Israéliens - palestiniens
249 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Israéliens - palestiniens

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
249 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

En Israël et Palestine, l'auteur a rencontré des femmes et des hommes de tous âges qui refusent les stéréotypes et le "prêt-à-penser" diffusés par certains leaders des deux côtés. Sans nier la complexité de la situation, ils affirment qu'avant tout il est nécessaire que les deux peuples apprennent à se connaître. Revisitant l'histoire contemporaine de la région, ils donnent des clefs pour construire un espace de paix.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 décembre 2010
Nombre de lectures 73
EAN13 9782296713581
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Israéliens - Palestiniens
Libres paroles au-dessus du mur
Comprendre le Moyen-Orient
Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud
Mohamed EL BATTIUI, La Gestion de l’eau au Moyen-Orient, 2010.
François SARINDAR, Lawrence d’Arabie. Thomas Edward, cet inconnu, 2010.
Marie-Thérèse OLIVER-SAIDI, Le Liban et la Syrie au miroir français (1946-1991), 2010.
André POUPART, Adaptation et immutabilité en droit musulman , 2010.
Mohammed GUENAD, Sayyid Qutb. Itinéraire d’un théoricien de l’islamisme politique, 2010.
Alireza MANAFZADEH, La construction identitaire en Iran, 2009.
Firouzeh NAHAVANDI (dir.), Mouvements islamistes et Politique , 2009.
Kazem Khalifé, Le Liban, phœnix à l’épreuve de l’échiquier géopolitique international (1950-2008), 2009.
Barah Mikaïl, La Syrie en cinquante mots clés, 2009.
Jean-Jacques LUTHI, Lire la presse d’expression française en Égypte, 1798-2008, 2009.
Aurélien TURC, Islamisme et Jeunesse palestinienne, 2009.
Christine MILLIMONO, La Secte des Assassins, XI e - XIII e siècles, 2009.
Jérémy SEBBANE, Pierre Mendès France et la question du Proche-Orient (1940-1982 ), 2009.
Rita CHEMALY, Le Printemps 2005 au Liban, 2009.
Anne-Lucie CHAIGNE-OUDIN, La France dans les jeux d’influence en Syrie et au Liban, (1940-1946), 2009.
May MAALOUF MONNEAU, Les Palestiniens de Jérusalem. L’action de Fayçal Husseini, 2009.
Mohamed ABDEL AZIM, Israël et ses deux murs. Les guerres ratées de Tsahal, 2008.
Aline B ALDINGER


Israéliens - Palestiniens

Libres paroles au-dessus du mur


Préface de Denis Charbit
Du même auteur


Petit guide des grandes religions en France , Liana Levi, 1998
Histoires de commencement du monde, Noviny 44, 2010


© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-13557-4
EAN : 9782296135574

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
PRÉFACE
Ce livre ne prétend pas retracer l’histoire touffue des mouvements israéliens et palestiniens pour la paix, pas plus qu’il ne vise à décrire le profil idéologique et social des militants qui participent des deux côtés de cette tendance. Il ne tente pas non plus d’établir une comparaison systématique entre les deux mouvements, leur nombre, leur discours, leur structuration et leur impact au sein de la société au sein de laquelle ils agissent. Ni recherche historique, ni entreprise sociologique, Libres paroles au-dessus du Mur est un recueil de témoignages réalisé à partir des entretiens qu’a effectués Aline Baldinger durant l’année 2009, au lendemain de l’opération israélienne à Gaza pour convaincre le lecteur et se convaincre elle-même qu’entre les nervis du Grand Israël et de la Grande Palestine d’une part, les timides, les cyniques et les indifférents d’autre part, il existe une sève féconde et active qui nourrit l’espoir de la coexistence et de la réconciliation entre les deux peuples. Aline Baldinger n’a pas souhaité interviewer les professionnels du dialogue israélo-palestinien - Avraham Burg, Yossi Beilin, Yasser Abed Rabbo ou Sari Nusseibeh, aussi généreuse et riche que soit leur détermination et leur personnalité ou encore des écrivains engagés rompus également au dialogue. Elle a délibérément choisi de rapporter les expériences des petits, des obscurs, des sans-grade de cette cause lumineuse. Elle a tendu son micro et prêté sa plume à ceux qui, après leur travail, ont choisi non de vaquer aux besoins de leur famille et à leurs propres loisirs, mais de prendre part à une activité vouée au rapprochement entre Juifs et Palestiniens. Son propos est d’une très grande simplicité : Les bâtisseurs de paix, « les tisseurs de paix » existent, je les ai rencontrés. Ecoutons-les. Ce sont des pionniers de la paix, des militants de la réconciliation israélo-palestinienne, les hussards noirs d’une cause qui ne peut que faire l’unanimité en Europe mais qui rencontre sur le terrain tant de réticences et tant de résistances, et pas seulement dans les sphères politiques ou armées. La grande vertu de l’auteur est de ne pas diriger la conversation mais de les laisser s’exprimer librement sur leur démarche. Elle les prend comme ils sont, les priant seulement de raconter leur histoire individuelle et collective, et surtout, le moment de leur prise de conscience, l’expérience clé qui a déclenché leur engagement au quotidien, l’instant décisif où, pour chacun d’entre eux, un jour tout a basculé.
C’est à l’école ou bien durant le service militaire ou encore lors d’une période de réserve, en lisant Hirbet Hizeh une nouvelle de S. Yizhar ou en observant le visage d’un enfant ou d’un vieillard palestinien qu’ils ont éprouvé que quelque chose n’allait pas dans leur façon de voir les choses, que l’ordre cachait du désordre, que la vérité officielle recélait bien des tabous, que l’idéal avait ses ratés, et le soleil sa part d’ombre. Le cas le plus saisissant est sans doute celui de Bouma : après avoir perdu son fils, puis, quelques jours plus tard, le meilleur ami de son fils qui s’est suicidé de chagrin, il est passé, comme il dit, "de l’autre côté".
Ce jour-là, Bouma, Claire, Nelly, Illiana, Amos ont vu Israël, leur pays, leur Etat, leur armée et leurs concitoyens autrement. Ils ont surtout vu et perçu autrement l’ennemi palestinien dont ils ont entendu le malheur passé et la souffrance présente au point qu’ils ne voulaient plus et pouvaient plus le considérer comme tel, apparaissant, dès lors et avant tout, comme une victime. Pour cette réelle empathie, pour l’accueil qu’ils font en eux à cette douleur dont ils assument la responsabilité sinon la culpabilité, ces militants de la paix méritent notre respect préalable. Ensuite, on pourra toujours discuter leur attitude, juger leur vision du conflit, critiquer leur aveuglement ou leur complaisance. Ils sont d’abord des pionniers qui s’aventurent là où la majorité de leurs concitoyens juifs préfèrent ne pas s’engager par méfiance, prudence ou inertie, ceux-là estimant, dans le meilleur des cas, que l’ennemi reste l’ennemi tant qu’un traité de paix dûment signé et respecté ne renverse pas officiellement la perspective.
Rabin excepté, il n’y a pas en Israël de martyr de la paix, et on ne croupit guère dans une geôle parce que l’on revendique deux États pour deux peuples. La paix n’est pas une idée subversive, quoiqu’on en dise. Elle souffre cependant d’apparaître aux yeux du grand nombre comme une utopie naïve et inadaptée à cet environnement où règnent la violence et la force et où ne survivent que ceux qui savent l’employer. Tout au plus jouiront de la paix nos arrière-petits enfants si toutefois oncle Sam et tante Europe daignent prendre les choses en main et l’imposent aux parties récalcitrantes.
S’ils ne sont donc pas pourchassés pour leurs idées, s’ils ne sont pas licenciés pour leur engagement militant, leur cause n’est pas sans prix personnel. Rompant avec la bonne conscience de leur famille, de leur entourage professionnel, de leur classe sociale, ils sont devenus des militants dans une société qui cultive le désinvestissement politique et public.
On est frappé cependant par l’absence de culture politique et idéologique de nombre d’entre eux : ils n’ont été à l’école d’aucun parti, ils ne connaissent guère les classiques du radicalisme d’hier et d’aujourd’hui et ne pratiquent pas le jargon conceptuel des intellectuels post-sionistes pas plus qu’ils n’ont leur sens de la provocation. Aucun d’eux ne parle de révolution permanente, de lutte des classes ou de libération nationale. Nombre d’entre eux caressent l’idée, somme toute, réformiste que tout est affaire d’éducation et de changement de mentalités.
Substituant aux délices empoisonnés du consensus le charme discret du dissensus, qui peut être tout aussi grisant, leur engagement s’accompagne d’une certaine mais réelle solitude - ce dont témoigne une des interlocutrices lorsqu’elle éprouve le malaise qui échoit à quiconque prétend "sortir du chemin de tout le monde". Il est vrai que cette solitude que leur imposent ceux qui s’indignent de leur audace, ils la recherchent et la cultivent également pour marquer leur différence, leur dissidence intérieure avec leurs voisins immédiats qu’ils ne comprennent plus. Ce vide autour d’eux est largement compensé, du reste, par les visages et les voix de leurs nouveaux compagnons palestiniens, sans compter leurs alliés dans le monde.
Cependant, ils peuvent bien trouver leurs concitoyens juifs racistes, fascistes, ethnocentriques et colonialistes, ils ne peuvent pas se passer de leur pays et de leur société et se sentent à la fois chez eux et étrangers dans leur pays lui-même. Ils ne peuvent s’imaginer vivre ailleurs même s’ils admettent volontiers, comme le dit la chanson, que désespérer au bord de la Tamise ou de la Seine est tout de même plus confortable.
La situation actuelle les inquiète, les déprime. Par réflexe militant, ils perçoivent, toujours plus, la répression continue et la régression rampante que les changements positifs qu’ils tiennent pour des illusions et des apparences. Même si Israël procède à une décolonisation par étapes dont elle entend contrôler le rythme, ils ne sont guère convaincus que les précédents auront de l’effet sur la Cisjordanie compte tenu du maillage du territoire par les colonies. Bref, parce qu’elle dure depuis plus de quarante ans, l’occupation paraît, à certains, irréversible. Ils font ce qu’ils font parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement, parce qu’ils ne se supporteraient plus si au lieu de garder le poing levé, ils décidaient de se tourner les pouces. La constance est leur signe distinctif : inébranlables, les femmes en noir se tiennent aux carrefours des grandes villes et manifestent silencieusement leur réprobation et leur indignation.
Avant la seconde Intifada, le mouvement de la paix en Israël, c’était un slogan frappé au coin de l’évidence : "mieux vaut la paix que le Grand Israël", une affaire intérieure entre Juifs - le "camp de la paix" affrontant le "camp national" -, enfin, de grands rassemblements sur la place principale de Tel-Aviv, parmi lesquels la fameuse manifestation mythique de septembre 1982 après le massacre de Sabra et Chatila, réunissant près de 400000 personnes, un Israélien sur dix, sur la "place des Rois d’Israël" avant qu’elle ne prenne depuis 1995 le nom d’Yitzhak Rabin abattu au même endroit. Depuis 2000, les foules se sont dispersées, les rangs se sont clairsemés : les militants de la paix ne forment plus maintenant la grande armée de naguère. C’est sur la Toile qu’on proteste aujourd’hui. Même si l’on revenait aux temps d’antan et que l’on renouait avec ces rassemblements de masse, cela ne suffirait plus. Les associations pour la paix ne se contentent plus de lutter pour que les Palestiniens aient demain leur pays, leur drapeau, leur indépendance, leur liberté. A la fois parce que ce mot d’ordre est trop consensuel, mais aussi parce qu’elles ne savent plus trop bien si elles verront ce jour advenir. De plus, le raisonnement antérieur disait : « la paix d’abord », d’où découlera nécessairement la fin de l’occupation. Les priorités sont désormais inversées : avant de se battre pour la paix, c’est contester l’occupation qui est le combat préalable. La paix viendra de surcroît. Or, ce combat a deux faces : l’un est militant, dirigé contre le gouvernement et l’armée ; l’autre se manifeste par le souci d’aller à la rencontre de l’Autre, de rompre l’autre mur, la barrière des préjugés et les checkpoint de la méfiance pour mieux se rendre à l’évidence heureuse et élémentaire que le Palestinien a un visage, une voix, une humanité qu’il faut découvrir. A ceux qui par réalisme politique et par intelligence morale revendiquent le partage au sens de division et de partition entre deux peuples et deux États, ils plaident pour une autre signification : vivre ensemble, coopérer, réparer. Contre la peur et l’ignorance, ils clament la confiance et l’amitié et ouvrent les fenêtres (Windows est le nom justement d’une des associations les plus remarquables que l’auteur nous présente car elle consiste à rassembler jeunes Juifs et jeunes Palestiniens).
