économiques retentissants. Ils valurent à la revue une considération qui dépassa les frontières du Sénégal et l’amena à s’étendre aux principaux États de l’Afrique noire francophone. Ces hauts faits journalistiques méritaient une relation particulière que l’on trouvera dans le chapitre intitulé « Les grandes heures d’ Africa ». Je dois à la vérité de reconnaître que si Africa gagnait en notoriété, l’augmentation des ventes était plus lente tant les exemplaires passaient de main en main. Une enquête particulière provoquait parfois des records de vente, mais ils étaient sans lendemain. Avec la formule des contrats de publicité à l’année que j’avais développée auprès des entreprises, sur la base « aidez-nous à vous aider », les recettes publicitaires heureusement augmentaient sensiblement. La notoriété était surtout due aux critiques dont la rédaction d’ Africa faisait son ordinaire. Il était, dans les années 1960, le seul organe à en formuler. Et pour cause : le quotidien était gouvernemental, l’hebdomadaire Afrique Nouvelle relevait de l’Église catholique. Autant dire que ses journalistes trempaient leurs plumes plutôt deux fois qu’une dans le bénitier. Je n’avais pas tardé à apprendre les dangers de l’écriture. Un papier sur la Guinée écrit par un collaborateur togolais avait suscité l’ire de Sékou Touré, qui avait adressé une note verbale au gouvernement sénégalais. L’article avait été publié peu de temps avant une réunion secrète que le Président avait organisée en Mauritanie en vue d’améliorer les relations du Sénégal et de la Guinée. C’est dire si notre papier tombait mal ! À la demande du Président Senghor, fort mécontent, je fus convoqué à la présidence par son conseiller de presse, Guy Etcheverry. Je lui expliquai que, quelques temps auparavant, dans un discours, le Président Senghor avait invité les jeunes Sénégalais qui idéalisaient le président guinéen à se rendre en Guinée où ils déchanteraient vite. Notre article n’avait d’autre but que de leur éviter le voyage. Bien entendu, j’ignorais tout de la réunion secrète. Et Etcheverry comprit que nous n’avions répondu à aucune sollicitation partisane. L’affaire n’eut pas de suite, mais elle m’avait sérieusement inquiété.

Je subis une autre alerte à cause d’un papier qui avait déplu à la Fédération du Mali. Je fus convoqué au ministère de l’Information, dirigé par un Malien dont j’ai oublié le nom. Je me retrouvais devant ce qui semblait être un tribunal constitué du ministre et de quelques collaborateurs dont un jeune assistant technique français. Celui-ci ne cessait de m’accabler, sans doute pour faire oublier sa couleur. À l’entendre, j’étais un ennemi déclaré de la Fédération. Quand on me donna la parole, j’évitais de me laisser entraîner dans une discussion sémantique dont l’issue était aléatoire. Je m’adressai au ministre en soulignant qu’on pouvait m’accuser de beaucoup de choses, mais pas d’être bête au point d’agir contre le pays que j’avais fait mien, dans lequel était tout ce que je possédais et où j’entendais faire carrière. Le raisonnement était peut-être simpliste mais sa connotation humaine fut sensible à mon juge. Le Blanc continua ses critiques mais il n’était guère au fait des nuances africaines et son insistance me servait. L’expulsion qui me menaçait fut abandonnée. Mais j’avais senti le vent du boulet. Réalisant mon ignorance des réalités politiques, je proposais à Sèye Maïssa Tall, un ingénieur, de prendre la direction rédactionnelle de la revue. Je venais de faire sa connaissance ; il venait de quitter le ministère de l’Industrie de la Fédération, où il était directeur de cabinet. Il se lançait dans les affaires. Ma proposition lui plut. Nous devînmes amis et j’allais souvent chez lui, où je rencontrais de nombreux Sénégalais, des ingénieurs pour la plupart, dont certains restèrent des amis. Je réalisai par la suite que Maïssa Tall m’avait cautionné auprès d’eux. On n’est pas admis comme ça chez les Sénégalais. Il faut être « avalisé ». Du moins à cette époque. Notre collaboration dura peu. J’eus la mauvaise fortune d’avoir un trou au poumon gauche. La tuberculose ! Je fus hospitalisé pendant plus de six mois en France. Je n’en continuais pas moins à faire marcher Africa , la société et la revue. Il se trouve que Pierre Biarnes, qui écrivait dans Africa , avait créé son propre organe, le Moniteur africain. Il se permit d’expliquer à Maïssa Tall que j’étais définitivement hors circuit et lui proposa de collaborer avec lui, ce qu’il accepta. Tout au contraire, j’eus une guérison que le professeur qui me suivait qualifia d’anormale. J’ai préféré la considérer comme miraculeuse… avec un clin d’œil à ma bonne fée.

J’avais découvert que la profession de journaliste ou de patron de presse était dangereuse en particulier parce qu’elle procure l’illusion du pouvoir. On vous critique, on vous salue, on vous félicite. Vous croyez être quelqu’un, une personnalité. J’en veux pour preuve une historiette que j’ai vécue. J’étais dans un avion en partance pour Abidjan quand arriva un Africain débordant de suffisance, désagréable à souhait à l’égard du personnel de bord. Cela m’avait irrité. J’appris que c’était un ministre ivoirien. Au cours du vol, je le vis debout parlant à un Sénégalais que je connaissais. Je me levai et, arrivé à leur hauteur, le Sénégalais tint à me présenter comme un grand journaliste sénégalais. Le ministre, du haut de sa superbe, me toisa et ne se gêna pas pour dire quelle piètre opinion il avait des journalistes. Je lui répondis : effectivement, je suis journaliste et, de surcroît, je suis un étranger. Or, si je le veux, ajoutai-je, dans un mois et demi vous ne serez plus ministre. Il était effaré. Dans mon prochain numéro, je dirai tant de bien de vous que la conclusion s’imposera. Vous devriez succéder au Vieux. S’il avait été blanc, il serait devenu blême. Il était noir : il devint gris. Vous ne feriez pas ça ?... Je partis aux toilettes. Le reste du vol, comme à l’arrivée, il se garda bien de rencontrer mon regard. J’étais l’Arétin des temps modernes ! Je n’étais pas à la tête d’une structure industrielle ou commerciale importante, je ne disposais pas de capitaux, pourtant j’avais fait trembler un ministre. Il est vrai que les ministres, en Afrique, n’ont qu’une importance toute relative. Très rares sont ceux qui sont choisis pour leur aptitude à diriger le département qui leur est confié. Leur servilité tient lieu de référence. C’est dire que je ne me suis guère soucié de ces dignitaires, exception faite de Jean Collin au Sénégal, de Konan Bédié en Côte d’Ivoire et de Sadou Ayatou au Cameroun quand ils étaient ministres et de quelques uns que j’aimais bien comme Daouda Sow, Abdoulaye Fofana au Sénégal, Dona Fologo en Côte d’Ivoire et Albert Yangari au Gabon. A ces exceptions près, notables toutefois, le fait que je pouvais accéder aux Présidents me dispensait de m’occuper de leurs subordonnés. Qu’on ne voie pas dans cette aventure ou dans ces propos la moindre arrogance. J’ai toujours su que j’étais un quidam qu’une simple pichenette du pouvoir pouvait faire disparaître, en prison ou dans l’anonymat. En fait, plus qu’un journaliste, j’étais un patron de presse, mais pas comme ceux qu’on honore en Europe. Je ne l’étais qu’autant que le pouvoir le tolérait. J’imaginais Senghor en train de se raser, qui disait : je ne veux plus entendre parler de Decupper. Point n’eut été besoin de m’embastiller ou de m’expulser. Il eut suffi de faire savoir aux groupements professionnels que le Président n’approuvait pas le soutien publicitaire que leurs membres m’apportaient. Combien d’annonceurs eussent résisté ? Conscient de ma fragilité, je m’étais forgé une règle : « foncer en étant trop prudent ». Bien des confrères auraient survécu s’ils avaient fait leur cet oxymoron.
Le pouvoir illusoire du journaliste
L’étonnement que suscitaient mes critiques, tant chez les Africains que chez les Européens, n’avait d’égal que leur pusillanimité. Mes articles – des enquêtes à caractère économique – débutaient sur des constats de carences. Ils relevaient les négligences dans l’organisation et le contrôle, le favoritisme et le népotisme, les dépenses artificiellement gonflées, exagérées ou inutiles qui allaient à l’encontre des objectifs gouvernementaux affichés. Je recueillais des données auprès des praticiens de l’économie et des chefs d’entreprises du secteur que je traitais et qui, souvent, en pâtissaient. Il me fallait, pour cela, obtenir leur confiance en jurant que je ne dévoilerai jamais mes sources. Je dois ici souligner que je n’ai jamais subi la moindre pression des autorités pour que je les révèle. Toutes ces critiques étaient suivies de suggestions pour remédier aux dérèglements dénoncés. Lors de mes entretiens, je demandais à mes informateurs comment pallier à ces dysfonctionnements. Je n’avais plus qu’à présenter les recommandations et solutions recueillies. C’est le moment de réduire une légende. Je n’ai jamais été un affidé du Président Senghor, d’Abdou Diouf ou de Collin comme on l’a tant prétendu. Je n’ai jamais appartenu à un cercle étroit ou élargi de pouvoir, au Sénégal comme ailleurs. En Afrique, l’opposition est « viscérale », « ôte-toi de là que je prenne ta place et que je mange, à mon tour ». En Afrique, pas de gouvernement fantôme, pas d’opposition positive, pas de propositions constructives, de peur que le pouvoir en place puisse en tirer profit. Faut-il préciser que l’intérêt de l’État et du peuple ne comptent guère. D’aucuns s’indigneront de mon propos. C’est ignorer la réalité africaine. Un élu, en Afrique, voit ses revenus augmenter dans des proportions nulle part égalées et cela à tous les échelons du pouvoir, depuis le simple député au ministre. Imagine-t-on un député, en Europe, se voir octroyer un 4 x 4 Pajero rutilant, à l’instar d’un député sénégalais ? Qui s’en indigne ? Cela relève de la règle. Que dire des règles outrepassées ?

Moi, j’étais étranger à ces motivations. J’assortissais toujours mes critiques de solutions. Elles étaient bonnes, elles étaient mauvaises, elles se voulaient constructives. Comment me le reprocher ? Difficile de me considérer comme un opposant dont on aurait vite réglé le sort. Mais des lecteurs, en particulier les opposants, dans leur obsession alimentaire, ne voyaient que les critiques, s’en délectaient et, pour se dédouaner de ne pas les avoir formulées, m’attribuaient un pouvoir plus ou moins occulte que je n’ai jamais eu, ni prétendu avoir. Dans le cadre de mon métier, je rendais service aux entreprises qui me finançaient par leur publicité et au pays qui m’hébergeait. Progressivement, je le considérais comme le mien et je m’inquiétais des difficultés et des nuages que je voyais pointer à l’horizon. Cette approche me fit croire, pendant un temps, que j’étais très intelligent. Je rencontrais des chefs d’entreprise européens qui avaient fait de hautes études, dont les capacités intellectuelles étaient reconnues. Ce n’était pas mon cas. Or j’avais l’impression très nette que j’appréhendais le contexte local mieux qu’eux. De là à conclure que j’étais plus intelligent qu’eux… La réalité était plus prosaïque. Je réalisais peu à peu que ces directeurs avaient une vision limitée dans le temps, budgétaire. Ils se préoccupaient, pour l’essentiel, des résultats de l’année en cours, voire de la suivante. En raison de mon choix de vivre définitivement au Sénégal, je devais m’inquiéter du court et du long terme. Quand j’écrivis que les Sénégalais ne pourraient admettre longtemps que les étrangers disposent de la plus grande partie de l’économie moderne, qu’il fallait que ça change et que cela ne pourrait se faire que la main dans la main ou « le pied au derrière », je devins pour beaucoup d’étrangers un révolutionnaire. Mon père lui-même apprit, à Paris et je ne sais comment, que j’étais devenu… communiste. Il en fut affecté. Marat, un « confrère » réellement révolutionnaire, disait : « C’est un dur métier que celui d’avoir raison trop tôt ». Quant à mes facultés mentales, je dus les ramener à une réalité moins brillante.
Mon honnêteté : ma seule sauvegarde
Non seulement mes critiques étaient tolérées, mais il arrivait même que certaines suggestions fussent suivies d’effets. On en conclut qu’ Africa était adoubé par la présidence. J’étais devenu un homme du président, un sbire de Jean Collin. Au point que deux ministres de ma connaissance me demandèrent d’intercéder auprès du Président pour des projets qui leur tenaient à cœur… Ce fut une exception. Ordinairement, des ministres estimant être mis en cause personnellement par telle ou telle de mes enquêtes sectorielles s’épanchaient auprès du chef de l’État. Ils soulignaient qu’à travers leur personne, c’était la sienne qui était visée. A quoi le Président répondait que Decupper citait des faits précis et qu’il leur appartenait de démontrer qu’ils n’étaient pas fondés. Auquel cas, il y aurait lieu de sanctionner. Un jour, à 21 heures, quatre ministres se réunirent à l’Hôtel des députés pour répondre à je ne sais lequel de mes papiers, bien décidés à me tordre le cou. A minuit, ils se séparèrent, sans plus. C’est que les données sur lesquelles je fondais mes critiques, comme mes suggestions, étaient soigneusement vérifiées et systématiquement recoupées. Le plus souvent, les enquêtes étaient sectorielles. J’évitais ainsi les pressions individuelles. J’en subis, pourtant. On me proposa de l’argent pour des publicités qui ne devaient pas paraître. On m’offrit même un poste d’administrateur. Je tenais trop à dormir tranquille. Mon honnêteté était ma seule sauvegarde.

L’influence de la revue était, certes, un motif de satisfaction. Rencontrant le président de la Cour suprême, Keba Mbaye, un ami de ma belle-famille, près de la pharmacie de mon épouse, avenue Ponty, celui-ci me félicita de ma nouvelle nomination. Je connaissais son humour acéré. Comme j’éludais prudemment les félicitations, il précisa qu’il faisait allusion à ma promotion comme conseiller auprès du Président de la république. Je pris l’air modeste qui seyait, mais j’avais compris. Le Président Senghor était un universitaire et citait volontiers ses sources. Au cours d’un entretien avec Keba Mbaye, sans doute m’avait-il cité, peut-être plusieurs fois. Ce n’est pas faire injure à la mémoire du Président Senghor de dire que ses connaissances en matière économique étaient assez restreintes. Or les économistes qui s’adressaient à lui, s’efforçaient de briller et en devenaient plus abscons encore. Je n’étais pas un économiste, je me souciais de m’exprimer simplement. Le Président me comprenait… et me citait. Moi qui n’appartenais à aucune assise, à aucune Eglise, qui ne pouvait compter sur aucune assistance, qui avait même appris qu’au ministère français de la coopération, j’étais considéré comme « douteux », les bruits qui courraient sur moi me flattaient sans doute. Ils m’inquiétaient tout autant. De par mes enquêtes, j’étais bien placé pour savoir que la situation économique sénégalaise se dégradait continument. Un soulèvement populaire, voire un coup d’État militaire pouvait en résulter. Ma réputation m’aurait valu de partager la même charrette.
Extension à l’Afrique noire francophone
J’avais eu l’occasion de faire connaissance des ministres des Finances de Côte d’Ivoire et du Cameroun. Henri Konan Bédié et Bidias A Ngon m’invitaient à réaliser, dans leur pays respectif, les enquêtes que je menais au Sénégal. Répondre à leurs vœux me parut un moyen salutaire de réduire ma dépendance à l’égard du Sénégal. Dès lors, je décidais de couvrir l’ensemble de l’Afrique francophone. A cet effet, j’ouvris des représentations permanentes à Abidjan, Douala et Libreville. Naturellement, je désirais répliquer le modèle sénégalais, à savoir trouver une personne qui recueille l’information et la publicité comme je le faisais au Sénégal. Des courtiers en publicité, cela se trouvait ; des journalistes, c’était moins évident. Les deux en une seule et même personne, c’était la quête du Graal. J’y parvins au Gabon, avec Jean-Pierre Challard, un Eurasien, excellent journaliste, bien implanté dans la sphère publique, dont les gènes asiatiques firent merveille au plan publicitaire. Au Cameroun, grâce à Aoudou Danjouma, homme d’une grande compréhension – c’est si rare – je rencontrai Henri Bandolo et Same Ngosso, deux très bons journalistes qui, malheureusement, contribuaient peu, le premier en raison de ses multiples obligations, le second à cause d’une nonchalance toute sénégalaise. J’en parle dans mon chapitre consacré au Cameroun. A chaque fois qu’ Africa publiait un article de l’un ou de l’autre, les records de vente étaient atteints. Las, cela n’arrivait que quatre fois par an, six fois dans les bonnes années. J’avais découvert aussi un économiste bamileke, Ignace Foyet. Ce garçon, très sérieux, assurait les enquêtes économiques mais ses efforts en matière publicitaires étaient peu couronnés de succès.

En Côte d’Ivoire, je renonçais vite à mêler la rédaction à la publicité. Je trouvai deux bons journalistes, mais ils travaillaient au quotidien Fraternité Matin . Forcément, le mensuel passait après le travail quotidien. Pour y pallier, je m’attachais un autre professionnel, Jean-Pierre Ayé. Il était marié à une Sénégalaise d’une grande famille saint-louisienne que je connaissais bien. Nous devînmes de bons amis, mais Jean-Pierre était un « électron libre ». A l’époque, le meilleur moyen, le plus sûr et le plus rapide, pour ne pas dire le seul, de recevoir les papiers et annonces des correspondants était les hôtesses d’Air Afrique. Jean-Pierre Ayé rédigeait de bons papiers, mais il arrivait qu’il en confiât certains qu’il n’avait pas écrits à des hôtesses qui n’existaient pas et que je recherchais désespérément à travers Dakar, moi, pauvre patron de presse.

Au Sénégal, dans les premiers temps, l’essentiel de la rédaction se résumait à mes enquêtes économiques sectorielles. A celles-ci s’ajoutaient de nombreuses rubriques qui relevaient de la compilation, dont la plus célèbre fut « Dakar Flashes », consacrée à la vie mondaine de la capitale. S’y ajouta régulièrement Abidjan Flashes et, parfois, les flashes de quelques autres capitales. Puis un secrétariat de rédaction fut confié à Félix Dorsinville, fils de Roger, un grand nom de la diaspora noire. Je m’honore d’avoir collaboré pendant des années avec ce grand intellectuel haïtien. Grâce à lui, Africa déborda largement le strict cadre économique. S’y ajoutèrent des professeurs de l’université de Dakar : Paul Desneuf pour l’économie, Maurice Pollet pour le monde africain anglophone. Paul Devisse nous honora de grands papiers sur les découvertes archéologiques qu’il réalisait en Mauritanie. On aura relevé que ces collaborateurs étaient français. Les Sénégalais de même niveau préféraient ne pas s’exprimer. Un seul fit exception : Boubacar Ly, de la faculté des Lettres. En étais-je la cause ou était-ce par pusillanimité ? Quant aux journalistes sénégalais de métier, les enquêtes de terrain que je souhaitais leur confier ne les attiraient guère. Ils préféraient les analyses politiques, c’était moins astreignant et, pour ceux qui maniaient l’encensoir avec dextérité, plus profitable. J’ai quand même trouvé un vrai journaliste, Moriba Magassouba. Il en voulait vraiment… au point d’avoir été viré du quotidien gouvernemental Le Soleil . Il allait de soi qu’il pourrait s’exprimer plus librement à Africa . Passant outre les préventions que tout journaliste sénégalais nourrissait à mon encontre, il intégra la revue. Il lui fallait bien vivre… et s’exprimer ! De mon côté, je le surveillais étroitement. Je n’entendais pas être viré à mon tour… Bon journaliste, il devint rédacteur en chef d’ Africa . Dans les années 1980, Mouhamadou Ndiaye rejoignit la revue. D’un très bon niveau intellectuel, c’était un gros travailleur que ne rebutait aucune enquête difficile et qui n’hésitait pas à réécrire ses papiers plusieurs fois. Je fondais les plus grands espoirs sur lui, en qui je voyais un successeur, mais il préféra émigrer aux États-Unis où il exerce une autre profession, avec succès semble-t-il.

L’extension de la revue m’obligeait à me rendre régulièrement dans les principaux pays d’implantation. J’eus ainsi le loisir de profiter des aléas du trafic aérien africain. Je me souviens d’un vol Dakar Abidjan assuré par la Panam. Nous décollâmes avec une dizaine de femmes commerçantes – on les décèle à leur corpulence – debout dans les allées, ce qui est formellement interdit mais les hôtesses avaient renoncé… pour satisfaire aux exigences de timing du commandant de bord américain. Je devins ainsi un client régulier, monopole oblige, de la compagnie Air Afrique. De Dakar à Abidjan, cela allait. À partir d’Abidjan, il fallait faire avec les fameuses commerçantes. Etre assis à côté d’une de ces envahissantes femmes était l’enfer. Le pire, c’était les enregistrements à Douala et à Libreville. Un véritable combat qu’heureusement des jeunes vigoureux se proposaient de mener à votre place, moyennant quelque argent. La première classe à laquelle me donnaient droit les échanges publicitaires faits par la revue, de même que les sur-classements et les billets de faveur, facilitèrent mes vols mais pas les enregistrements.
Implantation d’ Africa à Paris
Vers la France, Air France traitait ses passagers royalement. Plusieurs vins rouges et blancs, caviar, foie gras… et une ambiance feutrée dont la compagnie nationale s’enorgueillissait et dont je bénéficiais pour les mêmes raisons qu’avec Air Afrique. J’utilisais cette compagnie une fois tous les deux mois pour me rendre à Paris où j’avais ouvert un bureau permanent, rue des Pyramides, dirigé par Renée Pelletier, une excellente journaliste qui alimentait la revue en papiers de base. Mes séjours parisiens avaient deux objectifs : prendre contact avec les grands annonceurs et avec les journalistes, plus précisément les grands reporters africanistes. Je logeais à l’hôtel Rochambeau, 4 rue de la Boétie, dans le 8 ème arrondissement. Il se trouva que l’équipage de l’avion présidentiel sénégalais en fit sa base. Du temps du Président Senghor, l’équipage ne venait pas souvent. Madame Senghor se contentait des vols réguliers. Puis les vols de l’avion présidentiel sur Paris se multiplièrent. Je pus assister à un spectacle pour le moins insolite. A l’abord des départs de l’avion présidentiel pour Dakar, le bar de l’hôtel s’emplissait des objets les plus hétéroclites. J’y vis même une baignoire… Quelques heures avant le départ, il était archiplein, parfois jusqu’au plafond. A l’époque, je ne voyais plus le Président Abdou Diouf. Je ne pouvais l’informer de ce trafic, qui ne méritait pas un papier. Je suis sûr qu’il y aurait mis aussitôt le holà.

Dans le domaine publicitaire, les entreprises concernées par le marché africain avaient l’habitude de faire paraître des annonces en quadrichromie. Mon imprimeur à Dakar avait du mal à répondre aux critères de qualité qu’exigeaient ces clients et l’augmentation continue du tirage posait de plus en plus de problèmes. Je résolus de réimprimer la revue en Europe. La composition, le montage des pages et la fabrication des films offset demeuraient à Dakar. Je confiais l’impression à un imprimeur bruxellois. Quand je l’appelais au téléphone, il me saluait d’un vigoureux « Bonjour Monsieur Dekeüper ». C’est ainsi que mon patronyme est prononcé en Flandres, d’où il est originaire. En réalité, je me plais à dire que mon sang charrie des gènes belges (la tribu), espagnols et almoravides, vikings et germains, peut-être aussi huns, lesquels étaient beaucoup moins antipathiques que les moines de l’époque, mes lointains confrères, le firent accroire sur ordre de l’Église.
Les scandaleuses compagnies aériennes et maritimes africaines
L’impression à Bruxelles impliquait tout naturellement de confier à la compagnie aérienne Sabena le transport de la revue vers l’Afrique noire. Le tonnage l’intéressait et elle était disposée à me consentir des coûts de fret relativement bas. Mais il y avait un hic : le monopole sur l’Afrique que se partageaient Air Afrique et Air France. Ils en usaient effrontément, au détriment des usagers.

Qu’on me permette ici une digression. Dans l’euphorie des lendemains de l’indépendance et pour l’affermir, furent créées des compagnies aériennes et maritimes nationales africaines. En matière aérienne, les droits de trafic étaient également partagés entre la France (ou tout autre État) et chaque pays africain. La compagnie Air Afrique détenait ainsi les 50 % de droits dévolus à chaque État membre. Pour le secteur maritime, selon les normes internationales, la répartition attribuait 40 % à chaque État africain et 40 % au pays de provenance et de destination. Les 20 % restants revenaient aux compagnies maritimes internationales. Plusieurs pays africains créèrent leur compagnie maritime nationale. Rapidement celles-ci, comme les compagnies aériennes, se révélèrent peu productives et même franchement déficitaires. Trois solutions s’offrirent aux autorités : réorganiser entièrement ces entreprises. Encore fallait-il le pouvoir et le vouloir. Leur direction attribuait à une concurrence déloyale des compagnies étrangères ce qui ressortissait de leur incompétence. Supprimer ces compagnies en attendant des jours meilleurs ? C’eut été faire fi de l’orgueil national (ou multinational). Attribuer à ces compagnies des hausses légales des tarifs fret maritime et aérien et de transport passagers ?

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