Fluide Glacial, Gotlib... et moi
173 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Fluide Glacial, Gotlib... et moi , livre ebook

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
173 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Gotlib et Jacques Diament, amis depuis leur plus tendre enfance ont fondé en 1975 le magazine d'humour en bandes dessinées Fluide Glacial. Jacques Diament, ex-directeur de publication raconte dans cet ouvrage, cette aventure épique. Voici l'histoire des vingt premières années de Fluide Glacial, avec leurs évènements marquants et leurs péripéties savoureuses. Ce récit est celui d'un participant directement impliqué et heureux d'avoir réussi durant vingt ans, à s'amuser en faisant rire et sous-rire plusieurs générations.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2011
Nombre de lectures 318
EAN13 9782296448117
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Fluide Glacial, Gotlib… et moi
© L’Harmattan,
2010 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-13252-8
EAN: 9782296132528
Du même auteur chez l’Harmattan :
Les « Cafés de Philosophie »
Une forme inédite de socialisation par la philosophie
AVERTISSEMENT
Attention, cet ouvrage est sérieux mais pas grave. Ou alors, grave mais pas sérieux. C’est comme vous voudrez.
Gotlib et moi, amis depuis notre plus tendre enfance -ce qui remonte assez loin déjà -avons fondé en 1975 le magazine d’humour en bandes dessinées Fluide Glacial, aujourd’hui seul survivant d’une pléiade de publications de bandes dessinées qui avaient vu le jour à cette époque.
Et on m’a demandé, en tant qu’ex-directeur de publication, de raconter cette aventure épique.
Voici donc l’histoire des vingt premières années de Fluide Glacial, avec leurs évènements marquants et leurs péripéties savoureuses (la seule lecture du sommaire page suivante est assez édifiante), depuis sa naissance, jusqu’en 1996 où j’ai pris ma retraite.
Ce récit n’est pas celui d’un historien ni d’un biographe, mais celui d’un participant directement impliqué et heureux d’avoir réussi les vingt dernières années de sa vie professionnelle en faisant rire et sous-rire plusieurs générations de lecteurs (trices).
J’ai la racontouse qui m’étrangle la glotte
… J’en ai tout de même un bout à dégoiser.

Raymond Queneau Zazie dans le métro.
I – LA GENÈSE
« Si tu avais eu Jacques avec toi, ça ne se serait pas passé comme ça ». Et voilà comment l’histoire de Fluide Glacial a commencé.
Il était une fois, un dimanche de 1974 où Gotlib (Marcel pour les intimes) et Claudie, sa tendre épouse, étaient venus déjeuner à la maison. Gotlib me racontait les problèmes de gestion dans lesquels il se débattait avec L’Echo des Savanes qu’ils avaient créé, Brétécher, Mandryka et lui, et dont il avait accepté d’être gérant à l’époque.
Là, il me parait nécessaire de revenir un peu en arrière, de 60 ans à peine. Gotlib et moi avons fait connaissance à la rentrée des classes en 3 e  de collège, le lundi 2 octobre 1950. En ces temps reculés la rentrée des classes était fixée au 1 er  octobre et comme cette année-là le 1 er tombait un dimanche, nous rentrâmes (eh oui, le passé simple existe, pourquoi s’en priver ?), donc nous rentrâmes le lendemain lundi.
Par ailleurs, en ces mêmes temps reculés, c’est-à-dire cinq ans après la fin de la deuxième guerre mondiale, la crise du logement sévissait plus durement qu’aujourd’hui car les immeubles détruits par les bombardements n’avaient pas encore été reconstruits. Et donc, les gens qui avaient un logement n’en bougeaient pas. La conséquence en était que dans ce petit cours complémentaire (c’est ainsi qu’on appelait les collèges à l’époque) qui ne comptait que quatre classes de vingt cinq élèves, la nôtre n’avait pas vu arriver un seul nouveau depuis que j’étais entré en sixième, trois ans auparavant.
Or ce lundi-là je suis accueilli à mon arrivée par une rumeur extraordinaire : « Y a un nouveau ! » et j’aperçois effectivement à l’entrée de la cour, un garçon appuyé contre le mur, le cartable entre les jambes. C’était Gotlib, qui est donc entré dans ma vie sous une forme éminemment évènementielle.
Nous étions tous les deux bons élèves et avons été les deux premiers de la classe durant toute l’année. Nous partagions donc, au premier rang, le même pupitre à deux places. Ce qui crée une certaine complicité.
Surtout que nous étions complémentaires. Lui, introverti, finement spirituel (l’humoriste était déjà là) et moi, totalement extraverti, « élève intelligent mais trop bavard »écrivaient les profs sur mon livret, aimant rigoler, nanti d’un perpétuel zéro de conduite et de nombreux stages dans le couloir, à la porte de la classe.
Nous avons donc passé, en fin d’année, le BEPC (aujourd’hui le Brevet des Collèges) haut la main et les doigts dans le nez (cela demande effectivement une certaine dextérité) et comme nous avions besoin, l’un et l’autre, de gagner immédiatement notre pain quotidien, nous avons abandonné nos brillantes études pour aller travailler, lui dans un bureau, puis un studio de BD, moi apprenti, puis ouvrier, puis employé, puis cadre de direction dans les grands magasins. Mais nous n’avons pas cessé de nous voir et, de copains, nous sommes devenus amis puis, au fil des ans, amis intimes.
Durant les deux ans et demi du service militaire que nous avons effectué chacun de son côté, nous n’avons cessé d’échanger un abondant courrier et je me demande même si je n’ai pas, quelque part, une pile des lettres qu’il m’adressait, émaillées de dessins rigolards (ce n’était pas encore de la BD mais…).
Il était mon témoin lorsque je me suis marié ; il est le parrain de ma fille, nous nous sommes aidés à tour de rôle dans les moments difficiles.