Ce qui distingue également ces nouvelles associations, c’est un autre rapport à la guerre d’Indépendance : là où préconiser le retrait des territoires conquis lors de la guerre des Six-jours permettait d’évacuer le problème de 1948, désormais les deux événements sont conçus comme indissociables. Le mal n’a pas commencé le septième jour, il n’a fait que s’aggraver car il a ajouté à la catastrophe de la dispersion celle de l’occupation. Quand bien même la solution est, pour la plupart d’entre eux, celle de deux États, ils estiment devoir rendre des comptes sur les actes qu’Israël a commis en 1948. On ne saurait les blâmer d’avoir la sensibilité aussi aiguisée, d’avoir le cœur qui saigne et d’intérioriser ce que peu de leurs concitoyens comprennent, c’est que 1948 n’est pas seulement une défaite politique et militaire pour les Arabes de Palestine, qui a rendu vain leur objectif d’empêcher la création de l’État d’Israël (défaite qu’aucun Juif en Israël, cela va de soi, ne regrette comme telle) ; 1948, c’est aussi et plus que la défaite, l’expérience humiliante du déracinement et la condition de réfugié et d’apatride qui fut leur lot, ouvrant ainsi une plaie vive qui, pour une partie des Palestiniens, justifie encore et toujours l’effacement du péché originel, c’est-à-dire la disparition d’Israël alors que, pour l’autre partie, elle n’exclue pas la réconciliation et la coexistence. Nonobstant cette compréhension du malheur palestinien, aucun de ces militants, dont Aline Baldinger présente les convictions et les engagements avec une sympathie communicative, n’est devenu porteur de valises. En ce sens, même s’ils ne le reconnaissent pas toujours, ils admettent, implicitement, que pour analogues qu’elles soient, les situations ne sont pas identiques.
En attendant la paix, quelle est leur fonction ? Nos héros ordinaires préfèrent ne pas s’interroger sur leur efficacité immédiate ou leur utilité future. Ils sont conscients du fait que leur action peut même être récupérée par les autorités d’occupation. C’est le grand dilemme des femmes de Mahsom Watch qui, par leur présence muette aux checkpoints, incitent les soldats à ne pas commettre d’abus et à s’en tenir à leur tâche de vérification - ce qui explique pourquoi l’armée autorise leur présence.
Sont-ils donc la "goutte d’huile pour faire marcher la machine à faire la paix" comme le dit l’un d’entre eux ? Et s’ils étaient plutôt un grain de sable qui enraye les maux de l’occupation et l’occupation elle-même ?
La grande épreuve, c’est d’essayer de tenir ensemble les deux bouts : affirmer son soutien politique et humanitaire aux opprimés d’en face sans se retrancher de sa communauté nationale, sans rompre avec elle. Certains s’y tiennent, d’autres non. L’un d’eux qui a surmonté la peur du Palestinien n’en reste pas moins sensible à ceux qui, habités par la peur, craignent par un excès de confiance "de faire une erreur d’appréciation qui serait une erreur de trop".
Ce dilemme n’existe pas de la même manière pour les Palestiniens des territoires que pour les Palestiniens d’Israël qui ont eux aussi bravé les interdits de leur communauté et participent non seulement à des actions contre l’occupation mais à des rencontres judéo-palestiniennes auxquelles l’auteur a pu assister. Ces réunions sont mal vues, côté palestinien jugées prématurées et susceptibles même d’être récupérées par Israël tant que l’occupation n’a pas cessé.
Là où l’asymétrie demeure, c’est que pour valeureuse qu’elle soit, la reconnaissance d’Israël n’implique nullement une mise en cause de la cause palestinienne, mais une révision des moyens (la violence) et des fins (la Grande Palestine de la Méditerranée au Jourdain). Cette révision n’allant pas de soi, il importe de l’apprécier au plus haut.
Côté juif, en revanche, la contestation de l’occupation, la reconnaissance du problème des réfugiés ou encore la discrimination des Palestiniens d’Israël peuvent conduire et conduisent bien souvent à une remise en cause de la justification idéologique qui a présidé à la création de l’Etat juif, estimant dès lors que ce ne sont pas là des accidents de l’histoire, ni même des déviations mais le produit intrinsèque du nationalisme juif en tant que tel.
Israël n’est sans doute pas une "démocratie exemplaire", comme l’avance Aline Baldinger dans sa conclusion, mais il est vrai qu’en dépit d’une pression à s’aligner sur le consensus, ce qui est le cas de toute société, et à plus forte raison d’une société en guerre, le contrepoids aux exigences nationales (service militaire et périodes de réserve obligatoires) et aux contraintes sociales et économiques, c’est ce flot de paroles sans complexes qui surprend toujours, même l’observateur hostile à Israël s’il est de bonne foi. Cette liberté d’action et d’expression explique pourquoi on ne peut pas non plus tenir les combattants de la paix pour des dissidents de la trempe des Vaclav Havel ou des André Siniavski et leurs compagnons anonymes. De cette liberté d’expression, tous font usage pour dire d’Israël pis que pendre, le pire et le moins pire, le juste et l’injuste. Ils alignent clichés et préjugés et font preuve parfois d’un raisonnement simpliste : les Palestiniens étant les faibles et les victimes - ceux qui pâtissent de l’occupation - on ne saurait les soupçonner de vouloir pérenniser le statu quo. C’est donc a priori la faute d’Israël si les négociations échouent. Mais ces faux-pas, ces dérives qu’Aline Baldinger n’a pas censurés ne donnent que plus de valeur et d’éclat à certains de leurs propos qu’il faut méditer de toute urgence, et pas seulement en Israël : ainsi, Joseph Algazy a mille fois raison de proclamer le "devoir de non-indifférence". De même, il faut entendre l’appel à s’abstenir de tout monolithisme concernant Israël et la Palestine : "On met les gens dans des tiroirs et on oublie de penser. " Ou encore : "On ne peut être 100% pro-Israélien ou 100% pro-Palestinien". Certes, nul parmi eux ne se hasarde à nous livrer le bon dosage : 50%-50%, 60%-40%, 40%-60%. Ils disent seulement – et c’est déjà bien assez - que quiconque prétend avoir toute la raison et toute la justice de son côté laisse à son alter ego le monopole de l’injustice et de la déraison. Les hommes politiques ont pour mission de faire la paix par le haut tandis que les protagonistes du livre estiment devoir la faire en commençant par le bas. C’est peu de dire que ces derniers doutent fort de la sincérité et de la bonne volonté des premiers. Et cependant, en dernière instance, cette double action ne prendra son sens ultime que lorsque les efforts des deux côtés se complèteront et finiront par converger. L’activité associative ne peut se substituer à l’instance politique. Or, celle-ci n’aura rien signé de plus qu’un morceau de papier si la paix des braves ne débouche pas sur une réconciliation. Cependant, on peut d’ores et déjà affirmer avec certitude que lorsque le traité sera conclu, les leaders qui auront eu le mérite d’y parvenir n’auront pas pour ces militants de l’ombre la moindre parole de reconnaissance, soucieux de s’en attribuer le mérite exclusif. De cette ingratitude, nos militants s’accommodent volontiers. Ils ne demandent rien d’autre comme récompense ultime à leur dévouement bénévole que d’atteindre le but pour éprouver enfin le bonheur du devoir accompli. Il n’est pas sûr non plus que le jour venu, les sociétés israélienne et palestinienne leur seront gré d’avoir vu ce qu’elles refusaient de voir : ils ne bénéficieront jamais de l’aura du soldat de Tsahal ou du shahid morts pour la patrie. Peu ou prou, ils feront encore figure de collabo (en Palestine) ou de traître (en Israël). Ils auront eu tort d’avoir eu raison trop tôt. Et cependant, plus tard sans doute, leurs petits-enfants seront fiers de leurs aïeux.
