Afrique faux débats et vrais défis
311 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Afrique faux débats et vrais défis

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
311 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

L'Afrique accuse un retard préoccupant et ploie sous le poids de conditionnalités généralement imposées. Démocratie, bonne gouvernance, liberté d'expression, protection des droits humains, libéralisation économique sont autant de prescriptions à respecter pour sortir de l'ornière. Mais cette "feuille de route du développement" n'a pas encore produit les effets escomptés. Seules la création et la redistribution des richesses peuvent inscrire durablement les sociétés africaines dans la modernité.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2008
Nombre de lectures 86
EAN13 9782296921788
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

AFRIQUE :
FAUX DÉBATS ET VRAIS DÉFIS
© L’Harmattan, 2008
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-06225-2
EAN : 9782296062252

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Jean Marie NZEKOUE


AFRIQUE :
FAUX DÉBATS ET VRAIS DÉFIS


L’Harmattan
Etudes Africaines
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa


Dernières parutions

F. BIYOUDI-MAMPOUYA, Penser l’Afrique au XXIe siècle , 2008.
Marcel KOUFINKANA, Les esclaves noirs en France sous l’Ancien Régime (XVIe-XVIIIe siècles) , 2008.
Ephrem LIBATU LA MBONGA, Quelle diplomatie pour la République démocratique du Congo ? , 2008.
Jean BRUYAS, Les institutions de l’Afrique noire moderne , 2008.
Marie-Rose ABOMO MAURIN, La littérature orale : genres, fictions, 2008.
Michèle CROS, Julien BONHOMME (dir.), Déjouer la mort en Afrique , 2008.
Aimé Félix AVENOT, La décentralisation territoriale au Gabon , 2008.
Jean-Claude OLOMBI, La profession d’Huissier de Justice au Congo , 2008.
Dominique DIETERLE, Ani Sara, Lettres aux enfants du Togo , 2008.
Mamadou KOULIBALY, Leadership et développement africain ; les défis, les modèles et les principes , 2008.
Sylvie BREDELOUP, Brigitte BERTONCELLO, Jérôme LOMBARD (éds), Abidjan, Dakar : des villes à vendre ? La privatisation made in Africa des services urbains, 2008.
Gansa NDOMBASI, Le cinéma du Congo démocratique. Petitesse d’un géant , 2008.
René MANIRAKIZA, Population et développement au Burundi , 2008.
Appolinaire NGOLONGOLO, L’immigration est-elle une menace pour la France ?, 2008.
Lydie Akibodé POGNON, Valeurs du travail et processus psychologiques de l’absentéisme. Revue de la question et perspectives africaines , 2008.
C. DILI PALAI, K. DINA TAÏWE (dir.), Culture et identité au Nord-Cameroun , 2008.
Graham CONNAH, Afrique oubliée . Une introduction à l’archéologie du continent , 2008.
A ma mère
Qui a accompagné
Mes premiers pas à l’école


Au Frère Jean-Paul Dumais
Qui m’a communiqué la passion
De l’écriture et du journalisme
AVANT-PROPOS
A l’heure où la persistance d’une crise multisectorielle exige des solutions urgentes de survie, des élites dirigeantes d’Afrique semblent se complaire dans un jeu de conditionnalités définies et imposées de l’extérieur notamment par des institutions internationales de financement, soutenues en cela par l’engagement messianique de quelques grandes puissances qui fondent désormais leur rapport au reste du monde sur le triomphe d’une globalisation et d’une uniformisation ne laissant place à aucune dissidence. Le discours à l’adresse des princes qui nous gouvernent est à la fois simpliste et affligeant : « Puisque vous êtes incapables de vous gouverner et de vous développer par vous-mêmes, voici la voie à suivre désormais pour espérer atteindre le bout du tunnel. » La liste des recommandations à observer pour bénéficier de la compassion des grands argentiers s’allonge dès lors sans fin : démocratie, bonne gouvernance, défense des droits de l’homme, protection de l’environnement, libéralisation économique, lutte contre la corruption, etc. Autant de prescriptions à respecter à la lettre par tout pays qui souhaiterait la remise sur les rails de son économie par l’introduction des réformes structurelles, l’allégement du poids de la dette ou l’allocation des fonds supplémentaires. Après l’échec des précédentes formules concoctées au cours des décennies antérieures dans des « laboratoires du développement » situés dans les pays développés, on s’achemine depuis quelques années vers une nouvelle recette qu’on pourrait qualifier de « développement sous contrainte » et qui s’apparente en réalité à une course de haies où l’habileté, le faire semblant voire la ruse sont autant sinon plus déterminants que l’effort nécessaire pour atteindre le Graal du développement. Malgré d’énormes sacrifices consentis jusqu’ici par des peuples à qui rien ne semble avoir été épargné pour la conquête d’une hypothétique toison d’or, on ne peut jurer aujourd’hui sur l’impact positif qu’induirait l’application rigoureuse des politiques fondées sur le respect des conditionnalités en Afrique. Face aux énormes besoins en terme d’amélioration des conditions de vie par exemple, certaines exigences s’apparentent à un luxe de précautions voire à un chapelet de bonnes intentions qui sans rien résoudre dans le fond, permettent aux pays riches de se soulager la conscience et d’assouvir la satisfaction du redresseur de tort. Pour les dirigeants des pays pauvres, l’occasion semble également rêvée pour décrocher un brevet conférant une nouvelle respectabilité internationale. Il faut pourtant se rendre à l’évidence : l’introduction du multipartisme et de la démocratie par effet de mode n’a pas encore ouvert la voie du développement durable en Afrique au sud du Sahara. On en veut pour preuve la situation déplorable de quelques pays sahéliens pourtant « bons élèves » en démocratie mais qui ne parviennent pas à améliorer leur classement parmi les pays les plus pauvres du monde. Autant dire que dans la plupart de nos Etats, l’existence d’indicateurs fiables d’avancée démocratique (presse relativement libre, syndicats puissants, société civile vibrante…) n’a pas réussi jusqu’ici à éradiquer la corruption rampante, à réduire l’impact de la précarité et encore moins à inverser la courbe ascendante de la pauvreté en l’absence des valeurs éthiques sacralisant le respect du bien public. De même, un discours de type écologiste n’aura aucun impact sur des pauvres villageois africains vivant exclusivement de la chasse et de la cueillette. Au lieu de s’épuiser en de vaines discussions sur les préalables du développement et du progrès, le moment n’est-il pas venu de substituer aux joutes stériles qui occupent les élites, dispersent les énergies, divisent l’opinion et les communautés, des propositions concrètes pour impulser un nouvel élan au service d’un développement durable ? Comme l’ont prouvé d’autres peuples du monde notamment en Asie, la production des nouvelles richesses est à la base de toute redistribution matérielle et partant de l’élévation continue du niveau de vie. Alors qu’en Afrique, on continue d’attendre monts et merveilles de la démocratie annoncée comme le rédempteur suprême, la Chine communiste et d’autres « dragons » asiatiques n’ont jamais enfourché auparavant les chevaux d’une quelconque normalisation politique pour amorcer leur spectaculaire décollage économique. Au moment où il est tentant de croire que le salut de l’Afrique viendra uniquement du « tout politique » et du « tout libéralisme » , un autre son de cloche est possible. D’où l’urgence des mesures concrètes pour relever les défis qui interpellent le continent au triple plan économique, social et politique. Les chantiers sont nombreux et ne demandent qu’à s’ouvrir afin que l’illusion démocratique et d’autres gadgets à la mode n’emportent pas les dernières opportunités à saisir.
INTRODUCTION LE TEMPS DES PRESCRIPTIONS
L’Afrique qui accuse un retard préoccupant dans bien des domaines, ploie littéralement sous le poids des conditionnalités généralement imposées. Ce jeu complexe des préalables cumulés qui régissent désormais ses rapports avec le reste du monde notamment les pays riches et les grands argentiers internationaux, est fondé sur le postulat selon lequel un développement durable n’est possible sur le continent qu’à condition que certaines normes prédéfinies soient respectées à la lettre par des dirigeants et imposées sans état d’âme à leurs peuples. De prime abord, cette nouvelle approche du développement par la contrainte a été acceptée tacitement par les principaux concernés dans un élan de lassitude partagée. Dès lors qu’aucune des formules de développement expérimentées depuis un demi-siècle n’avait produit jusqu’ici les effets escomptés, il devenait par conséquent plus commode de prescrire des nouvelles recettes pour sortir de l’ornière. Aucun secteur d’activité ni aucun segment du champ social n’échappe désormais à cette normalisation progressive de la vie internationale et l’obligation faite aux pays pauvres notamment ceux d’Afrique, de suivre une espèce de « feuille de route du développement ». Au droit de regard tutélaire longtemps exercé par des anciennes puissances coloniales, viennent s’ajouter les exigences fort contraignantes des grands pays industrialisés, des institutions internationales de financement et autres bailleurs de fonds. Pour accéder au si lointain banquet du développement, il est exigé en même temps aux Africains, le respect des principes démocratiques qu’incarnent la liberté d’expression et la bonne gouvernance, la libéralisation économique impliquant le désengagement total de l’Etat et l’ouverture sans entrave des marchés sans oublier l’entière soumission au diktat des fameux « observateurs » qui ont mis en coupe réglée des Etats en principe souverains.
Il en va de même d’autres préalables liés à la protection de l’environnement, à la défense de la femme, de l’enfant et des droits humains en général. La liste est loin d’être exhaustive. Il semble de plus en plus évident de nos jours que les maîtres du monde soumettent les politiques et les stratégies de développement en Afrique et dans les pays pauvres en général à un chapelet de conditionnalités draconiennes à observer sans sourciller. Ces sortes de balises disséminées sur la route du progrès sont si nombreuses et paraissent si contraignantes voire insupportables, qu’il est tentant de parier qu’en d’autres temps, les pays aujourd’hui développés et riches ne le seraient pas devenus s’ils étaient soumis au même remède de cheval. Disons-le tout de suite : un tel constat ne vise pas à dédouaner les pays africains et leurs dirigeants dont le déficit de gouvernance, l’égoïsme et la concussion ont largement contribué à fragiliser l’économie de leurs pays respectifs, à traumatiser le tissu social et à ameuter des sapeurs-pompiers de service accourus par appel d’air au chevet du grand malade. Dans l’approche de la plupart des organisations internationales comme dans la perception véhiculée par quelques grands médias, l’Afrique apparaît toujours comme un monde à part, une espèce de terra incognito dans laquelle on doit trouver l’introuvable. Pour le salut de cette étrange contrée en perdition, les très nombreux spécialistes penchés sur ce cas clinique se croient presque toujours dans l’obligation d’extirper du néant des recettes jamais expérimentées ailleurs et qui n’ont par conséquent fait leur preuve nulle part dans l’évolution historique des sociétés humaines. On pourrait même affirmer que la grande contradiction des temps actuels réside dans l’interdiction faite aux pays pauvres de créer des richesses en dehors des pistes tracées à l’avance. En matière de production et d’exportation des biens, ces pays doivent se soumettre à de véritables opérations « mains propres » pour jouir de quelque considération des puissances extérieures et accéder au si convoité marché des pays riches. Sous prétexte de libéralisation du commerce mondial dans le sillage de la globalisation, des pays démunis sont littéralement sommés d’ouvrir largement leurs étroits marchés aux importations des produits faisant souvent concurrence à une production locale d’autant plus fragilisée qu’elle est mal structurée et peu compétitive.