Nous avons même fait œuvre commune lorsque, à mon retour du service militaire, fin 1958, il m’a trouvé un job aux Editions Lito (suédoises), où j’écrivais des textes français sur des albums illustrés pour enfants, dont les textes en suédois m’étaient totalement incompréhensibles. J’avais alors proposé à l’éditeur des histoires en vers de mirliton, à chanter sur l’air de chansons enfantines connues, J’ai du bon tabac ou La Mère Michel, etc. L’idée a été acceptée et une douzaine d’albums ont été publiés, bien sûr illustrés par Gotlib. Bref, nous ne nous sommes pas perdus de vue depuis 60 ans.
Nous revoici donc en ce fameux dimanche de 1974 où Gotlib me fait part de ses problèmes avec l’Echo des Savanes. C’est alors que Claudie lui adresse cette remarque qui est à l’origine de tout : « Si Jacques (c’est moi) avait été avec toi, tu n’en serais pas là ».
Vous avez remarqué j’espère (et si vous n’avez pas remarqué je vous le fais remarquer) que cette phrase est un peu différente de celle que j’ai écrite au début de ce chapitre. C’est parce que, si je suis bien certain du sens de ce qu’elle a dit, je ne me rappelle pas exactement les mots que Claudie a utilisés. Et comme je veux être honnête, j’ai employé à dessein des mots différents pour que cette phrase historique ne puisse pas être gravée dans le marbre.
Et la réaction de mon épouse a été immédiate : « Jacques n’a qu’un seul ami. C’est Marcel. Et il risquerait de le perdre en se mettant à travailler avec lui. Alors il vaut mieux pas… »
A partir de là, Gotlib ayant trouvé l’idée de ma collaboration très intéressante, m’a proposé d’apporter mes talents de gestionnaire à l’Echo des Savanes. Je lui ai rappelé que j’avais une femme et un enfant à nourrir et que, n’ayant pas un tempérament d’aventurier, je préférais garder mon emploi, bien que ce dernier fût particulièrement inintéressant et sans avenir. Mais au moins j’avais un salaire garanti à la fin du mois. Il m’a alors demandé de, au moins, jeter un œil sur la situation de l’Echo. J’ai accepté de jeter cet œil que j’ai récupéré vite fait en constatant que cette société était au bord de la faillite, à l’insu bien sûr de ses fondateurs.
Évidemment les talents de dessinateurs-humoristes de Gotlib, Brétécher et Mandryka ne leur étaient d’aucun secours pour gérer une société de presse et ils s’étaient fait gruger par tous leurs partenaires commerciaux sans que leur bonne foi puisse être mise en doute. Mais il n’était pas question que je pose un pied dans ce bourbier. J’ai même demandé à Gotlib, s’il préférait, en tant que gérant, que je lui apporte des sandwichs ou des oranges au cas, très improbable quand même, où j’aurais à lui rendre visite en prison.
Il m’a alors proposé, après qu’il aurait démissionné de L’Echo, de créer un autre journal avec moi. Et il a mis six mois de longues conversations chaque soir au téléphone, à me convaincre de me lancer dans cette aventure. Mon travail devenant de moins en moins intéressant et de plus en plus sans avenir, j’ai fini par accepter de courir le risque et de faire le grand saut.
L’acte de naissance de Fluide Glacial était en passe d’être signé. Je n’avais plus qu’à donner ma démission à mon employeur qui eut la bonne idée de refuser de me laisser partir tout de suite en m’obligeant à effectuer mes trois mois de préavis, ce qui m’a permis d’utiliser mon bureau d’alors, mon téléphone, ma secrétaire, pour procéder, à ses frais, à toutes les démarches nécessaires à la création d’une SARL. Ce qui, entre nous, n’est pas une sinécure.
En effet, pour créer une société commerciale il fallait déjà un notaire et, à ce notaire, il fallait fournir l’adresse d’un siège social. J’ai donc fait les petites annonces pour louer un local à cet effet. Comme je n’avais pas le moindre argent et que je ne voulais pas trop engager celui de Gotlib, je cherchais quelque chose de modeste.
J’ai fini par trouver, en banlieue parisienne, une pièce de trois mètres sur quatre au rez-de-chaussée, sans fenêtre, donc lumière allumée toute la journée, avec juste un accès à une sombre petite courette dans laquelle se trouvaient les WC, mais une pièce qui avait l’avantage d’être déjà meublée en bureau, ce qui m’évitait d’avoir à acheter des meubles. De plus le loyer était merveilleusement modeste.
Seulement, quand j’ai voulu signer le bail commercial avec le propriétaire, il m’a réclamé un extrait du Registre du Commerce (RC pour les initiés). Ah bon ! Je me rends donc audit Registre du Commerce pour inscrire notre future Société. Et c’est là qu’on me réclame un bail commercial pour attester que nous avons bien un siège social.
Vous avez lu Kafka ? Ce n’est pas drôle. Eh bien moi je l’ai vécu à ce moment-là. Sans bail pas de RC et sans RC pas de bail.
A dire vrai, je ne me rappelle pas du tout, trente-cinq ans après, comment j’ai fait pour me sortir de cette situation inextricable, mais il est de fait que j’ai quand même réussi à me retrouver avec un RC et un bail.
Je n’avais plus qu’à attendre la fin de mon préavis pour m’installer dans ce superbe Siège Social.
II – L’INCUBATION
Et le 1 er  avril 1975… Quand on fait des choses sérieuses, et la création d’une société est une chose très sérieuse, il faut les faire sérieusement et le 1 er  avril est la date idéale… Gotlib et moi étions chez le notaire pour officialiser la création des Editions A.U.D.I.E. la société éditrice de Fluide Glacial.
AUDIE : quèsaco ?
Gotlib, venant voir ce qui n’est pas encore notre somptueux siège social, m’apporte le nom de notre future société : AUDI.
« Qu’est-ce que ça veut dire ? l’interrogé-je finement.