Denis Charbit (Hod Hasharon, Israël)
PS : Qu’on me permette d’exprimer quelque réserve sur le titre. Ces Libres paroles ne doivent rien à Edouard Drumont en dépit de l’emprunt involontaire du titre de son infâme journal.
Préambule
En décembre 2009 alors que les bombardements à Gaza provoquaient un déferlement de discours haineux contre Israël un film de deux minutes sur Facebook, montrait, à Tel Aviv, une manifestation de près de 6000 personnes protestant contre ces bombardements.
A côté de ceux qui applaudissaient et justifiaient ces attaques massives, il existerait donc un « autre Israël {1} » qui ne veut ni la guerre, ni l’occupation, ni le Mur. S’agit-il seulement de quelques utopistes ? Ont-ils des interlocuteurs de l’autre côté ?
Généralement, de cette région du monde, on ne connaît que, le Mur, les occupations, les camps de réfugiés, on n’entend que le bruit des bombardements ou des bombes terroristes. On voit surtout des deux côtés des morts civils. Au moindre mot de compassion pour les morts Palestiniens, les « pro » israéliens vous taxent d’antisémitisme ou dénoncent votre « haine de soi » si vous êtes Juif. « Sioniste » devient une injure majeure quand les « pro » palestiniens vous en accusent à la moindre parole de sympathie pour les morts israéliens dus aux attentats.
Entre les deux, les professionnels de la politique font des plans de paix, qui n’aboutissent pas, des personnalités parlent pour la paix, des politologues analysent. Tous semblent d’accord. Il faut faire la paix, mais la paix est impossible.
J’ai voulu refuser la désespérance qui s’exprime régulièrement face à cette situation.
Je suis allée d’un côté et de l’autre du Mur de séparation et j’ai rencontré des militants israéliens anti-guerre et antioccupation et des Palestiniens non violents, défenseurs de l’idéologie des droits de l’homme.
En les rencontrant, en les écoutant raconter leurs histoires il me semble que je comprends mieux l’Histoire.
La somme de leurs expériences et de leurs réflexions permet de découvrir autrement l’histoire de ces deux pays et de ces deux peuples. A les écouter, apparaît petit à petit un espace, dans lequel peut se construire un dialogue qui rend la paix possible.
Un voyage en Israël et en Palestine ne constitue jamais un voyage comme les autres. L’histoire ancienne, mais surtout l’histoire contemporaine sont chargées de passion. Moi-même, étant partie en 1965 en kibboutz {2} j’avais été fascinée par ce pays tout neuf où se construisait une utopie socialiste. Un psychanalyste parlera plus tard des « enfants du rêve ». J’y suis retournée en 1967 juste après la guerre et j’ai dû constater que mon rêve n’existait plus. Je n’y suis jamais retournée ensuite. Ce voyage me fait prendre contact avec l’Israël d’aujourd’hui, que je ne peux m’empêcher de confronter avec mes souvenirs.
Je suis, néanmoins, non pas une « enfant de la Shoah », mais une enfant des films « SHOAH » et « POURQUOI ISRAËL » mais également du film « LE CHAGRIN ET LA PITIÉ ».
L’existence d’Israël me semble incontournable.
Mais le passé n’excuse pas tout.
Depuis 40 ans je ne peux adhérer ni aux manifestations « pro-israéliennes » qui dénient les droits des Palestiniens ni aux manifestations « pro-palestiniennes » « anti sionistes » qui ne laissent aucune place à Israël.
Suis-je seule ?
Délaissant les références au passé j’ai choisi de me plonger au cœur du monde contemporain, avec ses contradictions, ses générosités et ses faces sombres.
Tous les hommes et les femmes que j’ai rencontrés, qui agissent « pour » la paix d’un côté ou de l’autre du Mur ont délaissé les modes d’action classiques. Bien qu’en Israël l’éventail des partis soit large les « militants pour la paix » sont sortis des organisations et des hiérarchies : ils inventent au quotidien des chemins pour dépasser les schémas de la politique traditionnelle qui s’est avérée inopérante.
Chaque Israélien dénonce et démonte une partie des mécanismes qui alimentent la peur et la méfiance. Chaque Palestinien dit son aspiration à vivre en paix.
Petit à petit se construit une Histoire où le dialogue est possible.
Face au mur de séparation entre Israël et la Palestine je me souviens que ce n’est pas le premier mur que je rencontre : j’ai connu le Mur de Berlin, la ségrégation aux États Unis et l’Apartheid en Afrique du sud.
Quelques utopistes rêvaient alors d’un autre monde, mais la majorité, réaliste, s’appuyant sur les informations officielles et les sondages, démontrait l’impossibilité du changement.
Chaque fois, ces murs sont tombés, sans bain de sang en Afrique du Sud, sans guerre en Europe, sans guerre civile aux États-Unis : comme si des forces longtemps invisibles avaient grignoté ces séparations de haine. Les apocalypses annoncées n’ont pas eu lieu.
Chaque fois les images de changement qui nous sont parvenues ont montré des foules qui avançaient, sans arme, fortes de leur nombre et de leur détermination. Chaque fois la mobilisation de la société civile a fait changer les lignes.
Les utopistes ont fait tomber les murs et les politiques ont ensuite fait fonctionner les nouveaux mondes.
Ici aussi de chaque côté du mur, face aux « réalistes » qui se font entendre et que l’on connaît, j’ai rencontré des « utopistes » moins bruyants qui croient au changement. Allant au-delà de leurs actions, j’ai aussi voulu comprendre ce qui les a fait basculer en dehors de la pensée officielle et comment ils cherchent à convaincre que leur voie est réaliste.
