Des bibliothécaires en prison : carnets de santé
112 pages
Français

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Des bibliothécaires en prison : carnets de santé

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Description

La bibliothèque de la maison d'arrêt de la Santé a fonctionné jusqu'en 2013 de façon très originale. La gestion en a en effet été confiée à une association, "Culture et Bibliothèques pour Tous", et ce sont ses bénévoles qui l'ont organisée, gérée, administrée et animée pendant toutes ces années. C'est cette histoire particulière dans l'univers carcéral -faite de rencontres, de difficultés, de réussites, l'histoire de la place essentielle que cette bibliothèque a tenue auprès des détenus, que ces carnets souhaitent relater et partager.

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Informations

Publié par
Date de parution 08 juillet 2015
Nombre de lectures 10
EAN13 9782336385921
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0025€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

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Couverture
4e de couverture
Nomino ergo sum
« Je nomme donc je suis »
Dirigée par Alain Coïaniz et Marcienne Martin

La collection « Nomino ergo sum » est dédiée aux études lexico-sémantiques et onomastiques, sans exclure, de manière plus large, celles qui prennent comme objet le fonctionnement et la construction de la signification, aux plans discursif, interactionnel et cognitif.
Tous les champs de l’humain sont concernés : histoire, géographie, droit, économie, arts, psychologie, sociolinguistique, mathématiques… pour autant que l’articulation épistémologique se fasse autour des lignes de force de l’intelligibilisation linguistique du monde.

Comité scientifique

Victor Allouche (Université de Montpellier) ; Gérard Bodé (Institut français de l’éducation — École normale supérieure de Lyon) ; Georges Botet (Président honoraire de l’Institut Psychanalyse et Management — Membre de l’Association européenne de psychanalyse Nicolas Abraham et Maria Torok) ; Kurt Brenner (Université de Heidelberg, Allemagne) ; Vlad Cojocaru (Institut de Filologie Română, Iaşi, Roumanie) ; José Do Nascimento (IUT Orsay — Université Paris Sud) ; Claude Féral (Université de la Réunion) ; Laurent Gautier (Université de Bourgogne) ; Sergey Gorajev ( Université Gorky – Ekaterinburg, Russie) ; Julia Kuhn (Université de Vienne, Autriche) ; Judith Patouma (Université Sainte Anne, Canada) ; Jean-Marie Prieur (Université de Montpellier) ; Dominique Tiana Razafindratsimba (Université d’Antananarivo, Madagascar) ; Michel Tamine (Université de Reims-Champagne-Ardenne) ; Diane Vincent (Université Laval, Canada).
Titre
Michel Paul URBAN







Le langage humain et ses origines
Du même auteur
La grande encyclopédie des lieux d’Alsace, la Nuée bleue, Strasbourg, 2003-2010.
Copyright

© L’HARMATTAN, 2015
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris

www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

EAN Epub : 978-2-336-73603-7
Entrée en matière
INTRODUCTION
L’origine du langage reste à la fois une énigme et une quête désirée. De nos jours, les études en ce domaine font souvent appel à des disciplines extralinguistiques, notamment la biologie, ce qui pourrait s’interpréter comme une déconvenue de ce que la linguistique en tant que science ne soit pas parvenue à trouver la solution à ce problème, certes complexe. Pourtant, elle seule en est capable car, des mises en branle phonatoires à l’idéal de communication universelle, le langage est un outil à la mesure de l’homme, fabriqué par l’homme, cet artisan.

Cette vision humaniste du langage, qui n’est peut-être pas la bonne, est en tout cas la mienne. Elle oriente ma recherche dans le dédale des prises de position possibles. Ainsi, je n’ai pas engagé de réflexion dans le cadre du courant créationniste, car ses prémisses se situent hors du champ du testable, et les raisonnements auxquels il laisse place sont évidemment conditionnés. Une annexe ethnolinguistique en fin d’ouvrage développe certains points de vue antéscientifiques, présents notamment dans la Bible et qui, ayant édifié les esprits durant des millénaires, ont leur place légitime dans l’histoire de la pensée sur la nature et l’origine du langage.

D’autre part, si le besoin de communiquer, la capacité d’émettre des sons et la sélection de l’oralité procèdent de l’évolution génétique, celle-ci ne peut expliquer la forme spécifique qu’a prise le langage. Pour cette raison, l’hypothèse selon laquelle il s’agirait d’un phénomène auto-organisé, qui aurait “émergé” sans que l’homme en ait conscience, ne paraît guère plausible. Cette lecture du monde, fascinante à bien des égards, se maintient dans l’idéel.

Enfin si, à titre comparatif, il a semblé intéressant de consacrer quelques lignes à la communication animale, et bien qu’on puisse logiquement supposer une continuité entre elle et le langage humain, cette question reste en dehors du sujet. L’humain et le langage étant constitutifs l’un de l’autre, c’est ensemble qu’ils se sont extraits de la gangue de l’instinct pour aborder consciemment le monde et leur histoire comme une page blanche où s’écrira le récit de leur apprentissage et de leurs expériences. Ce qui distingue l’homme de l’animal, c’est sa capacité à configurer un monde spécifiquement humain au moyen des mots 1 .

Si donc le langage est reconnu comme une production humaine, il ne peut avoir été d’emblée conventionnel 2 , puisque la nécessité de s’accorder sur la convention implique l’usage d’un langage 3 . Celui-ci est donc “naturel” 4 , ce qui ne veut pas dire qu’il ait été apporté par l’évolution, à la manière d’un chromosome 5 , ni qu’il relève d’une disposition innée comme la marche sur deux pieds 6 , mais simplement que l’homme, pour l’établir, s’est servi de sa façon d’envisager la nature qui l’entoure et dont il fait partie. Par conséquent il ne peut être que motivé : toute prise de parole est guidée par un objectif sémiotique de désignation d’un référent à un allocutaire et, par suite, il vaut mieux utiliser le même code si l’on veut se faire comprendre en retour. Rien donc de laissé au hasard. Un langage arbitraire ou contingent, même et surtout aux origines, ne pourrait pas passer le cap des générations et serait perpétuellement mort-né 7 . Du fait de la constante et nécessaire référence du langage primitif aux réalités du monde qui lui est extérieur, ce devait être un gros travail pour les premiers parlants de se faire comprendre, car le code naissait sur le vif, il n’y avait pas, comme dans les langues plus évoluées, de lexique utilisable en prêt-à-parler. On pourrait comparer cette situation à celle du poète, qui cherche à exprimer l’indicible. Parmi les fonctions du langage déterminées par Jakobson 8 , c’est certainement celle du travail sur le message, ou fonction poétique, qui a joué le rôle principal, construisant et affermissant les cinq autres. C’est pourquoi le langage ne semble pas pouvoir être apparu instantanément, dans un groupe alingue qui se serait transformé d’un seul coup en communauté linguistique capable de transmettre du sens et où tout a du sens. Au contraire, il a dû s’échafauder au long de dizaines de milliers d’années, à l’instar des autres outils de l’homme. Celui-ci a dû procéder par bribes, créant des mots et des phonèmes approximatifs, variables dans leurs formes, aux focales conceptuelles mal ajustées – trop généralisantes ou trop particularisantes selon les cas –, avec des pans entiers de réalité restés dans l’inconnaissance parce qu’intransmissibles faute d’être nommés 9 . C’est pourquoi il me paraît impossible de dater l’origine du langage. Il sera montré, à travers l’exemple des sigles, qu’il est en constante élaboration. Une corrélation à souligner est que la lente maturation du langage évolue parallèlement à l’hominisation : l’homme ne s’est pas sans transition distingué de l’animal, une société de primates n’est devenue la société humaine que très progressivement. L’homme artisan dont il a été question n’était tel qu’à un moment décisif de notre point de vue . « C’est au pied du mur qu’on voit le maçon » dit le proverbe ; faux, c’est au sommet, lorsque sa qualité professionnelle a été reconnue suffisante. De même, l’homme ne peut être jugé humain qu’à partir du moment où l’hominisation a produit un certain degré d’humanisation.

Pour revenir à des considérations plus spécifiquement linguistiques, il importe de faire la différence entre langage et langues. Le langage est une réalité abstraite qui ne se concrétise qu’à travers des milliers de langues. Cette différence structure le présent travail en deux parties : la théorie est exposée dans la partie langage ; les exemples dans la partie langues. Il semble pertinent de préciser que seul le langage possède une origine, les langues ont un commencement 10 . En effet le langage participe d’un processus de genèse, aussi bien dans son apparition et son devenir permanent que dans son apprentissage, qui se poursuivent en principe sans limite. Les langues pour leur part sont des segments empiriques de langage inscrits dans l’espace et dans l’histoire : au départ, la langue se confond avec le processus du langage, mais s’historicise en se dialectalisant, en se créolisant, en s’écrivant, voire en disparaissant. Si le langage ne peut avoir d’origine sans qu’en même temps ne débute une langue, à l’inverse, toute langue, voire toute parole nouvelle, concourent à l’évolution du langage. Une troisième partie, raisonnement abouti, décrit la naissance de la parole.

Beaucoup considèrent l’origine du langage comme une quête vaine, illusoire, voire interdite 11 , parce que la naissance d’une langue, de la langue première, est un fait non observé, inobservable, par conséquent impossible à étudier et placé hors du champ de la science. Vraisemblablement ce n’est pas même un fait , le processus s’étant déployé sur des milliers d’années. Pourtant, le langage et les langues constituées en sont les héritiers en droite ligne 12 , et il n’y a pas de raison de penser que se soit produite à un quelconque moment une rupture capable de bouleverser un mode premier de communication entre les humains, que nous n’avons pas les moyens d’appréhender, pour le transformer en ce que nous appelons une langue. De plus, comme toutes possèdent une structure et un fonctionnement qui se ressemblent, une langue initiale a toutes les chances de présenter des similarités déterminantes avec les langues évoluées. A noter que les racines reconstruites de l’indo-européen commun, résultats logiques de nombre de comparaisons entre langues différentes, ne sont pas plus observables, quoique admises par les linguistes.

Toutes les racines se présentent comme des noyaux durs qui résistent à l’analyse, et ont constitué jusqu’à maintenant l’obstacle majeur à la remontée vers l’origine. Dès 1836, le linguiste Franz Bopp écrivait 13 : « Il n’y a que le mystère des racines ou, en d’autres termes, la cause pour laquelle telle conception primitive est marquée par tel son et non par tel autre, que nous nous abstenons de pénétrer. » La façon ordinaire d’envisager le fonctionnement du langage, c’est normal, est de donner la primauté au sens, c’est-à-dire à la première articulation en morphèmes 14 , qui sont les unités significatives minimales. Etant donné que les morphèmes sont composés de phonèmes, unités minimales distinctives, qui constituent la seconde articulation, la poursuite de l’examen dans cette direction peut mener à l’idée qu’une racine ne forme pas une globalité indépassable. A l’instar des physiciens, qui ont scindé l’atome 15 , les linguistes doivent admettre qu’une racine telle que ST, tirée du mot réputé le plus long de la langue française anticonstitutionnellement , après élagage de tous ses éléments de dérivation, soit composée de S et T. Cela supposerait qu’avant l’assemblage en morphèmes, le langage ait fonctionné selon une seule articulation, celle des phonèmes, qui n’étaient pas seulement distinctifs, mais également signifiants. Pour filer la comparaison, rappelons la révolution conceptuelle qu’a entraînée la description de la physique quantique par rapport à la physique classique. C’est du même ordre : le macroscopique s’explique par le microscopique, sans qu’ils aient le même fonctionnement. La thèse défendue ici est que le langage est né in nucleo dans certains phonèmes interprétés comme porteurs de sens.

