Cultures et urbanités
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Description

Cet ouvrage, issu du colloque international "Cultures et Urbanités à l'Epoque Contemporaine", cherche à élucider la portée de la culture sur la construction du lien entre la ville et ses habitants. Les auteurs nous offrent chacun une réflexion particulière sur la nature de la relation entre la culture et l'urbanité à partir de leurs domaines scientifiques et de leurs horizons géographiques européen, américain et latino-américain.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 juin 2015
Nombre de lectures 31
EAN13 9782336377230
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

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Couverture
4e de couverture
Titre
Sous la direction de
Geneviève Vilnet et Emilio Fernando Orihuela







CULTURES ET URBANITÉS
Copyright

© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

EAN Epub : 978-2-336-72734-9
Avec la participation de :
Sous la direction de Geneviève Vilnet
et d’Emilio Fernando Orihuela

Avec la participation de : Philippe Simon (Université Paris-Sorbonne), Olivier Gaudin (Université de Poitiers), Dominique Billier (Ecole de Management Audencia-Nantes, Ecole Spéciale d’Architecture, Paris), Silvina Bénévent González (Université Paul Valéry – Montpellier 3), Albertina Ruivo (Université Sorbonne Nouvelle Paris 3 – CREPAL, Université Nouvelle de Lisbonne – IUMO), Geneviève Vilnet (Université de Caen Basse-Normandie), Thais de Alcântara Peres et Wender Araújo (Núcleo de Inovação Natura Amazônia, NINA – Universidade Federal do Amazonas), Marie Lecourt (Université de Caen Basse-Normandie), Álvaro Fleites Marcos (Université de Caen Basse-Normandie), Nadia Tahir (Université de Caen Basse-Normandie), Georges da Costa (Université de Caen Basse-Normandie), María Amparo Cruz-Saco Oyague (Connecticut College, CT, USA – Université du Pacifique, Lima), Emilio Fernando Orihuela-Egoavil (Université de Caen Basse-Normandie).

COUVERTURE : JEAN-PIERRE CORNUET
Sommaire Couverture 4e de couverture Titre Copyright Avec la participation de Sommaire AVANT-PROPOS INTRODUCTION Città/cité/ville dans quelques dictionnaires italiens et français Première partie – APPROCHE ARTISTIQUE DE L’URBANITÉ Un autre sens de l’« esthétique urbaine » : l’élaboration artistique de la perception des espaces urbains L’artiste, un acteur de l’urbanité dans la ville ? Étude des artistes dans les logements sociaux Surfaces et sur-phrases dans Verbo d’Eduardo Chapero-Jackson : la ville comme parchemin L’espace urbain : atelier artistique et culturel de Fernando Pessoa La perception éthique et esthétique de Rio de Janeiro dans la Découverte du monde de Clarice Lispector et Embrouille de Chico Buarque Partie II – APPORTS CULTURELS ET CONTRADICTIONS SOCIOCULTURELLES DES VILLES Quel corps habiller ? Les inventions de la ville de Manaus : jeux d’ombre et de lumière des identités culturelles déterminées par le joug économique Les « casas maternas » dans les villes de l’Altiplano Andin : un compromis entre la modernité des villes et les traditions des campagnes au Pérou Presse, moral de la population et antagonisme capitale/province dans un conflit civil Le cas d’Oviedo pendant la guerre d’Espagne et l’approche de sa répercussion actuelle De la Brigada de investigaciones à la Commission Provinciale pour la Mémoire du Chaco : la mémoire locale au cœur de la ville Partie III – « CONTRE-CULTURES » ET MIGRATIONS INTERNATIONALES Les ouvriers portugais de New York dans l’œuvre de José Rodrigues Miguéis : portraits de valeurs New Places, New Spaces ? Hispanics in the U.S. and in New London, CT La place des Péruviens dans l’espace social de Paris AUTEURS L’URBANISME AUX EDITIONS L’HARMATTAN Adresse
AVANT-PROPOS
Le présent ouvrage est issu d’un colloque international « Cultures et Urbanités à l’Epoque Contemporaine », organisé par l’Equipe de recherche sur les littératures, les imaginaires et les sociétés (ERLIS) de l’Université de Caen-Basse Normandie, et réuni à la Maison de la Recherche en Sciences Humaines le 3 avril 2013, à Caen.
Clairement pluridisciplinaire, ce colloque se voulait un lieu de rencontres et d’échanges entre chercheurs provenant de divers horizons scientifiques (philosophes, historiens, économistes, sociologues, littéraires et linguistes) autour d’une réflexion sur l’influence de la culture dans la construction du lien entre la ville et ses habitants.
Trois principaux axes de réflexion avaient été proposés aux intervenants : un axe philosophique, portant sur l’éthique et l’esthétique, souhaitait évoquer l’expression artistique, sa valeur représentative et la réflexion qu’elle suscite sur les liens entre cultures et urbanités. Cet axe se penchait également sur les rapports entre l’artiste, l’écrivain, l’habitant et l’univers urbain, ainsi que sur l’importance de l’éthique et de l’esthétique dans cette quête d’urbanité. L’axe anthropologique cherchait à mettre en valeur la dimension anthropologique de la culture en s’interrogeant sur les différents apports culturels que les villes ont reçus par les migrations, sur les rapports entre la culture « dominante urbaine » et la « contre-culture » issue de la migration. Quant à l’axe sociopolitique, il souhaitait mettre l’accent sur les fractures et revendications culturelles au sein des nouvelles formes d’organisation sociale urbaine, ainsi que sur l’apparition de nouveaux conflits et de nouvelles oppositions ville/campagne et enfin sur la formation des identités ethniques, culturelles ou nationales.
Treize communications sont regroupées suivant les thèmes qui se dégagent des axes proposés.
En introduction nous est proposée une réflexion sur la difficulté à construire une définition de l’urbanité alors même que nous sommes dans une époque en perpétuelle transition où les mondes urbains sont fortement marqués par la crise économique et par l’ébranlement des principes sociaux « anciens ».
La première partie porte sur l’apport artistique de l’urbanité et ses perspectives variées. En effet, la première communication s’interroge sur les arts visuels et la littérature en tant que ressources originales et spécifiques pour étudier et comprendre les phénomènes urbains, et offre une réflexion sur la perception des espaces urbains à partir de la production artistique. La deuxième présente une ébauche de reconnaissance de l’artiste non seulement comme pionnier urbain mais aussi comme pionnier social, véritable acteur de l’urbanité. La troisième présente une réflexion sur le lien qui peut s’établir entre une ville et les adolescents à partir d’un film, Verbo , d’Eduardo Chapero-Jackson. Elle tente de mettre en valeur un autre sens de l’urbanité, comme lieu d’altération d’un ordre ancien et naissance d’une forme nouvelle s’apparentant à une hybridation créatrice. La quatrième s’intéresse à l’influence de l’espace urbain de Lisbonne sur l’œuvre de Fernando Pessoa. Nous y trouvons une analyse du lien que Pessoa établit avec cette ville de Lisbonne, des moyens qu’il utilise pour exposer à son lecteur les différents aspects de l’espace urbain qui lui sert d’atelier et comment il transforme cet espace en point d’évasion vers d’autres horizons, où l’espace réel se transforme en une multitude d’espaces fictifs. Et la cinquième nous offre une analyse littéraire de la ville de Rio de Janeiro, sous le prisme de deux auteurs brésiliens, Clarice Lispector et Chico Buarque, qui nous invitent à considérer la ville non plus seulement comme un décor mais comme un organisme qui possède ses propres valeurs culturelles, et dont la perception éthique et esthétique passe par une « communication muette » entre elle et les personnages.
La deuxième partie porte sur les apports culturels et les contradictions socioculturelles dans les villes. Elle réunit les communications qui, d’une part, montrent comment la culture de la périphérie peut « s’insérer » dans la culture dominante et, d’autre part, analysent les conflits qui peuvent surgir dans la relation centre/ périphérie. En effet, deux villes, Manaus et Cuzco, ont été analysées dans le but de mettre en lumière le poids de la culture dans la relation entre les différents habitants qui peuplent ces deux villes. Pour ce qui est de la première, il est possible d’imaginer que les cultures locales des riverains de l’Amazone, collecteurs de caoutchouc, seringueiros , membres des communautés d’anciens esclaves fugitifs, quilombolas , et Indiens sont, pour la première fois, valorisées par les autres acteurs qui se trouvent dans ce territoire amazonien. En ce qui concerne la deuxième, le système de soins des villes reflète la domination de la culture occidentale dans le monde andin, et son manque de tolérance envers la culture andine, entraînant alors une réaction de rejet et de méfiance de la part du peuple andin. Cette résistance a fini par persuader les autorités sanitaires de l’efficacité de certaines pratiques traditionnelles andines et de la nécessité d’intégrer ces valeurs dans les pratiques de soins de certaines régions andines. Les contradictions émergeant des relations entre la ville, son hinterland et le pays en général ont été également relevées. Une communication concernant la ville d’Oviedo (Asturies), examine comment l’image stéréotypée et péjorative que certains Ovetenses avaient par rapport aux habitants du reste des Asturies fut exploitée politiquement par les dirigeants de la ville et la presse ; et cela, aussi bien dans les circonstances particulières du siège de la guerre civile, que de façon plus ordinaire dans l’Espagne démocratique des décennies de 1990 et 2000. Une autre communication présente certains aspects liés à « la matérialité de la mémoire dans le dessin urbain » de la ville de Resistencia (au nord de l’Argentine), dans les années 1980 et 1990, pour mettre en lumière les tentatives d’ancrer « le lieu » dans une histoire nationale et locale.
La troisième partie qui aborde le thème des « Contre-cultures » et des migrations internationales, regroupe les communications qui examinent la formation des identités culturelles issues de la migration des Lusophones et Ibéro-américains aux Etats-Unis et en France. Une communication concerne les immigrés portugais à New York, venus principalement du Portugal continental, et opposants à la dictature de Salazar, analysés à partir de l’œuvre de José Rodrigues Miguéis tandis qu’une autre observe la migration latino-américaine aux Etats-Unis, particulièrement à New London (Connecticut), sous l’angle socio-économique, analysant ainsi les facteurs qui influencent l’impact de cette migration sur la culture des sociétés d’accueil ainsi que sur la culture d’origine. Enfin, une dernière communication concerne la migration péruvienne à Paris. Analysée à partir d’une approche sociologique, elle révèle que la date d’arrivée en France de ces migrants est un révélateur non seulement de leur origine sociale mais également de leurs stratégies d’insertion sociale.
Qu’il nous soit permis d’exprimer notre gratitude aux institutions qui ont apporté leur soutien au Colloque : le Laboratoire ERLIS (Equipe de Recherche sur les Littératures, les Imaginaires et les Sociétés) et la Maison de la Recherche en Sciences Humaines (MRSH) de Caen, l’Université de Caen-Basse Normandie, le Conseil Régional et la ville de Caen, ainsi qu’à tous les participants.
INTRODUCTION
Città /cité/ville dans quelques dictionnaires italiens et français

