Du vin et des jeux : Le virage commercial de la SAQ et de Loto-Québec
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Description

Certains débats reviennent dans l’actualité québécoise avec une régularité déconcertante, comme si nous étions condamnés à les revivre éternellement. Faut-il privatiser la Société des alcools ? Quel peut bien être le rôle de l’État dans la gestion des jeux de hasard ? Et pourquoi le gouvernement aurait-il le monopole de la vente de cannabis ? Avec Du vin et des jeux, Simon Tremblay-Pepin et Bertrand Schepper-Valiquette proposent de reconstituer l’histoire de ces sociétés d’État afin de comprendre leur mission et de cerner les problèmes qui ont mené à la crise de légitimité qu’elles traversent depuis leur création. Cette étude nous plonge au coeur de l’histoire économique et sociale du Québec, du duplessisme à nos jours, et offre une lecture sans complaisance de la Révolution tranquille.

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Publié par
Date de parution 04 avril 2019
Nombre de lectures 0
EAN13 9782895967651
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0450€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

© Lux Éditeur, 2019
www.luxediteur.com
Ce document numérique a été réalisé par claudebergeron.com
Dépôt légal: 2 e  trimestre 2019
Bibliothèque et Archives Canada
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
ISBN (papier): 978-2-89596-301-1
ISBN (epub): 978-2-89596-765-1
ISBN (pdf): 978-2-89596-955-6
Ouvrage publié avec le concours du Conseil des arts du Canada, du Programme de crédit d’impôt du gouvernement du Québec et de la SODEC. Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada pour nos activités d’édition.

I NTRODUCTION
À L’AUTOMNE 2018 , les sociétés d’État ont fait la manchette au Québec. Nous avons assisté à la mise en place de la Société québécoise du cannabis (SQDC), mais aussi à un nouvel épisode du débat récurrent sur la possible privatisation ou libéralisation de la Société des alcools du Québec (SAQ). La Coalition avenir Québec (CAQ), parti favori lors de l’élection générale du 1 er  octobre, a également fait du déménagement du Salon de jeux de Loto-Québec, dans le quartier Vanier à Québec, un enjeu électoral.
Dans l’espace public, ces débats sont presque toujours présentés de la même manière. On met face à face deux personnes aux idées opposées: à droite, on souhaite l’intervention du secteur privé ainsi que des rendements élevés, alors qu’à gauche, on demande le maintien de sociétés publiques et de bons salaires. Cette approche convenue peut certainement se justifier et, plus souvent qu’à leur tour, les auteurs du présent ouvrage ont participé à ce type de mise en scène. Cependant, cette formule habituelle des débats sur les sociétés d’État présente aussi d’importantes limites, notamment à cause de sa courte vue historique. Elle mène à une grande confusion sur les rôles et les missions de ces outils collectifs. Tantôt on y définit la SAQ et Loto-Québec comme des entreprises qui vendent un produit, tantôt comme des monopoles tout-puissants ou comme des organisations devant protéger le public de produits dangereux. À d’autres moments encore, on les présente comme des apports essentiels aux revenus de l’État. Même si toutes ces définitions sont justes, du moins en partie, on les considère rarement toutes ensemble. Pour mieux comprendre la forme actuelle de ces sociétés d’État, il nous paraît fondamental d’opérer un retour historique qui mette en lumière les tensions et les transformations qui les ont traversées depuis leur création [1] .
Ce retour historique nous semble d’autant plus essentiel qu’il est à peu près inexistant. En fait, depuis les années 1990, on compte très peu de textes et aucun ouvrage retraçant l’histoire de ces sociétés d’État. Comme elles connaissent une évolution semblable et des moments charnières communs, nous suivrons leur histoire en parallèle [2] . Au terme de ce parcours, nous tenterons de montrer les similitudes et les différences entre ces deux sociétés, ce qui permettra aussi de mieux comprendre la création de la SQDC.
La modernité qui se met en place au Québec pendant la Révolution tranquille s’est construite autour d’institutions qui avaient le potentiel de redonner aux Québécois-e-s le contrôle de leurs choix collectifs. Cependant, le caractère inachevé de ces institutions, qui n’ont jamais atteint leur pleine maturité – notamment en raison du maintien de la province dans l’ordre canadien, mais également de certains de leurs éléments constitutifs et de la prise de pouvoir d’une classe technocratique –, les ont amenées à être partie prenante de la dépossession de la société québécoise, phénomène qui a jalonné toute l’histoire du Québec.
Notre approche s’éloigne donc de celle voulant que la Révolution tranquille représente un âge d’or auquel il faudrait revenir avec empressement pour enfin sortir des affres du néolibéralisme qui en aurait pourri les fruits. Toutefois, elle ne souscrit pas pour autant à l’idée que la Révolution tranquille serait un non-événement et que les transformations réelles de la société québécoise auraient eu lieu sous la gouverne libérale et modernisatrice de Duplessis.
Nous convenons qu’il peut paraître étrange de se pencher sur la SAQ et Loto-Québec pour traiter de dépossession. Comme ces sociétés d’État rapportent d’importantes sommes au gouvernement du Québec, et que l’alcool et la loterie sont considérés comme des biens superflus, difficile d’y voir une forme de dépossession. Après tout, un réseau de distribution d’alcool ou une régie des jeux n’ont pas l’importance ou la complexité d’un système de santé ou d’un écosystème.
C’est pourtant cette simplicité qui rend intéressante l’histoire de ces sociétés d’État. L’organisation de la vente d’alcool et de billets de loterie est relativement facile à comprendre, de sorte que quelques variables suffisent à révéler les mécanismes de la dépossession en cours.
Nous ne présentons pas ici la SAQ ou Loto-Québec comme des institutions à sauver parce qu’elles seraient essentielles à notre vie collective, ou comme des institutions parfaites impossibles à critiquer. En revanche, se pencher sur leur évolution permet d’examiner comment le Québec a tenté de se servir de ces sociétés pour promouvoir l’intérêt collectif, par la mise en œuvre d’une stratégie allant toutefois à l’encontre de l’autonomie de la société québécoise et menant donc à sa dépossession.
Notre thèse est simple: deux tensions fondamentales sont au cœur de la création et de l’évolution de ces sociétés d’État. D’abord, elles vendent et font la promotion de biens et services considérés aussi comme une source de problèmes, tant par la morale que par la santé publique. Ensuite, elles doivent en même temps se mettre au service du gouvernement et à celui de leur clientèle. Sauf exception, la satisfaction simultanée d’intérêts opposés est toujours difficile, voire impossible. En examinant ces deux tensions, nous verrons que, si le gouvernement cherche à regarnir ses coffres grâce à ses sociétés d’État, il le fait souvent aux dépens de leurs clientèles.
Selon nous, comprendre et admettre ces tensions permettrait de sortir des débats stériles qui reviennent régulièrement depuis des années. Il faut partir du fait que ces organisations seront toujours entre deux eaux pour essayer de dépasser leurs contradictions, plutôt que de ne prendre en considération qu’un aspect de leur réalité (les prix du vin, la loterie vidéo, l’âge de consommation du cannabis, etc.) pour le monter en épingle, comme on a trop tendance à le faire. Nous espérons que le compte rendu de leur parcours historique et les pistes de solutions que nous proposons en fin d’ouvrage contribuent à le faire.

C HAPITRE 1
A VANT LA R ÉVOLUTION TRANQUILLE
I L FAUT REMONTER à la période qui précède la Seconde Guerre mondiale pour comprendre les origines de la SAQ et de Loto-Québec.
L A C OMMISSION DES LIQUEURS
La Commission des liqueurs de Québec voit le jour le 1 er  mars 1921 [3] à la suite de longues tergiversations [4] , de deux référendums aux résultats contradictoires tenus le 4 octobre 1918 [5] et le 10 avril 1919 [6] et après deux ans d’un régime de prohibition partielle [7] dont on constate l’échec retentissant. Québec fait alors le choix opposé à celui de ses voisins et légalise la vente d’alcool sur tout son territoire, avec toutefois certaines restrictions [8] .
Le mandat de la Commission sera «d’avoir en sa possession et de vendre en son nom des liqueurs alcooliques; “contrôler la possession, la vente et la livraison des liqueurs alcooliques”; “octroyer, refuser, annuler tout permis de vente de liqueurs et transporter le permis d’une personne décédée”; “louer ou occuper tous bâtiment et terrains requis pour ses opérations”; poursuivre les contrevenants, etc. [9] »
En raison de la prohibition tant en Ontario qu’aux États-Unis, les consommateurs d’alcool se tournent vers le Québec pour leurs achats – directement par des voyages ou indirectement par la contrebande. Les nouveaux revenus provenant de cet engouement permettent à la Commission, et par ricochet au gouvernement, de déclarer des surplus budgétaires [10] . Si ce choix a des effets bénéfiques pour l’économie québécoise, il pose également d’importants problèmes politiques. Dès 1923, la Commission des liqueurs a la réputation de pratiquer le clientélisme, ce qu’on appelle le «patronage», et de servir à la propagande gouvernementale [11] . En effet, sauf son premier président – Georges-A. Simard, qu’on dit peu enclin au patronage, mais dont le mandat est très court –, l’ensemble des dirigeants qui lui succéderont participeront à un impressionnant système de corruption politique [12] . Ces dirigeants sont avant tout des personnes qui appuient le parti au pouvoir. Certains employés de la Commission doivent s’impliquer activement dans les campagnes électorales. «Ces employés très spéciaux d’entrepôt ou de magasin, on les appelait dans le jargon interne les “politisés” ou pire encore “les voleurs d’élections”. Ils ne fichaient rien de la journée, fumaient leur pipe ou lisaient le journal, le derrière posé sur une caisse, ou placotaient [13] .» Les années 1930 seront ainsi une période d’intense ingérence politique, le personnel et les cadres changeant au gré des élections, et ce, jusqu’à bien après la fin de la guerre [14] .
La tension entre l’encouragement de la consommation d’alcool et la promotion de la modération est déjà bien présente, comme l’illustre l’austérité des locaux de la Commission des liqueurs: «Le client pénètre dans un local sombre et passe au guichet aménagé au-dessus du comptoir de bois massif. Seule une liste de prix est affichée au mur. Les commis n’ont aucune formation spécifique et le pauvre client ne peut même pas voir la marchandise puisqu’un grillage métallique surplombe le comptoir; il passe sa commande à travers une ouverture pratiquée dans cette grille [15] .» Le but de la Commission est de vendre de l’alcool – pas plus d’une bouteille de spiritueux par personne [16] ! –, mais elle met tout en œuvre pour éviter de rendre cette expérience agréable, de peur d’être accusée par le clergé et les mouvements de tempérance de promouvoir la débauche [17] . Ici, le parallèle avec la SQDC est frappant: ses installations offrent certaines similitudes avec celles de la Commission des liqueurs et ses employé-e-s doivent éviter toute forme de promotion du produit [18] .
Dès le départ, l’ambiguïté concernant le bénéficiaire du mandat de la Commission apparaît également. Vise-t-elle d’abord à servir sa clientèle de consommateurs et consommatrices d’alcool ou les intérêts immédiats du gouvernement? Si elle prétend dès ses débuts avoir pour objectif premier de faire croître l’amour du vin [19] , on a vu que les partis politiques au pouvoir se servent avant tout de la Commission comme réserve de travailleurs électoraux, ce qui ne peut qu’aller à l’encontre des intérêts de sa clientèle. On se retrouve en effet avec une Commission qui embauche trop, n’utilise pas sa force de travail et n’a pas pour priorité de répondre aux besoins des consommateurs et consommatrices. Elle agit plutôt comme gestionnaire des faveurs du gouvernement à ses alliés politiques: offrant à l’un un emploi, à l’autre une cargaison d’alcool [20] . C’est le premier visage de la dépossession dans le dossier de l’alcool: la Commission des liqueurs est un instrument du parti au pouvoir, qui l’utilise à ses fins sans se soucier des clients. Sa fonction de «vache à lait» – ses ventes passent de 15 millions de dollars en 1921 [21] à 50 millions en 1945 [22] – permettra toutefois d’assurer la stabilité du budget de l’État.
L E JEU ILLICITE
Avant la Seconde Guerre mondiale, le Québec souhaitera aussi innover dans le domaine des jeux de hasard, sans toutefois y connaître le même succès.
En 1856, le gouvernement du Canada-Uni bannit toute forme de jeu et de loterie sur son territoire [23] . Si, par la suite, le gouvernement du Québec encadre certaines formes de jeu de hasard, il est interdit de remettre des prix en argent [24] . De 1884 à 1891, le curé Labelle instaure la Loterie nationale, par laquelle il offre des lopins de terre pour coloniser des Laurentides (mais on peut aussi gagner une variété de lots, dont des services à thé et des victuailles) [25] . À la fin du XIX e  siècle, le gouvernement du Québec tente de financer la construction du Monument national par une loterie, mais le gouvernement fédéral l’en empêche [26] , principalement pour des raisons religieuses. Pour les protestant-e-s du Canada anglais, les jeux de hasard sont hautement condamnables, car synonymes de graves égarements moraux. L’Église catholique est moins stricte en cette matière et utilise les jeux de hasard pour financer ses activités paroissiales et ses œuvres caritatives [27] . Au Québec, la loterie est vue comme une façon amusante de mettre en commun des ressources dans le but de réaliser un projet et non pas comme un vice pernicieux qui guette les croyant-e-s [28] .
On doit attendre la fin des années 1920 et Camillien Houde pour que de nouvelles tentatives de légaliser les jeux des hasards voient le jour. Maire de Montréal de 1928 à 1932, Houde connaît un dur mandat, marqué par la crise économique de 1929, pendant laquelle la Ville de Montréal doit offrir un secours direct à 40 000 familles. Pour rembourser le montant emprunté pour leur venir en aide, Houde souhaite constituer une loterie, mais le gouvernement fédéral l’en empêche. En 1934, le gouvernement du Québec prend le relais et met sur pied une loterie à des fins «éducationnelles et d’assistance publique». Là aussi, le gouvernement fédéral bloque le projet. Dans tous les cas, la loterie est présentée par Québec comme un moyen de financer une action collective – souvent l’aide aux démunis – et non comme une occasion pour faire croître ses revenus. Notons que dès les années 1930, des pays comme l’Espagne, le Mexique, la Russie, la Chine ou la France ont des loteries nationales [29] .
Pendant ce temps, l’industrie illicite du jeu de hasard contrôlée par le crime organisé prospère. En effet, dans les années 1930, des immigrant-e-s non protestant-e-s, et pour qui la loto est acceptable, mettent sur pied des maisons de jeux clandestines à Montréal, dans le quartier du Red Light. En réinvestissant leur profit dans de nouvelles technologies de communication, comme le téléphone et l’imprimerie, ces groupes réussissent à s’organiser suffisamment pour financer d’autres activités illicites, comme la prostitution et la vente de drogue. Les magazines Liberty et Maclean’s évaluent que, au courant des années 1940, les recettes du jeu illicite dans le Red Light montréalais avoisinaient les 100 millions de dollars annuellement [30] .
Dans la première moitié du XX e  siècle, la dépossession se décline donc ainsi: d’un côté une Commission des liqueurs qui privilégie le patronage, la corruption politique et la tempérance au lieu d’offrir des produits de qualité et un service adéquat à sa clientèle; de l’autre, un gouvernement fédéral qui entrave la création de loteries pour financer des projets collectifs au Québec. La grande perdante de ces jeux de pouvoir reste toujours la population.

C HAPITRE 2
L A R ÉVOLUTION TRANQUILLE : LENTES TRANSFORMATIONS
N ous avons l’habitude de voir la Révolution tranquille comme une période de grands changements sociaux. Dans le cas de la SAQ et de Loto-Québec, les choses vont beaucoup plus lentement.
Au sortir de la guerre, la Commission des liqueurs n’est pas très différente de ce qu’elle était dans les années 1930-1940. En 1944, Duplessis revient au pouvoir et maintient l’habitude d’installer un proche du parti à la tête de la Commission. Il remplace donc J.-Édouard Tellier, organisateur en chef du Parti libéral du Québec (PLQ) à Montréal, par son ami le juge Édouard Archambault, un soutien actif de l’Union nationale [31] . La corruption et l’ingérence continuent d’être au cœur du travail de la Commission. En 1945, elle est impliquée dans un scandale électoral – le premier d’une série qui la hantera jusqu’en 1960 [32] –, l’Union nationale ayant fait majorer le prix d’une cargaison de whisky pour financer une élection partielle [33] .
La Commission continue également d’embaucher des travailleurs sur la base de leurs contacts politiques, l’organisation du travail y est très hiérarchique et la technologie utilisée est vétuste. «[L]a mécanisation aurait permis de couper de moitié peut-être le staff des entrepôts, fort alors de 700 ouvriers. Mais où donc les politiciens auraient-ils casé leurs travailleurs d’élection? Quelle récompense aurait-on réservée à ceux qui, le jour du scrutin, jouaient les fiers-à-bras ou passaient des télégraphes en personnifiant des électeurs absents ou même décédés [34] ?» Pour que le système électoral tienne, il faut une réserve de travailleurs d’élection, qui risquent de perdre leur emploi s’ils manquent de loyauté partisane. La machine politique dépendait donc en partie de la dépossession organisée à la Commission des liqueurs.
L A R ÉGIE DES ALCOOLS
La réforme de la Commission des liqueurs, qui devient la Régie des alcools du Québec (RAQ, plus communément désignée comme «la Régie») en 1961, laissait espérer un changement d’orientation dans la foulée de la Révolution tranquille. Cependant, les modestes changements internes ne transforment ni les structures ni les mentalités [35] , à commencer par celle des politiques eux-mêmes: «[À] peine élus, les libéraux de Lesage ont vidé entrepôts et magasins des bleus qui s’y trouvaient en plus de nommer comme administrateur de la nouvelle RAQ un rouge bon teint: Lorne G. Power. Pourtant, Lesage avait fait la promesse de tordre le cou aux patronneux [...] [36] .»
Même si la RAQ connaîtra plus tard une importante transformation, on ne peut l’attribuer uniquement au changement de gouvernement. En 1961, les employé-e-s de la Régie tentent de se syndiquer. Il ne s’agit de pas la première tentative d’accréditation syndicale dans le secteur public, mais toutes les précédentes ont été cassées par des lois ou des interventions policières. Contrairement à Duplessis, le gouvernement Lesage ne mettra pas directement des bâtons dans les roues des employé-e-s de la Régie, du moins pas au départ [37] .
Malgré la guerre de tranchées entre patrons – les gestionnaires de la Régie étant farouchement antisyndicaux – et employé-e-s, au printemps 1962, le syndicat est sur le point d’obtenir son accréditation. Jean Lesage dévoile alors son jeu. Lorsque la Confédération des syndicats nationaux (CSN) dépose un mémoire à l’Assemblée nationale, revendiquant la syndicalisation non seulement des travailleurs et travailleuses de la RAQ, mais aussi de tout le secteur public, le premier ministre lance, d’un ton souverain: «La Reine ne négocie pas avec ses sujets [38] .» Même si cette déclaration a d’abord pour effet de décourager les militant-e-s syndicaux, qui plaçaient leurs espoirs en la bonne foi du porteur de la Révolution tranquille, elle finira par raviver leur ardeur combative. En octobre 1962, le syndicat dépose ainsi une première requête en reconnaissance syndicale [39] . La Commission des relations ouvrières (CRO) le fera cependant attendre jusqu’en novembre 1963 et refusera son accréditation, prétextant qu’il devait déposer deux demandes: une pour les ouvriers et ouvrières, l’autre pour les employé-e-s de magasins et de bureau. Plutôt que de démoraliser les syndicalistes, cette décision met le feu aux poudres. Dès février 1964, le syndicat revient à la charge avec deux demandes d’accréditation signées par plus de 80 % de ses membres [40] . Plusieurs négociations serrées s’ensuivront (dont l’une dans le bureau du premier ministre lui-même [41] ), et le 4 août 1964 la CRO reconnaît enfin les deux syndicats.
Pourquoi cette syndicalisation est-elle si importante? Et, surtout, pourquoi le premier ministre Lesage la redoute-t-il à ce point? Au-delà de la question salariale et de ses conséquences budgétaires pour le gouvernement, les revendications syndicales ont pour corollaire la professionnalisation des travailleurs et travailleuses de la RAQ, la fin de l’arbitraire et du travail partisan. Le rôle politique traditionnel hérité de la Commission des liqueurs étant menacé, le gouvernement fait tout pour éviter de perdre ce levier. La syndicalisation vient déjouer le système organisé de dépossession qui était fondé sur l’usage politique de la force de travail des employé-e-s de la Régie.
Deux grèves marqueront durablement l’histoire de la Régie, la première en 1964, peu de temps après l’accréditation, et la seconde en 1968. Les revendications syndicales de la grève de 1964 portent sur le salaire et la sécurité d’emploi. Concernant les salaires, le principal objectif est de sortir les employé-e-s de la pauvreté. Le salaire moyen hebdomadaire est alors inférieur de 27 dollars à la moyenne québécoise et de 50 dollars à celui versé par les brasseries et les distilleries [42] . Les travailleurs et travailleuses doivent ainsi souvent avoir deux emplois en même temps, mais aussi accepter des bonis de certains fournisseurs pour chaque caisse vendue [43] . Le syndicat demande une augmentation de 25 dollars par semaine et obtient finalement 21 dollars [44] . Le syndicat soutient que toutes les personnes employées dans le secteur public devraient faire partie de la classe moyenne, comme c’est le cas en France, une revendication qui servira l’ensemble des travailleurs et travailleuses de la fonction publique dans leurs négociations à venir.
