Intégration et coopération en Afrique
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Description

Cet ouvrage examine l'intégration africaine à partir de théories générales élaborées dans le cadre de la construction européenne. L'auteur y expose les idées politiques et philosophiques purement africaines pouvant donner lieu à un début de théorisation et conclut que, malgré l'ingéniosité dont font preuve les Africains en matière d'intégration et de coopération, la nécessité d'une identité africaine s'impose, tout comme se pose le problème de la pensée africaine dans ce domaine.


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Informations

Publié par
Date de parution 01 décembre 2014
Nombre de lectures 51
EAN13 9782336362908
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait


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Couverture
4e de couverture
Titre
Guy Mvelle






Intégration et coopération en Afrique
La difficile rencontre possible entre les théories et les faits
Copyright























© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.harmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
EAN Epub : 978-2-336-71301-4
Dédicace


A Mademoiselle Mvelle Mendo Francette Rita Ivana
Et à toute la grande famille Mvelle
Remerciements
Cet ouvrage est issu de la première partie d’un enseignement dispensé à l’Institut des Relations Internationales du Cameroun (IRIC) et à la faculté des Sciences Juridiques et Politiques de l’Université de Yaoundé II au Cameroun. La chance que j’ai eue de monter ce cours, je la dois à mon grand frère et ami le Professeur Alain Didier Olinga. Il m’a confié cet enseignement sans inquiétude, en me donnant les orientations décisives sur lesquels il est fondé aujourd’hui. Sans lui je n’aurai sans doute jamais eu l’intuition de faire un travail allant au-delà de l’observation que je fais depuis quelques années sur l’Union africaine. En maintenant ce cours au sein du Département qu’il dirige à l’IRIC, tout en insistant que j’en sois « le titulaire perpétuel », le Professeur Pascal Charlemagne Messanga Nyanding, confirmait ce choix par l’honnêteté intellectuelle.
Je suis par ailleurs redevable à tous mes étudiants qui m’ont toujours fait l’amitié de m’avouer que cet enseignement a été la clé, soit de la compréhension générale qu’ils ont de l’intégration africaine aujourd’hui, soit la source de leur réussite à un concours administratif, soit le cadre d’inspiration de leurs travaux de mémoires.
Que les uns et les autres soient ici infiniment remerciés, tout en sachant que les insuffisances persistantes de ce livre relèvent de ma seule responsabilité.
Introduction générale
L’intégration et la coopération sont deux variantes des relations internationales qui traduisent les différents degrés auxquels sont arrivés les acteurs internationaux dans leurs rapports mutuels. Ces deux concepts et la réalité qu’ils recouvrent montrent que les relations internationales ne sont pas seulement conflictuelles et menées par les souverainetés animées par leurs égoïsmes. Certes les États y gardent une place prépondérante et entendent défendre prioritairement leurs intérêts, mais ils ne sont plus capables individuellement de répondre aux besoins sans cesse croissants et complexes du corps social, et savent agir conjointement quand cela est nécessaire. C’est dans ce sens que l’on pense que l’État a dû s’ouvrir de plus en plus aux échanges avec l’extérieur, et donc s’est engagé dans une interdépendance croissante entraînant la restriction de son autonomie.
Le présent ouvrage sur l’intégration en Afrique intervient dans un contexte marqué par plusieurs faits. D’abord un dynamisme sans cesse croissant et des efforts renouvelés de l’Union africaine pour mettre en place des institutions et des organes ayant plus d’autonomie vis-à-vis des États membres, et plus d’efficacité par rapport aux problèmes de développement et de sécurité qui se posent aux peuples africains. Ensuite, on observe une forte rationalisation des efforts des regroupements régionaux et sous régionaux en vue d’une intégration plus avancée pouvant susciter la paix, la sécurité et un développement durable en Afrique. Enfin, on peut néanmoins noter une difficile évaluation des efforts réalisés en matière d’intégration, plus de cinquante ans après la création de la première organisation continentale, l’Organisation de l’unité africaine (OUA).
