Aux confins de la nation
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Français

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Description

La problématique des frontières est à l'origine de ce travail d'enquêtes sociologiques. Des barrières séparent des groupes ethniques, tribaux, sociaux ou nationaux. Les frontières sont à la fois des menaces et des obligations de pactiser. Comment la globalisation économique et la mondialisation culturelle frappent des populations situées aux confins des territoires nationaux et provoquent des "fissures" au sein des unités identitaires laborieusement érigées depuis le XIXe siècle.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2011
Nombre de lectures 206
EAN13 9782296451612
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

A UX CONFINS DE LA NATION
Pour une sociologie de la frontière
Collection Dossiers Sciences Humaines et Sociales
Dirigée par Isabelle Garabuau-Moussaoui

Cette collection souhaite donner la parole aux étudiants et jeunes chercheurs, et leur fournir un espace et un accompagnement dans un projet de publication, individuel (série « Premières recherches ») ou collectif (séries RESEO, « Consommations et Sociétés » et hors série). Son ambition est de fournir un panorama de la recherche en sciences humaines et sociales aujourd’hui, et l’idée de ce qu’elle sera demain, et d’être l’expression de ce qui est en train d’émerger, en France et à l’étranger.
Les publications des travaux d’enquête des étudiants et des jeunes chercheurs (à partir des résultats condensés de leur Master, de leur thèse ou de leurs recherches professionnelles) sont réunies autour d’un thème commun. La coordination peut se faire à l’initiative d’un enseignant, d’un étudiant ou d’un jeune chercheur. Chaque Dossier regroupe une dizaine de communications, présentées par le ou les coordinateurs dans une introduction de synthèse.
La Collection Dossiers Sciences Humaines et Sociales a été créée par Dominique Desjeux et Sophie Taponier
Dernières parutions
Lelong B., Vérité C. (dir), Communication et sphère privée , 2010
Dessajan S., Hossard N., Ramos E. (dir), Immigration et identité nationale. Une altérité revisitée , 2009
Gorgeon C., Laudier I. (dir), Territoires et identités en mutation , 2009
Clochard F., Rocci A., Vincent S. (dir), Automobilités et altermobilités, quels changements ?, 2008
RESEO (dir), Changement technique, changement social , 2007
Hossard N., Jarvin M. (dir), "C’est ma ville !". De l’appropriation et du détournement de l’espace urbain , 2005
Ferrando y Puig J., Giamporcaro-Saunière S. (dir), Pour une « autre » consommation. Sens et émergence d’une consommation politique , 2005
Diasio N. (dir), Au palais de Dame Tartine. Regards européens sur la consommation infantile , 2004
Collection « Dossiers Sciences Humaines et Sociales »
dirigée par Isabelle G ARABUAU- M OUSSAOUI


Sous la direction de
Pierre-W. B OUDREAULT
et Wanda D RESSLER


A UX CONFINS DE LA NATION
Pour une sociologie de la frontière


L’Harmattan
© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-13937-4
EAN : 9782296139374

Fabrication numérique : Socprest, 2012
À mon petit-fils, Édouard Boudreault
Par delà les frontières et le paradoxe des interdits :
l’ouverture… sur l’humain.


Pour sa confiance et son soutien indéfectible, ma gratitude va à
Madame Nicole Bouchard, doyenne des Études de cycles supérieurs
et de la recherche de l’Université du Québec à Chicoutimi.

À Madame Michelle Côté, pour le souci constant accordé à la qualité
de l’écriture et son dynamisme à relever le défi de la mondialisation.

P.-W. B.
« En circonscrivant un ensemble d’êtres solidaires qui s’entraideront quoiqu’il arrive, il faut aussi désigner ceux qui seront tenus à l’écart et n’y appartiendront pas. Bref, il faut tracer des limites.
Dès que tu dis « fraternité », tu contredis « égalité », les deux termes s’annulent ! On en revient toujours là : à la frontière.
Il n’y a pas de société humaine sans un tracé de frontière.
[…] Le problème des hommes, c’est qu’ils ne savent s’entendre entre eux que ligués contre d’autres. C’est l’ennemi qui les unit. En apparence, on peut croire que le ciment joignant les membres d’un groupe, c’est une langue commune, une culture commune, une histoire commune, des valeurs partagées ; en fait, aucun liant positif n’est assez fort pour souder les hommes ; ce qui est nécessaire pour les rapprocher, c’est un ennemi commun.
[…] Depuis des millénaires, la terre n’est peuplée que de migrants et demain on migrera davantage, migrants politiques, migrants économiques, migrants climatiques.
Mais les hommes sont des papillons qui se prennent pour des fleurs… le véritable humaniste ne reconnaît pas les frontières ».

