Education et vivre ensemble
87 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Education et vivre ensemble

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
87 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Nous vivons une fin de civilisation, une crise du vivre ensemble et du comportement. Dix intellectuels se penchent sur la question de l'éducation et de l'interculturel. Chacun selon son horizon, ils analysent et proposent des pistes. Eduquer, et différemment, pour apprendre à vivre ensemble, localement et mondialement, est la voie préconisée. Les rapports entre unité et diversité, rationalité et éthique, nation et universalité se posent. Cet ouvrage fait le point, sans complaisance, pour semer les graines de la culture de la paix.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 décembre 2009
Nombre de lectures 5
EAN13 9782359302158
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,064€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Sous la direction de
Mustapha Cherif
ÉDUCATION ET VIVRE ENSEMBLE
Ouvrage collectif :
Guido Bellatticeccoli
Cheikh Khaled Bentounes
Mustapha Cherif
Dominique de Courcelles
Hadj Dahmane
Thierry Rambaud
Slimane Rezki
Charles Saint-Prot
France Schott-Billmann
Catherine Voisin
Collection
• MISE AU POINT •
Éducation et vivre ensemble
Droits réservés
ISBN : 978-2-359-30207-3
©Les points sur les i
16 Boulevard Saint-Germain
75005 Paris
www.i-editions.com
S OMMAIRE
Avant-propos
Mustapha Cherif
L’éducation au respect du droit à la différence
Thierry Rambaud
L’apport du Conseil de l’Europe au Vivre-ensemble
Catherine Voisin
L’éducation artistique au sein de l’enseignement moral et civique et au service du vivre-ensemble
Cheikh Khaled Bentounes
Pour une culture de paix
Charles Saint-Prot
Vivre ensemble pour faire de grandes choses ensemble
Dominique de Courcelles
Les liens vivants de la mémoire pour l’expertise et la sagesse Éduquer pour apprendre à vivre ensemble
Hadj Dahmane
L’enseignement de l’arabe en France, pour le vivre ensemble, un débat utile
France Schott-Billmann
Le Rythme dans la danse et la construction du lien interhumain
Slimane Rezki
Religion, culture et éducation
Guido Bellatticeccoli
Religions et éducation dans la « Grande Europe »
« La sagesse de la vie est toujours plus profonde et plus large que la sagesse des hommes »
Aristote
« Il faut savoir douter où il faut, se soumettre où il faut, croire où il faut »
Pascal
« L’ignorance mène à la peur, la peur mène à la haine et la haine conduit à la violence. Voilà l’équation »
Ibn-Rochd-Averroès
A VANT - PROPOS
Pourquoi le vivre ensemble et l’éducation ?
Dans un monde violent, du choc des ignorances, de fin de civilisation, éduquer, pour renforcer le vivre ensemble, est un devoir majeur. Sur la base du souci de bien commun, l’idée de cet ouvrage est née.
Des intellectuels et des praticiens de divers horizons, ont accepté de donner leur avis motivé et réfléchi sur la question de l’éducation comme levier du vivre ensemble. Ce dernier terme est un concept qu’il faut préciser.
L’éducation, de l’avis de tous ces chercheurs et témoins, est au cœur de la problématique politique et civilisationnelle. Il faut éduquer au vouloir vivre ensemble selon les contours de chaque Nation et les normes universelles. Quel est le contenu idéal de l’éducation ?
Comment former un peuple uni et un citoyen ouverts, tolérants et respectueux du droit à la différence ? Comment s’entreconnaître, enseigner les cultures, les religions et la question de l’altérité, pour contribuer à faire face aux défis communs de notre temps ?
Questions urgentes, car la mondialisation fait de notre planète un village désenchanté, emporté dans une tempête politique, écologique et anthropologique inconnue jusque-là. Il n’y pas d’alternative raisonnable au vivre ensemble autour de valeurs universelles.
L’immense majorité des citoyens est intégrée au monde contemporain pluriel, vit sa culture et sa citoyenneté sans problème majeur, tout en participant à la culture du vivre ensemble.
Cependant cette réalité est perturbée d’une part par le repli d’une minorité de personnes et leurs excès, voire leurs crimes et d’autre part par la montée de la xénophobie. Le plus souvent le niveau intellectuel des extrémistes est très faible.
Dans le monde, deux versions restent en lice : celle du libéralisme sauvage dominant et celle des valeurs humanistes, abrahamiques marginalisées. L’islam repose des questions de fond, mais il est méconnu, incompris et pire… instrumentalisé.
La raison, la religion et d’autres valeurs sont dévoyées en idéologie sectaire par des extrémistes de tous bords. L’École est confrontée à des défis nouveaux. Les médias donnent généralement la parole aux dogmatiques et aux pyromanes.
En conséquence, des jeunes sont perturbés, livrés à eux-mêmes et soumis aux risques des intolérances, des manipulations et des dérives. C’est une responsabilité collective, de la société, des élites et des États.
Des personnalités, notamment des femmes, courageuses, luttent pour faire entendre leur avis par le biais de l’écriture, de l’art, ou du combat contre l’extrémisme. Elles cherchent à interroger l’époque. Le droit au questionnement et le droit à la critique sont incontournables. Il est du devoir de tout un chacun de contribuer au vivre ensemble.
Dans ce contexte, les religions, et en particulier l’islam, sont méconnues. Il s’agit de repenser l’éducation et la connaissance de la réalité spirituelle, dans le contexte de la modernité, en tenant compte du fait que l’humanité est aujourd’hui perturbée dans ses bases.
Les incompréhensions et exclusions se multiplient. L’ignorance et les préjugés en sont devenus les outils. De même que les maladresses, le refus d’enseigner le fait religieux, de se parler, de mieux se comprendre.
Ce tableau nécessite que l’on nomme les sources des maux et que l’on éduque au vivre ensemble, que l’on s’y attarde, pour trouver les solutions et dénouer les situations en vue d’œuvrer pour une nouvelle civilisation universelle, au profit de tous les citoyens, de toutes les sociétés et entre les mondes.
En vue de renforcer le vivre ensemble, nous considérons qu’il y a lieu de répondre aux besoins des citoyens par l’éducation, notamment au civisme, au fait religieux et à l’histoire des religions et civilisations.
Il est urgent de démontrer que les préjugés vis-à-vis d’autrui différent sont sans fondement, relevant d’interprétations arbitraires. Reste à préciser quels sont les programmes et méthodes propices à favoriser le vivre ensemble.
Le vivre ensemble est une réalité au quotidien, pourtant elle n’est pas mise en valeur dans les réflexions et les débats publics. Au regard des réflexions éparses et des efforts sur la question et des défis qui se posent à toutes les sociétés, il s’agit d’esquisser des perspectives.
Il est essentiel de penser le contemporain, de passer de la critique à l’énonciation d’alternatives éducatives qui articulent authenticité et modernité. Un des objectifs du livre est de fournir des clés de compréhension des transformations en cours au sujet du vivre ensemble et de l’éducation.
Pour faire reculer l’intolérance, déconstruire les peurs de part et d’autre, que faire face aux discours et actes extrémistes, injustifiables, qui se nourrissent de la souffrance sociale, de la crise économique, des discriminations et des conflits, et des lectures sectaires des textes religieux pris comme prétexte et masque ?
Comment offrir aux jeunes une éducation, des informations et un enseignement novateurs, mesurés et clairs, sur leur religion, leurs cultures et celles des autres ? Comment favoriser la citoyenneté et la coexistence entre religions, cultures, communautés et construire un univers spirituel de sens, sans verser dans le communautarisme ?
Comment contribuer à la symbiose entre tradition et modernité, le spécifique et l’universel, l’unité et la diversité et inventer de nouveaux liens et équilibres pour le vivre ensemble ?
Des méthodes, des mesures raisonnables, de nouvelles règles et interprétations, des textes pédagogiques, peuvent être trouvés, en respectant les droits et les convictions des uns et des autres et les lois des pays.
Toutes les composantes de la société sont concernées par le vivre ensemble. Quelle est la voie à suivre ? Ce livre a pour ambition de tenter de répondre, en présentant des cas concrets et contextualisés.
Ce livre est analytique et didactique pour évaluer les contenus et les pratiques éducatives et culturelles et leurs effets sur le vivre ensemble. Prospectif pour réfléchir sur de nouveaux leviers éducatifs, culturels et juridiques afin de répondre au besoin de la société.
Rassembleur, dans le sens où la parole est donnée à des chercheurs et praticiens qui travaillent sur les questions du « vivre ensemble », du dialogue interreligieux, du droit, du rapport entre les mondes, par-delà la diversité des horizons, des registres et des opinions.
Mustapha Cherif
L’ ÉDUCATION AU RESPECT DU DROIT À LA DIFFÉRENCE
PAR M USTAPHA C HERIF *
De l’éducation dépend en partie l’avenir. Chaque ensemble a sa version sur ce sujet majeur. Des convergences et des divergences existent. Tout un chacun s’accorde aujourd’hui à reconnaître que l’éducation détermine la qualité des citoyens, le niveau de développement, le projet de société.
Pour l’islam, l’éducation adéquate est celle qui forme un citoyen tout à la fois équilibré, compétent et vertueux, capable d’autonomie et de donner la priorité au bien commun.
En Islam le sens du bien commun et le respect du droit à la différence sont axiaux. Cependant, certains musulmans ont perdu ces repères et s’enferment dans des lectures sectaires, rigoristes et intolérantes.
Islam et diversité
L’islam originel éduque à une triple dimension : premièrement, celle du témoignage humble et sincère vis-à-vis du Divin, Celui à qui rien ne ressemble ; deuxièmement respectueux et ouvert vis-à-vis d’autrui, dans sa diversité, le proche ou le lointain ; et troisièmement honorable et économe vis-à-vis de la nature, comme temps et espace, écologie et lieu du séjour terrestre. C’est un art de vivre.
L’islam originel respecte la diversité du monde, des races, des langues, des cultures et des religions. Dans ce sens, apprendre à mettre l’accent sur le bien commun est un axe coranique central, qui détermine le devenir sur terre et dans l’au-delà du monde.
Vivre ensemble de manière juste et intelligente est la base sur laquelle repose l’enseignement coranique pour surmonter les épreuves de l’existence. L’ignorance et l’injustice sont parmi les plus importantes causes de la violence dans le monde.
C’est un fait irréfragable, le Coran et la Sunna prophétique préconisent la connaissance et la justice pour réaliser la fraternité et la paix.
Il s’agit de s’ouvrir, de ne pas s’enfermer dans la seule appartenance identitaire spécifique, qu’elle soit ethnique, tribale, religieuse ou nationale, de forger un citoyen cultivé et d’édifier un État de droit.
En conséquence, le Coran s’adresse tout à la fois à l’humain, aux croyants, aux non-croyants, aux habitants du monde entier, à toute l’humanité. Il met à l’épreuve.
Il appelle à respecter le droit à la différence et à refuser l’exclusion, le chauvinisme, toute forme sectaire, totalitaire et close, quelle qu’elle soit. Il exige de s’ouvrir au monde, sans renier ses racines, ses origines et les spécificités. Accueillir la pluralité, la diversité, l’altérité comme richesses est un devoir.
Le bien commun ne saurait se fonder sur le seul attachement à des constantes spécifiques, mais d’abord au respect des lois civiles communes. Les citoyens de confession musulmane inventent de nouveaux comportements et compromis. Ils participent à l’évolution de la société. Loyaux et patriotes, ils sont les premiers à revendiquer le lien citoyen. Ils sont imprégnés de l’Histoire et de la mémoire du pays dont ils sont citoyens ou résidents. C’est cela qui doit être renforcé, tout en respectant les singularités. Les populations de la diversité peuvent se familiariser aux valeurs républicaines communes. Elles ne sont pas étrangères à leur culture d’origine. D’autant que vu le caractère pluraliste marqué des sociétés contemporaines, le vivre ensemble repose à la fois sur le respect des droits et des libertés de tous, et dans le cadre de la Nation.
Maison commune qui se fonde sur un héritage, qui n’est pas monolithique mais a des valeurs dominantes à connaître et à comprendre, pour assurer la cohérence et la convivialité.
Dans le cadre des devoirs élémentaires, du civisme, de la morale et de la tolérance, l’islam originel prône une attitude profonde, celle du respect de la Nation, de la fraternité citoyenne.
Sous trois dimensions : la fraternité entre les musulmans par-delà leurs races, leurs cultures et leurs nationalités ; fraternité avec les « Gens du Livre », « fils d’Abraham », les croyants des autres religions » ; et la fraternité humaine, citoyenne, avec tous les « fils d’Adam », qui ne sont pas des agresseurs. Personne n’a le droit d’imposer ses moeurs à autrui.
Les trois niveaux de fraternité sont complémentaires et la citoyenne est prioritaire. Dans ce sens, l’islam originel incite à toujours témoigner et prendre l’initiative du dialogue pour arriver à la paix dans les esprits et dans les cœurs.
Dans un contexte d’ignorance, de discriminations et de crise des valeurs, une partie des croyants aujourd’hui se crispe et contredit les principes de la religion. D’autres citoyens instrumentalisent la laïcité contre autrui. L’intolérance, l’obscurantisme et une forme de sauvagerie se sont installés.
En islam, la fraternité et la paix universelle sont l’expression de la vie civilisée, c’est dire d’abord juste. Il ne peut y avoir d’éducation au vivre-ensemble civilisé que là où la communauté, ne se ferme pas, ne prétend pas au monopole de la vérité, n’exclut pas, et n’impose pas ses mœurs, ses règles et principes. Et là où elle témoigne de son sens du bien, n’abandonne pas son sens du monde, ne se tait pas, en n’agressant jamais personne et en pratiquant l’autocritique.
L’islam originel recommande de pratiquer l’examen de conscience, la vigilance et le droit à la légitime défense dans le respect absolu de la dignité humaine et des règles de droit humanitaire. L’islam originel signifie paix, mais n’est pas un pacifisme démissionnaire.
Il est une culture du bien commun, de la vigilance, du témoignage, de la dignité et du dialogue. C’est à dire aussi du droit à la légitime défense. La communauté musulmane est spirituelle et non point politique.
Elle laisse ouverte et légitime toutes les autres formes d’appartenance, à commencer par celle à la nation où l’on vit. Encore une fois ce dernier lien est prioritaire, car réunissant tous les membres de la société, sans exclure les autres appartenances.
La plupart des chercheurs reconnaissent que pour vivre ensemble, partager l’être commun, fonder une Cité juste, nécessite d’éviter les écueils de la simplification et de l’uniformisation du groupe. La différence, la diversité, l’altérité, ne peuvent être occultées, niées, soumises, ou juxtaposées, sans conséquences pour le vivre ensemble.
Le « bien commun » s’apprend, il ne se décrète pas. De même, il ne se réalise pas par la simple incitation au mieux-vivre communautaire. Il y a lieu d’éduquer au respect de la diversité dans tous les domaines : du politique, du social, du culturel, du philosophique, du religieux. Expliquer que le pluralisme est une chance, et non point une menace pour l’unitaire, la Nation, le groupe, l’humanité.
Le pluralisme dans l’unité permet l’émulation, le partage, favorise l’ambition d’assumer une conduite de vie spécifique, qui tienne compte des réussites et des échecs d’autrui différent. Il oblige à s’interroger, à se surpasser, à penser à articuler l’un et le multiple, la concurrence et la solidarité, l’ambition et le juste.
La pluralité dans l’unité implique de se poser des questions clefs telles : comment réaliser ou consolider le respect de l’altérité, du pluralisme, du droit à la différence et du commun, du convergent, et partant, de faire reculer l’inhumain ?
Éduquer au bien commun, au vivre ensemble, n’est pas un rêve, ou une idée utopique de convivialité de la multi appartenance religieuse, culturelle et linguistique. Cela a existé, par-delà les adversités, les difficultés et les contentieux. Nous avons pour devoir de défendre l’hospitalité et le respect vis-à-vis de l’étranger, de l’inconnu, de l’autre ; posture qui permet de garder ouvert l’horizon du vivre ensemble au sein de la Nation et de la mondialité.
Le vivre ensemble doit se placer à la fois sous le signe de l’évidence, au sens où il n’y a pas d’alternative sage et raisonnable au respect mutuel, au partage et à la solidarité.
En même temps il faut faire l’effort de s’ouvrir, de marquer la volonté à faire le bien et vivre ensemble. Personne ne peut vivre seul, ou uniquement avec ceux qui lui ressemblent. Personne n’est monolithique et imperméable à l’altérité.
L’islam originel offre une éducation complète pour apprendre à vivre et à mettre l’accent sur le bien commun. Cela concerne l’ensemble de nos rapports avec le monde et l’au-delà du monde. Cela se nourrit, se cultive, se construit, se consolide, par le dialogue, d’autant que les pays d’islam sont pour certains dans un état de léthargie.
La majorité ne doit pas opprimer les minorités, ni les dominants nier les déshérités, ni les anciens exclurent les nouveaux arrivants. Les sages savent qu’il faut d’abord vivre ensemble avec soi-même, reconnaître les apports d’autrui, puis vivre avec les siens, et enfin avec la société et le monde.
Le but étant de créer des liens, de voisinage, de fraternité, d’amitié, de respect mutuel. Responsabilité individuelle et collective.
Europe et vivre ensemble
De son côté, l’Europe, hyper sécularisée, devenue « allergique » à la religion, pourtant à l’avant-garde de l’expérience démocratique et de la rationalité, a des difficultés à reconnaître le droit à la différence des hommes et des femmes qui sont arrivés en Europe ces dernières décennies.
Ces « nouveaux » venus et plus encore leurs descendants se sentent européens et le prouvent. Ils participent au renforcement du « Nous » National. Tout en restant attachés au patrimoine culturel de leur pays d’origine, ils sont fiers de leur européanité, de leur francité. Il n’y a aucune contradiction, aucun mal.
La multi appartenance est normale, légitime et naturelle. D’autant, qu’ils respectent la loi, contribuent au vivre ensemble, au développement et à la créativité dont l’Europe a besoin. Cependant des idéologues sectaires, des politiques xénophobes et des polémistes, leur dénient ce droit et leur demandent de s’assimiler de façon à abandonner leur religion, leur culture et leur identité, de se renier.
La laïcité est dévoyée. Le refus de prendre en considération les singularités culturelles, ethniques, régionales et religieuses est contreproductif et source de problèmes multiples.
La laïcité, la sécularité, les valeurs républicaines, la neutralité de l’État seraient un bienfait si elles étaient vraiment appliquées. Elles permettent la citoyenneté émancipatrice, la liberté de culte et de conscience, la paix sociale et le respect des différences. Cependant, des excès et des mésinterprétations suscitent des problèmes.
Chaque enfant à l’école est sommé de laisser à la porte ses goûts, son origine, ses caractéristiques socioculturelles singulières pour accéder à une perception réductrice de la « citoyenneté » et de « l’universel » coupés des réalités.
L’uniformisation, le nivellement, la dépersonnalisation et l’assimilation totale apparaissent comme les buts recherchés. Lorsqu’elles sont citées, les cultures d’origine sont considérées comme des ensembles symboliques fermés, liés à des groupes prémodernes.
Certes le besoin de forger à la citoyenneté, d’européaniser et le souci de la sauvegarde de la cohésion et du consensus social sont légitimes et président à cette vision, mais l’altérité est refoulée et marginalisée et les cultures sont cloisonnées, opposées.
L’Autre est mal vu, à cause de quelques radicaux égarés, dans un contexte de crise morale et économique. Paradoxalement, l’Europe a besoin d’immigrés, pour une multitude de raisons. L’immigration et la diversité culturelle ne sont pas une menace, mais une chance, une solution au déclin et à la déshumanisation.
Le destin du monde en général et de l’Europe en particulier est lié à la diversité. Il est par conséquent vital que tous les pays européens et non-européens éduquent les nouvelles générations au respect des valeurs républicaines unitaires et du droit à la différence et relèvent ce défi majeur.
Le « droit à la différence » n’est pas assez pris en compte, malgré des efforts et des tentatives. Des reculs sont enregistrés, comme le fait d’éliminer l’éducation interculturelle de l’École. Malgré des déclarations de bonne intention dans les travaux du Conseil de l’Europe et de la Commission européenne, seul le milieu associatif s’active dans le bon sens.
Que les questions de citoyenneté et de laïcité soient prioritaires dans les politiques éducatives est logique, mais des surenchères et instrumentalisations perturbent leur bonne compréhension. Les sentiments antireligieux et anti-migrants parfois l’emportent sur la bonne compréhension de ces règles modernes et la volonté du vivre ensemble.
Pourtant depuis 1975, un effort est enregistré. Des pays européens, comme la France, reprennent l’orientation de la Charte de l’UNESCO, et instaurent des enseignements de langue et de culture d’origine (ELCO) dans le cadre de la politique de regroupement familial des immigrés.
Ils sont transformés et vivent naturellement leur francité et européanité.
L’expérience de l’éducation interculturelle lorsqu’elle se focalise sur les seuls enfants de migrants crée leur stigmatisation, alors que tous les élèves doivent être concernés par l’interculturel, pour assurer le vivre ensemble.
En 1978 cette matière est généralisée à tous les élèves, mais ne s’applique pas dans tous les établissements. Les zones d’éducation prioritaire sont créées depuis une vingtaine d’années dans un contexte où l’opinion publique commence à reconnaître la diversité culturelle et le droit d’expression des minorités.
La paix dans le monde dépend en partie de l’interconnaissance, de l’égalité, de l’interculturel et de l’interreligieux pour tous. Un début de prise de conscience est visible. Les recommandations du comité des ministres du Conseil de l’Europe du 25 septembre 1984 sur la « formation des enseignants à une éducation pour la compréhension interculturelle, notamment dans un contexte de migration » sont reprises par des pays européens.
Malgré ces efforts, l’ignorance, la montée de l’intolérance, des partis populistes et xénophobes, le recul des libertés démocratiques, les inégalités croissantes, les discriminations et en réaction l’extrémisme et le fanatisme produisent un monde en crise morale et chaotique.
Les difficultés économiques, les instrumentalisations, les manipulations de toute nature, les images déformées, les stéréotypes préjudiciables des médias au sujet des minorités, des musulmans en particulier, et les insuffisances en matière d’enseignement et d’éducation suscitent le désordre, le désespoir et l’insécurité.
Conjuguer liberté et loi, unité et pluralité, modernité et authenticité est possible. Pour réunir les conditions de leur réalisation, il faut éduquer à un socle commun, un pacte républicain et à la diversité et redonner confiance à tous les acteurs sociaux. La diversité est une richesse, une force, un atout.
Tous les citoyens et résidents de longue durée dans les pays européens doivent être reconnus en tant que citoyens à part entière, indépendamment de leur origine. C’est un minimum démocratique.
Tout en sachant qu’ils ont des devoirs envers la Nation, car la religion ne peut être un prétexte à la désobéissance ou au repli. Les crispations et le rigorisme sont inadmissibles. L’immense majorité des citoyens de confession musulmane le sait. Reste à éduquer et donner de l’espoir à ceux fragiles psychiquement et précaires socialement, afin qu’ils ne soient pas la proie d’idéologies sectaires et de manipulateurs.
La citoyenneté et les valeurs républicaines sont prioritaires sur tous les autres liens. L’égalité des droits, des devoirs et des chances est au cœur des enjeux. Apprendre à se connaître, s’entreconnaître, dialoguer, favorisent le respect mutuel.
Éducation et nouvel ordre mondial
Le mondial influe sur le local. Les relations internationales ne sont pas démocratiques. La crise est profonde et les crispations identitaires sont utilisées comme diversion. Dans ce contexte, les liens historiques, pourtant profonds, entre l’Occident et le monde musulman sont mis à mal.
Alors que le passé est commun, marqué par la civilisation judéo-islamo-chrétienne et gréco-latinoarabe et que le futur de l’humanité dépend en partie de cette relation, l’éducation et le vrai dialogue multilatéral, pour construire ensemble un monde moins chaotique, juste, cohérent, existe peu. L’immobilisme du monde musulman et l’arrogance des puissants mènent à l’abîme.
La civilisation musulmane a comme reculé et la modernité n’a pas su fonder une civilisation universelle. Les progrès en matière de technoscience ne suffisent pas pour répondre aux besoins multiples des sociétés.
Les ingérences dans les affaires intérieures des pays, la déstabilisation et les pressions exercées sur des États suscitent des risques nouveaux. Les savoirs cloisonnés, la désorientation et la crise des valeurs produisent de l’incertitude.
Le libéralisme sauvage, des séquelles persistantes de préjugés coloniaux et l’absence de prospérité partagée produisent des ghettos, en marge des villes et du monde développé économiquement.
Au Sud, la faiblesse des systèmes éducatifs, des monopoles de pouvoir, des modes de gouvernance archaïque, des traditions sclérosées freinent l’accès à la modernité. Résultat global, le monde devient de plus en plus violent.
Dans le cadre de la lutte contre toutes les formes d’extrémismes, il y a lieu de s’attaquer en urgence aux vraies causes, par une coopération mondiale. Des discours cyniques accusent l’islam et les musulmans de tous les maux, au lieu de différencier, de distinguer, de ne pas confondre.
Malgré des appels à la prudence, l’amalgame, l’essentialisme et la stigmatisation persistent. Les citoyens de confession musulmane sont sommés de s’assimiler, de se nier, alors qu’ils revendiquent avant tout leur citoyenneté.
En pays d’islam, après les indépendances, les politiques menées, malgré des acquis, ont déçu. Ils n’ont pas réalisé toutes les promesses, telle la construction de l’État de droit et la justice sociale, dans le cadre de principes islamiques ouverts.
La modernité peut se dire autrement que par la marchandisation, la déshumanisation et le désenchantement du monde. Le monde musulman, en repli depuis cinq siècles, a de grandes difficultés à préserver sa ligne médiane.
Après la guerre d’Afghanistan contre l’empire soviétique et la chute du mur de Berlin en 1989, la propagande néoconservatrice désigne l’islam comme « l’ennemi », pour faire diversion aux problèmes politiques, économiques et éthiques et asseoir une hégémonie (1).
« Le problème est l’islam » est un message nihiliste qui déborde les cercles d’extrême droite (2). Amplifié et manipulé, le radicalisme, un sectarisme, résultat des lectures idéologiques fermées et des contradictions de notre sombre époque, joue le rôle d’épouvantail et suscite des réactions contre-productives.
Des pamphlétaires, des néorientalistes et des intellectuels, impuissants à s’ouvrir et à comprendre le Coran, préconisent la caducité de nombre de ses versets. Alors que chacun sait que la spiritualité n’a rien à voir. La confusion entre dénigrement et critique, entre laïcité et athéisme dogmatique, entre historicisme et théologie, fait le jeu des ennemis de la sécularisation, du respect du droit à la différence, du vivre ensemble, d’un nouvel ordre international juste.
Les discours démagogiques, les images déformées et les stéréotypes préjudiciables véhiculés dans les médias et l’opinion publique au sujet des minorités et le manque de vision objective et claire de la destinée commune entre le Nord et le Sud ne favorisent pas la culture de la paix. Malgré les efforts des uns et autres, l’état des relations internationales n’est pas à la hauteur de l’attente des peuples.
Alors que la diversité culturelle est une constante de l’histoire des pays méditerranéens et à l’origine de belles réalisations civilisationnelles, elle est remise en cause par la mondialisation hégémonique et la crise économique. La méconnaissance suscite des problèmes.
Contrairement aux préjugés, le musulman ne confond pas religion et politique et ne les oppose pas. Le droit à critiquer l’islam, à le quitter est admis. Ces droits sont donnés par le Coran. L’amalgame entre extrémisme et religion profite aux ennemis du vivre ensemble, de la stabilité, de la démocratie, à ceux qui veulent les troubles, au milieu desquels nous sommes, et qui cherchent à imposer leur point de vue extrémiste, les uns sur la religion, les autres sur la laïcité.
Près de deux milliards de citoyens musulmans, de multiples cultures, ethnies et nationalités, savent que les groupuscules qui usurpent le nom de l’islam, se conduisent en ennemis du modèle excellent qu’est le Prophète (sws), pas seulement de la démocratie. Des intellectuels occidentaux à travers le monde, comme hier Frantz Fanon (3) et Edward Said (4), le savent et ripostent à la stratégie suicidaire du racisme et de la diabolisation.
Ils ne pratiquent pas l’amalgame, déconstruisent les causes des problèmes, défendent le rapprochement entre les peuples, le vivre ensemble compris aussi comme patriotisme et appellent à éviter les pièges tendus par tous les tenants de la haine. Les leçons de l’histoire de l’antisémitisme, analysées par Hannah Arendt, Rosa Luxemburg et d’autres penseurs vigilants, donnent mille raisons de le faire.
Le monde entier sait qu’une matrice idéologique, une hérésie, le fondamentalisme qui par le passé était marginal, qui a l’appui du système hier colonial, aujourd’hui marchand, sans lequel elle n’aurait pas pu proliférer à travers le monde, instrumentalise la religion et fait le lit de la violence aveugle.
Des penseurs, comme Jacques Derrida (5) et Jacques Berque (6), précisaient avec force et clarté que : « L’islamisme n’est pas l’islam ne jamais l’oublier » et « l’islamisme est l’anti-islam ». L’Émir Abdelkader l’Algérien disait « Le musulman est parfois une manifestation contre sa religion » (7).
Face à la crise planétaire de civilisation, s’il se réforme, le monde musulman, attaché à la fois à la transcendance et à la justice, peut devenir un partenaire salvateur, et reprendre sa place dans le monde. L’Europe, de son côté, est mise à l’épreuve démocratique face aux nouvelles minorités dans la Cité et au désordre mondial qu’elle a contribué en partie à susciter.
Elle doit plus que jamais trouver les réponses démocratiques et éducatives pour le bien commun. La prise de conscience pour mettre fin aux discriminations des quartiers défavorisés et à l’islamophobie. Les citoyens européens de confession musulmane doivent être des citoyens à part entière, c’est à dire qu’indépendamment de leur foi, de leur culture, ou de leur origine ethnique – ils méritent d’être traités sur un pied d’égalité par la loi, les autorités et leurs concitoyens.
Sur le plan international, il y a lieu de privilégier le dialogue, la négociation, le règlement pacifique et diplomatique des conflits. Tarir les sources de la crise internationale, de la division, faire reculer la mondialisation de l’insécurité et construire un monde juste est possible. Éduquer y contribuera grandement.
Former un être équilibré
Il ne suffit pas d’apprendre à lire, à écrire, à compter, à recevoir des informations pour être sociable, équilibré, efficace et heureux. Maîtriser les fondamentaux est nécessaire, mais pas suffisant. Il faut former un être équilibré, complet, médian ; car si une partie de celui-ci manque il peut sombrer.
Cela signifie qu’en plus du savoir scientifique et technique, outils pour le développement, il faut cultiver, éduquer et donner à penser sur ce qu’est le commun, les valeurs fondatrices de la Nation, et celles de l’altérité et de la diversité, sans enfermer, ni contraindre.
Au cœur de cette approche se situent l’éthique, l’humanisme, le respect de la vie, de la diversité des opinions, des cultures et du monde et les spiritualités, comprises comme richesses. Il est vital d’enseigner l’unitaire, de mettre en valeur un récit national, des repères communs, des spécificités, en résonnance avec d’autres valeurs et l’universel.
L’éducation bénéfique se fonde sur le fait que nul n’a le monopole de la vérité et aucun aspect ne peut tout seul répondre aux besoins humains. L’éthique éducationnelle relève du respect des valeurs communes et plurielles, afin de dépasser l’égocentrisme et l’isolement.
En outre, l’idéal est de conjuguer culture de l’autonomie de l’individu, en développant chez ce dernier le sens critique et de l’autocritique afin qu’il devienne libre et responsable, et en même temps se prépare à être une personne qui respecte l’être collectif, le bien commun.
Aujourd’hui face à la disjonction, aux dérèglements : perte des repères, crise d’autorité, crise du savoir, du lien social, absence d’éthique et crise économique, il est judicieux de découvrir les spécificités de l’éducation qui ne méprise pas la religion.
Sur le plan de l’évolution, les pédagogues sont confrontés à la problématique, ou tension, entre trop d’interdits, ou absence d’interdits, et à la séparation outrancière des savoirs, entre les humanités et la technoscience, entre la rentabilité et l’éthique.
Une identité est plurielle et évolutive, articulant et traduisant sous des formes variées le sens du rapport au temps, à l’espace, à autrui, et à l’au-delà du monde. Pour la construction d’un destin commun, la civilisation musulmane propose de ne pas opposer l’esprit scientifique et la spiritualité, ainsi que les valeurs locales à celles universelles, sans les confondre.
L’éducation selon le Prophète, qui a souligné être venu pour « éduquer », doit permettre la recherche libre, publique et commune du bien, du beau et du juste, qui détermine tous les domaines de la société.
S’interroger sur l’avenir de l’humanité en tant qu’être libre et responsable, c’est concourir à le préparer, à le préserver, à éliminer les risques. C’est ce combat pour les valeurs fondatrices d’une Cité civilisée, d’une écologie humaine, que la civilisation musulmane propose, en transcendant les différences et les divergences.
La civilisation musulmane non seulement vise la possibilité de librement faire fructifier le monde et d’avoir une mainmise sur les choses sans en devenir esclave, de prendre du recul, par un effort d’intériorisation.
Si l’aventure offerte au moderne est celle du choix libre, créateur, le destin à réaliser par le musulman est d’y adjoindre la possibilité de la libre consécration au culte, à la spiritualité, en tenant compte de l’éthique. La méthode est l’articulation entre la raison et la foi, sans confusion, ni opposition.
L’éducation serait incomplète si elle n’est pas expérience transformatrice de l’être total. Répondre au besoin d’efficacité, de rentabilité, de productivité est légitime, mais c’est insuffisant. L’éducation n’est pas seulement savoir scientifique, culturel et technique liée à l’efficacité et au civisme, prise de possession de l’objet par le sujet, mais expérience transformatrice du sujet lui-même.
Le problème, dans le monde d’aujourd’hui, c’est celui de la connaissance divisée, séparée, opposée. Sont cloisonnées deux approches pourtant complémentaires : d’un côté la voie de l’éducation aux valeurs de l’esprit, au fait religieux, à la culture spirituelle, à la théologie, de l’autre, les méthodes rationalistes, de l’observation scientifique, du calcul et de la démonstration.
Deux chemins de la connaissance que l’islam n’oppose pas mais articule. Ce qui a donné la culture grécoarabe et la civilisation islamique universelle, proche du christianisme et du judaïsme. L’éducation musulmane a eu son humanisme classique et c’est par les Arabes que l’Europe a retrouvé Platon et Aristote.
La science et l’éducation pour former un citoyen complet ne sont pas liées à une région en particulier, elles ne sont ni arabes, ni européennes, mais universelles. Elles progressent grâce aux échanges, interactions et critiques multiples. Le monde musulman classique recherchait la voie médiane, le projet de société du juste milieu, la synthèse entre esprit scientifique et éthique spirituelle.
Que faire ? Éduquer à l’universel
La mixité sociale, des programmes ouverts sur toutes les altérités et mémoires, des passerelles entre toutes les disciplines sont parmi les solutions possibles. Il s’agit d’enseigner comment se connaître soi-même et autrui, découvrir, honorer la vie et conjuguer l’efficacité et le souci scientifique avec l’éthique, pas seulement être compétitif. Le savoir lié à l’éthique et au dialogue avec d’autres cultures est la condition de l’humanisation, de l’éducation réussie.
L’interculturel, l’enseignement du fait religieux, l’éducation civique et l’éthique constituent un triptyque, devenu une des priorités de notre temps, en complément de la culture scientifique. Il s’agit de favoriser l’interconnaissance. La religion, où des questions modernes comme la « laïcité », sont déformées et instrumentalisées.
Les problèmes du monde ne sont pas directement un enjeu religieux ; la question est d’abord politique et économique. Mais les élites en matière de théologie et de culture religieuse doivent assumer leurs responsabilités pour faire reculer l’obscurantisme, les lectures arbitraires et les contrefaçons spirituelles.
En effet, l’ignorance et l’inculture compliquent la situation et déforment la réalité. L’ignorance est souvent la cause des problèmes. Les programmes éducatifs ne parlent pas comme il se devrait de l’éthique, des religions, des cultures et des civilisations. Lorsqu’ils le font, c’est réducteur et déformant.
Une éducation réussie tient compte des aspirations éthiques (le sens) et ceux liés à l’efficacité (la logique scientifique). En islam c’est ce double objectif qui est à atteindre, et non point se limiter à des ajustements techniques pour répondre aux seules exigences de la logique du marché, ou au contraire uniquement à ceux de la Tradition. Il ne s’agit pas de les superposer, mais de les harmoniser.
Si on évite des changements de surface, la refonte de l’école et de l’université ne pourra que répondre à une attente légitime de la société qui aspire en ce XXI e siècle à l’universel, à une modernité conforme à des valeurs humaines et une culture du vivre ensemble.
Étymologiquement, éduquer ( e-ducere ), signifie conduire hors de, faire sortir de. Il s’agit de sortir des impasses de l’ignorance, de l’endoctrinement et de la désorientation. Les dysfonctionnements font que l’école et l’université ont des difficultés d’adéquation avec les besoins de la société humaine.
Toutes les sciences et connaissances sont nécessaires. Reste à articuler les matières selon des normes universelles et spécifiques et les différents paliers et âges. Les institutions culturelles, politiques, sociales et économiques ne peuvent fonctionner correctement que si la mémoire est vivante, la politique équilibrée et les fondements culturels bien ancrés. Humanité et scientificité doivent se compléter.
Mettre l’accent sur les valeurs citoyennes communes, le vivre ensemble, la culture de la paix et du dialogue, faire connaître le patrimoine du peuple et de l’humanité et forger un esprit scientifique, créatif, ouvert, attaché au respect du droit à la différence est une obligation de tous les temps.
Jean-Jacques Rousseau au XVIII e dans Émile ou de l’éducation (8) et Abu Hamed Ghazali au XI e dans La Revivification des Sciences de la Religion (9) , rappellent que l’éducation est la base d’une société civilisée.
Le message éducatif est au cœur des enjeux. Les programmes doivent inclurent un enseignement de la mémoire, de la connaissance des valeurs du peuple, des symboles de l’État et de la société. Ils concernent l’étude des règles élémentaires d’organisation de la vie publique, la connaissance des traits constitutifs de la nation et celle de ses valeurs, pour la formation de la citoyenneté et de la sociabilité.
Il est nécessaire de traduire la pluralité des cultures et les changements économiques, sociaux et culturels dans les programmes de l’école, afin de permettre à celle-ci de véhiculer les valeurs contemporaines de la personnalité humaine, et de préparer les élèves et étudiants à exercer leur citoyenneté dans une société démocratique et équilibrée.
Le savoir a pour but d’éveiller et de responsabiliser les jeunes selon les phases de leur apprentissage, pour se garder de toutes formes d’extrémismes que rien ne peut justifier et de favoriser l’équilibre de la personnalité à l’âge de l’étonnement, du questionnement, de la créativité et des découvertes.
Il est naturel que la jeunesse apprenne à se poser les questions vitales qui les interpellent. Le but est de construire des personnalités ouvertes au raisonnement. L’enseignement est confronté au défi de conjuguer humanité et scientificité, démocratisation et qualité pédagogique, éthique et efficience.
Le monde est moderne parce qu’il a atteint un niveau élevé dans sa recherche d’un individu autodéterminé. L’individu au centre, considéré comme la marque propre de l’Occident, prétend montrer au monde la seule voie possible de l’émancipation. Pourtant, l’enjeu n’est pas seulement l’autonomie de l’individu, mais aussi le commun, le vivre ensemble.
Sur le plan du sens de la vie, le premier point inquiétant est d’ordre éthique. Qui adhère à une grille de lecture faisant place aux valeurs de l’esprit et/ou au sens religieux, voit marginaliser le champ de la vie. Il n’y a pas de lien entre la mondialisation et le sens de la vie commune auquel les peuples, notamment monothéistes ou liés à des sagesses ancestrales, sont attachés.
C’est la fin d’un monde, il nous faut le comprendre pour tenter d’en inventer un autre qui échappe à toute fermeture. Aujourd’hui, la réalité, ce n’est pas simplement la sécularisation comme mouvement positif, mais son corollaire, la désignification éthique du monde. Cela suscite les extrémismes.
Sur le plan politique, la confiscation, dépolitisation de la vie, remet en cause la possibilité d’être un peuple responsable, capable de décider, de résister au nom de la liberté, d’avoir ses raisons et d’avoir raison, de donner réalité à un projet de société choisi après débat.
En dépit du progrès de la science, de la légitimité des institutions, de la libre entreprise, des normes juridiques, la possibilité d’exister en tant que peuple responsable, participant à la recherche collective et publique du juste, du beau et du vrai, est hypothéquée.
Sur le plan du savoir, l’aspect inquiétant est la remise en cause de la possibilité de penser et de penser autrement. Le cloisonnement et la technicité l’emportent sur la transversalité, la diversité et le partage. La mondialisation vise à maîtriser toutes les choses de la vie par l’exploitation des résultats des sciences exactes.
Elles sont appréhendées comme les seules qui soient pertinentes pour la logique du développement. Malgré le travail des sciences humaines et sociales, le savoir moderne privilégie les sciences dites exactes et leurs applications, soumises à la logique du marché.
Il y a risque de détruire l’école et l’université, lieu du savoir libre et gratuit pour permettre à tous d’articuler authenticité et modernité. Le principe d’un accès gratuit à l’éducation, tout au long de la vie, est l’un des fondements de la société démocratique. Son système éducatif se veut porter par les valeurs de solidarité et d’égalité entre les citoyens. La réussite tient aussi à ce critère
L’éducation est à même de faire évoluer les représentations collectives sur le bien commun et le vivre ensemble. Le respect du droit à la différence est au cœur de cet enjeu. La pédagogie vise par des voies différentes à la socialisation et à la libéralisation des capacités humaines. Dans un monde où les savoirs sont accessibles à tous, nous devons aider les jeunes à se frayer un chemin, inventer leur parcours, innover, de manière responsable pour apprendre à vivre avec les autres.
Ce qui fait sens ce n’est pas seulement l’utilitaire, mais ce qui relève du symbolique, le rapport à l’intériorité, souci anthropologique, éthique, psychique. Apprendre à vivre ensemble pour ne pas être désarmé face aux questions fondamentales et dominé par des pulsions archaïques.
Cela suppose que soit reconnu le caractère vital de l’égalité, les bienfaits de la diversité culturelle, de l’universalité et le patrimoine ou héritage commun, comme forces de toute nation. Le système éducatif réussi se veut équilibré. Il se tient à distance des extrêmes : autoritarisme ou laxisme, et opposition ou confusion entre les différents savoirs. Les préjugés qui circulent au détriment de l’islam sont sans fondement.
Il est non seulement possible de mettre l’accent sur le bien commun et le vivre ensemble, mais il n’y a pas d’alternative. L’éducation est le moyen raisonnable pour faire reculer l’ethnocentrisme, le racisme, la xénophobie et le fanatisme, et assurer le lien social, la coexistence et le partage comme sources de bonheur et de civilisation.
* Mustapha Cherif est philosophe, pédagogue et islamologue, professeur des Universités, acteur du dialogue interreligieux, auteur notamment de « Islam, tolérant ou intolérant ? » édition Odile Jacob, Paris 2006, « Le principe du juste milieu » édition Albouraq, Paris 2014 et « L’Émir Abdelkader, apôtre de la fraternité » éditions Odile Jacob, Paris 2016.

B IBLIOGRAP

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents