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Description

Expression d’effroi ou d’espoir, trait d’humour ou de stupéfaction, moment d’inconscience ou de saint recueillement, vision prophétique ou brillante idiotie : de Socrate à Proust en passant par Olympe de Gouges ou Van Gogh, leurs ultimes mots disent toujours quelque chose d’un destin ou d’une œuvre d’exception.

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Date de parution 21 janvier 2016
Nombre de lectures 158
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0090€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Ultimes


DU MÊME AUTEUR
La lutte initiale (Denoël, 2011)
Pop philosophie. Entretiens avec Mehdi Belhaj Kacem (Denoël, 2005)
Bienvenue dans un monde inutile (Denoël, 2002)


PHILIPPE NASSIF
Ultimes
Ce que les plus grands ont dit juste avant de mourir



© Allary Éditions 2015


L a scène est célèbre : tandis qu’il se meurt dans son domaine de Xanadu, un tycoon des médias, Charles Foster Kane, prononce, dans un dernier souffle, « Rosebud ». Ainsi s’ouvre, par le mot de la fin, le Citizen Kane d’Orson Welles. Le film relate l’enquête menée par un journaliste pour percer le sens de ce « bouton de rose ». L’énigme restera entière pour les protagonistes, mais pas pour le spectateur : il découvre, à la dernière image du film, que « Rosebud » est le mot inscrit sur le traîneau avec lequel jouait le petit Kane quand, après avoir hérité d’une mine d’or, il est arraché à sa mère pour être élevé par un financier. Le secret de son appétit de pouvoir était une enfance avortée.

Appelons donc cela le syndrome « Rosebud » : cette quête fascinée des dernières paroles des grandes femmes ou des grands hommes. Elles nous apparaissent comme des révélations bizarres arrachées in extremis à l’invasion du néant : des fragments de poésie brute. Si ces paroles piquent notre curiosité et excitent notre imagination, c’est sans doute que nous espérons spontanément y découvrir un morceau de la vérité qui sous-tendait un destin ou une œuvre d’exception. Vérité qui risque toujours de nous échapper – à la façon du « Rosebud » de Kane –, mais qu’il est possible de cerner, d’évoquer, d’effleurer, en croisant la biographie du presque défunt et les circonstances de son trépas.

Ce fragile exercice d’interprétation offre un riche terrain de méditation : on lira dans ces 78 dernières paroles des expressions d’effroi ou d ’espoir, des traits d’humour ou de stupéfaction, de grands moments d’inconscience, parfois des attitudes flirtant avec la sainteté, des visions prophétiques ou simplement les manifestations brillantes d’une idiotie personnelle. Et puis, chacune d’entre elles correspond peu ou prou à l’un des « cinq stades de la mort annoncée » décrits par la psychiatre Elisabeth Kübler-Ross : le déni, la colère, le marchandage, la dépression ou l’acceptation.

De fait, ces paroles nous renvoient naturellement au rapport inquiet que nous entretenons avec notre propre mort, c’est ainsi qu’elles nous fascinent. Encore faudrait-il préciser à quelle mort nous pensons. Peut-être ne s’agit pas seulement de notre disparition à venir : il apparaît un peu vain, à la lecture de ces témoignages, de se demander ce que nous-mêmes pourrions dire sur notre lit de mort, voire de préparer une bonne phrase comme on rédige son épitaphe. Plus profondément, ces derniers mots font écho, je crois, à toutes ces morts endurées depuis que nous sommes nés. À ces deuils incessamment recommencés : la séparation d’avec la mère, l’adieu à l ’enfance, à l’adolescence et à la jeunesse, les moments d’humiliation ou de honte, la perte des êtres aimés ou des lieux que nous avons habités, les amours défuntes ou les amitiés qui s’en vont, les espoirs niés, les certitudes qui s’effondrent.

Ce sont nos réponses – colère ou déni, marchandage ou dépression, acceptation – à ces mille et une pertes qu’éclaire la découverte de ces ultimes paroles : là est leur force inspirante. Comme une incitation à lâcher ce qui est déjà mort en nous mais continue de nous hanter, afin de s’ouvrir à ce qui est là, devant, et toujours neuf : à l’état naissant.


Anton Tchekhov

« Cela faisait longtemps que je n’avais pas bu de champagne. »

† 2 juillet 1904, Badenweiler (Allemagne), 44 ans
L’écrivain russe, tout au long de sa vie, ne s’est accordé aucun répit. Il a conçu une œuvre prolifique – de La Cerisaie à La Mouette – sans jamais négliger son engagement social de médecin hanté par la souffrance universelle et l’amour du prochain. Ainsi séjourne-t-il sur l’île de Sakhaline pour dénoncer les conditions de vie avilissantes de la colonie pénitentiaire. Il soigne bénévolement les paysans vivant aux alentours de sa datcha. Il finance plusieurs écoles populaires. Tchekhov est pourtant tuberculeux : depuis l’âge de 23 ans, il crache du sang et, bien que médecin, il attendra douze années avant de consulter. À l’été 1904, il part en Allemagne, avec sa femme Olga Knipper, se reposer dans une station thermale de la Forêt Noire. Un soir, peu après minuit, il se réveille et fait appeler un médecin à son chevet, « pour la première fois de sa vie », précisera sa femme. Et il lui demande… du champagne. Tchekhov est un dramaturge au style laconique et aux chutes soignées, il s’est révélé aussi juste dans le genre comique que dans la tragédie. Et c’est ainsi que, se redressant dans son lit, il déclare solennellement au médecin en allemand : « Ich sterbe » (« Je meurs »). Il se tourne ensuite vers sa femme, prononce ses derniers mots, vide tranquillement sa coupe, se couche sur le côté gauche et se tait à jamais.


Louis XIV

« Pourquoi pleurez-vous ? M’avez-vous cru immortel ? »

† 1 er septembre 1715, Versailles, 76 ans
Louis XIV souffrait depuis plusieurs jours d’une douleur insupportable à la jambe gauche lorsqu’une gangrène sénile est finalement diagnostiquée. Il va vivre une agonie de plus d’une semaine. Ses dernières heures frappent par leur dignité. Ainsi, à deux de ses domestiques, qui sanglotent en le voyant dépérir, il reproche de ne pas s’être préparés à le perdre. Il est permis de s’étonner de ce rappel à sa condition de mortel. Auriez-vous fini par croire à la fiction du Roi- Soleil, du monarque absolu, du sujet de droit divin, semble demander Louis XIV, à cette fiction que je me suis appliqué à mettre en scène tout au long de mon règne, au cœur de la microsociété du spectacle qu’est devenu le château de Versailles ? Mais s’il se sent libre de parler ainsi, c’est aussi que Louis XIV, à ce moment-là, ne se considère plus comme roi. Il appelle déjà son arrière-petit-fils, le futur Louis XV, « le jeune roi ». Et quand il évoque un souvenir, il précise : « pendant que j’étais roi… ». Ce n’est donc pas lui qui est immortel, mais la lignée royale : le spectacle peut continuer.


Emily Dickinson

« Je dois y aller, car le brouillard se lève. »

† 15 mai 1886, Amherst (Massachusetts), 55 ans
La grande poétesse américaine s’est choisi une existence monacale et excentrique. Emily Dickinson vit cloîtrée dans la maison familiale d’Amherst, dans le Massachusetts, sort rarement et toujours habillée de blanc. Elle reçoit peu. La plupart de ses poèmes, elle les cache dans un coffre que sa sœur Lavinia découvrira après sa disparition. Elle compose ainsi une œuvre mystérieuse, libre, striée de fulgurances, qui n’aura cessé de se confronter à l’énigme de la mort – « le gond de la vie », écrit-elle –, aux possibilités du néant qui s’y déploient, à la figure du Christ, à la magnificence paisible des fleurs et à l’exaltation de l’amour. Un jour de l’été 1884, alors qu’elle est dans sa cuisine, elle voit « une grande obscurité arriver », et s’évanouit. Dès lors, le passage vers un au-delà devient dans ses lettres et ses notes presque obsessionnel. À l’hiver 1885, elle tombe malade et désormais ne quitte plus le lit. Les tout derniers mots qu’elle note sont bouleversants : « I must go in, for the fog is rising. » Chez Emily Dickinson, la poésie et la spiritualité vont ensemble, se répondent, s’éduquent, et lui inspirent finalement ce geste d’abandon à la mort d’une rare fermeté.


Jean-Sébastien Bach

« Je vais entendre enfin la vraie musique. »

† 28 juillet 1750, Leipzig, 65 ans
C’est presque aveugle que Bach traverse les derniers mois de sa vie. Le 18 juillet 1750, il retrouve un instant la vue avant d’avoir une attaque cérébrale. Son agonie durera dix jours, au cours desquels il reprend, remanie, corrige un choral de jeunesse qu’il dicte à son gendre Atnikol. Intitulé à l’origine « Quand nous sommes dans l’extrême détresse », Bach rebaptise cette pièce sereine et dépouillée « Devant ton trône, je me présente Seigneur ». Les dernières paroles du cantor de Leipzig sonnent comme la preuve suprême que, si ses compositions ont porté les formes traditionnelles à un état de perfection inégalé, c’est qu’elles étaient autant d’exercices d’approche, d’hypothèses inquiètes et joyeuses, de déductions sublimes des harmonies divines. Après tout, la musique de Bach s’est épanouie dans le culte protestant, dont le fondateur, Martin Luther, assurait que le royaume de Dieu n’est pas un « royaume visible », mais « un royaume de sons ». Le paradis est musique, donc, et il pourrait fort ressembler, nous assurent les meilleurs esprits, à un oratorio de Bach.


Eugène Labiche

– Papa, puisque tu vas revoir Madeleine, dis-lui bien que je l’aime toujours ! – Tu ne pourrais pas faire ta commission toi-même ?

† 22 janvier 1888, Paris, 72 ans
C’est peu dire que les derniers instants de Labiche semblent directement tirés d’une de ses meilleures pièces. Il a été le maître du théâtre comique sous le Second Empire. Ses vaudevilles, tels Un chapeau de paille d’Italie ou Le Voyage de Monsieur Perrichon , sont des bijoux de fantaisie, de non-sens et d’extravagance. Ils privilégient les bons mots acerbes aux tirades lyriques. Et partagent une obsession : démasquer la nouvelle bêtise bourgeoise. Cette fois, c’est son propre fils André, veuf depuis peu, qui joue à son corps défendant le rôle du falot « philistin » : témoignant non seulement d’une niaiserie bigote, mais aussi d’un étrange désir de voir son père déjà mort et, de surcroît, de l’y faire travailler encore ! Le dramaturge y répond à sa manière misanthrope et moqueuse : acerbe. Détruisant la mesquine et ordinaire absurdité par une absurdité plus grande encore parce que hilarante. Impeccable.


Nicolas Machiavel

« Plutôt en enfer pour deviser des affaires d’État parmi tous les grands esprits qu ’au paradis pour être avec toute cette vermine de bélîtres ! »

† 21 juin 1527, Florence, 58 ans
L’une des dernières paroles que l’on prête à Machiavel éclaire de savoureuse manière sa pensée. L’auteur du Prince – ce manuel du pouvoir d’État adressé à Laurent II de Médicis afin de l’inciter à la réunification de l’Italie et à retrouver lui-même une place sur la scène politique – a eu une postérité ambivalente. Certains le considèrent comme l’inventeur de la politique dite « machiavélienne » où la fin prime sur les moyens. D’autres veulent y voir le promoteur des principes de l’État républicain s’avançant masqué. Machiavel représente surtout le profil psychopolitique de l’aventurier, qui marqua tant l’histoire italienne. Selon lui, un homme d’État accompli parvient à se défaire des aléas du sort (la fortuna ) en y opposant sa vaillance et sa ruse (la virtù ). À cette fin, Machiavel prône une absence totale d’illusions quant à la bonté du genre humain. Il confirme ses vues tandis qu’il se meurt dans des coliques dues à une overdose de pilules purgatives contre ses maux d’estomac, et qu’on lui demande s’il espère se retrouver au paradis. Puisque la bonté est une chimère, les locataires du paradis ne peuvent être que des hypocrites ! Des moins que rien (« bélîtres ») faussement bons mais véritablement inhibés : manquant de vaillance, de ruse et donc, de conversation.


Léonidas

« Ce soir, nous souperons dans le palais d’Hadès. »

† 480 avant J.-C., Thermopyles, environ 60 ans
Léonidas est le plus célèbre des rois de Sparte. À la tête de sept mille Grecs déployés dans l’étroit défilé des Thermopyles, il résiste pendant de longs jours aux centaines de milliers d’envahisseurs perses emmenés par Xerxès. Mais, nous raconte Hérodote, un Grec du nom d’Ephialtès trahira les siens en indiquant aux Perses un sentier dans la montagne leur permettant de contourner l’entrée du défilé. Les Grecs sont perdus, Léonidas laisse repartir les Athéniens et les Thébains et garde avec lui trois cents guerriers spartiates. Le dernier repas est frugal : il s’agit de rester vif pour l’assaut final dont l’issue, pourtant, ne fait aucun doute. Mais Léonidas sait parler à ses hoplites : à défaut d’une victoire, il leur promet qu’un festin du genre gastronomique les attend dans le royaume des morts.


Thomas Edison

« C’est très beau là-bas. »

† 18 octobre 1931, West Orange (New Jersey), 84 ans
L’inventeur américain du phonographe, de l’ampoule électrique à incandescence et, incidemment, de la chaise électrique, était un génial autodidacte. Il a déposé 1 040 brevets au cours de sa vie. Homme d’affaires avisé, il a fondé la toujours puissante General Electric. Et il nous a également légué une fameuse définition du génie : « 2 % d’inspiration et 98 % de transpiration. » Reste que l’inspiration selon Thomas Edison ne relève ni de l’anecdote ni du hasard. S’il ne croit pas en Dieu, il refuse pour autant l’étiquette d’athée et professe qu’une intelligence suprême gouverne la matière. Le fait qu’il ait consacré les dix dernières années de sa vie à essayer d’entrer en contact avec le monde des morts a longtemps été escamoté par ses biographes. Selon Edison, l’âme est composée de microscopiques substances, des « unités de vie », rassemblées en essaim et qui se dispersent au moment de la mort. Tout à son ambition d’offrir au spiritisme une assise scientifique, il travaille avec acharnement à concevoir une machine capable de capter, amplifier et faire entendre ces particules métaphysiques qui fusent autour de nous et portent la mémoire de nos défunts. On comprend alors l’émerveillement qui est le sien, sur son lit de mort : la vie dans les ondes ne peut être que très belle.


Henry Thoreau

– Vous semblez si proche du bord du fleuve des ténèbres que je me demande presque comment l’autre rive peut vous apparaître. – Un monde à la fois !

† 6 mai 1862, Concord (Massachusetts), 44 ans
Thoreau s’est imposé à la postérité comme un genre de Bouddha américain. Son essai Désobéissance civile inspirera à Gandhi sa politique de non-violence et Walden , son chef-d’œuvre, influencera la génération hippie. L’écrivain y relate la vie qu’il a menée dans les bois, pendant deux ans, à quelques miles de son village natal de Concord. Il témoigne de son émerveillement, cultivant « le don de perpétuelle rencontre » et se laissant « continuellement irriguer et submerger par la réalité qui nous entoure ». Son ami et mentor, Emerson, écrira que les oiseaux, à qui il jouait de la flûte, le suivaient dans sa promenade, et que les poissons nageaient dans sa main. Ses dernières années, il les passe en qualité d’arpenteur attitré de Concord et de ses environs (« J’ai beaucoup voyagé à Concord », dira-t-il). Sur son lit de mort, un ami de la famille, ancien pasteur, l’interroge sur l’au-delà. Sa réponse fuse comme le point d’incandescence d’une existence tout entière orientée par l’attitude juste. Car penser à l’autre monde, ce serait faire acte d’absence au monde des vivants, dont il fait toujours partie. Ce serait se détourner de l’ici et maintenant. Ce serait trahir, à l’instant crucial, son appel essentiel à la « vie éveillée ».


Winston Churchill

« Quel ennui ! »

† 24 janvier 1965, Londres, 90 ans
Le fougueux chef de guerre et artisan de la victoire des Alliés appréhendait la retraite. Il avait prévenu son médecin qu’il n’y survivrait pas : « À quoi bon vivre quand on n’a rien à faire ? » Churchill tint parole. Après une fin de carrière desservie par la baisse de ses facultés physiques et intellectuelles – il est Premier ministre jusqu’à 80 ans –, il perd son siège de député à l’automne 1964 et abandonne son rôle de chef de l’opposition. Désœuvré, Churchill s’enfonce alors lentement dans la dépression. Il laisse échapper un dernier soupir d’ennui avant de sombrer dans un coma de neuf jours, dont il ne se réveillera pas.

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