Éric-Emmanuel Schmitt
( Ulysse from Bagdad, Paris, Albin Michel, 2008, p.259-279)
PRESENTATION DES AUTEURS
Frédéric B EAUMONT , postdoctorant à l’Université Michel de Montaigne – Bordeaux 3. Laboratoire E.E.E (Europe Européanité Européanisation), CNRS. Il a publié « La frontière roumano-ukrainienne et le poids réel de la question des minorités », Cybergeo, Espace, Société, Territoire, article 303, février 2005 ; et « Les Lipovènes du delta du Danube. Chronique d’une société théocratique russe des Balkans », Balkanologie , vol. X, n° 1-2, mai 2008.
Pierre-W. B OUDREAULT , docteur en sociologie de l’École Pratique des Hautes Études (6e section Sorbonne), Paris. Professeur à l’Université du Québec à Chicoutimi, il dirige l’Équipe de recherche en sciences sociales (E.D.R.E.S.S.). Il est coresponsable du Comité de recherche #1 : Identité, espace et politique, de l’Association internationale des sociologues de langue française (AISLF). Membre du Centre d’études sur l’actuel et le quotidien (CEAQ), ParisV-Sorbon-ne. Ses travaux de recherche portent sur les questions régionales et urbaines dans le contexte de la globalisation. Recompositions des espaces identitaires et redéfinitions des échelles de pouvoir. Parmi les publications récentes : Retours de l’utopie. Recompositions des espaces et mutations du politique, Québec (PUL, 2003), L’imaginaire urbain et les jeunes. La ville comme espace d’expériences identitaires et créatrices (PUQ, 2004), Génies des lieux. Enchevêtrement culturel, clivages et ré-inventions du sujet collectif (PUQ, 2006), L’identité en miettes. Limites et beaux risques aux multiculturalismes extrêmes (L’Harmattan, 2006), Identités en errance. Multi-identité, territoire impermanent et être social (PUL, 2007). Pierre-W_Boudreault@uqac.ca
Thierry B RUGVIN , doctorat en sociologie du développement, enseignant chercheur Largotec/Paris XII. Il a publié Les mouvements sociaux face au commerce éthique. Une tentative de régulation démocratique du travail (Hermès/Lavoisier, Londres, 2007) ; et Les pouvoirs illégaux et non démocratiques (The Book Edition, 2010).
Laurence C OSTES , maître de conférences en Sociologie à l’Université d’Évry-Val-d’Essonne et chercheur au CRH-LOUEST (École d’architecture de Paris Val-de-Seine), membre associé du Centre Pierre Naville d’Évry. Elle a publié Henri Lefebvre Le Droit à la ville. Vers la Sociologie de l’urbain (Éd. Ellipses, 2009), et Action publique, action sociale (sous la dir. de B. Muller) aux Éd. de L’Harmattan, coll. Institut de la ville et du développement : « La mixité sociale : une réponse aux problèmes des quartiers dits « sensibles » ? », et « Un exemple d’action publique : Le titre Imagine’R comme instrument d’une meilleure équité dans les déplacements des étudiants de la région Ile de France » (2010).
Romaine D IDIERJEAN , doctorante à l’Université de Strasbourg, Équipe de recherche en sciences sociales du sport, Faculté des sciences du sport. Elle a publié (avec P. Weiss), « La fabrication sociopolitique de la minorité turque par l’associatif. L’exemple du football en Alsace-Moselle », dans S. Laithier et V. Vilmain (dir.), L’histoire des minorités est-elle une histoire marginale ? (Presses universitaires Paris-Sorbonne, 2008) et « Sport et immigration : de l’identification communautaire à l’intégration nationale ? L’exemple des clubs de football « turcs » en Alsace », dans S. Dessajan, N. Hossard et E. Ramos, Immigration et identité nationale. Une altérité revisitée, Consommations et Sociétés (L’Harmattan, 2009). rdidierjean@hotmail.com
Wanda D RESSLER , chargée de recherche au Laboratoire de dynamiques sociales et recompositions des espaces (LADYSS) CNRS et de l’Université Paris-10. Ses ouvrages récents : La Corse en question (2004) ; « Un exemple de refondation identitaire postsoviétique : l’identité eurasienne kazakhstanaise entre nation et macro-région », dans Retours de l’utopie. Recompositions des espaces et mutations du politique (PUL, 2003) ; « Building plural societies in for postsoviet republic », dans I. Markova (dir.), Trust as a Pre-condition to Communication. Social Thinking and Social Practices during Democratic Transition in Post-communist Europe ; Le second printemps des nations (L’Harmattan, 1999) ; Les nouveaux repères de l’identité collective en Europe , en coll. avec A. Perez Agote et G. Gatti (1999).
Virginie G OURHANT , doctorante et professeure au Département d’anthropologie et de sociologie de l’Université Lumière Lyon II (CREA). Ses recherches doctorales en anthropologie politique ont notamment pour objet l’analyse des rituels et des discours communautaires, des pratiques urbaines à Belfast, Irlande du Nord. Ses recherches portaient initialement sur la fête de Saint-Patrick et la tradition nationale irlandaise en France et en Irlande du Nord. Elle prépare une thèse sur les relations intercommunautaires, la mémoire du conflit et la reconstruction des identités nationales en Irlande du Nord. Virginie.Gourhant@univ-lyon2.fr ou v.gourhant@gmail.com Marie-Antoinette Hily, chargée de recherche au CNRS (Migrinter/ UMR CNRS – Université de Poitiers 6588) et directrice de la Revue européenne des Migrations Internationales. De 2004 à 2008, elle a participé à deux programmes de recherches : Nouvelles migrations et pratiques transnationales au Moyen-Orient, et L’urbanité des marges. Réfugiés et relégués dans les villes du Proche-Orient. Elle a notamment codirigé avec Françoise Dureau, Les mondes de la mobilité (PUR, 2009). marie-antoinette.hily@mshs.univ-poitiers.fr
Julieta L EITE , doctorante en sociologie et chercheure au Centre d’étude sur l’actuel et le quotidien, Université Paris-Descartes (France) et architecte urbaniste à l’Université Fédérale de Pernambouc (Brésil) et à la Faculté d’architecture de l’Université du Porto (FAUP, Portugal). julietaleite@gmail.com
Hervé M ARCHAL , maître de conférences en sociologie à l’Université Nancy 2 et membre du Laboratoire de sociologie urbaine, des représentations et de l’environnement social (LASURES). Il a publié : Le petit monde des gardiens-concierges (L’Harmattan, 2006) et La diversité en France : impératif ou idéal ? (Ellipses, 2010) ; et en coll. avec J.-M. Stébé, La sociologie urbaine (PUF, 2007), La ville (Ellipses, 2008). Il vient de codiriger avec J.-M. Stébé Traité sur la ville (PUF, 2009).
Malgorzata M ELCHIOR , professeur à l’Institut des sciences sociales appliquées à l’Université de Varsovie, membre de Polish Center for Holocaust Research, Institut de philosophie et sociologie, Académie des sciences, Pologne. Elle a publié : « La Shoah et Identité. Les Juifs polonais qui ont survécu avec des papiers "aryens" : L’analyse du vécu » [en polonais] (Éd. IFiS PAN, Varsovie, 2004) ; « What does the Holocaust tell Sociologists ? Identity as a Stigma", dans S. Rejak (dir.), Thinking after the Holocaust. Voices from Poland (War-saw-Cracow, 2008) ; « Les "Juifs aryens" : stratégies de survie et problèmes d’identité », dans J. -C. Szurek et A. Wieviorka (dir.), Juifs et Polonais 1939-2008 (Albin Michel, 2009) ; « Returns to the Mythical Homeland. The Jewish Case », dans E. Nowicka (dir.), Home Coming. An Anthropology of Return Migrations (Homa Firouzbakhch, Krakow, 2008) ; « Facing Antisemitism in Poland during the Second World War and in March 1968 », POLIN : Studies in Polish Jewry , vol. 21 : 1968 : Forty Years After (W. Leszek Gluchowski et A. Polonsky, dir. ; 2009) ; « Holocaust Survivors Who Passed as Non-Jews in Nazi-Occupied Poland and France. A Comparison of the Survivors’ experience », IGGUD . Selected Essays in Jewish Studies , vol. 2 : History of the Jewish People and Contemporary Jewish Society (sous la dir. de G. C. Bacon, A. Baumgarten, J. Barnai, H. Waxman et I. Yuval ; World Union of Jewish Studies, Jerusalem (2009). mmelchior@uw.edu.pl
Veronica M ITROI , doctorante en sociologie à l’Université Paris X, Laboratoire des dynamiques sociales et recomposition des espaces (LADYSS), CNRS. Elle a publié : « Politica de dezvoltare regionala intre necesitate si prioect » ( La politique de développement régional en Roumanie ), dans C. Zamfir et L. Stoica (dir.), O noua provocare – dezvoltarea sociala ( Une nouvelle provocation – le développement social ) (Bucarest, Polirom, 2006) et « Évaluation participative et Évaluation centrée sur l’utilisation », dans C. Zamfir et S. M. Stanescu (dir.), Enciclopedia Dezvoltarii Sociale (Encyclopédie du développement social) (Bucarest, Polirom, 2007).
Françoise M ONCOMBLE , maître de conférences -HDR- de sociologie à l’Université Paris XII-UPEC, membre du Laboratoire de recherche LAB’Urba-Institut d’urbanisme de Paris. Thèmes majeurs : Politique de la ville, Entrée en société des jeunes des cités, banlieues, « quartiers » et espace public, Intégration/exclusion. Ses récentes publications : « Mobilités, flux, réseaux » dans J.-M. Stébé et H. Marchal (dir.), Traité sur la ville (PUF, 2009), « Action sociale et périphéries urbaines », dans B. Bouquet et Nivolle (dir.), Territoires et action sociale (L’Harmattan, 2007), « Habiter les mobilités : l’axe Montorgueil /Les Halles », dans T. Paquot, M. Lussault et C. Younes (dir.), Habiter, le propre de l’humain (La Découverte, 2007), « Du quartier sensible à la proximité, le(s) territoire(s) en question », dans A. Bourdin (dir.), La proximité, construction politique et expérience sociale (L’Harmattan, 2006), « La Mixité par les flux », Urbanisme, n° 340 (janvier-février 2005), « Démolir la cité, une ultime violence ? », Annales de la recherche urbaine, n° 92 (novembre 2002), La déliaison, la politique de la ville en question ? (L’Harmattan, 2001).
Jean-Marc S TÉBÉ , professeur de sociologie à l’Université Nancy 2 et chercheur au sein du Laboratoire de sociologie urbaine, des représentations et de l’environnement social (LASURES). Il réalise depuis une quinzaine d’années de nombreuses recherches sur les ségrégations sociales et spatiales dans la ville, les politiques de la ville, le logement social, la crise des « banlieues » et les utopies urbaines. Sur le plan pédagogique, il est responsable du Master de sociologie des universités de Metz et de Nancy. Il est entre autres l’auteur de La crise des banlieues (PUF, 4 e éd., 2010), Le logement social en France (PUF, 4 e éd., 2009), Risques et enjeux de l’interaction sociale (Lavoisier, 2008), La médiation dans les banlieues sensibles (PUF, 2005), Architecture, urbanistique et société (L’Harmattan, 2001), et, avec H. Marchal, de La sociologie urbaine (PUF, 2e éd., 2010), La ville au risque du ghetto (Lavoisier, 2010), Sociologie urbaine (Armand Colin, 2010), Mythologie des cités-ghettos (2009), La ville : territoires, logiques, défis (Ellipses, 2008). Il a également codirigé : Traité sur la ville (PUF, 2009). Jean-Marc.Stebe@univ-nancy2.fr
Gilles V ERPRAET , chercheur au sein du Groupe de recherche sur l’analyse du social et des sociabilités (GRASS), CNRS. Il a publié : Les enseignants et la précarité sociale (PUF, 2001) ; « Les nouveaux arguments de la citoyenneté active », dans Retours de l’utopie. Recomposition des espaces et mutations du politique (PUL, 2003).
PRÉFACE
Pierre-W. B OUDREAULT


L’ouvrage actuel fait suite à la réflexion amorcée au sein du Comité de recherche « Identité, espace et politique » sous le thème Fissures / ouvertures dans la nation. Dans le cadre du congrès de l’AISLF (Association internationale des sociologues de langue française) qui a eu lieu à Istanbul en juillet 2008, le présent travail vise à rendre compte des conflits souvent silencieux qui secouent localement des collectivités qui ont à faire face à des questions de redéfinition identitaire, au moment où la mondialisation et la globalisation provoquent des déplacements importants de populations. Cet ouvrage s’insère donc dans l’un des débats les plus significatifs pour l’avenir des relations humaines, tandis que les références identitaires semblent ébranlées, pour le moins secouées, dans les ensembles nationaux aux prises avec la reconfiguration et la redéfinition du politique, et que les droits s’inscrivent dans des ensembles qui les dépassent et les transcendent. Repli ou ouverture ? Confinement ou émancipation ? Peur ou confiance ? Tout n’est pas si clairement ordonné et tout n’est pas déjà consigné dans des ordres transnationaux et ce, même si des instances internationales semblent déjà mises en place à cet égard.
Cet ouvrage est donc le premier compte rendu des travaux qui ont d’abord été présentés. Plusieurs sous-thèmes et autant d’ateliers ont été débattus. Parmi les sous-thèmes livrés aux échanges entre les sociologues de langue et d’expression françaises du monde entier, mentionnons les suivants : 1. Fissures dans la nation et nouvelles spatialités /Quelles ouvertures des frontières ? ; 2. Libéralisme économique/Mondialisation et subjectivité politique / Mondialisation et culture démocratique ; 3. Mouvements de population et interpénétration culturelle /Villes à la frontière et contre-enfermements ; 4. Frontières dans la ville et paradoxe des proximités /Dé/reliaison du social-civil ; 5. Droits à la ville et démocratie cosmopolitique.
En prévision des prochaines réunions du Comité de Recherche : Identité, espace et politique, nous souhaitons que ces textes, à leur niveau, alimentent la réflexion en cours sur les conflits en dormance comme aussi sur ceux qui éclatent dans le contexte difficile de définition et, surtout, de redéfinition du politique quand les processus identitaires inédits bousculent les modes de représentations actuels. Nier la frontière n’est-ce pas faire œuvre de procrastination intellectuelle quand l’élite nationale n’arrive plus à assumer la contrainte morale alors que les graves problèmes d’éthique n’ont plus de frontières politiques ni économiques ? Au-delà de la crise financière de 2008, n’y a-t-il pas cette urgence de poser les questions des frontières autres que celles qui endiguent le flux des populations en souffrance matérielle alors que le manque de repères falsifiables et falsifiés enrichissent démesurément et exclusivement une over-class pour qui le terrain de jeu est sans frontières ?
INTRODUCTION
Pierre-W. B OUDREAULT


S’il existe des thèmes sensibles dans l’histoire, celui des frontières occupe certainement une place prépondérante. Jeux interdits à la frontière, avait bien dit Louis Quéré (1978). Les frontières évoquent d’emblée le battement des tambours, la marche des soldats et le son des canons, la mort violente et le sacrifice. Une cicatrice est inscrite durablement dans la mémoire humaine, quand ce n’est pas une plaie toujours et immanquablement rouverte, soit celle qui, inconsciemment, au demeurant rappelle l’archétype du « repas cannibalesque » où la victime volontairement immolée donne la mesure de l’offense, la célébration d’une mort qui, paradoxalement, stimule le conflit et pacifie les adversités internes et externes de vengeance afin que soit protégée la survie du groupe.
La frontière serait-elle la façon inextinguible de dire à la fois la responsabilité et la volonté de se déterminer soi-même, quand la liberté personnelle touche l’autre qui, à son corps défendant, aspire davantage à la liberté qu’à l’égalité ? La frontière désigne-t-elle le troisième terme entre les deux précédents antagonistes, quand leur espace est vraiment devenu commun et que le goût de liberté semble vouloir être réellement partagé ? Serait-elle ce qui doit couper, refuser ou séparer, pour que s’effectuent non seulement la rencontre, mais aussi la réunion ? Sacré boulot que celui de penser la différence quand l’ imago politique du « père » ne peut plus être celui de la contrainte, du contrôle, de la domination, de la destruction et de l’élimination ; il est plutôt celui plus généreux du partage – la représentation de la menace s’élaborant à partir d’un ailleurs plus planétaire et global que régional et déjà délimité. Il y a un « partout à la fois » que préfigure l’idée de mouvance, d’errance et de mobilité, plutôt que celui de « domicilié ». Faudra-t-il demeurer au stade de la douleur ressentie au moment où il appert qu’on devra se séparer des anciens cadres qui délimitaient le territoire confortable de l’entre-nous à l’encontre de tous les autres ? Ou faudra-t-il se lancer dans la pure relation, dans l’instant de la mise en opération de nos dispositifs réciproques où les limites sont construites et continuellement reconstruites au jour le jour, mobilisant l’être individuel et définissant l’œuvre collective ?
Les peuples ont marqué le territoire de leurs blessures vécues et transfigurées en dressant des murailles qui disent les lieux de l’interdit et du sacré, et leur souffrance. Puissance de dissuasion et force de contraintes, ces murailles sont objet de menace et signifient l’obligation de pactiser. En dépit du devoir de mémoire envers ce qui s’est passé durant la Deuxième Guerre mondiale, l’histoire récente jette, encore aujourd’hui, des murs de fils électroniques et des guérites armées de caméras de surveillance, des barrières quand ce ne sont pas des murs entre des groupes, quelles que soient les raisons d’appartenance ethnique ou tribale, sociale ou nationale, entre des cultures. Il y avait des confins géographiques, politiques, culturels et socio-économiques et s’érigent encore aujourd’hui des frontières où s’installent des réalités humaines assujetties aux tensions et aux conflits. Quels sont ces confins ? Quels sont ces espaces complexes où s’enchevêtrent plusieurs codes et modes de vie ? Quels sont ces territoires clandestins pour qui les risques s’effacent ? Par confins, ne désigne-t-on pas le moment incandescent de la conscience ? Confusion du temps et du lieu où seuls subsistent l’instant et l’absence, l’incapacité d’anticipation, la brûlure du moment quand la volonté se dissout, la non-durée ? Les confins existent quand il ne reste que l’ailleurs. La frontière est cette ligne de séparation entre des entités distinctes, permettant ainsi la ré-union autrement impossible des nécessaires différences . Michel Maffesoli (1990) écrit, en rappelant G. Simmel : « La « porte » est cela même qui définit, qui enclot, qui détermine un territoire, mais elle n’a d’existence que par rapport à un « pont » qui relie ce même territoire à l’extériorité. Ainsi, la clôture du domestique est potentiellement grosse de relations à venir. En ce sens, il n’est pas paradoxal de dire que la frontière est cela même qui unit. » (1990). Parce qu’elle permet de conforter l’identité, elle rassure et favorise l’ouverture. La frontière est un potentiel.
Si, pour Émile Durkheim, le paradoxe de la différence marque l’existence sociale des groupes spécifiques, Claude Raffestin (2005), de son côté, dégage quatre fonctions pour lesquelles la frontière s’impose. Selon ce dernier, la frontière est cela même qui rend 1) la communication possible, car 2) sachant marquer la différence, la frontière régule les flux de circulation, 3) assure l’exacte traduction des sens réciproques et, 4) rassure la relation entre moi et l’autre. Du point de vue fonctionnel, les frontières réaliseraient objectivement le besoin de fixer des limites aux subjectivités et opéreraient le rôle de marqueur des interdits.
La frontière n’est pas une réalité qui affecte une mise à distance des pays ou des nations, elle s’implante, comme le xx e siècle l’a démontré, dans l’enceinte des villes. À cet égard, l’École de Chicago, inspirée des travaux de Georg Simmel, a formulé le théorème sur la formation d’une distance sociale malgré la proximité physique que l’on retrouve en ville en comparaison avec la vie villageoise. Yves Grafmeyer et Isaac Joseph (2004 : 37-38) expliquent la thèse de « l’écologie urbaine » :
[…] parce que la ville met en présence des personnes qui sont fondamentalement étrangères les unes aux autres, parce que le citadin ne se départit que très rarement d’une distance qui est au cœur des relations sociales en milieu urbain, la proximité physique n’a pas nécessairement cet effet mécanique d’uniformatisation des individus et de réaffirmation permanente des liens sociaux que l’on croit pouvoir identifier – sans doute hâtivement – dans les petites communautés traditionnelles. Cette distance sociale qui sépare les citadins est due en premier lieu à l’inévitable hétérogénéité d’une société complexe, donc différenciée. […] Dans ces conditions, la proximité physique n’exclut pas la distance sociale. Elle peut au contraire la révéler et la renforcer, en suscitant des tensions et des conflits bien différents, dans leur nature, des petites frictions observables dans la communauté villageoise. […] Si la proximité physique n’est pas le garant d’une proximité sociale, c’est parce que « l’espace n’est pas le seul obstacle à la communication et que la distance sociale n’est pas toujours mesurable en termes purement physiques.

L’obstacle ultime à la communication, ajoute Park cité par Grafmeyer et Joseph ( ibid. ), c’est la « conscience de soi », le souci d’affirmer son individualité face à autrui, ce qui le conduit « à la compétition pour son statut, à la lutte pour maintenir son prestige personnel, son point de vue et l’estime de soi ». Les auteurs résument :
En ville, la communication s’opère sur un fond de distance et d’altérité que toutes les formes de mobilité contribuent à renforcer : immigration, itinéraires résidentiels intra-urbains, et mêmes déplacements routiniers, qui signifient l’insertion fragmentée de chaque individu dans les milieux et des espaces séparés (domicile, travail, loisirs, etc.).

Quand la différence sociale est assurée, la proximité spatiale peut être pacifiée, si on veut parodier la thèse des chercheurs de l’École de Chicago. « De bonnes barrières font de bons voisins », conviendront ceux et celles qui, à Belfast aujourd’hui, sont confrontés à la coexistence au quotidien. Confortés par quelques assurances d’ordre psychologique, à défaut de certitudes juridiquement et politiquement reconnues, les protagonistes d’hier s’accommoderont de manière conflictuelle de la mémoire des lieux que des symboles culturels nouveaux, voire de nouveaux murs hérités des récentes guerres civiles, ravivent à la mémoire d’aujourd’hui. Les frontières dans la ville prennent la forme d’une mise à distance de l’autre quand la souveraineté nationale ne suffit pas à saturer l’espace de signes identitaires reconnus par l’ensemble du pays. Surgissent des pays réels dans l’ancien pays en délitement.
Quoi qu’il en soit, il faut reconnaître, pour l’instant, que les mouvements continuels de population et les nouveaux contextes politico-militaires inaugurent de nouvelles pratiques de coexistences et obligent à la redéfinition d’une notion centrale qui est celle de la frontière. Qu’est-ce donc que cette nécessité de la frontière ? Sans reprendre la réflexion anthropologique et philosophique de la création d’une nécessité sociale à laquelle correspondent les seuils et les passages, les franchissements par rapport aux risques de la duplicité et de l’ambiguïté ou de la confusion dans la vie en société, il faut concéder qu’il faut repenser les outils conceptuels qui favorisent la réflexion sur les contingences de la cohabitation de différents groupes culturels sur des territoires déjà occupés et désignés, symbolisés par des histoires distinctes de celles des actuels occupants.
Plus encore, à constater les changements climatiques et leurs effets sur les populations riveraines des grands océans de la planète, on serait porté, d’un point de vue humaniste, à se demander à quoi peuvent bien servir les frontières au moment où les civilisations constatent le danger collectif que représentent les menaces à l’environnement et les catastrophes qui s’abattent sur de nombreuses populations obligées à une délocalisation et devenant ainsi des réfugiés climatiques. Or, même dans des conditions extrêmes, ressurgissent les problèmes de la limite et de la frontière, du seuil à ne pas franchir, du territoire, de la bulle, de la mise à distance, des rituels d’évitement, de ce que Émile Durkheim résumait par cet aphorisme : « La personnalité humaine est chose sacrée ; on n’ose la violer, on se tient à distance de l’enceinte de la personne, en même temps que le bien par excellence, c’est la communion avec autrui ». Plus les moyens actuels de communication mettent les autres en présence, plus on se rend compte des différences qui les séparent, plus le risque est impérieux de trouver les outils de réflexion sur l’inter-culturalité et la coexistence. Si les échanges interculturels étaient, à la limite, internes à des segments définis comme relativement semblables parce qu’étant d’origine relativement semblable, comme ce fut le cas de la colonisation de l’Amérique du Nord par des populations provenant globalement d’Europe occidentale, ce n’est plus, et de loin, le cas dans l’immigration actuelle où il faut davantage parler de diversité culturelle que de minorités par rapport à une majorité ethnico-culturelle.
Du point de vue général, on serait tenté de trouver vite une définition qui puisse ouvrir sur une acception positive des frictions que rencontrent les mouvements de population sur des territoires déjà définis. Il n’y a plus d’« Amériques », de terres relativement nouvelles et relativement inoccupées, cela est un poncif éculé. Les territoires sont déjà occupés, désignés, voire protégés, quand ils ne sont pas également soumis à des convictions et à des symboliques très fortes, défendues au prix de nouvelles guerres de réappropriation face à ce qui peut être considéré comme de nouveaux colonisateurs de masse qui débarquent avec la certitude d’être des « victimes » en train de faire payer aux « empires » les dégâts de leurs pillages passés.
Sans sombrer dans le cynisme, souvent de bon aloi lorsque l’humour doit remplacer les sincérités trop surimposées, on pourrait déjà s’entendre pour définir les frontières comme étant l’amorce de la vie en société dans ce qu’elles érigent : non seulement une limite à l’intérieur de laquelle la vie collective est assurée, du moins momentanément, mais aussi une barrière érigée contre l’ennui, et ce, afin de soulever la convoitise et exciter les actions susceptibles de produire ce qui fera la société, la ré-union, la rencontre, « le bien par excellence, la communion avec autrui », le lien à l’encontre de la mort elle-même, le déterminisme. La frontière dit le paradoxe des limites qui posent de facto la dynamique du franchissement et du passage. Émile Zola dans La curée ne montre-t-il pas comment subsiste, à la fin, une émergence ou une survie à la frontière, une excitation de la transgression comme élan de pulsions et une sommation devant l’immobilisme de la conformité et de la convention, une ivresse à narguer l’opinion que, du reste, Léon Tolstoï ne manquera pas de mystifier par le personnage tragique incarné dans Anna Karenine. Contre le diktat de la loi divine promulguée par les Écritures et les Textes religieux de tous azimuts : la modernité, faut-il lire sous la plume de Zola – ce que Stendhal nommait la « tyrannie de l’opinion » ou que Rousseau appelait les « conventions ». Ces conventions, que l’on retrouve dans les personnages de Aristide Saccard et Renée Béraud du Châtel, sont l’objet de franchissement : pour l’un, par les malversations perpétrées au moment des grands travaux de réaménagement de Paris ; pour l’autre, par l’inceste commis avec le fils du mari. Le romancier fait œuvre de sociologie de l’ombre en mettant en scène des personnages qui incarnent les interdits et le sacré. Des pulsions « narcissiques » présentées par les spéculations foncières d’un Aristide Saccard disent la duplicité d’un engagement public dont les résultats furent les chantiers d’aménagement des grandes artères parisiennes que l’on connaît aujourd’hui.
Les murs sont érigés pour être franchis, transgressés, pour stimuler l’imagination débridée, la folle du logis. Les confins comme métaphores désignent la présence active de limites, d’extrémités d’un pays ou d’un territoire. La sociologie des confins , pour peu qu’on s’avance sur des espaces hantés par des secrets et des interdits à l’usage exclusif des initiés, des habitants depuis longtemps enracinés, tente de poser la problématique des espaces des imaginaires toujours réinventés par les récents occupants qui arrivent sur les lieux nouveaux mais déjà occupés. Y a-t-il une présence autre, un genius ou un « esprit des lieux » qui dit l’ombre et, par les histoires et les menus propos, réactualise des interdits à ne pas profaner, là où des sacrifices ont été offerts pour qu’une liberté subsiste ? Y a-t-il des non-dits qui cachent ou révèlent ce que les Autochtones doivent connaître ; des hantises du passé ressenties plus comme un malaise inexprimable et incommunicable que comme une réalité objective particulièrement par le nouvel arrivant ? Il ne s’agit plus de convenir que la pauvreté, l’errance, l’insécurité, la mauvaise santé, le désœuvrement de la jeunesse, la désespérance, la délinquance, l’absence de rêves et d’espoir ou, son contraire, la débrouillardise ou le système D, les dissimulations de tous genres, les magouilles, etc., valideraient une réponse sans cesse réitérée, le Ubi bene, ibi patria de Cicéron désignant en cela le fait que la seule possession de biens matériels sature tout l’univers des désirs humains. Il y a un au-delà que les limites et les seuils désignent et appellent. Les confins sont-ils des lieux que l’on veut maintenir mystérieusement hantés à l’image du paradoxe entre la présence itérative des anciens et le palimpseste comme l’ouvrage des nouveaux occupants ? Les frontières sont des limites mais aussi des lieux où se jouent les interdits. Là où se racontent des catastrophes transfigurées en légendes et en mythes, dont l’accès est réservé à ceux qui s’obstinent une volonté de création et un désir d’imagination. Aux frontières érigées pour délimiter des « entre-soi » de la Nation, ne voit-on pas s’élever des murs qui disent l’insécurité, la méfiance, la menace et les risques de mort que présente l’ouverture aux autres ?
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Les textes retenus pour cet ouvrage collectif ont en commun le fait d’interroger ce que peuvent devenir les lieux théoriques et pratiques de l’utopie de l’intercommunication dans le contexte de la mondialisation. S’il y a des différences culturelles et sociales indéniables, la globalisation économique s’effectue en dessinant d’autres frontières que celles qui furent élaborées par le découpage des Étatsnations et, ce faisant, procède à l’inauguration d’une dynamique politique nouvelle. Sommes-nous rendus aux confins pratiques et théoriques de la notion de nation ? À leur manière respective, les textes retenus offrent des réflexions sur la question des frontières actuelles et l’émergence de nouvelles limites qui tracent des seuils ou des marques entre les différentes cultures en transformation et en interdépendance. Pour ce faire, les textes posent la question des limites actuelles, des confins comme des laboratoires d’observation et de questionnement sur la redéfinition identitaire quand l’enchevêtrement culturel atteint les limites juridiques et politiques qui déran-gent l’autre, au point tel que l’« entre-soi » est devenu, dirons-nous, sensible et vulnérable, surmédiatisé et mondialisé.

P ARTIE 1 : M ONDIALISATION, VILLE ET NOUVELLES FRONTI`ÈRES
Si le terme de globalisation renvoie à la sphère économique, celui de mondialisation touche davantage la dimension culturelle mise en jeu dans la mobilité actuelle des biens et des personnes. Dans ce cadre, l’espace habité et vécu au quotidien affecte le milieu de vie du citoyen au plus près de sa réalité culturelle à savoir dans la ville et non plus seulement dans le pays ou la nation. La notion d’identification se voit définir et redéfinir dans l’espace urbain car si d’anciennes frontières tombent, de nouvelles frontières naissent qui tracent des lignes de démarcation physique et symbolique. Dans un premier temps, Gilles Verpraet procède, dans Les différents cosmopolitismes et le droit à la ville , à une classification et à des définitions heuristiques du cosmopolitisme urbain en correspondance avec une construction effective du droit à la ville quand ce droit, longtemps revendiqué à l’encontre d’une vision fonctionnaliste, est en tension entre le local et le global, et ce, au moment où se superpose « une dialectique du multiculturalisme » local et global. Quelle place occupe l’État-nation et comment alors se redéfinit-elle quand l’idée du droit international s’accommode du droit d’être citoyen du monde et quand l’idée cosmopolitique remplace l’idée cosmopolite pour inaugurer, en réalité, la notion de « frontières transversales » ?
À ce texte qui tente de structurer une réflexion sur le sens des frontières dans le monde actuel, Laurence Costes dans De l’affirmation d’Henri Lefebvre du « Droit à la ville » à sa mise en œuvre aujourd’hui propose, en effet, non pas un rappel des intentions sociologiques de son auteur, mais montre comment, à l’encontre d’un pouvoir technocratique qui réussissait à copier dans l’espace vécu une division technique du travail qu’est le « zonage » urbain, la pratique de la ville devait être un droit et comment « le droit à la ville » s’impose aujourd’hui comme un modèle de refus visant la désagrégation de l’espace segmenté en « ghettos » de toutes sortes.
La déliaison entre le lien civil et le lien social, la « loi du privé se substituant à la loi publique », dont traite habilement Françoise Moncomble dans Frontières dans la ville et fissures de l’unité politique rend compte, sur le terrain des quartiers urbains des grandes métropoles, de la fracture entre l’utopie universaliste républicaine et la gouvernance néo-libérale sans la « souveraineté populaire » quand celle-ci désigne la participation active territorialisée et représentative. À la différence cependant que cette « déliaison » construit, dans la rupture entre le civil et le social, une socialité dont la dynamique originale émane de l’intérieur sans être considérée par les pouvoirs publics ni économiques. L’auteure, qui étudie depuis plusieurs années le cas des émeutes urbaines dans les quartiers dits « sensibles », se penche sur les arguments qui expliqueraient l’émergence de ces socialités. Il faut, en effet, voir comment, sur le terrain du « vivre-ensemble », se reconstitue une vie sociale qui met en présence différents groupes culturels dont on a dit plus haut qu’ils pouvaient élaborer un lien selon des « consensus par recoupements ».
Le dernier texte sur la définition postmoderne de la frontière, présenté par Pierre-W. Boudreault dans Mentalité de frontière et ruse identitaire, ou la différence dans l’indifférence urbaine : Chicoutimi/ Scotstown suggère qu’une situation transfrontalière offre l’occasion d’un vocable nationalitaire ou « nationel » (F. Hölderlin) pour désigner une référence souple à la nation. Construction et déconstruction quotidiennes de la frontière sont exercées par les habitants des milieux frontaliers, et les références identitaires sont surexposées pour être continuellement évaluées dans une dynamique tensionnelle d’invalidation des valeurs sûres. Deux localités du Québec sont étudiées : la petite ville de Scotstown, à quelques kilomètres de la frontière américaine, et la ville de Chicoutimi dans l’agglomération urbaine du Saguenay, dernier îlot d’habitations dont les résidents sont en majorité Blancs et qui est situé à la limite des territoires nordiques occupés par les nations amérindiennes et inuites.

P ARTIE 2 : B ARRIÈRES DU PASSÈ ET FRONTIÈRES DU PRÉSENT
La deuxième partie aborde l’ambiguïté, la confusion et les risques du choix du concept de frontières en lien avec l’identité. Thierry Brugvin, dans L’hégémonie de la gouvernance globale libérale, prolonge l’analyse déjà amorcée sur le glissement de la notion pratique et théorique de la frontière du politique vers l’économique. Si entre les États nationaux s’étaient dressés des frontières, celles-ci avaient pour objectifs de placer les États au-dessus des intérêts privés et des conflits entre les classes sociales pour diriger l’attention vers les intérêts collectifs, l’utopie démocratique. Qu’en est-il actuellement ? L’auteur propose la réflexion suivante : sans frontières nationales pour exister, les États enserrés dans les Grands Ensembles économiques sont devenus des défenseurs des « intérêts des forces du marché » et constitue « la façon de produire un intérêt dit général ». Ce déplacement se fait par le cheval de Troie de l’apolitisme supposé de la « société civile » composée notamment par les associations professionnelles, les syndicats, les ONG qui, au lieu de parler de « gouvernement global, considéré comme insuffisamment démocratique », changeront le vocable pour dire la « gouvernance globale ». L’auteur dresse une nomenclature puis une analyse des types de gouvernance ou de partage du pouvoir, et ce, selon les critères d’autorités qui ne sont plus politiques mais économiques, telle la Banque mondiale qui, en posant les conditions de l’aide demandée, décrète ce qu’est la « bonne gouvernance » et contribue ainsi à « privatiser la régulation de la société », y compris la « régulation de la démocratie ».
« Gouvernance sans gouvernement », l’article montre comment la sociologie s’est associé, notamment avec Anthony Giddens, à la « démocratisation de la démocratie, en libérant de la charge de l’État social par un rapprochement de la société civile ». L’effacement du politique dans le domaine des frontières culturelles fait ressurgir l’idée du « consensus par recoupement » dont l’idéalisme n’a de limite que celle de la liberté individuelle. Le lien social repose sur une abstraction dont les plus forts pourront toujours se réclamer, une « laïcité ouverte » qui serait « au diapason avec l’interculturalisme québécois ». La question est relancée et la pratique théorique participe à la mise en place d’un cadre concret d’exercice contemporain de la citoyenneté.
Le texte de Virginie Gourhant expose une situation actuelle et transpose, en quelque sorte, pour le monde actuel ce que Malgorzata Melchior traitera comme du franchissement des frontières entre le microsocial et le macrosocial, l’extension individuelle sur ce qui est présenté comme collectif. Belfast, ville-interface traduit ce qui se passe au ras de la réalité quand les projecteurs des médias internationaux ont quitté le champ de bataille. « Intériorisation des barrières », écrit M. Melchior, et, dans le cas de l’Irlande du Nord, il y a quelque chose de « figé » et de secret comme si tout se passait dans le silence ou le non-dit, au risque d’« être identifié comme catholique ou comme protestant », Irish ou British (Northern Irish, From Ulster), « nationalistes » et « unionistes ». « Il faut donc envisager la ville […] à la lumière de tout un monde symbolique qui renvoie sans cesse à la mémoire et à l’imaginaire des Troubles et qui occupe une place clé, tant dans la vie quotidienne que dans le monde urbain ». Il y a donc des traces dans l’espace urbain, des signes (peinture sur les trottoirs et sur les murs, poteaux électriques et réverbères, drapeaux, etc., et autres « représentations picturales propres à chacun), qui font manifestement allusion aux origines du conflit ressenties par les individus et les groupes ». Bref, « même après la résolution du conflit armé, les représentations liées à la peur et à la haine de l’Autre persistent ».
Y a-t-il un entre-deux de la frontière, une ouverture à l’autre dans la fissure nationale ? L’intérêt de revenir sur le terrain des conflits chauds d’hier est de constater qu’en dehors du champ des caméras demeure l’outrance de l’errance et, à défaut, l’exigence de la mémoire, de la loyauté irréfragable.
Dans la démarche de compréhension de ce qui est en jeu au moment où la mondialisation prend de plus en plus une expression culturelle et que les Nations se redéfinissent en modifiant leur propre identité, et ce, en interrogeant les fondements mêmes de leur formation, il est important de rappeler l’une des bases sur laquelle s’est érigé le doute à propos du bien-fondé de l’existence de la Nation. Norbert Elias, entre autres, donne une explication éclairante quand il fait jouer la dynamique de l’interdépendance et de la curialisation, le monopole de la violence légale institutionnalisée et centralisée au moment où l’on passe de la monarchie absolue à la république. Il y a une dynamique de l’Occident. Pouvons-nous nous référer à une pensée similaire quand on voit que l’Orient entre en jeu dynamique avec l’Occident dans la globalisation des marchés et la mondialisation culturelle. N’y a-t-il pas un regard qu’il faut volontairement poser sur la dynamique interne de l’Occident comme processus d’entropie dans la mesure où la Nation, avec la Deuxième Guerre et le nazisme, a engendré ses propres limites et ses confins au-delà desquels l’insupportable n’était plus défendable sans l’émergence de la nouveauté, d’un ailleurs ? Malgorzata Melchior de l’Université de Varsovie travaille depuis plusieurs années à démontrer, par des exemples extrêmes, comment l’identité de la personne n’est pas en rupture avec la conception de la Nation et des frontières. Il faut en effet retourner, avec la responsabilité qui incombe à la raison, sur les lieux des confins au moment où des limites ont été franchies. Dans Quand le mur du ghetto était la frontière. Quelques réflexions sur le franchissement des frontières face au danger de mort, la sociologue montre comment des astuces peuvent être mises en place pour ériger un mur entre des citoyens instaurant, par le fait même, une indexicalité entre des collectivités. Un mur administratif entre deux catégories de Polonais, des règlements restrictifs et des obstacles procéduraux constituait, sur le plancher de la vie quotidienne, un dispositif symbolique propre à créer une ambiance de méfiance susceptible d’accroître la montée des préjugés pour aboutir, ce faisant, à une « barrière mentale et même à des fossés dans les relations ». Le texte prend une dimension conceptuelle et éclaire sur des situations contemporaines, car, observe-t-elle, des franchissements du mur symbolique étaient effectués par des gens déjà étiquetés ou stigmatisés, et ce, en prenant des « identités d’emprunt », pour le cas des « non juives ». Avec le texte de cette chercheuse, on voit comment les frontières sont des brassards inscrits dans le corps de l’individu quand celui-ci n’a plus d’existence autre que celle qu’on lui a assignée ; au-delà, c’est l’épreuve quotidienne de la mort. Avec ce grand texte, l’auteure se situe à la hauteur de la vie de tous les jours, quand l’individu est incarcéré dans un donjon, celui du silence, de la feinte et de la ruse, mais surtout de la peur.
Hervé Marchal et Jean-Marc Stébé, dans Les villes françaises au risque du ghetto, exposent des situations où les ZUS (zones urbaines sensibles), notamment, montrent comment, dans les grandes mégalopoles contemporaines, la diffusion des technologies d’information et de communication dans l’espace urbain a aussi contribué à des formes d’appropriation et de redéfinition des lieux par la concordance entre le processus de déplacements des individus dans la ville et la formation d’un réseau d’espaces interconnectés et interdépendants dans le marché global. Pour les auteurs Marchal et Stébé, l’archétype du ghetto doit reprendre du service quand il s’agit de considérer les risques inhérents reliés à l’enfermement – on a parlé d’incarcération – que vivent les « sous-communautés » à l’intérieur de limites spatiales précises. S’il faut faire des nuances importantes, eu égard à l’usage du terme de ghetto, et les auteurs reprennent à leur compte les différences sociologiques qui s’impo sent entre les ghettos dépeints notamment par les sociologues de l’École de Chicago, il n’en demeure pas moins que le terme éclaire, du moins de manière heuristique, les situations particulières vécues par les « sous-communautés » et permet la redéfinition efficace de la notion de frontière contemporaine. L’émergence des gated communities , qui n’épargnent pas l’Europe, et la « segmentation à l’origine de la relégation des grands ensembles d’habitat social », la gentrification des anciens quartiers centraux, révèlent ce que les auteurs reprennent de John Porter pour le Canada, la « mosaïque » sociale et culturelle.

P ARTIE 3 : U N NOUVEAU MONDE À LA FRONTIÉRE
Dans la dernière partie de cet ouvrage, l’intention est d’exposer une réalité sociale et politique contemporaine et actuelle. À bien des égards, l’illustration par l’exposé de situations d’un monde vécues est complexe. Pour s’y retrouver quelque peu, on peut reprendre le schéma de Claude Raffestin, afin de voir comment la notion de frontière doit nous faire penser plusieurs nécessités soient de « communiquer », « traduire », « réguler » et « relier » non seulement des produits et des biens, mais aussi des personnes ; bref, d’unir des différences et respecter des interdits, ce qui peut paradoxalement favoriser l’ouverture et conforter des identités pour assurer l’expression des potentialités souvent insensibles aux universalismes.
Une complexité de facteurs, dont celui de l’environnement, deviennent des enjeux politiques dans le contexte de la globalisation des économies. Avec le texte Nouvelles frontières et enjeux identitaires dans la région du delta du Danube , Veronica Mitroi et Frédéric Beaumont exposent la situation complexe qui se pose dans une région du monde quand son développement économique se trouve au carrefour de plusieurs appartenances ethnico-culturelles non seulement marquées par un enchevêtrement culturel, et plusieurs fois traversées de conflits politiques remettant en cause leurs territoires identitaires, mais aussi condamnées à vivre dans une zone stratégique entre le monde occidental et oriental. Les auteurs s’intéressent principalement aux jeux politiques entre l’Ukraine et la Roumanie, la Russie, la Moldavie et l’Union européenne, l’OTAN et les sociétés pétrolières dans la redéfinition des limites frontalières, au moment où l’argument écologique est invoqué pour justifier un développement économique. Que veut dire aujourd’hui, pour les populations locales, un débat comme celui de « l’équilibre de l’écosystème du delta du Danube », quand l’exploitation des gisements pétroliers off-shore se situe aux confins de plusieurs limites territoriales d’États nouvellement indépendants du système soviétique, qui misent sur l’inclusion dans l’UE et qui souhaitent leur intégration à l’OTAN ? Va-t-on voir se crisper une situation ou voir se confiner à une réglementation outrancière les mouvements de populations aux limites territoriales issues du passé ? Va-t-on voir plutôt l’émergence de la « coopération transfrontalière » ? Un métadiscours écologiste vient-il s’imposer à l’encontre des pratiques économiques traditionnelles des populations locales identifiées à des lieux et à des formes spécifiques d’activités ? Si oui, quelles en sont les conséquences immédiates pour la représentation sociale et identitaire de la notion de frontière telle que vécue au quotidien ?
Cette partie du monde, on le sait, est particulièrement sensible à toutes modifications des limites territoriales. Aux confins de plusieurs coexistences interculturelles, elle offre, néanmoins, un laboratoire d’observation et d’analyses fertiles pour la compréhension des phénomènes d’interrelations et des types de formation de liens sociaux quand ceux-ci sont mis à l’épreuve des sincérités culturelles et identitaires.
Afin d’élargir le spectre des exemples à l’appui de la thèse sur la refonte contemporaine des frontières entre les différences culturelles comme épreuve du lien social, Marie-Antoinette Hily présente, dans Thématiser les appartenances : histoire et territoire. Le Liban, une revue de la situation libanaise contemporaine. En reprenant le concept d’« étranger » tel que défini par G. Simmel, l’auteure analyse la situation créée avec l’arrivée de migrants dans un quartier de Beyrouth. Le quartier est le territoire où se retrouve une « communauté de destin » inscrit dans un « processus dynamique » et non pas figée dans des caractéristiques de l’« entre-soi ». En termes plus précis, l’observation porte sur la façon dont les anciens migrants arméniens, installés dans le quartier de Bourj-Hammoud, réagissent à l’arrivée de nouveaux migrants en provenance d’un monde aussi loin de l’histoire occidentale contemporaine que puissent l’être les Philippins, les Sri Lankais, les Indiens, ou encore les Éthiopiens ou les Soudanais. L’auteure passe en revue les différents mouvements d’arrivée de populations qui composent la mosaïque culturelle libanaise. La sociologue de terrain, sensible aux réalités qui se vivent dans le monde des échanges quotidiens entre gens de petits métiers et commerçants, employés des services de la restauration ou de l’hôtellerie, ceux de la fabrication de la bière comme de la confection de chaussures et de vêtements, par son regard exercé au cœur de la nécessité économique et de ce qui dépeint la contingence humaine en écheveaux de rencontres reposant sur le risque du hasard, observe que c’est la mémoire inscrit dans le quartier qui renvoie aux anciens migrants l’image d’être toujours, dans ce lieu de réinsertion à la suite de la fuite du génocide arménien, des étrangers. Avec l’arrivée d’une population asiatique, un mode de vie se superpose, marqué notamment par la vente de produits de consommation de masse à l’encontre des produits fabriqués sur place. Le quartier est un lieu de changement, par conséquent un lieu à préserver. À travers les échanges économiques de tous les jours, Marie-Antoinette Hily réussit encore à nous surprendre. Sur le parquet de la bourse populaire du marché public et des commerces quotidiens, on voit mieux le jeu structurant des accommodements entre groupes culturels historiquement définis et, au-delà des transactions économiques ordinaires, comment s’effectuent d’abord et avant tout des transactions sociales.
L’exemple du sport pratiqué en Europe par des filles originaires de Turquie offre l’occasion de constater la profondeur de la crise du lien social au moment où s’entrechoquent des traditions culturelles différentes. Romaine Didierjean, dans Les pratiques physiques et sportives des jeunes filles originaires de Turquie dans les milieux scolaire et associatif. Le cas de l’Alsace, expose la situation telle que vécue par les populations immigrantes en provenance de la Turquie. De fait, cette population présente la caractéristique d’« être marquée par de multiples appartenances » et l’intégration/exclusion ne « s’articule pas uniquement autour du seul aspect culturel et des origines ethniques, mais aussi autour de ses appartenances sexuelle, sociale, générationnelle ». Le sport, comme ci-dessus le cas du vêtement, et, plus globalement, le rapport au corps offrent une matière qu’aborde l’auteure pour procéder à l’analyse du phénomène de refonte de « frontières tant réelles que symboliques ». Si le sport « peut intégrer, il peut également diviser, mettre à l’écart, voire dis-criminer ». Au-delà des appartenances ethnico-culturelles, peut-on voir se jouer d’autres références qui, invisiblement mais réellement, obligent les analystes à considérer une approche de type « multifactoriel ». Le cas des immigrantes turques, en l’occurrence des jeunes filles, aborde la complexité de l’intégration selon les diversités des pratiques exercées dans les pays de provenance. Bref, il n’y a pas qu’un type de comportement, mais plusieurs pratiques à l’intérieur d’un groupe de même origine. De même, l’étude comparée entre la France, où prime le « droit à l’indifférenciation », et l’Allemagne, qui « reconnaît et intègre des communautés ethniques et religieuses en tant que telles », montre bien les conséquences des différents points de vue et pratiques quant à l’intégration des populations immigrantes.
Pour terminer cet ouvrage, nous proposons un texte qui pousse à l’extrême les enjeux de la globalisation économique quand celle-ci ne considère pas une refonte territoriale du politique dont les frontières tracent, en quelque sorte, les lignes d’endiguement des passions. Le texte de Julieta Leite, intitulé Formes sensibles de la ville postmoderne : des interfaces entre le lieu, l’architecture et le social , traite de Dubaï et de cette nouvelle image de l’espace en discontinu, mais relié à des flux de communications technologiques. Cela l’amène à repenser les nouveaux territoires, le sens de la frontière et l’importance des espaces de connexion. Avons-nous affaire à ce que Marc Augé nomme les « non-lieux », espaces de passage, utilitaires et de consommation qui appauvrissent l’expérience qu’on peut faire de la ville, ponctuée par le « plaisir de la promenade, l’appréhension visuelle, la rencontre, l’imprévu et même la découverte du génie des lieux », à une perte de cette « atmosphère locale qui fait le lien entre l’espace et le social ». Y a-t-il d’autres acceptions de la ville ? L’auteure passe en revue une somme de réflexions sur le sujet et propose de montrer comment les réseaux virtuels et les pratiques sociales de la ville actuelle élaborent de « nouvelles configurations du lieu », et ce, à travers le regard qu’on jette sur la ville. Les cas de Paris et de Dubaï sont privilégiés parce qu’ils offrent des expériences sensorielles et esthétiques à la fois différentes et semblables de la « ville globale et numérique du GPS et du WI-FI » pour le jeu complexe de la construction identitaire au quotidien. Cela nous amène-t-il à un imaginaire collectif global plutôt que vers des lieux particuliers », donc à l’effacement ou au changement de la notion de frontière considérée comme « délimitation et étalement » ?
En conclusion, Wanda Dressler, dans Une sociologie de la frontière à l’heure de la mondialisation , propose des pistes de réflexion sur les nécessités de reconstructions politiques, symboliques, sociales et identitaires qu’imposent les luttes pour d’autres inventions sociétales face à une économie globalisée par une vision néolibérale du monde. Dans des États nationaux laborieusement façonnés pendant la montée du capitalisme industriel et bien délimités par des frontières à l’intérieur desquelles s’agitaient des mouvements collectifs revendiquant une égalité de droits, on peut observer des mouvances politiques qui puisent, à la source d’un passé culturel, une quête d’inscription sociale de droits inspirés par la tradition, l’ethnie, la socialité aussi bien topique qu’utopique. Des blocs macrorégionaux s’agrègent sur des fondements identitaires communs mettant fortement à l’épreuve les « contrats sociaux » que les États-nations s’engageaient à reconnaître, ou du moins brouillant les limites territoriales issues des luttes politiques des deux derniers siècles qualifiés des plus meurtriers de l’histoire politique de l’humanité. La révolution technologique a dilaté, écrit Wanda Dressler, les espaces de communication pour relativiser les anciennes lignes de démarcation territoriale nationale. La fonction des frontières s’est transformée pour opérer des déplacements de lieux et de sens. Que veut dire ouverture des frontières, soit disant pour une plus grande circulation des biens et des personnes, lorsqu’on observe les fermetures de certains lieux, voire l’érection de murs aussi bien réels que symboliques au cœur des villes, obligeant les citadins à une réitération de leurs fiches identitaires, si ce n’est l’invention de signes identitaires parce que leurs « papiers civils » sont niés ou remis en question. À une déterritorialisation s’observe une reterritorialisation nouvelle pour laquelle l’identité fait problème parce que le politique ne se pose plus de la même façon.
Ainsi Wanda Dressler passe-t-elle en revue les modèles mis en place depuis l’émergence des États de droits. Le modèle républicain, observe-t-elle, est en mutation et il est incapable d’inscrire les minorités dans les tables des lois nationales. Il peine en termes de langage et opte, à son corps défendant, pour la diversité et la complexité à l’intérieur des grands ensembles nationaux. Or, au moment où les communications obligent à revoir la configuration, les lignes de force, « les villes qui sont les meilleurs miroirs de ces évolutions révèlent des cicatrices plus ou moins refermées dans la mémoire des peuples ». Palimpseste et amnésie ? Non… pas vraiment. L’effacement des frontières nationales s’avère difficile sans une nouvelle pensée sur le développement des nouveaux pouvoirs de contrôle. Labellisation ou banalisation des espaces, la question semble brutale, mais la réalité, celle des gates communities par exemple, pose une question aussi fondamentale que cruciale sur l’invention du lien social à l’intérieur de nos cités, et ce, au moment où l’idéologie de la fragmentation et du réseau conforte un syndrome de la menace plutôt que celui de la solidarité. Mais, au fait, qui cimentera une solidarité voulue et désirée : l’ethnie, la groupie, la tribu, la tradition, le chef éponyme ou charismatique, l’intégrisme, le trait culturel, un particularisme de bon ton ? Tout peut devenir prétexte à l’imposition d’une barrière au moment où l’incertitude règne. Qui aura l’autorité pour s’en prendre ensuite à la barrière ? Au nom de quel principe et de quelle force les murs devront-ils être démolis ? Mais les barrières ne sont-elles pas à la fois des cadres nécessaires pour former et des murs à escalader. « La déperdition de la souveraineté des peuples coïncide avec l’apparition de nouvelles formes d’autorité non étatique, dont celle de gouvernance ». À la solidarité mécanique et organique, telle que définie par É. Durkheim, n’y a-t-il pas lieu d’appréhender une forme nouvelle de solidarité, que A. Giddens qualifie de réflexive ? Une communication nouvelle taraude un lien social, qui fonde la façon de vivre politiquement l’espace tel que vécu. La frontière demeure au cœur de l’effervescence sociale et politique, et permet de réfléchir sur la réorganisation politique des modes de vivre ensemble.
Bibliographie
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Quéré, L. (1978). Jeux interdits à la frontière. Essai sur les mouvements régionaux, Paris, Éd. Anthropos.
PARTIE 1 MONDIALISATION, VILLE ET NOUVELLES FRONTIÈRES
CHAPITRE 1 LES DIFFÉRENTS COSMOPOLITISMES ET LE DROIT À LA VILL Gilles V ERPRAET
Les différentes notions du cosmopolitisme correspondent à différentes constructions du droit (moral, virtuel, symbolique, réel). Le cosmopolitisme urbain devrait correspondre au droit à la ville comme accès au centre et à l’espace public. Le développement situé des cosmopolitismes engage les modalités de l’échange urbain (la porosité) et les modalités de l’accueil des migrants (permanents, provisoires). Ils introduisent une dialectique du multiculturalisme (situé) et du cosmopolitisme (global). Il en résulte différents traitements urbains qui peuvent être observés et décrits. Nous comparerons pour la situation française le cosmopolitisme des villes capitales (Paris) et le cosmopolitisme des villes frontières (Strasbourg). Nous comparerons les formes contemporaines du cosmopolitisme dans deux villes du monde musulman (Istanbul et Kuala Lumpur).
L’objet du texte est de préciser les rapports entre les droits à la ville et le cosmopolitisme urbain, entre le droit à la ville et l’échange généralisé contemporain. Il convient de définir la place des normes dans l’échange urbain et dans l’échange cosmopolite (c’est-à-dire les différents cosmopolitismes). Il s’agit aussi de reconnaître le type de sujets qui invoquent le cosmopolitisme urbain, tels le touriste, le migrant, les classes moyennes. Ensuite pourra être précisé le rôle des institutions urbaines pour réguler les rapports entre échange et résidence, entre reconnaissance et appartenance.

L ES DIFFÉRENTS COSMOPOLITISMES
La notion de cosmopolitisme fait référence à différents classements, basés sur la mobilité des populations dans une circulation élargie des personnes et des biens, tel que le cosmopolitisme politique (Tassin, 2003) inspiré du concept de « cosmopolitisme moral » énoncé par Kant, et le cosmopolitisme urbain (Sandercock, 1998). Ce répertoire ouvert et élargi peut être mis en relation avec le répertoire issu de la globalisation, tel que la notion de cité globale (Sassen, 2000), mais il tend à recouvrir les répertoires du multiculturalisme sur de nombreuses villes et de nombreux États.
Pour chaque ville et pour chaque État peuvent être précisés les arguments concrets et les arguments urbains du cosmopolitisme (politique, territorial, espace public), mais aussi les contributions historiques des établissements, des espaces résidentiels du multiculturalisme. Il nous revient de préciser les relations nouvelles qui se nouent entre le cosmopolitisme local (multiculturalisme, intégration urbaine, État local) et les définitions divergentes du cosmopolitisme global (mobilité, égalité des droits, intégration républicaine et nouveau pluralisme politique).
La vision cosmopolitique correspond aux manières de se reconnaître ensemble, de partager des valeurs communes entre plusieurs pays et territoires. Elle correspond à une vision éthique et morale (l’éthique de l’étranger). Le cosmopolitisme peut se réaliser dans les villes. Il suppose de pacifier et de stabiliser des valeurs hégémoniques, tel le cosmopolitisme britannique issu de l’ère victorienne. Les définitions morales du cosmopolitisme semblent l’emporter depuis les approches kantiennes : « Le cosmopolitisme moral considère tous les humains comme des frères, une analogie qui indique une égalité fondamentale de rang entre tous les humains (au regard des hiérarchies aristocratiques) » (Tassin, 2003). À cet horizon moral, Emmanuel Kant rattache l’idée de loi cosmopolitique.
Tassin relie explicitement les définitions du cosmopolitisme au mode de formation des communautés politiques. L’idée de paix mondiale suppose une éthique et une civilité partagées :
La cosmopolis selon Cicéron postule une socialité mondiale, sous la forme d’une éthique et d’une civilité partagée dont le fondement est dans la double unicité du genre humain et du monde […]. À ce changement de contexte correspond une nouvelle élaboration du cosmopolitisme. Je suggère d’interpréter celle-ci comme le passage de l’idée cosmopolite à l’idée cosmopolitique. La politique se déploie dans l’horizon d’un monde commun qui commence à être connu : elle a donc à être une cosmopolitique. (Tassin, 2003 : 164-165).

Le problème du cosmopolitisme devient celui de l’instauration d’un ordre politique mondial susceptible d’assurer la paix entre les États et les peuples.
Par-delà la constitution du droit international, le défi intellectuel cherche à élaborer un droit des citoyens du monde :
Le cosmopolitisme serait moins le projet d’une communauté politique universelle que l’orientation mondaine d’une politique qui refuse d’attiser les haines et d’en nourrir les communautés exclusives. C’est au sein de chaque espace public institué par des communautés politiques différentes que se déciderait la perspective cosmopolite, dans la manière dont cet espace fait accueil à l’étranger, dans la manière dont un monde peut se déployer à partir de lui, entre étrangers et dans la manière de reconnaître, pour chacun d’entre eux, une même appartenance au monde, un même droit de se singulariser […]. Le monde commun est la communauté de ces singularités plurielles. ( Ibid. : 177)

Le cosmopolitisme politique et le cosmopolitisme global doivent articuler la formation du « Nous » (nation, culture) et les interdépendances sociétales, internationales. Sheyla Benhabib (2002) interroge l’incertitude (cognitive, philosophie politique, existentielle) entre les thèses de l’universalisme et les thèses du relativisme culturel. Elle concentre son attention sur les fondations sociales et politiques des décisions politiques multiculturelles qui doivent agencer la reconnaissance des groupes culturels et la redistribution entre les groupes sociaux. La question de l’étranger se place à la jonction du cosmopolitisme et du national. Sheyla Benhabib souligne le passage de la communauté de conversation aux communautés d’interdépendance. Elle étudie les politiques multiculturelles et leurs fondements (sociaux, philosophiques) dans le passage de la redistribution à la reconnaissance.
Beck (2006), quant à lui, étudie les stratégies cosmopolites pour soutenir la modernisation des institutions européennes. Bref, la question des frontières se place à l’articulation du cosmopolitisme (échange et circulation globale), du territoire et du national. Elle se développe dans les relations entre frontières sociales et frontières culturelles.
Les cosmopolitismes méditerranéens ont été décrits par Braudel, Veinstein et Yerasimos. Ils sont liés à l’activité de brassage et de colportage des ports, à l’échange marchand (Grecs), au droit et aux villes comptoir (Romains, Arabes). Toutefois, leur développement requiert la formation d’États ouverts aux échanges marchands. La question sociologique et politique est de passer de l’échange marchand à la naissance du droit (Weber, 1971).
Les cosmopolitismes urbains présentent plusieurs courants. Ils tentent d’articuler les problèmes des frontières, des passages et des flux. L’idée de cosmopolitisme urbain implique plusieurs approches des villes mises en relation avec les mobilités développées entre les frontières, les points de passage, et entre les flux (Urry, 1999). La première approche de l’ethnographie urbaine insiste sur les frontières urbaines et culturelles entre les groupes sociaux et sur le rôle spécifique de transition des espaces publics. Dans cette approche, la culture cosmopolite s’imbrique avec les cultures locales (Hannerz, 1997). Pour Hannerz, « le cosmopolitisme est défini comme la personne qui a la compétence, la patience et la tolérance pour vivre à l’intérieur et pour comprendre les autres cultures » (ibid).
Une deuxième approche concerne la circulation des gens entre les lieux, les différentes mobilités engendrées par les processus propres à la globalisation, tels que les diasporas, la circulation des élites, les groupes clefs dans les différents trafics (transbordeurs, drogues). Tarrius (2000) a formalisé une méthodologie spécifique pouvant relier les trajectoires individuelles et les normes spatiales. Elle tend à démontrer comment les métissages identitaires et les marginalités peuvent se développer entre les espaces et les normes incorporées. Elle se concentre sur les situations migratoires, sur les arrangements soutenant l’hospitalité des migrants, sur les dispositifs d’accueil.
Une troisième approche du cosmopolitisme urbain cherche à examiner les conséquences du cosmopolitisme pour les différents groupes sociaux. Quelles sont les conséquences pour les groupes non cosmopolites ? (voir Binnie, Holloway, Millington, Young, 2006). Le principal objectif de cette recherche est d’examiner spécifiquement les attitudes et les pratiques du cosmopolitisme ordinaire : « Par implication, les classes moyennes sont souvent tenues comme cosmopolites dans leurs attitudes et dans leur engagement, dans leur différence, précisément parce qu’elles sont plus mobiles et succombent moins aux attitudes immobiles des classes non cosmopolites » ( ibid. : 7). Nous pouvons observer la formation de deux champs d’études distincts et pertinents : par-delà les processus de gentrifica-tion et le constat des discriminations dans l’espace urbain, il s’agit d’examiner les processus de frontières, la formation de territoires identitaires spécifiques dans la ville, la constitution d’espaces de passage, d’espaces transitionnels et d’enclaves. Il s’agit de préciser les relations entre la citoyenneté cosmopolite et la nature de l’État (État républicain / État multiculturel et pluraliste, État centralisé, État décentralisé).
Les cosmopolitismes culturels reposent sur les échanges culturels entre nations et entre individus. La relation à l’étranger occupe une place particulière dans cette accélération des échanges. La visée cosmopolite suppose une éthique de l’étranger – l’appel a des lois internationales (Kant, Tassin). Les cosmopolitismes culturels doivent être distingués des mentalités culturelles liées à la globalisation, à la liberté de circuler. Nous insisterons sur les nouvelles relations entre cosmopolitisme et multiculturalisme. La dialectique entre cosmopolitisme et multiculturalisme repose sur les fissures de l’État nation et villes frontières, sur les relations entre l’intégration interne et l’intégration externe au sein d’une même formation sociale. Elle permet de lire les cosmopolitiques dans la ville.



L A DIALECTIQUE ENTRE MULTICULTURALISME
ET COSMOPOLITISME
Les caractéristiques fondamentales de la ville sont envisagées comme densité, hétérogénéité, mobilité physique et psychique, par l’École de Chicago (L. Wirth). Avec les migrations, le thème de l’hétérogénéité tend à s’accroître dans les situations multiculturelles. Il peut être relié au thème de la densité migrante (Chine), mais il peut aussi être envisagé en soutenant les dynamiques de mobilité culturelle (homogénéité, tolérance). Aujourd’hui, le thème de la mobilité est retenu dans les débats sur la globalisation ; il s’agit de la mobilité des produits, des images et des désirs, soit une possible acculturation (Urry, 1999).
La démarche sociologique est de revenir à une description de la ville (moderne, multiculturelle, cosmopolite) décrite par les multiples coexistences qu’elle implique. Aux cosmopolitismes dominants liés aux échanges économiques (commerce, affaire, tourisme), peuvent s’ajouter les cosmopolitismes issus de la migration, des établissements résidentiels ethniques et multiculturels (multiculturalisme). La dialectique entre multiculturalisme (classe moyenne) et cosmopolitisme (élite, classe moyenne et supérieure) pose de nouvelles thématiques culturelles qui demandent à être élaborées.

Méthodes d’observation de la dialectique
du multiculturalisme et du cosmopolitisme
La première démarche, la plus située, est celle d’observer, historiquement, sur une longue durée, comment se sont installés et stabilisés les établissements multiculturels (« settlements ») dans chaque ville importante. Cette démarche procède de l’histoire des migrations et des résidences, de la caractérisation des dispositifs d’accueil et de coexistence (Germain, 2006). Appliquée dans une ville ou une métropole, elle peut s’appuyer sur l’histoire de l’État, l’éducation et la formation des partis politiques, sur le partage de l’État afin de mieux préciser les critères locaux et historiques de la communauté politique. Dans la situation actuelle, les narrations de métropole multiculturelle se trouvent surimposées par l’histoire de la globalisation, de ses messages et de ses techniques. On constate, avec la circulation des langages, la surimposition des villes, la surimposition des multiculturalismes selon les degrés de globalisation et dont la pertinence demande une réflexion distanciée (Alatas, 2006).
Une autre démarche située, plus immédiate dans l’interférence des messages, est de préciser, par l’observation (et l’interprétation phénoménologique), les modes de reconnaissance (urbain, individuel, politique). Il en est ainsi des modes d’accueil temporaire des migrants, de la formation d’installation résidentielle (« settlement ») dans la diversité des groupes migrants. Il est possible de préciser les espaces de transitions, les espaces de passage. Ainsi, il est nécessaire de préciser les types d’espaces publics en jeu dans la définition des cosmopolitismes et des types de reconnaissance. Il en résulte plusieurs types de cosmopolitisme. Par delà ces observations sociologiques de culture en situation (les multiculturalismes), il convient de préciser les conditions du pluralisme urbain et politique (le droit relatif à l’accueil, les modalités d’éducation et d’expression politique des différents groupes migrants et étrangers). Le cosmopolitisme suppose une série de reconnaissances : une reconnaissance personnelle (égalité, dignité), une reconnaissance urbaine (place, lieu de rencontre, espace public, série de conventions), une reconnaissance politique (citoyenneté, égalité, tolérance religieuse).
Notre approche souligne la différenciation entre les économies flexibles avec une grande division du travail (Singapour, Sydney) et les économies flexibles avec un faible niveau d’éducation (Malaisie, Turquie). Nous pouvons aussi différencier les métropoles dans les régions à dominante industrielle (Turquie, Malaisie) et les cités globales plus impliquées dans l’économie externe de la finance (Singapour, Paris). Ces superpositions narratives doivent néanmoins considérer la lecture des modalités de la stratification sociale, de leur combinaison avec les espaces et les territoires, avec les formulations culturelles, notamment le multiculturalisme des migrants et des quartiers ouvriers et le cosmopolitisme des élites liées à la ville globale. Quelle notion de solidarité peut émerger de ces diffractions sociales et urbaines ?

Multiculturalisme et cosmopolitisme comme méthode d’analyse des sociétés urbaines hypermodernes
Une première lecture considérera le cosmopolitisme comme une superposition de discours et de narrations au-dessus de la fragmentation urbaine et la segmentation des migrations. La combinaison de ces narrations sociales sur la métropole suggère une autre méthodologie plus significative pour agencer les caractéristiques de l’espace social (comme le multiculturalisme) et la circulation des messages et des personnes dans la métropole (comme le cosmopolitisme). Cette construction sociologique établit les enjeux de la stratification sociale, de l’espace social, de l’élargissement des flexibilités culturelles et sociales dans les processus de globalisation et du rôle nouveau des autorités d’État dans la gestion des populations (Noiriel, 1992). Il en résulte une diversification dans les définitions des espaces multiculturels.
Le cosmopolitisme sociologique suppose un certain réalisme sur les modes de reconnaissance de l’étranger, sur la composition urbaine des populations (établissement, résident, modes d’échange – contact, objet), sur les formes de dialogies culturelles avec leurs conséquences sur la forme urbaine. Le terrain du cosmopolitisme suppose une certaine précision, il suppose un certain nombre de critères statistiques sur la place de l’étranger dans la population nationale (%) ; sur la différenciation entre centre et périphérie qui induit deux cosmopolitismes, sur la part (%) des populations étrangères, non issues des populations anciennement colonisées par la métropole.

C ITÉS EUROPEENNES ET CITÉS ASIATIQUES
Enjeux comparatifs et écarts de catégories
La question commune aux cités européennes et aux cités asiatiques concerne les processus et les politiques de la migration ethnique, de la composition multiethnique de la métropole et de l’État national. Elle désigne les définitions socio-économiques et institutionnelles du pluralisme culturel (Tassin), le rôle de l’éducation dans un marché du travail flexible, la réception différenciée des discours du cosmopolitisme (Europe de l’Ouest, pays asiatiques). L’étude des villes et des pratiques mises en contexte prennent sens dans une formation sociale et culturelle. La comparaison transculturelle entre villes de l’Occident et villes des mondes musulmans est pondérée par les caractéristiques de l’État-nation et de sa forme d’intégration sociale.
• Paris : intégration républicaine et cité globale, tension centre et périphérie.
• Strasbourg : intégration républicaine et villes frontières, tension entre le centre et la périphérie.
• Istanbul/Turquie : intégration républicaine et villes cosmopolites, tension sur le processus de modernisation, sur la formation de la métropole.
• Kuala Lumpur : métropole et État pluriethnique, marquage dans l’espace rural/urbain, selon les villes.

En procédant à une comparaison entre quatre études de cas, il est possible de définir des différences et de voir comment le cosmopolitisme arabe procède de la communauté religieuse (l’Umma, ses prêtres et ses martyrs), des acquis de l’Empire ottoman (Chebel, 1993). Il subit les divisions coloniales de 1920 entre Turquie, Syrie, Arabie, où se juxtaposent les nationalismes arabes du XX e siècle et les politiques d’intégration nationale (Atatürk).
Le cosmopolitisme européen, quant à lui, procède des aires d’influence post-coloniale (la France avec l’Algérie, l’Afrique, le Liban) selon un clientélisme colonisateur, à la différence de l’Allemagne, plus en retrait. Il se renouvelle sur les bases d’extension du marché européen, de la modernisation de ses règles et des États. Le cosmopolitisme européen en devenir constitue l’esprit de cette modernisation économique globale (Beck, 2006).

Multiculturalisme et pluralisme dans la ville malaise
La composition sociale entre les différents groupes ethniques dans la société et dans les métropoles peut être expliquée non seulement par la formation historique de l’État-nation (Hobsbawn, Anderson), mais aussi par la place des différents groupes ethniques. Les histoires des populations malaises et des populations chinoises ont été reliées aux développements démographiques (Koninck, 2007). En 1985, la population malaise était établie principalement dans les emplois primaires (73% pour 56% de la population), en opposition aux populations chinoises (16% dans les occupations primaires pour 32% de la population) (Rigg, 1991). Ces différences de positionnement social précèdent la crise sociale et politique des années 1969 qui impulse l’orientation de nouvelles politiques publiques soutenant l’équité des groupes malais. Il en résulte un changement dans la composition ethnique de la population malaise en 1990-1991, où l’équilibre s’établit entre Malais (50 %), Chinois (28,3 %), peuple indigène (10,8 %) et Indiens (7,9 %).
Le développement malais est concerné par la construction nationale, par la modernisation économique et sociale. Les politiques de redistribution des années 1970 donnent lieu à un régime d’emploi plus fordiste dans les années 1980, mais aussi à la formation d’une classe d’entrepreneurs dans une économie ouverte, après 1997 (Welsh, 2001). Kuala Lumpur est une ville de 1,4 million d’habitants, engagée dans un processus de modernisation et d’équipement économique depuis 1984 (centre de communication KCC, centre-ville, aéroport international). Les politiques de logement ne semblent pas clairement définies. La ville a été aménagée progressivement entre la construction nationale et les extensions des régimes de travail. La politique d’équipement (transport, service) est l’une des clefs de la modernisation. Le développement d’une économie de service, en relation avec la production, conduit à accroître les processus migratoires en provenance de Java et d’Indonésie.
La ville globale offre une autre composition ethnique des résidents actifs quand l’offre d’emploi industriel flexible incorpore différents types de migrations. Ces processus soutiennent l’image d’un pluralisme culturel à l’intérieur d’une société nationale. Ils créent deux types de politiques afin de réguler « la composition ethnique par les mécanismes exacerbés des emplois flexibles, par les processus historiques des politiques d’éducation, par les politiques sociales non discriminatoires garanties par des lois nationales. Entre 1970 et 2000, la population de Kuala Lumpur, du district de Selangor, s’élève à 1,3 million d’habitants. La population malaise s’élève de 23% (1970) à 40% (2000), quand la population chinoise décline de 57% à 41% (soit -16 %) et la population indienne décline de 18% à 11% (-7 %) » (Koninck, 2007) {1} .
L’État multiethnique doit gérer les oppositions entre ville et campagne, corriger si possible les équilibres ethniques entre Chinois et Malais pour la période de 1960 à 1990. Le processus global affectant la métropole, Kuala Lumpur, au regard des industries de service et de la migration indonésienne élargit le débat multiculturel sur les contenus sociaux du nationalisme et sur l’affirmation islamiste de certaines populations, notamment sur la côte Est (Ummo, PAS) (Noos, 2004).
En résumé, on constate la coexistence entre la formation d’un État fédéral multiculturel et de la ville capitale. Elle est basée sur la différenciation entre les villes à dominante malaise (Kuala Lumpur) et les villes à dominante chinoise (Penang). Il est possible de parler d’une équation multiculturelle dans la formation d’un État national.

Istanbul / Turquie
Il est possible de distinguer plusieurs strates de cosmopolitisme et d’afflux de population selon les périodes historiques qui définit la ville et son État (royaume de Byzance, empire ottoman et ses populations périphériques) entre Europe et Asie, entre État turc et république recentrée.
Le cosmopolitisme méditerranéen concerne la Grèce et la Turquie, notamment les villes portuaires : Istanbul, Izmir, Thessalonique, Athènes. Ainsi, la méditerranée orientale peut être analysée comme un espace de transition où le jeu entre deux frontières découpe trois mondes (Europe, Russie, Moyen-Orient) (Yerasimos, 1993). Il en résulte des échanges culturels, économiques et des mouvements migratoires importants entre ces mondes.
Le cosmopolitisme ottoman suppose à la fois une communauté des croyants musulmans, une organisation administrative (souple, à distance), une certaine tolérance religieuse (le système du millet accordant une tolérance aux autres religions). Istanbul accueille les différentes populations de l’empire selon ses quartiers : Arméniens, Bulgares, Serbes, Thraces, Roumains, Syriens. Istanbul, la capitale de l’empire, accueille dans son « hinterland », tous les peuples de l’Empire ottoman.
La formation de l’État national déplace les termes de la cohabitation des différentes populations, des différentes religions sur un resserrement des termes de la cohésion sociale. La capitale se déplace à Ankara pour montrer les nouveaux termes de la cohésion nationale. Cette politique implique la mise à distance et l’exclusion des Arméniens, des Kurdes, des Alaouites (Massicard, 2004 ; Vaner, 2005).
La croissance d’Istanbul au XX e siècle (1950) et l’apport de ces différentes populations méritent d’être interrogée (Kurde, Alaouite, notamment). Nous soulignons la différence entre le cosmopolitisme du centre, qui cumule toutes ces histoires, tous ces apports, et le cosmopolitisme de la périphérie (les bidonvilles) qui juxtapose les récentes arrivées de populations (Kurde, Turkmène) dans des conditions précaires, et dans une séparation des résidences (Ayata, 2008).

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