Bopp l’avait sur le bout de la langue, si l’on ose dire, en parlant des sons discriminants, et certains penseurs d’autrefois en ont eu l’intuition, cherchant à expliquer les racines par des altérations d’onomatopées, d’interjections ou de sons proférés spontanément par exemple dans l’effort. Le langage ne remonte pas plus aux onomatopées que l’homme ne descend du singe, mais ils ont un ancêtre commun. Si elles ne sont pas à l’origine du langage, les onomatopées présentent pourtant des symptômes bien singuliers : elles peuvent s’interpréter à travers les phonèmes dont elles sont composées, elles resurgissent au cours du temps 16 , par opposition aux langues, dont l’évolution manifeste un caractère irréversible.

A la source du langage, la présence de phonèmes implique une rationalisation du continuum phonétique, qui ne peut se justifier que par une analogie entre d’un côté les traits pertinents de ces phonèmes, à l’intérieur du système phonologique ainsi constitué, de l’autre certaines catégories de référents interprétés à travers cette grille. Or, cette structure continue d’apparaître productive, ainsi qu’il sera montré à propos d’un grand nombre de mots qui ne s’expliquent ni par évolution historique, ni par dérivation, ni par interférence en situation bilingue, ni par emprunt, qui se manifestent comme des néologismes spontanés, tels, en français : patte, coque, taper, dodu, bobine, tache, clique, botte, tirer, gaffe, sot, zigue et autres. Quoique ces termes désignent le plus souvent des éléments concrets du quotidien, on voit que rien dans leur forme, d’ailleurs simple, ne pousse à y discerner d’imitations quelconques et, comme la plupart n’émettent pas de son, il ne peut s’agir de résidus d’onomatopées. Voir à ce sujet la position de Jacques Lacan : ce sont les signifiants qui servent d’attracteurs dans l’acte de signaler des référents, permettant l’éclosion de signifiés, c’est-à-dire de sens linguistique, qui n’est pas forcément “réel” 17 .

Certains s’étonnent de ce que, pour pénétrer l’origine du langage, il faille s’attarder sur des racines, onomatopées, phonèmes, qui font figure d’éléments secondaires et parcellaires. Ne devrait-on pas se centrer sur les relations logico-syntaxiques, qui président à la mise en phrases, fondent l’agencement du discours, et sont à même d’apporter une vision bien plus concluante de la réalité psychologique ? Chomsky 18 a utilisé cette approche, sans en tirer les résultats escomptés. En privilégiant l’analyse générative des rapports qui organisent la pensée et la façon de l’exprimer, démarche utile à ses visées cybernétiques, il a traité du langage dans l’abstrait, au stade de développement des langues occidentales modernes, point de vue inconciliable avec les origines, où l’implicite jouait vraisemblablement un rôle essentiel. La construction syntaxique n’est pas, comme il le croyait, le couronnement de l’évolution linguistique : elle a toujours existé, au moins de façon elliptique. Vouloir identifier le modèle du langage au global english sous prétexte qu’il est capable d’expliciter les mécanismes mentaux – boucle bouclée – en prenant le risque de mettre sous le boisseau les expressions d’ordre microculturel, poétique, symbolique, imagé, allusif, sacré, n’est-ce pas comme réduire l’humain au mâle blanc adulte, fort en math et économiquement avancé ?

L’objectif de la science n’étant pas d’expliquer d’un point de vue causal mais de reconstituer des conditions initiales, le présent travail se veut une contribution linguistique visant d’une part à établir un modèle apte à décrire la genèse du langage, de l’autre à montrer comment un tel principe est à l’œuvre dans toute strate synchronique de la parole et, historiquement, dans les langues.
1 Cf. Boris Cyrulnik, in journal Le Monde , 1er février 2002.
2 Cette opinion, la plus ancienne en philosophie, se trouve déjà chez Démocrite (VI e siècle av. J.C.).
3 Argument de Rousseau in Essai sur l’origine des langues , 1761.
4 Au sens des philosophes du XVIII e siècle, suivant lequel le langage n’est pas d’origine divine, mais pas non plus seulement sociale. Voir page 22 sq.
5 A ce sujet, cf. W. Enard, M. Przeworski, S.E. Fisher, C.S. Lai, V. Wiebe, T. Kitano, A.P. Monaco, S. Pääbo 2002 Molecular evolution of FOXP2, a gene involved in speech and language , in Nature , vol. 418, no 6900. – F. Rastier 2007
Le langage a-t-il une origine ? in Revue française de psychanalyse , commente :
« Le génome a pris la place de la Providence comme puissance explicative. »
6 Steven Pinker 1994 L’Instinct du langage , traduction française 1999, Odile Jacob.
7 Ce qui pourrait être qualifié d’arbitraire est que le langage, comme un outil, présente plusieurs formes possibles pour désigner un même référent, ce qui s’appelle synonymie. Mais chaque synonyme est motivé et adapté à la désignation du référent en question. La même remarque vaut pour l’usage des métaphores (voir page 194).
8 Roman Jakobson 1960 Closing statements : Linguistics and Poetics, Style in langage , T.A. Sebeok, New-York. Traduction française 1963 Linguistique et poétique : Essais de linguistique générale , Éditions de Minuit, Paris. – Les six fonctions sont : expressive, poétique, conative, référentielle, phatique et métalinguistique.
9 Ce qui n’empêche pas cet outil d’avoir été parfaitement adapté à son objet, comme en témoigne la correspondance, consciente ou non, entre phonèmes, relations logiques et dimensions de l’espace-temps (voir page 204).
10 Cette distinction est due à Kant, dans la Critique de la raison pure , 1781.
11 Lire Thomas Robert 2010 Saussure et l’origine du langage. Un interdit à dépasser par la philosophie linguistique , Université de Genève.
12 « Les langues actuelles ne sont que la première langue devenue selon certaines lois », Sylvain Auroux Les embarras de l’origine des langues , in Marges linguistiques – Revue électronique en Sciences du langage , numéro 11, mai 2006.
13 Franz Bopp 1836 Vergleichende Grammatik , traduction française 1866.
14 Cf. André Martinet 1955 Economie des changements phonétique. Traité de phonologie diachronique , Berne.
15 Mot qui signifie "indivisible", ce que fut présumé l’atome jusqu’à la découverte de l’électron.
16 Le latin pipio, -onem , onomatopée lexicalisée, a évolué irréversiblement (forme et sens) en français pigeon . L’onomatopée s’est reconstituée dans piper (1180), pépier (1540) et piou-piou (1611).
17 Le canard est ainsi nommé parce qu’il cancane (voir page 100). Est-ce vrai qu’il « cancane » ? Est-ce le tout de la réalité du canard de cancaner ?
18 Noam Chomsky 1965 Aspects de la théorie syntaxique ( Aspects of the theory of syntax ).
I COMMUNICATION ANIMALE, LANGAGE HUMAIN
Le langage humain se présente comme une variété de la communication universelle, telle qu’elle se manifeste par exemple dans les forces en physique (gravitationnelle, nucléaire, électromagnétique), dans les échanges chimiques, écologiques 19 , sociaux. Les animaux, qui sont les êtres les plus proches de l’homme sur le plan de l’évolution, utilisent divers moyens de communiquer. De même que « les langues actuelles sont la première langue devenue selon certaines lois », il n’est pas impossible qu’au terme d’un processus d’une durée indéfinissable, le langage humain résulte de la transformation d’un langage non-humain. Un scénario de rupture totale, d’innovation radicale, cadrerait mal avec ce que l’on sait des mécanismes évolutifs. Il faudrait admettre que l’homininé ancêtre commun de l’homme et du chimpanzé ait détenu le langage “en germe”, développé chez l’un et non chez l’autre 20 . La comparaison entre communication animale et langage humain permet de faire ressortir ce qui a été hérité et ce qui a été modifié.

Les animaux communiquent de multiples façons : chant des oiseaux, danses des abeilles, cris du chien, postures du loup… Ainsi il semble que le chien possède un répertoire de dix vocalisations différentes, dont six aboiements dits “d’avertissement”, “d’alerte”, “d’isolement”, “de jeu”, “de besoin” et “sur ordre”, auxquels il faut ajouter le grognement, le gémissement, le hurlement et le jappement, sans compter le cri de douleur qui tient du réflexe et non de la communication volontaire.

On observe quelques curiosités chez différentes espèces : chez certains oiseaux, le chant est inné, chez d’autres il est acquis. Dans ce cas, on peut transférer un jeune d’une espèce dans un nid d’une autre espèce, il en adoptera le chant. On peut observer de menues dissemblances entre les chants de groupes ou nids différents, à l’intérieur d’une même espèce : il s’agit en quelque sorte de dialectes.

D’un autre ordre, des chercheurs ont montré que des baleines australiennes, au contact d’un autre groupe venu de l’Océan indien, auraient adopté et utilisé le chant des nouvelles venues, ce en moins de deux ans. Ces phénomènes d’acculturation et de diversification dans la communication mettent en évidence la notion de culture communautaire dans le règne animal.

Les chlorocebus, singes d’Afrique subsaharienne, utilisent des cris distincts pour avertir de l’approche d’un aigle, d’un serpent ou d’un léopard. Dans le premier cas, la troupe s’allonge au sol dans un buisson, dans le deuxième elle grimpe aux arbres et dans le troisième elle fuit vers les plus hautes branches. Ces cris ne sont pas innés mais appris. Les bébés poussent le cri "aigle" dès qu’ils aperçoivent quelque chose qui tombe du ciel, fût-ce une feuille d’arbre. Mais lorsqu’un jeune pousse un cri d’alerte, un adulte vérifie l’information avant que le groupe ne réagisse. En reproduisant fidèlement chaque cri, des chercheurs ont obtenu le comportement associé 21 . Ces observations montrent :
— qu’il y a transmission d’information, réaction comportementale adaptée à chaque information et évaluation de la fiabilité de l’information suivant une dichotomie adulte/jeune ;
— que l’information porte sur la présence de trois référents canoniques : "aigle", "serpent", "léopard", auxquels correspond un code de trois signifiants symboliques ; il y a donc existence de signe linguistique signifiant-signifié, avec trois réalisations.

L’exemple-type qui permet de définir en quoi consiste la communication animale et quelle est sa différence avec le langage humain reste les danses des abeilles, amplement étudiées par von Frisch 22 , dont Benveniste 23 a tiré les conséquences linguistiques. Une abeille qui a découvert une aire de butinage va en informer ses congénères en exécutant deux types de danse : la danse circulaire, qui indique la présence de la nourriture dans un rayon de moins de cent mètres de la ruche, et la “wagging dance”, au cours de laquelle l’abeille, tout en frétillant de l’abdomen, décrit des 8, ce qui indique que la nourriture se situe à une distance comprise entre cent mètres et six kilomètres de la ruche. L’inclinaison de l’axe de la danse par rapport au soleil donne la direction, et la quantité de 8 décrits est inversement proportionnelle à la distance : plus la source est proche, plus ils sont nombreux (neuf à dix en quinze secondes pour cent mètres), plus la source est lointaine, plus la danse est lente (deux en quinze secondes pour six kilomètres). Les abeilles apparaissent donc capables de produire et de comprendre un message portant sur un référent absent, puisque leur propos vise précisément à permettre de le localiser à l’aide d’informations précisant la distance et la direction, qu’elles peuvent enregistrer, conserver en mémoire et communiquer/analyser au moyen d’un code conventionnel de signaux de nature gestuelle-visuelle. Ce message induit une réaction comportementale : les abeilles informées se rendent sur l’aire de butinage indiquée.

Les danses des abeilles peuvent être considérées comme un langage dans la mesure où l’on observe l’existence de :
— transmission d’information vérifiée par un comportement adéquat ;
— code de signifiants formalisant la distance et la direction d’une aire de butinage par rapport à la ruche, et connu de toutes les abeilles ;
— système d’oppositions, de type équipollent (danse circulaire / wagging dance) ou graduel (nombre de 8 en fonction de la distance) ;
— combinaisons de signaux (la forme 8 sert à l’abeille pour indiquer à la fois l’orientation et la distance).
Les danses des abeilles constituent donc un système rudimentaire de communication et d’information fondé sur une convention entre des signaux et une réalité de référence.

Mais par comparaison avec le langage humain, on constate que :
— le seul thème de communication (on peut difficilement parler de “sujet de conversation”) porte sur la nourriture ;
— une abeille est incapable de répéter le message d’une autre abeille si elle n’a pas elle-même été témoin de ce à quoi le message se rapporte : message et référent semblent indissociés, il y a incapacité fonctionnelle de produire un message à partir d’un message, d’où inexistence de dialogue ;
— le codage est fixé dans la rigidité de l’instinct : non seulement les abeilles ne sont pas conscientes du code utilisé (pas de fonction métalinguistique), mais un référent situé dans un endroit non prévu par le programme (von Frisch a placé expérimentalement une source de nourriture au sommet d’un pylône de radiodiffusion) ne donne lieu à aucun message intelligible (les abeilles n’ont pas de signifiant pour indiquer "en haut") ;
— malgré le don d’information qui induit un sens directionnel, la communication n’a pas de sens significationnel : les signaux, exclusivement ordonnés au référent, ne signifient rien en soi pour les abeilles, qui ne se forment pas de concepts tels que "nourriture", "orientation", "distance" susceptibles de configurer mentalement leur monde.

Il faut noter enfin qu’il existe un rapport nécessaire entre la forme communicationnelle et le référent en ce qui concerne la direction à prendre, indiquée par la position que l’abeille assigne à son corps, et la distance, liée proportionnellement à la quantité de 8 effectués pendant le temps de la danse. Ces deux signaux sont donc des indices et non des symboles, comme l’est la danse circulaire, à moins qu’il ne faille interpréter cette dernière dans le sens de "dans les environs proches", mais là c’est nous, les humains, qui traitons le signal comme un indice. Les signaux produits par les animaux ne peuvent pas être motivés parce qu’ils n’en sont pas conscients. Dans le langage humain, il n’y a en principe pas d’indice, c’est même la règle édictée par Saussure de l’arbitraire du signe, mais il s’en trouve quand même dans les onomatopées et dans certaines formes morphologiques, par exemple en tahitien, où la répétition d’un même mot entraîne une modulation itérative de son sens (voir page 124). D’une manière générale, l’homme dans son langage traite les indices comme des symboles parce que l’indice est lié au passé de la langue, dont on n’a pas besoin pour désigner synchroniquement un référent (voir l’exemple des sigles, page 47), mais ne peut s’empêcher de chercher à savoir s’il n’y a pas quelque chose de plus à comprendre derrière un signe littéral (voir l’interprétation, page 226). Ce comportement existerait déjà chez l’animal lorsque, sous l’effet de l’instinct de prédation, il établit un lien causal entre des indices tels qu’une trace, une miction laissées par une proie, et l’idée de /proie/, présente comme souvenir, désir… L’indice devient en quelque sorte le symbolisant correspondant au symbolisé "proie" 24 .

Le langage humain est lui aussi un système de signaux symboliques codés permettant de communiquer et d’informer. Mais il est infiniment plus riche et plus complexe, et d’une portée incomparable dans tous les domaines. Tout d’abord il est articulé, c’est-à-dire qu’un signe peut être décomposé en d’autres signes. C’est ainsi qu’il possède trois répertoires sur l’axe de sélection des éléments d’expression (axe paradigmatique) :
— celui des sons ou phones , dont le nombre est variable pour chaque langue (autour d’une trentaine en moyenne), organisés en éléments fonctionnels, les phonèmes , qui sont les plus petites unités distinctives (système phonologique) ;
— celui des morphèmes , plus petites unités de sens, eux-mêmes composés de phonèmes, qui constituent en synchronie les radicaux (ou lexèmes ) et en diachronie les racines étymologiques ;
— celui des lemmes ou lexies , unités standard de sens ou mots utilisables par les allocutaires, qui sont le plus souvent des combinaisons de morphèmes (lexèmes et grammèmes), par exemple : util|is|able .

Selon Martinet, le langage comprend deux articulations, la première en phonèmes, non signifiante, la seconde en morphèmes (puis en lexies), porteuse de la signification. Toutes les unités sélectionnées sont combinables sur l’axe du temps (axe syntagmatique) selon certaines règles morphologiques et syntaxiques, de manière à former des phrases puis des textes, quasiment à l’infini.

Alors que la communication animale se limite à quelques messages stéréotypés, le langage humain
— permet une communication dialogique avec un interlocuteur, avec lequel se noue peu ou prou une relation interpersonnelle ;
— apporte une information, mais en l’espèce fondée comme réponse à une demande formulée, celle-ci pouvant être indépendante de la situation vécue par les sujets ;
— renvoie à une représentation du monde : une simple phrase telle que « j’ai rencontré la concierge au supermarché » ne se contente pas de porter sur deux référents déterminés, une personne et un lieu, elle englobe toute une série d’arrière-plans culturels, contenus dans les définitions des mots concierge et supermarché ;
— est polysémique (voir par exemple page 223).
Chez l’homme, la quête de sens n’a plus rien de biologique, semble-t-il, mais il existe tout de même une finalité, celle de se libérer de la fascination qu’exercent sur l’esprit les objets et les phénomènes inexpliqués, angoissants faute d’être nommés. L’homme vit dans un monde de mots dont la structuration et l’organisation ne visent pas, ou pas seulement, à recouper la réalité, mais à donner des réponses. Pour ces raisons, il n’est pas étonnant que les plus anciens types de textes soient d’ordre narratif, mythique. (Voir pages 193, 196).

Ce qui distingue l’homme de l’animal est donc la constitution progressive d’un langage avancé, concomitante à l’émergence de la conscience. Les signes de la communication animale ne sont pas motivés, parce qu’ils relèvent de l’instinct, même lorsque nous croyons y repérer des indices. Si le langage humain est conscient, alors il est aussi motivé, et vice versa. La motivation apparaît comme la seule garantie de véracité et le support de la convention.

J’ai longtemps hésité à maintenir le tableau suivant, qui relève presque entièrement de l’imaginaire. Je l’ai fait uniquement parce qu’il donne une idée suggestive de ce qu’aurait pu être le passage d’une communication non-humaine à un langage humain. Et, beaucoup plus tard, d’un langage humain à un langage “post-humain” :

STADE ANIMAL

Communication intentionnelle ou non, sous l’effet de l’instinct, par l’intermédiaire d’un répertoire fini de manifestations audio-orales (“cris”) ou autres moyens non oraux (gestes, odeurs), fonctionnant comme signaux naturels non motivés parfois de type indice. On est en présence déjà du signe “langagier” signifiant/signifié. L’information reçue est exploitée par réaction, et non en action délibérée comme chez l’homme.

STADE “AUSTRALOPITHEQUE” (-5 000 000 à -2 500 000)

Maintien du dispositif dénotatif précédent auquel s’ajoute : communication non intentionnelle à dimension connotative et en principe non informative, au moyen de mimes audio-oraux (types d’onomatopées) des sons de la nature et de ceux produits par l’être humain et sans doute de mimes visuels-gestuels, fonctionnant comme non signaux de type “image” (activité ludique, babil...).

STADE “HABILIS” (-2 500 000 à -1 500 000)

Utilisation des mimes précédents comme vecteurs de communication et d’information (intentionnalité, signaux “artificiels” de type image) en parallèle avec les cris du stade animal. Le type “image” limite le champ du signal à la désignation/signification du référent imité ou imitant.

STADE “ERECTUS” (-1 500 000 à -500 000)

Lente désuétude des signaux animaux comme vecteurs de communication et d’information.
Rationalisation parallèle du champ de la signification et du champ phonétique : reconnaissance de traits pertinents communs à l’imitant et à l’imité, notamment lorsque l’imité et l’imitant sont les organes phonateurs (onomatopées déictiques) ; constitution d’un système sémiophonologique codifié. Mot-phrase (base biconsonantique).

STADE “NEANDERTAL” (-500 000 à -100 000)

Les manifestations naturelles sont analysées, normalisées, et interprétées comme signifiants d’eux-mêmes qui deviennent signifiés. Utilisation de symboles (associations paradigmatiques) et articulation syntagmatique, en ce qui concerne les sémiophonèmes (phrase bi-mots). Les symbolisations tropiques servent à nommer des perceptions/idées possédant des traits pertinents analogues (ce point est valable à toutes les synchronies).

STADE “SAPIENS” (-100 000 à -40 000)

Association syntaxique, “protolangage” (les sémiophonèmes se lexicalisent, bi-mots avec relation de type thème-propos). L’association/articulation met en relation des perceptions/idées dans un mouvement logique et chronologique en vue d’une signification complexe débouchant sur l’action (= information).

STADE “CRO-MAGNON” (-40 000 à -12000)

Développement de la morphosyntaxe sur substrat phonologique.

STADE “POST-GLACIAIRE” (-12000 à -5000)

Augmentation du nombre de phonèmes pertinents, intercalation progressive de la couche morphématique (exemple de l’indo-européen, voir page 107 sq.)

PERIODE DU PROGRES LINEAIRE (-5000 à 1900)

Développement des types de texte, en commençant par la narrativité métaphorique et symbolique (néolithique, antiquité etc.). Ecriture (-3000) et ses développements documentaires (imprimerie, puis enregistrement audio) et en ligne (télégraphe, téléphone, diffusion radio).

STADE DE LA COMPLEXITÉ (1900- ...)

Développement des abréviations, sigles, acronymes, onomatopées, argots, langages cryptés, transcription épellative (SMS), etc.
Modernisation et diversification des documents (bandes, disques, informatisation et numérisation), de la diffusion (ordinateur multimédia), des voies linéaires (télévision, Internet, téléphone mobile…).
19 Exemple des fleurs, qui signalent leur attractivité par leurs couleurs.
20 Jean-Marie Hombert et Gérard Lenclud 2014 Comment le langage est venu à l’homme , Fayard.
21 Nicholas Wade 2006 Before the Dawn , Penguin Books.
22 Karl von Frisch 1946 Die Tänze der Bienen , Österreichische Zoologische Zeitschrift.
23 Emile Benveniste 1952 Communication animale et langage humain in revue Diogène et 1966 Problèmes de linguistique générale 1 , Gallimard.
24 René Thom 1974 Modèles mathématiques de la morphogenèse , 10/18.
II HISTOIRE DES THEORIES DES ORIGINES DU LANGAGE
Les philosophes grecs ont été les premiers à s’intéresser à la nature du langage, chacun pour les besoins de sa cause, notamment les stoïciens, qui ont établi la définition du signe comme un système de trois fonctions – la chose, le mot, le sens –, et Platon, qui a exploré les relations entre forme du signifiant – le mot – et forme du référent – la chose – (voir page 41). Leur réflexion visait surtout à comprendre les principes de fonctionnement du langage, pas spécifiquement son origine. Quant au judéo-christianisme, en proclamant, conformément aux textes bibliques, que l’origine du monde est en Dieu, il livrait une solution théologique globale qui a eu pour effet d’inhiber un questionnement sur l’origine propre du langage 25 .

Au XVIII e siècle, il se trouve des auteurs, tel Costadau (1717) 26 voire Beauzée dans l’Encyclopédie (1765) 27 , pour réaffirmer que le langage est un don miraculeux fait par Dieu à Adam et Eve, conformément au livre de la Genèse. Pour Court de Gébelin (1776) 28 , davantage détaché de la littéralité biblique, le monde est une allégorie, le langage existe de manière immanente dans les objets de la création, et Dieu le révèle en son temps et sous sa forme particulière selon les espèces. Tous ceux qui, comme lui, ont cru à la réalité de ce premier langage divin étaient persuadés qu’il se caractérise par l’indissociabilité du signifiant et du référent, autrement dit que le mot et la chose ne font qu’un. Langage de vérité, dans lequel par essence il est impossible de se tromper ou de mentir, langage surtout porteur de puissance créatrice, puisque constitué des mêmes mots dont Dieu s’était servi pour former le monde. Mais l’identité de ce langage est brisée depuis Babel, et Court de Gébelin s’assigne la tâche de retrouver dans les racines des idiomes à la dérive quelques traces de la perfection perdue.

Dès le début du même siècle, issue de l’empirisme de Locke 29 , s’était développée la théorie sensualiste de la connaissance (en anglais sensationism ), opposée à l’innéisme de la pensée qu’avait soutenu Descartes. Le principal représentant de ce courant philosophique est Condillac (1746) 30 , pour qui connaissances, langage et fonctionnement psychique sont coextensifs. Les perceptions, liées aux organes sensoriels, constituent la base de la connaissance : c’est à partir des sensations éprouvées – définies en termes épicuriens d’agréable et de désagréable, qui invitent « à en jouir ou à s’y dérober » – que se développent toutes les fonctions mentales telles que l’entendement, la réflexion, la volonté ou le désir. Le langage, fondé sur l’organe vocal, se manifeste à l’origine sous forme de gestes et de cris entremêlés qui scandent les sensations, puis les progrès de la réflexion, au sens premier de "se renvoyer à soi-même une connaissance pour en prendre conscience", entraînent peu à peu l’autonomie aussi bien des gestes, plus précis et mieux ordonnés à leurs fins, que de la parole, dont la mise en articulation des sons et des mots aboutit à rendre possible la désignation des objets et l’expression d’idées 31 . Le langage permet donc conjointement d’élaborer la pensée, notamment abstraite, et de la communiquer. Dans ce domaine, Condillac se rapproche des nominalistes : toute idée générale est une extrapolation à partir de la dénomination d’un référent singulier. De ce point de vue, il reconnaît le caractère hypothétique de son explication et qualifie l’origine du langage de « fiction épistémologique nécessitée par un devoir de philosophe. »

Rousseau (à partir de 1755) 32 ne cherche ni quand ni comment l’être humain a acquis son langage, mais la raison pour laquelle il s’est mis à user d’une langue, le pourquoi de cette faculté. Convaincu que chaque langue porte en elle une façon d’être au monde, il se demande laquelle conserve le mieux non pas, comme Court de Gébelin, la pureté des origines, mais la fidélité à l’idéal de la parole, qu’il identifie au dialogue entre des sujets réceptifs et à la poésie. En effet les langues, qui sont soumises à l’histoire, considérée par Rousseau comme un processus de dénaturation, sont devenues utilitaires, rationnelles et prosaïques, et la nécessité d’exprimer des besoins a généralisé une relation de sujet à objet, sous le mode de l’égoïsme. Mais la parole véritable existe encore : il la retrouve dans le chant, c’est-à-dire dans sa consubstantialité avec la musique qui, dit-il, exprime les passions et les fait naître à la fois. Musique et langage sont nés ensemble sous la forme du chant, d’où l’importance attachée par Rousseau à la voyelle, la mélodie, le ton, à tous les aspects prosodiques et à la voix elle-même. Il affirme d’autre part que la faculté de langage est antérieure à l’existence d’une langue : l’homme commence par avoir la capacité de signifier, puis il “choisit” de l’incarner dans une phonation donnée. Il souligne que le langage humain n’est pas inné mais appris, ce qui le rend perfectible et le distingue de ce fait des communications entre animaux.

Le premier à avoir fait œuvre de linguiste avant la lettre fut de Brosses (1765) 33 . Il rejoint la position cratylienne de la justesse des mots, c’est-à-dire l’existence d’un lien de nature analogique entre le mot et la chose qu’il désigne, que l’étymologie est en puissance de révéler. Mais constatant d’autre part l’extrême disparité des racines des langues et l’impossibilité de les ramener à un ensemble cohérent, il opère à la manière d’un naturaliste, à la suite d’ailleurs de son “pays” Buffon, en classant les différents sons du langage en fonction de leur lieu articulatoire, puis en procédant à leur réduction à la forme la plus simple (appelée en linguistique l’archiphonème). Ainsi il regroupe les sons [p], [b], [m], [f], [v] dans la classe des labiales, sans tenir compte des oppositions de voisement et de nasalité, et en précisant que dans l’histoire des langues les fricatives sont apparues après les occlusives. Puis il définit un ordre ontogénétique d’apparition de ces phonèmes chez l’enfant, tout en supposant qu’il en a été de même dans l’ordre phylogénétique : d’abord la voyelle (sans distinctions), puis la labiale, la dentale, la linguale, la vélaire et la sifflante. Puisque, dit-il, le mot est une peinture de la réalité, l’origine du langage se trouve dans ces sons simples et primitifs, qui dépendent des possibilités articulatoires de l’être humain et de la nature des choses nommées. En observant certains mots existants, il trouve, par analogie, les sens des sons : par exemple le T dental, la plus ferme des « lettres », a été « machinalement » employé pour désigner la fixité, comme il se voit dans le latin stare "être debout, immobile" et chez ses descendants et équivalents dans d’autres langues ; le K est employé pour désigner des cavités et des creux, car la gorge est l’organe le plus cave ; quant à S, qui se joint volontiers aux autres articulations, il le considère comme « un augmentatif, qui rend la peinture plus forte. » En transcrivant les mots des langues en cet « alphabet organique » à six phonèmes, il fait apparaître des rapports cachés entre les mots et entre les langues, et dévoile, sous les différences imputables à l’évolution, aux erreurs humaines et aux contacts entre langues, l’unité fondamentale du langage. Il donne l’exemple du latin peregrinus (français pèlerin ), qui aboutit par emprunt à une forme bilgram dans un dialecte allemand : pour lui rien n’a changé, il y a toujours une séquence labiale-linguale-vélaire-nasale, car les changements qui affectent les sons au sein du même organe comptent pour rien.

Malgré tout, les suites ininterrompues d’évolutions et de dérivations ont fini par effacer la motivation et donner l’impression de l’arbitraire : pourquoi une sorte de céréale est-elle désignée par le mot seigle , demande-t-il ; parce que l’étymon latin secale se rapporte lui-même à secare "couper", du fait que le seigle est « scié » par la faucille à la moisson. Et la Sologne, appelée dans l’Antiquité Secalaunia , a été nommée "plaine de seigle" parce qu’il s’y en récolte beaucoup. De Brosses ne propose aucune loi phonétique, mais insiste sur la permanence et en quelque sorte la résilience des fondements du langage dans les langues évoluées (exemple de l’universalité des mots papa et mama ). Il subsiste donc des indices du premier langage dans toutes les langues du monde et, bien que plus personne ne l’utilise, tout locuteur ne manque pas d’en porter en soi la capacité physiologique et la motivation potentielle, souvent actualisée dans les néologismes : il donne l’exemple de st ! , « qui est l’interjection dont on se sert pour faire rester quelqu’un dans un état d’immobilité », à mettre en regard avec le latin stare . Mais si ses fondements sont reconstituables, cet état de langue n’est pas linguistiquement reconstructible. Le système hypothético-déductif de de Brosses interprète les éléments de langage à partir de leur origine spéculée, les évolutions historiques étant des faits entérinés mais qui ne reçoivent pas d’explication. Or l’étymologie rationnelle cherche à retrouver les formes et les sens originels en remontant du présent vers le passé, du connu vers l’inconnu : il n’est pas certain que les résultats des deux méthodes se croisent.

En Allemagne, Herder 34 est le découvreur du trait pertinent. Pour lui, les cris spontanés ne peuvent constituer l’origine du langage humain. L’homme perçoit le monde et en isole mentalement un objet, par exemple un mouton, qu’il identifie par une de ses caractéristiques, en l’occurrence le bêlement. Le son du bêlement est pris pour le nom de l’animal, qui est "celui qui bêle", et pour le nommer il suffit de mimer un bêlement. Ceci, dit-il, est suffisant pour constituer un langage, pour dire le monde, la présence d’un interlocuteur n’étant pas indispensable.

Tous ces auteurs s’accordent pour signifier que le langage n’est pas d’origine divine, mais naturelle et/ou humaine. Les deux vont de pair, mais une origine humaine implique une intentionnalité de la part du premier parlant, ce qui est l’avis de Vico 35 dès 1744, ainsi que de de Brosses et de Herder ; alors qu’une origine seulement naturelle pourrait vouloir dire que le langage est né de soi-même, comme le soutient Condillac 36 : « Les signes sont une institution humaine, mais elle n’est ni arbitraire ni réfléchie, elle vient de l’impulsion naturelle […] de façon que les langues sont l’œuvre de la nature et qu’elles se sont formées pour ainsi dire sans nous ».

Si Herder est le seul à envisager la possibilité d’un langage “auto-individuel”, les autres insistent sur son caractère fondamentalement communicationnel et oral : pour Vico, le langage s’est constitué parce que l’homme est un être sociable et enclin à communiquer, pour de Brosses, même s’il n’y avait pas au départ de nécessité de communiquer, l’homme est de toute façon un être bruyant, comme le prouve le cri à la naissance.

Ce constat entraîne la question de savoir comment les premiers parlants se sont compris entre eux. Etant donné que le langage sert à structurer, voire à créer, la connaissance de la réalité, comme les mathématiques, c’est, pour Vico, préfigurant Habermas, à partir de la compréhension commune que s’impose le consensus sur son expression linguistique. On trouve la même chose chez de Brosses, pour qui d’une part la pensée présuppose le langage, de l’autre le langage présuppose un accord sur l’emploi des mots.

Or ceci aboutit au « paradoxe de la convention originaire », selon l’expression de Condillac, confirmé par Rousseau qui considère à la fois que les langues sont des systèmes conventionnels mais que pour passer une convention il faut disposer d’une langue. La convention se définit par rapport à un premier type d’arbitraire, celui du libre arbitre absolu qui rendrait loisible d’utiliser n’importe quel signifiant pour désigner n’importe quel référent. Théoriquement possible, il est contredit dans les faits puisque jamais observé, les différents paradigmes d’une langue étant toujours régulés par des codes. Raison pour laquelle Court de Gébelin est d’avis que « les premiers qui donnèrent des noms aux choses n’inventèrent pas ces mots, car ni la fantaisie ni l’arbitraire ne peuvent avoir autorité ni faire loi. » De la sorte, les mots auraient une raison d’être ce qu’ils sont et tels qu’ils sont, ils seraient le fruit d’une motivation. Mais cette conception s’oppose à un second type d’arbitraire, connu sous le nom d’arbitraire du signe, que Saussure mettra plus tard en exergue, en vertu duquel il n’existe aucun rapport naturel entre le signifiant et le signifié d’un mot. Le fait que la convention crée une obligation fonctionnelle sans qu’il soit possible d’en analyser la raison génétique constitue une impasse épistémologique qui, à cette époque, a fini par jouer en faveur d’une origine divine du langage. Or, après avoir fait sortir Dieu par la grande porte, il n’était plus crédible de le laisser rentrer par la fenêtre ! C’est pourquoi Condillac, qui jugeait en 1746 que les règles de fonctionnement du langage sont indépendantes de l’individu, finit par accepter en 1775 la théorie de l’analogie et de l’imitation naturelle de de Brosses, à la fois parce qu’il donne au mot (signifiant) un rôle médiateur entre la chose (référent) et le sens (signifié), et dans l’objectif d’asseoir définitivement l’origine laïque du langage et de l’ensemble des facultés de l’esprit.

Si la thèse de l’imitation par analogie a tout de même fini par être abandonnée, c’est parce qu’on s’est rendu compte que, d’une manière générale et dans aucune langue actuelle, le signifiant n’a de valeur sémantique ; il est en effet impossible de montrer que sa forme est nécessaire à la signification, que ce soit en lui-même, au regard de son signifié ou par rapport au référent qu’il désigne. Un vide inexplicable sépare le mot et la chose à l’intérieur du signe. Avec beaucoup de pessimisme et de poésie, certains auteurs ont tenté 37 d’identifier ce vide à la culture , dans laquelle vivent les hommes, à l’opposé de la pleine nature , dont ils sont séparés pour toujours. Comme quoi l’esprit humain est très imaginatif pour meubler l’espace de son ignorance.
25 La prise en compte par la science, qui s’est déterminée contre l’autorité de l’Eglise, du concept d’origine en tant que principe susceptible d’expliquer l’apparition des phénomènes, reste héritée de la tradition aristotélo-chrétienne. Dans d’autres conceptions du monde (univers “éternel”, cyclique ou en abyme, scénarios d’ailleurs non exclus par les théories physiques actuelles), il n’y a pas de commencement. Dans cette optique, le langage ne serait jamais né, il existerait depuis et pour toujours.
26 Alphonse Costadau (dominicain) 1717 Traité historique et critique des principaux signes dont nous nous servons pour manifester nos pensées.
27 Le rédacteur de l’article Langue , qui date des années 1750, est identifiable à Nicolas Beauzée. Le respect doctrinal qu’il affiche est vraisemblablement lié à des pressions du pouvoir.
28 Antoine Court de Gébelin (pasteur) 1773-1782 Le Monde primitif analysé et comparé avec le monde moderne considéré dans son génie allégorique et dans les allégories auxquelles conduisit ce génie .
29 John Locke 1690 Essai sur l’entendement humain . Il est aussi le premier à penser que le langage n’apparaît pas d’un seul coup, mais progressivement.
30 Etienne Bonnot de Condillac (abbé de Mureau) 1746 Essai sur l’origine des connaissances humaines .
31 Il se trouve que des expériences menées de nos jours semblent donner raison à l’intuition de Condillac : ainsi la découverte des “neurones miroirs”, faite par le neurophysiologue italien Giacomo Rizzolatti et formulée avec l’aide de l’informaticien britannique Michael Arbib en 1998. Ces neurones moteurs du cortex ont la propriété de s’activer, non seulement au cours de l’exécution d’une action, mais également lors de la perception de cette action lorsqu’elle est effectuée par quelqu’un d’autre. Par exemple entendre quelqu’un qui ouvre une porte stimule chez l’auditeur les neurones moteurs qui lui servent à ouvrir lui-même une porte ; l’audition d’un son linguistique fait fonctionner automatiquement les circuits qui servent à articuler ce son ; l’écoute d’une phrase décrivant une action sollicite le même réseau de neurones miroirs que celui qui est activé par la perception visuelle ou auditive de l’action elle-même, autrement dit la compréhension d’une phrase entraîne l’expérience motrice de l’action qu’elle signifie. Rizzolatti et Arbib ont ainsi souligné la contiguïté neurophysiologique entre l’activité gestuelle et l’articulation langagière, comme le pressentait Condillac. [Lire Luca Nobile 2012 La grammaire de Condillac face au paradoxe de l’origine naturelle du langage , Centre Aixois d’Etudes Romanes.]
32 Jean-Jacques Rousseau 1755 Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, 1781 Essai sur l’origine des langues (posthume).
33 Charles de Brosses 1765 Traité de la formation mécanique des langues et des principes physiques de l’étymologie.
34 Johann Gottfried von Herder 1771 Abhandlung über den Ursprung der Sprache (Traité sur l’origine des langues).
35 Giambattista Vico 1744 La Scienza Nuova .
36 In Eléments de grammaire 1775.
37 Cf. Enrico Minardi 2003 La conception de la langue poétique chez Pasolini.
III SITUATION DU LANGAGE ET AUTO-ORGANISATION
B. Guy et T. Magnin rappellent 38 que le « modèle scientifique » en général a tendance à mettre entre parenthèses l’homme en tant que sujet, parce que sa singularité existentielle ne s’accorde pas avec l’exigence d’objectivité et le principe d’abstraction, et que son libre arbitre contrarie la notion fondamentale de déterminisme.

Avant d’entreprendre l’analyse des données qui permettront d’engager la réflexion sur la manière dont le langage humain a pu naître, il s’avère donc nécessaire de discuter de la divergence entre la vision humaniste de l’origine du langage prônée dans l’introduction et l’auto-organisation, notion centrale d’un courant de pensée contemporain qui a la faveur de nombreux scientifiques et philosophes, de William Ashby à Edgar Morin et Henri Atlan 39 . Suivant cette théorie, au cœur de la débandade entropique de l’Univers apparaissent des bulles de néguentropie qui s’organisent d’elles-mêmes en systèmes autonomes, imbriqués ou non les uns dans les autres. Comme ces manières d’appendices consomment davantage d’énergie et augmentent de ce fait l’entropie générale, ils sont expliqués comme des cas particuliers de dissipation de l’énergie régulée par des catastrophes de seuils. Exemples de ces phénomènes : les écosystèmes, les cyclones, les mouvements de foules, la vie, etc. Et, paraît-il, le langage.

De fait, le langage possède de sérieux indices d’auto-organisation :

— l’ émergence , qui désigne la capacité des éléments d’un système à produire une structure à l’échelle de celui-ci sans qu’elle se manifeste au niveau de ses composants. Deux illustrations : avec des éléments microscopiques comptés (les phonèmes, les morphèmes), le langage construit par interactions entre eux des structures macroscopiques illimitées (les textes) ; le tout obtenu (le sens des textes) est plus que la somme des parties (le sens des mots). Par ailleurs, chaque usager du langage peut être considéré comme un composant d’un dialogue universel, donnant et recevant de l’information par le vecteur d’une langue dont il n’a conscience ni des règles de fonctionnement – c’est le rôle de l’école de tenter de l’y éveiller –, ni du développement historique, perceptible seulement au bout de plusieurs générations, et sur laquelle il n’a individuellement aucune influence.

— l’ homéostasie , autrement dit la régénération permanente de la structure fonctionnelle, remarquable à chaque coupe synchronique, malgré les évolutions entropiques (par ailleurs constitutives des langues) que subissent les formes. Autrement dit, le langage est à tout moment utilisable et efficient, bien qu’il ne soit jamais le même d’un lieu ou d’une époque à l’autre.

— le hasard , seul facteur permettant de rendre compte de la succession et des trajectoires des interactions, sachant que la notion “d’auto-organisation programmée de l’extérieur” serait une contradiction dans les termes : ainsi, les évolutions phonétiques et lexicales, la dialectalisation des aires linguistiques, l’apparition des koinès 40 , entre autres, se produisent d’elles-mêmes et ne sont pas prévisibles. Le hasard ne doit pas être compris comme une absence de causes, mais comme une non-programmation par le système qui, lorsqu’il rencontre des perturbations non prévues (dénommées bruits ), ne réagit pas en se désintégrant mais en s’organisant de manière plus complexe.

— enfin, la récursivité , le retour amont ( feed back ) et la redondance 41 , toutes propriétés qui laissent penser que le langage en sa genèse puisse découler d’un processus de complexification par le bruit, tel qu’esquissé à grands traits ci-dessous.

L’hypothèse d’Atlan, sur le plan biologique, se fonde sur la théorie de l’information et de la communication de Shannon-Weaver (1949), a fortiori applicable au langage. A chaque étape du processus de la communication peut apparaître une perturbation spécifique :
— Source : émission de sons et de mots non signifiants (p. ex. aphasie de Wernicke)
— Codage : mauvais ou absurde, code mal connu, inadaptation (aphasie de Broca) ; interférences liées à du bilinguisme ; etc.
— Emission : intensité trop faible, pathologies des organes phonateurs (nasonnement, bégaiement, anodontie, etc.)
— Canal : propagation non correcte de l’onde acoustique, due au milieu ambiant (coupures, parasites, écho, etc.)
— Réception : interférences avec d’autres ondes sonores, intensité trop faible, pathologies des organes auditifs (hypoacousie, acouphènes, etc.)
— Décodage : code non connu, mal connu, ou non reconnu ; interférences dues à du bilinguisme
— Destinataire : mauvaise compréhension du sens du message parvenu.

Les principales corrections en vue de la diminution des erreurs dues aux bruits consistent en
— une complexification de la source , par l’intermédiaire du feedback, et en jouant sur les fonctions phatique et métalinguistique : affinement du message (précisions, définitions, épellation) ; respect plus strict de la norme (prononciation, syntaxe), hypercorrectisme 42 ; répétition, redondance artificielle ; ralentissement du débit, augmentation de l’intensité.
— une complexification du destinataire : prise en compte au moins partielle des bruits antécédents dans l’appréhension du message ainsi que, secondairement, des remèdes déjà appliqués par la source (complexification composée) ; augmentation de l’intelligence logique et de l’esprit critique, afin de discerner les erreurs, ainsi que les divers niveaux de sens du message (“lecture profonde”), d’une manière objective et non seulement par rapport au contexte et à la situation personnelle ou à l’environnement sociologique du destinataire ; “interprétation” du message (voir page 226) : le destinataire peut porter son attention sur les sons des mots, les connotations, les articulations, les formes du discours, du sens qu’il croit caché, etc., en fonction de son expérience, de son degré de connaissance, de sa situation psychologique et sociale, de la situation sociale et culturelle de l’époque…

Cette théorie montre bien le primat de l’entropie, et la néguentropie comme réaction. L’évolution telle qu’elle apparaît n’est pas linéaire, la complexification se concrétise par un accroissement des détails, de type analytique. Cela dit, l’aspect communicationnel a dû jouer un rôle dans l’origine du langage : les bruits tout comme les suppléments de signal destinés à les corriger apparaissent susceptibles d’être confondus avec des signaux indépendants, et de ce fait incorporés à l’information initiale. Toutefois on n’a jamais observé la transformation de non sens à la source en sens à destination, ce qui aurait pu se produire en pure théorie, par convention à l’intérieur d’une communauté linguistique. Cette absence tend à prouver que le feedback et la mémoire de la source jouent bien leur rôle, mais également que le langage, s’il est le fruit de la nécessité, ne saurait être celui du hasard.

Il faut citer aussi l’école de Palo Alto, qui a défini le langage d’une manière originale par la métaphore de l’orchestre de jazz où, dans l’improvisation générale, chaque musicien joue en s’accordant en permanence sur les autres. Tout homme qui vient au monde reçoit un instrument et est prié de se joindre au concert, au pire en restant silencieux. Le langage apparaît à la fois comme une faculté, figurée par l’instrument, et comme un milieu, à l’image de l’orchestre. Aucun participant n’a connaissance de la globalité de la structure et de ses évolutions. Ainsi l’enfant possède une aptitude naturelle au langage, qu’il réalise en acquérant une langue, mais il ne peut le faire sans être au préalable immergé dans une communauté linguistique. Autrement dit, une langue en ses signifiants est structurellement indépendante de la communauté qui la parle, tout en s’imposant à chacun de ses membres. Description qui illustre bien l’idée que le langage peut être un système auto-organisé, car il a l’air de fonctionner de manière autonome, sans le concours de l’homme, lequel en ignore les tenants et les aboutissants, mais au contraire paraît cerné par lui sous les formes de faculté naturelle et de milieu culturel.

Dans l’esprit de ses auteurs, la théorie de l’auto-organisation, fascinante à bien des égards, qui admet la réduction d’un organisme vivant à une machine (par exemple le cerveau à un ordinateur) et ne fait pas de différence entre système naturel et artificiel, vise avant tout à expliquer les lois de l’univers sans faire appel à une entité créatrice, le vivant sans faire appel à la vie, la pensée et le langage sans faire appel au sujet conscient. Il faut reconnaître que les relations de cause à effet sont de plus en plus difficiles à cerner au fur et à mesure que l’on s’éloigne du phénomène originel, et la tentation est grande de s’en passer, pour des raisons tant scientifiques qu’idéologiques. Comme il est reconnu d’autre part que pour lancer la dynamique d’un système un apport d’énergie initial est indispensable, preuve qu’une auto-organisation absolue relève du fantasme, la question de la cause est reposée. Les auteurs résolvent le paradoxe en arguant de la possibilité que l’extérieur coopère de l’intérieur aux mécanismes de l’auto-organisation 43 .

On le voit, la lecture des faits induite par la théorie de l’auto-organisation n’est pas exempte de faiblesses. Une approche plus réaliste replace l’être humain aux deux extrémités du système, comme source régissant les flux entrants et comme destinataire captant les flux sortants, pour reprendre le vocabulaire de la cybernétique. L’homme n’est pas cerné par le langage, c’est lui qui le fait exister. Même s’il est indéniable que de nombreux secteurs du langage fonctionnent hors du champ de conscience de ses utilisateurs, cela ne justifie pas le rejet du facteur humain : si « l’inconscient est structuré comme un langage », comme le pensait Lacan, il est permis de supposer que cet état de choses puisse ne pas relever d’une inconscience originelle et radicale, mais plutôt d’une déconscientisation progressive concomitante à l’acquisition d’automatismes, conséquences de l’habitude et des effets démultipliés de la création permanente du langage, sur les plans de la commutation paradigmatique et de l’articulation syntagmatique. Le langage occulte ses fondements en se construisant, de même qu’il masque la réalité en la révélant, qui est une aporie fondatrice en phénoménologie. Quant à la notion de hasard, elle est au sens propre une question de point de vue : elle vaut uniquement pour décrire une transformation observée du passé vers l’avenir ; la même envisagée rétrospectivement à partir de son aboutissement, c’est-à-dire du présent vers le passé, s’avère parfaitement déterminée 44 .

Ainsi rien ne s’oppose à ce que l’être humain ait pu être l’auteur de son langage, c’est-à-dire sa cause, tout comme un scientifique est l’auteur d’une théorie, d’une invention ou d’un ouvrage.

La finalité du langage demeure sa pure fonction médiatique, qui est une forme particulière d’un processus universel d’interactions, nécessaire et déterminé dans l’ordre naturel 45 . Son engendrement se situe au point de contact entre cette nécessité naturelle de communication et l’émission spontanée de sons rendue possible par une conformation ad hoc des organes phonateurs, chaque échange verbal prenant la dimension d’une langue en puissance 46 . Le même rapport vaut entre la langue, projection dans un groupe donné de la fonction de communication, et la parole, qui correspond à la marge de liberté créatrice de tout usager d’une langue.
38 Bernard Guy et Thierry Magnin 1997 Quelques réflexions sur la place de l’homme dans la recherche scientifique , Ecole Nationale Supérieure des Mines de Saint-Etienne.
39 William R. Ashby 1947 Principles of the Self-Organizing Dynamic System in Journal of General Psychology – Edgar Morin 1977 La Méthode 1. La Nature de la Nature , Seuil – Henri Atlan 1979 Entre le cristal et la fumée , Seuil.
40 Koinè : langue commune d’une aire dialectale et/ou culturelle.
41 La définition de la redondance dans un système de communication est l’inégalité de probabilité d’apparition d’un signal (certains signaux apparaissent plus souvent que d’autres, ce qui diminue la quantité d’information d’un code et la capacité d’information du système). Dans les systèmes de communications modernes, une redondance artificielle est ajoutée à l’encodage afin de diminuer les erreurs dues aux bruits lors de la transmission des messages. Cela se produit aussi incidemment dans le langage : le chat court / les chats courent [ləʃakuʁ / leʃakuʁ], mais le cheval dort / les chevaux dorment [ləʃvaldɔʁ / leʃv o dɔʁ m ], redondance de la marque du pluriel.
42 L’hypercorrectisme consiste à produire une forme trop correcte : par exemple, faire sonner les deux <m> de grammaire (gramme-maire) ou les deux <l> de villa (ville-la).
43 Jean-Pierre Dupuy 1994 Aux origines des sciences cognitives , éditions La Découverte.
44 Comparer la généalogie descendante, apparemment livrée au hasard de l’histoire des sujets, et la généalogie ascendante, totalement déterminée.
45 Il ne faut pas oublier que la communication ne s’arrête pas au langage oral. Les hommes ont cherché à conserver et à diffuser les événements de la communication linguistique, et à en allonger la portée, par les moyens techniques à leur disposition selon les époques et les sociétés. En conséquence, l’écriture d’abord, puis l’imprimerie, enfin les nombreux moyens audiovisuels, les média modernes et l’informatique apparaissent comme des tentatives dérisoires de néguentropie face à l’entropie universelle dans laquelle nous sommes tous plongés. Toutefois nos propres esprits sont transformés par ces techniques et, par là, le cours de l’histoire.
46 « Il se pourrait bien que le langage humain soit issu de la rencontre contingente d’un appareil phonatoire (assez ordinaire chez les primates), d’un cortex préfrontal exceptionnellement développé et capable d’imaginer des objets en leur absence, enfin d’interactions sociales complexes. » (François Rastier op. cit .)

Première partie : le langage
Matière et sens
Le langage s’inscrit dans le cadre général de la communication, qui consiste à transmettre et à échanger des objets 47 . Le terme a fini par désigner plus spécialement la transmission et l’échange de messages, d’information 48 , mais ce qui caractérise une communication est la matérialité des éléments véhiculés, non la présence de sens. Ainsi, lorsque mon cousin de la campagne m’expédie par camion dix sacs de pommes de terre, les tubercules transportés n’ont à première vue aucun message à délivrer. D’une manière toute parallèle, ce qui est transmis et échangé dans le langage n’est pas du sens, mais de l’énergie phonique : il suffit d’écouter les émissions vocales d’un enfant de huit mois pour se rendre compte qu’elles sont dépourvues d’intelligibilité. Par conséquent, le langage est bien une communication, c’est-à-dire un transport de matière, laquelle a été affectée à du sens pour des besoins extrinsèques. En cours préparatoire, les maîtresses apprenaient aux enfants à calculer au moyen de bûchettes : c’est le même rapport que de parler avec des sons. La matière est indispensable pour le transport, mais doit avoir certaines qualités appropriées au type de sens à mettre en œuvre 49 .

Le sens est un phénomène mental, quasi-immatériel 50 , dont les trois acceptions du mot en français donnent une définition qui a le mérite de cadrer les idées : une perception (par les sens ), un sémantisme (le sens d’un mot), et une direction d’action ( sens de circulation, par exemple) 51 . A partir des perceptions sensorielles, le plus souvent associées à une émotion, l’esprit se fait des idées, se forge des représentations, des images des éléments du monde, qui évolueront par échafaudages successifs à mesure de l’assimilation constante de nouvelles informations. Toutefois ces représentations ne constituent pas encore un sens car, ni exprimables ni exprimées, elles restent incommunicables. La radicalité du langage réside dans la désignation : tout mot, toute phrase, est une volonté de désigner un référent 52 à un allocutaire. Le geste ancestral de montrer du doigt ne s’avère pas toujours possible ni clair. C’est pourquoi le sens naît au moment où la représentation mentale est associée avec le matériau phonique dans l’acte de désignation. Une texture spécifique de la chaîne sonore signale la présence de contenu sémantique 53 . Pour Jacques Lacan 54 , des séquences phoniques servent de points d’ancrage à certaines images psychiques, mais selon une interprétation qui nécessairement varie selon le locuteur, son niveau, son histoire, le contexte… De sorte que ces conjonctures ne peuvent qu’être qualifiées de mythiques, car un seul et même signifiant ne correspond jamais à une signification univoque 55 .

En revanche, dans la durée historique, certaines associations finissent par se ritualiser, puis se figer, constituant dans chaque idiome particulier un catalogue de lexies prêtes à l’usage. Il n’y a pas de concepts 56 en dehors des lexèmes qui les représentent, c’est-à-dire des signifiants qui, eux-mêmes, impliquent par nature un rapport aux sons. Les mots ne contiennent pas les idées, mais les induisent, comme des points de repères entre lesquels jouent les figures de style. Finalement, l’utilisation d’un lexique qui lui est familier permet au sujet parlant de réfléchir avec des mots. Le langage est la base de la pensée 57 : s’il est possible de concevoir une notion très abstraite comme celle de liberté , d’en saisir les nuances dans diverses cultures, et d’en discuter, c’est grâce à son ancrage dans le signifiant [libεʁte]. Un concept n’existe qu’à partir du moment où il est nommé.

Il y a lieu d’insister sur le fait que toute entité lexicale possède deux sens, à bien différencier l’un de l’autre : un sens désignatif dans l’acte du discours et un sens significationnel stocké en mémoire 58 . Cette distinction, qui passe inaperçue dans l’usage courant, est symptomatique des noms propres de personnes et de lieux : Moulins, Guéret, Le Havre désignent certains référents spatiaux tout en signifiant "moulins", "guéret", "le havre", vraisemblablement la motivation originelle de la dénomination de ces localités ; alors que Paris, Lyon, Toulouse sont des noms purement désignatifs, sans signification 59 . Concernant l’origine du langage, en l’absence de signes en mémoire, la question fondamentale se pose de l’établissement des premières associations désignatives, autrement dit du premier code.
Construction sémiologique d’un message
Pour désigner un référent, simple ou complexe, matériel ou conceptuel, l’être humain utilise l’outil de la langue, c’est-à-dire un code mémorisé (comprenant des sous-codes : phonologique, morphosyntaxique et lexical). Mais le code, déployé dans une dimension spatiale, est figé à tout moment synchronique alors que la parole est en mouvement linéaire dans le temps : elle a nécessairement précédé le code qui la structure, c’est elle qui l’a alimenté et construit en passant de la désignation à la signification 60 . Puisque la problématique de l’origine du langage appelle à retrouver les conditions initiales du démarrage de cette activité humaine, il faut comprendre comment des signes 61 désignatifs ont pu – et peuvent encore – être élaborés sans l’existence d’un code préalable. L’un des intérêts du langage est sa capacité à désigner des référents absents pour les faire reconnaître par le destinataire, en faisant appel à son système d’images mentales (qui, rappelons-le, ne nécessitent pas de langage connexe). La solution la plus avantageuse consiste à reproduire dans le signifiant un trait du référent, par un processus de mimologie, laquelle implique néanmoins une interprétation, à la fois dans le choix du trait, ce qu’on appelle l’envisagement du référent 62 , et dans le moyen de le matérialiser.

Platon déjà, dans le Cratyle , constatait que celui qui veut représenter quelque chose par un autre moyen que le langage, le mime avec son corps. De même, le nom primitif devait être une façon de mimer par la voix ce qui était à nommer. Les gens qui imitent les cris des animaux, dit-il, nomment de ce fait ce qu’ils miment 63 . Chaque objet référent, même s’il ne produit pas de son, possède des traits caractéristiques qui le distinguent des autres. Mimer ces traits au moyen de sons revient à nommer l’objet. Mais il n’est pas besoin de reproduire la totalité du phénomène que constitue le référent à désigner, l’un ou l’autre trait suffit, à condition qu’il soit pertinent, c’est-à-dire opposable à un autre 64 .

Cette correspondance établit des similitudes de forme entre la matière du référent 65 et celle du signifiant, en vue de créer un rapport de sens. Bien que situé en dehors du langage proprement dit, le système des panneaux de la signalisation routière offre un éventail des analogies à l’œuvre dans les signes. Celles-ci font appel à des relations de symétrie, de logique, de chronologie, et de culture collective. Ces diverses catégories ont été analysées notamment par Peirce 66 qui distingue icône, indice et symbole, et par René Thom 67 qui a étudié le vieillissement puis la mort topologique des formes. On distingue des panneaux figuratifs – les plus nombreux parce qu’un pictogramme est plus immédiatement traduisible 68 qu’un autre type de signe – et quelques non figuratifs. Les figuratifs se répartissent en trois catégories : 1) l’image (ou icône dans la taxonomie de Peirce), qui reproduit symétriquement le référent, de manière dite “euphorique” (la correspondance entre l’image et le modèle est congrue) ou “dysphorique” (elle comporte une certaine altération, par exemple par schématisation) ; 2) l’indice, qui reproduit les conséquences générées par le référent, par contiguïté spatiale ou continuité chronologique. Ces procédés tirent leur origine de propriétés telles que les reflets, les empreintes, les traces, les indices naturels ( fumée pour "feu"), dont l’être humain s’est inspiré pour élaborer ses propres signes ; 3) le symbole, quant à lui, est un type d’analogie emblématique qui représente sous forme concrète un référent abstrait. Il s’agit d’une pure convention 69 , qui n’a pas besoin de lien organique avec le référent, mais fait appel à la connivence sociale – d’où son inintelligibilité à terme. Ainsi toute production volontaire de l’être humain dans le domaine de la communication est motivée par le désir de mettre la cible au contact médiat du référent.

Les panneaux non figuratifs, justement parce qu’ils le sont, sont habituellement considérés comme immotivés, et de ce fait arbitraires, la convention du code mémorisé étant reconnue suffisante pour maintenir la fonction désignative. Or il n’y a pas de relation a priori entre non-figuration et non-motivation. Les formes et les couleurs des panneaux sont opposables et dégagent du sens, même s’ils ne contiennent pas d’image. Certains éléments, à l’occasion, se révèlent symboliques, telle la couleur rouge, qui s’interprète aisément comme celle de l’interdit 70 . Dans quelques cas, la cause de l’usage de traits non-figuratifs, ou leur non opposabilité 71 , n’ont à première vue aucune explication, mais quelle raison y aurait-il de nier une motivation initiale et d’attribuer ces formes au hasard ? C’est pourtant le jugement que porte Ferdinand de Saussure sur le phénomène du langage en général 72 . Rappelons à point nommé l’anecdote mentionnée par Jakobson 73 selon laquelle une paysanne suisse alémanique trouvait étrange le mot « fromage » utilisé par ses compatriotes francophones : « Käse ist doch viel natürlicher ! » Et Jakobson de conclure que, tout en confondant bien malgré elle nature et culture, cette femme témoignait de ce que les signifiants, loin d’être arbitraires, sont au contraire nécessaires, selon le code, pour désigner un certain référent. Cette nécessité doit pouvoir s’analyser, à mon sens, comme l’indice d’une motivation, aujourd’hui oubliée (voir page 28). Ainsi le cas des toponymes, vu ci-dessus, s’étend-il à l’ensemble des signifiants. Saussure a raison seulement dans le cadre synchronique du langage, qu’il privilégie ; dans la dimension historique, le processus de motivation/démotivation joue le rôle prépondérant.
Une théorie de la naissance linguistique du langage
L’écriture constitue un autre exemple intéressant de démotivation historique : les graphèmes actuels, alphabétiques ou non, sont immotivés dans toutes les langues du monde 74 , quelque forme qu’ils aient prise, mais les documents existants montrent qu’ils découlent d’anciens pictogrammes, devenus abstraits avec le temps, par schématisation et brouillage de leurs traits pertinents, et évolution progressive de leur signifié. Il faut noter que, dans un pictogramme, désignation et signification du référent se confondent. Une première abstraction consiste à généraliser le sens d’un référent concret en élaborant un concept, ne retenant que les traits pertinents de l’ensemble auquel appartiennent tous les référents particuliers. De sorte que de pictogramme, le graphème devient idéogramme (ou mieux logogramme), comme cela se voit dans les hiéroglyphes, les caractères chinois, etc. : il désigne dans ce cas un mot, correspondant à la signification du concept nouvellement créé. Une troisième étape témoigne d’un changement de système, celui du passage à l’écriture alphabétique, affectant à d’anciens logogrammes la valeur d’un son (phonogramme 75 ). L’école de linguistique d’Azerbaïdjan 76 a émis l’hypothèse que le mécanisme de l’apparition progressive du langage actuel ait suivi une évolution comparable, qui peut s’interpréter comme suit : sur l’axe paradigmatique, on passerait d’un phonème se rapportant à un référent (phonème descriptif, à la fois désignatif et significationnel, appelé par analogie pictophonème ) à un phonème représentant un mot ou un concept ( idéophonème ), pour finir par un phonème qui se représente lui-même en tant que son ( phonophonème ).

Toutes les langues actuelles ont atteint le stade du phonophonème, dans la mesure où le sens (informatif, désignatif, significationnel) est évacué du domaine phonique 77 : les phonèmes n’ont plus qu’un rôle distinctif, à travers la commutation de traits pertinents dans le système phonologique, pour produire, sur l’axe paradigmatique, le changement de signification de l’élément supérieur auquel ils appartiennent, c’est-à-dire le morphème (ou lexème) ou monème selon les écoles 78 .

Il faut répéter que, dans la communication en langage, c’est la matière phonique qui véhicule le sens, par conséquent il apparaît illogique qu’elle soit dépossédée de la valeur sémantique au profit des morphèmes, eux-mêmes composés de phonèmes. S’il s’avère que ce qui n’est pas logique est chronologique, alors le parallèle entre démotivation à l’œuvre dans l’écriture et évolution du langage montre que la situation actuelle devait être précédée d’un état où, en effet, le phonème était porteur de sens ( sémiophonème ).

Cet état aurait correspondu à la position défendue par Cratyle, dans le dialogue de Platon déjà cité, qui prétend que, par nature, les mots sont ou devraient être l’exacte représentation des choses qu’ils désignent. Si ce point de vue était le bon, cela supposerait que pendant des millénaires la compréhension des messages désignatifs aurait dépendu des phonèmes employés , et que les hommes auraient apprécié si telle ou telle séquence sonore attribuée à un référent était bien son “bon nom”, dans la mesure où ils pouvaient, et devaient, reconnaître en direct un trait pertinent commun aux phonèmes et au référent désigné. La position philosophique de Cratyle constituerait un souvenir de ce stade ancien, qui ne subsiste aujourd’hui que dans la catégorie sémiologiquement spécifique des onomatopées, la seule dont il est loisible de décrire le fonctionnement sur le mode des pictophonèmes. La divergence de point de vue entre Cratyle et son contradicteur Hermogène qui, lui, est convaincu que le langage procède d’une convention, apparaît donc moins une différence de norme que de génération : l’opinion de Cratyle a été vraie, avant que la démotivation du sens, l’érosion phonétique et la prédominance de la structure de morphème ne finissent par donner raison à Hermogène. C’est de manière secondaire que la convention, faute de mieux, pallie les amnésies de l’Histoire.

La théorie ne serait pas complète sans relever une dernière analogie entre l’évolution de l’écriture et celle du langage. Elle concerne l’axe syntagmatique tel qu’il se développe au cours de l’apprentissage du langage par l’enfant 79 . Sans entrer dans les détails, on dira qu’après la phase d’écholalie, au moment où le bébé a acquis la compréhension d’une certaine quantité de mots et de phrases simples, ses productions phoniques deviennent sémiologiques : il veut signifier quelque chose. C’est l’étape dite du mot-phrase , qui désigne une situation ou un objet précis dans l’esprit de l’enfant, que le contexte seul permet à l’interlocuteur de discerner : ainsi [dodo] peut signifier aussi bien "lit", "j’ai sommeil", "j’ai dormi", "je veux m’allonger sans dormir", "quelqu’un est couché", etc. Ce stade s’observe chez les enfants de toutes communautés linguistiques et survient à la même étape du développement psychophysiologique. Le mot-phrase prépare l’apparition, quelques semaines plus tard, de la première structure syntaxique, la phrase bi-mots, composée de deux mots-phrases 80 . Le mot-phrase est un signifiant global simple qui peut recouvrir un sens étendu, de ce point de vue seulement comparable à un pictogramme ou à un pictophonème. Mais sa forme même n’est pas descriptive, parce qu’il est une élaboration de l’enfant fondée sur l’imitation de mots qu’il a entendus, dans une langue qui existe déjà, alors que le langage originel est, du point de vue fonctionnel, une création ex nihilo . Le parallèle n’a pas manqué d’être fait avec les parlers de type pidgin, qui fonctionnent un peu sur la même base, par juxtaposition de mots simples pour développer des sens plus complexes 81 . Franchissant un pas de plus, sans spéculation sur un quelconque rapport d’ontogenèse à phylogenèse, le linguiste américain Derek Bickerton 82 a procédé à une généralisation transhistorique en suggérant que le premier langage, dénommé par lui protolangage, fût composé de mots-phrases organisés à la manière d’un pidgin.

Qu’il s’agisse des productions sémiologiques de l’enfant, des unités lexicales des pidgins ou de l’expression en protolangage chez Homo Erectus , le terme de mot-phrase est toujours entendu dans le sens de "mot qui vaut une phrase", en particulier avec ellipse des morphèmes grammaticaux (conjugaison, articles, prépositions, etc.) L’idée de protolangage telle qu’énoncée par Bickerton semble plutôt intéressante : l’être humain n’a pu commencer à parler que petitement. Pourtant, à l’origine, il n’y avait pas et ne pouvait pas y avoir d’éléments de grammaire sous-entendus. Tout était condensé dans le syntagme composé de deux ou trois phonèmes signifiants, entretenant des relations syntaxiques internes et formant une phrase-mot , c’est-à-dire un "mot qui est en réalité une phrase".
Les morphèmes
Les morphèmes, on l’a dit, se définissent comme les unités minimales de signification. Ils constituent le point ultime auquel peut parvenir l’analyse des mots, aussi bien les radicaux sur le plan synchronique que les racines historiques. Le phénomène de double articulation mis en évidence par Martinet manifeste que le sens est disjoint de la matière phonique qui le porte. Or, les morphèmes étant composés de phonèmes ne peuvent pas être apparus les premiers. Il est plausible qu’ils résultent, dans un contexte qui reste à préciser, d’une perception gestaltiste de groupes formés de phonèmes autonomes et signifiants, articulés syntaxiquement, dont le sens spécifique a été oublié en se fondant dans une signification globale du syntagme 83 .

Le procédé est répandu au niveau lexématique. Ne serait-ce que dans le mot voilà , composé de vois et là , qui ont perdu chacun leur autonomie et abouti à un terme global dont le sens, pour être plus général que celui de ses composants, reste dans le même champ sémantique ("montrer"). Autre exemple : dans la lexie pomme de terre , la synthèse s’est opérée sous l’effet de la métaphore, car le signifié / pomme de terre / est sans rapport avec une / pomme / / de / / terre / 84 . Le mot composé / chemin de fer / est devenu synonyme de train , alors qu’au départ un / chemin / / de / / fer / désignait logiquement les rails. La motivation a changé, et n’est plus conforme au sens des signifiants. Dans les phrases « pour aller à la ville, prenez le chemin de fer », / chemin de fer / est synthétique, et « pour aller au village, prenez le chemin de terre », / chemin / / de / / terre / a gardé sa motivation et son analysabilité.

Un processus similaire s’observe dans ces mots particuliers du lexique actuel que sont les sigles. Il s’agit de signes dont le signifiant est formé des initiales graphiques du syntagme qui constitue le signifié. Démotivés du fait même, ces lexies d’un type original qui superpose code oral et code écrit, se prononcent soit par épellation − ADN [adeεn], HEC [aʃøse], SNCF [εsεnseεf], CGT [seƷete], ONU [oεny] −, soit comme des mots ordinaires (et portent en ce cas le nom d’acronymes) – ONU [ony], SMIC [smik], CEDEX [sedεks], ENA [ena], PACS [paks], ZNIEFF [znjεf], etc. Plusieurs de ces sigles sont lexicalisés, si bien qu’ils s’écrivent en minuscules comme sida, laser, sopalin ou ovni , devenus de véritables noms communs pouvant même prendre la marque du pluriel (des ovnis ), ou développent des dérivés tels que cégétiste, onusien, smicard, énarque , (se) pacser et, en alsacien, SNCFler 85 . Il arrive que le signifiant de certains sigles reconstitue une unité lexicale de la langue commune : soit sans lien avec le signifié, comme NOEL "Nouvelle Organisation Européenne des Langues" (Education nationale), SOLFEGE "Service d’Observation pour La Fonction Educative et la Gestion des Emplois" (Enseignement privé), soit dans le but de remotiver le sigle à partir de son propre sens, ainsi ERPURS [εrpyr] "Evaluation des Risques de la Pollution Urbaine et de ses Répercussions sur la Santé" (homophone d’ air pur ), GROG "Groupement Régional d’Observation de la Grippe", ALARME "Actions Liées Aux Risques Météorologiques Exceptionnels" (exemples tirés des ministères). Certaines siglaisons ne sont pas dénuées d’humour, comme PINUP "Prêtre Inséré dans une Nouvelle Unité Paroissiale" (Eglise catholique).

Les sigles sont conçus initialement comme des abréviations, des récapitulations, des moyens mnémotechniques, voire des codes secrets 86 pour assimiler des signifiés essentiels quoique souvent complexes, ce qui explique leur liberté de création et l’oubli précoce de la signification originelle. Nombre de sigles découlent de syntagmes que le locuteur ignore, surtout lorsqu’ils sont exprimés dans une langue étrangère : quel quidam se soucie de savoir, par exemple, que FNAC signifie "Fédération Nationale d’Achat des Cadres" et radar "RAdio Detection And Ranging" ? Le fait de s’approprier les sigles comme des mots ordinaires, sans s’intéresser à leur étymologie, montre à nouveau que seul le sens désignatif est nécessaire et suffisant, alors que le sens significationnel est un héritage du passé, voué à la démotivation et à l’oubli.

Sur un modèle analogue a pu se produire la perception gestaltiste des phrases-mots du premier langage, qui sont devenus des morphèmes synthétiques, inanalysables et démotivés, formant le contingent des racines considérées comme hermétiques à toute compréhension et à toute explication, d’où la tentation de les croire arbitraires. L’objectif du présent travail est de restituer leur motivation originelle.
Conclusion de la première partie
La constatation que le langage est un processus d’interactions qui assume une fonction médiatique de communication et d’information, que la communication se définit comme un échange de matière – en l’occurrence de phones –, que le sens émerge de représentations mentales fondées sur des perceptions et des émotions, mais ne devient communicable qu’à partir de la désignation d’un référent au moyen d’un signifiant associé, sous forme d’un son ou d’une séquence sonore qui jouent un rôle d’attracteur et servent à fixer du sens, conduit logiquement à penser que l’origine du langage peut être supposée fondée – la subjectivité du locuteur étant réservée – sur un système de traits pertinents phoniques motivés, concrétisés par des phonèmes descriptifs ( pictophonèmes ) dans le cadre d’une mimologie de l’univers référentiel ; ou, ce qui revient au même, de phonèmes porteurs de traits sémantiques pertinents ( sémiophonèmes ). Les morphèmes, qui font obstacle au support du sens par les sons dans les langues historiques, ne peuvent être originels. Ils résulteraient de la conglomération de type gestaltiste de phrases-mots primitifs composés de pictophonèmes articulés syntaxiquement.
47 La communication implique un échange minimal entre semblables, qui ont compris qu’il y a un intérêt collectif à maintenir ou à créer des liens interindividuels. Il semble plus commode d’établir des relations entre voisins de même langue, mais l’externe n’est pas exclu, entre langues différentes (en ce cas problèmes de traduction), entre l’homme et l’animal, etc. Cette situation n’est donc propre ni à l’homme ni au langage : dans l’univers tout communique selon divers procédés, qui excèdent le champ de cette étude.
48 René Thom 1974 Modèles mathématiques de la morphogénèse définit l’information comme une demande, exprimée ou latente, satisfaite par un don de connaissance, qui permet au sujet d’agir dans un certain sens.
49 Chaque matériau possède son fonctionnement et ses règles propres, qui affectent la forme que prend le signifiant : entre la séquence phonique [ʃ(ə)val], la graphie <cheval> et le modelé d’un cheval émergeant du bloc de marbre que travaille un sculpteur, il y a un seul sens exprimé par trois formes spécifiques.
50 Il resterait à démontrer qu’il existe un parallèle entre les différents sens et les configurations spatio-temporelles des neurones.
51 Sens et direction sont synonymes dans le champ lexical du déplacement. En rapport avec la communication en langage, on peut dire que la direction d’action est le résultat final d’une information.
52 Le référent représente l’élément extralinguistique auquel se rapporte un signe, autrement et rapidement dit "ce dont on parle". Il répond aussi bien à des éléments concrets (un caillou ) qu’à des concepts abstraits (la liberté ), fictifs (une licorne ) ou à des mouvements ( marcher , devenir , pleuvoir ).
53 Il est remarquable en effet qu’en voulant mimer du langage en proférant au hasard n’importe quelle suite de phones, un locuteur n’arrive qu’exceptionnellement à émettre une chaîne parlée qui ressemble à du langage réel, encore moins à une langue (voir YAOURT, dans l’Annexe).
54 Propos récurrent dans l’œuvre du psychanalyste. Cf. Ecrits 1966.
55 Ce qui entraîne les phénomènes de polysémie, synonymie, les tropes qui sont des figures de style.
56 Un concept se définit comme l’objet vide d’un faisceau d’oppositions sémantiques qui s’auto-génèrent grâce aux progrès de la connaissance du sujet et s’alimente aux signifiants qu’il possède. Classiquement, la "représentation mentale abstraite d’un objet ou d’une idée" repose sur la comparaison entre référents de même nature, qui déterminent des sèmes, base de la structuration sémantique. En réalité c’est moins le sens qui appelle un mot que le signifiant trouvé qui impose sa signification. Trouver étant issu de tropare "faire un trope", cela voudrait dire que tout signifiant est toujours déjà métaphorique ou métonymique.
57 « Je parle, donc je pense, donc je suis » aurait pu conclure Descartes. Le langage rend la pensée possible, avant qu’elle ne l’influence à son tour. Le danger réside en ce que le langage peut aussi empêcher ou détruire la pensée (cf. canelangue et novlangue dans 1984 d’Orwell). – Le cerveau est nécessaire mais non suffisant pour expliquer le langage, et par suite la pensée (Ricœur).
58 La lexie, ou mot , est l’unité de sens du discours, tourné vers la désignation ; elle est globale. Le lexème est l’unité de sens de la mémoire lexicale, tournée vers la signification ; il s’analyse en tant que morphème (unité minimale de sens).
59 Si « moulin » est compréhensible immédiatement, « guéret » "terrain labouré, mais non semé" et « havre » "refuge, coin tranquille", anciennement "port", sont des mots vieillis, dont la signification est en train d’être oubliée dans le français actuel. Paris, Lyon et Toulouse sont purement désignatifs car leur signification est perdue. Le travail du toponymiste est de la restituer, dans sa langue d’origine. Le sens désignatif est nécessaire et suffisant ; le sens significationnel présente une réalité antérieure, chronologiquement et logiquement.
60 Le code se définit comme l’organisation des oppositions, qui se créent en fonction de la pertinence des traits.
61 Un signe est une marque , un élément matériel qui signale le référent qu’il désigne et/ou signifie. Le signe linguistique défini par Saussure est un amalgame entre cette marque ( signifiant ), et le sens ( signifié ), c’est-à-dire la traduction mentale, dans le cadre de la signification et non de la désignation, du lien entre signifiant et référent, et non du référent lui-même.
62 Par exemple un sanglier (latin singularis porcus littéralement "porc solitaire"), doublet populaire de singulier , ainsi nommé à cause de son comportement, alors que des dizaines d’autres traits auraient aussi bien fait l’affaire.
63 « Le son n’est qu’une partie du mimologisme » (Bachelard).
64 Cette idée a été reprise plus tard par le gestaltisme. Une gestalt est "le fait, pour une entité perceptive, d’être traitée par le sujet comme un tout plutôt que comme une juxtaposition de parties".

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