Les Juifs avaient depuis toujours l’utopie d’un ailleurs. Aujourd’hui, mettant en avant la Shoah, et les attentats pour justifier le Mur, l’occupation et les bombardements ils tentent de construire leur nation par la force.
Les militants pour la paix proposent une autre grille d’analyse de l’histoire : Ils refusent de ne voir dans l’état d’Israël que le refuge d’un peuple martyr. Tous les Israéliens que j’ai rencontrés se sont battus pour leur patrie : Pourtant, la plupart se disent « anti-sionistes ». Ce qu’ils expliquent permet de revoir les définitions du sionisme et de l’anti-sionisme. Le gouvernement israélien et la presse ne leur donnent aucun écho.
Certains Palestiniens évoquent le démembrement de la Palestine historique, l’occupation et les réfugiés pour justifier les guerres et les attentats. Les Palestiniens qui m’ont accueillie, veulent construire, par la non violence, un État Palestinien démocratique.
L’occupation israélienne veut les réduire à l’impuissance et au silence.
Des deux côtés ces militants continuent à chercher les moyens de se faire entendre et reconnaître. Chacun de ceux que j’ai rencontrés m’a conseillée : « il faut absolument que vous rencontriez… ». J’ai saisi le fil et je l’ai dévidé.
Ce fil m’a menée d’Israël en Cisjordanie, de Tel Aviv à Sderot à Jérusalem ou à Ramallah.
Ces forces de paix sont portées par des individus qui ne sont pas des « grands hommes ». Ils n’attirent pas les caméras et nos sociétés hyper médiatisées ne les voient pas.
Pourtant ces gens, issus de la vie civile, tissent la paix jour après jour.
Nous tendons sans cesse des portes voix aux va-t-en guerres et aux poseurs de bombes. Je souhaite dans ce livre, inverser la tendance et porter la parole des tisseurs de paix qui admettent que cette terre est condamnée à accueillir les deux peuples.
Premiers contacts
On entend souvent des accents de haine chez les personnes qui dénoncent le « sionisme ». Inversement il est impossible de parler d’Israël sans évoquer l’enthousiasme et le sentiment de reconnaissance ressenti par la plupart des immigrants envers ce pays qui les a sauvés. Souvent, cet enthousiasme et cette reconnaissance empêchent tout esprit critique. Moi-même j’avais aimé Israël lorsque j’étais allée en Kibboutz en 1965. J’avais été enthousiasmée par ce pays socialiste qui faisait fleurir le désert.
En juin 1967, j’étais étudiante, la guerre des Six jours avait lieu pendant la période des examens, et, toutes les heures, nous étions un certain nombre de candidats, à sortir dans le couloir pour écouter les nouvelles. Dès la fin de la guerre je suis repartie vers Israël. J’ai vu les bulldozers raser les maisons arabes sur l’esplanade du Mur, j’ai repéré les accents « anti-arabes » que j’avais auparavant entendus et combattus chez les défenseurs de l’Algérie française. J’ai du accepter que mon rêve avait mal tourné et mon enthousiasme n’a pas résisté à la réalité. Je suis vite repartie me promettant de ne plus jamais revenir.
Je n’y suis effectivement jamais retournée jusqu’à ce que je voie des images de la manifestation contre les bombardements. Je retrouve alors l’élan de 1965 et décide de partir à la rencontre de ces hommes et de ces femmes anti-guerre.
A l’évocation de mon projet les avertissements pleuvent de toutes parts. Attention, c’est dangereux, ici, là bas, d’un côté, de l’autre… C’est la guerre, les bombardements, Gaza, l’armée, les terroristes. Je pars néanmoins.
J’avais été prévenue de difficultés pour entrer en Israël, de questionnaires de sécurité tatillons faits par des agents suspicieux. Contrairement à ce que je redoutais le questionnaire de sécurité a été rapide et plutôt formel. Mais j’ai eu apparemment de la chance, d’autres voyageurs, en particulier une aquarelliste qui avait une bourse pour aller dessiner en Palestine, ont été refoulés. Aller en Israël, est possible, mais déclarer un voyage en Palestine semble plus problématique, bien qu’il n’existe aucune autre porte d’entrée.
En venant de l’aéroport, l’approche de Tel Aviv est surprenante : on n’aperçoit aucun de ces grands ensembles, de ces cités HLM qui défigurent l’entrée de nos grandes villes. Seuls, quelques hauts immeubles luxueux abritent les bureaux de grandes compagnies internationales.
Tel Aviv la nuit, des lumières, des taxis, des bus, des voitures, des cafés ouverts. Des magasins de fruits et légumes, colorés, luxuriants, des boutiques de falafels et de schwarma, des kiosques à jus de fruits frais, des gens mangent et discutent à tous les coins de rue, debout, assis, en marchant. La ville fonctionne nuit et jour. C’est à la fois une métropole américanisée et une ville d’Orient.
Dans la journée, la population dans les rues est multiethnique. Des jeunes filles asiatiques promènent des personnes très âgées, des africains balaient les trottoirs, dans les rues on parle toutes les langues : Je ne suis pas dépaysée, c’est une ville occidentalisée.
Des drapeaux israéliens décorent de nombreux balcons. Je suis bien en Israël.
Où est la guerre ?
De nombreuses fenêtres, mais aussi des voitures, portent des banderoles ou des fanions réclamant la libération de Gillad Shalit le jeune soldat maintenu au secret par le Hamas au mépris de toutes les conventions internationales. Je suis bien dans un pays en guerre.
Quelques très jeunes gens en habit militaire, à l’allure pas du tout martiale, se promènent, seuls, certains traînant derrière eux, de façon pas du tout militaire, une mitraillette, ou un fusil. Des filles soldats, en uniforme, portent leur sac à main personnel. Je constate qu’ici il y a des vraies poubelles dans les rues.
A première vue tout cela ne fait pas très militarisé. Moins qu’à Paris où les poubelles, par peur des bombes, ont été remplacées par des sacs en plastique, et où un grand nombre de militaires en tenue de combat patrouillent, toujours en équipe. Après réflexion, il m’apparaît qu’à Paris les militaires, sont « en opération ». Les militaires que je croise ici sont en permission mais gardent leur arme. En Israël je découvre un « peuple en armes ».
Premières rencontres
J’ai tenu à faire dès le début de mon voyage deux rencontres qui me tenaient particulièrement à cœur. Comme tout le monde, j’avais entendu parler des checkpoints et des entraves à la vie quotidienne des Palestiniens qu’ils constituent. Je souhaitais me rendre compte par moi-même de cette réalité. Un site internet m’a permis d’entrer en contact avec l’association Machsomwatch. Le logo de cette association est un œil et son nom signifie « surveillance des checkpoints ». Depuis 2001, ses membres font des « tours » pour surveiller que les soldats n’outrepassent pas leur mission. Ils me proposent de me joindre à un de ces tours. Un tel tour m’offrait en même temps l’occasion d’un premier contact avec « l’autre côté ».
J’ai rendez vous le lendemain de mon arrivée, un vendredi matin à 8 heures dans une banlieue de Tel Aviv devant une baraque de vente de fruits et légumes en bordure de la route. Je me demande qui fait ce genre de tour ? Est ce dangereux ? Allons nous circuler dans une voiture blindée, grillagée ?
Arrive une voiture pas toute neuve, un peu cabossée, avec trois femmes de 35 à 50 ans. Je suis assise à côté de Nelly la conductrice qui me présente Mich’al et Alya.
Toutes trois travaillent, elles font le « tour » le vendredi car c’est leur jour de congé. Les choses ont l’air moins dramatiques que je ne l’avais craint.
Dans cette première étape, je n’ai pas eu le temps de faire vraiment connaissance avec ces trois femmes pour voir quel a été leur cheminement personnel. Nelly ne souhaitera pas me revoir. Je reverrai Mich’al et Alya plus tard.
Tout en roulant Nelly m’explique : « Les Palestiniens vivent sous occupation et n’ont aucun contact avec le « dehors ». Tout ce qui entre ou sort de Cisjordanie, que ce soient des biens ou des personnes, est sous contrôle israélien. Les Palestiniens n’ont de contacts qu’avec les soldats, les colons, ou les volontaires de Machsomwatch ou d’autres associations. Les Israéliens ne vont jamais voir ce qui se passe « de l’autre côté ». Bien que nous proposions ce « tour » depuis des années, il est très rare que des Israéliens sortent de leur « bulle » pour voir ce qu’en fait n’importe qui peut voir mais ne souhaite pas voir. »
Nous arrivons rapidement sur une grande route toute neuve, qui dessert les implantations. Interdite aux Palestiniens, elle permet aux colons d’aller du nord au sud de la Cisjordanie et de se rendre en Israël rapidement sans traverser les villages palestiniens. Nous nous arrêtons pour équiper la voiture d’autocollants sur les pare brises avant et arrière et d’un petit drapeau de chaque côté avec le logo de l’association. « Parfois, me dit Nelly, des colons nous jettent des pierres, et il est préférable de ne pas se promener en Israël même avec ces fanions ». Ces quelques mots, prononcés incidemment, en disent long sur la violence et l’intolérance de certains Israéliens, ceux, en tous cas, qui sont opposés au dialogue.
Pendant que nous roulons, Nelly m’apporte quelques précisions nécessaires à la compréhension : « La Cisjordanie occupée est divisée en trois zones :
La zone A sous autorité palestinienne est interdite aux Israéliens.
La zone B est sous autorité mixte.
La zone C est sous autorité israélienne. Les colonies sont implantées dans cette zone.
Les zones sont totalement imbriquées les unes dans les autres, d’où la multiplication des checkpoints qui rendent la circulation longue et difficile. Nous circulerons exclusivement en zone B. Les checkpoints que nous voyons contrôlent les routes conduisant vers la zone A sous autorité palestinienne.
Tout au long de cette route nous voyons de loin des implantations {3} généralement situées en haut de collines d’où elles dominent l’environnement. La plupart de ces colonies ressemblent à de petits villages composés de coquettes villas blanches. Leurs toits pentus en tuiles rouges, permettent de les distinguer des villages arabes dont les maisons, également blanches, ont des toits plats. La majorité de leurs habitants vont travailler en Israël en empruntant cette route, qui leur est réservée.
Il me semble finalement que ces « implantations servent de « banlieue » : J’avais constaté qu’aux abords de Tel Aviv il n’y avait pas de « grands ensembles », de cités, comme celles que nous connaissons. Les « habitations à loyer modéré » ont été, semble-t-il, délocalisées dans les territoires occupés sous forme de petits pavillons coquets. Toutes les colonies ne sont pas sur ce modèle : Certaines sont composées d’Algeco, d’autres sont devenues des villes très importantes : Ma’ale Adoumim compte ainsi 35000 habitants et possède ses propres industries, Ariel compte 18000 habitants et veut devenir une ville universitaire. Généralement ceinturées par des murs et des barbelés, elles possèdent toutes leurs propres contrôles de sécurité. Je ne les verrai pas car ils se situent à l’entrée même de ces villes que je n’irai pas visiter.
Une partie des implantations est habitée par des nouveaux immigrants qui ont trouvé là un logement neuf, confortable, pas cher, avec un taux d’imposition très bas. D’après ce que j’ai entendu dire, certains quitteraient assez volontiers leur village si des conditions de vie similaires leur étaient offertes ailleurs.
Une autre partie de ces implantations, est habitée par des Juifs qui font de cette occupation un acte religieux de réappropriation de la « terre juive ». Certains, parait-il, se disent même prêts à prendre les armes contre l’armée israélienne si celle-ci, suite à des décisions politiques, venait les déloger. {4}
Dans un premier temps nous circulons sur l’autoroute réservée aux Israéliens.
Des panneaux en trois langues hébreu, arabe, anglais, comme partout en Israël, indiquent le nom des villages avoisinants : Nelly m’explique que ces panneaux n’indiquent en fait que les implantations, les villages arabes que l’on voit parfois ne sont jamais signalés. Ils sont niés.
« Ôter les noms, faire oublier les noms palestiniens fait partie de l’entreprise de négation de l’autre » expliquera Uri, un militant rencontré plus tard, avec le groupe des « femmes en noir ».
De chaque côté de la route, des grillages, alternant avec des barrières ou des rouleaux de barbelés, interdisent l’accès à cette route.
Si on considère qu’il faut protéger la route, c’est normal. Pourtant, tout à coup il n’y a plus de barrière à gauche, mais il y en a encore à droite et ensuite le contraire. Puis il n’y a plus du tout de barrière. Puis les barrières réapparaissent avant de s’interrompre à nouveau.
Pourquoi ces alternances de protection et de non protection ? Je n’aurai pas de réponse.
« Il y a des problèmes de sécurité qu’on ne connaît pas. On n’a pas à tout savoir » commenteront des Israéliens non militants pour la paix auxquels je raconterai mon expérience.
On roule. Une route sur la droite, un checkpoint pour entrer en zone B. Les soldats sont là, engoncés dans leur tenue de combat avec casque, gilet pare balle, mitraillette, talkie-walkie, mais ils n’exercent aujourd’hui aucun contrôle. A cet endroit là le passage pour entrer et pour sortir est libre. Nous passons.
Je suis vraiment en Palestine en zone B.
La route palestinienne ressemble à n’importe quelle route de campagne, quelques trous certes mais tout à fait praticable. Dans les champs les amandiers sont en fleurs ce qui ravit mes compagnes de voyage. Des poules traversent la route, des femmes vont faire des courses avec de grands couffins et des enfants vont à l’école avec leur cartable.
Nous traversons des villages, tout à l’air paisible.
A force de ne voir que des images de guerre on a tendance à oublier que la vie continue. Contrairement à ce qu’on m’avait dit, notre voiture, avec ses plaques israéliennes, ne provoque aucun geste d’agressivité. Est-ce dû à la présence des fanions de l’association ?
Sur la gauche un nouveau checkpoint : Au-delà, la route mène vers une ville qu’on aperçoit un peu plus loin : c’est la zone A qui nous est interdite.
Un mirador : vide, mais une cahute et des soldats en tenue de combat au bord de la route.
Les soldats viennent nous dire bonjour, aimablement.
Nelly me raconte qu’il n’en est pas toujours ainsi. Pour prévenir de possibles violences avec les soldats, seules les femmes militent dans cette association.
Au début, les soldats les accueillaient souvent en leur disant qu’elles feraient mieux d’aller s’occuper de leurs maris et de leurs enfants.
Parfois aussi elles faisaient l’objet de réflexions sexistes du genre : « Pour avoir du temps à perdre ici, c’est que vous êtes trop ch… pour avoir un mari ».
Tout est en place pour que les soldats puissent contrôler les voitures qui sortent de la zone A palestinienne pour entrer en zone B mixte. C’est logique, il s’agit de mesures de sécurité afin d’empêcher l’entrée d’éventuels terroristes. Pourtant le même contrôle s’exerce sur les véhicules palestiniens qui sortent de zone B mixte pour entrer en zone A palestinienne ! Pourquoi ? C’est comme ça.
Aujourd’hui à ce checkpoint les voitures palestiniennes vont et viennent : Aucun contrôle ni dans un sens, ni dans l’autre.
Nous restons quelque temps pour observer ce qui se passe : Rien à signaler, nous repartons.
Un autre checkpoint : ici les voitures ne peuvent pas passer : Des deux côtés se trouvent de vastes parkings emplis de taxis.
Côté Palestinien, les gens arrivent en voiture, ou en taxi, ils doivent quitter leur véhicule et s’avancer vers une grande cage, passer des séries de portes en chicanes, semblables à celles de notre métro, où chacun ne peut passer qu’individuellement.
Arrivés près des postes de contrôle ils doivent laisser leurs ceintures. Après avoir montré leurs papiers, ils reprennent leur ceinture et entrent en zone B dans le grand parking où nous nous trouvons. Là, ils doivent reprendre un nouveau taxi, pour se rendre où ils veulent aller. Des Palestiniens passent, visage fermé.
C’est à ce genre de checkpoint que des militants que je rencontrerai plus tard viennent chercher les malades à accompagner dans les hôpitaux en Israël.
Aujourd’hui, nous sommes vendredi, il y a peu de monde, donc peu d’attente. Mais, chaque jour, pour aller d’un village à l’autre, les Palestiniens doivent ainsi changer de véhicule et montrer leurs papiers. Le temps de contrôle dure… selon le bon vouloir des soldats.
Nous repartons vers un autre checkpoint beaucoup plus important. En face, en zone A, des camions et des voitures font la queue pour apporter, à ce que je vois, des fruits et des légumes en zone B (pas en Israël où aucune importation palestinienne n’est autorisée.)
Du côté B, où nous sommes, on peut acheter des fruits et des légumes - en Shekels - (la monnaie israélienne), beaucoup moins chers qu’en Israël. Il y a aussi une buvette.
Au checkpoint proprement dit, Nelly me montre une cahute en tôle ondulée on dirait Biribi : « Lorsqu’il y a un suspect on l’enferme là, le temps que des supérieurs viennent le chercher pour l’interroger. Cela peut durer plusieurs heures, imaginez lorsque c’est en plein été. »
Nous nous attablons pour prendre un café. Un Palestinien s’adresse à Mich’al : Il y a quelques jours des soldats ont abîmé sa voiture, il a souhaité porter plainte, une volontaire de Machsomwatch l’a aidé mais il trouve que cela ne va pas assez vite, notre équipe est elle au courant ? Nous ne sommes pas au courant, mais sa réclamation est notée et sera reportée.
Ce genre d’incident semble fréquent.
Je remarque que le Palestinien parle parfaitement hébreu alors qu’aucune des volontaires ne parle arabe. Ce problème de langue est important et je le rencontrerai à maintes reprises : Claire professeur d’arabe, l’association « La main dans la main » qui crée des écoles bilingues ou Mélisse qui anime un théâtre bilingue, ont choisi d’agir sur la barrière linguistique.
Il ne se passe rien non plus à ce checkpoint. Les soldats vérifient les identités mais cela va assez vite, il ne semble pas y avoir d’abus.
La fermeture totale de la zone C et la présence des soldats protègent les colons des violences palestiniennes. Mais l’armée d’occupation, ne protège pas les Palestiniens de la violence des colons : Jakob dénoncera la violence des colons qui empêche souvent les Palestiniens de se rendre dans certaines parties de leurs champs, diminuant ainsi la surface cultivable de leur terre. Georges un militant palestinien me racontera comment, dans certains endroits, les enfants sont accompagnés sur le chemin de l’école par des volontaires internationaux qui les protègent des attaques des colons. Jamila et le rabbin Arik Ascherman diront comment ils vont, avec des centaines de volontaires cueillir les olives pour les Palestiniens, lorsque l’accès à leur champ leur est interdit, ou comment ils vont replanter les oliviers arrachés ou brûlés par les colons.
L’armée israélienne pénètre en fait dans les trois zones.
Les checkpoints et le Mur de séparation ont été construits pour prévenir l’entrée de terroristes en Israël et on peut comprendre que l’armée contrôle l’entrée en Israël ou l’entrée en zone B qui ouvre sur Israël. Par contre il est plus difficile de comprendre pourquoi l’armée contrôle également l’entrée des Palestiniens en zone A (palestinienne)
Faire quelques kilomètres peut prendre plusieurs heures. Cela dépend de la politique militaire du jour. Parfois, comme aujourd’hui, les checkpoints se passent facilement, rapidement et sans contrôle. Parfois en plus des checkpoints institutionnalisés surgissent des « checkpoints surprises » installés inopinément et de façon transitoire. Parfois aussi l’armée arrive avec des bulldozers et coupe les routes en déposant des amas de pierres au milieu, ce sont les « road blocks », obligeant à faire des détours. Je rencontrerai de tels « road blocks » lorsque j’irai rencontrer Shareef, un agriculteur palestinien.