Alors que les Etats africains ont été contraints par des bailleurs de fonds internationaux à se désengager des filières de cacao, de café ou de coton abandonnées dès lors à la redoutable loi du marché, les pays riches, grands prêtres du libéralisme, soutiennent à coups de milliards de dollars leur propre production agricole, faussant ainsi le jeu de la compétitivité sur le marché international. Si certaines préoccupations sont loin d’être superflues sur un continent qui accuse du retard dans maints domaines, on aura toujours du mal à imposer aux populations confrontées à des difficultés de survie un luxe de précautions dans la quête de la pitance. Surtout quand on sait que les sociétés d’Europe ou d’Amérique n’ont pas hésité par le passé à faire feu de tout bois pour bâtir leur prospérité actuelle. Le paradoxe aujourd’hui c’est de nous faire croire que l’on peut se faire du beurre sans traire la vache, s’enrichir sans se salir les mains, bref confectionner la fameuse omelette du développement sans casser les œufs. En d’autres termes, l’Afrique pourrait s’engager dans la voie d’une croissance durable débouchant sur l’amélioration sensible du niveau de vie de ses populations sans l’exploitation intensive des ressources naturelles, sans l’atteinte aux équilibres de l’écosystème ou sans la lutte contre cette tendance à l’indiscipline, à la transgression de l’ordre établi sous prétexte de défense de la démocratie, de la liberté d’expression et des droits humains en général.
L’approche d’une telle stratégie inédite du développement fondée uniquement sur une sorte d’angélisme tropical excluant toute prise de risque ne serait-elle pas utopique ? A tous points de vue, elle serait contraire à l’esprit « Far West » qui en cultivant les vertus de la bravoure, le goût du risque, la mentalité du conquérant, a permis la découverte des nouvelles terres aux richesses insoupçonnées, repoussant toujours plus loin les frontières du développement et contribuant ainsi à façonner la mentalité du bulldozer (au sens positif), source de puissance. On l’oublie souvent : les pays actuellement développés doivent leur réussite à une liste impressionnante de sacrifices, de privations au plan individuel et collectif, mais aussi aux multiples agressions sur l’environnement. Ainsi, le travail acharné des mineurs, des femmes et des enfants aura été déterminant au début de la Révolution industrielle en Angleterre puis dans le reste de l’Europe. Il n’y a qu’à lire Zola et les écrivains anglais du XVIIIe siècle pour s’en convaincre. Les précédents historiques nous enseignent que tout combat en vue de l’amélioration de l’environnement politique, économique et social en Afrique doit se départir des vieux clichés bâtis sur une perception superficielle des faits, des situations et qui induisent par conséquent une approche souvent trop morale voire paternalisme du développement. Dans un monde littéralement submergé par un déluge d’informations sur tous les domaines de la connaissance, on s’étonnera à juste titre du refus des fameux spécialistes de s’abreuver à la bonne source pour mieux cerner les réalités authentiques des sociétés qui avant une aide éventuelle, ont besoin d’être écoutées et comprises au lieu d’être condamnées sans jugement contradictoire et jetées aux orties sur la base des fausses vérités trop facilement considérées comme des références de la pensée universelle.
Même si elle est en voie de décrochage dans beaucoup de domaines, même si la marginalisation creuse chaque jour un peu plus le fossé économique avec le reste du monde, l’Afrique doit cesser d’être perçue comme un monde à part qui ne peut fonctionner qu’avec des recettes à part. Elle fait partie intégrante de l’espace monde et aussi longtemps que cette vérité première sera occultée, toutes les recettes servies sur un plateau à une classe dirigeante pour qui le maintien au pouvoir justifie toutes les compromissions ne seront jamais du goût des peuples. On ne peut prétendre aider l’Afrique qu’en changeant la perception que le reste du monde a d’elle. Les recettes de développement concoctées dans quelques laboratoires du Nord et imposées à la va-vite n’auront pas l’effet escompté aussi longtemps qu’on ne se posera pas les vraies questions sur le retard du continent et les conditions d’un redémarrage. Il y a même à craindre qu’une quête démocratique mal maîtrisée n’entraîne inéluctablement une démocratisation de la pauvreté.
C’est ce que veut démontrer ce livre qui est d’abord un cri d’alarme contre les fausses certitudes qui plombent toute perspective d’épanouissement individuel et collectif. L’idée de départ est née d’un constat qui heurtera sans doute quelques discours dans l’air du temps. En Afrique au sud du Sahara, l’essentiel des énergies et des maigres ressources si indispensables au développement économique et au progrès social, sont détournées au profit des faux débats et des querelles de clocher qui ne font ni bouillir la marmite, ni évoluer positivement la société dans son ensemble, reléguant de ce fait au second plan les défis urgents en matière d’infrastructures, d’éducation, de santé, d’industrialisation, de création de richesses, d’amélioration des conditions de vie des populations. Partout ailleurs dans le monde, les élites dirigeantes ont pour principale préoccupation de rendre le présent plus agréable à vivre grâce à la création et à la redistribution des richesses afin d’accroître le niveau de vie des citoyens et d’assurer un meilleur avenir aux générations futures. Les pays émergents d’Asie se sont enrichis par exemple en tablant dès le départ sur l’éducation, la formation, le développement des infrastructures de base, puis en se lançant à corps perdu dans la production et l’exportation des biens manufacturés sur le marché international. De leur côté ceux d’Amérique latine qui dans leur grande majorité, ont rompu avec les vieux démons de l’instabilité politique, semblent uniquement préoccupés par la croissance économique et la conquête des nouveaux marchés. L’actuelle offensive de la Chine et du Brésil en Afrique confirme cette tendance. Pendant ce temps quand les Africains ne pleurnichent pas sur les vicissitudes du passé, l’espace politique est transformé en arène pour les combats de chefs tandis que le champ social devient le théâtre d’expression de tous les excès, de toutes les frustrations plus ou moins justifiées. Dans ces conditions, la finalité de la gouvernance se réduit à l’exercice du pouvoir pour le pouvoir. L’exercice du pouvoir politique étant entendu ici comme l’accession à la « mangeoire » pour emprunter une expression en vogue au Cameroun. Dans la plupart des cas, l’instauration de la démocratie avec le multipartisme pour corollaire semble avoir eu pour finalité de répondre aux exigences posées par les principaux partenaires au développement. Dans le fond, l’essentiel du combat politique consiste en la substitution à l’ancienne équipe dirigeante accusée de tous les maux d’une nouvelle classe de bouffeurs piaffant d’impatience et plus proches des préoccupations du ventre que du sens de l’intérêt général. D’un bout à l’autre du continent, on s’étripe donc à longueur de journées dans des joutes oratoires stériles pour déterminer le sexe des anges. Désormais sur la défensive, chaque pouvoir en place semble plus disposé à donner des gages de bonne conduite aux fameux observateurs extérieurs plutôt que d’offrir des conditions de vie relativement décentes aux citoyens. La vigilance sans faille desdits observateurs prêts à sévir au moindre écart, garantit par ailleurs le maintien du statu quo. Comme si on voulait inventer une nouvelle formule de la poudre à canon pour le bonheur exclusif des Africains, aucun projet de développement à financement international, aucun programme économique ambitieux ne peuvent plus démarrer sur le continent sans l’aval des bailleurs de fonds, des Ong et autres partenaires extérieurs qui brandissent à l’occasion une espèce de feuille de route comportant un chapelet de conditions à remplir au préalable pour atteindre l’Olympe.
A l’instar des indépendances octroyées à la chaîne dans les années 60, l’irruption du couple démocratie/libéralisation au début des années 90 va donner à certains régimes contestés l’occasion de s’octroyer sans frais un brevet de respectabilité sur la scène internationale. Pour offrir une façade plus séduisante, la plupart se sont donc lancés dans une course effrénée à la démocratie. C’était à qui ferait preuve de plus de zèle en la matière. A l’heure des comptes, l’impression semble mitigée. A des rares exceptions, on a du mal à distinguer aujourd’hui les champions de la démocratie des mauvais élèves. Au pire, les années de bataille désordonnée pour la démocratie semblent avoir plutôt contribué à démocratiser partout la pauvreté. Loin d’être une quête permanente, une sorte de Graal dont la conquête mobiliserait l’ensemble des citoyens guidés et soudés par une sorte de pacte républicain, la démocratie tend à devenir en Afrique une fin en soi. Rien d’étonnant que l’ensemble du corps social y compris les acteurs politiques, soit engagé parfois à son corps défendant, dans un maelström démocratique sans possibilité d’en maîtriser les pulsions ou de contrôler les mécanismes d’un basculement collectif vers l’inconnu. Lors d’un débat public, on ne s’étonnera plus que tel leader politique soit dans l’incapacité de donner une définition cohérente de la démocratie ou que tel pseudo opposant n’aille jamais au bout de sa pensée. L’unanimité se fait en revanche autour d’une soupe de mauvais goût mêlant à la fois des invectives, des revendications de type alimentaire ou des déclarations lénifiantes sur le respect des droits de l’homme, la transparence électorale, la protection de l’environnement et d’autres sujets dont l’intérêt ne dépasse jamais la dimension médiatique voire émotionnelle. Même pour des leaders d’opposition d’une certaine envergure, le fameux combat pour la démocratie sert souvent de prétexte pour éluder les vraies questions d’une brûlante actualité comme la sous scolarisation, la malnutrition, le sous emploi, la pénurie d’infrastructures de base, la santé mise à mal par les ravages du paludisme et du sida sans oublier l’urgence des réformes économiques endogènes. Autant de propositions susceptibles d’améliorer la qualité de vie et le bien-être social des populations mais malheureusement éludées au profit des faux débats sur les préalables du développement et d’autres questions du genre qui sans être négligeables, ne sont pas d’une urgence avérée.
Le contenu de l’ouvrage s’appuie sur deux constats essentiels : après avoir expérimenté au cours des précédentes décennies des multiples formules en matière de développement économique et de progrès social, les bailleurs de fonds appuyés par des institutions du Système des Nations Unies et les porte-drapeaux d’un libéralisme intégral, semblent s’acheminer vers une nouvelle approche qu’on pourrait qualifier de « développement par la contrainte » et qui consiste à imposer une sorte de cahier de charges aux pays qui s’invitent au supermarché du développement. Par ricochet, on essaie de justifier le retard économique de l’Afrique par l’impact négatif des lacunes observées au niveau de la démocratie, des droits de P Homme et de la bonne gouvernance en général. Cette tendance à vouloir substituer des considérations d’ordre politique aux urgences économiques, de mettre la morale et les libertés individuelles devant le droit des peuples au développement ne manque pas d’effet pervers. Devenus malgré eux des apôtres du couple démocratie/bonne gouvernance, certains dirigeants africains se contentent d’afficher une façade politique séduisante à la communauté internationale sans se préoccuper davantage des urgences du développement économique qui rendent possible la création et la redistribution de ces richesses qui font cruellement défaut actuellement. L’histoire des pays riches ou en voie d’émergence nous apprend pourtant que partout l’économie a toujours précédé le politique. De même, les urgences du développement sources de privations, ont longtemps inhibé les préoccupations liées aux libertés individuelles. De l’Europe aux Etats-Unis, du Japon à la Chine, l’édification de la société d’abondance s’est faite depuis toujours au prix de lourds sacrifices humains et matériels.
