Dix jours à Alger
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Description

Février 2011 : la Tunisie, l'Egypte puis la Libye basculent dans le "Printemps arabe". A Alger, la révolution annoncée se fait cruellement attendre. Dans ce pays où tout le monde parle politique, cette révolution qui joue l'Arlésienne est au coeur des débats. Séjournant à Alger, l'auteur rapporte des réponses qui permettent de refaire l'histoire et rappellent le lien indissociable de nos deux pays, de nos deux peuples.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 2012
Nombre de lectures 35
EAN13 9782296986060
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

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Couverture
4e de couverture
Ecrire et Voyager
Série. « Aujourd’hui ». Consacrée aux récits contemporains de voyageurs, cette série accueille des textes relevant de plusieurs approches : littéraire ou plus ethnographique.

Série. « Au XIX° siècle ». Cette série présente des récits de voyageurs du XIX° siècle ainsi que des journaux, et études biographiques.
*

La liste des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr
Titre
Christian Viollet






D IX JOURS À A LGER


Carnets d’un Printemps manqué
février 2011








L’Harmattan
Copyright

© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-98606-0
EAN : 9782296986060
DIX JOURS À ALGER

Alger, dimanche 20 février 2011. Hôtel Albert 1 er , 5 Bd Pasteur, chambre 721. Il est 1h30 du matin. Hadj vient de me quitter, non sans avoir voulu inspecter ma chambre, l’œil mécontent. « J’avais demandé la 720, elle est mieux, plus grande, et la vue est plus belle. Je vais demander à la réception que l’on te change ! » La vue est splendide du balcon de la chambre 721 : à gauche les lumières du port, juste en dessous, un jardin étagé, avec en son centre un monument de style néostalinien, et, tout autour, des immeubles dont la blancheur irréelle transperce la nuit. Alger, Alger la Blanche à mes pieds… Une brise de mer assez forte fait claquer au-dessus de ma tête le store de toile rayée de la porte-fenêtre et apporte jusque dans la chambre un mélange d’odeurs, odeur de port, huile lourde et varech, de ville, essence mal brûlée et asphalte humide, de jardin, herbe coupée et jasmin subtil. Pas sommeil malgré l’heure tardive, impression de tenir cette ville entre mes mains, sous un ciel plombé, hostile, où les nuages s’amoncellent. Excitation de fatigue, envie de pousser mon lit devant cette porte-fenêtre, de m’allonger à plat ventre pour tenter de m’endormir en contemplant, comme depuis un poulailler imaginaire, la scène nocturne d’Alger la Blanche…
Je ne connais pas Alger et je connais Alger comme ma poche… Je ne connais pas Alger pour y être venu épisodiquement très peu de temps, en escale, une première fois pour aller dans le M’zab, une autre pour randonner dans le Hoggar et le Tassili, il y a des années de cela. Je connais Alger à travers l’histoire récente de la guerre d’Algérie, des soubresauts d’agonie de la IV e République, du retour au pouvoir du Général, du « Je vous ai compris ». Je connais Alger par les livres, récits, témoignages, études d’historiens, par les photos des pages de Paris Match feuilletées lorsque j’étais enfant, par les actualités cinématographiques de l’époque, les documentaires, les films. Bref, alors que je n’ai passé, au mieux, que quelques jours dans cette ville il y a plus de vingt ans, la rue d’Isly, la Grande Poste, le GG, le tunnel des Facultés et bien d’autres lieux me sont familiers. Je ne suis pas né à Alger ni dans ce pays, je ne suis pas Pied-Noir, je n’ai ici aucune racine d’aucune sorte et pourtant j’ai failli embrasser et serrer contre moi cette vieille femme en hidjab blanc, front et menton bleuis de tatouages, qui m’a demandé, alors que je prenais une photo de la porte d’entrée d’un immeuble du début de siècle dans Bab el-Oued : « tu es né dans cette maison, mon fils ? »
Sur mon balcon de la chambre 721, j’ai sorti une chaise, et appuyé à la rambarde, je contemple cette ville qui me donne une bonne semaine de vie commune, sans trop savoir par où commencer. Je suis arrivé depuis moins de douze heures, et Hadj, venu me chercher à l’aéroport Houari Boumediene m’a donné le tournis : parlant sans cesse, conduisant d’une main (vite, très vite), téléphone portable collé à l’oreille, il m’a emmené de El-Biar à Hydra, redescendant à Sidi M’hamed, remontant à ND d’Afrique pour le point de vue sur la ville avant de plonger sur Bab el-Oued puis de filer le long du port. Je suis perdu, ne me repère que grâce à la mer aperçue entre deux virages, entre deux immeubles. J’aimerais me poser un moment, m’installer à l’hôtel, prendre un verre, souffler un peu. Impossible ! Et je ne sais pas encore que nous allons dîner ce soir chez l’un de ses vieux amis à quarante kilomètres à l’ouest d’Alger !
Alors sur mon balcon, ivre de fatigue, mais aussi du vin de Mascara que Sid Ahmed, le vieil ami en question nous a généreusement servi, j’essaie de faire le point, d’organiser un programme pour les jours à venir, tout du moins pour aujourd’hui. L’averse violente qui s’abat soudain sur la ville, tout en m’obligeant à rentrer, me procure un peu de cette lucidité qui m’a fait défaut depuis mon arrivée : inutile de chercher à programmer, à organiser. Alger décidera.
Dans l’avion qui m’emmène, le faible nombre de journaux offerts par Air France à l’entrée de l’appareil ne m’a laissé que le Figaro et l’Equipe . Le jeune steward au visage poupin et arrogant à qui je réclame le Monde ou Libé me répond avec insolence que j’ai déjà un journal ! Interloqué par ce manque de courtoisie, je m’apprête à répondre, mais mon voisin, jeune beur, look banlieue chic, m’en dissuade d’un sourire : « Laissez m’sieur, sur ce vol, y se croient tout permis, c’est plus un avion, c’est une bétaillère ! » Discussion : il est Oranais, a fait du droit et de la gestion, n’a jamais trouvé de boulot alors a monté une « affaire » d’import-export d’un peu tout, textile, pièces auto, CD, DVD et j’en passe. Pour les taxes d’importation, il se débrouille, dit-il avec un sourire entendu. Trabendo , corruption, seule solution selon lui pour s’en sortir et être respecté en Algérie. Samir a une morale qu’il me résume en quelques mots : « prendre petit mais souvent, jouer dans sa cour tant qu’on ne peut pas jouer dans celle des grands ». Il m’explique qu’il gagne bien sa vie, que grâce à lui, sa famille ne manque de rien, mais qu’il se garde de tout signe extérieur d’opulence. Il me raconte l’histoire de Rafik Khalifa, son ascension et sa chute : les costumes Hugo Boss et Versace, la banque, la compagnie aérienne, le sponsoring de l’OM, la fréquentation des célébrités. Catherine Deneuve et Depardieu invités à Alger pour assister à un match de foot de l’OM, moyennant quelques dizaines de milliers d’euros, puis l’arrogance qui devient gênante, trop voyante pour les généraux qui dans l’ombre soutiennent, s’engraissent, distribuent, et, d’un coup décident de siffler la fin de la partie. Alors les amis qui se défilent, le fric qui n’arrive plus, la fuite qu’on vous facilite pour que l’on devienne le coupable aux yeux de tous, l’arrestation à Londres, la prison. Samir, dans le fond, est admiratif du parcours, il ne parle pas des dizaines de milliers d’épargnants ruinés, petites gens modestes en plein désespoir. Lorsque je les évoque, il sourit de façon cynique et me montre du doigt un article à la une du Figaro : la coordination appelle à une marche et à une manifestation à Alger, place du 1 er Mai, le 19 février, c’est-à-dire aujourd’hui. « Ce sont les mêmes, manipulés, futurs niqués par le système, par les Services ». Ce dernier mot est lâché avec une sorte de haine respectueuse et craintive qui m’étonne dans la bouche de ce type sûr de lui. Je ne le sais pas encore, mais je retrouverai bientôt ce mot et l’expression qui l’accompagne dans d’autres bouches et à d’autres moments. Samir me regarde avec une sorte de commisération et décide de me tutoyer : « tu ne connais pas l’Algérie mon frère, mais l’Algérie c’est ça : soit tu acceptes le système et, au pire tu survis ou comme moi, tu vis, en attendant mieux ; soit tu renonces ou tu t’agites comme eux, pour rien car ils n’ont pas les cartes pour jouer et ne les auront jamais de cette façon-là. En Tunisie, ils viennent d’avoir Ben Ali qui n’a nourri que sa famille, au Maroc ils auront peut-être Mohamed Saucisse. Regarde, le Figaro y annonce une gigantesque manifestation pour demain, mais en Algérie, aucun risque, c’est verrouillé double tour. D’ailleurs tu verras rapidement ». Une hôtesse dépose devant nous un minuscule sandwich et nous propose une boisson. On se concerte du regard. Vin rouge demande Samir, puis il ajoute en haussant les épaules « tant qu’on peut encore » et ôtant la cellophane du sandwich, il me tend l’étiquette qui l’accompagne : « repas garanti sans porc ». Tu vois, ajoute-t-il, sur certains vols, Air France va plus loin encore et précise que la bouffe est halal ! Les islamistes ont perdu la guerre, mais, même dans les avions français les interdits religieux s’imposent ! Je pense à cette guerre civile qui dans les années 90 a fait plusieurs dizaines de milliers de victimes. Je pense à mes amis Leïla et Hadj réfugiés en France car menacés l’un et l’autre d’égorgement par les intégristes. J’en dis deux mots, sans m’attarder. Samir hoche la tête. « Les barbus, je fais du business avec eux, ils sont incontournables dans les godasses, les fringues, la contrefaçon et surtout les dessous féminins. Les strings passent de mode mais y a peu de temps encore, c’était leur spécialité sur tous les marchés. Ils sont rangés, les barbus ! Repentis, pardonnés, certains touchent même une retraite de combattant. Boutef a tenu parole, les Services contrôlent tout ça, les généraux touchent, tout le monde est content ! » Samir m’irrite. Gravure de mode, sûr de lui, hâbleur, donneur de leçons, péremptoire et superficiel, il me fait l’effet du beauf que l’on côtoie par obligation et que l’on oublie très vite, sauf pour en railler les travers les plus caricaturaux. Il vient pourtant, sans le savoir de me donner quelques clés qui me seront bien vite très utiles : la première, c’est qu’ici, on aime parler, débattre, tchatcher , y compris avec un inconnu. La seconde, c’est qu’à la moindre occasion, ouverture dans la discussion, le politique ou la politique s’insinue, s’installe et envahit tout, avec un goût pour la polémique, une liberté de ton, une confiance en l’interlocuteur assez stupéfiants. La troisième, c’est la référence permanente aux Services, sorte de pieuvre tentaculaire, multiforme, omniprésente. Ils sont bien visibles dans la rue avec les hommes en treillis bleu marine avec police en arabe peint au pochoir dans le dos ; dans les campagnes avec la gendarmerie en uniforme vert et ses multiples barrages. Ils sont invisibles, aussi. Selon votre interlocuteur du moment, ils tirent les ficelles des marionnettes au pouvoir, détournent la manne pétrolière, dirigent un gigantesque système de corruption, manipulent les islamistes et j’en passe. J’apprendrai bien vite les acronymes DGSN (Direction Générale de la Sûreté Nationale), DRS (Département Renseignement Sécurité), en un mot, les fameux Services, symbole et expression même de la répression et donc de la dictature. Réalité ou paranoïa ? Ma trop brève expérience ne me permettra pas de trancher, j’oscillerai de l’une à l’autre bien souvent, mais pendant tout le temps de ces discussions, dominera pour moi le paradoxe étonnant de cette totale liberté de parole, donc de critique dans un système permanent de surveillance policière.
C’est un Abdelaziz Bouteflika radieux qui m’accueille en ce début d’après-midi à l’aéroport d’Alger : El Djazaïr, qui se veut le « magazine promotionnel de l’Algérie », affiche son portrait en grand format, nimbé de lumière, cheveux longs dans le cou, grand sourire, dents immaculées, bras levé, rajeuni de 30 ans. Il semble, dans un grand rire, lancer le nouveau plan quinquennal de développement sur fond de chantiers de construction. Si l’on fait abstraction des couleurs, du costume et de la coupe de cheveux, on est dans l’URSS des années trente, en plein culte de la personnalité, avec le « Construisons l’Avenir » rituel et glorieux ! Ne manquent que les barrages et les cheminées d’usine ! Un titre énorme barre la partie inférieure de l’affiche : « Pharaonique ! » Ce type d’image de propagande fleure bon son régime totalitaire et le culte de la personnalité bien pesant. À travers toute la Tunisie, Ben Ali était représenté lui aussi dans la même attitude et avec la même jeunesse, et Moubarak adorait les références aux pharaons ! L’un et l’autre venant de passer à la trappe, je me dis que cette affiche est prémonitoire et que Bouteflika devrait bientôt les suivre… Mauvaise pioche !
En cette fin de février 2011, les médias occidentaux ont inventé et popularisé l’expression du « Printemps Arabe » pour caractériser les différentes révolutions qui enflamment le Maghreb et le Machrek. Le parfum du jasmin tunisien annonce un printemps précoce et les références historiques de type « Printemps des Peuples » ou pourquoi pas « Printemps de Prague » rappellent que le printemps est bien à la fois signe et symbole de renaissance. Pourtant, lorsque je débarque à Alger, le temps maussade et frais est loin d’être printanier comme le prouve la pluie violente qui met fin à ma contemplation nocturne de la ville sur mon balcon d’hôtel. En deux mots, on est encore en hiver, et Bouteflika peut numéroter ses abattis. Double erreur de jugement et d’appréciation de ma part : le printemps va arriver très vite et Bouteflika pliera, un peu, mais ne rompra pas.
La situation politique et sociale est tendue en Algérie en ce début d’année : l’automne 2010 a été marqué par d’importantes hausses des prix des produits alimentaires de base, faisant redouter des émeutes de la faim. Elles éclatent début janvier 2011 et s’étendent rapidement. Hadj, rentré à Alger pour des raisons professionnelles m’appelle et manifeste une certaine inquiétude. Début janvier me raconte-t-il, l’expulsion par la police de vendeurs ambulants à Bab el-Oued a enflammé le quartier de la Place des Trois Horloges avant de toucher rapidement d’autres quartiers où de jeunes manifestants ont pillé des magasins, brûlé des bus et des voitures, saccagé les halls d’exposition de concessionnaires automobiles. L’inquiétude gagne la presse algérienne que je consulte sur internet. Elle est relayée par les journaux français qui ne manquent pas d’établir des parallèles avec la situation tunisienne. Hadj lui est sur place, il envisage la situation sur un plan plutôt politique. Il m’appelle en général en début de soirée, après avoir quitté son bureau et fait un tour de ville en voiture. Ce qui le frappe, me dit-il, c’est l’aspect inorganisé des protestations. Les faits semblent cependant lui donner tort : après qu’une manifestation a été violemment dispersée, avec de nombreux blessés, une structure politique, la CNCD (Coordination Nationale pour le Changement et la Démocratie), regroupant des partis d’opposition, des syndicats se met en place. Un soir de début février, je reçois un texto : « Alger la Blanche est bleue ! » Tout cela a un petit parfum « Ici, Radio Londres, veuillez écouter quelques messages personnels ! » et je sais Hadj assez facétieux pour ce genre de plaisanterie. Je lui réponds : « de froid ? de peur ? envahie par les Touaregs ? ». Je ne sais pas encore à ce moment ce que sont les « bleus » et je vais l’apprendre très vite : le gouvernement concentre dans Alger d’énormes forces de police, pour parer à toute éventualité. Hadj m’appelle : « Si tu veux voir quelque chose, ne tarde pas trop, le mouvement est sur le point d’être étouffé, le scénario à la tunisienne a du plomb dans l’aile ». Heureusement pour moi, les vacances de février arrivent. J’obtiens un visa en un temps record (Hadj connaît du monde au consulat) et j’arrive le 19 février, juste à l’heure pour la grande manifestation qu’organise la CNCD sur la place du 1 er Mai. Venu me chercher à l’aéroport, Hadj calme mon impatience : « Alger la Blanche est encore plus bleue que d’habitude ! » Impossible de rejoindre la Place du 1 er Mai, les voies d’accès dans un rayon d’un kilomètre sont coupées, encombrées de camions de transport de troupes, de véhicules anti-émeutes, de camions-pompe, de petits blindés surnommés les chasse-neige, dont la lame avant permet la destruction des barricades. Du bleu partout ! Sur les trottoirs, les policiers en tenue de robocop empêchent à coups de matraque les passants de s’arrêter. Seuls 2 à 3000 courageux ont réussi à se regrouper sur la place avant d’en être violemment expulsés en fin d’après-midi. De la grande manifestation d’Alger, je n’aurai vu de loin que quelques banderoles, et entendu des slogans presque inaudibles.
Le lendemain de mon arrivée, dans le lobby de l’hôtel, le réceptionniste me présente un personnage élégant, costume de lin noir, foulard jaune, cheveux blancs et longs. C’est, me dit-il, le directeur d’une galerie qui expose des dessins politiques, juste à côté, dans l’avenue Pasteur. Avec beaucoup de courtoisie, il me questionne sur la raison de mon séjour . Très étonné de ma réponse, il affirme que je dois être le seul touriste à Alger en ce moment et me demande si ce ne serait pas un journal qui m’offrirait des vacances en cette saison ? Je lui réponds d’un sourire style « à vous on ne la fait pas … » Ravi, il doit en conclure que nous appartenons au même monde et m’invite à venir jeter un œil chez lui dans la matinée. La galerie a un peu l’allure d’une boutique en travaux, l’accrochage est sommaire, il m’explique qu’il n’a pas encore ouvert et propose ses murs aux étudiants des Beaux Arts. Le thème dominant de tous les dessins fait bien évidemment référence à l’actualité du monde arabe : sur plusieurs d’entre eux, on retrouve l’idée des dominos : Ben Ali fait tomber Moubarak (pour eux c’est fait) qui fait tomber Kadhafi, (la révolution libyenne débute) qui s’appuie sur Ahmadinejad, lui même sur le roi de Jordanie etc. Au bout de la file, le petit Bouteflika semble résigné mais est toujours debout. J’en fais la remarque à mon hôte qui se contente d’un sourire énigmatique. L’Algérie est riche, me dit-il.
L’Algérie est riche, encore un paradoxe. Elle l’est d’une manne pétrolière et surtout gazière qui n’a cessé de s’apprécier ces dernières années. L’Algérie a ainsi pu apurer ses dettes et engranger des réserves colossales d’un montant de 150 milliards de dollars m’affirme-t-il. Il s’anime, devient véhément et je retrouve un peu l’ambiance de la veille chez Si Ahmed. Dès qu’il est question de politique, le ton monte, même si l’on est d’accord, les mains s’agitent, soulignent les arguments. Il est parti me dis-je et je me contente de hocher la tête. Il enchaîne : « Le pouvoir a les moyens de renforcer sa sécurité. La DGSN, Monsieur, vous savez, la police, les Services, comptent 200 000 membres, leurs salaires ont été augmentés d’un coup de 50% avec effet rétroactif ! Et puis, cher Monsieur, ce pouvoir est riche, très riche ; il a les moyens d’acheter la paix sociale ». Il ne s’en prive d’ailleurs pas : dans les jours suivants, 20 milliards d’euros d’aides sociales sont débloqués, les marchands ambulants ne sont plus soumis à déclaration. Le gouvernement annonce la création d’un prêt à 0% pour les jeunes plus un plan de grands travaux. Enfin, le Président annonce lui-même la fin de l’état d’urgence en vigueur sur l’ensemble du pays depuis 19 ans . Certes, la mesure est plus symbolique que réelle, l’armée conserve ses prérogatives et la vie politique demeure conditionnée par le pouvoir central. « Le bâton et la carotte, cher Monsieur et le bourricot avance ! » conclut le galeriste. Dans les jours suivants, force m’est de constater que son jugement l’emporte : le mouvement de protestation évolue, abandonnant les critiques politiques, il met en avant des revendications sociales ; et comme les manifestations sont violemment réprimées, il choisit la seule arme possible car légale : la grève. Les professions de santé, de justice, les transports, les banques, les enseignants, chercheurs et étudiants arrêtent le travail. Hadj me conduit à Ben Aknoun, sur les hauteurs de la ville. Il veut me montrer le ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche où travaillait Leïla avant leur exil forcé. Des étudiants peu nombreux organisent un sit-in devant la grille majestueuse du bâtiment immaculé, surveillés par deux petits blindés et quelques robocops .. Très agressifs, ces derniers nous empêchent de nous arrêter pour parler avec les grévistes. Dans la soirée, les étudiants seront dispersés avec une rare violence par la police. Une dizaine d’entre eux étant blessés, la presse algéroise du lendemain montre des images de policiers frappant des étudiants à terre, à coups de matraque mais aussi de pied. Le patron de la DGSN annonce le même jour l’ouverture d’une enquête interne et promet des sanctions sévères. On tremble ! Le lendemain matin, place Maurice Audin, au cœur de l’ancien Quartier des Facultés, où se regroupent les bâtiments de l’Université d’Alger, des étudiantes en jeans ajustés et en hidjab de couleur distribuent des tracts appelant à la grève. Les tracts étant rédigés en arabe, je demande quelques explications. Ambiance joyeuse, où tout le monde parle à la fois, s’interrompt, s’interpelle, comme d’habitude quand on parle politique à Alger ! Je crois comprendre que Bouteflika a commencé à reculer en abrogeant un décret sur la réorganisation des études d’ingénieur et des masters, mais je ne comprends pas grand-chose à tout cela, tant les propos échangés en arabe et en français sont passionnés ! Il est aussi beaucoup question des violences policières récentes, de la nécessité de renforcer la mobilisation. Ambiance très soixante-huitarde ! Deux étudiants plus âgés, en jeans et baskets de marque, s’approchent du groupe de filles. “Les Services” me chuchote l’une d’elles. Le silence se fait, je préfère m’éloigner. En fin de matinée, sur le terre-plein devant le Safir ( ex -Hôtel Aletti, l’un des deux palaces algérois du temps de la présence française) dont la rénovation s’achève, une manifestation très organisée se déroule : banderoles et drapeaux du SNAPAP, le syndicat des personnels de l’administration, flottent au vent. L’ambiance est cette fois-ci bon enfant, la présence policière allégée, de simples policiers, et non des robocops . Ces grèves touchent l’ensemble du pays, villes et campagnes. Des étudiants de Mostaganem aux greffiers des tribunaux dans toutes les grandes villes, des ouvriers d’Arcelor Mittal à Annaba, aux personnels de santé des hôpitaux et des dispensaires ruraux. Le nombre de catégories socioprofessionnelles touchées semble illimité. À lire la presse du matin, on ressent l’impression d’un pays paralysé par des grèves qui font tache d’huile, par une mobilisation qui ne cesse de se renforcer. Cependant journalistes ou simples observateurs se rendent compte rapidement que ces grèves demeurent pour la plupart sectorielles, isolées, défendant des revendications très particulières. La mobilisation est disparate, sans possibilité ni volonté d’union. Le gouvernement a tôt fait de prendre la mesure de cette évolution. Il cède, au risque d’encourager le mouvement, mais le risque est minime désormais de se retrouver dans une situation à la tunisienne. Il dispose surtout de moyens financiers considérables pour calmer le mécontentement. Le pouvoir sert à la louche : les greffiers de justice récoltent une augmentation de 110% de leurs salaires, les professeurs d’université, selon les cas, entre 150 et 300% ! Du jamais vu ! Le mouvement s’étiole. Alger ne sera pas Tunis ou Le Caire. Je suis parti en Algérie dans l’espoir d’assister au changement. Le quotidien Libération , dans l’euphorie du « Printemps arabe » titrait le lundi 14 février “Et maintenant l’Algérie ? “ et consacrait cinq pages au discrédit d’un “régime gagné par la panique “ et à la montée inéluctable de l’opposition. Force est de constater qu’il s’est trompé et moi avec lui. Bouteflika a senti le vent du boulet, mais le vent n’est pas le boulet.
Pendant cette semaine de fin février, les manchettes de la presse algéroise en langue française donnent beaucoup de visibilité aux révolutions qui secouent le Maghreb. Elles proposent également une couverture très documentée des manifestations et des grèves. Cette presse quotidienne nationale est très étonnante à plus d’un titre : pas de crise de la presse en Algérie : les onze ( !) quotidiens de langue française connaissent en effet des tirages de plusieurs centaines de milliers d’exemplaires dont leurs homologues français pourraient s’enorgueillir : Liberté, El Watan sans parler du Matin ou de la Tribune sont en tête. Les Algériens sont des lecteurs de journaux et les nombreux clients qui se pressent très tôt devant les kiosques, boutiques de presse ou alors le long des trottoirs où s’alignent les piles prouvent la vitalité de ce média. J’ai l’impression, le matin, de retrouver devant les éventaires l’ambiance des films français en noir et blanc d’avant-guerre ou des années 50. On y retrouvait souvent une scène classique de discussion, avec les lieux communs de type « Café du Commerce », le journal déployé ou brandi comme preuve, servant à souligner les arguments du débat. Cette presse illustre ce paradoxe déjà évoqué plus haut quant à la situation politique de l’Algérie et l’attitude du pouvoir. Certes il y a la « Voix de son Maître », El Moudjahid . Son audience est faible. Comme me l’a dit en riant un passant devant la Maison de la presse à côté de la Grande Poste : « Ce journal, on ne le trouve que dans les ministères… et encore, dans les toilettes ! » Pour le reste, l’ensemble de la presse quotidienne semble disposer d’une grande liberté. On y trouve de nombreux commentaires critiques, souvent acerbes, du pouvoir, de la répression de la contestation et de l’action des forces de police. Cependant, une étude plus approfondie des textes montre une certaine prudence : les accusations sont indirectes, le conditionnel largement utilisé, et peu de responsables sont nommément cités. Par contre, lorsqu’il est question des révolutions dans les pays voisins, le ton est bien plus virulent, les mots moins retenus, qu’il s’agisse de la dénonciation de la violence de Kadhafi faisant tirer au canon sur les villes libyennes insurgées, de la corruption du pouvoir égyptien ou de l’accumulation des détournements de la famille Ben Ali. Au lecteur d’établir des parallèles, de transposer, de changer les noms, ce dont il ne se prive pas. Pendant ces journées de février, cette presse donne un peu l’impression de tester le pouvoir, de voir jusqu’où elle peut aller. Ce dernier quant à lui, semble laisser faire, laisser écrire, la considérant comme une sorte de soupape de sécurité. À ma question « l’Algérie est-elle une démocratie ? » Abdel, avec lequel je passe une bonne heure de tchatche le matin, à la terrasse du bistrot situé en bas de la rue Ben M’Hidi, me répond par un véritable petit cours de science politique : l’Algérie a une constitution qui garantit la séparation des pouvoirs ; le multipartisme existe ; les élections au suffrage universel sont régulières ; une armée et une police soumises au pouvoir ex

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