Mais si la coopération et l’intégration traduisent effectivement la manifestation d’une interdépendance entre États et entre peuples, elles se différencient justement par le degré de fusion auquel sont arrivés les différents acteurs dans leurs activités à un moment donné. D’où le débat ouvert sur la question de savoir ce qui prime en Afrique : la coopération ou l’intégration. L’intégration est plus poussée que la coopération, les deux devant être d’ailleurs rapprochées aux notions de régionalisme et de régionalisation 1 pour sans doute éviter l’ambigüité que l’on soulevait déjà il y a bien longtemps entre la notion de « régionalisme international » et celle « d’intégration régionale » 2 .
Pour Ernst Haas, l’intégration est un processus dans lequel les élites transfèrent « leurs loyautés, attentes et activités politiques vers un nouveau centre dont les institutions possèdent et revendiquent des compétences supérieures à celles des États nationaux préexistants » 3 . Cette définition qui est très politique et statocentrée a le mérite d’inscrire l’intégration dans un « processus ». Ce qui suppose une quête permanente, étape par étape, jamais définitivement ou difficilement atteinte, une dynamique dans laquelle s’inscrivent les unités politiques qui confèrent à une nouvelle structure une bonne partie des missions qui jadis leur appartenaient : droit de battre monnaie, diplomatie, défense, sécurité, justice… Le but est de réaliser ensemble des missions d’intérêt commun. Cette nouvelle structure fixe « des règles de conduite communes, susceptibles de consolider » les relations mutuelles et d’exercer une influence commune à l’extérieur 4 . Si la définition que donne Haas de l’intégration permet de saisir les principaux termes du débat, son caractère purement politique oblige à envisager une approche plus large de cette notion. Par ailleurs, le contexte dans lequel s’élabore cette définition empêche l’auteur lui-même de généraliser cette définition. On sait que dans l’approfondissement de son étude sur la CEE, le politologue américain est devenu sceptique sur les mérites du fonctionnalisme et sur la possibilité de considérer l’intégration européenne comme un modèle susceptible d’être étendu à d’autres États 5 . Bien plus, pour Michel Bergès : « Ernest Haas (…) s’intéressait de près à l’intégration européenne, mais il le faisait avec l’espoir que ce processus étonnant ferait disparaître la relation directe du citoyen à l’État, cause des désastres militaires d’origine nationaliste » 6 . En effet, Haas se posait une question essentielle, celle de savoir si l’intégration constatée en Europe n’est pas le fruit exceptionnel de circonstances historiques particulières, et d’un fond commun d’histoire millénaire. Bien plus, le mécanisme est-il transposable dans un autre milieu dénué de ces capacités particulières ? 7
Une conception plus large de l’intégration (conception sociologique) fait d’elle un « processus par lequel se tissent des liens multiples soit entre États, soit directement entre communautés nationales jusqu’à un seuil remettant en cause, au moins partiellement, le principe même de la souveraineté nationale » 8 . Plus qu’une approche statocentrée, cette définition identifie d’autres acteurs que les États comme catalyseurs de l’intégration, même si la puissance publique ne s’efface jamais définitivement du processus. Que l’on se situe dans une approche sociologique ou dans une vision plus statocentrée, l’intégration suggère une démarche d’interdépendance. C’est dans ce sens que Karl Deutsch, repris par Bertrand Badie, soutient que les États ne sont pas ces atomes qui agissent exclusivement en fonction d’une rivalité de puissance sans fin, mais aussi des unités interdépendantes, non seulement d’un système international, mais aussi de sous-systèmes d’intégration plus ou moins marquée, pouvant forger notamment des communautés de sécurité 9 .
À partir de ces éléments, des traits principaux de l’intégration au plan politico-institutionnel peuvent être identifiés. Il s’agit de l’attribution à la structure d’intégration des compétences dans des domaines qui sont traditionnellement considérés comme liés à la souveraineté des États (monnaie, sécurité, diplomatie…). Il s’agit également de la mise en place d’organes autonomes par rapport aux autorités des États membres ; de l’établissement au profit de la structure d’intégration d’un pouvoir de décision qui s’impose, même aux États membres non consentants 10 ; de l’établissement d’un droit de l’organisation et des décisions dotées d’un effet direct sur les ressortissants des États membres, multiplication des transactions entre acteurs non étatiques dans les domaines aussi multiples que variés…
Vu ces différents aspects, à la fois politiques, juridiques, institutionnels et sociaux, la manifestation de l’intégration est facilement perceptible dans un ensemble régional comme l’Union européenne où les 28 pays ont doté progressivement, d’année en année, traité après traité, certains organes comme la Commission européenne ou le Parlement européen de compétences supérieures à celles des États membres. De multiples autres cadres d’intégration avancée existent ainsi à travers le monde : MERCOSUR, ALENA, ASEAN… Dans ces différents regroupements, on parle de « sous-ensembles mieux régulés » , mais où les conflits potentiels sont nombreux ; l’exploration des seuils critiques restant également encore au stade embryonnaire 11 .
En Afrique, il est possible de parler également d’un processus d’intégration au sein de l’Union africaine et au sein des communautés économiques régionales, contrairement à ce qui avait cours sous l’Organisation de l’unité africaine où prévalait le principe de la coopération intergouvernementale. Certes, le seuil irréversible de supranationalité entre l’Union africaine et les États africains n’est pas encore atteint, il est même très lent et balbutiant, mais la volonté d’acheminement vers une organisation d’intégration est de plus en plus affichée avec les mutations institutionnelles en cours : transformation de la Commission de l’Union africaine (CUA) en Autorité de l’Union africaine, création d’un Conseil de paix et de sécurité, d’une Cour de justice africaine et d’institutions financières africaines. Cette volonté est également affichée par l’adoption de normes ou valeurs communes (MAEP) et d’un Programme minimum d’intégration (PMI) pouvant venir accélérer la mise en œuvre complète du traité d’Abuja (1991) relatif à la création d’une Communauté économique africaine (CEA) à l’horizon 2028. Ces mutations politiques et institutionnelles rejoignent conceptuellement le pari posé par Haas qui, à partir de l’observation de l’expérience de l’Union européenne, « avait prétendu faire la démonstration que la politique institutionnelle de rapprochement des États conduisait automatiquement à l’affaiblissement des souverainetés. Son hypothèse reposait sur l’idée qu’un enchaînement des variables sociales, l’une entraînant la réalisation de l’autre, mènerait à la supranationalité de façon mécanique » 12 . Or, en Europe comme en Afrique, les intérêts nationaux et corporatistes sont puissants et rétrogrades.
On peut également le constater au plan régional et sous régional où de nombreuses institutions ont également mis sur pied des organes dont l’ambition est de se substituer à terme aux Etats-nations dans les domaines dits de souveraineté, si cela n’est pas encore fait. C’est le cas de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC) où les États ont décidé du principe de création de quatre institutions rattachées à la Communauté dont l’ambition à terme est d’instaurer une intégration dans les domaines économique, politique et judiciaire. Il s’agit de l’Union économique de l’Afrique centrale (UEAC), de l’Union monétaire de l’Afrique centrale (UMAC), du Parlement communautaire et de la Cour de justice communautaire, comprenant une chambre judiciaire et une chambre des comptes 13 . Cette dynamique institutionnelle est également perceptible au sein de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) où on retrouve entre autres un parlement de la communauté et une cour de justice de la CEDEAO 14 . Mais de part et d’autre, on reste dans un mouvement de balancier entre intégration et coopération institutionnelle ; l’observation étant que les peuples sont plus portés aux échanges, et tentent même régulièrement de défier les structures étatiques, pendant que celles-ci articulent les décisions autour d’un calcul d’intérêts qui ne dépend pas toujours des volontés nationales. Les pressions internationales ne sont donc pas à négliger dans le processus de rapprochement des États en Afrique. De nombreux États africains, si ce n’est la totalité, sont et se sentent liés dans des accords de diverses natures établis de longue date, et qui empêchent régulièrement la réalisation des projets d’intégration au sein des regroupements régionaux et sous régionaux, mais également au plan continental.