La circulation des personnes est extrêmement difficile, longue et totalement aléatoire.
Aucune marchandise n’entre ni ne sort sans avoir été contrôlée. Les Palestiniens n’ont de toutes façons pas le droit d’exporter quoique ce soit et toute importation doit avoir reçu l’autorisation d’Israël.
Uri décryptera l’attitude de l’armée : Selon lui « Les checkpoints constituent une privatisation de l’idée dictatoriale. Chaque soldat a ainsi un pouvoir dictatorial sur chaque individu palestinien, que ce soit un travailleur, un enfant qui va à l’école ou qui doit se rendre à l’hôpital ou bien sur la mère qui va au marché » : Hassan, un jeune Palestinien de la revue « Windows » racontera l’humiliation qu’il ressent d’avoir à se déshabiller sur le chemin de l’école pour permettre aux soldats de vérifier qu’il ne porte pas de bombe. Il n’y a aucune logique dans les actes de contrôle c’est le pouvoir personnel de chaque soldat qui est en jeu.
Par ces pratiques l’armée envoie clairement le message : vous n’êtes chez vous nulle part en Palestine puisque non seulement je contrôle vos sorties mais c’est moi aussi qui vous donne l’autorisation de rentrer.
Nous avons circulé pendant trois heures : Rien à rapporter. Depuis maintenant près de dix ans ces femmes surveillent les soldats. Mais elles envoient aussi quotidiennement aux Palestiniens le signal que tout le monde en Israël n’est pas d’accord avec l’occupation.
Je me rends compte que cette occupation, qui vise, comme toute occupation, la possession de la terre, passe par l’humiliation de la population palestinienne.
ICAHD est l’autre association dont j’avais entendu parler. Me souvenant du choc que j’avais éprouvé en voyant les bulldozers démolir les maisons devant le Mur en 1967 j’ai souhaité rencontrer l’association ICAHD (Israeli Committe against house demolitions, « Comité de lutte contre les démolitions de maisons ») qui tente de s’opposer aux démolitions des maisons arabes, aussi bien physiquement que légalement, et qui participe aussi à leur reconstruction.
Le siège de ICAHD est à Jérusalem. J’étais émue de revenir à Jérusalem. Je me souvenais de ma toute première visite en 1965. Après un trajet longeant d’abord des champs cultivés puis des collines brûlées par le soleil on arrivait face à un paysage vallonné, planté à perte de vue d’arbres verts ressemblant à des sapins. Au loin, la ville de pierres blanches émergeait de l’environnement verdoyant et brillait au soleil, c’était un peu magique.
Aujourd’hui les arbres ont largement laissé la place à des maisons et à des petits immeubles de pierre blanche. Sur les collines maintenant presque entièrement bâties il ne reste que quelques arbres et elles ont l’air un peu mitées. Juste avant l’arrivée à Jérusalem, sur la droite, tout à coup, une espèce d’immeuble immense, à l’architecture terrifiante domine la totalité du paysage alentour. C’est, parait il, un immeuble de luxe…La magie a disparu.
Arrivée à la gare routière, passage de la sécurité, rapide, et j’entre dans Jérusalem. La rue est animée, colorée, des bus, des taxis, des voitures, des gens pressés comme dans toutes les grandes villes.
Je dois rencontrer Jeff, le responsable de ICAHD, dans le bureau de l’association, situé en plein centre ville.
Pour y arriver je passe près d’un très grand marché arabe. Ce n’est pas « le souk » de l’ancienne ville devenu un lieu exclusivement touristique, mais un vrai marché de fruits, de légumes, d’épices et de tissus. On y croise des Arabes en vêtements traditionnels, des Juifs religieux avec leur large chapeau entouré de fourrure, de grands caftans noirs, des bas blancs et des chaussures à boucle, des Juifs en habit plus classique costume noir, chemise blanche et kippa et des gens comme vous et moi Juifs, Musulmans, Chrétiens, Israéliens et touristes. Tout le monde avec de grands cabas remplis de victuailles. La diversité se mélange dans un grand fouillis de couleurs et d’odeurs. Deux rues plus loin on est dans le centre touristique de Jérusalem tout à fait européanisé, où l’association ICAHD partage un appartement avec d’autres associations.
Jeff est curieux de savoir pourquoi je viens le voir. Je lui raconte, le choc que j’avais éprouvé en 1967 de voir les bulldozers raser, sans ménagement, les maisons arabes quelques jours après la victoire.
Il s’étonne que j’aie VU cet épisode. En effet dit-il « Tout s’est passé si rapidement que très peu de gens ont eu la possibilité de voir ces destructions et, de plus, la plupart des gens étaient si émus d’avoir enfin accès au Mur des Lamentations qu’ils ne voyaient pas ce qui se passait autour. »
Cette anecdote permet à Jeff de me « repérer » il me donnera en confiance, des contacts précieux pour la suite de mon voyage. :
Jeff est né aux États-Unis en 1947. Il est venu en Israël en 1967 en tant qu’étudiant, et a immigré en 73. Il est maintenant professeur d’anthropologie à l’université de Jérusalem.
Il a grandi aux États-Unis dans les années 60 au milieu du mouvement pour les droits civiques, dans une famille de gauche. Il dit avoir été, depuis toujours, sensibilisé à la problématique qui dénie à l’Autre le droit d’exister.
Ainsi qu’il le dit « J’ai grandi avec l’idée de la puissance d’un mouvement populaire qui a le droit, je veux dire le droit humain, pour lui, même s’il n’a pas la légalité ».
« En Israël tout est plein de contradictions. Regardez à 200 mètres du « Centre Harry Truman pour la paix {5} » un village palestinien est en butte à des démolitions permanentes. Que signifie un centre pour la paix alors que juste en face on chasse ainsi violemment les gens de chez eux ? »
Toutes les démolitions, et les expulsions, sont « justifiées » en invoquant comme prétexte que « Ils n’ont pas de permis ».
Dans ce cas la référence à la Loi est malhonnête.
En premier lieu il faut savoir que aucun permis de construire n’est délivré à des Palestiniens à Jérusalem. Toute construction est donc « illégale ». Mais l’octroi préférentiel des permis de construire est profondément injuste.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents