Un flic à Manhattan
284 pages
Français

Un flic à Manhattan , livre ebook

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Description

Je rencontrai donc un individu de petite taille, très brun, d'origine méditerranéenne sans nul doute, avec lequel je m'entretenais en franglais. Il était question de la “cama”, et de “money”, ce que j'avais parfaitement compris. Il m'annonça qu'il allait revenir d'ici “a couple hour later” (dans une heure ou deux). Vers 17 heures, ce 4 mai, le même individu se présenta dans ma chambre, porteur d'un attaché-case. Il l'ouvrit devant nous et nous pûmes apercevoir les liasses de dollars. Ensemble et avec le cousin, nous en fîmes le compte, deux ou trois fois, pour que ceux d'en haut enregistrent bien notre conversation. Il y avait 146 000 dollars. J'annonçai ce chiffre à haute voix à chaque fois. Ceci fait, je demandai à cet individu de m'attendre quelques instants et laissant la porte de ma chambre entrouverte, j'essayai de m'introduire dans la chambre qui lui faisait face. À ma première tentative, je ne pus faire jouer la clé dans la serrure, à la seconde non plus. La spécificité de C. Chaminadas? Le fait d'avoir oeuvré, sur le sol américain, en tant que chef de l'antenne de l'Office central des stupéfiants. De cette expérience outre-Atlantique, il retire aujourd'hui un témoignage et un document qui éclairent, avec modestie, sans héroïsme, mais avec un grand sens de la coopération voire de la camaraderie, une période quasi légendaire dans l'histoire du trafic de drogue. Une lecture indispensable pour celles et ceux qui aiment pénétrer dans les coulisses et les arcanes des enquêtes...

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 06 juin 2013
Nombre de lectures 45
EAN13 9782342007374
Langue Français
Poids de l'ouvrage 5 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0082€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait












Un flic à Manhattan Claude Chaminadas










Un flic à Manhattan






















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IDDN.FR.010.0118060.000.R.P.2012.030.31500




Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication aux Éditions Publibook en 2013


À monsieur Max Fernet, DCPJ.
Pour l’honneur qu’il m’a fait
et la confiance qu’il m’a accordée.

À tous les flics des Stups,
DEA, Direction régionale de New York
police montée canadienne
OCPRTIS, son directeur F. Le Mouel,
son adjoint Aimé Blanc
(à qui l’on doit la neutralisation du fameux « labo »
Malvezzi et comme chef de l’OCRB, en liaison étroite
avec le commissaire Broussard, responsable
de l’élimination de l’ennemi public n° 1 Mesrine)
SRPJ, le commissaire Hug,
dit « le Barbu » et son groupe.
Ainsi que l’ensemble des Stups de la Mondaine
à la DPJPP.

Toute ressemblance avec des personnages disparus
ou vivants n’est ni une coïncidence
ni le fait du hasard.

Ce récit s’appuie sur des faits bien précis,
jugés et prescrits à ce jour, révélés au public,
à leur commission, par de nombreux articles de presse
dont certains seront ici cités.


Prologue



À vrai dire, rien ne me prédisposait à une carrière dans
la police ou comme écrivain. Pour de nombreuses raisons,
la première étant mon lieu de naissance.

Je suis né dans un quartier du nord-est de Paris,
fréquenté à la Belle Époque, par une certaine jeunesse
huppée qui venait s’y encanailler. En fait, ces «
canailles », représentées dans le film Casque d’Or, étaient des
gambilleurs de musette très recherchés, qu’on souhaitait
rencontrer ; le reste, une fois la danse terminée, ne nous
regardait pas. Toujours est-il que, quelques décennies plus
tard, une vilaine réputation subsista et la seule évocation
de ce quartier, soi-disant malfamé, effrayait les jeunes
filles avec lesquelles on voulait roucouler. Ces dernières
redoutaient de finir leurs jours dans un harem ou dans une
maison fermée, ces rencontres étaient donc dès le départ
vouées à l’échec.

Quelques années plus tard, les obligations militaires
remplies, un peu de vague à l’âme, en 1953 nous
rejoignîmes le Maghreb. Ce fut à ce moment-là que tout
bascula et mes intentions premières de séjour dans ce pays
furent transformées par l’annonce d’un concours
d’inspecteur de la Sûreté nationale. Je le passais avec
succès : les voyous n’avaient plus qu’à bien se tenir. Cette
carrière que je venais d’embrasser ne correspondait pas à
l’idée que je m’en étais faite car à ma première affectation,
à la Sûreté régionale de Meknès, au service des Mœurs –
9 la Mondaine en quelque sorte – au quartier réservé d’El
Mers, je devais quotidiennement contrôler 430 prostituées.

Puis les évènements se précipitèrent, inutile de le
préciser. Rapatriement en 1956, et de suite, volontariat pour
l’Algérie et six années à guerroyer. Nouveau rapatriement
au mois d’août 1962. Ce fut le début d’une grande histoire,
que modestement j’avais tue jusqu’alors, convaincu de
n’avoir accompli que mon devoir. Et puis, en lisant
certaines œuvres policières, romancées au possible, je décidai
de rectifier les tirs, afin de donner une véritable relation de
certains faits, pour les avoir tout simplement vécus.
Ramener ceux-ci dans leur véritable contexte et surtout parler
de leurs véritables acteurs : sans appartenir à la grande
muette, il s’agissait de révéler les dessous d’affaires
retentissantes, leur mise en œuvre et leur déroulement. Ce qui
est surprenant, je l’ai noté par ailleurs, c’est que toutes les
personnes impliquées dans les affaires auxquelles j’ai
participé se sont par la suite lancées dans l’écriture de
romans : les Berdin*, Rimbaud*, « le Boiteux »* (voir
bibliographie). Leurs histoires ont révélé des aventures
susceptibles d’intéresser les sociétés de diffusion ou autres
maisons d’édition. On peut remercier ces témoins : ils
apportent la face cachée des trafics, les sentiments de
certains et la ruse des autres, tout ce qui avait pu parfois
nous échapper.
10


Avant tout propos



À une époque, de simples spectateurs ont eu envie de
devenir acteur et de raconter leur petite histoire, en fait
celle des autres, tout en se réservant, notez-le bien, la
meilleure part. Il fallait rétablir la vérité, afin que le
public, le contribuable en fait, celui qui supporte cette police,
la tolère, ou l’agresse, car il la connaît mal, ou alors sous
son plus mauvais jour, ne se méprenne et découvre enfin
sa face cachée. Qu’il apprenne aussi son fonctionnement,
son utilité, ses rouages et surtout ses problèmes. En un
mot, tout ce qui ne figure pas à la une des journaux ou
dans la rubrique des faits divers. Tout ce qui ne doit pas, à
dessein, être dévoilé pour ne pas entraver le bon
déroulement d’une enquête, ou les vérifications en cours
d’instruction qui en découlent. En définitive, passer de la
fiction à la réalité.

À ce titre, dès lors que cela n’a pas été révélé, ne vous
attendez pas, cher lecteur, à des confidences explosives. Il
serait évidemment malvenu de divulguer certaines
informations mettant en porte-à-faux ceux qui les utilisent
toujours. Les gens du métier le comprendront aisément.

L’épopée que vous allez suivre, étalée sur une dizaine
d’années, soit de 1962 à 1972, dates à retenir, émane de
l’Office central, des Stups de la « Mondaine » parisienne
et de ces sept petits Marseillais, dans un parfait ensemble,
ayant décidé de faire barrage à cette coulée de neige
blanche, avant qu’elle ne devienne une avalanche. Des
hommes qui ont sacrifié au rendement leur vie familiale.
On ne peut pas être un bon flic et un bon père de famille :
11 il faut hélas sacrifier l’un ou l’autre, j’en sais quelque
chose.

Vous découvrirez au fil des chapitres l’histoire d’un
flic, un peu gâté peut-être par une chance insolente, basée
sur des faits réels, vécus et une participation autant active
qu’effective et pas un roman monté grâce aux archives des
petits copains, ou la complicité d’assistants dissimulés,
tout le temps de leur carrière, derrière leur stylo. Rien de
tout cela : seulement le quotidien d’un petit noyau ou
personne n’était meilleur que son voisin, mais que tout le
monde semblait ignorer.

Pour aborder les méthodes du « flic » moderne, s’il en
est un, il y a les moyens que nous offre l’audiovisuel et qui
nous permettent de découvrir les bons, les méchants et les
brutes. Ces versions sont généralement bien perçues,
appréciées, mais s’écartent totalement de la réalité.

Avec la concurrence des chaînes, le but est de faire
exploser l’audimat et là encore, la fiction dépasse la réalité.
Pour être plus précis, on présente en quatre-vingt-dix
minutes l’historique d’une enquête, réussie naturellement,
avec de surprenantes filatures en uniforme, des véhicules
qui trouvent immédiatement une place de stationnement –
tant à Paris qu’à Marseille (du jamais vu pour ceux qui
connaissent ces deux villes) –, des demandes de
renseignements qui sont vérifiées en un temps record et
retransmises aussi rapidement. C’est du beau travail, mais
du cinéma. La réalité est toute autre.

Par ailleurs, il est agréable, pour un certain public,
d’enregistrer des scénarii qui opposent le gendarme à
guignol car le mauvais rôle, souvent comique, est toujours
attribué au premier. Certains se délectent de voir parfois le
flic mis au ban de la société, à la suite de dénonciations
calomnieuses qui le traînent dans la boue. Le drame est
que, lorsque la vérité éclate, seul le comportement du
poli12 cier a marqué les esprits et les délateurs sont ignorés. On
reste cependant sceptique devant les preuves ou
témoignages, rassemblés ou apportés à l’origine, et on se demande
où tout cela a pu être déniché. Bien sûr, on identifie le
mobile. Quoi qu’il en soit, même s’il y a réparation ou
excuses, le mal est fait. Force est de constater que les
rectifications apportées, toujours tardivement, ne sont jamais
à la mesure des préjudices qui ont été causés.

Au fil de notre récit, vous allez découvrir des
expressions et un langage particulier, expliqué en fin d’ouvrage.

Même si le but de notre propos n’était pas de vous
infliger un cours de droit, il m’a semblé nécessaire de porter
un éclairage sur le jargon policier. Ainsi, certaines formes
ou circonstances d’enquêtes, déclenchent des filatures et
des « planques ». Nous vous en fournirons le sens. Du
simple « tuyau » ou du renseignement officiel qui vous
arrivent et de leur exploitation, de la présence
d’informateurs, bénévoles ou trafiquants repentis, selon
leur valeur et leur contenu, ils seront traités, selon leurs
origines, soit à l’échelon régional ou national et
international. Expliquons-nous.

Les infractions importantes, déjà classées dans le Code
pénal, ont été rappelées par la Direction générale de la
police nationale (Instruction PN/Cab/1483 du 24 juin 1977
relative à la Coopération des services de la police
nationale dans les enquêtes criminelles) et concernaient les
affaires qui entraient dans la compétence de la Direction
centrale de la police judiciaire et en particulier de ses
offices, (art D.4 du CPP). L’expression « Police judiciaire »,
non pas dans l’exercice de celle-ci, mais dans les
attributions des services régionaux de police judiciaire (SRPJ)
soit :
- les affaires de banditisme, le trafic des stupéfiants ;
- la fausse monnaie ;
13 - le proxénétisme, le terrorisme, les attentats, etc.

Pour notre part, retenons que dans les années soixante,
en ce qui concerne le trafic des stupéfiants, la prise de
conscience d’un danger accru, nécessitant des mesures
coordonnées et universelles, conduisit de nombreux États,
dont la France, à instituer une coopération plus effective
dans le cadre de l’ONU. C’est ce qui fut établi par une
convention unique sur les stupéfiants, signée à New York
le 30 mars 1961. Les parties contractantes pouvaient
utilement désigner un service chargé de la coordination de
l’action sur le plan international. En France, un tel
organisme existait depuis 1931 mais prit sa forme définitive à
la suite du décret du 3 août 1953, devenant l’Office central
pour la répression du trafic illicite des stupéfiants
(OCPRTIS) auquel j’appartiendrais, comme nous le
découvrirons.

Je me devais d’ajouter, compte tenu des précisions
précédemment énoncées, que de toutes les directions dites
actives, il en est une qui, sans être indépendante, ou
hétérodoxe, mérite la devise que je me suis permis de lui
attribuer :
« La police judiciaire n’est ni de gauche, ni de droite, elle a
trop à faire avec le milieu. »
Maxime judicieuse s’il en est, qui exprime et définit
avec précision le Code d’une marche à suivre et d’un
carnet de route. Les évènements que nous allons vous relater
en sont l’expression directe.

Notre avant-propos et la fiction s’arrêtent là. Abordons
la réalité.
14


I. Tel Ulysse, ou l’histoire d’une odyssée



Voici comment, un beau matin de janvier 1971, un flic
de la brigade des Stups marseillaise s’envola en direction
du Nouveau Monde où l’attendaient les plus grandes joies,
une grande satisfaction, une certaine fierté, où il
s’apprêtait à vivre les plus grands moments de sa carrière.

On ne fait pas un bond de 6000 kilomètres sans raison.
Il s’agissait d’une affectation officielle, faisant suite à une
décision gouvernementale au terme d’un plan mûrement
réfléchi et bien établi. Le petit « flic » de province qui
rejoignait les États-Unis, bien qu’originaire de Lutèce,
n’emportait que ses tenues et aucune potion magique.

Il s’agissait, comme cela nous avait été précisé, de
renforcer une antenne déjà existante, créée à la suite
d’accords verbaux, confirmés ensuite par un protocole,
faisant d’elle, pour reprendre un des bons mots d’un haut
fonctionnaire de la DCPJ, « notre première succursale
à l’étranger ».

Antenne, protocole, PJ, etc. comment tout cela nous
était parvenu ? D’une période particulièrement calme (tout
est relatif) allant de juillet 1962 à septembre 1970, avec le
traintrain journalier – filatures, enquêtes, planques
interminables, interpellations, procédures provoquant la saisie
ou la découverte de plusieurs centaines de kilogrammes de
stupéfiants. De l’ensilage de renseignements, à utiliser
ultérieurement au cas où ; une telle caverne d’Ali Baba,
que quelque temps plus tard ce trésor d’informations serait
15 exploité dans sa quasi-totalité et amènerait le début
d’affaires importantes et retentissantes. Pour résumer, on
notera qu’une petite équipe besogneuse, affaiblie dans ses
effectifs, avait néanmoins préparé le terrain à un éventuel
renfort, auquel on songeait mais qui tardait à venir. À
moins qu’un évènement inattendu ne le provoque… Nous
n’en étions pas encore à ce stade-là. Ce n’est pas la
poussière qu’apercevait Sœur Anne, mais un joli grabuge qui
se tramait.

Pour être clair et précis, tout avait commencé,
prématurément avec l’affaire surnommée par les Américains la
« French Connection ». Ce réseau français risquait de
compromettre les relations entre les États-Unis et la
France. Il y aurait d’autres motifs et raisons de
mécontentement, mais cette affaire-là, bâtie sur des absurdités et des
non-sens, risquait d’entacher l’amitié entre les deux pays.

Nous avions, comme bien d’autres, notre petite idée sur
ce faux problème, mais loin de nous l’idée de nous
engager dans une polémique qui n’est pas et n’était pas de
notre ressort ni de notre compétence.

Qui avait tort, qui avait raison ? Laxisme, tolérance !
De grands mots mais qui ne reflétaient pas la situation,
encore moins l’atmosphère, bien loin de la réalité, car des
résultats spectaculaires plaidaient en faveur de l’ensemble
des policiers et douaniers français, tous services
confondus. Ce fut Marseille qui fut mise en cause, alors restons à
Marseille.

Ce petit effectif de sept incorruptibles, comme la presse
locale les avait surnommés, prenait en charge et exploitait
les informations émanant de l’étranger, retransmises par
Interpol, les instructions de l’Office central des
stupéfiants, les mouvements relevés par les agents américains
16 en poste en Europe et en Extrême-Orient, que nous
communiquait leur agent installé à Marseille. Interrompons
quelques instants notre récit pour relater quelques affaires
importantes dans leur déroulement et par le butin récupéré.
Nous découvrirons ce qu’est une affaire dite « de
pénétration » (voir glossaire).

Je vais vous en faire vivre quelques-unes. Ce sont des
affaires que j’ai initiées, mais exploitées en commun avec
mes collègues.

Trois premières affaires avaient pu être ainsi élucidées.
- Une affaire de proxénétisme, mettant en conflit les
milieux marseillais et toulonnais et la distribution
d’une lettre chargée, explosant au visage du
destinataire, m’avait vu confier, sur ordre, à partir de
renseignements confidentiels, la tâche de
m’introduire parmi la clientèle d’un bar
marseillais, soupçonné d’être le point de départ de ce pli
chargé. Pour un premier déguisement, résultats
positifs et soupçons écartés.
- Bien connu des services marseillais, un certain
« Marchandise » n’était jamais « tombé ». Un
jeune inspecteur de la Mondaine avait réussi à
s’introduire dans le milieu des intoxiqués Parisiens
pour se voir confier les négociations pour l’achat
d’une certaine quantité de drogue, deux
kilogrammes, auprès d’un habitué de la rue Thubaneau, le
fameux Marchandise. Le rendez-vous était pris et
j’assumais le rôle du commanditaire, celui à qui on
devait présenter la drogue afin de la tester, mais
aussi de la régler. Cette opération effectuée, les
collègues en surveillance intervenaient sur mon
signal.
17 - Il m’avait fallu auparavant jouer, dans une autre
affaire, le rôle du chasseur blessé afin de
m’introduire dans l’officine clandestine du
chimiste Césari. Les circonstances de cette
intervention ont été reprises dans le livre D…
comme drogue, mais ont fait l’objet d’un récit
complet lors d’un cycle d’études franco-américain,
qui s’était tenu en avril 1970, au siège d’Interpol à
Paris et qui avait réuni, outre les organisateurs
OCRTIS et BNDD, les spécialistes des principaux
services américains canadiens et européens. Au
terme de ce cycle, un diplôme devait être remis à
ses participants.
A. Affaire des pastèques, septembre 1966
Comme nous pourrons le découvrir dans une affaire
citée ultérieurement, l’agent des narcotiques américain
détaché à Marseille, nous rapportait une rencontre de
trafiquants qui se serait tenue à Rome, parvenue à la
connaissance d’un « informateur » de son homologue dans
cette ville. Un certain Abdul An envisageait de se rendre
en France, dans le but de fixer les bases d’importation de
stupéfiants. Sans surprise, j’étais mis sur le coup. Ce fut
ainsi qu’une fiche d’attention établie au nom de ce
trafiquant éventuel était placée dans tous les fichiers de garnis
(Service des archives d’une circonscription de sécurité
publique dans lequel étaient classées les fiches d’hôtels
relevées au cours de la nuit) de notre région, soit de
Menton à Marseille, afin que la présence de ce personnage
nous soit signalée.

Une fois encore, ce procédé s’avérait efficace, puisque
la sûreté urbaine de Nice m’informait de la présence à
18 l’hôtel New York d’un individu répondant à l’identité
mise en attention.

Le chef de la section criminelle, en l’absence de notre
chef de groupe, me chargeait de vérifier cette présence et
de surveiller le comportement de cet individu, puis de le
tenir informé. Aucun volontaire pour cette mission de
routine ne s’étant manifesté, je me rendis donc seul à Nice, en
compagnie de l’agent américain, à l’origine de
l’information. Précisons qu’il semblait normal au départ
de ne pas mobiliser l’effectif d’un groupe pour une simple
vérification.

Sur place, avec la coopération du gérant de cet hôtel,
d’origine américaine, ce qui facilita nos échanges et
l’avancée de l’enquête, nous occupions une chambre au
même étage que ce nommé An et d’un inconnu qui
l’accompagnait. La fenêtre de chacune des chambres
s’ouvrait sur une terrasse intérieure et les locataires
pouvaient profiter, en commun, de cette espace de repos.

Le gérant de l’hôtel nous avait signalé que ses deux
locataires recevaient de nombreux appels téléphoniques.
Nous lui demandions de nous abandonner son standard
téléphonique, à charge pour lui de transmettre ensuite à ses
locataires les appels qui leur étaient destinés.

En fin d’après-midi, nous étions alertés par la sonnerie
du téléphone. Comme convenu, c’est nous qui prenions la
communication :
« — Allô Nice ? je voudrais établir la
communication avec monsieur An.
— D’accord, mais vous m’appelez d’où ?
— Ici le standard à Saint-Julien.
— Excusez-moi mais quel Saint-Julien ?
— Mais Saint-Julien Genevois, monsieur.
19 — D’accord, je vous passe la personne… »
Manipulation de l’appareil et le patron de l’hôtel
appelle son locataire.

Les évènements s’accéléraient dans la mesure où nous
pouvions apercevoir nos deux « sujets » rédiger un
télégramme dont le libellé ne devait pas les satisfaire
puisqu’ils en détruisirent le formulaire, l’abandonnant
dans le cendrier d’une table, meublant la terrasse, puis de
quitter l’hôtel. Je récupérai ces débris, et avec mon
collègue américain, nous prenions en filature les deux hommes
qui nous menaient vers la poste située à proximité. Nous
pouvions remarquer qu’ils rédigeaient un nouveau
télégramme adressé, comme nous le vérifierions, à un
correspondant en Turquie. Par mesure de sécurité, nous ne
prenions aucune attache avec le préposé, afin d’identifier
le destinataire du télégramme : opération que nous
effectuerions par la suite, au moment du règlement de cette
affaire, suivi de la saisie du télégramme.

Nos deux « sujets » reprenaient le chemin de leur
hôtel : ce que nous faisions également, toujours derrière eux.

Nous ne restions pas inactifs, Bob et moi, car nous
avions pu reconstituer le télégramme déchiré. Le drame
est qu’il était libellé, sans nul doute, en langue turque.

Après nous être informés discrètement, nous pouvions
détecter une épicerie du Vieux-Nice, tenue par des
Arméniens. Malgré des problèmes de communication, notre
interlocuteur nous faisait comprendre qu’un problème se
posait au rédacteur du message au niveau de l’état des
pastèques… dont il s’inquiétait de la fraîcheur… Le mot
« pastèque » revenait souvent. Sans plus.

20 Je prenais aussitôt contact avec un collègue du
détachement de police judiciaire à Annecy, Marco, auquel je
demandai d’établir un éventuel rapport entre
Saint-Julienen-Genevois et… des pastèques. La réponse ne se fit guère
attendre car Marco, à l’efficacité bien connue, m’informait
un couple d’heures plus tard, qu’un camion venant de
Turquie était bloqué à la frontière de
Saint-Julien-enGenevois, dans la zone franche de Perly-Saint-Julien, avec
sa cargaison de pastèques. Son chauffeur avait des
problèmes douaniers, concernant le destinataire de sa
marchandise, « Les Vergers de Cabannes », une
coopérative de la Drôme qui ne semblait pas au courant de cette
livraison, selon les vérifications effectuées.

Le compte rendu au Service de ces premiers résultats
m’intimait de rejoindre la frontière dans les meilleurs
délais, en prenant au passage à Marseille mon collègue
Nono, tandis que l’Office central à Paris serait tenu
informé. Il était 4 ou 5 heures du matin lorsque nous arrivions
sur les lieux, après avoir traversé divers ennuis : panne de
bougies, chien qui traverse la route, etc. Mis au courant
des faits, nos collègues douaniers auxquels nous avions
donné un aperçu de « notre » affaire, nous désignaient le
véhicule mis en cause et nous informaient que son
chauffeur occupait une chambre dans un hôtel voisin mais, au
seul mot « stupéfiants », que nous avions évoqué, ils nous
faisaient part de leur intention de fouiller le véhicule. Mon
collègue Nono se mettait en rapport avec l’Office central à
Paris qui se chargeait de se rapprocher de la Direction
générale des douanes afin de freiner un peu l’ardeur de leurs
fonctionnaires. D’autant que nous savions pertinemment,
et nos collègues douaniers n’étaient pas non plus censés
ignorer les textes, que l’infraction pénale primait sur
l’infraction douanière. Aussi, quelques instants plus tard,
le responsable des douanes, penaud, reprenait son calme et
donnait toutes les instructions à ses fonctionnaires et nous
21 assurait de son aide entière. Ce qui nous laissait les
coudées franches.

Après huit jours et huit nuits de surveillance ; à savoir
prendre le sujet en mains, si l’on peut dire, à son lever, soit
aux environs de 7 heures, puis le mettre au lit vers
23 heures. Cela ne nous laissait guère de temps de
récupération…

Finalement, cinq jours plus tard, après nous être
concertés, nous convenions d’une intervention en fin de soirée.
Nous devions sans aucune aide « casser la baraque »,
c’est-à-dire interpeller le chauffeur et fouiller son camion.
Nono, le collègue américain et moi-même, sans aucune
aide, avons sorti 3500 kilos de pastèques, légèrement
fatiguées par le voyage et l’attente à la frontière. C’était peine
perdue : aucune trace suspecte.

C’est en pénétrant dans le camion que nous procédions
à une dernière inspection. L’intérieur proprement dit du
camion présentait sur ses deux côtés latéraux et sa paroi,
derrière la cabine de conduite, trois ridelles en bois
horizontales, vissées sur un bâti vertical. Incidemment, en
« chatouillant » les vis de la paroi du milieu, derrière la
cabine, je constatai qu’elles tournaient sans difficulté.
Armé d’un tournevis, je retirai toutes les vis des trois ridelles
et j’étais amené à constater que, sur la paroi ainsi mise à
nu, on pouvait apercevoir, dans son milieu, une plaque de
60 x 60 centimètres, sorte de couvercle d’une cavité. Je
retirai sans difficulté cette plaque et, en jetant un coup
d’œil dans l’espace ainsi révélé, je criai : « Elle est là ! ».
En effet, dans cette cache se trouvait, 510 kilos d’opium,
dissimulés dans des bidons d’huile, portant des
inscriptions en langue turque et dans des sachets en toile,
147 kilos de morphine base.
22
L’agent spécial américain et l’auteur

Affaire des pastèques : la marchandise saisie
23
24
25

26
À ce moment précis, tous les spectateurs se
précipitèrent dans le camion. Une sorte de gradé précisa à ses
collaborateurs qu’en mesurant la longueur extérieure de la
caisse du camion et en la comparant à celle de l’intérieur,
il avait noté une différence de 50 centimètres qui ne
pouvait être qu’une cache aménagée. La perspicacité avait
changé de camp.

Je tiens à préciser que pendant ce temps, personne ne
s’intéressa au chauffeur, que nous avions gardé à vue, près
de nous, pour assister à la fouille de son véhicule et qui
venait de découvrir la cargaison frauduleuse qu’il avait
transportée.

Devant le peu d’aide apportée précédemment par ce
gradé et ses collaborateurs, je demandai sur un ton ferme,
voire menaçant, à ces envahisseurs qui gênaient notre
enquête de descendre du camion et d’attendre que je leur
fasse signe. Ce qui devait me permettre d’émettre cette
remarque, proche du culinaire : « Lorsque les effluves
d’une bonne cuisine se répandent, tout le monde veut
manger… »

Tout devait se passer de la meilleure façon. La
procédure était confiée, après la saisie, au fonctionnaire
1parisien à compétence nationale prenant comme
préliminaires nos premières investigations, ne serait-ce que pour
conserver la pérennité de l’affaire. Il fallait toujours se
méfier, même des amis… L’audition du chauffeur ne
devait apporter, on s’en doutait, aucun élément exploitable
puisqu’il garda le silence. Toutefois, en rendant compte au
Service, une équipe était envoyée à Nice, où elle «
cueillait » ce monsieur An et son complice. Malgré leur
mutisme lors de leurs auditions, malgré les éléments
maté27 riels que nous avions pu recueillir, ils étaient présentés au
parquet de Nice et placés sous mandats de dépôt.

Cette enquête policière aux résultats inattendus devait
entraîner la perplexité des chefs de service de Marseille,
auxquels mon collègue Nono rendait compte. Croyant à
une hallucination, à l’annonce des stupéfiants découverts,
il demanda à un secrétaire de bien enregistrer et de noter
les déclarations de mon collègue, tant la quantité
découverte était incroyable.

Mis à part la réussite parfaite de cette affaire, initiée,
soulignons-le, par l’équipe marseillaise, j’aime à rappeler
les contacts que nous avons pu avoir avec nos collègues
suisses des Stups : Fafaye notamment et les autres, que
dirigeait l’ami Baudraz, auxquels j’ajoute l’ami Marco du
détachement de la PJ à Annecy. Pour ce qui est de l’ami
Fafaye, c’était le boute-en-train de l’équipe genevoise. Il
avait un parlé spécial, que ses collègues assimilaient à de
l’argot. C’était pour eux le « Titi suisse » auquel on
voulait me comparer, connaissant mes origines parisiennes.
On m’avait rapporté certains mots qu’il employait, mais
excusez l’expression, je n’y pigeais que dalle. Une
rencontre s’imposait avec ce collègue, jamais vu auparavant.
L’occasion nous fut enfin donnée par notre présence à la
frontière.

Pendant nos rares moments de détente, nous étions
amenés, Nono et moi, à rencontrer nos amis suisses, chez
eux, à Genève, sans que soient abordées les raisons de
notre présence, qu’ils découvriraient dans la presse
ultérieurement. Ils ne nous tenaient pas rigueur, au contraire
car des rencontres annuelles regroupaient, tantôt chez les
uns tantôt chez les autres, les enquêteurs de l’Office de
Paris, des Stups de Marseille et des représentants des
services suisses des Stupéfiants. Des moments inoubliables.
28 Mais jamais de Fafaye. Or, un soir, on se rencontra dans
un bar, bien sûr et après les présentations, notre ami
m’interpella en ces mots : « Fais semblant de me
comprendre ».

Après le chocolat, notre ami helvète venait de créer la
langue verte suisse. Je n’ai rien divulgué.
B. Affaire Barbarghaziri, septembre 1968
Toujours dans le cadre de nos relations avec nos
collègues américains en poste en Europe, nous apprenions en
septembre 1967, qu’un informateur de l’agent du Bureau
des narcotiques américain, détaché à Beyrouth, avait pu
s’introduire dans un réseau de trafiquants, qui cherchaient
à écouler leur « marchandise ». Cet informateur s’était
engagé à leur présenter l’un de ses acheteurs, en résidence
à Marseille, avec lequel il avait longtemps travaillé et qui
serait sûrement intéressé par une livraison, si les
conditions étaient raisonnables. Dans l’hypothèse d’une
rencontre, il fournissait un signalement détaillé de cette
« connaissance » : grand, blond, les yeux bleus, afin de le
reconnaître lors des rencontres à venir. Car mon collègue
Nono, qui répondait à cette description, avait été désigné
pour tenir le rôle du trafiquant français.

C’est ainsi qu’en me rendant en vacances en Savoie,
dans la famille de mon épouse, j’étais invité, à peine
arrivé, à me présenter à la brigade de gendarmerie locale qui
me demandait de contacter d’urgence mon Service.

Quelle ne fut pas ma surprise d’apprendre la défection,
pour des raisons légitimes, de mon collègue, et ma
désignation pour le remplacer. Le trafiquant et l’informateur
avaient fixé un rendez-vous « d’affaires » avec le
Marseil29 lais le dimanche, soit le lendemain de cet appel, en vue de
prochaines transactions…

Il est des situations où il ne faut pas tergiverser. J’étais
de retour à Marseille le samedi après-midi, avec mon
épouse qui ne voulait pas rester seule.

Dans la soirée, léger briefing avec les collègues, le
patron du groupe et les deux Américains détachés à
Marseille. Une équipe était formée pour surveiller cette
rencontre du lendemain et la consigner dans la procédure,
Quant à moi, compte tenu du signalement fourni au
trafiquant, la taille, à quatre centimètres près admissibles, les
yeux bleus aussi, il me fallait décolorer au plus vite mes
cheveux bruns. Et si Nono avait eu un bras en moins ?

Trouver un coiffeur qui accepte votre déguisement
n’est pas chose facile et en plus un dimanche ! Et par
chance, nous trouvions, le collègue américain et moi, un
petit artisan dans le quartier de l’Opéra. Quelques minutes
plus tard, son œuvre terminée, notre figaro aurait rendu
jaloux tous les Irlandais de Marseille, à tel point que
regagnant mon domicile, il me fallut parlementer de longues
minutes avec mon épouse laquelle, à travers le judas et
malgré mes supplications, ne reconnaissait plus son
époux…

Finalement, tout se déroulait sans accroc, sans
suspicion, dans un climat de franchise réciproque (!) et l’affaire
se terminait, sans aucune avance d’argent, à une livraison
à Marseille, d’une tonne d’opium. Nous nous séparions sur
cette entente parfaite et cordiale.

Comme je l’ai déjà rapporté, la procédure concernant
cette entrevue et les propos qui m’ont été tenus, ont été
consignés dans une procédure que je transmettais aussitôt
30 au parquet de Marseille. Nous verrions au terme de cette
affaire, à la suite de conclusions déposées en première
instance par les défenseurs des inculpés, la position à
adopter en matière d’infiltration du milieu de trafiquants,
comme en fait état l’arrêt Chaminadas de la Cour d’appel
d’Aix-en-Provence faisant jurisprudence : « Il ne pourrait
être question de considérer comme une provocation le fait
de s’infiltrer dans un réseau à partir du moment où la
marchandise est proposée et non pas sollicitée.

Le but étant, impérativement, dans le premier cas, de la
diriger vers des voies moins nocives où il sera possible de
la neutraliser. »

Nous étions quelque temps sans nouvelles de notre
collègue trafiquant, que nous savions très affairé, selon les
dires de notre informateur à Beyrouth. Et puis, nous
apprenions qu’il souhaitait nous rencontrer, mais cette fois
chez lui. À ce titre, il nous adressait un billet d’avion et
une somme de 300 dollars. Cette proposition était aussitôt
consignée dans notre procédure, transmise au parquet,
avec les références du chèque retourné à son expéditeur. Il
nous était chaudement recommandé de ne pas satisfaire la
demande de notre correspondant et, sous un prétexte
plausible, d’avancer que mes mouvements étaient surveillés et
que j’avais peine à me déplacer. C’était vrai, dans la
mesure où, avec la police française, on ne pouvait rien
entreprendre sans qu’elle ne le sache… mais il était
dangereux de se confier aux policiers levantins.

Et puis, dans le courant du mois de septembre, notre
correspondant, que nous avions pu identifier comme étant
le nommé Barbarghaziri, de nationalité libanaise, nous
adressa un nouveau message dans lequel il indiquait nous
attendre à Nice et il nous fixait un rendez-vous à la
terrasse d’un bar de la Promenade des Anglais.
31 Avec notre collègue américain et l’inspecteur « Demi »,
nous filions à Nice, où nous prenions une chambre à trois,
munis de nos machines à écrire. Puis nous nous rendions
au rendez-vous fixé. Je signale que, pendant un an, j’avais
entretenu ma chevelure viking.

Notre client était installé à la terrasse donnant sur la
mer. De nombreuses photos étaient prises pendant notre
entretien et viendraient conforter notre procédure. Là,
Barbarghaziri me dit que la marchandise devait arriver à
Marseille dans les heures qui suivaient, embarquée à bord
du navire Stelvio, dissimulée dans des balles de coton. Il
me remet à ce moment-là les connaissements me
permettant de récupérer cette cargaison.

La suite est facile à deviner, lorsque nous nous
séparerons, j’informerais mon fournisseur qu’un de mes
« associés » va se rendre à Marseille pour accomplir toutes
les formalités et récupérer la marchandise, puis sur son
avis, je procéderais au règlement de celle-ci.

Je profitais de ces quelques heures de répit pour
consigner dans notre procédure, avec l’ami Demi, tous les
propos ou observations que nous avions pu enregistrer, le
tout étoffé de clichés photographiques. Les ronflements de
notre collègue américain, qui partageait notre chambre,
n’entravèrent à aucun moment notre tâche. Nous avions
pris soin d’étouffer le bruit de nos deux machines à écrire.

Tout devait se dérouler comme nous l’avions prévu et
décidé. J’étais informé de la découverte de la marchandise,
ce qui donnait le signal à une équipe des Stups en attente à
Nice, pour interpeller Barbarghaziri, son complice turc,
qui l’avait accompagné et moi-même, ne serait-ce que
pour jouer mon rôle jusqu’au bout.
32
33
Affaire Barbarghaziri : La marchandise saisie

34
35


Barbarghaziri et son complice turc furent condamnés au
maximum de la peine prévue à cet effet – transport de
stupéfiants – et condamnés en première instance à cinq ans
d’emprisonnement, confirmés en appel. En vue de la
poursuite des investigations, les autorités turques furent
informées de cette affaire. Dans le rapport consignant les
investigations effectuées dans leur pays, les autorités
judiciaires nous signalaient la disparition de leur concitoyen,
36 le lendemain de l’interpellation de Barbarghaziri et de la
saisie des 570 kilos d’opium.
C. Affaire Steppenberg, janvier 1969
Il s’agissait d’un trafiquant américain, en instance de
comparaître dans une affaire de stupéfiants, objet,
entretemps, d’une assignation à résidence. Le département de la
justice américain, par l’intermédiaire du Bureau des
narcotiques et de leurs agents disséminés en Europe, nous
signalait ces agissements motivant la mesure prise à son
encontre. Au niveau du groupe des stupéfiants de
Marseille, une mise en attention, comme cela se pratiquait à
l’époque, était faite au niveau des hôtels de notre région.
C’est ainsi que nous étions informés de la présence du
nommé Steppenberg, dans un grand hôtel de la Canebière,
où, à son arrivée, il avait rempli l’habituelle fiche
d’hébergement. Ce fut à la lecture de celle-ci et de la fiche
d’attention mise en place par nos soins, que nous
informions de ces faits l’agent spécial américain détaché à
Marseille, en lui remettant une copie de cette fiche, écrite
de la main de l’intéressé. Dans le cadre des accords
juridiques entre la France et les États-Unis, une citation à
témoin m’était adressée, pour avoir détecté la présence à
Marseille de cet individu, avec celle du concierge de
l’hôtel, qui avait enregistré l’entrée et le passage du
nommé Steppenberg.

Dans le cadre de la législation américaine, un
témoignage n’est pas recueilli par écrit, ce qui aurait évité nos
deux déplacements, mais produit verbalement.

Ceci étant, nous ne pouvions qu’être surpris en
apprenant que l’audience du tribunal chargée de juger cette
affaire était fixée au lundi 10 janvier, alors que notre
pré37 sence sollicitée par l’attorney (ministère Public américain)
était prévue pour le mercredi 5. Simple procédure
américaine, verbale là-bas, visant à ce que les rôles soient bien
préparés. Autrement dit, il s’agissait de bien enregistrer les
questions qui allaient nous être posées le jour de
l’audience, tant par le procureur que par l’avocat de la
défense, voire le juge. Les questions sont posées de telle
façon que les réponses ne peuvent être que positive ou
négative, oui ou non. À moins d’avoir été invité à apporter
des précisions.

Notre leçon bien apprise, devant les preuves et les
éléments apportés, justifiant l’infraction à une assignation à
résidence, le nommé Steppenberg devait être condamné
par la suite, dans trois affaires de trafic de stupéfiants dans
lesquelles il était impliqué, soit trois fois vingt-cinq ans
d’emprisonnement. Le fin mot de cette affaire est que
l’intéressé, âgé de soixante-dix et quelques années, n’étant
pas en mesure d’effectuer la totalité de sa peine, avait
préféré se pendre dans la cellule de sa prison. L’action
publique fut du même coup interrompue.
D. Affaire Ribeyrolle, mai 1970
Affaire passionnante dans son développement. On y
croit, ou on n’y croit pas. Mais venons-en à ses origines.
Un peu de hargne et rien n’est perdu d’avance.

Un appel me parvint du gardien de la porte d’entrée de
l’évêché, siège de l’Hôtel de police de Marseille, selon
lequel un individu souhaitait me rencontrer. J’acceptai de
le faire dans un lieu discret. L’individu se présenta et me
dit se nommer L…, qu’il était le gendre d’un
brigadierchef de police, affecté comme moi à Meknès au Maroc.

38 Il me mit au courant d’un éventuel trafic d’héroïne,
pour lequel il aurait été contacté, par le biais de ses
fréquentations, afin d’en faciliter l’acheminement vers les
États-Unis. Il suffisait, pour ce faire, de trouver une
personne inconnue des services de police, pour prendre en
charge la marchandise dissimulée dans une valise
spécialement aménagée et la remettre aux réceptionnaires
américains, installés dans un hôtel new-yorkais. Il avait
déjà, à ses dires, recruté cette personne qui s’engageait à
assumer ce rôle.

Selon « notre informateur », de nombreux voyages
auraient été effectués. Six ou sept convoyeurs auraient été
recrutés de la même manière, sur les mêmes critères.

Toute peine méritant salaire, notre interlocuteur nous
réclamait une prime au rendement que nous étions dans
l’impossibilité de lui donner. Toutefois, connaissant les
avantages sonnants et trébuchants dont nos collègues
américains pouvaient disposer, nous lui proposions de
rencontrer l’agent américain, qui ne manquerait pas de
matérialiser son aide. Il va sans dire que dans les
avantages accordés à l’informateur, la jeune personne recrutée
bénéficierait d’une protection juridique. Par ailleurs, le fait
de céder cet informateur nous faisait perdre l’initiative de
l’affaire, que notre collègue s’empresserait d’endosser.

Commençaient, sur les indications du nommé L…, une
série de surveillances à Nice mettant en cause ses
entretiens et ses rencontres avec plusieurs individus que nous
devions identifier par la suite. Finalement, le jour J arriva.
depuis la fenêtre d’une chambre d’un appartement dans
lequel nous avions installé un poste d’observation, grâce à
l’obligeance de sa propriétaire, très coopérative, nous
pouvions constater, face à nous, l’arrivée d’un véhicule,
qui se gara à l’angle de deux rues et la remise par ses
oc39 cupants de deux valises au nommé L. Selon le plan prévu,
ce dernier devait les remettre à la personne qu’il avait
recrutée et celle-ci devait rejoindre ensuite New York, suivie
par l’agent américain. Il est bon de préciser que selon la
procédure américaine, il ne faut à aucun moment
interrompre, jusqu’au procès, la surveillance de la drogue.
Nous aurons l’occasion d’en débattre dans une affaire que
nous vous relaterons ultérieurement.

Quoi qu’il en soit, à l’autre bout de la ligne aérienne,
une équipe d’agents fédéraux attendait la demoiselle. Cette
affaire ayant fait grand bruit dans la presse, rien
n’empêche de révéler qu’elle se nommait Ribeyrolle (cf.
presse en annexe).

Passées les formalités douanières sans problème,
comme quoi les valises étaient bien agencées, surtout bien
aménagées, la demoiselle se rendit dans un grand hôtel
new-yorkais où elle déposa ses deux valises dans une
chambre, dont le numéro lui avait été communiqué à Nice
par l’intermédiaire de notre informateur et prit le chemin
du retour.

Ignorant tout de ce dépôt, le couple qui occupait cette
chambre, fut très étonné en voyant surgir une armée
d’agents et inspecteurs de toutes sortes qui se précipitèrent
immédiatement vers les deux valises, puis procédèrent à
leur interpellation. Un autre Français, un certain
Jacques A., enregistré dans le même hôtel, fut également
interpellé.

Informé du développement de cette enquête, pour avoir
été à son origine, j’étais tout naturellement désigné pour
me rendre à New York, dans le cadre d’une CRI délivrée
aux autorités judiciaires américaines, afin de les assister
lors des auditions de nos trois ressortissants.
40
Assisté d’un fonctionnaire de l’Office central, nous
étions mis en présence de ces trois personnes : Luciano C.,
Danièle C. et Jacques A. Leurs auditions nous apportèrent
une vision parfaite de cette affaire.

Luciano C. était spécialisé dans l’aménagement
intérieur de valises. Rien ne laissait supposer, à l’œil nu, les
transformations qu’elles avaient pu subir. Un véritable
travail d’artiste. En définitive, le couple coopérait à
100 %, ce qui se traduisait aux États-Unis par un régime
spécial et une peine allégée.

Inversement, sur le plan juridique français, il fallait,
sans aucune promesse, que me soient fournis les sources et
les organisateurs de ce trafic.

Lucien C., outre les aménagements de valises, avait
effectué auparavant quelques « passages ». Il ne voulait pas
s’engager dans ce trafic et avait décidé, avec sa compagne
Danièle C. de cesser toute activité, et c’était sans intention
délictueuse qu’ils avaient entrepris ce voyage à New York.
Ils avaient dû en faire part à leurs commanditaires, sinon
comment aurait-on pu connaître le numéro de leur
chambre ? D’où leur étonnement en voyant surgir dans celle-ci
cette volée d’agents.

Ils ne semblaient pas ignorer les origines de leur
problème, car animés par un certain ressentiment, ils nous
fournissaient la liste des passeurs, dont Jacques A. qu’ils
connaissaient pour avoir « traité » leurs valises, ainsi que
les noms des commanditaires : ceux-là mêmes que nous
avions observés, à Nice, au cours de nos surveillances. À
la fin de cette mission, j’étais en proie au doute, le lecteur
comprendra par la suite.

41 Les commanditaires avaient dix valises à livrer ;
n’aurait-il pas été opportun, pour qu’elles touchent leur
destinataire, de dénoncer un de ces passeurs ? Les services
répressifs ainsi occupés, détourneraient leurs regards des
neuf autres individus. C’est ce qu’on appelait le procédé
des « coolies ».

À mon retour en France, toujours en exécution d’une
nouvelle commission rogatoire d’un juge d’instruction
niçois, compte tenu des renseignements recueillis à New
York, il était procédé en différents points de l’hexagone à
diverses opérations qui se traduisirent par les
interpellations d’une quinzaine d’individus, commanditaires ou
passeurs. Présentés au parquet de Nice, ils étaient tous
écroués après avoir, pour certains, fait l’objet d’un mandat
d’amener.

Comme je l’ai laissé entendre, cette affaire devait
provoquer plusieurs incidents, dont l’un d’eux allait me
conduire au ministère de l’Intérieur, suite aux déclarations
ambiguës d’un prévenu qui ignorait, ou semblait ignorer,
ce que contenait sa valise et croyant à un transport de
documents administratifs. J’avais fourni au chef de l’Office
central de l’époque toutes les précisions nécessaires qu’il
transmettait aussitôt au ministre. Le tir, bien que rectifié,
m’amenait cependant en 1981, à la demande des nouveaux
gouvernants, devant une commission de l’Assemblée
nationale à laquelle, preuves et documents à l’appui, je
réitérai mes précisions et effaçai ainsi toutes les
suppositions que les malfaiteurs entendaient provoquer. Dans
cette affaire, plusieurs gros bonnets, en fait les
commanditaires, avaient trouvé l’astuce de traverser les différentes
frontières en exhibant comme passe file une carte de
membre d’une association, présentant dans un angle les
couleurs tricolores françaises ; cela laissait supposer, pour
une administration étrangère, que son détenteur effectuait
42 une fonction officielle, suffisante pour endormir la
vigilance des autorités frontalières.

Ceci n’est qu’un petit aperçu des affaires traitées au
niveau de ce groupuscule marseillais. Nous pourrons
consulter en annexe une liste d’autres enquêtes auxquelles
j’ai participé, parfois sous forme d’infiltration, mais
toujours en commun avec mes collègues des Stups, entendons
du temps de ma présence au SRPJ de Marseille.

Nous retiendrons encore les enquêtes préliminaires
confiées par les parquets relevant de la Cour d’appel
d’Aixen-Provence, les enquêtes relatives au trafic de stupéfiants,
transport et usage, exploitation de renseignements,
filatures surveillances. Compétent en la matière, le groupe
marseillais traitait toutes les affaires de trafic détectées au
niveau régional et relevées par les services de sécurité
publique et de gendarmerie, comme le décret de 1953, créant
l’Office central des stupéfiants, les contraignait à s’en
dessaisir, au profit des SRPJ. Les services des finances, nous
l’avons dit, voyaient les infractions douanières, relatives
au trafic de stupéfiants, passer après celles de droit
commun.

Tout est dit, mais les journées ne comptaient que
24 heures. Pour rester en contact avec le service régional,
la présence aux permanences hebdomadaires, ou de
semaine de nuit, mettaient parfois un terme à toutes les
opérations engagées par un fonctionnaire des Stups, peu
importe l’importance et les effectifs réclamés pour
l’entreprendre. Pour tout dire, on se moquait un peu de
savoir si on était sur un bon coup ou non.

Mais reprenons notre récit et notre objectif de retracer
certaines investigations et revenons sur les origines de
43 cette bombe, surtout pour en détecter les manipulateurs et
leur mobile. C’est ce que nous allons découvrir.

Les valises aménagées par Luciano C.

44

45
Affaire Ribeyrolle : Aperçu d’une valise « aménagée »

46
Affaire Ribeyrolle : Aperçu d’une valise « aménagée »
47


II. Quand la politique s’en mêle



Un calme relatif régnait en province au début des
années soixante-dix. La machine bien rodée tournait rond et
les réussites s’ensuivaient, comme décrit plus haut.

Aujourd’hui, ces succès sont mal interprétés et surtout
diminués par des voix pourtant amies, qui préfèrent mettre
en avant leur profil télégénique ou leur éloquence au
service d’une publicité personnelle.

Courant 1970, malgré ces succès, « on » se plaignait en
haut lieu et les échos parvenaient jusqu’à nous, mais en
fonction de nos réussites, nous ne nous sentions pas
concernés.

Pour une meilleure compréhension, reprenons la genèse
de ces événements, soit à partir des premiers symptômes.

En 1969, comme le rappelle à l’époque le ministre de
l’Intérieur, monsieur Marcellin dans son livre auquel nous
2ferons souvent référence, le président Pompidou lui
communiqua une lettre que lui avait adressée le président
Nixon. Son homologue américain lui demandait de façon
« très pressante » d’entreprendre une lutte vigoureuse
contre le réseau français qui, à partir de Marseille,
approvisionnait les États-Unis en héroïne.

Avant de poursuivre, engageons-nous dans un petit
cours de géopolitique.

49 Sans nul doute, Marseille est par sa position
géographique exceptionnelle, aux portes de l’Orient, mais aussi le
port français le plus important de la Méditerranée, tout
indiqué pour servir de plaque tournante à un trafic qui
porte sur une marchandise de provenance orientale et à
destination d’une clientèle occidentale. Ainsi la région
marseillaise, de par son trafic maritime, est le terme de
nombreux itinéraires classiques partant du Moyen-Orient
aboutissant directement à Marseille. À cause de la
présence d’une main-d’œuvre étrangère et notamment de
travailleurs originaires de ce Moyen-Orient, cette ville est
devenue un lieu d’approvisionnement régulier en
morphine-base, à partir de laquelle s’élabore l’héroïne pour les
trafiquants français et un lieu de tractations avec leurs
homologues turcs, libanais ou iraniens. La colonie
arménienne sera parfois utilisée comme interprète de la
langue turque, ou mieux, en tant que fournisseur de drogue
de base. Il faut retenir encore que de nombreux
navigateurs, bien qu’ayant cessé toute activité, avaient
néanmoins gardé de nombreux contacts et conservé bien
des astuces pour acheminer les marchandises interdites.

C’est encore Marseille qui sera généralement la tête de
ligne pour l’acheminement de la drogue transformée en
héroïne vers les États-Unis, gros consommateur. On y
effectue les cargaisons à destination du continent américain
de véhicules aménagés, où peuvent être dissimulés
quelque 90 kilos d’héroïne. Il y a aussi les porteurs à corps,
procédé dit du « courrier chinois », supplantés par des
convoyeurs de valises à double fond, ou par tout autre
procédé plus ou moins ingénieux.

Bâtons de ski, boîtes de conserves, ou animateurs,
hôtesse ; des gens ou des objets dont les perpétuels
déplacements sont utilisés et mis à profit.

50 Les affaires recueillies dans cet ouvrage nous
permettront d’identifier une grande partie de ces procédés, de ces
astuces. Pour faciliter leur passage aux frontières,
maritimes ou aériennes, on a même vu des « passeurs » utiliser
des cartes à bandes tricolores, laissant supposer leur
appartenance à une certaine tendance politique, pour laquelle ils
n’avaient aucune sensibilité, comme précédemment
énoncé.

Quoi qu’il en soit, nous devions convenir que la
demande américaine, largement supérieure à l’offre, ne
manquait pas d’alarmer les autorités américaines,
craignant une tragédie pour sa jeunesse. Il fallait donc vite
trouver un remède, un prétexte, pour endiguer cette
dangereuse et mortelle exportation.

Revenons à cette lettre postée de Washington. J’ai
souvent eu au cours de mes trente années de carrière,
notamment lors de ma présence aux côtés de la diplomatie
française aux États-Unis, l’occasion de traduire et
d’interpréter les mots, les phrases et surtout de lire entre
les lignes. Mises à part les sommations d’huissier, par
exemple, les assignations, convocations ou autres mandats
de justice, « une manière pressante », en diplomatie, se
conçoit mal, ou trop bien. Certains termes ou formulations
de ce département nous échappent encore. À Marseille, la
même injonction se serait traduite par :
« Tu vas te le bouger ou c’est moi qui m’en occupe… »
Convenons que dans leur fond, les deux expressions se
rejoignent, mais la Maison Blanche, pour la forme, avait
tenu à conserver une certaine diplomatie.

Quoi qu’il en soit, cette vision des choses était
largement controversée. La surprise, pour ne pas dire
l’indignation, grandissait parmi les hommes dits de terrain.
51 Pour sa part, le groupe des Stups de la PJ marseillaise,
qui tournait depuis 1962 à sept inspecteurs coiffés par un
commissaire, ne rechignait pas à la tâche. Ce faible
effectif aurait pu surprendre si l’on avait tenu compte des
résultats obtenus – mais il n’était nullement question de
semaines de trente-cinq heures ; disons que le double
serait plus proche de la vérité. En fonction de ces astreintes,
les volontaires pour rejoindre le groupe ne se bousculaient
pas au portillon.

Cependant, ce groupuscule était à la hauteur de la
réputation qu’on lui avait faite et remplissait parfaitement son
contrat. Nous pourrons en juger au travers de quelques
affaires et des anecdotes qui s’y rattachent ; ses réussites
n’étaient pas surfaites et bénéficiaient d’un retentissement
international. Ses lettres de créances et de noblesse avaient
traversé l’Atlantique pour être étalées, le moment venu,
devant le responsable du Bureau des narcotiques à
Washington.

Je me dois de préciser au lecteur qu’un agent américain
des Narcotiques, en poste à Marseille, donc témoin
oculaire, rendait compte à ses supérieurs au fur et à mesure
des enquêtes et affaires traitées et réussies, auxquelles il
était invité à participer, parfois en tant qu’observateur,
tantôt sous notre contrôle, comme acteur. Il en était de
même pour les agents détachés auprès de l’Office central à
Paris. Aucun d’eux n’était censé ignorer les activités
fructueuses de leurs collègues français. Devant la tournure que
prenaient les évènements, ces agents devaient donc être
plutôt serrés dans leur gandourah.
52
Revue de presse américaine
53
En dépit de ces succès, tout cela sous-entendait
l’absence totale d’enquête préalable qui aurait mis en
évidence une mauvaise foi évidente. Il ne fait aucun doute
que le but politique recherché était atteint. En tout état de
cause, notre ministre de l’Intérieur ne manquait pas de le
souligner :
« Il n’est pas concevable qu’un chef d’État écrive une lettre
sans s’être fait une opinion “sérieuse” ».
Finalement, dans le but de créer un meilleur état
d’esprit et surtout de détendre l’atmosphère, des nouvelles
mesures étaient prises au plus haut niveau de l’Intérieur et
de la Direction générale de la police nationale, afin de
sensibiliser tous les personnels engagés dans la lutte contre le
54 trafic de stupéfiants. Il était temps de calmer les esprits.
Tous les policiers, gendarmes, douaniers, conscients de ce
vaste problème, voyaient donc leurs efforts récompensés
et se trouvaient surtout soulagés par de substantiels
renforts.

Restait à apporter une dernière retouche. Nous étions en
France, pays dans lequel le système judiciaire séparé
appliquait encore une loi inadaptée, dans la mesure où les
trafiquants et leurs victimes se retrouvaient sous le couvert
d’un même article. Disons que le trafic et l’usage des
stupéfiants étaient quasiment confondus, les effets du premier
et ses conséquences sur le second. Un nouveau texte,
promulgué en décembre 1970, peut-être plus rigoureux, mais
mieux adapté, allait créer une distinction. D’ores et déjà, je
le souligne, l’entente entre police et justice, dans la
recherche des infractions et leurs sanctions, a été parfaite
dans la promulgation de cette loi et de sa mise en
application, à tel point que ces nouvelles pénalités ont mis un
certain frein au trafic, pendant plus d’une décennie.

Sur le plan pratique, nous ressentions bien ce problème,
et ses conséquences outre-Atlantique démontraient sa
politisation. Les problèmes posés par le Vietnam ne suffisaient
plus, il fallait désormais compter sur la drogue et
l’engouement qu’elle procurait sur la jeunesse.
L’Américain moyen attaquait son administration centrale,
indirectement son président, qu’il accusa de mollesse. Il
fallait réagir, on voyait comment. Il fallait garder en tête
que les préliminaires des prochaines élections se
préparaient…

C’était l’aubaine pour les journalistes de sortir un beau
papier, voire le scoop parfait. Si les rumeurs n’avaient pas
encore impliqué la France, elles allaient s’en charger. Tout
s’emmêlait et par la même occasion, on allait juger la
poli55 tique extérieure de la France, ni plus ni moins. Enfin, on
en profitait pour tout déballer, mais cela n’avait d’autre
effet que de révéler les enjeux politiques dissimulés sous
cette trame. Nous aurions l’occasion de le confirmer par le
biais d’une affaire, vécue par nous dans sa totalité et sa
réalisation, en illustrant par nos propos la guerre que
pouvaient se livrer, pour ceux qui connaissent les emblèmes,
l’âne et l’éléphant (cf. Affaire Delouette). Tout cela nous
permit d’affirmer que le problème américain reposait sur
des bases uniquement politiques.

Certains journalistes français prenaient le relais et
venaient apporter leurs « tuyaux » au rodéo américain. Nous
avons choisi un article paru dans la revue n° 9
octobrenovembre 1970 « Objectif – Midi-Provence », très
pertinente, comme son titre l’indique, qui retranscrit les propos
de chaque partie, sans apporter de commentaire :
« Après avoir reçu, ès qualité, le nouvel ambassadeur des
ÉtatsUnis en France, détenteur d’un dossier corrosif sur la drogue,
notre ministre de l’Intérieur allait se rendre à Washington pour
y rencontrer son homologue américain, en l’occurrence
Thomas Mitchell, lequel avait accusé la police française, en général
et la police marseillaise, en particulier, de mollesse. »
Nous aborderons par ailleurs cette rencontre. D’ores et
déjà, les policiers en activité de l’époque, en particulier
ceux de l’équipe marseillaise des Stups s’inscrivirent en
faux devant une telle accusation.
À notre échelon, ces propos étaient pour le moins
désobligeants, d’autant que le premier flic de France, en
l’occurrence notre ministre de l’Intérieur, abhorrait que
l’on prenne sa police à rebrousse-poil.

D’ordinaire, pour que les rumeurs, plutôt les
évènements, ne se retournent pas contre vous, il est d’usage dans
un prétoire, ou ailleurs, de se constituer un dossier « en
béton », dans lequel seront consignés tous les éléments
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