Du point de vue de la dépossession, la revendication la plus importante est cependant la sécurité d’emploi, une notion encore inconnue dans la fonction publique, que les syndiqués obtiendront au prix de soixante-seize jours d’une dure grève. Ce gain rendra plus difficiles les congédiements arbitraires et le placement politique, mais comme le montrera la grève de 1968, il ne mettra pas immédiatement fin au patronage ou à l’ingérence politique.
Dès le retour de l’Union nationale au pouvoir en 1966, les membres de la haute direction de la Régie sont à nouveau nommés en fonction de leurs allégeances politiques. Roger Laverdure, un organisateur politique unioniste, remplace ainsi Lorne G. Power, nommé par Lesage [45] . Notons que M. Laverdure est également propriétaire d’une entreprise de nettoyage d’uniformes de personnel de l’hôtellerie et de la restauration qui obtiendra le contrat de nettoyage des tabliers, blouses de travail et tapis de la Régie, et ce, sans que personne ne soulève la moindre objection éthique ou déontologique [46] .
Bien qu’une première convention collective ait été signée, les négociations de 1968 ne sont pas pour autant aisées. En effet, là où ça coince, c’est sur les deux mêmes éléments qu’en 1964: les salaires et la sécurité d’emploi. Si les enjeux concernant cette dernière se règlent assez vite – il s’agit simplement d’inclure ceux et celles embauchés depuis 1964 [47] –, la question salariale s’avère plus litigieuse, faisant durer la grève pendant cinq mois.
C’est que Marcel Masse, ministre délégué à la Fonction publique, avait fait établir par Jacques Parizeau, alors haut fonctionnaire, une politique salariale pour toute la fonction publique à laquelle le gouvernement tenait mordicus et qui prévoyait une augmentation de 15 % sur trois ans alors que les travailleurs et travailleuses de la Régie demandaient 40 % sur la même période. Par la grève ceux-ci ont néanmoins obtenu quelques gains salariaux en contournant la politique salariale, tout en prétendant la respecter [48] .
Quant aux gestionnaires de la RAQ, ils maintiendront des réseaux parallèles de distribution d’alcool pour éviter d’affecter les secteurs de la restauration et du tourisme. Pour ce faire, ils n’hésiteront pas, une fois de plus, à enfreindre la loi et, à nouveau, ils se feront prendre la main dans le sac. Le 8 novembre 1968, la Police provinciale (l’ancêtre de la Sureté du Québec) saisit plus de 9 000 bouteilles étiquetées par la RAQ et destinées au marché québécois malgré la grève. Le transporteur est une entreprise liée à l’Union nationale, tout comme l’agence de sécurité qui devait en prendre livraison [49] . La direction de la Régie ainsi que le gouvernement de Jean-Jacques Bertrand (qui remplace alors Daniel Johnson) sont éclaboussés. Devant l’accumulation de scandales et la grève qui perdure, le gouvernement se voit contraint de déclencher une commission d’enquête de grande envergure, dont la présidence est confiée à un ancien collègue de classe de Jean-Jacques Bertrand, le juge Lucien Thinel [50] . Cette commission, qui siégera en 1970, transformera radicalement la vente d’alcool au Québec et jettera les bases de la SAQ telle que nous la connaissons aujourd’hui.
P RÉLUDE À L OTO -Q UÉBEC
Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les jeux de hasard sont toujours illégaux au Québec. En 1951, le député conservateur fédéral de Sainte-Marie, Georges Valade, en fait son cheval de bataille. Il dépose à la Chambre des communes des projets de loi pour que le gouvernement du Québec puisse tirer profit des jeux de loterie [51] . En 1945, Québec avait déjà tenté une approche auprès d’Ottawa pour financer ses universités et des œuvres caritatives, sans succès. Le scénario se répète en 1950 et en 1956, alors que le gouvernement fédéral oppose une fin de non-recevoir aux demandes de Québec pour financer de la sorte des projets en santé et en éducation [52] . Pourtant, 69 % des Canadien-ne-s approuvent la légalisation de la loterie en 1955. Ce nombre passera à 79 % en 1969, à la veille de la création de Loto-Québec [53] .
La Révolution tranquille n’y change rien. Même si, au début des années 1960 [54] , on tolère la tenue de parties de bingo dans les salles paroissiales pour financer des organismes de charité, aucune véritable loterie n’est légale. En fait, toutes les tentatives échouent jusqu’en 1967, lorsque le gouvernement de Pierre Eliott Trudeau annonce un projet de loi omnibus qui modifie le Code pénal – loi aujourd’hui célèbre pour avoir décriminalisé l’homosexualité – et qui autorisera éventuellement la tenue de loteries. Le 2 avril 1968, le maire de Montréal Jean Drapeau, dont le budget municipal est lourdement grevé par la tenue de l’Exposition universelle, annonce la mise sur pied d’une «taxe volontaire». En échange de deux dollars – ou d’un multiple de cette somme –, les participants qui ont rempli le formulaire de la taxe volontaire peuvent gagner un grand prix d’une valeur de 100 000 dollars ou l’un des 152 autres prix qui varient entre 250 et 10 000 dollars. Raffinement suprême, les prix ne seront pas versés en espèces, mais en lingots d’argent, après que le candidat aura répondu correctement à une question simple [55] . Tout cela dans le but de contourner la loi.
En utilisant les termes «taxe volontaire», le maire tente d’éviter la tension inhérente à l’étatisation du jeu. Comme les jeux de hasard séduisent les gens en leur faisant miroiter un prix qu’ils ont très peu de chance de gagner, on élude cette réalité en transformant leur participation en une contribution consentie sans espoir de gain : une taxe volontaire. La tension entre le caractère illusoire – et donc moralement problématique – de la loterie et la source de revenus importants qu’elle représente pour les finances publiques est donc déjà bien présente, avant même la création de Loto-Québec.
La contestation par le maire Drapeau de la position historique du gouvernement fédéral provoque une série d’événements qui s’enchaînent très rapidement. Dès mai 1968, Québec s’adresse à la Cour d’appel du Québec pour savoir si la taxe volontaire du maire Drapeau est illégale, ce qu’elle confirme en septembre dans un jugement que Montréal porte en appel devant la Cour suprême. Il n’est pas étonnant que le gouvernement provincial s’inquiète de voir les municipalités profiter des revenus de loterie: souhaitant depuis plusieurs décennies renflouer ses coffres par ce moyen, il ne veut pas se faire damer le pion. Le 14 mai 1969, le gouvernement fédéral modifie l’article 179 du Code criminel et autorise les provinces à tenir des loteries, mais pas les villes. Québec annonce dès le mois d’août qu’il entend en profiter et met sur pied une commission d’enquête pour évaluer la meilleure façon de procéder. Moins de quatre mois plus tard, en novembre, la commission remet son rapport et conclut qu’«il faut socialiser le jeu. Entendons par là que l’État autorise le jeu, mais l’organise lui-même à son bénéfice et sans intermédiaire. Il n’y a donc aucune émission de permis ou de licence en faveur de l’entreprise privée. Ceci nous paraît la seule solution réaliste [56] ».
Le 22 décembre, la Cour suprême confirme le jugement de la Cour d’appel et déclare illégale la taxe volontaire de Montréal. Le lendemain, Québec annonce la création de la Société d’exploitation des loteries et courses du Québec, dont les administrateurs entreront en fonction dès le 1 er  janvier 1970. Ces derniers concluent une entente avec la Ville de Montréal, qui confie à la Régie des loteries la perception de la taxe volontaire et y transfère ses employé-e-s qui l’avaient organisée, leur expertise étant utile à la société d’État naissante.
Ainsi naît Loto-Québec. Si l’on invoque la lutte au crime organisé pour justifier la création de la société d’État, on voit bien que l’intention de Québec est d’abord de générer de nouveaux revenus pour l’État. Dès le départ, la question se pose: l’État agit-il pour le bien de la clientèle – en la «libérant» du crime organisé et en lui offrant un nouveau «produit» – ou pour équilibrer son budget? Si l’on peut croire qu’il est possible de satisfaire État et clientèle, nous verrons plus loin que les intérêts de ces deux bénéficiaires auront tôt fait de diverger.

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