Dans la première partie, nous passons en revue les fausses vérités véhiculées pour expliquer le sous-développement et plus globalement le retard de l’Afrique sur le reste du monde. Cela va du poids des contraintes naturelles à l’incapacité congénitale du Noir à inventer l’avenir. Il va de soi que la marginalisation tant décriée du continent n’est pas qu’économique. Elle se vit également sur le plan de l’information, de la communication, de la psychologie, des schémas idéologiques, etc.
La seconde partie suite logique de la première, passe en revue les potions magiques administrées actuellement à la plupart des pays par des « experts en développement » dans l’intention semble-t-il, de les remettre sur les rails de la croissance. Il s’agit d’une série de conditionnalités imposées aux bénéficiaires par des institutions internationales de financement et autres « pays amis ». La troisième partie est quant à elle, consacrée aux défis urgents à relever pour participer de façon durable au grand banquet du monde. Au risque de froisser certaines sensibilités, nous affirmons avec force que le « tout démocratique » et le « tout libéralisme » en vogue aujourd’hui dans une Afrique en proie aux fléaux sociaux et au dénuement matériel ne sauraient être une panacée. Les Africains ont certes besoin de repères éthiques, de morale, de démocratie, de liberté, mais aussi et surtout de mil, de manioc, d’igname, de production de nouvelles richesses, d’amélioration du niveau de vie des populations.
En conclusion, nous plaidons pour une meilleure perception et compréhension des réalités du continent comme préalable incontournable à toute solution durable. En définitive, il ne suffit pas de proclamer comme tant d’autres son amour pour l’Afrique pour se poser en rédempteur. Par ailleurs, on ne saurait continuer à percevoir l’Afrique uniquement comme un étrange phénomène détaché du reste du monde, une entité enfermée dans le cocon des fausses certitudes. Malgré ses multiples lacunes, ses déboires et ses incohérences, ce continent n’a pas intérêt à baisser les bras en considérant sa situation actuelle comme un acquis historique à défaut d’être le fardeau de la fatalité voire une tare congénitale à dissimuler au reste du monde. Berceau de l’Humanité, elle fait bien partie intégrante du monde et comme tel son cheminement sur le long et éprouvant chemin du développement ne saurait être différent de celui emprunté par d’autres régions plus avancées du monde. L’Afrique ne trouvera pas son salut dans l’invention d’une nouvelle poudre à perlimpinpin ni dans la découverte des formules inédites voire magiques du développement. Par contre en s’inspirant des précédentes expériences, le continent peut puiser dans ses racines spirituelles ainsi que dans les multiples ressources humaines et naturelles dont il regorge, des ressorts permettant de surmonter les obstacles actuels inhérents à tout processus historique de développement et de progrès.
PREMIERE PARTIE REGARDS BROUILLES
I LES DERIVES DE L’ANGELISME
1. Je t’aime, moi non plus
Au sujet de l’Afrique, la présomption d’innocence côtoie souvent la condamnation sans jugement. Pourtant les déclarations d’amitié et de solidarité ne manquent pas. Dans la bouche de l’observateur extérieur généralement occidental, le cortège de litanies alimentées de formules préconçues s’allonge sans fin : « J’aime l’Afrique », dira l’un. « Les Africains sont souriants et gentils », renchérira l’autre. « Quel merveilleux continent » , s’exclamera un troisième. L’instant d’après, en feuilletant tel journal ou en regardant telle chaîne internationale de télévision, on sera surpris d’entendre de la bouche des mêmes observateurs, des pires abominations sur le continent et ses habitants. Il semble y avoir dès le départ comme un souci de soulager sa conscience. Sinon comment expliquer que des personnes peu au fait des réalités du continent, se croient toujours obligées de déclamer leur passion à haute et intelligible voix comme si elles redoutaient un soupçon d’incrédulité ? Des déclarations d’amour avec ou sans arrière-pensées, on en compte donc à la pelle. Jamais il n’y a eu autant de professions de foi véhémentes, de formules aussi usitées voire galvaudées au sujet d’un continent et de ses habitants. L’ex-président français Jacques Chirac qui endosse volontiers le costume « d’ami et défenseur de l’Afrique », avait fait de cette indéfectible amitié un thème favori des discours aussi enflammés qu’émouvants lors des rencontres internationales, suivi en cela par bien d’autres. Bob Geldof, le rocker irlandais s’est taillé depuis longtemps une réputation d’avocat de la cause des damnés d’Afrique. Lui emboîtant le pas, même l’ex- Premier ministre britannique, le très flegmatique Tony Blair, a finalement laissé parlé son cœur en invitant les pays riches à engager une croisade contre la pauvreté en Afrique. Pour une fois, même l’Américain George Bush a rangé au placard ses convictions ultra-libérales pour déclarer son amour au continent et esquisser les contours d’un improbable Plan Marshall. Hommes politiques, chercheurs, artistes, tous semblent se livrer à un concert d’éloges sur un continent paré de toutes les qualités humaines et les vertus morales. Venant des pays riches et puissants, une telle mansuétude a de quoi surprendre. On n’en sera que plus bouleversé en lisant ou en entendant par la suite des pires abominations à propos des hommes encensés auparavant.
Tiraillée de tous bords par le jeu des regards croisés et contradictoires, l’image du continent est particulièrement brouillée en ce début du troisième Millénaire. Entre l’angélisme supposé des premiers âges et la barbarie volontairement collée de nos jours à ce continent, on navigue presque toujours d’une extrémité à l’autre. Dans un tel contexte, il n’y a guère de place pour une position intermédiaire et encore moins d’espace pour la neutralité du regard. Dans les discours courants comme dans les médias, les réminiscences de la nostalgie du « bon sauvage » ne sont jamais loin des allusions à la barbarie. D’un côté, une perception de type angélique voudrait voir en tout Africain un être avenant, naturellement gentil et ruisselant de bonté. De l’autre, on verra en lui un être grimaçant, inquiétant, emporté par des convulsions incessantes qui menaceraient la quiétude du monde civilisé. Ce glissement inattendu agit comme un balancier invisible. L’ambivalence de la perception a ses bons et mauvais côtés. Les vertus de la bonté naturelle supposée et de l’hospitalité légendaire sont tellement magnifiées que certains chefs d’Etat occidentaux en mal de popularité ont longtemps considéré tout voyage en Afrique comme un véritable bain de jouvence. Ici, la chaleur de l’accueil et le déploiement folklorique contrastent avec la froideur vécue sous d’autres latitudes. Mais au-delà des manifestations de type émotionnel, certaines convulsions en cours sur le continent n’ont pas contribué à installer l’image d’un espace totalement sécurisé comme le montrent les déboires du secteur touristique ou la frilosité constatée chez des investisseurs potentiels. C’est dans l’extrême sévérité du jugement et les excès de langage qu’apparaît le revers de la médaille. En réalité, l’extrême versatilité du jugement semble correspondre aux schémas préconçus à défaut de répondre aux attentes fort éloignées de la réalité vécue. Pour l’écologiste occidental, l’Afrique avec sa faune sauvage et variée, sa nature luxuriante relativement préservée des agressions de la civilisation, ses habitants insouciants et gentils, serait l’incarnation du paradis sur terre. Le négociant, l’industriel ou tout autre investisseur potentiel ne verront en revanche dans ce côté « naturel » que les vestiges d’une société primitive vivant hors du temps, fermée aux mutations sociales et à l’investissement productif. Royaume de l’insouciance, le paradis naturel tant vanté par des écologistes occidentaux en mal d’exotisme ne serait en définitive qu’un désert économique destiné à servir de décor à une humanité angoissée par le vertige des bouleversements technologiques en cours. Si pour certains, l’Africain est donc cet être essentiellement bon et altruiste, pour d’autres en revanche, il n’est pas loin d’un barbare dont les pulsions belliqueuses alimentent les multiples foyers de conflits sur le continent. Au-delà des excès de langage et des idées reçues, la vérité est sans doute à chercher dans un espace en marge de la vision idyllique qui côtoie presque toujours le catastrophisme.
2. La nostalgie du « bon sauvage »
La théorie du « bon sauvage » a nourri une bonne frange de la littérature et de la pensée occidentales en général depuis le XVIIIe siècle et même au-delà. Explorateurs, amateurs des belles lettres et essayistes s’en sont donné à cœur joie. Résumons de façon plus ou moins caricaturale l’essence de la démonstration : l’homme crée à l’image de Dieu est bon par nature et si d’aventure il succombe à la corruption ou aux dérives de la bestialité, c’est uniquement à cause des influences néfastes du milieu social dans lequel il évolue. Par un jeu de passe-passe où le paternalisme côtoie la nostalgie du paradis perdu, la théorie de l’innocence naturelle voudrait voir dans toutes ces « peuplades » proches de la nature des dépositaires de la grâce divine et des valeurs sublimées des premiers âges de l’humanité. Le Nègre d’Afrique tout comme l’Aborigène d’Australie, le Kanak de Nouvelle-Guinée ou l’Indien d’Amérique, tous réputés « vivre en harmonie avec la nature » , incarneraient à merveille cet humanisme, cette innocence des temps premiers que l’accès à la modernité a fait perdre progressivement aux sociétés dites avancées. Dans son célèbre Essai sur l’origine des inégalités parmi les hommes , Jean-Jacques Rousseau magnifie « l’état de nature » considéré comme le stade de l’innocence, de l’insouciance, de la sérénité et partant du plein épanouissement de l’homme par opposition à « l’état de culture » caractérisé par l’éclosion du raisonnement critique ouvrant par ricochet la boîte de Pandore de toutes les angoisses. Dans Le Sanglot de l’homme blanc , un ouvrage retentissant paru il y a une vingtaine d’années, Pascal Bruckner rapporte également ces propos euphoriques de Christophe Colomb à la vue des indigènes d’Amérique : « Ils sont très doux et ignorants de ce qu’est le mal ; ce sont les meilleurs gens du monde et les plus paisibles. »
L’idéologie dite progressiste et le militantisme tiers-mondiste ont repris parfois à leur corps défendant, la théorie du « bon sauvage » . Les Africains tour à tour victimes de l’esclavage, de la colonisation, de l’exploitation économique, du néocolonialisme, de l’aliénation culturelle, seraient l’incarnation de la victime résignée dont les cruautés subies n’ont altéré en rien la gentillesse, la bonté naturelle, la tendance presque innée au pardon, à l’hospitalité et à l’altruisme. En clair, c’est la civilisation importée par les méchants Blancs qui aurait corrompu les Noirs inoffensifs d’Afrique ! C’est à croire que l’Afrique précoloniale était l’eldorado avant l’heure. Aujourd’hui encore, on continue d’entretenir le mythe du paradis perdu dans certaines régions comme le désert du Kalahari en Afrique australe où des populations indigènes parquées dans des réserves naturelles sont ainsi préservées de toute influence de la civilisation moderne à la grande joie des touristes occidentaux. Hommes, femmes et enfants vêtus de peaux de bêtes se livrent à longueur de journée à la chasse ou au ramassage des baies sauvages. Pour des nostalgiques de la Préhistoire, ce mode de vie hors du temps est la résurgence de l’innocence des premiers âges. Paradoxalement, les défenseurs de ce naturalisme forcé peuvent se transformer en pires adeptes d’un afro pessimisme virulent. L’Africain étant incapable selon eux de s’adapter à la vie moderne, le retour aux sources par immersion dans la nature vierge et bienfaisante constitue l’unique planche de salut. Le « bon sauvage » est forcément vedette malgré lui. S’enthousiasmant sur le mode de vie simple des Bochimans de Namibie, un anthropologue européen relevait « qu’ils vivent en symbiose avec la nature, parlent au soleil et aux astres et n’ont besoin de rien ». Il n’y a pas d’aussi bel hommage au dénuement qui rapproche davantage ces sauvages du Jardin d’Eden. On n’a pas souligné en revanche le fait que ces peuples qui vivent à demi nus dans des huttes et des conditions d’hygiène fort déplorables en plein XXIe siècle, ne tirent aucun avantage matériel de leur symbiose supposée avec la nature. Bien au contraire, l’extrême pauvreté ne peut qu’aggraver leurs conditions d’existence. A l’ère des nouvelles technologies de la communication, la nostalgie du « bon sauvage » s’exprime davantage dans les médias électroniques, les documentaires à caractère ethnographique ou ces pittoresques reportages de brousse qui font partout recette.
Fort curieusement, certains Africains participent eux-mêmes à cette vision exotique de leur continent. Dans le domaine de la création littéraire et artistique par exemple, les pionniers d’une approche de type ethnologique continuent à faire des émules. En littérature, la quasi-totalité des pièces de théâtre et des romans publiés depuis plus d’un demi-siècle par des Africains tournent presque toujours autour d’une thématique immuable : conflits de générations entre les jeunes corrompus par la société moderne et les vieillards dépositaires de la sagesse ancestrale, opposition entre le village-paradis et la ville-enfer qui menacerait une certaine authenticité africaine. La même tendance se retrouve dans l’audiovisuel où les adeptes du « cinéma-calebasse » prolifèrent, du Burkina Faso au Mali en passant par le Sénégal et le Cameroun. Il n’y a pas de feuilleton télévisé ni de film africain qui se respecte sans ce décor immuable d’un village hors du temps avec ses cases en boue séchée, ses gosses en guenilles, ses animaux errants qui cohabitent joyeusement avec des habitants misérables. On peut en dire autant de ces pseudo promoteurs culturels africains qui pour attirer le regard compatissant de l’Occident, n’hésitent pas à verser dans une forme d’exhibitionnisme ethnique teinté de misérabilisme. Au lieu d’être des porte-étendards d’une culture dynamique ouverte sur le monde, ils se mettent plutôt au service d’un nombrilisme ethno-culturel fondé sur l’appartenance à la race ou à la tribu. Il serait fastidieux de dénombrer sous nos latitudes des films, festivals culturels, défilés de mode, concerts de musique et autres expositions photographiques dont la finalité se réduit à exposer à la curiosité du monde moderne des mœurs et modes de vie pittoresques des Pygmées, des Bochimans, des Massaïs, des Dogons et autres peuples dits primitifs. On se rappelle encore cette réflexion de Malcom X à l’adresse des Noirs d’Amérique : « Nous ne pouvons espérer que d’autres nous acceptent si nous ne nous rendons pas acceptables à nous-mêmes. » L’Afrique est certes pauvre, elle souffre d’un déficit d’infrastructures, mais elle ne vit pas au Moyen Âge comme certaines images diffusées par des médias à forte audience tendent à le faire croire.
3. Eloge de la brousse
De nos jours, les préoccupations d’ordre écologique relancent le vieux dilemme entre la préservation de la nature et le développement. Partout dans le monde riche, les défenseurs des peuples dits primitifs sont très regardants sur toute atteinte à la vie sauvage. Au risque d’oublier le terrible impact de la précarité et du dénuement sur ces « peuplades » considérées comme les protecteurs de la nature sauvage. En septembre 2005, le Botswana a été accusé par certaines organisations non gouvernementales de porter atteinte au droit des Bochimans à vivre dans leur milieu naturel. Au centre de la polémique, un projet gouvernemental visant le déplacement des membres de cette minorité forte de 50.000 personnes vivant essentiellement de la chasse et de la cueillette. L’objectif étant de protéger la faune mais surtout d’améliorer leur cadre de vie par la réalisation d’infrastructures modernes. A la pointe du combat, une Ong britannique appuyée sur quelques leaders communautaires, s’est opposée avec une rare virulence à toute modification du statut quo. On a pu ainsi entendre un chef traditionnel expliquer comment lui et ses sujets étaient à l’aise dans cette nature vierge et sauvage, revendiquant même au passage leur contribution à la protection de la biodiversité ! En s’opposant ainsi à la modernisation, le sauvage serait le bouclier idéal pour la protection des espèces menacées de disparition. Certains Bochimans plus éduqués et qui aspirent au progrès, ont dénoncé la volonté des civilisés de les maintenir pour leur plaisir dans l’obscurantisme et la barbarie. Il n’est pas superflu de rappeler que le terme Bochiman ou Bushmen littéralement « hommes de la brousse », est l’appellation péjorative donnée par les colonisateurs à ces populations vivant en Afrique du Sud, au Botswana, en Namibie et au Zimbabwe. Autant dire que personne n’a intérêt à les voir changer de cadre de vie. C’est à croire que le passage de l’état de nature à la civilisation est un rubicond infranchissable pour des « Primitifs » . Soit dit en passant, la construction en Chine du gigantesque barrage des Trois Gorges financé en partie par la Banque mondiale a entraîné le déplacement de plus d’un million de personnes sans pour autant susciter une levée généralisée de boucliers. C’est vrai que la Chine n’est pas le Botswana.
L’Afrique et sa nature luxuriante n’ont jamais cessé d’être un objet de voyeurisme. Aux yeux des autres, le berceau de l’Humanité serait la terre vierge par excellence, une sorte de trou noir qui s’enfonce dans un vide vertigineux. Par déduction logique, on ne saurait bâtir du solide dans du vide. D’où cette forme d’allergie à toute réalisation hardie qui ne corresponde pas à l’idée que l’on se fait de la brousse africaine. De la Basilique de Yamoussoukro en Côte d’ivoire au Stade olympique d’Abuja au Nigeria, tout projet infrastructurel d’envergure en Afrique au sud du Sahara est considéré par des experts comme une source de gaspillage des maigres ressources du continent. Dans des grandes métropoles africaines, les caméras des reporters étrangers s’attardent rarement sur l’aspect moderne des villes, préférant de loin le spectacle misérable des quartiers populaires ou des zones périphériques. Seules les maisons en torchis qui peuplent ces zones mal famées ont la préférence des amateurs d’exotisme. Abidjan c’est Yopougon avant les gratte-ciel du Plateau. Yaoundé se résume en un amas de constructions en terre battue des quartiers Nkoldongo et Mvog-Ada. Exit les immeubles futuristes du Boulevard du 20 Mai ou les résidences hollywoodiennes de Bastos et de Santa Barbara ! De la ville de Nairobi pourtant réputée pour son modernisme et sa propreté exceptionnelle, on montrera en priorité la précarité des conditions de vie dans des bidonvilles en banlieue plutôt que l’imposante Tour Kenyatta et les grands édifices du centre commercial. On peut multiplier à l’infini ces exemples de myopie délibérée. Mis en condition, les téléspectateurs du Nord par ignorance ou par mauvaise foi, auront tendance à assimiler ces images sélectives à l’ensemble du continent perçu comme une vaste jungle empêtrée dans l’obscurantisme. Comme le Cameroun auparavant, le Gabon a dû batailler ferme pour faire accepter le projet du chemin de fer Transgabonais pourtant indispensable à la desserte des vastes régions enclavées dans un pays regorgeant de ressources naturelles et souffrant de l’insuffisance des voies de communication terrestres. Evidemment, les routes bitumées, les autoroutes et autres voies modernes de communication ne sont pas faites pour les taxis-brousse qui seraient les seuls véhicules de transport public en usage en Afrique ! Même Houphouët Boigny, ancien ministre d’Etat français et longtemps doyen des chefs d’Etat africains en plus d’être le « Vieux sage » unanimement respecté par l’Occident, n’a pas échappé aux critiques acerbes quand il osa lancer les travaux de la gigantesque Basilique de Yamoussoukro perçue comme un défi lancé à Saint-Pierre du Vatican. Mégalomanie, gaspillage, aucun terme ne fut assez fort pour qualifier cette initiative. Alors que l’on en était encore à critiquer cette réalisation ambitieuse, voici que Obiang Nguema Mbatsogo, président de la Guinée Equatoriale, s’est mis en tête de créer une nouvelle capitale ultramoderne dénommée Malabo II. Parti de presque rien, ce petit pays du Golfe de Guinée devenu un eldorado grâce à la découverte d’importants gisements d’hydrocarbures, affiche désormais une croissance à deux chiffres et voudrait utiliser une partie des ressources ainsi générées pour s’équiper en autoroutes, en ouvrages d’art et en bâtiments futuristes. Logiquement, cette volonté de modernisation d’un pays longtemps sevré d’infrastructures méritait d’être encouragée. On a plutôt assisté à une condamnation unanime des mêmes donneurs de leçons qui se gaussent par ailleurs de l’incapacité supposée des Africains à s’adapter à la vie moderne. A les entendre, les 100 milliards de francs CFA prévus au départ pour le projet Malabo II auraient pu être mieux utilisés pour développer l’agriculture, améliorer la santé et l’éducation des populations avec l’institution par exemple de l’école gratuite pour tous. Encore que le coût réel n’est pas si excessif que cela. Comparaison n’étant pas raison, il est intéressant de relever que les coûts de construction de la ligne TGV Paris-Marseille en France ou du nouveau stade de Wembley en Angleterre sont cinq fois supérieurs au budget de Malabo II.
Lors des Jeux de la Francophonie organisés au Niger, on a entendu sur les ondes d’une radio internationale des participants originaires des pays riches, s’étonner que le pays hôte en proie à la famine et à la pauvreté, ait consacré ses maigres ressources à la construction des stades et autres villas cossues au lieu de donner de la nourriture à son peuple. Comme si l’ambition d’un peuple dans le concert des nations se limitait à manger et à boire à sa faim sans se doter d’infrastructures modernes. Si pour un pays pauvre l’éducation et la santé pour tous constituent les meilleurs atouts pour un développement durable, doit-on pour autant emprunter uniquement des pistes poussiéreuses pour aller à l’école ou pour se rendre dans des dispensaires aux murs en boue séchée ? On notera que partout ailleurs notamment dans les pays émergents d’Asie, les projets les plus hardis, les réalisations les plus audacieuses, sont salués par un concert de louanges. Concernant l’Afrique tout se passe comme s’il fallait toujours se contenter du minimum vital.
A lire des écrits récents plus proches des traités d’ethnologie, à regarder quelques images travesties sur les grandes chaînes internationales de télévision, on serait porté à croire qu’il n’y a pas de ville moderne en Afrique subsaharienne ! Cette partie du continent serait uniquement une jungle impénétrable peuplée de bêtes exotiques et féroces à défaut d’être un espace infini couvert de forêts mystérieuses et abritant des « peuplades » plus proches des premiers âges de l’humanité. On croit rêver en entendant de nos jours encore, des propos dignes de Tintin au Congo dans la bouche de ceux qui sans avoir jamais mis les pieds en Afrique, la perçoivent comme une sorte de trou noir rempli de sortilèges. Ceux des Africains qui ont fait un détour par l’Occident seront toujours surpris à quel point l’ignorance sur les réalités sociales et particulièrement urbaines de leur continent est grande en plein XXIe siècle. Notons au passage que l’explosion urbaine en Afrique ne va pas sans problème. Mettant le phénomène urbain en rapport avec les modes de vie dans les vieilles sociétés industrielles, Georges Balandier, le sociologue français, relevait l’ambiguïté dans la superposition des comportements apparemment contradictoires dans l’espace urbain des sociétés préindustrielles notamment en Afrique. L’attitude du néocitadin africain face aux problèmes récurrents de voirie, d’hygiène, de salubrité ou d’occupation de l’espace urbain renvoie immanquablement à certaines pratiques encore courantes dans l’Afrique des villages où la préservation des liens de solidarité et autres valeurs communautaires l’emporte très souvent sur la recherche du confort individuel.
Malgré les progrès visibles, il faut dire que sur le strict plan de l’aménagement rationnel de l’espace, les métropoles d’Afrique ont du chemin à faire dans la mesure où le mode de vie urbain pâtit le plus souvent de la transposition des comportements de type villageois en pleine ville. Il n’en demeure pas moins qu’à Abidjan, à Abuja ou à Dakar, des nouveaux riches se livrent à des folies architecturales qui dépassent l’entendement. A Yaoundé par exemple, dans des nouvelles zones d’habitation aux noms aussi évocateurs que Santa Barbara, Denver ou Dallas par référence aux fameux feuilletons télévisés américains, de somptueuses résidences dignes des châteaux des Mille et une nuits poussent comme des champignons malgré la pauvreté ambiante. Il faut être de mauvaise foi ou d’une myopie à toute épreuve pour refuser de placer ces réalisations ultramodemes dans l’objectif de la caméra. On a du mal à comprendre qu’à l’ère du village planétaire investi par les nouvelles technologies de la communication, la perception de l’Afrique n’ait pas changé. A la télévision comme sur Internet, les mêmes stéréotypes défilent : forêts impénétrables, savanes peuplées de lions et de girafes, villages aux constructions sommaires, hommes nus ou à moitié vêtus. Rien d’étonnant que le téléspectateur occidental abreuvé à longueur de journées d’images parcellaires, finisse par les assimiler à l’ensemble du continent. Ne lui dites surtout pas qu’il existe des immeubles de grande hauteur à Lagos, à Abidjan, à Nairobi ou à Dakar, des autoroutes en Côte d’ivoire ou au Nigeria. On peut ajouter à ce propos que sur les conseils d’architectes importés, certaines municipalités africaines ont dû renoncer aux constructions à plusieurs niveaux pour ne pas « défigurer une nature joyeuse et harmonieuse ». C’est à croire que l’obéissance aux lois de la nature serait une exclusivité africaine.
Alors que son pays était il y a quelques années en compétition avec le Kenya entre autres, pour abriter un championnat mondial d’athlétisme, un délégué canadien de Toronto n’hésita pas à affirmer qu’un tel événement ne pouvait pas se tenir dans une jungle peuplée de lions avant de se confondre plus tard en excuses. A ses yeux, le Kenya n’avait donc rien à offrir en dehors des parties de safari ! On en vient à la singularité africaine en matière touristique. Alors que sous d’autres cieux, les voyages d’évasion ouvrent une vaste perspective sur les richesses du patrimoine architectural, artistique et culturel, il en va tout autrement en Afrique où le donner à voir se résume à une nature sauvage peuplée d’animaux exotiques et d’êtres étranges à peine sortis de la Préhistoire. Dans les publications spécialisées destinées à appâter le visiteur potentiel, les charmes du continent se résument à un environnement exempt du viol que constitue toute trace de la civilisation humaine imprimée sur la nature. On se rend d’ailleurs compte que l’Occident revendique depuis toujours l’exclusivité du droit de regard sur les autres. L’histoire tragique de la « Vénus hottentote » exhibée partout en Europe comme animal de foire en début du siècle dernier en dit long sur cette tendance au voyeurisme. En Europe, aux Etats-Unis ou au Japon, on n’a de cesse de peupler les zoos et les cirques d’éléphants, de lions, de zèbres, de gorilles, de girafes et d’autres animaux exotiques. On trouverait bien étrange qu’en retour un zoo de Yaoundé importe des bisons, cerfs, chevreuils, daims, ours, phoques, pandas, kangourous et autres espèces exotiques aux yeux des Africains. C’est à croire que ceux qui vivent en symbiose avec la nature n’ont pas besoin de découvrir d’autres trésors naturels de ce vaste monde. Les premiers étudiants africains débarquant en Europe au milieu du siècle dernier étaient toujours surpris d’être considérés comme d’étranges créatures à peine descendues des arbres ! En ce début du XXIe siècle, la situation n’a pas changé fondamentalement. Une certaine opinion dans les pays développés continue à dénier toute considération humaine au Noir assimilé à un grand singe incapable de s’adapter aux réalités complexes de la vie moderne. Le calvaire vécu par des étudiants africains en Russie est révélateur de cet état d’esprit. De même, la flambée du racisme le plus vulgaire sur les terrains de football en Allemagne, en Espagne, en Italie ou en France constitue une poignante illustration. Le plus grave c’est que ce sentiment n’est pas partagé uniquement par l’homme de la rue. Le désormais célèbre Discours de Dakar truffé de clichés réducteurs sur le paysan africain et « l’homme noir » en général, en dit long sur un état d’esprit partagé par certaines instances dirigeantes d’Europe ou d’ailleurs. Cette perception caricaturale peut contribuer à renforcer chez l’Africain un complexe d’infériorité, rendant du coup plus ardue voire impossible l’aspiration légitime à acquérir des nouvelles connaissances, à maîtriser la science et la technologie pour accéder à la modernité et au progrès. Une ambition sans doute démesurée pour tous ceux qui le jugent incapable de toute curiosité scientifique, de tout esprit d’innovation, de toute possibilité d’apprentissage et de maîtrise des nouveaux savoirs. Il nous souvient que lors d’un stage de perfectionnement à Montpellier en France en 1995, année du lancement du fameux logiciel Windows95 par Microsoft, nous avions fait un détour par Barcelone en Espagne pour acquérir un ordinateur individuel de type Pentium 90, le processeur le plus évolué à l’époque. Au moment d’installer le système d’exploitation et quelques logiciels de base, le technicien de l’atelier de montage avait alors demandé à quoi devait nous servir une machine aussi puissante. Abandonnant la traditionnelle réserve du commerçant, un des vendeurs alla même jusqu’à considérer cet achat comme du gaspillage, un caprice d’enfant gâté car à l’entendre, il n’y avait en Afrique ni électricité, ni savoir faire approprié pour le faire fonctionner correctement. Allez donc lui expliquer qu’à la fin des années 80, cinq ans à peine après l’invention du PC grand public, l’ordinateur était déjà utilisé pour la mise en page des journaux au Cameroun. Dès notre retour au pays en fin d’année, nous avons d’ailleurs été surpris de constater que les ordinateurs dernier cri étaient déjà disponibles dans des magasins de Douala et Yaoundé. En quelques mois, la machine acquise à grands frais en Europe était dépassée en performance par les dernières sorties. Aujourd’hui, il semble toujours difficile de faire admettre à certaines personnes étrangères au continent que l’on puisse trouver des cybercafés dans tous les coins de rues d’Abidjan, de Douala ou de Lagos. On est donc resté figé sur l’image d’une Afrique sortie tout droit du Livre de la jungle et pour ainsi dire, pétrifiée dans un monde en pleine mutation. Les vieux clichés ont décidément la vie dure. On ne peut pourtant éluder éternellement cette vérité première : pour créer des infrastructures et se développer, il faut bousculer la nature. Or sur ce terrain, l’Afrique souffre d’une forme de diabolisation par des bailleurs de fonds plus prompts à s’offusquer de toute réalisation qui porterait atteinte à l’harmonie supposée entre les populations et leur milieu naturel. L’évaluation de l’impact des investissements en infrastructures en Afrique et dans les pays en développement en général pêche ainsi par une approche trop moralisatrice. Toute analyse qui se ferait sous le seul prisme de la contribution au fameux « développement humain » semble pourtant réductrice dans des pays en friche où tout ou presque reste à faire. On peut d’ailleurs relever que la réalisation au cours des siècles, d’importantes infrastructures (barrages, routes, ponts, châteaux…) dans les vieux pays d’Occident ne s’est pas toujours faite dans un contexte socio-économique particulièrement favorable. L’aisance matérielle et le niveau de vie du Français moyen n’étaient pas particulièrement élevés au Moyen-Age lors de l’édification des cathédrales. Il en va de même de Versailles et des multiples autres châteaux édifiés par les rois successifs de France. Quant aux Anglais, ils étaient loin d’avoir tous le ventre plein ou de bénéficier des soins gratuits en bâtissant Westminster et les monuments de l’ère victorienne. La Russie était un pays largement rural lorsque l’empereur Pierre Le Grand lança le pari de bâtir Saint-Pétersbourg, véritable joyau architectural, sur le site d’un marécage infect. En dépit de leurs extravagances, on continue de vénérer jusqu’à nos jours les rois bâtisseurs qui ont doté l’Europe d’un patrimoine architectural unique au monde. Pourquoi faut-il dès lors qu’aux yeux d’une certaine opinion, le développement des infrastructures en Afrique soit toujours subordonné à la satisfaction des besoins sociaux ? Est-il interdit pour un homme dans le besoin d’améliorer son cadre de vie ? L’Afrique a autant besoin d’autoroutes, de chemin de fer, de ponts, de gratte-ciel, d’usines, que d’aides alimentaires, d’écoles et d’hôpitaux. Le développement humain va de pair avec la modernisation des infrastructures de production.
4. Les faux procès du tropicalisme
La fameuse thèse de l’influence néfaste du climat chaud et humide sur le processus de développement des pays de la vaste zone située de part et d’autre de l’Equateur est aussi vieille que le monde. C’est surtout en Angleterre sous l’ère victorienne que l’on verra fleurir notamment avec Rudyard Kipling, une littérature paternaliste justifiant d’une part la mission civilisatrice de l’Occident et exploitant par ailleurs les mystères, malheurs et sortilèges attribués à l’univers tropical. Peu à peu, le tropicalisme comme idéologie va prendre ses contours dans le sillage de la poussée coloniale à moins qu’il ne l’ait précédé. Si on en croit certains théoriciens, le sous-développement des pays tropicaux notamment ceux d’Afrique, s’expliquerait largement par les rudes conditions climatiques avec en prime, la chaleur et l’humidité étouffantes toute l’année. A quoi il faudrait ajouter les contraintes d’un milieu naturel hostile dont la jungle constitue l’élément emblématique. En relisant Le Sortilège malais du romancier Somerset Maugham publié quatre décennies plus tôt, on aurait du mal à imaginer une Malaisie aujourd’hui riche, développée et maîtrisant les technologies les plus pointues. S’il reste vrai que le climat tropical est propice au développement de nombreuses maladies et que la sécheresse est néfaste à la production agricole, l’impact du milieu naturel sur les activités humaines ne constitue ni un obstacle insurmontable, ni une fatalité dans l’absolu. Grâce à son génie, l’homme peut transformer un handicap de départ en atout. Sinon comment expliquer les succès économiques de la Malaisie, de la Thaïlande, de l’Indonésie, de Singapour et d’autres dragons d’Asie, tous situés en zone tropicale et dont le niveau de vie est parfois supérieur à celui de certains pays en zone tempérée. Surmonter les contraintes d’un environnement hostile est le propre du génie humain. On peut rappeler à ce sujet l’éradication du paludisme dans les pays méditerranéens d’Europe du sud grâce au combat acharné contre les moustiques et leurs milieux naturels de reproduction. Grâce aux progrès de la médecine, aux campagnes massives de vaccination, à la recherche fondamentale et appliquée, à la prise en charge des malades par la puissance publique, l’espérance de vie aujourd’hui à Cuba est presque le double de Haïti, tous situés sous les tropiques, et d’un tiers supérieur à celui de la Russie au climat quasi-sibérien. Avec un territoire désertique aux deux tiers, Israël est devenu un producteur agricole majeur au Proche-Orient grâce à la mise au point des technologies de gestion de l’eau et de fertilisation des sols arides. D’autres performances enregistrées dans un environnement hostile au départ prouvent à suffisance que l’état de pauvreté n’est pas nécessairement lié au poids négatif des facteurs naturels et encore moins à une quelconque malédiction divine. Tout pays ambitieux qui se fixe des objectifs réalistes et se donne les moyens pour les atteindre peut changer en une ou deux générations, des situations désespérées au départ. Jusqu’à la fin des années 70, la plupart des pays du Golfe s’inscrivaient dans le catalogue d’images exotiques : immensités sablonneuses parsemées de tentes en peaux de bêtes, bédouins et chameaux languissant sous un soleil de plomb. Trois décennies plus tard, on trouve à la place des campements sommaires d’antan, des autoroutes, des gratte-ciel, des terrains de golf verdoyants, des jets privés et des limousines rutilantes. Grâce à la perspicacité des dirigeants visionnaires et une relative bonne gestion des ressources générées par l’exploitation du pétrole, les Emirats Arabes Unis possèdent une des économies les plus dynamiques et diversifiées du Proche-Orient. Simple étendue désertique au départ, Dubaï s’affranchit progressivement du diktat de l’or noir en édifiant une puissante économie de services ainsi que des paradis artificiels pour milliardaires américains et européens, devenant au passage une sorte de supermarché planétaire où se bousculent à la moindre occasion, des élites africaines ayant plongé leurs propres pays dans la paupérisation. Du tennis de haute compétition au golf, du tourisme de luxe aux courses automobiles de Formule 1 en passant par les casinos, certains pays tropicaux comme la Malaisie, Singapour, les Emirats Arabes Unis ou la Thaïlande offrent désormais des espaces de loisirs pour fortunés du monde entier.
Une autre thèse a été longtemps avancée pour justifier le sous-développement en Afrique : l’éloignement géographique par rapport aux grands foyers de civilisation que sont l’Europe et les Etats-Unis. Elle a été depuis longtemps battue en brèche. Situés aux antipodes, certains pays comme l’Australie et la Nouvelle-Zélande seraient restés des simples destinations pour touristes en mal d’exotisme. Aujourd’hui l’impressionnant boom économique, fruit du travail, les a propulsé au centre des affaires du monde. Autant d’exemples qui prouvent qu’en exploitant de façon rigoureuse l’intelligence qui reste la première richesse humaine, en élargissant les horizons de la connaissance, l’homme diminué au départ peut créer les conditions d’un épanouissement durable comme l’a démontré Samuel Pisar dans son maître ouvrage, La Ressource humaine.
5. Femmes et enfants : mêmes combats ?
Selon le Rapport 2005 du Bureau international du travail, l’Afrique est la région du monde où la femme travaille beaucoup plus et mieux que les autres couches sociales. Si cette affirmation semble vraie dans l’absolu, elle mérite toutefois d’être nuancée. Dans le vocabulaire des Ong et d’autres organismes en charge de la défense des opprimés (encore faut-il savoir ce que recouvre ce terme passe-partout), les enfants et les femmes font toujours classe à part puisque rangés invariablement parmi les populations les plus vulnérables au même titre que les estropiés et autres vieillards. Pour autant que l’on puisse s’élever contre les violences faites aux femmes et les multiples discriminations dont elles font l’objet dans la vie quotidienne, il faudrait éviter l’amalgame qui consiste à faire croire que la femme africaine est une esclave au service exclusif de l’homme à défaut d’être une suppliciée sociale. Une certaine opinion veut nous faire croire qu’au nom d’un masochisme ambiant, seules les femmes s’adonnent au travail des champs, les hommes passant le plus clair de leur temps à jouer, à deviser sous l’arbre à palabres en attendant le repas servi par une femme déjà exténuée par les travaux champêtres. Dans la réalité, la paresse si facilement attribuée aux hommes doit être relativisée. En matière agricole par exemple, il existe dans la plupart des sociétés bantoues, une sorte de division du travail en fonction du sexe et du statut social. L’homme s’occupe surtout des cultures de rente (cacao, café, banane…) alors que la femme se consacre principalement aux cultures vivrières, notamment la production des céréales et des tubercules largement destinés à P autoconsommation. La place centrale de ces denrées dans l’alimentation quotidienne a fini par faire perdre de vue d’autres facettes de l’activité en milieu rural.
L’autre théorie contestable c’est la pratique de la polygamie qui transformerait la femme africaine en simple objet de plaisir sexuel. Selon certains organismes de défense des droits de la femme, la polygamie serait l’instrumentalisation manifeste de la femme-objet à procréer. Vu sous cet angle, le fait pour un homme d’avoir plusieurs épouses est considéré comme une atteinte aux libertés individuelles. Partout en Afrique, un féminisme calqué sur des modèles importés a le vent en poupe. Les défenseurs du féminisme militant ne devraient pas perdre de vue que la polygamie que l’on retrouve également dans certains pays de confession musulmane n’a rien d’un simple caprice sexuel. Le volet social et culturel est loin d’être négligeable. Dans la société africaine traditionnelle, cette pratique répond à deux principales préoccupations. Il y a d’abord un désir de reconnaissance lié au statut social du chef de famille. Dans la plupart des chefferies de l’Ouest et du Nord du Cameroun, la pratique du ménage à plusieurs épouses est profondément ancrée dans les mœurs à tel point qu’on ne peut pas imaginer un « Fô » (chef traditionnel en pays Bamiléké) ou ses notables sans plusieurs femmes qui ont d’autres préoccupations que de se crêper les chignons ou d’alimenter des crises de jalousie. Le respect mutuel est d’ailleurs de règle, les plus âgées ayant droit naturellement à plus d’égard de la part des plus jeunes. Ainsi, la première épouse dans l’ordre chronologique conserve le titre honorifique et prestigieux de « Reine mère ». Ensuite, la polygamie fait office d’instrument de régulation sociale. En revenant une fois de plus chez les Bamiléké, on constatera que le fait de prendre une deuxième épouse n’est pas un signe de désaffection pour la première. Bien au contraire, la nouvelle venue vit souvent en parfaite intelligence avec la première généralement considérée comme une tutrice à défaut d’être une mère. On s’est rendu à l’évidence que dans les foyers polygamiques, les femmes les plus jeunes s’occupent généralement des tâches de ménage et d’autres travaux exigeant plus d’énergie physique comme l’agriculture ou la pêche. Loin d’être des rivales, les jeunes épouses sont d’un apport précieux pour les plus âgées qui n’hésitent pas à s’en servir comme intermédiaires pour négocier l’arrivée d’une nouvelle coépouse. C’est dire que dans la société traditionnelle et même dans certains ménages citadins, la polygamie n’est pas source de jalousie ou de querelles matrimoniales. La perception actuelle de cette pratique de régulation sociale semble avoir été travestie par le débat manichéen suscité autour de la question par le féminisme militant.
Le débat crucial sur le travail des enfants participe des mêmes travers. Le Cameroun, la Côte d’ivoire, le Ghana, le Nigeria figurent régulièrement sur la liste rouge des pays considérés par l’Organisation internationale du travail comme se livrant à l’exploitation des enfants en milieu agricole à des fins commerciales. Le travail dans les plantations de cacao est particulièrement indexé. En Côte d’ivoire des agriculteurs ont été sommés de fournir des garanties suivant lesquelles le cacao produit et exporté n’aurait pas eu recours au travail des enfants. Les Etats-Unis, premiers importateurs du cacao ivoirien, viennent de réitérer les mêmes menaces. Or comme l’a relevé avec humour un expert, il est plus facile de certifier le processus de production que le cacao produit. Le trafic des enfants est certes une réalité en Afrique. A la fin du mois de février 2005, la police du Gabon a présenté à la presse 60 enfants en compagnie de 20 adultes accusés d’avoir employé ces gosses dans des plantations. L’origine même des enfants (34 Béninois, 16 Togolais, 7 Nigériens et 3 Ghanéens) en dit long sur l’ampleur d’un trafic à dimension multinationale.
Quelques jours plus tard, la police nigériane découvrait à Lagos 64 gosses âgés de deux à quatorze ans dissimulés dans un camion frigorifique et destinés à servir dans des ménages aisés des grandes villes. Comme le prouvent ces exemples, le trafic des personnes en bas âge prend des proportions alarmantes tout le long de la côte occidentale d’Afrique. Il faut toutefois éviter des généralisations excessives. Pour autant que l’utilisation des enfants à des fins mercantiles soit condamnable, il ne faudrait pas que le débat actuel sur le travail des enfants (Selon une étude récente de nombreux enfants seraient concernés au Cameroun) apparaisse comme une prime à la paresse. Encore que dans certains cas, ceux qui pourfendent en public le travail des enfants l’encouragent en sous main. Une enquête menée en avril 2002 a mis en cause des multinationales américaines pour l’utilisation des enfants dans leurs vastes exploitations de bananes en Amérique centrale, notamment en Equateur. En réalité, les principaux coupables seraient des gros propriétaires qui fournissent les multinationales en sous-traitance et qui ont souvent recours pour cela à une main d’œuvre familiale payée moins cher.
6. Le prétexte de l’immigration
Le 22 juin 2002, des chefs d’Etat et de gouvernement des pays membres de l’Union européenne se sont retrouvés à Séville en Espagne pour harmoniser leurs positions sur l’immigration. Il s’agissait surtout d’adopter des mesures drastiques en vue d’endiguer les flux migratoires en provenance des pays extérieurs à l’Union, notamment ceux d’Afrique et du pourtour sud de la Méditerranée. Même si la proposition espagnole d’appliquer des sanctions aux pays tiers ayant facilité le transit des migrants clandestins n’a pas fait l’unanimité, ce n’était que partie remise. Certes l’Europe ne veut pas donner l’image d’une forteresse assiégée mais le calvaire quotidien subi par des « sans papiers » africains notamment en France, en Italie ou en Espagne n’est pas prêt de s’estomper. Au-delà des déclarations passionnées, la question migratoire doit être placée dans son contexte historique. De tous temps, les mouvements de personnes s’inscrivent dans la trajectoire logique de la grande aventure humaine. Depuis toujours, des hommes ont quitté leur terroir d’origine à la recherche d’un mieux être dans un environnement en rupture avec le milieu d’origine. On n’explique pas autrement le peuplement successif des continents à partir de l’Afrique unanimement reconnue comme le berceau de l’humanité. L’exploration des terres et des mers, la découverte des nouvelles contrées, l’établissement des colonies de peuplement européen en Amérique, en Australie ou en Afrique australe répondaient en partie au souci d’évacuer vers des terres plus hospitalières un surplus humain dont les besoins sans cesse croissants trouvaient peu de réponse du fait de la limitation des ressources alors disponibles. Pour fuir la famine, l’absolutisme, le servage et d’autres formes de persécution, de nombreuses communautés ont quitté le Vieux continent pour s’installer aux quatre coins du monde. En Europe même, on a noté dans les années 50, des vagues successives d’immigrants issus des pays méridionaux comme l’Espagne, le Portugal, la Grèce ou l’Italie en direction des pays du Nord plus riches comme la France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne. Ces mouvements migratoires répondaient à des besoins plus ou moins exprimés de part et d’autre. Amélioration du niveau de vie d’un côté, recherche d’une main d’œuvre qualifiée et bon marché de l’autre. D’où vient-il donc que des pays grands pourvoyeurs d’immigrants devant l’Histoire, en soient aujourd’hui à préconiser la tolérance zéro envers l’immigration extra européenne ? La raison serait à chercher du côté des vieilles peurs suscitées par le sentiment d’envahissement chez des populations à la dynamique démographique assez timorée. Mais cela n’explique pas tout. En réalité, la gestion de la question migratoire laisse paraître ici et là des différences de traitement qui ressemblent fort à une discrimination envers certaines communautés. A ce propos, on observe parfois des attitudes contradictoires. D’un côté, on affiche la détermination à endiguer les flux migratoires en provenance d’Afrique et de l’autre on fait preuve de plus de compréhension sinon de tolérance, envers d’autres courants migratoires parfois plus importants. Cette différence d’attitude envers les communautés immigrées semble traduire l’hypocrisie des vieilles démocraties qui hésitent à choisir clairement entre les « bons » et les « mauvais » immigrés. Encore que sur ce plan, l’attitude plus pragmatique des Etats-Unis se démarque nettement de la frilosité affichée par l’Europe. Contrairement à d’autres pays riches où toute évocation du sujet épouse les limites de la clandestinité voire du délit présumé, il existe en Amérique du Nord y compris au Canada, une politique officielle d’immigration sans faux-fuyant avec au besoin l’établissement des quotas par régions de provenance. Au cours de la dernière décennie par exemple, des dizaines de milliers d’Africains ont pu s’installer le plus légalement du monde, aux Etats-Unis grâce au « Programme visas par loterie ». Terre d’immigration par excellence, l’Amérique a donc conservé dans ce domaine une cohérence historique remarquable. Et c’est tout à son avantage. A contrario, l’Europe semble adopter une attitude d’assiégée face à tout élément extra communautaire alors que les retombées économiques attendues de ce verrouillage des frontières tardent à se concrétiser. Concédons qu’en matière d’immigration, l’Afrique est encore loin de fournir les plus forts contingents dans le monde. Pourtant, lorsqu’il faut combattre l’immigration en France et en Europe, on fait plus référence aux Africains noirs qu’aux contingents d’Europe centrale ou d’Asie. Dès lors qu’il faut limiter les flux en provenance des pays pauvres, les Africains sont les premiers indexés avec les Arabes dans une moindre mesure. Malgré l’ancienneté des liens historiques, la proximité géographique et les affinités linguistiques avec l’ancienne puissance coloniale, les immigrés d’Afrique subsaharienne semblent moins bien traités et intégrés en France que ceux du Maghreb, d’Amérique latine ou d’Asie. Le calvaire subi en plein hiver par des Africains est récurrent. Hier c’était des Maliens parqués en plein air à Vincennes, puis vint l’épisode du siège de l’Eglise Saint Bernard à Paris qui a ému quelques âmes sensibles, notamment chez des militants de la cause humanitaire sans toutefois apporter une amélioration notable au sort des sans abris. Aujourd’hui, ce sont des Sénégalais, des Maliens, des Camerounais ou des Ivoiriens qui sont renvoyés par charters entiers et sans façon vers leurs pays respectifs. Pourquoi des Africains et pas les autres ? Ont-ils plus de difficulté à s’intégrer ? Leur façon d’être et leur style de vie sont-ils incompatibles avec les valeurs de la société d’accueil ? Autant de questions restées sans réponse objective. Toujours est-il que pour un pays comme le Mali classé parmi les plus pauvres du monde, l’immigration est une question vitale. Selon des évaluations récentes, les transferts d’argent effectués par des Maliens de l’extérieur notamment ceux de France, sont quatre fois supérieurs au montant total de l’aide au développement. D’où les vives protestations de la classe politique malienne au sujet de la visite à Bamako à la mi-mai 2006 de Nicolas Sarkozy, alors ministre français de l’intérieur, au moment même où un projet de loi controversé sur « l’immigration choisie » était en examen à l’Assemblée Nationale. Beaucoup d’Africains ont lourdement payé la décision de vivre loin de leurs pays d’origine. On ne peut manquer d’évoquer ici la série d’incendies mortels survenus entre mai et août 2005 dans des immeubles vétustes de Paris occupés par des familles originaires d’Afrique subsaharienne notamment du Mali, du Sénégal et de la Côte d’ivoire. Une série de drames épouvantables dont le spectacle des enfants défénestrés, des corps carbonisés et des parents en pleurs a rappelé les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis. Le Maire de Paris et le Ministre de l’intérieur sont certes descendus sur les lieux mais les vagues promesses de relogement n’ont pas stoppé le cycle infernal. Face à ces drames à répétition ayant entraîné des dizaines de morts dont des individus en situation régulière, personne n’a posé les vraies questions qui s’imposaient ni apporté la moindre réponse plausible aux crimes recouverts par un halo de mystère. Dans ce silence assourdissant, une seule voix a osé s’élever : pourquoi ce sont les seuls immeubles habités par les Africains noirs qui brûlent ? Question sans réponse même s’il existe quelques indices sur le caractère intentionnel des tragédies. Il est en effet établi que dans des immeubles incendiés, le feu partait le plus souvent des cages d’escalier avant de se répandre dans les étages supérieurs. Logiquement, aucune hypothèse même criminelle, ne devrait être écartée. Soupçons d’autant plus probables que les squatters avaient refusé à maintes reprises, de libérer les immeubles vétustes faute d’une offre ferme de relogement dans un cadre plus décent. Une main invisible aurait-elle décidé de chasser ces indésirables par la stratégie de la terre brûlée ? Difficile à dire. En plein milieu du drame, c’est une certaine presse hexagonale qui a fait des siennes en accablant les victimes en larmes. Si on en croit certains confrères, la série noire serait liée à la promiscuité des familles nombreuses dont la taille de huit personnes en moyenne serait incompatible avec le mode de vie urbain européen. On en vient à oublier que jusqu’au milieu du XXe siècle le nombre moyen d’enfants par ménage en France était de six. Certains ont même prétendu que les drames récurrents à Paris et dans ses banlieues révélaient l’incapacité des Africains à s’adapter au mode de vie européen qui serait totalement incompatible avec leurs mœurs ! De peu, on crierait au racisme. Plus grave, un membre du gouvernement français de l’époque avait clairement indexé la polygamie largement pratiquée chez les immigrés ouest africains, comme une cause de l’insécurité dans les banlieues. Voilà un bouc émissaire idéal pour caresser dans le sens du poil l’électorat de l’extrême droite. Il n’y a pas pire amalgame que de chercher à expliquer les remous sociaux aux racines plus profondes par des considérations d’ordre culturel ou biologique.
Les jeunes des banlieues françaises issus de l’immigration ne brûlent pas uniquement pour exprimer leur « négrité » ou leur « arabité » comme l’ont affirmé les défenseurs des thèses ethnocentristes. C’est aussi leur manière fort regrettable au demeurant, de se rendre plus visibles dans une société où le délit de faciès reste vivace et constitue souvent un obstacle pour accéder à l’emploi et opérer une insertion sociale réussie. Il n’y a pourtant pas matière à s’alarmer sur l’ampleur de l’immigration d’origine subsaharienne. Selon des chiffres récents, les Sénégalais et les Maliens qui fournissent les plus gros contingents d’immigrés sont moins nombreux mis ensemble, que les Algériens, les Marocains, les Chinois, les Tunisiens, les Chiliens ou les Turcs pris séparément. Selon une récente évaluation, les Noirs en France, représenteraient à peine 10 % des populations issues de l’immigration sans oublier que les Guadeloupéens, les Martiniquais et autres Guyanais bien que Noirs, sont de nationalité française sans pourtant échapper à l’amalgame. Toute tentative de régularisation du statut des immigrés africains se heurte au refus des autorités dont les offres alléchantes au départ font rarement recette. Les seules alternatives restent la clandestinité ou l’expulsion. A contrario, on observe une plus grande souplesse vis-à-vis d’autres courants migratoires tous aussi condamnables mais utilisant des voies apparemment légales comme le tourisme, les voyages d’études ou d’affaires, les visites familiales, pour s’installer durablement en Europe sans que le fait accompli soit remis en question. Selon certaines sources, la Chine est devenue le plus grand réservoir d’immigrants illégaux au monde. Un ingénieux système de régularisation et d’autorégulation rend toutefois difficile le démantèlement des réseaux. Chaque année, plus de 40.000 Chinois entrent le plus légalement du monde en France comme touristes. Plus de la moitié se fondent rapidement dans les méandres d’une communauté qui compte déjà des centaines de milliers d’individus. Il aura fallu une seule manifestation des « sans papiers » chinois pour que le ministère de l’intérieur se mette au pas. Les Chinois bénéficient d’ailleurs du plus fort taux de régularisation par nationalité en France où les Chinatown essaiment dans les principales villes. Alors que dans les médias on salue volontiers l’intégration réussie des Asiatiques, les Africains plus facilement assimilés aux clandestins, se voient plutôt suggérer le retour comme seule alternative à l’intégration. En plus du verrouillage des frontières, on a vu avec quel acharnement les autorités françaises ont essayé de convaincre des ressortissants africains installés de longue date dans l’Hexagone, de regagner leurs pays d’origine en leur faisant au passage de mirobolantes promesses. Particulièrement visée, la communauté malienne n’a pas toujours réagi favorablement. Demander de rebrousser chemin à des personnes dont la présence dans le pays d’accueil répond souvent à des besoins vitaux peut d’apparenter à une démarche discriminatoire. On ne peut prétendre combattre le sous-développement et la pauvreté en conseillant à l’Africain un repli sur soi. On ne saurait insister davantage sur l’importance de la contribution des communautés immigrées au développement des pays d’origine. La question migratoire comporte une dimension matérielle souvent négligée. On immigre d’abord pour des raisons économiques et on ne saurait contrôler les flux migratoires sans agir sur ce volet. Pendant longtemps, les Chinois de la diaspora ont été les principaux moteurs de l’investissement au pays de leurs ancêtres. Dans des pays comme le Maroc, les Philippines, le Bangladesh, le Liban ou le Pakistan, des fonds issus de l’immigration constituent les principales sources de rentrées en devises, loin devant l’agriculture, l’industrie et le tourisme. Chaque année, les transferts d’argent des Maliens de l’étranger sont nettement supérieurs au montant des aides et prêts extérieurs. Il ne semble donc ni logique ni réaliste de demander à un continent pauvre et passablement marginalisé de se mettre en retrait d’un mouvement de portée planétaire. Certes les questions de légalité et de qualité de l’immigration restent posées. Il n’empêche que l’immigration africaine à défaut d’être une soupape ne représente qu’une goutte d’eau dans l’océan. Il faut éviter d’en faire la source de tous les maux sociaux des pays d’accueil. En Europe notamment, certains hommes politiques semblent avoir trouvé dans l’immigration l’exutoire trop commode pour masquer les déficits de gouvernance mis à nu par l’effet conjugué du marasme économique et du malaise social. L’immigré est ainsi devenu l’empêcheur de tourner en rond, le coupable idéal sans qui le pays d’accueil vivrait dans la quiétude absolue, loin des affres du chômage, de la récession économique, de la délinquance juvénile ou de l’insécurité périurbaine alors qu’il est prouvé par ailleurs que les ressortissants subsahariens ont rarement participé aux flambées de violence et autres actes de vandalisme survenus dans les banlieues françaises en octobre et novembre 2005. Des hommes politiques continuent pourtant de faire de l’immigration un fonds de commerce inépuisable, marchant ainsi sur les plates bandes de l’extrême droite xénophobe. C’est à croire qu’en barrant la route définitivement à l’immigration clandestine, tous les problèmes seraient réglés comme par un coup de baguette magique. Il n’y a pas pire démagogie pour séduire des citoyens sans doute démoralisés, en proie au doute, peu confiants en l’avenir ou à la recherche d’un exutoire. Pourtant, la fameuse thèse de l’immigré voleur de boulot ne résiste plus à l’analyse. Le dynamisme américain en terme de création d’emplois et de relance de la consommation prouve que l’immigration n’est pas une source d’appauvrissement du pays d’accueil comme veut le faire croire un certain discours à la mode. Même en verrouillant totalement ses frontières, un pays ne luttera pas efficacement contre le chômage si la mobilité sociale et la flexibilité des emplois ne sont pas au rendez-vous. Dans le cadre d’une Europe élargie par exemple, il n’est pas prouvé que l’emploi refusé au maçon sénégalais ou au balayeur malien installés de longue date en France, iraient automatiquement au Français de souche plutôt qu’au nouveau venu Polonais ou Roumain. Par ailleurs, en réduisant le débat sur l’immigration au seul axe Sud-Nord, on pêche par un simplisme affligeant. Les Africains n’ont pas plus envie d’aller en Europe que dans d’autres régions de leur propre continent. On a tendance à l’ignorer : Les flux de migrations entre différents pays africains sont de loin plus importants que ceux vers les pays riches. « Depuis 1994, sur un total cumulé de 2 202 131 personnes ayant changé de résidence en Afrique, 92 % d’entre elles choisissaient de manière préférentielle de s’installer dans un pays africain » , peut-on lire dans Immigration et diaspora, une récente étude menée par un groupe d’universitaires africains. En Afrique du Sud par exemple, l’afflux des migrants venus d’autres régions du continent est de loin plus préoccupant que les situations similaires vécues en France, en Espagne ou en Italie. En Côte d’ivoire, les étrangers originaires des pays voisins se comptent par millions. Au Cameroun, les ressortissants nigérians étaient évalués à quatre millions en 2006, soit le quart de la population totale du pays. Cette proportion peu égalée dans le monde y compris dans des pays présentés comme les plus accueillants, n’a pas suscité jusqu’ici des discours de type xénophobe et encore moins des réactions d’hostilité ouverte.
7. Sida : entre phantasmes et réalités
« Lorsqu’on entend des étrangers parler du Sida en Afrique, il ne reste plus qu’à prier pour que le dernier survivant ait le temps de mettre la clé sous le paillasson avant de disparaître à son tour », observait récemment un humoriste camerounais à la suite d’un overdose médiatique sur le fléau. Le sujet est tout de même assez grave et sérieux pour prêter à sourire. Les ravages causés par l’épidémie du VIH-Sida en Afrique sont évidents et personne ne saurait le nier. Selon les récentes évaluations de l’Onusida, le continent abriterait les trois quarts des personnes infectées dans le monde. Toutefois, l’énorme tapage fait sur la progression du fléau en Afrique ne manque pas d’effets pervers. Il en va ainsi de cette tendance à faire croire qu’il existerait une sorte de pacte intime entre le continent et la pandémie du siècle qui y aurait trouvé le terrain idéal d’expansion. Il aura fallu attendre mai 2006 avec la publication des nouveaux chiffres par l’Onusida sur la progression de la maladie dans le monde pour apprendre que l’Inde suit de près l’Afrique du Sud pour le nombre des séropositifs. L’Afrique n’a pas perdu pour autant sa réputation de terre d’élection du Sida, bien au contraire.
Si on en croit certaines sources scientifiques, des recherches menées en Afrique centrale notamment en RDC et au Cameroun, ont permis la découverte dans la région des réservoirs naturels du Sida. Au Cameroun, l’annonce récente de la découverte par un groupe de chercheurs américains, français, britanniques et camerounais, d’un virus proche du VIH-1 sur des chimpanzés des forêts du Sud du pays a suscité une énorme émotion au sein des populations des zones rurales dont la fameuse « viande de brousse » a été pendant longtemps une des principales sources de protéines. Il n’en fallait pas plus pour relancer la polémique sur les origines de la pandémie. Pour certains, la preuve est ainsi apportée que l’Afrique est le berceau du fléau. On rappelle à l’envie que le premier cas humain d’infection par le VIH remonte à 1959 dans l’ex-Zaïre, plusieurs décennies avant que l’existence du Sida soit confirmée scientifiquement. C’est vite oublier que c’est en 1981 qu’une maladie jusque là inconnue est découverte aux Etats-Unis chez des jeunes homosexuels puis en France l’année d’après. Le virus lui-même sera identifié en 1983 à l’institut Pasteur de Paris. Alors l’Afrique est-elle ou non le berceau du Sida ? C’est le type du faux débat qui n’a pas de raison d’être parce que sans impact sur les stratégies actuelles de lutte. Toutefois, à force de coller le fléau sur la peau de l’Afrique comme on le fait si souvent dans les médias, le sensationnel et le catastrophisme semblent reléguer au second plan le combat urgent contre un danger planétaire. A écouter ce qui se dit, il est presque impossible de convaincre ceux qui n’ont jamais mis les pieds en Afrique qu’il subsiste encore quelque signe de vie sur le continent. Lors d’une récente émission à succès sur la deuxième chaîne de télévision française, un parolier bien connu ayant écrit des textes sublimes pour plusieurs chanteurs de renom, avouait son grand amour pour l’Afrique où il est né. Il magnifiait au passage « la gentillesse et la chaleur de vivre des Africains même au fin fond des villages misérables » . L’instant d’après, cet amoureux de l’Afrique s’inquiétera de « la disparition d’un continent ravagé par le Sida ». Une déclaration aussi péremptoire semble enfermer l’avenir de tout un continent dans les griffes d’un virus microscopique.
Si on s’en tient uniquement aux chiffres diffusés par les organisations internationales en charge de la lutte contre le VIH-Sida, la situation reste certes très préoccupante. Un Africain sur dix en moyenne serait aujourd’hui atteint par la terrible pandémie, soit plus de 60 millions de personnes condamnées à moyen ou à long terme à mourir. Le taux d’infection par pays serait plus effrayant encore. Ainsi, une personne sur dix rencontrées dans les rues de Douala au Cameroun, une sur quatre à Lusaka en Zambie, quatre sur vingt à Abidjan en Côte d’ivoire, dix sur quarante à Johannesburg en Afrique du Sud, afficheraient une séroprévalence positive. Autant de victimes résignées d’un mal implacable.
A la lecture de ces chiffres effrayants, celui qui n’a jamais mis les pieds en Afrique s’imaginerait sans doute un continent totalement paralysé par le fléau et bientôt vidé de la quasi-totalité de ses habitants. En sillonnant les rues des grandes métropoles africaines, le visiteur occidental de préférence, s’attendrait logiquement à découvrir des mines déconfites, des corps décharnés, des hôpitaux archicombles de patients à l’article de la mort, des morgues débordant de cadavres. Même si les ravages de la pandémie constituent un sujet de préoccupation majeure, il faut éviter de verser dans le catastrophisme. Certes l’Afrique est le continent le plus touché par le VIH-Sida mais l’évaluation du taux d’infection réel est de loin inférieur aux chiffres officiels qui sont le plus souvent le résultat d’extrapolations faites à partir d’échantillons prélevés dans des milieux à hauts risques plutôt que les résultats d’analyses scientifiques en laboratoire sur la base des prélèvements individualisés. En réalité, l’Afrique est doublement victime du Sida. Elle en souffre à la fois dans sa chair et dans sa tête. Aux ravages du virus qui décime en priorité les couches les plus dynamiques, s’ajoute la virulence de certains médias qui n’hésitent pas à travestir la réalité pour rester fidèles à une certaine vision du monde qui fait de l’Afrique un continent désespéré au bord du gouffre. Sans qu’une étude l’ait démontré scientifiquement, il y aurait comme une marge entre l’ampleur médiatisée du fléau et sa progression réelle. Dans certains pays comme le Sénégal ou le Niger, le taux d’infection est resté très bas alors qu’il a nettement régressé au Kenya, en Ouganda, en Zambie, au Cameroun ou en RDC sans susciter un quelconque tapage médiatique. A contrario, la médiatisation morbide de l’ampleur du Sida en Afrique participerait du catastrophisme lié viscéralement à tout ce qui touche le continent. Si on s’en tient aux prévisions de ces prophètes de malheur, l’Afrique serait rayée de la carte du monde en trois quarts de siècle.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents