Censure et libertés : atteinte ou protection ?
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Description

On a longtemps pensé que l'avènement de la démocratie annonçait la fin de la censure. On s'est alors plu à dénoncer les excès d'un passé révolu et à railler les interdits "caricaturaux" des Etats totalitaires. Pourtant, la censure reste en Europe une question d'actualité. L'extraordinaire plasticité de la censure frappe. Difficile à saisir, elle se meut à volonté selon la nature des sociétés, les hommes ou les croyances. Variable dans ses motifs, polymorphe, elle surprend, produisant parfois les effets contraires de ceux qui étaient attendus.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 avril 2011
Nombre de lectures 119
EAN13 9782296807334
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

CENSURE ET LIBERTES :

ATTEINTE OU PROTECTION ?
© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-54763-6
EAN : 9782296547636

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
CENSURE ET LIBERTES :

ATTEINTE OU PROTECTION ?


Colloque organisé en partenariat avec le centre de
recherche Droits et sociétés religieuses (D.S.R) et
l’Observatoire de la liberté de création

26-27 mars 2010


Sous la direction de Nathalie G OEDERT


L’Harmattan
Département de la Recherche

Université Paris-Sud 11 – Faculté Jean Monnet droit, économie, gestion


Collection Presses Universitaires de Sceaux
dirigée par Jérôme Fromageau

Initiée par le Département de la recherche de la Faculté Jean Monnet de l’Université Paris-Sud 11, cette collection, à destination d’un public élargi, a pour ambition de mieux faire connaître la variété des travaux pluridisciplinaires menés par les centres de recherche et leurs partenaires scientifiques français et étrangers dans les domaines économiques, juridiques et de gestion.


Déjà parus


Géraldine GOFFAUX – CALLEBAUT, Du contrat des sociétés, Essai sur le contrat instrument d’adaptation du droit des sociétés, 2008

Paul TAVERNIER, Regards sur les droits de l’Homme en Afrique, 2008

Jean-François LEMETTRE (eds), Risque, information et organisation, 2008

François JULIEN-LAFERRIERE, Dorian GUINARD et Sarah-Marie MAFFESOLI, Quel sens pour le droit ?, 2008

David GINOCCHI, Dorian GUINARD, Sarah-Marie MAFFESOLI et Sébastien ROBBE, Les modèles juridiques français et américain : influences croisées, 2009

Nathalie GOEDERT, Etat de droit et droits de l’homme. Echanges de points de vue France – Iran, 2010

Gratien MOLE MOGOLO, Le patrimoine des jeunes Eglises en République démocratique du Congo , Conditions juridiques de l’autonomie, 2010

Guillaume DELMAS, Sarah-Marie MAFFESOLI et Sébastien ROBBE, Le traitement juridique du sexe, 2010

Cheryl Susan Mc Watters et Henri ZIMNOVITCH, Histoire des entreprises du transport, Evolutions comptables et managériales , 2010


Correcteur : Caroline Schnettler, Université Paris-Sud 11
L ES CHARMES DISCRETS D ’A NASTASIE
Yves B OISSET
Réalisateur,
président du festival ciné-droit 2010.


Un peu naïvement sans doute, les milieux littéraires et cinématographiques ont souvent représenté la censure sous les traits, au demeurant charmants, d’Anastasie armée de longs ciseaux pour couper les textes ou les scènes qui lui paraissaient de nature à offusquer la morale ou les institutions.
En fait, au fil des films et des années, la censure s’était transformée en une sorte de machine publicitaire involontaire qui assurait, au prix de la disparition d’un sein ici, d’une fesse là ou d’une réplique insolente ailleurs, un succès inespéré aux films auxquels elle s’attaquait. Jamais par exemple, La religieuse, film pour le moins austère de Jacques Rivette d’après Diderot, n’aurait attiré autant de spectateurs s’il n’avait été interdit pendant plus de six mois. J’ai moi-même bénéficié, grâce à Monsieur Raymond Marcellin, calamiteux ministre de l’intérieur mais remarquable attaché de presse, des faveurs d’Anastasie. Interdit pendant plus d’un an pour atteinte à l’honneur de la police, Un condé a fini par sortir amputé d’une scène d’interrogatoire musclé et de quelques répliques un peu cinglantes sur les méthodes des défenseurs de l’ordre. Bien entendu, les spectateurs se sont précipités en masse pour voir ce film qu’on avait voulu cacher. Et tout naturellement sous le règne de Giscard, la censure cinématographique a disparu, remplacée par un organisme de classification des films, destiné à protéger les enfants et les adolescents.
On aurait sans doute pu s’en féliciter si Anastasie n’avait pas été supplantée, sous l’égide du grand démocrate mitterrandien Michel Charasse, par une forme de censure beaucoup plus subtile et singulièrement plus efficace : la censure du fric.
Si un sujet est un peu dérangeant pour le pouvoir, il suffit dans une république presque bananière comme l’est devenu l’Etat français, de quelques coups de téléphone aux chaines de télévision et aux organismes spécialisés dans le financement du cinéma pour paralyser la production d’un film. C’est discret, inodore, presque incolore sinon sans saveur.
Devant le silence assourdissant du cinéma français face aux grands sujets politiques et sociaux, on en viendrait presque à regretter les charmes, un peu fanés, de cette bonne vieille Anastasie.
INTRODUCTION
Nathalie GOEDERT
Historienne du droit,
maître de conférences à l’Université Paris-Sud 11


« L’espace consacré à mes prix internationaux au musée du cinéma à
Téhéran est bien plus grand que ma cellule pénitentiaire »,
Jafar Panahi, 2010.

On a longtemps pensé que l’avènement de la démocratie annonçait la fin de la censure. On s’est plu alors à dénoncer les excès d’un passé révolu et à railler les interdits « caricaturaux » des états totalitaires, afin de mieux flatter nos régimes démocratiques. Pourtant, malgré l’allègement de l’arsenal juridique en la matière, la censure reste en Europe une question d’actualité, qui révèle par ailleurs les apories du droit.
Considérée au sens strict, la censure désigne l’organe ou le procédé qui condamnent une opinion, un texte, une œuvre, l’interdisent ou exigent des modifications. Historiquement, les censeurs, à Rome, sont les magistrats chargés de procéder au recensement des populations et de contrôler, à cette occasion, la vie publique et privée des citoyens. La nota censoria, blâme infligé à l’homme ou à la femme qui avait accompli un acte considéré comme contraire aux usages des honnêtes gens, comportait avant tout une réprobation morale. Le terme censura est ensuite employé au sens concret de « mesure disciplinaire prise par l’Eglise contre un de ses membres ». L’Eglise exerçant une magistrature morale sur l’ensemble de la société, le même mot désigne bientôt toute condamnation, par l’Eglise, d’une pensée ou d’une doctrine. Au XVIIe siècle, l’usage se laïcise et s’étend au contrôle officiel des publications. Aussi, la censure est-elle, dès l’origine, institutionnalisée, afin de veiller au maintien des mœurs.
La définition ne saurait toutefois nous satisfaire aujourd’hui. Le terme en effet ne s’applique plus rigoureusement à l’organe de contrôle, ni même aux règles juridiques qui condamnent une certaine forme d’expression. Il s’applique à un ensemble de mécanismes officiels ou confidentiels et à une multitude d’acteurs plus ou moins légitimes, qui interdisent, réprouvent ou punissent une expression considérée comme dangereuse pour une communauté entière ou pour un public jugé plus particulièrement vulnérable. Ce qui frappe à travers l’ensemble des communications présentées lors de ce colloque, et rassemblées dans ce recueil, c’est en effet l’extraordinaire plasticité de la censure. Difficile à saisir, elle meut à volonté, selon la nature des sociétés, les hommes ou les croyances. Variable dans ses motifs, polymorphe, elle surprend aussi, produisant parfois les effets contraires de ceux qui étaient attendus.

Aujourd’hui comme hier, la censure vise à préserver la morale, composante de l’ordre et de la tranquillité publics. Etroitement liée à l’évolution des mœurs, elle est donc naturellement contingente et il est à peine nécessaire de rappeler que les mêmes faits, les mêmes propos peuvent ne pas donner lieu aux mêmes interdits, selon les époques, les lieux ou les circonstances. L’histoire de la littérature, du théâtre ou du cinéma nous a abondamment démontré que l’objet d’un scandale peut, quelques années plus tard, laisser indifférents les censeurs les plus vigilants. Mais l’évolution la plus sensible et la plus remarquable aujourd’hui s’illustre à travers le passage progressif de la protection des mœurs à la protection des personnes. Dans une dimension devenue franchement individualiste, on demande moins en effet à la censure de préserver un ordre moral conçu comme collectif, que de protéger la dignité de la personne humaine. Notre époque est ainsi marquée par la subjectivisation de la censure.
Il apparaît également que la censure, d’abord institutionnalisée et dévolue à une autorité spécifique et exclusive – le magistrat romain, l’Eglise, les pouvoirs publics – tend désormais à échapper au droit.
Originairement, nous l’avons signalé, la censure s’entend d’un acte juridique, répressif ou préventif : condamnation, interdiction ou autorisation préalable. Ainsi conçue, elle occupe pourtant, dans nos démocraties, une place subsidiaire. Les autorités qui en sont chargées sont méconnues du grand public, leurs décisions sont rares et défraient rarement les chroniques, au point que nos auteurs s’accordent à décrire une censure officielle plutôt libérale et bienveillante.
Sans doute l’évolution est-elle conforme à la libéralisation de nos sociétés, de moins en moins disposées à supporter les interdits. La censure passe pour le dernier rempart de l’ordre moral, appelé à céder devant la liberté. Dès lors, elle réveille les consciences et mobilise, contre elle, les énergies, voire invite à la transgression, au point de produire l’effet inverse de celui recherché. Aussi la « vanité » de la censure officielle explique-t-elle sa marginalisation progressive au profit de moyens, plus discrets et redoutablement plus efficaces. La société démocratique tient en effet à la disposition des « censeurs » de tout ordre, un arsenal de pressions fortement dissuasives. On ne saurait ainsi minimiser, dans nos sociétés modernes, le poids de la morale. Le respect d’un code non écrit, mais néanmoins contraignant, puisque la transgression de ses règles suscite immanquablement une réprobation sociale, voire provoque le bannissement d’une communauté professionnelle, constitue l’une des premières barrières à la liberté d’expression. Aussi la force des mécanismes d’autocensure, souvent apparentés à la déontologie professionnelle n’a-t-elle pas échappée à nos auteurs. Elle ne saurait toutefois égaler l’impact des pressions économiques, souvent officieuses, qui empêchent la production d’une œuvre -refus d’acheter ou de programmer un film par exemple-ou conduisent au licenciement ou à la marginalisation de celui dont le propos dérange {1} . Agissant en amont, la « censure par inertie {2} », censure médiatique qui empêche l’œuvre d’exister, produit un silence plus liberticide que la plus sévère des condamnations {3} . Elle laisse ses adversaires désarmés, car on ne se bat pas contre le néant. Enfin, les progrès de la médiatisation ont fait de l’opinion publique un acteur omnipotent de nos démocraties. Celle-ci peut-elle pour autant définir, sans danger, la morale d’un peuple et la garantir à elle seule ? Sans exagérer l’importance des manifestations de violence d’un groupe de pression qui se mobilise contre une œuvre, qui déchire les affiches, occupe une salle de cinéma ou jette l’anathème sur un auteur, on soulignera le risque d’une censure populaire non encadrée, qui laisserait au plus fort une emprise délibérée sur autrui et imposerait une pensée unique. Face à une opinion publique souvent avide de sensationnel et sujette à des mouvements spontanés, voire pulsionnels, la censure institutionnalisée protège les libertés plus qu’elle ne les entrave. C’est loin d’être le seul paradoxe de ce mécanisme complexe.
En effet, si l’on s’intéresse aux effets inattendus de la censure, il convient d’évoquer en premier lieu le paradoxe de l’interdit libérateur. La censure est souvent présentée, même par ses défenseurs, comme un mal nécessaire, peu satisfaisant mais inévitable. Le souci premier de protéger les libertés collectives impose de souffrir quelques atteintes aux libertés individuelles. C’est à son caractère liberticide que l’on reconnaît la censure et l’on dénonce plus fréquemment ses dérives arbitraires – manifestations violentes ou son instrumentalisation par le pouvoir – qu’on ne loue ses bienfaits. Et pourtant, les plus provocateurs parmi nos auteurs osent défendre la censure, non pas comme une simple protection, mais comme une incitation à la liberté. Dès lors qu’elle définit une frontière entre ce qui est permis et ce qui est interdit, la censure dessine un espace de liberté, moins déstabilisant que le no mans land du « tout permis », paradoxalement liberticide. Ainsi, à la condition d’être mesure et équilibre, la censure peut être libératrice.
Des considérations plus pragmatiques nous conduisent encore à dénoncer le caractère contre productif de la censure. Il n’est pas rare en effet que les œuvres censurées bénéficient d’une diffusion clandestine, plus efficace que les circuits officiels. Le goût de la transgression, attisé par l’interdit, réveille l’intérêt pour un propos qui serait sans doute passé inaperçu sans cette publicité. Contre leur gré, les autorités de censure, assurent parfois la promotion de l’œuvre qu’elles voulaient condamner. Les artistes le savent et, parfois, en jouent.
Au point que la censure peut devenir une source d’inspiration créatrice. On a trop rarement souligné l’enrichissement culturel et la mondialisation de la pensée provoquée par les migrations d’auteurs ostracisés dans leur propre contrée {4} . L’exil contraint du penseur muselé constitue une source d’échanges, renforçant l’impact et élargissant la zone d’influence de la pensée qu’on souhaitait étouffer. De même, anticipant la censure dont ils peuvent être victimes, cherchant à la contourner, les individus attachés à la liberté, cherchent des formes d’expression innovantes. Le sous-entendu, par exemple, peut augmenter le pouvoir de suggestion d’un récit ou d’une image.
Explorer les rapports qu’entretiennent démocratie et censure, c’est ainsi s’interroger sur la part respective que nos sociétés accordent à l’interdit et à la connaissance. Car si nous admettons, avec René Clair, que seule « la censure contre la bêtise » est acceptable, c’est alors dans l’éducation qui éclaire plus que dans l’interdit qui standardise l’expression intellectuelle, culturelle et esthétique, qu’il nous faut chercher le meilleur garant des libertés et la plus efficace protection des mœurs et des personnes.
Les articles qui suivent suscitent et accompagnent cette réflexion. Ils rappellent d’abord les origines religieuses et philosophiques de la censure avant de montrer que si les arts constituent un domaine particulièrement visé par la censure, les médias ne sont pas épargnés, pas plus que nos institutions.

Censure et religion

Tarek Oubrou s’interroge sur la place de l’interdit dans la culture islamique. Questionnant les textes sacrés, il affirme que la théologie de l’interdit est, dans le récit coranique, moins « angoissante » et culpabilisante que la pensée chrétienne. Dès la genèse, l’interdit apparaît comme l’épreuve de la liberté de choisir acquise par la connaissance. La censure ne serait alors qu’une pédagogie de la connaissance. Elle consiste en une interdiction de faire et non pas de savoir, car la connaissance, en Islam ne doit pas connaître de limites. La censure est équilibre. Les deux extrêmes du « tout permis » ou du « tout interdit » sont des écueils également liberticides. Tandis que la frontière dressée par l’interdit, à la condition de n’être pas trop contraignante, offre à l’homme un véritable espace de liberté, pourvu qu’il soit éclairé. En revanche, l’excès de censure excite la transgression et invite au vice. Sans doute est-ce la raison d’une forme d’autocensure de Dieu, préférant, par discrétion, alléger la pression de l’interdit, pour mieux prévenir les excès de la transgression. L’Islam des talibans, en pratiquant une censure abusive et absurde, ne rend pas compte de cette pédagogie initiale, et profondément libérale, de l’interdit.
C’est en revanche l’appétit de savoir qui, selon la doctrine chrétienne, provoque la chute d’Adam. Dès lors, l’Eglise s’érige en rempart contre les erreurs de l’intelligence. Il lui appartient de dénoncer le péché, de le montrer du doigt. C’est là l’origine de l’Index, organe de la curie romaine chargé de coordonner la liste des ouvrages imprimés interdits, à laquelle il donne aussi son nom. C’est sans aucun doute cette institution, présentée par François Jankowiak, qui, dans l’imaginaire collectif, illustre au mieux la censure pratiquée par l’Eglise catholique. Le contrôle, allant jusqu’à la répression des œuvres hérétiques, est ainsi une mission traditionnelle de l’Eglise, qui ne devient pourtant systématique qu’avec les progrès conjugués de l’imprimerie, nouveau vecteur des idées, et du protestantisme, doctrine à combattre. Ainsi, dès 1515, le Ve Concile de Latran « promulguait une loi universelle établissant l’exercice de la censure préalable à l’impression et le contrôle des écrits déjà publiés » qui devait, en dépit de quelques aménagements, non seulement présider à la censure catholique jusqu’en 1966, mais transmettre ses principes et ses méthodes à notre droit séculier.
Les écrits ne sauraient constituer les seules cibles de la censure religieuse et Stéphane Boiron rappelle qu’aucune religion n’a échappé à la question des images, de leur puissance et de leurs dangers {5} . Bien avant en effet que les byzantins ne forgent le terme « iconoclaste » au VIIIe siècle, l’interprétation des commandements bibliques, destinés alors essentiellement à combattre l’idolâtrie des peuples polythéistes, avait donné lieu à des mesures d’interdiction, voire de destruction des représentations figurées. Retraçant l’histoire des iconoclasmes, il en explore les fondements complexes et les variations suivant les cultes et les époques, soulignant l’actualité du propos dans une société moderne qui, accablée d’images, hésite encore entre idolâtrie et iconoclasme. Visant sans doute à séparer le profane du religieux, l’acte iconoclaste, qui n’est jamais dépourvu de violence, s’inscrit aussi dans une logique de combat, parfois plus politique que religieuse. L’iconoclasme se distingue toutefois du vandalisme en se définissant comme un geste intentionnel, significatif et construit, qui vise à interdire. En cela, il s’apparente à la censure et montre que l’art n’est pas à l’abri des interdits.

Censure et arts

L’art peut-il, doit-il, échapper à la censure ? C’est ce que certains défendent, en affirmant que l’art, parce qu’il est fiction, est au-delà du bien et du mal, et donc étranger à toute considération morale. Aussi revendiquent-ils la consécration juridique d’un privilège de l’artiste, par la reconnaissance d’une nouvelle liberté fondamentale, la liberté de création, distincte de la liberté d’expression visée dans nos textes constitutionnels. Car l’art est vital pour la démocratie et il ne saurait y avoir d’art proprement dit sans totale liberté créatrice. Pourtant la liberté de l’artiste dérange et déjà Platon excluait les artistes de la cité. Par la force suggestive de la représentation, l’art est un puissant vecteur de diffusion des idées, surtout quand, grâce à l’imprimerie, le cinéma, les musées et l’industrie du disque, il atteint les masses. On sait que la fiction peut représenter le réel avec plus d’impact et une meilleure audience qu’une chaine d’information. Il est difficile d’occulter la dimension politique de l’esthétique. D’où la volonté, voire la nécessité, de surveiller les arts… et les artistes ! L’expression artistique connaît ainsi toute sorte de censure : morale, religieuse, politique, dans ses formes les plus diverses, qui vont de la simple pression à l’instrumentalisation de l’œuvre artistique.
André Laingui examine l’évolution de la censure judiciaire des œuvres pornographiques à travers les trois grandes lois pénales de 1809,1881 et 1994. Le pénaliste saisit l’occasion de rappeler la tradition libérale de la répression française en la matière. Les condamnations sont rares, rapportées au nombre de publications ; elles sont surtout dépourvues de sévérité. Mais ce qui est habilement montré, c’est la transformation insensible et subtile de l’objet qui préoccupe le législateur pénal, et de ce qui, par conséquent, motive la censure. C’est d’abord la morale que l’on entend préserver en punissant les outrages à « la morale publique et religieuse, ou aux bonnes mœurs », avant de se préoccuper de la protection des personnes, plus précisément des mineurs, condamnant le message pornographique, à la seule condition qu’il puisse être « vu » par ces derniers. Cette évolution s’accompagne d’un changement institutionnel. La défense de la morale est confiée à la société tout entière, incarnée dans le jury populaire de la cour d’assises, reflet de l’opinion publique, tandis que la protection du mineur est laissée à l’appréciation du tribunal correctionnel. L’étau se desserre, tandis que le cadre du procès se fait plus confidentiel.
Qu’il s’agisse des mœurs ou de l’érotisme, la censure cinématographique française a toujours eu aussi la réputation d’être libérale {6} . Toutefois, Laurent Garreau évoque ici, non pas les publics qu’elle entend protéger, mais les enjeux diplomatiques qui justifient interdictions ou coupures. Dans l’immédiat après guerre, la censure est une arme politique et les épurations touchent ce secteur professionnel comme tant d’autres. Mais la censure s’intéresse aussi au cinéma dans la mesure où il peut engager la responsabilité politique du pays, soit parce que le film donne une mauvaise image de la France à l’étranger et que l’on doit interdire son exportation ou négocier des coupures, soit parce que l’étranger y est mal représenté et que des tensions diplomatiques pourraient en résulter, soit encore parce qu’un film étranger présente un « danger » pour le public français et que son importation doit être encadrée. En revanche, il faut faire connaître hors des frontières les films qui peuvent augmenter le rayonnement de la France. C’est l’enjeu des festivals … qui ne s’émanciperont des pressions diplomatiques pour se recentrer sur des considérations plus précisément artistiques qu’à partir des années 1950 {7} .
Lorenza André, quant à elle, invite à la prudence et cherche à saisir les subtilités d’une censure flexible, qui évolue, s’adapte aux circonstances et dépend des hommes qui la mettent en œuvre. Il serait ainsi vain de croire que les régimes totalitaires sont maîtres en la matière et que la censure s’efface à mesure que grandit la démocratie. Les rapports que le régime fasciste italien entretient avec le cinéma révèlent une censure polymorphe, hésitante et dont les effets sont parfois imprévisibles. Ainsi l’auteur rappelle que la censure s’installe en Italie bien avant le fascisme et qu’elle est alors essentiellement motivée par l’inquiétude que suscitent les salles obscures, les actes licencieux qu’elles permettent et l’immoralité des sujets qu’on y montre. Le gouvernement de Mussolini se préoccupe prioritairement des médias de masse que sont la presse et la radio. S’il utilise le cinéma, c’est essentiellement à des fins de propagande, créant en 1924 « l’Union nationale pour la cinématographie éducative », qui produit des actualités filmées dont la diffusion est obligatoire dans toutes les salles de cinéma. La censure préventive est en revanche plus tardive. Les films qui portent les valeurs du régime, famille, travail, sens de l’effort, sont encouragés. Pour les mêmes raisons, le cinéma américain, qui a la préférence du public, est longtemps toléré. Tandis que les peplums qui véhiculent une mauvaise image des origines italiennes ou les films véristes ou naturalistes, qui font une large part au quotidien misérable des familles d’Italie ou aux langues régionales, sont écartés. Mais le souci de relancer l’industrie cinématographique et donc d’encourager la production conduit de fait à un relâchement de la censure. Sans doute la pression politique est-elle de nature à contraindre bon nombre d’auteurs à l’autocensure, mais néanmoins, il devient possible de contourner les interdits. C’est paradoxalement du cinéma italien que vient le réveil des consciences et les premiers mouvements critiques. Les films « calligraphiques », centrés essentiellement sur l’esthétique et détachés des contingences politiques, portent en eux des messages libérateurs, montrant que l’art est aussi une arme de construction massive.
En rappelant les heures sombres de l’Allemagne nazie qui fait céder les arts devant son idéologie, mais en montrant aussi les prolongements de la censure dans la République démocratique d’Allemagne, Philippe Olivier invite à ne pas oublier et à ne pas penser, un peu trop rapidement, que la censure a disparu en Europe. A travers l’exemple de la musique, il rappelle comment l’art peut être mis au service d’une idéologie, comment il peut servir de support à la réécriture de l’histoire et constituer une mémoire nationale revisitée. Au-delà des mécanismes juridiques de l’autorisation préalable et de l’interdiction, l’instrumentalisation de l’artiste élu est aussi une forme de censure. En évoquant l’exil des artistes ostracisés, il pointe, non sans quelque ironie, l’un des effets inattendus de la censure, source malgré elle d’échanges culturels contraints, mais souvent riches et créatifs.

Censure et opinion

La culture du secret semble encore marquer fortement certaines de nos institutions, telles l’armée et la justice.
L’amiral Jean Dufourcq ose la comparaison entre le devoir de réserve, qui impose une prudence protectrice de l’institution militaire, et l’autocensure de la Grande Muette, qui nuit au débat, prive la société de l’avis précieux d’experts et organise, à terme, la rupture entre l’armée et l’opinion publique. Le débat est ancien et Foch avait, semble-t-il, remarquablement évoqué le paradoxe de l’obéissance, prônant le cas échéant d’aller jusqu’au désordre pour faire prévaloir l’esprit de la mission. Les circonstances alors n’avaient pas permis qu’il soit entendu. La modernité des moyens de communication relance le débat et interroge sur la place que le militaire peut aujourd’hui occuper dans le débat public. Ainsi, ce serait aujourd’hui les enjeux de la médiatisation qui inciteraient la Grande muette à devenir bavarde.
Tandis que l’opinion publique semble être un facteur d’ouverture pour l’armée, elle constitue un facteur de risque pour le bon fonctionnement de la justice. Et Jean-Pierre Bonthoux entend défendre la vocation protectrice de la culture judiciaire du secret. La justice, en effet, semble tiraillée entre deux principes démocratiques et tenus à ce titre comme également essentiels : la liberté d’information qui s’inscrit dans la recherche de la vérité et qui ne saurait être entravée et la protection de l’individu et de l’institution judiciaire elle-même qui exige la confidentialité. Face à la pression d’une opinion publique toujours plus avide de sensationnel et qui exige des comptes en temps réel, le défi, aujourd’hui, consiste à gérer la médiatisation des affaires. Céder à l’opinion, ne serait-ce pas accepter une autre forme de censure, plus pernicieuse, celle qui, sous couvert de transparence dénature la vérité ? Car la vérité ne peut naître que d’un lent processus dont la ponctualité des faits et des rebondissements médiatiques ne sauraient rendre compte.
La vérité est aussi au centre des préoccupations du journaliste Edwy Plenel. Car si les nouveaux médias et tout particulièrement la révolution d’internet bouleversent la communication au point de sembler interdire la censure de type classique, puisqu’aujourd’hui, même au sein des régimes les plus surveillés et les plus fermés, l’information circule par des réseaux parallèles, c’est la vérité qui est aujourd’hui menacée. Ainsi assisterait-on désormais à l’avènement d’une censure moins technique, mais plus spirituelle, qui empêcherait non pas la diffusion de l’information, mais plus en amont la recherche de l’information vraie, atteignant ainsi le cœur de notre démocratie.
CENSURE ET RELIGION
L A CENSURE A PPROCHE THEOLOGIQUE MUSULMANE
Tareq O UBROU
Théologien,
recteur de la mosquée de Bordeaux


L’Occident, malgré son émancipation de la domination religieuse et sa sécularisation forte {8} , reste marqué par une épistémè (Foucault) chrétienne. La censure et l’interdit sont parmi ces notions encore chargées d’une connotation théologique. Elles en ont gardé quelques traces bibliques subliminales, même si leur usage aujourd’hui est bien laïcisé.
Qu’en est-il de ces notions dans l’univers et le répertoire théologico-philosophico-éthique de l’(I)islam ?
Rappelons de prime abord que l’islam est une religion qui s’inscrit dans le sillage des religions monothéistes révélées, notamment le judaïsme et le christianisme. Le Coran, son Texte fondateur est le prolongement et la continuité des Anciennes Ecritures. Il reprend fréquemment des récits de la Bible, mais s’en démarque souvent quant à leur détail.

Une archéologie scripturaire de l’interdit

La Genèse, notamment « le péché originel », est parmi les sujets repris par le Coran, exposé différemment. Il donne une matière pour une autre théologie de l’interdit, qui paraît moins angoissante pour la conscience morale du croyant.
L’arbre interdit du Coran n’étant pas décrit, il ne pourrait toutefois être celui de la connaissance, notamment celle du mal et du bien. Il affirme contrairement à la Bible que le premier rapport établi entre Dieu et Adam était celui de l’enseignement de la connaissance justement, pas son interdiction. En effet, après la création d’Adam, le Coran informe que Dieu lui apprit les noms de toutes choses {9} – c’est-à-dire le langage comme traduction de la pensée et donc signifiant sa capacité de connaître ou de reconnaître les choses – avant de demander aux Anges de le saluer {10} pour ce savoir qu’il porte, et qui leur fait défaut {11} . L’interdit n’est venu que par la suite, celui de faire et non celui de savoir. La limite morale tracée par cette interdiction d’approcher l’arbre selon cette perspective n’est que l’épreuve de la liberté de choisir, acquise à juste titre par cette même connaissance.
Mais le plus notoire dans le récit coranique, c’est que la faute fut introduite par le désir de faire le bien. En effet, l’Homme, selon le Coran, est initialement et ontologiquement bon : « Nous avons créé l’homme dans la meilleure constitution (ahçani taqwîm {12} ) », affirme le Coran. Cet Attribut divin, ihsân, comme accomplissement, comme création de ce qu’il y a de mieux et de meilleur ( ahsan ), ne touche pas uniquement à la constitution physique mais désigne également une création spirituellement et moralement accomplie et parfaite {13} . Il reste prédisposé à accomplir le mal certes, mais c’est le bien ontologique qui est gravé dans sa prime nature. La chute vient incidemment sauf s’il se redresse {14} . C’est généralement dans la voie vers le bien que la faute vient s’introduire. On ne fait jamais le mal sciemment. On le fait lors de la confusion, l’oubli, la colère, dans des situations d’inadvertance, de faiblesse… Autrement, le mal n’est pas ontologique à la nature humaine mais accidentel. C’est ce que Satan avait compris en leur suggérant de faire un bien pour devenir éternels pour rester à côté de Dieu et pour être deux Anges {15} car les Anges ne désobéissent pas à Dieu. Ils sont tombés dans la confusion, qui est la seule arme de Satan. Leur faute fut dans le moyen, pas dans l’intention. Aussi, Eve n’était-elle pas responsable du péché d’Adam, elle n’était pas l’envoyée de Satan à Adam, comme le souligne le récit de la Genèse. En effet, ce récit a souvent été reçu comme une information sur une nature négative qui caractériserait la femme comme alliée historique et naturelle du Diable. Le récit coranique, quant à lui, ne donne aucun espoir à cette lecture théologique de la femme : les deux péchèrent au même titre, nous dit le Coran. Eve n’était pas plus étourdie qu’Adam. L’homme et la femme devant le choix de faire le bien ou le mal sont ex æquo.
Finalement, cette histoire est banale dans la mesure où elle ne débouche sur aucune théologie particulière concernant le péché, si ce n’est à propos du statut élevé auprès de Dieu, auquel Adam et Eve n’auraient pu accéder sans cette chute. Car il fut suivi d’un repentir qui leur a permis de découvrir une autre face de Dieu. Il n’y a pas non plus de sanction, telle que l’enfantement dans la douleur pour Ève, par exemple. Le Coran parle plutôt d’un rapprochement privilégié qui s’est accompli après la chute {16} . Ce qui a permis à certains théologiens et mystiques musulmans de considérer que leur état moral et spirituel s’éleva encore plus haut qu’avant la faute. Celle-ci a constitué un éloignement ponctuel qui leur a permis par la suite d’apprécier la proximité retrouvée, car on n’estime certaines choses à leur juste valeur que lorsqu’on les perd. La séparation éveille ici la conscience pour mieux apprécier le don. En effet, la chute a fait sortir Adam et Eve de la banalité de l’existence, d’une jouissance relative sans mérite, pour les faire entrer dans l’aventure, la dualité et le contraste d’un monde dans lequel Dieu se manifeste à travers Ses multiples Attributs, un monde qui permet de mieux apprécier la jouissance finale, bien méritée, celle du Paradis éternel final, où la rencontre et la connaissance de Dieu atteindra son apothéose.
Aussi Adam et Eve n’ont-ils pas transmis de péché, puisque celui-ci fut absous par le repentir, avant leur sortie du Paradis et donc avant qu’ils n’aient d’enfants {17} . Ils n’ont donc eu de descendance que dans un état spirituel vierge de tout péché. « Celui qui se repent est comme celui qui n’a jamais péché » {18} , affirme le Prophète. Désespérer du Pardon (al-marfira) et de la Miséricorde (ar-rahma) de Dieu : c’est le péché. Adam et Eve n’y sont pas tombés. Leur imputer la responsabilité de l’expulsion de leur progéniture du Paradis, dans cette perspective, n’a pas de sens ici, car leurs enfants n’ont jamais vécu dans ce Paradis, étant déjà destinés, selon le Dessein de Dieu, à vivre dans l’épreuve terrestre. Rien au monde n’aurait changé ce Destin. Pourquoi alors se lamenter sur le sort de l’humanité et accuser Adam et Eve, qui n’ont mangé le fruit de l’arbre qu’une seule fois dans leur vie, alors que nous en consommons sans cesse ? Leur nature n’est-elle pas la même que la nôtre ? ! La morale de cette histoire selon le Coran est donc ailleurs.
Nous comprenons dès lors la théologie chrétienne qui, en donnant à Jésus le statut de Sauveur, d’Agneau pascal et de celui qui a vaincu la mort causée par cette faute originelle, a paradoxalement renforcé le caractère de celle-ci en la rendant plus déprimante : une dette qui restera de toute façon pensante, avec un sentiment de culpabilité permanent.
Cette association entre le péché et la mort n’existe pas dans le Coran. Adam et Eve étaient conscients qu’ils n’étaient pas éternels, c’est pour cette raison qu’ils ont mangé de l’arbre pour le devenir justement. L’occasion nous est donnée ici de commenter une parole du Prophète qui nous rapporte un dialogue mystique et métaphysique entre Adam et Moïse {19} : « Adam et Moïse débattirent. Moïse dit : "Toi, Adam qui es notre père, tu nous as déçus, car tu nous as fait sortir du Jardin". Adam lui répondit : "Tu es Moïse, que Dieu a honoré par Sa parole et pour qui Il a écrit la Torah, comment oses-tu me reprocher une chose que Dieu a écrite quarante ans avant même qu’Il ne me crée ? " Et le Prophète Mohammed de commenter : "Et Adam eut raison de Moïse, et Adam eut raison de Moïse" » {20} .
Ce qui va nous importer, dans ce Texte, ce n’est pas son aspect théologique en rapport à la question du Destin ( al-qadar ), sixième pilier du credo de la foi musulmane, et qui n’est pas notre objet ici, mais les termes de cette disputation. Tout d’abord, Moïse n’a pas reproché à Adam d’avoir péché, car il sait que le péché – à ne pas confondre ici avec le mal – est naturel. Lui-même ayant connu la faute {21} . Il lui a reproché surtout les conséquences matérielles du péché {22} , chose qu’Adam attribue à Dieu, à sa Science, à son Pouvoir, à son Dessein et à son Destin : comme un père qui aurait perdu sa richesse à cause d’une erreur de gestion, mais qui n’aurait eu de progéniture qu’après sa faillite. Les enfants n’auront jamais connu la richesse pour lui reprocher leur chute dans la pauvreté. Ce sont les parents qui souffrent de la pauvreté car ils ont goûté au confort de la richesse. De leur péché, ils se sont repentis, et par le repentir ils en ont été affranchis. C’est pour cette raison que les moralistes avérés mettent en garde contre le fait de mépriser le pécheur, même si sa faute reste condamnable. Dans le droit musulman, en effet, on sanctionne le criminel ou le délinquant, mais moralement on ne porte jamais de jugement ontologique de valeur négative à son propos, et encore moins à propos de sa descendance, de ses proches, de son ethnie ou de sa communauté. C’est cette vision de la faute individuelle, qu’il faut distinguer du fauteur lui-même et de sa famille, qui correspond à l’esprit juste de la morale.
Ce que le Coran veut que l’on retienne de cet événement, c’est l’enseignement évoqué dans le passage suivant : « Ô fils d’Adam ! Que Satan ne vous tente pas comme il a fait sortir vos parents du Jardin… » {23} . Toute la moralité de l’histoire peut se résumer dans ce passage. Il s’agit d’éviter l’erreur des parents : vouloir faire le bien en tombant dans la faute. Et si erreur et faute il y a eu, l’exemple qu’ils nous ont donné reste à suivre. Le repentir efface la faute. C’est pour cette raison entre autres que le péché originel ne constitue pas ce poids pesant sur la conscience morale musulmane. Nous mesurons par conséquent à travers cette démarcation du récit coranique par rapport à celui de la Bible, les conséquences théologiques qui pourront en découler concernant la faute et donc le statut théologique de l’interdit et de la censure.

L’interdit, une règle ou une pédagogie ?

Même si le sens théologique de l’interdit n’est pas toujours le même, il reste une exception pour la Bible comme pour le Coran : un seul arbre interdit parmi une multitude d’autres. Il délimite ainsi une certaine frontière nécessaire, mais pas trop contraignante. Il faut dire aussi que la philosophie du « tout permis », si elle existe vraiment, n’est pas moins angoissante que celle du « tout interdit ». Il faut donc un juste équilibre qui donne une fonction à la censure, sans la rendre absurde, arbitraire, coupée de toute raison et de toute sagesse. Elle doit être à l’avantage de l’Homme et de la société.
Certes, l’impunité et la négligence sont inévitablement des fléaux pour un Etat, mais le grand art de la vie en société consiste aussi à discerner quand la loi impose retenue et sanction et quand la persuasion seule agira. Car si toutes les actions, bonnes ou mauvaises, sont détaillées et rationnées, que deviendrait alors la vertu sinon un vain mot ? Il faut dire également que l’absence de tout interdit non seulement tue la morale, l’éthique, mais la liberté elle-même et donc la responsabilité. Elle élimine également la jouissance qu’elle prétend défendre, et pousse ainsi la perversion à des limites toujours extrêmes, sans atteindre définitivement la jouissance totale, laquelle deviendrait un mirage et s’éloignerait dès qu’on s’en approcherait. L’instinct de transgression étant inscrit dans la nature humaine, l’interdit selon cette optique théologique n’est que préventif, une sorte de ceinture de protection pour ne pas aller trop loin dans l’enchaînement des transgressions, ce qui supprimerait en définitive le désir et le plaisir. C’est ce que les juristes musulmans malikites médiévaux ont appelé « interdiction préventive » : saddu adh-dhrâ’i‘e, ou « principe de précaution ». Un concept aujourd’hui à la mode.
Certains ne reconnaissant pas la sagesse derrière la Providence divine, la critiquèrent parce qu’elle laissa pécher Adam et Eve. Or, en leur donnant la raison et le savoir, Dieu leur a donné la liberté de choisir, car la raison n’est que choix, sinon ils seraient tous deux des êtres artificiels, des marionnettes.
Même sans la référence à Dieu, l’Homme livré à lui-même s’est toujours créé des interdits, des autocensures. La preuve en est que nos sociétés pourtant émancipées de la morale religieuse et des Ecritures ne cessent de voter des lois d’interdiction. La constitution française vient d’introduire tout récemment dans son texte le principe de précaution. Cela signifie qu’à un moment donné, il faudrait donc bien tracer une limite, qui est souvent pédagogique, préventive, et non punitive. En effet, aux libertés s’opposeront toujours des libertés. Et si tout ce qui est possible devenait souhaitable alors régnerait le désordre. Aussi chaque société a ses complexes, ses tabous, ses territoires moraux inviolables et ses interdits non-dits.

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