A la recherche du bien commun
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Description

Dans un monde en crise, la question du sens de l'action publique prend une place centrale dans nos sociétés. Le présent ouvrage éclaire la notion républicaine de bien commun comme source de sens pour l'action publique. Il met en évidence les ambiguïtés du prêt-à-penser néo-managérial. Il revient sur les préjugés quant au modèle français. Enfin il dessine les traits principaux d'une réforme équilibrée de l'action publique vers une réalité mieux incarnée du bien commun.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 août 2015
Nombre de lectures 32
EAN13 9782336388038
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Titre
Vincent Potier




À la recherche
du bien commun
Copyright

© L’HARMATTAN, 2015
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

EAN Epub : 978-2-336-73814-7
L’auteur
POTIER Vincent, administrateur général, directeur général du Centre national de la fonction publique territoriale (CNFPT) depuis 2010, exerce depuis 26 ans des fonctions de direction générale de diverses collectivités territoriales et établissements publics locaux et, par ailleurs, a été membre de cabinets, en France (chef du cabinet du président de l’Assemblée nationale) et au Sénégal (conseiller du ministère de l’intérieur).
Diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris et ancien élève de l’Ecole des hautes études de la santé publique (EHESP), il a notamment présidé le réseau français des écoles de service public (RESP), en 2012, et assure la présidence du groupe de travail « réforme du secteur public » de l’association internationale des écoles et instituts d’administration (AIEIA), depuis 2013.

Du même auteur

« L’éloge du service public local » (avec J.L. Boeuf et J.J. Urvoas, Editions de la Lettre du cadre, 1997).
« Déontologie et responsabilité » (Editions Sept, 2000).
« Maîtrise des risques dans la gestion locale » (avec Philippe Harang, Editions du Moniteur, 2001).
« La déontologie dans la fonction publique territoriale » (avec Vincent Péguy, Editions du Moniteur, 2002).
« Les collectivités territoriales et leurs responsabilités » (en collaboration, Jurisclasseur, 2003).
« Evaluation des politiques locales » (avec Magali Bencivenga, Editions du Moniteur, 2005).
« Dictionnaire pratique des collectivités territoriales » (Editions du Moniteur, 2006).
« Action sociale et médico-sociale des collectivités territoriales » (Editions du Moniteur, 2006).
« Le management public des territoires » (en collaboration, Editions de l’Aube, 2012).

A paraître en septembre 2015 : « La déontologie des élus locaux et des fonctionnaires territoriaux » (Editions du Moniteur).
Photographies
Cyprien Clément-Delmas est un jeune photographe et réalisateur qui a étudié dans la prestigieuse école de cinéma et audio-visuel de Barcelone, l’ESCAC. Il est soutenu par la fondation française Rubis Mécénat.
Il a réalisé diverses expositions de photographies : Kowasa Gallery (Barcelone, 2011), Nikki Diana-Marquardt (Paris, 2012), Ithuba Arts Gallery (Afrique du Sud, 2013).
En parallèle, il a dirigé la réalisation de plusieurs court-métrages et documentaires. “Luciano”, un court-métrage de 35mm short film (2012), co-dirigé avec Dani de la Orden, a remporté plusieurs récompenses en Europe.
Il a aussi réalisé divers projets sociaux : en 2011, il a été responsable d’un atelier pour Audiovisuel sans frontières auprès de prisonniers en détention ; en 2012, 2013 et 2015, il a organisé et animé des stages de formation pour jeunes dans le Township de Thokoza à Johannesburg (Afrique du Sud).

Légendes des photographies de Cyprien Clement-Delmas

Page de couverture : Le Génie de la Liberté, Place de la Bastille, Paris, le 11 janvier 2015
Introduction : La cité, Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne), 2007 Chapitre 1 : Los indignados, Plaza Catalunya, Barcelone, 2011
Chapitre 2 : Le Génie de la Liberté, Place de la Bastille, Paris, le 11 janvier 2015
Chapitre 3 : Cérémonie officielle d’adieu à Nelson Mandela, Soweto, Afrique du Sud, le 10 décembre 2013
Chapitre 4 : Industrial world, Anvers 2012, Rubis mécénat
Chapitre 5 : Le Génie de la Liberté, Place de la Bastille, Paris, le 11 janvier 2015
Chapitre 6 : La fille de Sarajevo, Sarajevo, 2011
AVERTISSEMENT
Le présent essai est un témoignage.
Le témoignage d’une quête des ressources et des ressorts de l’action publique.
Ce témoignage exprime une certaine idée du service public comme vecteur du bien commun : la citoyenneté, la liberté et la fraternité ; l’égalité des droits et des chances ; la laïcité et la tolérance ; l’idée d’intérêt général prévalant sur les particularismes et les privilèges ; la fraternité et la solidarité nationale ; la volonté d’intégration et les besoins de sécurité.
Le présent texte ne veut donner aucune leçon. Il souhaite seulement témoigner d’une recherche exigeante qui est celle de ceux, agents publics, qui ont choisi - avec toutes leurs imperfections personnelles et professionnelles - de ne pas être asservis ni de se servir, mais de servir en restant libre, pour reprendre la devise des Compagnons bâtisseurs.
INTRODUCTION

Une nation est en paix si son peuple veut « vivre ensemble ». Un État est légitime s’il incarne une vision politique selon des formes démocratiques. Les acteurs publics - élus et fonctionnaires - sont respectés s’ils sont responsables. Ces trois leçons de sciences politiques sont fondamentales. Elles fondent l’ardente obligation de donner un sens à l’action publique, c’est-à-dire, pour les uns, exercer un mandat politique en portant une certaine ambition d’un monde meilleur et, pour les autres, exercer une fonction publique en étant acteurs d’un service public de qualité et, pour tous, de discerner le « bien commun » comme objet de la volonté générale.
Les peuples attendent que les acteurs publics assument leurs responsabilités et se battent pour garantir une vie en société plus juste, moins inégalitaire, davantage prospère, moins dure pour les faibles, plus attentive aux grands défis. Vouloir le bien commun, c’est essayer de répondre à ces attentes - autant que possible - dans la réalité prosaïque de la vie institutionnelle, tâtonner pour trouver un cap dans la complexité des situations et ne pas s’égarer au milieu des obstacles. Rechercher le bien commun, chacun à sa modeste place, c’est agir sur ce qui fonde une nation, apporter la part de cohésion qui unit un peuple, donner les impulsions qui mettent un territoire en mouvement, vouloir améliorer le vivre-ensemble.
Pour débuter ce parcours à la recherche du bien commun, quelques notions méritent d’être introduites.
Le bien commun peut être défini comme le lien et l’horizon d’un peuple rassemblé dans une communauté nationale ou locale, engagé dans une histoire, confronté à des défis, ceux du quotidien et du monde, ceux d’aujourd’hui et de demain. Le contenu donné à la notion même de bien commun permet de trouver le sens de l’action politique et de le partager à l’échelle d’une nation ou d’un territoire. 1
La notion d’« intérêt général » se caractérise par sa plasticité : elle évolue au fil du temps en fonction des besoins d’interventions publiques se manifestant dans les sociétés, des priorités à satisfaire et plus globalement des enjeux majeurs, ceux propres à chaque nation et à chacun de ses territoires, ceux communs à l’humanité tout entière. Le caractère évolutif du concept d’intérêt général n’est nullement contradictoire avec la permanence de grands principes qui - regroupés dans des textes à valeur constitutionnelle - garantissent, dans une société donnée, le respect des valeurs essentielles.
Ce qui caractérise sans doute le mieux l’époque que nous vivons, c’est la permanence de la souffrance humaine et sociale malgré les progrès démocratiques et techniques. C’est aussi, dans le même temps, la force des demandes d’action publique traduisant l’aspiration des peuples à obtenir, de la part des puissances publiques, les garanties essentielles - voire vitales - qui leur permettent de vivre dans la dignité humaine et la paix sociale : des emplois, davantage de sécurité publique face aux risques que génère la vie en société, un meilleur accès à l’éducation et à la culture, une réelle protection des grands équilibres écologiques pour la génération actuelle et les suivantes.
Il est communément entendu que le terme d’ action publique dénomme les activités d’intérêt public exercées par les administrations, les entreprises et les organismes rattachés d’une manière ou d’une autre à la puissance publique.
Précisons que « secteur public » et « service public » ne se confondent pas entièrement. En effet, nombre d’activités de service public peuvent être confiées - par exemple dans le cas des délégations du service public - à des organismes privés qui, par définition, n’appartiennent pas au secteur public. En effet, le « périmètre » du service public est plus large que celui du secteur public.
Secteur public et esprit d’entreprise ne s’opposent pas non plus, ils s’équilibrent au contraire mutuellement dans le jeu des pouvoirs nationaux et des instances internationales, mais aussi dans celui des mécanismes de régulation appelés à préserver les nations et les peuples de dérives de toutes sortes allant contre leurs intérêts.
Rechercher le bien commun - en parler comme le fera cet essai - va nous conduire, en fait, à évoquer indirectement la problématique des « réformes du secteur public ».
En effet, réformer est une nécessité généralement reconnue et acceptée. La question cruciale soulevée aujourd’hui ne porte pas sur le principe même des réformes du secteur public mais plutôt sur ses finalités, ses objectifs opérationnels et les modalités de son pilotage. Vise-t-on le bien commun ? Garantit-on l’intérêt général à travers les déclinaisons opérationnelles de chacune des finalités poursuivies ? Les méthodes employées pour concrétiser les objectifs de telle et telle réforme ne conduisent-elles pas à des résultats étrangers aux finalités recherchées ?
Nous posons ces questions car - la réalité concrète en témoigne à l’échelle de nombre de pays - les actions de réforme conduites par des institutions peuvent n’avoir aucun sens au regard du bien commun, les motifs invoqués n’être qu’un leurre, les effets être négatifs pour les populations censées en bénéficier. Nous savons tous que la fin ne justifie pas les moyens mais nous découvrons aussi, à notre insu le plus souvent, que les moyens peuvent égarer de la finalité.
Les dangers propres aux réformes du secteur public font que le bien commun doit être l’objet d’une quête téléologique et praxéologique, le sujet d’une pensée du local pour une action globale, tout autant qu’une pensée globale pour une action locale.
Aujourd’hui, la thématique de la réforme du secteur public est encore fortement orientée par les approches néo-managériales qui reposent sur une vision étroite de l’action publique (comme auxiliaire du marché qui traite les activités non rentables), en ne considérant le plus souvent que les dimensions « architecturales » (réformes des institutions) du changement ou en se limitant aux seuls préceptes de « bonne gouvernance », non dénués de pertinence en soi mais susceptibles de faire perdre le cap du bien commun.
Dans ce contexte, les moteurs du changement dans le secteur public proviennent le plus souvent des pressions financières. Or, les crises mondiales, la crise de confiance entre l’Etat et les citoyens, les besoins d’amélioration de la qualité des services publics et les nécessités de la lutte contre la corruption appellent une réflexion sur le sens des réformes du secteur public plus large que celle des seuls impératifs budgétaires.
Le présent essai - sans pour autant renoncer aux apports solides des exigences d’une gestion régulière, équilibrée et transparente de l’argent public - vise à élargir les perspectives en matière de réforme publique, en prenant en compte plus fortement la finalité de l’action publique, c’est-à-dire le bien commun.
Dans le présent ouvrage, nous aborderons les dimensions qui caractérisent la notion de bien commun comme finalité de l’intérêt général. Nous soulignerons l’apport républicain qui éclaire son approche. Puis, selon un regard international, nous évoquerons la place du bien commun dans les référentiels de réforme du secteur public. Nous mettrons en évidence les ambiguïtés, en ce domaine, du prêt-à-penser néo-managérial. Puis, nous reviendrons sur les préjugés quant au modèle français en soulignant la qualité de l’équilibre qui le caractérise entre le bien commun et la dynamique économique. Enfin, nous dessinerons quelques-unes des caractéristiques auxquelles nous sommes sensibles pour une réforme profonde de l’action publique vers une réalité mieux incarnée du bien commun.
1 « Commun » vient de « communis » d’où dérive notamment le mot « communitas », communauté, et « communicare », partager.
CHAPITRE 1 Le bien commun comme finalité de l’intérêt général

Au fil des siècles, les lentes avancées des idées de bien public face aux pouvoirs totalitaires, ont permis de faire émerger, dans la pensée contemporaine, la notion de bien commun comme finalité de l’intérêt général.
Après avoir décrit les principales caractéristiques du concept de bien commun, et évoqué ses dérives potentielles, nous mettrons en évidence combien cette notion est fondamentale pour penser la réforme de l’action publique
Les lentes avancées des idées de bien public face aux pouvoirs totalitaires
La notion de bien public est apparue à travers la philosophie antique. Elle s’est développée au fil des siècles, notamment dans la pensée médiévale autour de l’idée de bien commun pour, à l’époque moderne, laisser place au concept d’intérêt général. Au cours de l’Histoire, ces évolutions ont résulté de la contestation des modèles de monarchie absolue, de l’affirmation progressive des principes de gouvernement démocratique et de la mise en place d’institutions incarnant, de manière légitime, la volonté générale. Alors même que, par ces processus, le pouvoir politique se constituait, s’instituait et se légitimait, une certaine idée du bien public s’est dessinée.
Aujourd’hui, la notion de bien commun retrouve une place comme objet de la volonté collective et finalité de l’intérêt général. Ces évolutions ont une importance particulière car elles éclairent le sens de l’action publique.
À grands traits, nous pouvons évoquer quelques-unes des multiples figures qui ont contribué au long processus historique d’évolution des modèles de pouvoir politique.
Ce processus remonte à l’Antiquité. Pour imposer le rôle totalitaire de ses dirigeants et lui donner une légitimité, l’histoire pharaonique impose progressivement l’idée du « roi vicaire du dieu » puis celle de « roi-dieu » 2 . Par la suite, dès le VIII ème siècle avant J.-C., Athènes substitue à la formule monarchique celle d’une oligarchie dans les rangs de laquelle sont choisis, un puis trois archontes, élus chaque année par l’assemblée du peuple, « selon la noblesse et la richesse ». Il faut attendre Solon (640-558 avant J.-C.) pour remettre en cause ce modèle oligarchique et jeter les prémices d’une démocratie tempérée au regard du contexte propre à l’époque. Sa constitution pose les premiers principes de gouvernement de la cité, abolit une oligarchie trop absolue, affranchit le peuple de la servitude.
Quelques décennies plus tard, Clisthène (507-501 avant J.-C.), réformateur audacieux, transforme le système politique athénien. Souhaitant éviter le retour d’un tyran, il instaure la première constitution démocratique de l’histoire. Il élargit le démos en offrant la naturalisation à de nombreux métèques, étrangers et esclaves pour qu’ils deviennent membres de l’Ecclesia. La suppression de toute dimension divine dans la nature du pouvoir et l’instauration de la « tyrannie d’une majorité », furent les premiers pas vers la démocratie. La liberté sera opprimée mais échangée contre l’égalité.
Peu à peu s’affirme le règne de « l’homme supérieur, habité par l’esprit divin et garant du respect de la loi par tous. (...) La loi incarnée, dotée d’une âme » 3 . Périclès (495-429 avant J.-C.) incarne cette catégorie d’homme d’Etat durant l’âge d’or de la cité d’Athènes. L’« Olympien » exerce un pouvoir personnel, tenant tous les pouvoirs en ses mains. Ce premier tyran « démocrate » n’évite toutefois pas que, après sa disparition, la « contradiction insoluble de sa formule politique » n’éclate au grand jour. Un nouveau pouvoir sans mesure triomphe qui fait sombrer la première expression de la démocratie dans la dictature totalitaire d’une minorité.
Plus tard, Hérodote (484-420 avant J.-C.), à travers son œuvre, conforte l’idée qu’un gouvernement doit nécessairement être exercé par une « élite du cœur et de l’esprit dans laquelle on n’entre et on ne reste qu’au prix d’un constant effort sur soi » 4 .
Puis, Socrate (470-399 avant J.-C.) apporte également sa contribution à la conception de l’art du gouvernement. Il fait de la mesure une vertu capitale. Il prône l’effort et exalte l’élite. Il appelle le gouvernement à transformer ce qui est juste en des principes légaux.
Platon (427-348 avant J.-C.) - contrant la thèse selon laquelle la justice est un effet de la contrainte pure et simplemet en valeur la place de la raison et de la sagesse dans la conduite de la politique, et, pour cela, la nécessité d’une « vie en ordre », éloignée du désordre des passions. Dans cet esprit, il oriente la réalité, la pensée et l’action vers une idée de bien, entendue comme un absolu et comme tel indéfinissable.
Aristote (383-322 avant J.-C.), quant à lui, distingue le « souverain bien » du « bien commun ». Le « souverain bien » - proche de la notion platonicienne - est le principe ultime de l’action alors que le bien commun appartient à l’ordre pratique, partiel et subordonné. « Tout art, toute recherche, et il en va de même de l’action et du choix, paraissent tendre vers un bien » 5 , un bien intelligible, propre à une communauté d’intérêts dont la réalisation concrète est le vivre-ensemble institué dans la cité, la nation ou la république. L’objet de la politique n’est pas, selon Aristote, d’instituer le bien absolu mais d’ordonner l’action à un « souverain bien » qui se trouve pour une part seulement dans la réalité de la cité.
Avec Aristote, l’État apparaît comme une communauté humaine composée d’être libres, un bien commun à chacun, un moyen nécessaire à l’accomplissement de l’humanité des êtres, dès lors qu’il est capable de dépasser les « perversités humaines », d’être juste et non corrompu, inspiré par la démocratie de Solon, subordonné non à l’ambition mais aux lois légitimes.
A travers son oeuvre, Aristote dresse la figure de l’« homme doté d’une vertu politique éminente » : celui qui agit selon la vertu en vue du bien public, c’est-à-dire, selon l’acception de l’époque, le respect des dieux et des lois.
Les romains accordent une place à la notion de bien public, le « bonum publicum ». Marc Aurèle (121-180), empereur romain, parle de « raison commune », ce principe interne d’ordre et d’intelligence, ce « souffle divin » saisissable dans le réel. Plotin (204-270) chante la beauté 6 et la lumière du Bien dont le principe - infiniment supérieur aux approches de Platon - devient une expérience mystique de l’âme. Mais c’est Thomas d’Aquin (XIII ème siècle) qui créera la notion philosophique de « bonum communis », le bien commun, dans un contexte propre à la pensée du Moyen-Âge qui tente de discerner la destinée de l’être : le Bien commun est intelligible et spirituel, il est humaniste pendant l’existence et universel par-delà la mort.
Pour continuer notre survol à grands traits, nous soulignerons qu’une autre notion - celle de volonté générale fondée sur la volonté des peuples - s’est affirmée avec les philosophes des lumières, au XVIII ème siècle. En particulier avec Jean-Jacques Rousseau (1712-1778). Son approche du « pacte social » repose sur la notion de volonté générale, c’est-à-dire celle de tous les êtres unis pour un intérêt commun qui conduit les volontés particulières : « chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale ; et nous recevons en cours chaque membre comme partie indivisible du tout » 7 . Selon cet auteur, la volonté générale n’est pas la volonté de tous : elle regarde l’intérêt commun, poursuit l’utilité publique, dirige l’Etat.
Cette notion de volonté générale trouve notamment un écho dans l’oeuvre d’Hegel (1770-1831) lorsqu’il discerne la marche de l’histoire vers une réalité rationnelle dépassant les particularités.
Le bien commun comme finalité de l’intérêt général
Après ce rapide survol destiné à suggérer le long cheminement des idées en la matière, nous soulignerons que, aujourd’hui, la notion de bien commun s’impose comme particulièrement pertinente pour parler des finalités de l’action publique.
Il est généralement distingué le bien commun - objet de l’intérêt général - de l’intérêt général lui-même - critère de différenciation des intérêts publics et privés.
En France, les missions d’intérêt général sont définies par les assemblées élues, aux échelons du Parlement, sous le contrôle du Conseil constitutionnel, ou des assemblées territoriales, sous le contrôle du juge administratif.
Aujourd’hui, en France, l’idée d’intérêt général traduit l’aspiration des citoyens à obtenir plus de sûreté personnelle, plus de sécurité face aux risques d’exclusion, plus d’égalité dans l’accès à l’éducation et à la culture, une meilleure protection des grands équilibres écologiques pour notre génération et les générations à venir. Ces besoins contemporains doivent être pris en compte, même si, au fil du temps, certains besoins peuvent cesser de relever des finalités d’intérêt général. Ainsi, la représentation de l’intérêt général ne cesse d’évoluer, constituant même un indicateur de l’état de la société.
Le caractère évolutif du concept d’intérêt général n’empêche pas la permanence des autres valeurs de service public.
Cependant, le bien commun implique plus que le respect d’une délibération exprimant l’intérêt général : la régularité est une condition nécessaire mais non suffisante de soutien de la vie d’un peuple et d’une nation. En guise de réponse à ces attentes, François Flahault apporte une définition du bien commun comme « l’ensemble de ce qui soutient la coexistence et par conséquent l’être même des personnes. Si chacun de nous ne devient une personne et ne peut se réaliser qu’au sein d’une vie sociale et d’une culture, alors, en tant que citoyens, nous devons nous soucier de ce qui soutient notre monde commun, l’entretient, le maintient et l’améliore ». 8
Pour paraphraser cette définition, nous pourrions avancer que, ce qui « soutient » le monde commun, se dénomme un « projet politique ». Ce qui « entretient », « maintient » et « améliore » ce monde commun relève de l’engagement responsable des acteurs publics.
Le relativisme contre le bien commun
L’idée de « communauté », celle de « bien commun » comme objet de la « volonté générale » : ces notions sont-elles plus qu’une idée ? Leur réalité a-t-elle un sens pratique pour l’action publique, la fonction élective et la fonction publique ?
L’incrédulité par rapport à la notion même de valeur est dans l’air du temps. Les approches « libérales-libertaires » accordent peu de poids à d’autres réalités que celles du marché et de la réussite économique. Elles font disparaître toute notion susceptible de transcender les biens marchands, survalorisent l’individualisme et distillent le relativisme qui, au nom du pluralisme, écarte l’idée même de valeurs collectives.
Cette forme de nihilisme nourrit un antihumanisme et Nietzsche en fut l’une des figures représentatives : il battit en brèche la notion de bien commun. L’idéal des démocrates de son temps était, à ses yeux, le signe d’un « mauvais goût » dont il fallait s’affranchir car l’excellence impliquait l’inégalité et l’émancipation n’imposait aucune valeur sinon la volonté de puissance. Il n’y avait pas de bien en soi, mais des vérités en soi.
C’est pourquoi, nous soulignerons combien il est nécessaire d’être ouvert aux formes politiques de l’humanisme démocratique pour donner un certain prix à la notion de valeurs.
Si certains choisissent, par choix philosophique et éthique, de penser l’existence selon le prisme du nihilisme, c’est leur droit ; l’esprit de tolérance et la liberté d’opinion préservent chacun dans ses convictions et appartenances personnelles. En revanche, la République, l’État, la fonction publique ne peuvent reposer sur le vide politique creusé par des conceptions relativistes dans le champ du bien public.
Il est évident qu’il existe, en matière de représentations du bien commun, des antagonismes politiques, des approches divergentes. C’est le jeu démocratique qui permet que des choix politiques puissent être exposés, débattus et arbitrés par le suffrage universel et qu’une certaine idée du bien commun s’impose à l’échelle d’une nation.
L’utilitarisme contre le bien commun
L’intérêt général apparaît dans la pensée politique contemporaine de deux manières différentes.
L’approche utilitariste - dominante dans la pensée anglo-saxonne - aborde l’intérêt général comme produit de l’ajustement spontané des intérêts particuliers, selon le jeu du marché, l’État étant chargé de garantir l’expression de tous les intérêts.
L’approche volontariste se fonde, en revanche, sur la notion d’intérêt public, résultant du dépassement des intérêts particuliers, tels qu’ils s’expriment sur le marché. Expression de la volonté générale des citoyens, les pouvoirs publics en sont l’artisan et le garant.
Il est dangereux de laisser la définition des finalités aux seules lois du marché.
En effet, la notion de bien commun est menacée par les lois du marché. Ceci provient du fait que la notion d’intérêt (particulier ou général) est le plus souvent teintée d’une approche économiste, témoigne d’une vision limitée aux seuls horizons de l’économie de marché, selon laquelle les autorités politiques auraient pour rôle de « veiller au bon fonctionnement du marché et au respect des règles du jeu par tous les acteurs et (…) garantir l’intérêt général, notamment par la satisfaction des besoins essentiels des citoyens et la préservation des biens publics lorsque le marché n’y parvient pas » 9 . Le mouvement libéral laisse entendre que chacun poursuivrait son propre bien et que l’État ne devrait pas troubler le jeu harmonieux de la « main invisible » par lequel tout le monde devrait y gagner. Les forces économiques définiraient la « vie bonne ». Le marché, la publicité et le marketing, joueraient sur le désir des masses et les orienteraient vers des biens marchands sans cesse renouvelés grâce à l’innovation, la mode et l’obsolescence programmée.

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