Au regard de ce qui précède, le concept de coopération devrait donc encore, pendant longtemps, être pris au sérieux par les analyses sur les interdépendances en Afrique. C’est un mécanisme de simple coordination des initiatives des membres dans le cadre d’organes ayant une faible autonomie par rapport aux États membres. Cette coopération débute le plus souvent dans le cadre de la diplomatie bilatérale, pour atteindre un cadre multilatéral, via, soit des régimes internationaux, soit, et c’est le plus souvent le cas, des institutions internationales. Autant dire que les organisations internationales sont le lieu privilégié d’expression et de déploiement de la coopération multilatérale 15 . Ces organisations qui peuvent être universelles (ONU), continentales (UE, UA) régionales (CEDEAO, CEEAC, SADC…) ou transcontinentales (OTAN, OCDE), le font, soit dans un domaine techniquement précis (approche fonctionnelle), soit de façon plus globale, combinant les échanges techniques et politiques (approche néo-fonctionnaliste).
Plusieurs regroupements africains présentent ainsi plus de signes de coopération que d’intégration, à commencer par l’OUA, premier grand regroupement institutionnel africain. Sa charte signée le 25 mai 1963 à Addis-Abeba (Éthiopie) lui fixe comme objectif : favoriser la coopération internationale en tenant dûment compte de la Charte des Nations unies et de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Les États limitaient ainsi leurs actions à « coordonner » et à « harmoniser » leurs politiques générales, en particulier dans les domaines de la politique et de la diplomatie, de l’économie, des transports et des communications, de l’éducation et de la culture, de la santé, de l’hygiène et de la nutrition, de la science et de la technique, et enfin de la défense et de la sécurité. L’Union africaine s’inscrit dans le sentier historique de l’OUA avec les conséquences que cela peut entraîner, malgré la volonté qu’affichent certains Etats, et d’une grande partie de l’opinion publique africaine, de s’acheminer vers une organisation d’intégration ayant à terme ou non une forme fédérale. En effet, les processus politico-institutionnels actuels sont encore le fait des gouvernements des États (intergouvernementalisme) qui se limitent à assurer la coordination de leurs initiatives à travers des institutions et des organes qui ont à peine un pouvoir de décision supérieur à celui des États membres réunis dans le cadre de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement, instance suprême de l’Union. Mais des efforts sans cesse croissants sont fournis à travers des mutations institutionnelles et l’adoption des programmes (MAEP, PMI) qui ont pour but de donner plus de compétences, d’initiatives et de pouvoirs à des organes qui agiront plus ou moins indépendamment des Etats-nations. Ces programmes ont par ailleurs pour ambition de transférer des normes et des valeurs communes au sein des États membres pour bâtir des sociétés développées et démocratiques. C’est le cas de la mutation qui est faite de la Commission de l’Union africaine pour une Autorité de l’Union africaine.
Au sein d’une organisation comme la CEMAC, on n’est guère dans une logique différente. L’agenda des interdépendances est encore le fait des gouvernements des Etats, tant au niveau de son contenu, qu’au niveau de son chronogramme (intergouvernementalisme). Bien qu’il existe des flux transnationaux au sein de cette région, il a été donné de constater qu’au plan théorique, la CEMAC est dans une conjonction de diverses variantes de l’intergouvernementalisme. C’est une intégration en grande partie basée sur des compromis entre gouvernements nationaux. Une intégration où il y a une quasi-absence d’autonomie institutionnelle… 16 et où les réseaux divers rencontrent toujours les barrières nationales au point où il est plus adapté de parler de coopération. Les stratégies de contournement de l’État 17 existent, mais les régulations et même les restrictions nationales sont encore prédominantes. Le processus d’intégration est donc supervisé et contrôlé par les autorités politiques. L’observation de l’Union monétaire de l’Afrique centrale (UMAC) est à cet effet édifiante. La coordination au niveau du comité ministériel est réservée aux représentants des États membres, c’est-à-dire aux ministres. Leur mission est non seulement d’examiner les grandes orientations en matière de politique économique des États, mais également d’assurer leur cohérence avec la politique monétaire commune. Le conseil d’administration de la BEAC est également dans cette dynamique où les autorités politiques coordonnent des activités qui sont par définition économiques et financières. Ses treize administrateurs sont des représentants des États dont quatre pour le Cameroun, trois pour la République française, deux pour le Gabon et un pour chacun des quatre autres Etats de la CEMAC. Quant au collège des censeurs, il est composé de trois censeurs représentant la République française et les six États membres de la CEMAC. Leur mission est de contrôler l’exécution du budget de la BEAC et la régularité de l’ensemble de ses opérations.
Ce qui précède ne signifie pas qu’il y a une absence complète de dynamisme de la part des réseaux économiques et sociaux divers. On peut observer des échanges intenses entre les membres de l’Union des patronats d’Afrique centrale (UNIPACE) ou ceux du Bureau général du fret terrestre (BGFT) (néo-fonctionnalisme). Mais le contrôle des actions et des relations sociales reste en grande partie le fait des États et de leurs gouvernements. Bien que l’on puisse observer de plus en plus une fluidité des mouvements sociaux, notamment religieux (évangélistes, pentecôtistes…) de part et d’autre des frontières nationales, leur rôle se limite encore à la stricte sphère de la foi et touche très peu aux autres aspects de la vie publique pour qu’ils puissent être considérés comme des catalyseurs d’intégration. Si les prises de position sur les questions politiques existent 18 , elles ne constituent pour autant pas une véritable opinion publique régionale capable de faire plier les gouvernements des États. Il n’existe pas de conscience politique régionale qui se manifeste par la prise de position des acteurs sociaux de part et d’autre des frontières nationales.
Proche de l’intégration et de la coopération, le régionalisme est un processus de fusion d’idées ou idéologies, de programmes, de politiques et d’objectifs dont le but est de « transformer un espace social identifié en un projet régional » 19 . Comme les autres formes d’intégration, le régionalisme a plusieurs modes d’expression. Il peut s’exprimer dans le cadre d’une construction institutionnelle (OIG), dans le cadre d’arrangements politico-juridiques bilatéraux ou dans le cadre de l’invention ou de la réinvention de traditions et d’identités… Dans ce dernier cas, on pourrait parler d’un régionalisme constructiviste, lequel est non seulement basé sur les valeurs, les identités, les croyances, les représentations, mais également procède par construction ou reconstruction de ces données. Ce régionalisme « renvoie à des transactions et des synergies » formelles 20 .
La régionalisation est également proche des trois premiers concepts. Elle se démarque du régionalisme par le fait qu’elle met plutôt en exergue « des transactions qui peuvent être licites et/ou illicites, formelles et/ou informelles, interdites localement, mais autorisées au niveau international, ou inversement, acceptées localement, mais fortement criminalisées à l’extérieur » 21 .
L’ambigüité des définitions sur le régionalisme et la régionalisation est néanmoins réglée, au moins en partie, par la définition que Karl Deutsch donne d’une région qui est pour lui un groupe de pays en situation de forte interdépendance dans un grand nombre de domaines différents. D’autres auteurs pensent que la densité et la nature des transactions politiques et socio-économiques permettent de différencier le groupe de pays en question des autres groupes comparables 22 . Bien plus, en se référant aux travaux réalisés sur le régionalisme africain entre 1960 et 1970, une idée soutient qu’on peut s’accorder sur au moins trois critères principaux qui permettent de définir un sous-système régional : la proximité géographique, la régularité, l’intensité des interactions et la perception partagée. Il existe bien un sous-système régional 23 . Ce dernier point touche à la question des représentations. En tant que système d’interprétation régissant notre relation au monde et aux autres, les représentations constituent « une forme de connaissance socialement élaborée et partagée, ayant une visée pratique et concourant à la construction d’une réalité commune à un ensemble social » 24 . Cette forme de connaissance revêt une particularité « en raison de son importance dans la vie sociale, de l’éclairage qu’elle apporte sur les processus cognitifs, et les interactions sociales » 25 .
De toutes ces définitions, la distinction faite par François Constantin entre intégration continentale et intégration régionale semble mieux éclairer la distinction d’échelle entre ce qui se fait au niveau continental et les dynamiques en cours au niveau des regroupements régionaux (CEEAC, CEDEAO, UMA, CENSAD, IGAD, SADC…). Elle rejoint en cela les précisions faites par le traité d’Abuja (1991), traité fondateur de l’intégration en Afrique. Son article premier parle de « région » en référence aux cinq régions identifiées par l’OUA que sont : Afrique du Nord, Afrique de l’Ouest, Afrique centrale, Afrique de l’Est et Afrique australe. Dans ce cas, ce livre retiendra l’expression « intégration régionale » en référence à ce qui se fait entre les acteurs de l’une de ces cinq régions ou entre ces différentes régions : CEEAC, CEDEAO, UMA…
Le traité d’Abuja fait allusion en revanche à la « sous-région » pour désigner un ensemble d’au moins trois (3) Etats d’une même ou plusieurs régions. On parlera donc dans ce cas d’intégration sous régionale pour faire allusion à ce qui se déroule au sein de la CEMAC ou de l’UEMOA… Les dynamiques se déroulant à l’échelle de toute l’Afrique ou ayant cette ambition seront qualifiées d’intégration continentale.
Tout ce qui précède nous fait dire que l’intégration et la coopération sont des réalités variables, très souvent proclamées dans les textes fondateurs des organisations, mais réalisées avec beaucoup de circonspection, de prudence, voire de méfiance par les États dont la « consolidation des souverainetés » 26 est également une priorité. Si l’on peut observer des attitudes d’ absorption et d’ ajustement des politiques nationales au sein de certaines régions, il est également courant de voir des résistances et même un rejet complet des normes continentales, régionales et sous régionales au niveau national. Ceci ouvre donc le débat sur l’existence ou non d’une ou des théories de l’intégration africaine, tant il est vrai qu’autant en Afrique on observe des faits pouvant valider les cadres théoriques généraux de l’intégration, autant il existe depuis les indépendances et même avant, un discours africain de l’intégration formulé par les hommes politiques et les philosophes africains. Mais le constat général est qu’il y a une difficile rencontre entre les théories et les faits en Afrique dans le domaine de l’intégration.
1 Daniel Bach, « Régionalismes, régionalisation et globalisation », in Mamadou Gazibo et Céline Thiriot, Le politique en Afrique. Etat des débats et pistes de recherche , Paris, Karthala, 2009, pp. 346-347.
2 François Constantin, « L’intégration régionale en Afrique noire : Etat des travaux », Revue française de science politique , vol 22, n°5, 1972, p. 1077.
3 Ernst Haas cité par Christian Lequesne, « La commission européenne entre autonomie et dépendance », Revue française de science politique , vol. 46, n°3, 1996, p.392.
4 Pierre de Senarclens et Yohan Arifin, La politique internationale. Théories et enjeux contemporains , 5 e édition, Paris, Armand Colin, 2006, p. 165.
5 Michel Bergès (sous la direction), Penser les relations internationales , Paris, L’Harmattan, 2008, p. 35.
6 Ibid .
7 Gérard Dussouy, Les théories de l’interétatique. Traité de Relations internationales (II) , Paris, L’Harmattan, 2006, p. 98.
8 Guy Hermet, Bertrand Badie, Pierre Birnbaum et Philippe Braud, Dictionnaire de la science politique et des institutions politiques , 6 e édition, Armand Colin, 2005, p. 156.
9 Bertrand Badie : « De la souveraineté à la capacité de l’Etat » in Marie-Claude Smouts (sous la direction), Les nouvelles relations internationales , Presses de Science Po, 1998, p. 42.
10 Ce pouvoir peut être attribué à des organes autonomes.
11 Michel Bergès (sous la direction), op. cit ., p. 98.
12 Gérard Dussouy, op. cit. , p. 98.
13 Article 2 du traité instituant la CEMAC.
14 Traité révisé de la CEDEAO, Cotonou, 24 juillet 1993.
15 Philippe Braillard et Mohamed-Reza Djalili, Les relations internationales , Paris, PUF, 2002, p. 115.
16 Guy Mvelle, « La CEMAC : à la recherche d’une introuvable nature théorique », Revue africaine d’études stratégiques et politiques , n°6, 2009.
17 Bertrand Badie, La diplomatie des droits de l’homme. Entre éthique et volonté de puissance , Paris, Fayard, 2002, p. 133.
18 Cas de l’épiscopat camerounais sur les dispositions du traité de Maputo relatif aux droits de la femme et de l’enfant.
19 Daniel Bach, op. cit. , 2009, p. 346.
20 Ibid ., p. 347.
21 Ibid.
22 Luc Sindjoun et Pascal Vennesson, « Unipolarité et intégration régionale : l’Afrique du Sud et la renaissance africaine », Revue française de science politique , 50 e année, n°6, 2000, p. 918.
23 Ibid .
24 Jodelet, op. cit ., p 7.
25 Ibid .
26 Ibid ., p.348.
Problématique générale
Au regard des multiples formes que revêt l’intégration et la coopération en Afrique, et compte tenu des liens étroits ayant toujours existé entre le continent noir et le reste du monde, dont l’Europe, la principale question que se pose cet ouvrage est de savoir si on peut rendre compte de l’intégration africaine à partir des théories générales de l’intégration, c’est-a-dire les cadres élaborés suite à l’observation de la construction européenne. Par ailleurs, eu égard au besoin qu’ont toujours eu les leaders et les penseurs africains d’affirmer leur spécificité par rapport au reste du monde, existe-t-il dans la pensée africaine des tentatives de théorisation de l’intégration à partir d’un discours purement africain ? La théorie épouse-t-elle facilement les faits ? Les faits épousent-ils facilement la théorie ?
Objectif de l’ouvrage
Au regard de ce qui précède, cet ouvrage se donne pour ambition d’examiner l’intégration africaine à partir de certaines théories générales élaborées dans le cadre de la construction européenne, et de montrer que, bien qu’ayant été conçues à partir de l’observation de la construction européenne, ces théories générales peuvent s’appliquer, au moins en partie, à la réalité africaine. C’est dire que la similitude des besoins des peuples et des États peut également entraîner une similitude des formes politico-économiques à travers lesquelles ces besoins peuvent être résolus. La réalité africaine peut donc se prêter à une compréhension basée sur les cadres théoriques de l’intégration élaborées suite à l’observation de la construction européenne. Mais ceci n’est possible qu’en partie, et suite à un examen très sélectif et périlleux des cas sélectionnés minutieusement. Ce qui nous fait dire qu’il y a une difficile rencontre entre les théories européennes de l’intégration et le terrain africain.
Nous compléterons cette manière de voir en présentant et discutant les tentatives qui ont été faites par les leaders et les penseurs africains pour conceptualiser et donner sens à l’intégration sur le continent noir. Autant dire que nous nous inscrivons dans une démarche dialectique, apparemment contradictoire, pourtant complémentaire, faite d’une part, d’une tentative d’enracinement des théories européennes de l’intégration dans la réalité africaine, et d’autre part, de la présentation et de la discussion des constructions philosophiques propres à l’Afrique. La difficile rencontre entre théories européennes et faits africains constatée dans cet ouvrage ouvre peut-être le débat sur l’élargissement du regard dans l’analyse de l’intégration africaine. Les approches non occidentales pourraient peut-être mieux aider à expliquer et à interpréter cette intégration, en raison de la similarité des visions du monde pouvant exister entre l’Afrique et d’autres sphères socioculturelles comme la Chine ou le sous-continent indien, qui présentent par exemple une richesse de réflexions, et des visions du monde susceptibles de fonder le socle de théories alternatives.
Ce travail, construit de façon inégale, sera axé autour de deux grands mouvements : l’Afrique face aux théories générales de l’intégration (I ère partie) et les tentatives africaines de construction théorique de l’intégration (II e partie).
Première partie L’Afrique face aux théories européennes de l’intégration
Introduction
À partir des analyses fondées principalement sur la construction européenne considérée aujourd’hui comme « modèle théorique et pratique des intégrations régionales » 27 , les relations internationales ont élaboré des écoles de pensée pour rendre compte des interdépendances pouvant exister entre les États et entre les peuples. Ces écoles veulent expliquer et interpréter l’unification politique entre les États 28 , et plus encore, les interdépendances entre les peuples situés de part et d’autre des frontières nationales. Dans ce cas, on retrouve plusieurs préoccupations dont celle de savoir : dans quel environnement, dans quelles conditions et par quels processus une nouvelle unité politique émerge-t-elle pacifiquement à partir de deux ou de plusieurs entités initialement différentes et séparées ? 29 Pourquoi des États ayant longuement combattu pour leur souveraineté, au prix du sang et de lourds sacrifices, peuvent-ils à un moment donné choisir de partager les attributs essentiels de cette souveraineté ?
Pour certains, Karl Deutsch est le premier à lancer un programme de recherche portant sur le rôle des organisations internationales, l’économie politique et la coopération 30 , en réaction aux thèses réalistes postulant la conflictualité permanente, l’égoïsme des États et l’usage de la force dans les relations internationales. Ces travaux sont publiés en 1957 dans « Political Community and the North Atlantic Area » . Ils marqueront les théories de l’intégration 31 avec les notions de « communauté de sécurité pluraliste » et « communauté de sécurité unifiée » . Rappelons que le sociologue et politologue tchèque, d’origine juive, Karl Deutsch (1912-1992), a travaillé sur de nombreux objets de science politique et de relations internationales à l’instar de la guerre, la coopération, la communication et le nationalisme. Spécialiste de la communication, il s’est attaché à l’étude de la mobilisation sociale comme facteur de changement. Il définit la communauté comme « le groupe de personnes qui communiquent plus entre elles qu’avec l’extérieur » 32 . Ceci entraîne en particulier le concept de « communauté de sécurité » dont il analyse différents exemples historiques jusqu’à celui de l’Organisation du traité de l’atlantique nord (OTAN). Il montre en même temps que la démultiplication des échanges économiques peut engendrer des conflits, si ne sont pas créés, en parallèle, des systèmes de régulation ou d’intégration. Les effets de réciprocité et de dépendance mutuelle engendrés par la communication et par l’échange sont à l’origine de la notion d’« interdépendance complexe » reprise par Keohane et Nye 33 . Karl Deutsch distingue deux formes concrètes de communauté de sécurité : la communauté de sécurité unifiée (amalgamated) et la communauté de sécurité pluraliste. La première est caractérisée par la fusion formelle de deux ou plusieurs entités auparavant indépendantes en une seule unité plus large, avec à sa tête un gouvernement commun. La seconde, quant à elle, est composée de deux ou plusieurs entités indépendantes l’une de l’autre sans gouvernement commun 34 . Pour Dario Battistela, l’apport de Karl Deutsch à la théorie des relations internationales réside moins dans sa méthode cybernétique, que dans la substance de sa pensée, résumée dans la notion de communauté de sécurité pluraliste. Ainsi, « en affirmant que la paix peut être obtenue grâce à l’attente pacifique réciproque et le partage d’un sentiment de communauté consécutif à la multiplication des communications, ce concept constitue non seulement un défi au réalisme, mais prépare aussi le terrain aux notions de société mondiale de John Burton, de paix démocratique de Bruce Russet, et d’anarchie kantienne d’Alexander Wendt » 35 .
Il est cependant couramment admis que c’est le fonctionnalisme, sous l’inspiration de David Mitrany, qui est « la première perspective visant à appréhender le processus d’intégration, mais aussi à y contribuer directement » 36 . Il est suivi du néo-fonctionnalisme développé par Ernst Haas, et plus tard, de l’intergouvernementalisme de Stanley Hoffman et d’Andrew Moravcsik. Les deux premières théories sont d’inspiration libérale, alors que la deuxième est d’inspiration réaliste. D’autres modèles de pensée ont été développés ces dernières années, portent sur les transferts politiques et institutionnels, et méritent également une attention par rapport au souci d’expliquer, d’interpréter et de conceptualiser l’intégration africaine.
Cette partie examinera donc le contenu des thèses fonctionnalistes et néo-fonctionnalistes et la possibilité de leur enracinement dans la réalité africaine (chapitre 1), les théories intergouvernementalistes et leur application en Afrique également (chapitre 2), l’Afrique face aux nouvelles théories du transfert institutionnel (chapitre 3) et les conséquences des transferts sur les CER et les États africains (chapitre 4).
27 Smouts, Battistela et Vennesson, op. cit ., p. 294.
28 Ibid .

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