Philippe SIMON
Université de Paris-Sorbonne

S’interroger sur cultures et urbanités peut conduire à une infinité de questionnements philosophiques, anthropologiques et sociopolitiques découlant de l’étude de toute une série de sources, artistiques et littéraires notamment. En tout cas, au centre de cette réflexion, se trouve bien évidemment la ville. En ouverture de cette recherche, il nous a semblé important de nous interroger sur ce terme même et sur sa signification Pour ce faire, nous avons consulté un type d’ouvrage que, généralement, on feuillette sans trop s’y attarder pour en retirer les indications recherchées, il s’agit du dictionnaire. Or, le dictionnaire n’est pas seulement intéressant en tant que gardien un peu figé du sens des mots d’une langue. Les définitions qu’il donne, si l’on y regarde d’un peu plus près, ne sont pas seulement caractérisées par un désir d’exhaustivité ou la rigueur ou une froideur académique. En fait, sauf peut-être pour certains termes techniques ou notions simples, s’exprime aussi une opinion, un point de vue forcément un peu orienté, subjectif, partiel et partial parfois, reflétant la culture du rédacteur, celle d’un pays, celle d’une époque. Ainsi nous avons choisi de nous intéresser à l’image de la ville renvoyée pas des dictionnaires italiens et français, les deux langues que nous étudions plus particulièrement.

Bien sûr il y a dictionnaire et dictionnaire : dans cette contribution, nous nous sommes attachés à analyser des ouvrages proches par leur méthodologie et leur volume typographique afin de pouvoir réaliser des comparaisons significatives. Nous avons ainsi choisi d’étudier des dictionnaires compacts en un ou deux volumes parce qu’ils sont les plus répandus et qu’ils renvoient sans doute le plus exactement l’idée que peut avoir de la ville (et de bien d’autres concepts bien sûr) un public de culture moyenne 1 .
Cette étude lexicographique sera essentiellement contemporaine mais en préambule nous avons voulu commencer par un bref rappel étymologique : en latin, d’où proviennent la plupart des mots désignant la ville en italien et français, différents termes étaient utilisés pour désigner la réalité urbaine :
– civitas signifiait l’ensemble des citoyens d’une ville ou d’un Etat mais aussi la cité et l’Etat ou encore les droits des citoyens ;
– oppidum , c’était la ville fortifiée, le chef-lieu ;
– pagus était employé pour qualifier le bourg, le village ou, administrativement, le canton ;
– urbs en revanche était utilisé pour nommer la ville avec une enceinte ou la ville par excellence, à Rome le mot civitas étant parfois utilisé comme synonyme de urbs partir du 1 er siècle de notre ère 2 .

En italien et en français, ces mots ont connu une destinée différente : oppidum est un mot savant. Urbe , absent en français, est de niveau assez recherché en italien : il désigne soit une ville assez peuplée soit la ville de Rome. C’est le latin civitas qui donne son origine à città désignant principalement la ville en italien. Le français a « cité », de même origine, mais, comme nous le verrons, son sens est particulier ; assez paradoxalement, le terme le plus fréquemment employé en français est celui de « ville », tiré d’un mot latin également qui signifiait maison de campagne, domaine agricole. En italien en revanche le terme de villa , comme en latin, désigne une maison pas forcément de campagne, une villa. 3
Il existe également des termes pour indiquer les villes en fonction de leur importance en particulier démographique. En italien et en français nous avons borgo /bourg, qui est d’origine germanique ou encore village/ villaggio tiré de villa pour de petits centres habités. A ces termes de base, s’est ajoutée, surtout au XX ème siècle, toute une série de mots plus modernes, en particulier administratifs, d’origine latine ou gréco-latine : commune/ comune, municipio /mairie, capitale, metropole/ metropoli , agglomération, ce dernier terme surtout employé en français etc.
Ces “mots de la ville” de plus en plus nombreux ont été soigneusement et précisément recensés par une équipe de chercheurs internationaux qui les a commentés et analysés, y compris diachroniquement, dans quelques grandes langues du monde (français, espagnol, italien, portugais, anglais, allemand, russe, arabe) considérant ainsi toute une série de facettes de “l’aventure” urbaine 4 . Toutefois, cet ouvrage ne fait pas véritablement de rapprochements systématiques et approfondis entre la signification des termes utilisés dans les différentes langues. Justement dans cette étude nous avons voulu comparer le plus précisément possible la façon dont sont présentés les mots les plus couramment utilisés pour désigner le cadre urbain à savoir città et cité/ville en italien et en français. Nous analyserons donc conjointement ces termes en commençant par une rapide analyse lexicographique diachronique avant d’étudier leur présentation plus actuelle.
Les premiers dictionnaires “modernes”, c’est-à-dire offrant pour chacune des entrées une définition relativement précise et des exemples d’emploi des termes et non pas seulement une suite de mots peu ou pas définis avec le plus souvent leur traduction latine ou dans d’autres langues, sont publiés à partir du XVII siècle 5 . Pour l’italien, nous avons le Vocabolario degli Accademici della Crusca , paru en première édition en 1612, premier dictionnaire monolingue produit par une académie florentine, réaffirmant ainsi le primat linguistique de la Toscane. En France, parmi les plus importants, sont publiés le Dictionnaire de P. Richelet en 1680 et celui de l’Académie française paru en première édition en 1694 puis irrégulièrement mis à jour 6 . La présentation de la ville dans ces premiers dictionnaires donne lieu à de très brefs développements. Généralement on trouve une définition en quelques mots avec la présentation des différents sens du terme auxquels parfois s’ajoutent quelques citations littéraires (La Crusca) ou non (Richelet, Académie).
En italien, le seul sens du mot città , conformément à l’étymologie latine, civitas , dûment rappelée, est celui d’ « adunanza d’huomini, che vivon politicamente sotto le medesime leggi, e ‘l luogo, ove abitano 7 ». A part cette rapide définition, une citation fait allusion aux dimensions de la ville opposant grande città à cittadella , petite ville. Une autre citation de Dante renvoie, implicitement, au possible sens symbolique du mot en mentionnant la città dolente, c’est-à-dire l’enfer. 8
Pour le français, la signification mentionnée par Richelet pour « cité », terme étymologiquement le plus proche de città , est un peu différent. Ici, « cité » est pris comme synonyme de ville spécialement pour les « places où il y a deux villes, une vieille et une autre qui a été bâtie depuis », avec comme exemple la cité de Paris. Ce sens est repris par le Dictionnaire de l’Académie qui en fait également, plus ou moins, un synonyme de ville défini par « un grand nombre de maisons enfermées de murailles ». Le terme est encore associé à la présence d’un évêché. 9
Quant au terme de ville proprement dit, Richelet et l’Académie le présentent également comme un lieu plein de maisons fermées de murs, indication constante. C’est la seule et très concise définition complétée par un certain nombre d’expressions. Richelet insiste surtout sur la fonction militaire et stratégique de la ville que l’on peut « fonder et bâtir », bien sûr, mais encore « bloquer, assiéger, prendre, détruire ». Le Dictionnaire de l’Académie est plus complet encore puisqu’il fait allusion non seulement aux caractéristiques militaires de la ville mais aussi à son rôle politique (la ville capitale), religieux (ville épiscopale), économique (ville marchande), à sa situation géographique (ville maritime), à ses parties (basse /haute ville, faux-bourgs suivant l’orthographe du temps). Citant deux expressions courantes, Richelet précise encore deux autres significations de la ville : « Quand on dit Monsieur est à la ville, cela veut dire qu’il n’est pas à la campagne, quand on dit qu’il est en ville cela veut dire qu’il est sorti. » 10
Ces différents dictionnaires italiens et français citent également quelques exemples de ville : Richelet cite Paris, l’Académie uniquement la Sainte cité, c’est-à-dire Jérusalem 11 , La Crusca mentionne Florence pour d’évidentes raisons culturelles 12 . Les dictionnaires français présentent ces différents termes suivant une tonalité neutre. Dans le Vocabolario de La Crusca, à partir de la troisième édition de 1691, une citation tirée de Pétrarque laisse implicitement apparaître un jugement négatif sur la ville « Le Città son nemiche, amici i boschi ». 13
En français donc, la définition de la ville/cité est très matérielle (maisons, murailles) et on insiste surtout sur sa destinée militaire défensive, élargie par le Dictionnaire de l’Académie à toute une série d’autres aspects et activités. En italien en revanche, la ville est envisagée presque exclusivement d’un point de vue juridique conforme à son étymologie. Cette définition reste pratiquement inchangée encore au XVIII ème siècle.
Au XIX ème et au XX ème siècle, le sens des mots città /cité/ville se précise un peu davantage. Dans les dictionnaires français des premières décennies du XIX ème comme dans le Nouveau Dictionnaire de la langue française de M. Noel et M. Chapsal (1833) 14 , sont reprises et condensées, presque à la lettre, les définitions déjà données par Richelet et par l’Académie. Il est simplement précisé que le terme de ville peut également désigner les habitants de la ville et la municipalité 15 . D’autre part, un parallélisme et une différenciation sont établis avec le terme de « cité » (à la fin de l’article consacré à la ville on trouve significativement un renvoi à ville) : cette fois, à la faveur du progrès des études historiques avec de grandes figures comme J. Michelet, c’est le sens conforme au latin de « cité » comme « Etat peuplé avec toutes ses dépendances » qui est mis en évidence avec rappel du droit de cité c’est-à-dire du « droit de participer aux privilèges communs aux citoyens de cette ville ». Et puis « cité » est encore pris comme corps des habitants d’une ville. Le même dictionnaire précise encore que : « La ville a des habitants, la cité a des citoyens. » 16
Dans les ouvrages italiens de la même époque, il est progressivement fait mention, peut-être sur le modèle français, et avant même qu’au sens juridique traditionnel, des éléments de paysage urbain. Dans le Dizionario portatile de F. Cardinali en 1827 on parle tout d’abord de la ville comme : « paese accasato e per solito più considerevole che quel paese che chiamasi terra o castello ». Le terme de città est également défini comme désignant l’ensemble des citadins et leurs représentants 17 . Dans le Vocabolario de E. Fanfani en 1865, il est fait allusion plutôt précisément au paysage urbain puisque la ville est définie comme : « grande adunamento di case abitate da popolo più o meno numeroso, diviso in vie piazze, quartieri, e per lo più cinto di mura e di fossi. » Là aussi, le sens politique d’origine puis celui d’ensemble des habitants ne sont mentionnés qu’après. Est également signalée l’expression de ville capitale, un concept particulièrement fort dans l’Italie qui construit son unité 18 .
A la différence des dictionnaires de La Crusca, la mention de la signification religieuse du terme de città ne figure pas dans les deux ouvrages italiens dont nous venons de parler, ni dans le Noel Chapsal d’ailleurs, signe d’une laïcisation dans les milieux intellectuels du temps. Cependant on retrouve l’empreinte chrétienne dans le Dictionnaire classique de la langue française de L.N. Bescherelle et J.A. Pons (1864). Outre les définitions politiques et administratives habituelles, ce dernier reprend le sens de « cité » comme partie ancienne d’une ville ajoutant que c’est là où se trouve la principale église. Il mentionne également les cités saintes (Jérusalem ou Rome), la cité de Dieu, la cité céleste (le paradis). Il indique déjà aussi qu’une « cité » est « un ensemble de maisons ayant sur la rue une entrée commune » ce qui est à rapprocher de l’évolution de l’urbanisme de l’époque 19 . Il y a donc au XIX ème un certain rapprochement de la représentation de la ville dans les dictionnaires français et italiens faisant une place, non plus seulement au cadre matériel, mais également humain. Les Français se réapproprient le sens juridique de « cité », les Italiens donnent de città un sens plutôt laïque.
Au XX ème siècle, on observe encore des évolutions à des degrés et à un rythme variable. En italien, le Vocabolario Hoepli della lingua italiana de Giovanni Mari continue en 1913 à caractériser la ville par ses constructions, ses rues, ses places (mentionnant toujours les murs dans un exemple), ses habitants, son administration, municipio (mairie), città (capitale). Comme villes, sont citées, outre Florence, référence traditionnelle, Milan (pour sa vaillance), Rome ville éternelle, Jérusalem ville sainte (où réapparaît la signification religieuse), mais encore Pompei, ville ensevelie. De même apparaît la città dei morti , le cimetière 20 .
Un peu plus tard en 1922 paraît la première édition du Zingarelli qui s’imposera bien vite comme l’un des dictionnaires compacts les plus répandus et appréciés 21 . Un article plutôt bref est consacré à la ville. La définition reste peu originale puisqu’encore une fois, ce qui caractérise tout d’abord la ville pour Zingarelli, ce sont ses habitations, ses habitants, son administration. Quant au rôle de la ville, il est politique (et on retrouve la capitale) et religieux ( città vescovile , épiscopale), città santa (sainte). Les autres expressions retenues sont un peu plus originales : Zingarelli parle encore de città internazionale, ideale (internationale, idéale). Dans un esprit patriotique, il élargit et précise les allusions aux grandes villes italiennes, dont il rappelle les qualificatifs porteurs de significations, suivant les cas historique, géographique ou symbolique : Rome, bien sûr, c’est la città eterna (la ville éternelle), Florence la città del fiore , (la ville de la fleur : le lys), Venise la città della laguna (la ville de la lagune), Milan la città delle Cinque Giornate (la ville des Cinq Journées en référence à l’insurrection antiautrichienne de 1848), Palerme la città dei vespri (la ville des Vêpres rappelant le soulèvement antifrançais de 1282), enfin Naples la città del Vesuvio (la ville du Vésuve). 22 Dans un curieux fourre-tout, il revient à la fin de l’article sur le rôle administratif de la ville, mentionne quelques unes de ses caractéristiques traditionnelles, portes, murs, horloge, et souligne la classique opposition ville/campagne. Enfin il rappelle l’expression città dei morti (cité des morts) avant de finir sur la città celeste c’est-à-dire le paradis. Cette définition reste inchangée jusque dans les années 50, ne connaissant que de menues retouches. De l’évolution de la ville, Zingarelli ne retient que les città-giardino (cités-jardins) qui frappent énormément les rédacteurs de dictionnaires et pas seulement italiens et la città degli studi , autrement dit la cité universitaire.

Sur le versant français, le Petit Larousse , probablement le plus répandu des dictionnaires compacts pendant de longues décennies au XX e , fait peu de place à la ville 23 . Classiquement, dans sa première édition de 1905, il la définit tout d’abord comme un ensemble de maisons disposées par rues. Mais la ville c’est aussi, dit le Larousse , ses habitants et le séjour qu’on y fait. La ville par excellence, c’est Rome dont est rappelé le qualificatif de ville éternelle. Quant au rôle, aux fonctions de la ville, est simplement signalée la signification religieuse de certaines villes saintes : Rome encore, mais aussi Médine et la Mecque « suivant les religions ». Enfin, est soulignée l’opposition ville/campagne. Cette définition reste pratiquement la même jusque dans les années 50, avec le seul ajout, très anecdotique, de Lhassa comme ville sainte. Dans le même temps, la définition du terme « cité » s’amplifie : en effet, outre les acceptions traditionnelles, sont ajoutées à partir des années 20 la cité lacustre, habitat préhistorique, ainsi que divers espaces urbains spécifiques (cités ouvrières) puis, à partir des années 30, cité jardin, cité universitaire, le tout prenant acte de certaines évolutions urbanistiques. A partir des éditions des années 50, le point de vue change dans le Larousse . La première caractéristique de la ville devient l’activité : il s’agit d’une agglomération où la majorité des habitants sont occupés par le commerce, l’industrie ou l’administration. Plus classiquement, est ensuite soulignée l’opposition avec la campagne, sont cités les habitants et enfin est souligné le sens religieux de la ville dont le seul exemple sacré redevient, plus traditionnellement, Jérusalem. Dans le même temps, la vision de la cité s’étoffe encore : on parle de cité-dortoir.
Au XX e donc, il semble que les dictionnaires s’ouvrent lentement à l’évolution urbaine. En Italie, les définitions du mot città sont plus élaborées. Après une brève éclipse probablement liée à la montée de l’esprit laïque, voire à l’anticléricalisme, chez les intellectuels, en particulier au moment du Risorgimento , la signification religieuse de la ville revient tandis que sont mentionnées de nouvelles acceptions pour le terme. En français, ce qui frappe surtout, outre la considération de la ville non plus à travers ses édifices mais de ses activités, c’est l’extension de l’emploi du mot « cité » notamment pour désigner des groupements d’habitations.
Une nouvelle étape est atteinte dans la définition de la ville dans les dictionnaires compacts en France et en Italie, à la fin des années 60 et dans les années 70. En France en 1967, paraît en première édition le Robert qui devient, plus peut-être que le Larousse qui est aussi un dictionnaire encyclopédique, un vrai dictionnaire de référence de langue. En 1970, le Zingarelli paraît dans une édition profondément refondue 24 .
Pour mesurer le chemin accompli et donner l’image actuelle de la ville dans ces dictionnaires, nous avons analysé des éditions récentes de ces deux ouvrages, respectivement le Zingarelli 2005 et pour le français, Le Petit Robert 2005.
L’intérêt quantitatif pour la ville est plus important que pour la campagne, traitée en quelques lignes par exemple. Les articles sont de longueur moyenne (environ 50 lignes soit à peu près une demi-colonne de texte sur une page de deux colonnes). 25

Au niveau du contenu, après quelques indications étymologiques, suit une définition globale, précise, très dense, du terme de ville complétée par l’énoncé des autres acceptions les plus courantes qui lui sont appliquées, lesquelles sont plus brèves. Les exemples illustrant certains aspects de la ville sont plus nombreux, parfois il s’agit de citations littéraires d’auteurs plutôt contemporains ou récents (comme D’annunzio et Calvino pour l’italien, Verhaeren, Sartre, Camus pour le français).
Au-delà de ces parallélismes, les points de vue sur la ville, exprimés par le rédacteur français et par l’italien, sont assez différents. Dans le Robert, la ville est envisagée globalement de façon assez négative. Elle est représentée essentiellement comme lieu d’activité économique et centre d’administration organisé, caractérisé par un accroissement plutôt effrayant, « tentaculaire ». Sont aussi citées, à titre d’exemple les villes-dortoirs, les cités-ouvrières, les banlieues. Dans le Zingarelli, au contraire, les fonctions envisagées pour la ville sont encore plus variées : économiques et politiques bien entendu mais aussi culturelles et religieuses : certes la ville peut être industrielle, être un port, une ville-dortoir mais aussi une ville d’art ou une ville épiscopale. En revanche, l’aspect organisé de la ville, souligné par le Robert, est peu relevé dans le Zingarelli puisque la première citation illustrative de l’écrivain Calvino parle d’une ville « messa lì come vien viene » (« flanquée là un peu n’importe comment. »)
Quelques villes « exemplaires » sont citées dans le Robert comme significativement Paris, suivant une tradition qui remonte haut, ou des cités à fort caractère symbolique comme Rome, La Mecque, Bénarès, mentionnées comme villes saintes avec un retour à l’ouverture religieuse. Jérusalem, souvent citée dans le dictionnaire Larousse, est un peu étrangement absente.
Le point de vue italien reste plus national : avec l’allusion aux « città del silenzio », « villes du silence » (formule de d’Annunzio), c’est-à-dire de petites agglomérations isolées du Nord et du Centre de la Péninsule. En outre, sont détaillées les plus importantes villes italiennes avec leurs dénominations courantes. L’énumération est encore plus complète que celle de l’édition de 1922 puisqu’outre les immanquables Milan, Florence, Rome, Naples, sont ajoutées encore Padoue, città del Santo (ville du saint), Turin, città della mole (ville de la Mole Antonelliana, massif édifice du XIX e siècle à coupole) Gênes, città delle Due Torri (ville des deux tours), allusion au Moyen Age.
L’évocation qui suit dans les deux langues des parties de la ville renvoie dans le Robert à un schéma classique dans de nombreuses villes françaises (ville haute, ville basse) ou, assez curieusement, à des réminiscences coloniales : ville arabe et ville européenne. Du côté italien, en revanche, cette présentation est plus détaillée et reflète une image différente, plus traditionnelle et comme plus familière aussi, dans son énumération des portes, murs, rues et monuments mais aussi des cités jardins et de la città dei morti (le cimetière).
La ville est encore envisagée dans les deux langues comme communauté humaine avec ses habitudes. Le rédacteur français à cet égard oppose classiquement la ville à la campagne, réputée « plus juste ». Il évoque les amusements et les lumières de la ville ainsi que les « vêtements de ville » (implicitement opposés aux habits rustiques). Du côté italien, on insiste davantage sur la ville comme collectivité, y compris au sens figuré, comme communauté religieuse avec l’évocation augustinienne de la cité de Dieu. Et puis, spécificité italienne, ville ou plutôt città est également un titre honorifique accordé à des communes aux mérites artistiques, historiques ou civiques insignes.
Le terme de « cité » permet en français de compléter un peu le tableau urbain. Il sert à désigner tout d’abord une ville importante au sens figuré mais aussi, suivant une définition qui remonte haut, la partie la plus ancienne d’une ville avec l’exemple de Paris. Le terme possède encore une valeur historique renvoyant aux cadres administratifs de l’Antiquité, cités grecques et droit de cité. Assez curieusement, aucune allusion n’est faite au sens religieux que peut avoir le terme de « cité ». Et puis, suivant un sens plus moderne, il désigne des groupes isolés d’immeubles ayant une même destination comme : cité universitaire qui accueille les étudiants mais avec une nuance de plus en plus négative, cités-ouvrières mais aussi cités-dortoirs et cités tout court c’est-à-dire des groupes d’immeubles, dans certaines villes le plus souvent de banlieue, peuplés de familles déshéritées.
Les deux articles cependant laissent de côté un certain nombre d’aspects. Tout d’abord, un peu curieusement, sont à peine mentionnés les habitants, la ville étant donc plutôt considérée de l’extérieur par ses fonctions variées et ses constructions. Et puis les articles présentent, au-delà de leur diversité de ton, comme un instantané plutôt figé de ce que peut être une ville. L’aspect diachronique est peu abordé par le Robert évoquant fugitivement le passé colonial et aussi le XVII e siècle quand il oppose la Ville (=Paris) à la Cour (=Versailles), suivant une acception vieillie. Ou encore quand il fait allusion aux cités grecques ou aux préhistoriques cités lacustres. Quant à l’italien, il cite les villes Etats, si caractéristiques du Moyen Age, les villes libres allemandes, les villes ouvertes des guerres et, comme nous l’avons dit, les qualificatifs des villes italiennes, héritage de l’histoire. Aucun des deux articles en tout cas ne peut (ne souhaite ?) rendre compte, à part leur accroissement, des importantes modifications sociologiques, anthropologiques, économiques mêmes, ayant marqué l’évolution urbaine depuis ces dernières décennies, à la seule exception peut-être de l’évolution passablement péjorative en français du terme de « cité », dont le sens de quartier populaire est repris dans les dernières éditions des dictionnaires. Significativement d’ailleurs la rédaction de ces deux textes n’a pas été modifiée depuis de longues années dans les éditions qui se sont suivies.
L’évolution de la description de la ville par les dictionnaires depuis le XVIIème est, nous l’avons vu, assez significative. Au départ, les rédacteurs des articles ont une vision véritablement partielle de ce qu’est une ville/cité/ città . L’approche est uniquement étymologique et juridique dans les premières éditions du Vocabolario de La Crusca, plus matérielle en France où ce qui semble caractériser le mieux l’espace urbain ce sont les constructions et les fortifications qui la séparent et l’opposent à la campagne. Le Dictionnaire de l’Académie pourtant, plus complet, même s’il fonde toujours son regard sur les habitations et les murailles, élargit déjà sa considération de la ville : outre qu’il mentionne les habitants, jusque-là omis, il en souligne implicitement la multiplicité des activités et esquisse quelques remarques sur l’organisation de son espace (vieille ville, faubourgs).
Au XIX e , on remarque une plus grande envergure du regard porté sur la ville dans les dictionnaires français et italiens. Ces derniers citent progressivement les éléments du paysage urbain (habitations mais aussi rues et murailles), opposent la ville à la campagne, mentionnent les habitants tandis que les français redonnent au terme de « cité » son sens juridique et politique conforme à l’étymologie latine. Quant à la fonction religieuse et symbolique de certaines villes, elle est, suivant les cas, en fonction de l’orientation plus ou moins ouvertement laïque des rédacteurs, soulignée ou oubliée. Rome et Jérusalem peuvent (ou non) être citées comme cités saintes.
Au XX ème , on remarque que les dictionnaires italiens citent systématiquement les principales grandes villes italiennes dans un but sûrement didactique et patriotique tandis que les dictionnaires français, avant les italiens, font une petite place à l’évolution de l’espace urbain qui s’ « enrichit » de cités jardins, ouvrières, universitaires.
A partir des années 50 en France, 70 en Italie, ce qui caractérise la ville, avant tous les autres aspects qui restent cependant présents, c’est désormais l’activité multiforme.
Aujourd’hui, on remarque une volonté toujours plus globalisante dans la présentation de la ville enrichie par l’apport, surtout dans le Robert, de nombreuses citations littéraires illustratives. Forcément incomplets dans le développement urbain car c’est une aventure qu’il est bien difficile de synthétiser en quelques lignes, ces articles en tous cas offrent d’intéressants points de vue sur le phénomène urbain et ont aussi leur importance en ce qu’ils contribuent à former plus ou moins consciemment l’idée même de la ville que peuvent se faire les nombreux lecteurs des dictionnaires, et qui est au fond assez différente en Italie et en France. Dans le Robert, la vision est clairement marquée par une certaine méfiance envers l’organisme urbain somme toute considéré comme assez monstrueux. Dans le Zingarelli, au contraire, la ville est une réalité familière, très riche et ancrée dans un long passé.
1 A Practical Guide to Lexicography edited by P. G. J. van Sterkenburg, Amsterdam, Philadelphia, J. Benjamins publishing Co., 2003, XI-459 p.
2 Nous tirons ces définitions de mots latins de F. Gaffiot, Dictionnaire illustré latin français, Paris, Hachette, 197934 pp. 322, 1085, 1103, 1631.
3 Ibid. , p. 1676.
4 L’aventure des mots de la ville, sous la direction de C. Topalov, L. Coudroy de Lille, J.-Ch. Depaule... Paris, R.Laffont, 2010, LXXII-1489 p.
5 A Practical Guide, p. 12.
6 Vocabolario degli Accademici della Crusca , Venise, G. Alberti, 1612, 960 p. Consultable en ligne sur le site http://www.accademiadellacrusca.it/ ; P. Richelet, Dictionnaire françois , 1680, Genève, G.H. Widerhold, 559 p. Dictionnaire de l’Académie française , Paris, J.B. Coignard, 1694, 2 vol., 676 p., 671 p. Ces deux derniers ouvrages sont consultables en ligne sur Google Livres.
7 « Réunion d’hommes vivant politiquement sous les mêmes lois et lieu où ils habitent » (Traduit par nos soins)
8 Crusca p. 186.
9 P. Richelet, Dictionnaire , p. 140, Académie, vol.1, p. 193.
10 P. Richelet, Dictionnaire , p. 531.
11 Académie , vol 2, p. 644.
12 Crusca, p. 186.
13 Crusca , 1691 3, vol 2, p. 342. « Les villes sont des ennemies, les bois des amis. » (Traduit par nos soins).
14 M. Noël, M. Chapsal, Nouveau Dictionnaire de la langue française , Paris, Roret, 18334, 902 p.
15 Ibid ., p 893.
16 M. Noël, M. Chapsal, Nouveau Dictionnaire. , p. 208.
17 F. Cardinali, Dizionario portatile della lingua italiana , Bologna, Marsigli, p. 310. « La ville est un lieu formé de maisons, habituellement plus considérable que ce qu’on appelle un village ou qu’un bourg » (Traduit par nos soins)
18 E. Fanfani, Vocabolario italiano , Florence, Le Monnier, 18652, p. 336. « La ville est un grand assemblage de maisons habitées par une population plus ou moins nombreuse, divisée en rues, places, quartiers et le plus souvent entourée de murs et de fossés. » (Traduit par nos soins)
19 L.N. Bescherelle, J.A. Pons, Dictionnaire classique de la langue française, Paris, Garnier, 1864.
20 G. Mari, Vocabolario Hoepli della lingua italiana , Milano, Hoepli, 1913, vol. 2, p. 448.
21 N. Zingarelli, Vocabolario della lingua italiana , Bietti e Reggiani, Greco Milanese, 1922, 1724 p.
22 Ibid. , p. 242
23 Petit Larousse , Larousse, Paris, 1905, p. 1049.
( Cf. http://dictionnaire1905.u-cergy.fr/ )
24 Le Petit Robert , Paris, Société du Nouveau Littré Le Robert, 1967, 1972 p. ; N. Zingarellli, Vocabolario della lingua italiana, Bologna, Zanichelli, 1970, 2064 p.
25 Le Nouveau Petit Robert , Paris, Dictionnaires le Robert, 2006, p. 2677. ; Lo Zingarelli con CD-ROM per Windows : vocabolario della lingua italiana / di Nicola Zingarelli, Bologna, Zanichelli, 2006. Toutes les citations renvoient à ces éditions.
Première partie APPROCHE ARTISTIQUE DE L’URBANITÉ
Un autre sens de l’« esthétique urbaine » : l’élaboration artistique de la perception des espaces urbains
Olivier GAUDIN
Université de Poitiers

« Culture urbaine », « urbanité », « esthétique urbaine », « arts urbains » sont des formules aussi courantes que peu explicitées. Avant d’être repris par les aménageurs, les architectes, les hommes politiques et les publicitaires, ce lexique se réfère pourtant à des pratiques artistiques et à des œuvres. De nombreux peintres, photographes, écrivains, metteurs en scène, danseurs, chorégraphes, cinéastes, et même certains musiciens, représentent ou figurent la ville et les espaces urbains. Mais dans quelle mesure les arts, et en particulier la littérature et les arts visuels, constituent-ils des ressources originales, spécifiques, pour l’étude et la compréhension des phénomènes urbains ?
Ce texte propose une analyse critique de la notion d’esthétique urbaine, afin d’envisager un sens spécifique de cette notion : l’élaboration artistique de la perception des espaces urbains. Le terme d’élaboration désigne l’opération créatrice selon laquelle un travail artistique peut rendre compte de l’expérience perceptive de lieux ou d’espaces urbains, de manière à la fois sensible et réflexive. Une telle mise en œuvre de la perception sensorielle se distingue des images ou des représentations de villes, qu’elles soient picturales – les vedute et ritratti di città du XVIII e siècle, les panoramas du XIX e siècle, et les « symphonies urbaines » du cinéma au XX e siècle ; photographiques – les photographies de paysages urbains, de monuments, ou de skyline ou littéraires – les « portraits » ou « tableaux » de ville, à la manière de Mercier, ou du Guide de Paris rédigé par Hugo. Ce type d’opération artistique se singularise aussi sur le plan de la chronologie historique : on peut tenir son émergence pour emblématique de la ville « moderne » ou « industrielle », puisqu’elle apparaît au XIX e siècle, dans des textes précis de Poe et de Baudelaire dont Benjamin a souligné le caractère d’anticipation 26 .
Les élaborations artistiques de l’expérience urbaine ne prennent pas nécessairement la ville pour décor, arrière-plan, ou contexte de l’action ; lorsque c’est le cas, ce n’est pas un critère suffisant de la démarche. Sous ce terme, nous nous référons avant tout aux œuvres littéraires et visuelles (narratives ou plastiques, de documentaire ou de fiction) où l’espace urbain apparaît comme un milieu à part entière, par la transcription ou la description de perceptions en situation et en mouvement. Ces élaborations ont souvent représenté, plutôt que « la ville » à distance de contemplation, les effets de l’accumulation et de la complexité des sollicitations sensorielles multiples sur les sujets perceptifs. Le lieu commun traditionnel en est la scène de foule – inaugurée en littérature par Poe et Baudelaire, consacrée au cinéma, au siècle suivant, par Eisenstein, Murnau, Ruttman, Vertov, King Vidor, ou Chaplin –, véritable point névralgique de cette élaboration. Adoptant un point de vue perspectiviste et relativiste , les auteurs de scènes de foule ont suspendu l’apparente objectivité des formes de la ville, afin d’en explorer les propriétés matérielles et les qualités sensibles sur un mode que l’on peut qualifier, en première approche, de phénoménologique, immanent et pratique (par opposition à contemplatif, détaché ou savant). Le point de vue perceptif, mobile, multiplie les variations de focale et de perspectives, y compris pour un même narrateur, selon la succession des plans ou des séquences. Cette mobilité compromet la possibilité d’une vue d’ensemble, d’une vision synoptique ou panoptique du fait urbain 27 .
Parler d’élaboration artistique de la perception permet de préciser et d’affiner l’idée générale d’une esthétique urbaine, en la critiquant de manière interne. En effet, on peut juger problématique l’idée d’un art, d’une poétique ou d’une esthétique de la ville. Pour Pierre Sansot, mais aussi pour Jean-Luc Nancy (deux philosophes dont les méthodes, les intentions et les orientations diffèrent entièrement), ces dernières formulations admettent trop vite que la ville serait un objet, placée sous le regard d’un sujet 28 . Adopter un angle phénoménologique ou perceptif immanent, comme ces auteurs y invitent, ne requiert pas de tenir d’emblée la ville pour un objet déjà constitué. Vouloir décrire l’art ou la poétique de la ville, ce peut être suivre la direction inverse : rechercher les effets diffus du milieu urbain sur la sensibilité des citadins en général, et sur les activités artistiques en particulier. La création artistique de l’âge industriel a su déployer un rapport réflexif à ses propres conditions de production et de diffusion, à son appartenance au milieu urbain. Encore faut-il définir les supposés effets écologiques de l’espace urbain, irréductibles à une causalité mécanique, et les mettre au jour dans le contexte de l’analyse esthétique de pratiques artistiques.
Dans les limites du présent article, nous tenterons de spécifier le contenu d’une « esthétique urbaine » à partir d’exemples littéraires, et de quelques références cinématographiques. Selon le critère de l’élaboration de l’expérience perceptive par des moyens artistiques, on peut distinguer la perception artistique de l’expérience urbaine présente chez nombre d’auteurs, d’une part, du regard esthétique sur la ville, dominant chez d’autres. Pour le regard esthétique, la ville est avant tout le décor ou l’objet d’une œuvre, lorsqu’elle n’est pas elle-même comparée à une vaste œuvre d’art ; tandis que la perception artistique appelée par certaines œuvres, concentre des propriétés sensorielles caractéristiques de l’espace urbain en tant que cadre d’expérience.
À partir d’une exposition détaillée de cette distinction et de l’analyse d’exemples précis, nous aborderons le problème de l’articulation entre art et « urbanité » : comment l’expression artistique rend-elle sensibles et intelligibles les mutations radicales des espaces urbains contemporains, qui affectent l’expérience urbaine ? Les « mutations radicales » sont les ruptures d’échelles qui s’accentuent depuis plusieurs décennies dans nos environnements urbains ; sous le terme d’« expérience urbaine », nous visons avant tout les qualités sensibles perçues qui distinguent l’espace urbain de ce qu’il n’est pas ; celles qui permettent de l’identifier et de le reconnaître d’un coup d’œil, dans une situation particulière donnée – d’une façon traditionnelle, par exemple (mais ce n’est pas toujours aussi simple), les marqueurs visibles de la densité et de la diversité du bâti et de la population.
Nous décrirons donc deux sortes de ruptures :
– celle que peuvent opérer les arts urbains à la marge, sinon à l’encontre d’une esthétique de la ville fondée sur la totalisation et l’objectivation, par la radicalité d’une perception située ;
– et la rupture multiforme de l’expérience perceptive provoquée par les transformations urbaines contemporaines, que l’élaboration artistique de la perception peut aborder avec pertinence. Comment celle-ci rend-elle sensibles et intelligibles les mutations radicales qui affectent la condition urbaine contemporaine ?
La perception située de l’espace urbain : une esthétique sans synthèse
La plupart des poètes et des romanciers de premier plan qui évoquent l’expérience sensible des espaces urbains le font selon une perspective située, concrète – de Poe, Melville, Baudelaire ou Dostoïevski, à Joyce, Woolf, Mandelstam, Döblin, Aragon, Breton, Bellow, Céline, Kafka, Musil, Durrell, Hamsun, Gracq, et plus récemment Calvino, Sebald, DeLillo, ou Pynchon. À nos yeux, ces auteurs se démarquent tous d’une « esthétique urbaine », au sens restreint de l’appréciation formelle des qualités sensibles des villes, c’est-à-dire de leur architecture et de leur aménagement, de leurs monuments et de leur mobilier, mais aussi de leurs traits pittoresques, typiques, voire folkloriques ou mythologiques 29 . À la différence de Balzac, Hugo, Magne, Romains, Suarès, ou Morand, mais aussi de Pennac, Auster, ou Izzo, les auteurs cités ont mis en question le partage historique entre narration et description 30 . Ils ont, surtout, fait partager au lecteur la dimension ouverte et dynamique de l’expérience urbaine ; et en particulier les spécificités sensorielles, visuelles et auditives, mais aussi olfactives ou tactiles (voire thermiques, électriques et magnétiques) de cette expérience. La perception du milieu urbain est alors élaborée et retranscrite par la médiation d’une perception artistique. C’est cette élaboration que nous distinguons d’un regard esthétique , en raison de sa capacité à faire communiquer entre eux les éléments de l’expérience urbaine sans en retenir les seules qualités formelles, « objectives » ou descriptives.
La perception effective du milieu urbain se distingue des tableaux de villes par la coexistence mobile, sans promesse de synthèse, de composition harmonieuse, ni de vue synoptique, d’éléments hétérogènes entre eux. À lire les auteurs qui en proposent une élaboration, on éprouve combien la perception de l’espace, en apparence immédiate, subit les influences de la mémoire personnelle et collective, de l’imaginaire, mais aussi des connaissances, des affects et des émotions plus ou moins durables des individus. Les descriptions en prose ou en vers donnent lieu à des superpositions, des hésitations et des confusions d’images, de sensations et de discours qui miment le flux de conscience d’un citadin marcheur. L’expérience perceptive de l’espace urbain, mise en œuvre et élaborée par le style, peut ainsi devenir la matière de textes exceptionnels :

Cessant de sourire il avançait, et un nuage lourd envahissait le soleil avec lenteur, assombrissant encore la façade morose de Trinity College. Les trams se croisaient, montaient, descendaient, sonnaient. Inutiles, les mots. Les choses vont de même, jour après jour : escouades d’agents qui sortent et qui rentrent ; trams aller et retour. […] Toute la population d’une ville disparaît, une autre la remplace, qui passe aussi : une autre viendra qui passera. Maisons, files de maisons, rues, kilomètres de trottoirs, piles de briques, pierres. [ Cityful passing away, other cityful coming, passing away too : other coming on, passing on. Houses, lines of houses, streets, miles of pavements, piled up bricks, stones. ] 31

La marche de Bloom dans la ville est ponctuée d’impressions visuelles et sonores qui ne déclenchent ni une réflexion articulée ni une description cohérente, mais des bribes de pensées, des successions d’images ou d’idées associées par analogie avec la succession chaotique des perceptions. Les pensées banales, voire triviales, associées par le personnage à ses impressions de la ville, sont le prétexte d’une construction ou d’une élaboration poétique. Dans ce genre de texte, les états perceptifs ne sont pas séparés du mouvement de la narration romanesque ou de l’émotion poétique. Les qualités perçues de l’environnement urbain, au lieu d’être tenues à distance comme un objet de description ou un décor pour l’action, surgissent, voire envahissent l’énonciation littéraire, enveloppant le locuteur de la narration ou du poème. Au point, parfois, de troubler sa position et sa perspective de sujet porteur d’un regard individuel, conscient et maître de soi, comme c’est si souvent le cas chez Joyce.

Pyramides dans le sable. Bâties avec le pain et les oignons. Esclaves de la muraille de Chine. Babylone. Les grosses pierres restent. Tours rondes. Le reste, débris, banlieues envahissantes, bâclées en série, maisons poussées comme des champignons, bâties de vent. Asiles de nuit. [ Rest rubble, sprawling suburbs, jerrybuilt. Kerwan’s mushroom houses built of breeze. Shelter, for the night. ] 32

Les personnages d’un roman ou les voix d’un poème peuvent ainsi devenir le support d’une poétique de la perception non synthétique, qui n’est pas sans faire écho à la poétique rimbaldienne (la « voyance » et le « dérèglement » venant troubler les mécanismes ordinaires de la perception et de sa restitution langagière dans la description).
Une telle élaboration poétique de la perception située se distingue donc du regard esthétique, en particulier, par son refus de la synthèse ou de la vue synoptique ; elle suggère que l’expérience perceptive de la ville est mobile et fragmentaire par principe. De manière fameuse, et presque méthodique, des générations de poètes américains ont exploré et nourri ce motif 33 . Mais nombre d’œuvres de romanciers majeurs, de styles très différents s’inscrivent aussi dans cette filiation perceptive, de Mrs Dalloway au Paysan de Paris et à Nadja ; de Melville ( Bartleby ) et Döblin ( Berlin Alexanderplatz ) à Bellow ( Dangling Man ) ou à Durrell ( Le Quatuor d’Alexandrie ). Plusieurs passages de ces romans parviennent en effet, de manière toujours singulière, à faire éprouver au lecteur la complexité et la porosité caractéristiques de l’expérience perceptive de la grande ville 34 .
Un partage similaire entre les synthèses du regard esthétique et l’angle de la perception située se retrouve dans les arts visuels : la photographie, avec la longue tradition de la street photography , et le cinéma avec le film noir 35 , notamment, rejoignent cette seconde approche. Le regard du spectateur, troublé par les choix du photographe ou du cinéaste comme celui du lecteur peut l’être par des procédés stylistiques, est mis en présence de sa propre difficulté à unifier le flux heurté de l’expérience perceptive de la grande ville. C’est donc par-delà la spécificité du medium que les artistes peuvent interroger et réélaborer la perception des espaces urbains.
L’identification des espaces urbains en question
La difficulté des personnages de citadins à opérer des synthèses perceptives, telle que les artistes l’anticipent, la restituent ou la suggèrent, ne répond pas à des motifs subjectivistes ou idéalistes. Il nous semble plutôt que la perception sensorielle de la grande ville peut générer par elle-même, c’est-à-dire de façon ni personnelle ni même nécessairement consciente, un trouble d’identification ; et que les artistes cités témoignent en premier lieu de cette expérience, au moyen de la recréation de perceptions que constituent leurs œuvres.
De nombreuses œuvres narratives, visuelles ou littéraires, mettent en question les conditions perceptives de l’ identification de l’espace urbain. La mise en scène de la reconnaissance d’une ville ou d’un lieu urbain est un topos littéraire et cinématographique du XX e siècle, notamment par la répétition du motif de la sortie de prison comme situation initiale d’un récit. Le personnage de Franz Biberkopf, dans les premières pages de Berlin Alexanderplatz d’Alfred Döblin (1929), est effrayé par les mouvements rapides et les bruits stridents de la circulation automobile qu’il ne connaît pas encore, et par ce difficile retour vers une ville qui est la sienne, mais qu’il ne reconnaît plus. Le personnage joué par Jean Gabin, dans les premières minutes de Mélodie en sous-sol 36 , sort aussi de prison ; marchant dans Sarcelles métamorphosé par les grands ensembles, il est contraint, à la recherche de son pavillon, de demander une adresse qui n’est plus la même : la rue Théophile-Gautier est devenue le boulevard Henri-Bergson 37 . On pourrait multiplier les exemples, plus ou moins avant-gardistes 38 ; la question implicite de ces situations est chaque fois : est-ce que vois, entends, perçois la même ville que celle que j’ai connue autrefois ? Dans ces situations fictionnelles, mais vraisemblables, la distance temporelle impose brutalement les effets sensibles de l’altération d’un lieu qui est pourtant « le même », mais qu’un observateur longtemps absent n’est pas en mesure de reconnaître d’après ses caractéristiques visibles.
On peut dire, en ce sens, que de telles œuvres urbaines interrogent la portée épistémologique de la perception, c’est-à-dire son rôle pour la connaissance et la compréhension des lieux, des espaces et des situations que nous traversons.
Pour étayer et illustrer cette hypothèse, nous retiendrons une série d’écrivains plus récents, voire contemporains, emblématiques de la démarche d’élaboration artistique de la perception. Nous pensons à certains ouvrages de Georges Perec 39 , d’Iain Sinclair 40 , de Jean Rolin 41 ; ou à ceux, plus récents et d’un genre plus romanesque, de Joseph O’Neill 42 et de Teju Cole 43 . S’il ne s’agit pas toujours d’œuvres narratives, il serait absurde de leur refuser le statut d’œuvre d’art au prétexte de leur inspiration documentaire. Tous ces textes, écrits à la première personne, laissent libre cours à l’appréciation et à l’imagination de l’auteur ou du narrateur, dans les passages mêmes où la description peut sembler serrée, voire méthodique ou systématique. Nous citerons deux exemples, chez Perec et chez Sinclair, parmi les plus caractéristiques du travail poétique de mise en exergue des conditions perceptives de l’identification de l’espace urbain.
Des Espèces d’espaces de Georges Perec (1974), on pourrait citer, pour notre propos, presque chaque page des sections « La rue », « Le quartier », « La ville » (et même de « La campagne »). L’ouvrage est très souvent cité par les géographes, mais rarement analysé pour ses caractéristiques littéraires et sa portée philosophique. S’agit-il vraiment de descriptions spatiales ? Comment l’auteur parle-t-il de l’espace perçu ?
Les premières pages de « La ville » se présentent comme une série d’injonctions adressées par l’auteur à lui-même, mais aussi au lecteur : « Ne pas essayer trop vite de trouver une définition de la ville ; c’est beaucoup trop gros, on a toutes les chances de se tromper. D’abord, faire l’inventaire de ce que l’on voit. Recenser ce dont l’on est sûr. » 44
Les verbes employés aux lignes suivantes (« S’intéresser à », « Regarder », « Reconnaître que », « Bien noter que », « Se souvenir que ») confirment la place prépondérante de l’attention. Dans ces pages, il n’est guère question de « la ville » comme d’un objet, ainsi que l’auteur en avertit le lecteur avec humour. En revanche, le texte ne cesse de souligner l’entrelacement entre notre perception sensible de l’espace urbain et les mots que nous employons, au quotidien, à son propos – non pas pour décrire la ville mais pour l’habiter, pour y vivre, ce qui est différent. Le style dominant est interrogatif et méthodologique, et l’approche retenue est ensuite un assemblage expert d’empirisme et de réflexion, de culture érudite et d’induction prudente :

Une ville : de la pierre, du béton, de l’asphalte. Des inconnus, des monuments, des institutions.
Mégalopoles. Villes tentaculaires. Artères. Foules.
Fourmilières ?
Qu’est-ce que le cœur d’une ville ? L’âme d’une ville ? Pourquoi dit-on qu’une ville est belle ou qu’une ville est laide ? Qu’y a-t-il de beau et qu’y a-t-il de laid dans une ville ? Comment connaît-on une ville ? Comment connaît-on sa ville ? 45

Les strates de cette énumération d’apparence anodine sont denses et nombreuses. Non sans rapport avec Joyce, on remarque des formules et des métaphores convenues, mais aussi des images littéraires ; des questions de bon sens, des faux problèmes, des sujets de réflexion poétique, des questions psychologiques, épistémologiques, esthétiques, philosophiques ou métaphysiques. L’écriture de Perec compose une image de la pensée, par l’association d’idées et de mots, mais aussi par une invitation à l’observation, plus précisément à des formes d’expérimentation perceptive (dont la Tentative d’épuisement d’un lieu parisien sera la reprise étoffée). La section « La ville » constitue une sorte de discours de la méthode : des recommandations pratiques, des « exercices » que l’auteur ou le narrateur accomplit sous les yeux du lecteur, sur le mode d’une ascèse descriptive, d’une suspension sceptique des certitudes ou des conventions linguistiques. Mais la portée de ces remarques nous paraît plus vaste qu’une prise de distance à l’égard du langage ordinaire (ou au contraire, qu’un plaidoyer pour celui-ci). On peut lire ce manuel ou mode d’emploi en forme de jeu littéraire comme une invitation à réformer son regard, au moyen d’une attention renouvelée aux conditions pratiques d’exercice de notre perception de l’espace urbain.
Ainsi la démarche de l’auteur est-elle d’un même mouvement réflexive et concrète. Sa lecture nous rend attentif à nos propres manières de percevoir en même temps qu’à la délimitation de l’objet perçu. À ce titre, les Espèces d’espaces constituent un cas emblématique d’élaboration artistique et philosophique de la perception – et même s’il s’agit indéniablement de sa forme la plus lucide, sinon la plus intellectuelle, on ne peut nier la sensibilité que le texte ne cesse de manifester.
Auteur de nombreux ouvrages tous consacrés à l’espace londonien, Iain Sinclair se réfère à la « dérive » des situationnistes et se pose en héritier actif de la « psychogéographie » urbaine, terme auquel Debord avait donné, en partie par jeu, la forme d’une définition : « [L’] étude des lois exactes et des effets précis du milieu géographique, consciemment aménagé ou non, agissant directement sur le comportement affectif des individus. » 46
La mise en relation des domaines de la psychologie et de la géographie, fût-elle ludique et provocatrice, n’est possible que par un usage spécifique des facultés de perception, dont témoignent les exercices littéraires des situationnistes. Cet usage n’a cessé d’inspirer Iain Sinclair, en particulier dans son ouvrage le plus caractéristique, London Orbital (2006). Les différents chapitres relatent une série de marches qui constituent, journée après journée, une exploration méthodique des territoires traversés par la M25 – l’immense autoroute suburbaine qui encercle le Grand Londres. D’un point de vue stylistique, la continuité avec les recommandations de Perec est frappante :

À la jonction de la North Circular et de la ZAC de la Lee Valley, la situation est lisible. C’est ce à quoi nous sommes habitués, ce pour quoi nous plaidons ; contrefaçon d’Amérique, dépotoir, fumerolles des camions douze roues. Centrale électrique, restos indiens. Une franchise Mercedes. Signes et signatures. Calligraphie saugrenue des néons. Entrepôts parasites sur la route, qui suivent la notion de mouvement, de parking facile. Les vieilles entreprises qui se prélassaient dans l’ombre de la rivière ont dû se faire à la brutalité des ateliers en tôle, les containers aux idées qui les dépassent 47 .

L’énumération des perceptions visuelles n’est qu’une tentative apparente de mise en ordre, et la lisibilité dont parle l’auteur n’est pas sans contradictions. Ce parcours visuel fait plutôt saillir le brouillage des limites et des repères spatio-temporels, le décalage voire la perte des spécificités locales du territoire au profit d’une suburbanité ou périurbanité « globale ». Sans quitter le plan de l’expérience sensible, la description suggère l’ampleur de l’assujettissement des espaces urbains et suburbains à l’automobile, au commerce, et aux infrastructures colonisatrices qui leur sont liées. Le texte souligne sans la nommer la domination territoriale de la marchandise (en particulier de sa distribution et de sa consommation), et les effets spatiaux de la transition d’une économie de production à une économie de consommation.

L’esthétique du parc commercial de la North Circular privilégie des couleurs, qui, ironiquement, jouent avec des notions pastorales : vert citron (végétation des marais), jaune (colza), rouge sang. Les noms de route ne sont pas littéraires, ils sont chimiques. Argon Road est un souvenir résiduel de la contribution d’Edmonton à la manufacture des lampes fluorescentes. La lumière est incertaine, frelatée. Le cri écarlate du dépôt de meubles combat le dégradé gris ardoise de la route, de la rivière et du ciel 48 .

Tout ceci fait des zones périurbaines et des bords d’autoroute, peu représentés en littérature, le contraire d’une ville invisible : une vaste surface partiellement bâtie, « mitée » et criarde, qui s’étend à perte de vue, et que l’œil ne peut éviter. On peut néanmoins la traverser, la parcourir, la percevoir et la décrire avec la patience du marcheur. Une sorte d’anti-paysage, informe et sans cadre, s’offre au regard.
Dans ces textes, le travail d’expérimentation littéraire à partir de données perceptives emploie des procédés à la fois méthodiques et minimaux. La description n’a ni l’ampleur d’un point de vue synoptique, ni la stabilité d’une perspective. L’effort de documentation, souvent visible dans les ouvrages de Sinclair, reproduit plutôt des effets de fiction que l’auteur trouve déjà actifs sous les noms de lieux (ou de non-lieux), dans la généalogie des dénominations administratives, entre les lignes des cartes routières, ou dans l’ombre des projets immobiliers ou des faits divers. L’énumération même de ces effets relevés lors de ses promenades et explorations, et leur transcription sous forme de liste (selon des procédés récurrents chez Sinclair), reçoivent finalement une portée critique étrange et saisissante. Les espaces urbains et suburbains du nouveau siècle ne disposent pas de qualités sensibles qui soient des marqueurs d’identité, au sens de la continuité historique et de la singularité d’un lieu. Chercher dans les paysages suburbains des signes organisant, formant ou structurant une totalité, c’est commettre une erreur de catégorie. À l’opposé d’une attitude nostalgique, les ressources de la description littéraire permettent une discipline du regard et une critique des jugements culturalistes de la contemplation esthétique. En ce sens, l’élaboration artistique de la perception rompt avec la recherche d’une harmonie ou d’une cohérence immédiatement visible, et promeut l’activité du regard. Dans l’exemple cité, il s’agit d’un effort pour interpréter les signaux émis par les infrastructures, afin de comprendre la logique sous-jacente à des usages de l’espace fondés sur la mobilité des flux d’humains et de marchandises.
Ces quelques exemples, retenus parmi de nombreux autres possibles 49 , montrent que l’élaboration de la perception des espaces urbains par les artistes rend possible une critique du regard esthétique, mais aussi un exercice de l’attention renouvelé aux espaces bâtis, susceptible de nourrir une réflexion sur les conditions perceptives de nos pratiques quotidiennes du milieu urbain (déplacement, orientation, identification). L’objet de la dernière section de cet article est d’expliciter ce point.
Élaboration artistique de la perception et mutations urbaines : figurer les ruptures et la complexité
Les œuvres citées mettent en question les critères sensibles d’identification et de reconnaissance des espaces urbains. Chacune d’elles s’inscrit également dans le contexte d’une rupture historique, épistémologique et esthétique majeure : l’une des vagues successives d’urbanisation de l’ère industrielle, ou la périurbanisation liée au reflux post-industriel. Notre hypothèse est que ces œuvres rendent compte des troubles perceptifs provoqués par les transformations des villes occidentales durant la seconde moitié du XX e siècle. Encore faut-il préciser la nature de ces transformations, et demander en quoi l’élaboration artistique de la perception participe à leur appréhension générale. De quelle manière l’expression artistique rend-elle sensibles et intelligibles les mutations radicales des espaces urbains, qui affectent la condition urbaine contemporaine ?

Pour distinguer l’élaboration artistique de la perception des espaces urbains, de la représentation objective ou de l’image typique de l’esthétique urbaine, nous proposons de parler de figuration . Les œuvres issues d’une telle élaboration ne composent pas une image de l’objet « ville », mais figurent, c’est-à-dire transcrivent ou transposent au sein d’une œuvre d’art, certaines caractéristiques de l’expérience perceptive du milieu urbain.
Plus précisément, l’élaboration de la perception spatiale dans les démarches citées permet aussi de concevoir, sinon de pratiquer, une sorte d’ascèse descriptive – en particulier Perec, Sinclair, Rolin –, qui observe le fonctionnement habituel, quotidien ou routinier de notre perception sous un jour différent, décalé, mais aussi épuré ou « épuisé », au rebours d’une accumulation balzacienne de détails 50 .
Si ce genre de travail sur le matériau sensible des perceptions et des émotions distingue les disciplines artistiques, dans le cadre de notre questionnement, cette spécificité offre aussi une position privilégiée pour incarner la réflexion sur les effets esthétiques et sociaux des mutations urbaines et architecturales contemporaines. Sans pour autant se placer sur le terrain explicite des idées et des « messages » ; alors que la discussion sur l’esthétique urbaine porte souvent sur la question d’un art « politique » (en théorie de l’art), sur les modes d’appropriation des territoires (en anthropologie), ou sur l’espace public (chez les urbanistes), les artistes ont la possibilité de s’affranchir de ce vocabulaire.
S’en tenir à l’élaboration de la perception sensorielle, c’est montrer en acte comment les pratiques sociales prennent appui sur des habitudes perceptives, c’est-à-dire des manières de visualiser et d’identifier les espaces urbains pour y orienter ses actions – que l’on soit responsable politique, urbaniste, citadin, usager, ou simple passant. Décrire l’expérience urbaine au niveau même des actions et des pratiques, par le biais de figurations qui ne soient pas des instantanés statiques, est en droit inaccessible aux sciences sociales. Les productions artistiques maintiennent au contraire une dimension d’expérimentation et d’immanence en continuité avec l’expérience du lecteur et sa connaissance intuitive. C’est pourquoi la complexité de l’expérience perceptive de l’espace urbain, ou les ruptures que celle-ci peut subir, trouvent plus aisément une expression artistique qu’une explication scientifique.
Depuis plusieurs décennies, le constat d’un déficit de représentation, c’est-à-dire du défaut d’image de ce qu’est devenue la ville contemporaine est omniprésent : pour s’en tenir au contexte européen, on peut mentionner les débats sur le Grand Paris, sur la métropole horizontale bruxelloise, ou sur l’aménagement de la vaste città diffusa que constitue la plaine du Pô, en Vénétie. À une échelle différente, nous pensons aux enjeux symboliques, commerciaux et politiques de la promotion « culturelle » du patrimoine, voire, de sa pure et simple réinvention par la reconstruction – dont le cas du Schloßplatz de Berlin est un véritable paradigme.
Le constat de la difficulté à mettre la ville en images, à tracer les contours de l’espace urbain et suburbain, se généralise. De ce point de vue, la montée en puissance parallèle de discours convenus et aseptisés sur « l’expérience urbaine » – en particulier dans le champ de la publicité et de la promotion immobilière, la ville de Berlin offrant là aussi un cas d’école – est symptomatique. Il se joue en effet davantage, dans les slogans du marketing urbain, qu’un renversement esthétique sous la forme d’une redécouverte de la « vie en ville ». Délibérément ou non, ces effets de surface masquent la dépendance accrue des centres urbains à l’égard des infrastructures de leurs périphéries : entre autres, le déplacement et la perte des activités productives, et avec elles, des populations de travailleurs immigrés, d’ouvriers et d’artisans. À cet égard, les travaux des études urbaines sur la gentrification , qui en décrivent les conséquences, ne mettent au jour qu’une partie du problème 51 . Il semble que si nous avons du mal à représenter, mais aussi à comprendre et à étudier la ville comme un objet unifié, c’est qu’il ne nous est plus possible de la percevoir et de l’identifier comme telle.
Ce trouble épistémologique résulte d’une série de ruptures, au premier plan desquelles les ruptures d’échelle jouent un rôle considérable. Françoise Choay 52 a montré à quel point l’ancien rapport d’imbrication ou de combinaison d’échelles, dans l’urbanisme des grandes villes, se trouvait, depuis plus d’un demi-siècle, compromis par l’aménagement à grande échelle et par la suprématie de l’automobile. La rupture de l’agencement des échelles est à l’origine de tensions et de difficultés que l’on peut en partie observer et analyser à même la perception spatiale ordinaire, dans les lieux les plus quotidiens, comme l’ont montré certains travaux de recherche en sciences sociales 53 . Soyons précis : il est banal de constater que les mutations induites par le primat de l’automobile et par les trains à grande vitesse ont bouleversé les formes urbaines. Ce qu’il faut mettre en évidence avec soin, en revanche, ce sont les nouvelles conditions perceptives issues de ces transformations, leurs effets non directement visibles sur les conduites et les manières d’habiter les espaces urbains, sur les façons de s’y orienter ou de s’y déplacer.
Bien que la prise de conscience de ces questions se soit élargie, les réponses apportées ne semblent pas encore à la hauteur des enjeux. Certes, les projets des architectes et des aménageurs affichent souvent le souci de combiner les échelles, de « retrouver la rue » afin de « ralentir la ville », etc. L’aménagement récent du quartier entièrement neuf de la Bibliothèque nationale, à Paris, en fournit une illustration intéressante. Mais, outre que cette conscience est loin d’être généralisée (la couverture du périphérique à hauteur de la Porte des Lilas est un bon exemple de la tendance contraire), il y a loin de cette lente prise de conscience de la nécessité d’imbriquer les échelles, à l’exigence d’une reconfiguration de l’espace urbain qui prendrait sa source dans l’expérience perceptive des citadins. Si l’aménagement urbain devait se fonder sur les pratiques et les expériences citadines et suburbaines à l’échelle perceptive, et contribuer à les

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