– C’est le nom de Claudie tel qu’elle le prononçait quand elle était petite : « Comment tu t’appelles ?
– Audi ! »
– Eh bien c’est une très gentille idée, le diminutif de Claudie, comme nom de notre future société.
– Mais ce n’est pas tout. Il s’agit d’un sigle dont chaque lettre a un sens :
A comme Amusement, U comme Umour, D comme Dérision et I comme Ilarité.
– Très chouette ! Et je suppose que les haches de humour et de hilarité, on les a emportées pour aller se fendre la gueule avec ?
… Mais il y a déjà les voitures AUDI et je ne tiens pas à avoir des ennuis avec eux. Alors il faut trouver autre chose.
– Ah ! Tu m’ennuies (ce n’est pas exactement ce verbe qu’il a utilisé, mais comme je tiens à ce que le présent ouvrage puisse être mis entre toutes les mains, il y des mots que j’évite de reproduire)… Toujours à chercher la petite bête… Bon, et si on rajoute un E ?
– AUDIE, pas de problème. Et ce E, qu’est-ce que ça veut dire ?
– ça veut dire… Et toutes ces sortes de choses.
Là je me fends carrément la pipe. Cette conclusion me réjouit tout à fait et j’en oublie un instant le décor sinistre dans lequel nous nous trouvons.
C’est ainsi que sont nées les Editions Audie : « Amusement, Umour, Dérision, Ilarité, Et toutes ces sortes de choses ».
Mais on n’avait pas encore fini d’en rire, car lorsque j’ai reçu les premiers courriers des organismes officiels, ils étaient adressés à : « Editions Amu, Umou, Déri, Ilar »Les quatre premières lettres de chaque mot de notre raison sociale (avions-nous vraiment toute notre raison sociale ?). Et encore, ils avaient abandonné « Et toutes ces sortes de choses ».
Je m’aperçois tout à coup que je n’ai pas encore parlé de la naissance de l’appellation Fluide Glacial. Et je ne me rappelle pas si Gotlib me l’a apportée avant ou après Audie, ou si c’était le même jour. Or là nous avons frôlé la tragédie.
En effet, ce jour-là (ou un autre) Gotlib m’annonce fièrement le titre de notre futur journal : « La Voix du Sang ».
– C’est quoi ça ? Un appel à la révolution ? (Mai 68 remontait à moins de sept ans) Un appel au meurtre ?
– Mais non ! La voix du sang c’est « Ciel, mon père !
– Ciel, ma fille !… »
– Ah ! D’accord. Mais franchement, là je crois qu’il n’y aura que toi pour ne pas penser qu’il s’agit d’un encouragement à répandre le sang.
Gotlib était complètement écœuré de mon manque total de subtilité et révolté par l’absence d’enthousiasme que je manifestais. Voyant son désarroi, je lui propose de tester ce titre auprès d’un certain nombre de personnes pour voir si leur réaction est la même que la mienne. Si ce n’est pas le cas, nous garderons ce titre.
Nous l’avons testé et, malheureusement en ces temps idéologiques, tout le monde a réagi comme moi.
Forcé d’abandonner cette idée qui lui tenait manifestement à cœur, Gotlib a donc décidé de chercher un autre titre en m’avertissant qu’il ne me le communiquerait qu’à la dernière minute, chez l’imprimeur, pour m’empêcher de lui gâcher la vie.
J’ai été obligé de lui préciser que j’avais besoin du titre pour le déclarer en préfecture, sinon pas d’imprimeur. Et visiblement il avait beaucoup de mal à accepter d’être ainsi ligoté par des tas de considérations bassement administratives.
Donc quelques jours plus tard, Gotlib me met sous les yeux une liste de titres auxquels il a pensé et me montre celui qu’il a soigneusement entouré : Fluide Glacial.
Moi, assez gêné d’être amené à le contrarier à nouveau, j’ose à peine lui faire remarquer que, cette fois-ci, ce n’est pas avec les voitures que nous risquons des ennuis, mais avec l’industrie des farces et attrapes puisque le Fluide Glacial existe depuis des décennies, comme les boules puantes, la poudre à éternuer et le poil à gratter (pour ceux qui ne le sauraient pas, le Fluide Glacial est un liquide volatil utilisé dans les noces et banquets, qu’on verse sur le siège de quelqu’un qui vient de s’absenter de la table et quand il se rassoit, un froid intense, puis brûlant lui envahit le fondement jusqu’à le faire gicler de son siège. Je l’ai vérifié sur moi-même : c’est ignoble).
Là je vois que Gotlib est embarrassé. Il se demande s’il doit m’assassiner ou bien se suicider. Pour lui éviter d’en arriver à ces fâcheuses extrémités, je lui propose d’aller me renseigner sur les droits exacts de protection d’une marque.
Heureusement, il existe des catégories dans lesquelles chaque marque doit être inscrite et il n’y a pas de concurrence entre les farces et attrapes (attrapes farcies comme m’a dit un jour très sérieusement un client américain fin connaisseur) et la presse où nous devions figurer. C’est donc parti pour Fluide Glacial. Alea jacta est * (une citation latine rehausse toujours le niveau général d’un texte, c’est bien connu).
Entre parenthèses, je me suis toujours demandé si la parution de Fluide Glacial n’avait pas un peu relancé les ventes de cette farce cruelle dont on n’entend pas tellement parler. Si quelqu’un le sait, qu’il m’écrive.
Gotlib me demande alors si je préfère « Fluide Glacial »ou « Le Fluide Glacial ». A l’époque existent, entre autres, L’Echo des Savanes (avec l’article) et Métal Hurlant (sans l’article). Moi qui vois plutôt Le Monde, Le Figaro, La Recherche, je lui dis que je verrais bien Le Fluide Glacial (avec l’article). Gotlib a toujours fait confiance à ma sensibilité artistique. C’est donc décidé, ce sera Fluide Glacial (sans l’article).
Nous voici donc en possession d’un nom de société et d’un nom de journal dûment enregistrés en ce jour de grâce du 1 er  avril 1975.
A partir de là les choses sont allées très vite car, pendant que je m’escrimais avec tous ces détails aussi administratifs que sordides (mais j’étais là pour ça et les premiers temps Gotlib m’appelait Monsieur TVA), ledit Gotlib avait fourni un travail extraordinaire et le numéro un de Fluide Glacial était prêt à être imprimé.
* Le sort en est jeté (pour les monomaniaques du français)
III – L’ACCOUCHEMENT
Pour apporter un peu de clarté à ce qui va suivre, je dois rappeler que je ne connaissais strictement rien au métier d’éditeur en général ni aux techniques de fabrication d’un journal en particulier. Mon rayon, c’était la gestion.
Et à la naissance des Éditions Audie, la première des priorités était de faire rentrer de l’argent. Il ne m’était même pas venu à l’esprit de tenter un emprunt auprès d’une banque, ce à quoi je ne serais peut-être d’ailleurs pas parvenu. L’idée d’emprunter ne me séduisait absolument pas, parce qu’elle suppose ensuite l’obligation de rembourser. Et nos probabilités de réussite me paraissaient trop aléatoires pour prendre ce risque. De plus, les intérêts d’emprunt ont ruiné pas mal d’entreprises et je ne voulais absolument pas en faire partie.
On m’a d’ailleurs souvent reproché, d’avoir une gestion de petit épicier. Messieurs les petits épiciers (et aussi Mesdames les petites épicières) n’y voyez là rien de péjoratif, bien au contraire. Pour moi, le fait de ne dépenser que l’argent qu’on possède est le meilleur moyen d’éviter les scandales retentissants qui bouleversent régulièrement notre planète et jettent brutalement à la rue des millions de pauvres gens. On appelle ça la crise. Et moi, les seules crises que je supporte sont les crises de fou rire. Ce n’est pas ce genre de crises que déclenche l’usage abusif du crédit par banques interposées (et la crise mondiale 2008 renforce encore ma conviction).
Heureusement pour nous, il existait un matériel tout prêt à être rentabilisé rapidement, c’était les nombreuses pages de Gai-Luron que Gotlib avait publiées pendant des années dans Pif Gadget et que les Editions Vaillant n’avaient jamais republiées sous forme d’albums.
Grâce aux bonnes relations que Gotlib avaient gardées avec eux (Gotlib est un garçon adorable qui entretient de bonnes relations avec le monde entier et c’est bien pratique quand on a un service à demander) nous réussîmes à récupérer gratuitement les droits de reproduction et même à emprunter leurs films. Ce qui nous permit d’éditer très rapidement le premier album de Gai-Luron sans avancer le moindre argent et de le faire distribuer dans les librairies spécialisées (qui étaient bien moins nombreuses qu’aujourd’hui, à cette époque obscurantiste où, malgré tout, la BD sentait encore un peu le soufre) par une petite société, B.Diffusion, qui venait d’être créée à cet effet par un ami de Gotlib.
Ces albums n’avaient pas l’aspect luxueux de ceux d’aujourd’hui, cartonnés, reliés et brillants. A l’époque, la plupart des albums de BD étaient simplement brochés, c’est-à-dire attachés par deux agrafes comme le journal, mais avec une couverture en carte plus épaisse et plus rigide.
B.Diffusion laissait les albums chez les libraires, en encaissait le montant immédiatement et nous reversait notre dû chaque semaine. Et l’imprimeur avec qui nous avions négocié les conditions de paiement, était réglé trois mois après (on appelle ça en jargon commercial « règlement à 90 jours fin de mois  »).
Il est important de rappeler que tout ceci était rendu possible par la renommée de Gotlib. Sans son nom nous nous serions fait jeter de partout comme des malpropres.
C’est ainsi que, avant même la sortie du premier Fluide Glacial, ces quelques encaissements m’ont permis de payer les dessinateurs ayant travaillé pour ce premier numéro.
Tous ces auteurs, amis de Gotlib, dont Brétécher, Solé, le regretté Alexis, etc. étaient prêts à lui offrir leurs pages gracieusement pour l’aider à sortir son canard. Mais j’ai préféré pouvoir les payer rubis sur l’ongle (être payé par Diament rubis sur l’ongle, quel programme !) car les bons comptes font les bons amis, comme dit la sagesse populaire (qui dit tout et son contraire, c’est là sa sagesse).
Le seul qui n’a commencé à être payé qu’un an et demi plus tard, a été Gotlib lui-même qui, grâce à ses droits d’auteur de la Rubrique-à-Brac, n’attendait pas impatiemment son salaire mensuel (alors que moi, par contre…). Je lui faisais donc chaque mois son bulletin de salaire et au bout de dix-huit mois j’ai pu lui payer tout l’arriéré que lui devait la société et avoir ainsi la conscience tranquille (j’aime bien avoir la conscience tranquille, c’est très reposant).
Donc disais-je, dès que j’ai eu donné mon accord à Gotlib pour me lancer avec lui, il a mis à profit mes trois mois de préavis imposé pour mettre son projet de journal à exécution. Il a sollicité ses collègues et amis auteurs de BD pour qu’ils lui fassent chacun quelques pages.
Puis il s’est adressé à d’autres amis plus techniciens, une maquettiste, le directeur artistique de la couverture de l’Express (si mes souvenirs sont exacts), un expert en photogravure (j’ignorais jusqu’à l’existence de cette chose), etc., qui l’ont mis en relation avec un imprimeur également fournisseur de papier.
Bref, de mon point de vue il avait réalisé en trois mois les douze travaux d’Hercule (ce qui, sauf erreur, nous fait quatre travaux par mois) plus la mythique couverture de ce numéro un, représentant un fakir dans la position du lotus, une rose entre deux doigts, assis sur une planche à clous composée d’une unique et gigantesque punaise (rien qu’à regarder, ça vous fait mal au plus profond de votre être).
Et le jour du tirage, auquel j’avais voulu assister par pure curiosité, nous nous sommes retrouvés chez l’imprimeur, cinq ou six autour d’une grande table sur laquelle reposaient les films devant être reproduits, chaque film couvrant, je crois, seize pages.
Puis, à un certain moment, les choses ont commencé à se gâter. C’est lorsqu’il s’est agi d’imprimer les pages de « photo-BD » une spécialité de Fluide Glacial qui consiste à réaliser une BD non pas en la dessinant, mais en photographiant des personnages réels jouant les scènes. La différence avec les photos-romans réside dans le fait que les personnages parlent dans des bulles dont les lettres sont dessinées à la main comme dans les BD au lieu de textes sans bulles tapés à la machine, ce qui donne un cachet particulier à la photo-BD et qu’on y trouve des trucages comme dans les BD (sans parler de l’esprit qui n’a rien à voir avec les photos-romans). Ces pages sortaient de la machine, soit trop claires, soit trop sombres et charbonneuses, mais impossible d’obtenir un résultat correct.
L’équipe de spécialistes incriminait l’imprimeur qui se défendait comme un beau diable, rejetant la faute sur les films qu’il disait ratés… Le photograveur, réalisateur des films n’était pas là et, ayant été contacté par téléphone, il aurait déclaré qu’il avait fait du mieux qu’il avait pu avec les photos qui lui avaient été fournies. L’auteur des photos qui était présent, affirmait qu’il n’y avait rien à reprocher à son travail. Chacun, armé d’un compte-fil (une loupe à fort grossissement), scrutait les trames des films pour déterminer qui était coupable…
Une chose était certaine : on ne pouvait pas se permettre d’interrompre le tirage et de faire refaire les films. Au bout de deux heures de cette cacophonie, moi le profane, je me suis permis d’intervenir et ai proposé d’abandonner l’idée d’une perfection qui manifestement ne pourrait pas être atteinte et de nous contenter du moindre mal possible, rappelant que de toute façon il fallait terminer le travail. Ce qui fut fait, au grand soulagement de tous.
Je crois me souvenir que nous avions prévu un tirage de 30 000 exemplaires et le lendemain (ou le surlendemain) nous étions assis sur un joli tas de journaux dans les locaux de B.Diffusion, chargé de les diffuser.
Le Numéro 1 de Fluide Glacial était arrivé au monde. Presque aux forceps, mais enfin il était là, sous nos fesses. Moi, assis sur une pile et Gotlib en face de moi, assis sur une autre pile. Nous étions nerveusement assez épuisés, surtout Gotlib qui était sous tension depuis des mois.
C’est le moment qu’il choisit pour m’annoncer d’un ton lugubre : « Je ne vois pas du tout comment nous réussirons à en sortir un deuxième. »
Imaginez ma tête. J’avais abandonné mon emploi pour plonger dans cette aventure et c’était déjà fini ? Après une seconde de stupéfaction, je me ressaisis, retrouvai mon bon sens habituel et lui répondis du ton le plus décontracté possible en cachant l’angoisse qui m’étranglait : « Eh bien c’est très simple, il suffira de refaire ce qui a été fait pour sortir le premier qui est là, sous nos fesses. »
Il n’avait pas l’air très convaincu. La suite a montré qu’il avait tort.
IV – LE BEBE
A quoi ressemblait donc notre nouveau-né ?
Ce numéro 1 de Fluide Glacial, dont je venais seulement de découvrir le contenu (pas mal du tout à mon humble avis), se présentait sous la forme d’une brochure trimestrielle de 48 pages intérieures entièrement en noir et blanc, composée d’histoires de une à six pages environ, uniquement de la BD d’humour et des récits complets car il était impensable de proposer des histoires à suivre à des lecteurs qui devraient attendre trois mois la suite du récit. D’autant plus que, à ce stade de notre entreprise, nous en étions encore à nous demander s’il y aurait une suite.
A mon avis d’ailleurs, les histoires à suivre ne sont acceptables que dans un hebdomadaire, car en huit jours on n’a pas eu le temps d’oublier l’épisode précédent, ni de perdre le numéro antérieur pour pouvoir éventuellement s’y reporter. Alors qu’au-delà… Suivant ce principe, nous avons continué, même devenus mensuels, à ne proposer (sauf à de rares exceptions) que des récits complets, ce qui oblige les auteurs à trouver une idée nouvelle à chaque parution, au lieu de pouvoir développer une seule idée qui s’étendrait sur 45 pages (le format habituel de nos albums). Nous avons pu constater qu’ils s’en sortaient très bien en adoptant, entre autres, le système de la série tournant autour d’un thème ou d’un personnage (Superdupont contre l’Antifrance, Les Bidochon en HLM, etc.).
Donc toutes les pages intérieures étaient imprimées en noir (économie oblige) et les seules pages en couleurs étaient la une et le dos de couverture. Sur la une, se trouvait le fameux fakir de Gotlib déjà décrit plus haut. Quant à la dernière page, elle présentait une BD d’Alexis (dont le talent nous a été enlevé deux ans plus tard quand il a disparu à l’âge de 30 ans, à la suite d’un malheureux accident).
Cette BD sans paroles présente une jeune femme, deux doigts dans la bouche cherchant à récupérer quelque chose apparemment coincé entre deux molaires. Et au fil des cases, sa main, puis son avant-bras, s’enfoncent de plus en plus profondément au fond de sa gorge, puis le bras entier, jusqu’à l’épaule, disparaît dans sa bouche.
Au cours de cet exercice, son visage vire bien sûr au cramoisi le plus pur. Et à la dernière case, elle extirpe triomphalement de sa bouche… sa petite culotte.
Tout l’humour de Fluide Glacial se trouvait déjà dans ces deux pages de couverture : très bête peut-être, mais pas méchant.
Les pages intérieures proposaient des histoires en BD d’Alexis, Gotlib, Forest, Masse, Solé et la photo-BD qui nous avait causé tant de problèmes chez l’imprimeur. Il n’y avait donc que de la BD, sans aucun article.
Et en page 2, Gotlib avait rédigé un éditorial de présentation de ce nouveau journal (qui n’en était pas encore un, je vous raconterai ça plus loin) ainsi que la façon d’utiliser le Fluide Glacial, telle que je vous l’ai décrite précédemment, mais illustrée par Gotlib, c’est-à-dire :
Vous vous levez de votre siège, vous y déposez subrepticement le journal, vous vous éloignez un moment, puis vous revenez vous asseoir, sans faire attention, sur le journal. Très vite Fluide Glacial fait son effet et vous rafraîchit délicieusement les idées, puis vous les gèle, jusqu’à ce que vous finissiez par éclater… de rire.
Gotlib avait tenu à rédiger lui-même, à la main en lettres de BD, cette page de texte car il voulait que tout le contenu du journal soit fait main. Pas de caractères d’imprimerie qui auraient gâché le cachet artisanal de ce numéro. Rien de mécanique ne devait entacher la pureté de notre création. Cela a perduré jusqu’au N° 4, où d’autres pages de texte ont été introduites.
De plus, toujours dans cet esprit de non-alignement sur les autres publications, Gotlib voulait que le dessin du titre soit différent d’un numéro à l’autre. Cela a duré (il me semble) jusqu’au N° 5. Il a ensuite fallu garder définitivement le même dessin de titre (celui que vous voyez toujours aujourd’hui) pour que les acheteurs finissent par le reconnaître facilement dans les kiosques. Dures lois du commerce et de sa psychologie à la noix !
Voyons maintenant deux aspects importants de notre bébé :
D’abord, sa parution n’était prévue que trimestrielle car nous ne voyions pas comment réussir à obtenir 48 pages de BD en quatre semaines. Le délai de trois mois nous paraissait un minimum. Nous aurions même préféré plus, mais nous ne pouvions pas nous permettre de laisser passer plus d’un trimestre entre deux parutions.
Ensuite, Fluide Glacial était distribué uniquement dans les librairies de BD par B.Diffusion, selon le système déjà utilisé pour les albums Gai-Luron. Sa dénomination officielle était « fascicule de librairie », soit le même régime que les encyclopédies publiées périodiquement. Ce qui présentait quelques inconvénients, dont une TVA plus élevée que pour la presse et de gros frais d’expédition postale aux abonnés (que nous n’avions pas encore).
Quoi qu’il en soit, je crois que B.Diffusion a réussi à vendre la totalité du tirage car je ne me rappelle pas ce que nous avons fait des invendus, ce qui m’amène à supposer qu’il n’y en a pas eu, ou presque pas.
Formidable ! Extraordinaire ! Sensationnel ! Deux jours à peine après la mise en vente de ce premier numéro, je reçois un chèque de 28 Francs (eh oui, c’était encore des francs) pour un abonnement d’un an, soit 4 numéros à 7 Francs, qui n’apportait aucune réduction par rapport au prix normal, chèque d’un lecteur de Paray-le-Monial (9820 habitants, Parodiens)
Dès que je vois Gotlib, je lui brandis triomphalement ce chèque sous le nez « Regarde Marcel ! Notre premier chèque d’abonné !
– Donne-le moi, je vais le faire encadrer.
– Tu rigoles ? 28 Francs !
– Si ça t’inquiète, moi je te les donne. Mais je veux que ce chèque soit accroché au mur comme un diplôme. C’est la gloire.
– Oui, mais le type ne va pas comprendre pourquoi son chèque n’est pas encaissé.
– Eh bien je vais lui envoyer une lettre pour lui expliquer. »
Et effectivement Gotlib lui a écrit qu’il fallait être assez inconscient pour s’abonner si vite à un truc nouveau dont on ne sait même pas s’il va survivre. Mais qu’en tout état de cause, son chèque ne serait pas encaissé et qu’une fois encadré il serait exposé « à l’endroit le plus éclairé de notre Siège Social » (Une ampoule qui pendait du plafond !).
Puis il a dessiné en lettres gothiques un panonceau « Notre premier chèque d’abonné »qu’il a confié avec le chèque à son encadreur pour le mettre sous verre. Et j’ai vu revenir un jour ce tableau dans un extraordinaire cadre doré surchargé de moulures merveilleusement kitch.
Et ce trophée aura effectivement trôné pendant 20 ans à l’endroit le plus en vue des trois bureaux que j’ai successivement occupés. Puis il m’a accompagné lorsque j’ai pris ma retraite et se trouve maintenant, soigneusement emballé, à l’intérieur d’une armoire blindée, dans ma cave.
Quant à l’audacieux abonné, arrivé au bout de son abonnement, il l’a renouvelé, mais une fois seulement. Puis on n’en a plus jamais entendu parler. Ce qui ne prouve pas qu’il ait cessé de lire Fluide Glacial.
Car, tout en continuant à le lire, certains ne se réabonnaient pas, pour différentes raisons. Un jour par exemple, je reçois une lettre d’un lecteur qui nous dit :
« Je ne me réabonne pas, mais ne croyez surtout pas que je vais me priver de lire votre merveilleux journal. C’est uniquement parce que ma nouvelle marchande de journaux a de gros lolos et que ça me fait une occasion supplémentaire d’aller la voir quand j’achète Fluide Glacial. »
Franchement, on ne pouvait pas lui en vouloir.
Le numéro 1 de Fluide Glacial était donc entre les mains de ses lecteurs et les premières impressions recueillies nous étaient assez favorables. Il n’y avait plus qu’à continuer en tentant de renouveler cet exploit.
Diantre, fichtre, foutre ! J’ai failli oublier un détail dans ma description de ce Fluide N° 1 (oui, très vite les habitués ainsi que nous mêmes avons pris l’habitude de dire « Fluide » pour « Fluide Glacial ». Ce que les gens sont feignants tout de même !). Oui j’ai failli oublier un détail. Un gros détail. Et dont je suis particulièrement fier. Dans ce N°1 il n’y avait aucune publicité.
Je dois vous avouer que, dans ma petite enfance, j’ai été très marqué par les dictons, proverbes et autres maximes qui sont l’expression de la sagesse populaire dont je vous ai déjà parlé. Dans le cas présent, j’ai appliqué l’adage qui dit : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fît » (encore un imparfait du subjonctif qui fait bien joli dans le décor, à mon avis personnel).
En effet, je suis assez agacé par toutes les pages que je dois tourner pour rien dans les magazines. Ce sont les pages de pub, que je ne regarde jamais. Car je n’achète que quand j’ai besoin d’acheter et, dans ce cas, je fais mon choix selon d’autres critères que la pub dont on sait bien qu’elle ne brille pas par la sincérité.
Entendons-nous bien : la pub est à l’origine de beaucoup de grandes créations artistiques, depuis les peintres de « réclames »du XIXe siècle comme Toulouse-Lautrec, Mucha, Léandri (pas celui qui sévit avec bonheur dans Fluide depuis 35 ans, mais un homonyme du siècle avant-dernier) jusqu’aux actuels réalisateurs qui en font pour la télévision et le cinéma. Et je sais apprécier leur talent et, souvent, leur humour.
Mais je n’aime pas qu’on vienne s’imposer à moi quand j’ai décidé de regarder ou de lire autre chose. J’ai regardé régulièrement l’émission Culture Pub sur M6 jusqu’à ce qu’elle disparaisse, mais je ne regarde jamais la télé en direct pour ne pas avoir à subir les pubs. J’enregistre ce qui m’intéresse et au visionnage je passe en vitesse rapide sur les encarts publicitaires.
Donc, étant dérangé par les pubs dans les magazines, je ne voulais pas à mon tour déranger nos lecteurs. Et nous avons, au fil des ans, reçu de très nombreuses lettres de ces lecteurs qui nous remerciaient et nous félicitaient. Ils étaient heureux de constater que le prix payé ne servait qu’à les distraire et rien d’autre. Et 35 ans après, il n’y a toujours pas de pub dans Fluide.
De plus, je n’ai jamais apprécié l’appellation que les professionnels utilisent en désignant un journal. Ils appellent ça « un support » (sous-entendu de pub). Les journaux ne sont pas là pour nous informer ou nous distraire. Non. Ce sont des « supports ».
Etre réduit à un support froisse ma fierté et je suis heureux d’avoir réussi à me passer de cette pub. Moi aussi, comme Gotlib, j’ai mon non-conformisme.
Et, parce que ce n’est pas le sujet de cet ouvrage, je ne parlerai pas des quantités astronomiques d’arbres qui sont abattus dans le monde entier pour fabriquer le papier de ces pubs (ah zut, j’en ai parlé ; excusez-moi).
Ainsi pendant quelques années, ai-je été obligé de résister aux demandes réitérées d’annonceurs qui ne supportaient pas que je refuse d’accepter leurs propositions d’insertions. Je me rappelle, entre autres, une marque de tabac à rouler (c’était la grande mode à l’époque chez les jeunes) qui revenait continuellement à la charge et à qui je n’arrivais pas à faire admettre que, non seulement je ne voulais pas de pub dans Fluide Glacial, mais qu’en plus, moi qui considère que fumer est une des plus grosses erreurs que puisse commettre un individu, je n’allais pas encourager nos jeunes lecteurs à s’y mettre.
Mais alors, me direz-vous (si vous avez eu le courage de lire jusqu’au bout cette indigeste profession de foi), comment font les autres pour ne pas pouvoir se passer de pub ? A mon avis, mais je peux me tromper, j’ai toujours eu l’impression qu’ils nous bourrent un peu le mou. Surtout ne le leur répétez pas, sinon je vais encore me faire mal voir.
V – LE TEMPS DU BIBERON
Le N° 1 (sans pub) étant parti dans la nature pour trois mois, Gotlib sollicita donc une deuxième fois les différents auteurs pour qu’ils nous fassent de nouvelles BD. Nous ont alors rejoints Brétécher, Hugot et Mœbius qui avaient tenu à aider Gotlib dans le lancement de son journal.
Et, de plus, ce dernier se lança dans la création d’une photo-BD plus ambitieuse que la précédente. Il s’agissait, sans aucune modestie, de réaliser un remake du grand classique du cinéma fantastique, « La Fiancée de Frankenstein », sous le titre bien germanique de « Fräulein Frankenstein ».
Si je mets l’accent sur cette photo-BD, c’est parce qu’elle nous a causé, en pire, les mêmes déboires que celle du N° 1.
« Fräulein Frankenstein » se devait d’être tourné dans un décor adéquat d’antique château médiéval, genre carpatique. Et Gotlib, sur le conseil de son ami photographe je suppose, avait loué pour deux jours le Caveau de la Huchette à Paris, une boîte en sous-sol aux murs de vieilles pierres en arches romanes, décor idéal pour ce genre d’histoire. L’idée était d’ailleurs excellente.
Mais l’ami photographe était un perfectionniste radical qui mettait entre une et deux heures pour régler chaque prise de vue. Il voulait que chacune de ses photos soit un tableau digne d’entrer au Musée du Louvre. Et à cet effet, il revenait sans cesse sur les éclairages, la position des acteurs, le cadrage, les accessoires du décor, etc. Et pendant tout ce temps les acteurs, c’est-à-dire Brétécher, Alexis, une danseuse strip-teaseuse et moi-même (si j’oublie quelqu’un, qu’il ou elle veuille bien m’en excuser car c’est bien loin) attendions en nous gelant (car dans ce caveau il faisait froid comme dans une cave) et tenus de garder la position dans laquelle il devait nous photographier.
Le rôle qu’on m’avait donné était celui d’Igor, l’assistant du docteur Frankenstein, borgne, bossu, boiteux, hirsute, débile, une sorte de Quasimodo en pire, et de plus, pas séduisant du tout. Un rôle qui m’allait très bien.
Et à un moment, la scène représentait la « fiancée » nue, allongée sur une table d’opération, le savant comte de Frankenstein (Alexis) penché dessus comme un dépanneur sur un moteur, outils en main, et moi, allongé sous la table comme un mécano sous une voiture, les jambes dépassant du drap qui retombait autour jusqu’au sol. Je ne sais pas combien de temps je suis resté ainsi, allongé sur le dos, dans la pénombre du drap, mais soudain j’ai reçu un coup de pied dans la jambe et une voix me criait : « Jacques ! Tu peux sortir de là-dessous, c’est fini ! »
Je m’étais endormi profondément.
D’autres moments auraient pu être plus agréables, par exemple quand Igor (moi) embrasse la fiancée sur la bouche et que Plof !, sous le baiser, il se transforme en Prince Charmant (Brétécher). Mais un simulacre de baiser sur la bouche d’une danseuse de charme, qui s’éternise pendant dix à quinze minutes, ça perd beaucoup de son attrait.
Bref, nous en sommes tout de même venus à bout et quand les films ont été prêts, c’est seul, cette fois, que Gotlib est allé chez l’imprimeur pour le « bon à tirer » (BAT pour les spécialistes). Je vous explique de quoi il s’agit, car moi-même à l’époque n’en avais aucune idée.
Le BAT consiste pour l’éditeur, à faire imprimer une épreuve de la brochure, puis à vérifier la qualité d’impression de chaque page afin qu’elle ne soit ni trop claire, ni trop sombre, nitroglycérine, bien contrastée, etc. Quand l’imprimeur a terminé ses réglages à la satisfaction de l’éditeur, ce dernier signe un « bon à tirer » sur chaque page et l’imprimeur sera tenu de respecter, pour la totalité du tirage, les caractéristiques qui ont été signées.
Gotlib s’est donc acquitté de cette tâche et le lendemain matin, quand je suis arrivé chez l’imprimeur (je ne me rappelle pas du tout ce que je venais y faire puisque ce n’était pas censé être dans mes fonctions), je me suis trouvé devant une pile de papier représentant les pages de cette fameuse photo-BD, pages complètement noires, charbonneuses, totalement illisibles.
Que s’était-il donc passé ?
L’imprimeur, un peu gêné tout de même, m’expliqua que Monsieur Gotlib, voulant que ces pages reflètent bien l’ambiance lugubre de l’histoire, trouvait que les images n’étaient pas assez contrastées et lui avait demandé à plusieurs reprises d’assombrir l’impression, avant de signer le BAT. J’avais devant moi le résultat.
Je lui demandai alors de me montrer le BAT signé par Gotlib et je pus constater effectivement que malgré l’assombrissement, cela manquait plutôt de contraste. Mais je constatai également que le tirage de l’imprimeur en avait encore rajouté dans la noirceur au lieu d’édulcorer un peu ce qui lui avait été demandé. Je le lui signalai, ce qu’il ne put pas nier. De plus, je lui fis remarquer que, connaissant le manque d’expérience de Gotlib en la matière, il aurait pu le mettre en garde contre le risque de trop assombrir l’impression. Il en convint, un peu à contre cœur.
Le résultat fut que 3,5 tonnes de papier partirent directement à la poubelle (aux frais de l’imprimeur) et que je signai moi-même un nouveau BAT. Cette merveilleuse photo-BD fut donc imprimée une deuxième fois avec un rendu à peu près acceptable.
Et quand je racontai la chose à Gotlib, il ne fut qu’à moitié surpris tant il avait souffert lors de ce BAT (Gotlib est d’une timidité maladive et c’est un supplice pour lui d’avoir à exiger quelque chose de qui que ce soit). Il me demanda alors si cela me dérangerait beaucoup d’assurer moi-même les futurs BAT. Ce que j’acceptai, car je préférais m’acquitter de cette tâche plutôt que revivre ce genre de mésaventures. Et puis, éviter une souffrance à Gotlib a toujours été pour moi une grande satisfaction (pur égoïsme de ma part puisqu’il s’agit, encore, à ce jour, de mon unique ami). Mais je ne dis pas que j’ai toujours réussi à l’épargner, je l’ai moi-même fait souffrir pas mal de fois (pensez, en 60 ans !).
C’est donc ainsi que je me suis retrouvé responsable de la fabrication. Une corde de plus à mon arc, lequel, compte tenu de mes précédentes activités professionnelles, commençait à ressembler plutôt à une harpe.
En fait, Gotlib et moi étions deux apprentis devant une nouvelle machine, une maison d’édition en l’occurrence, dont nous ne savions pas encore nous servir. Gotlib, avec plus de 13 ans de BD derrière lui, ne s’était pas encore trouvé de l’autre côté de l’entreprise et moi, j’étais le petit nouveau qui débarque en territoire étranger et qui doit en apprendre la langue.
Peu de temps après nos premiers biberons, il me disait : « C’est terrible d’avoir ainsi droit de vie et de mort sur les dessinateurs, c’est-à-dire de décider : celui-ci je le prends, celui-là je ne le prends pas. Au nom de quoi ? Qu’est-ce que je suis de plus qu’eux ? C’est pas juste ». Et sa réelle modestie en souffrait terriblement.
Quant à moi, je devais m’intégrer dans un monde du travail très différent de celui que j’avais connu jusque là. Par exemple, depuis toujours j’avais l’habitude de vouvoyer mes collègues et mes collaborateurs.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents