L Armée canadienne n est pas l Armée du Salut
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L'Armée canadienne n'est pas l'Armée du Salut , livre ebook

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Description

Avec L’armée canadienne n’est pas l’Armée du salut, le politologue et antimilitariste Francis Dupuis-Déri poursuit son plaidoyer contre la présence armée du Canada en Afghanistan. L’auteur démonte la rhétorique de la guerre humanitaire, qui cherche à légitimer un conflit armé à court de justifications, et développe, en réponse à la théorie de la guerre juste, une théorie de la guerre injuste.

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Publié par
Date de parution 13 mai 2013
Nombre de lectures 0
EAN13 9782895966036
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Déjà parus dans la collection « ῀ Lettres libres ῀ » ῀ : Francis Dupuis-Déri, L’éthique du vampire Jacques Keable, Les folles vies de La Joute de Riopelle Duncan Kennedy, L’enseignement du droit et la reproduction des hiérarchies Robert Lévesque, Près du centre, loin du bruit Pierre Mertens, À propos de l’engagement littéraire Jacques Rancière, Moments politiques. Interventions 1977-2009 Pierre Vadeboncoeur, La justice en tant que projectile Pierre Vadeboncoeur, La dictature internationale Pierre Vadeboncoeur, L’injustice en armes Pierre Vadeboncoeur, Les grands imbéciles
© Lux Éditeur, 2010 www.luxediteur.com
Dépôt légal ῀ : 1 er  trimestre 2010 Bibliothèque et Archives Canada Bibliothèque et Archives nationales du Québec ISBN (papier) 978-2-89596-102-4 ISBN (epub) 978-2-89596-603-6 ISBN (pdf) 978-2-89596-803-0
Ouvrage publié avec le concours du Conseil des arts du Canada, du Programme de crédit d’impôt du gouvernement du Québec et de la SODEC . Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre de Canada ( FLC ) pour nos activités d’édition.
A VERTISSEMENT
Ce livre offre dans leur forme originelle ou modifiée, des articles publiés dans des journaux et des revues, des textes inédits, dont la conclusion, ainsi que des éléments de conférences prononcées en diverses occasions. Certaines répétitions ont été conservées pour préserver l’esprit et la cohérence des textes individuels, tandis que certains des titres originaux ont été modifiés pour éviter les redites.
I NTRODUCTION L A GUERRE DES HYPERACTIFS [1]
L E GOUVERNEMENT DU CANADA a annoncé que l’engagement militaire canadien en Afghanistan se terminerait 2011 [2] . Il n’est pas clair aujourd’hui que cette promesse maintes fois répétée sera tenue, ni qu’elle signifie le retrait de tous les militaires canadiens d’Afghanistan. Plusieurs affirment qu’il faudrait bien garder des troupes sur le terrain pour y protéger les « ῀ humanitaires ῀ » et pour former les soldats et les policiers afghans. Dans tous les cas, le choix de l’État canadien n’implique pas la fin de la guerre, puisque les autres armées étrangères vont très certainement se maintenir en Afghanistan pendant encore quelques années. 
En 2009, des personnalités politiques et militaires, et non des moindres, ont toutefois commencé à laisser entendre qu’il ne serait pas possible de gagner la guerre contre les insurgés afghans. Le premier ministre du Canada, Stephen Harper, a ainsi déclaré ῀ : « ῀ [H]istoriquement, l’Afghanistan a été un pays indompté. Alors, je pense que l’idée de mater complètement une insurrection est irréaliste, [...] [f]ranchement, à mon avis, nous ne vaincrons jamais l’insurrection [3] . ῀ » Selon le président des États-Unis, Barack Obama, « ῀ nous ne pourrons pas vaincre l’insurrection du jour au lendemain. Ce ne sera pas rapide. Ce ne sera pas facile [4] ῀ ». Pour David Richards, chef des armées britanniques, « ῀ le processus pourrait prendre entre trente et quarante ans [5] ῀ ». Le brigadier Mark Carleton-Smith, commandant du contingent britannique en Afghanistan, tout comme Richard Barrett, haut fonctionnaire des Nations unies chargé d’évaluer les activités des « ῀ terroristes ῀ » en Afghanistan, sont pour leur part convaincus que les troupes étrangères encouragent la rébellion par leur seule présence dans ce pays. L’ambassadeur britannique à Kaboul, Sherard Cowper-Coles, quant à lui, considère que les soldats étrangers font partie du problème, non de la solution. Des experts se joignent à ce chœur, comme Paddy Ashdown, membre de la British Security Strategy, de l’Institute for Public Policy Research de Londres ῀ : « ῀ Nous sommes en train de perdre en Afghanistan et nos jeunes soldats meurent là-bas parce que nos politiciens sont incapables d’accoucher d’une stratégie cohérente [6] . ῀ » En prenant sa retraite à l’automne 2009, Zamir Kaboulov, l’ambassadeur russe à Kaboul depuis les années 1980, a déclaré qu’il y avait des « ῀ similitudes ῀ » entre l’intervention militaire de l’URSS dans le pays, de 1979 à 1989, et l’intervention occidentale depuis 2001 ῀ : « ῀ [D]ans les deux cas, le résultat n’est pas brillant. Après tant d’années en Afghanistan, je suis triste de quitter un pays toujours en guerre et sans espoir d’amélioration. ῀ » Et de conclure ῀ : « ῀ [P]opulation négligée, absence de coopération au niveau local, habitants laissés à la merci de l’ennemi... Si vous comparez la situation à ce qu’elle était il y a cinq ou six ans, vous verrez qu’elle est bien pire [7] . ῀ »
Alors que depuis des années quelques antimilitaristes répètent que la guerre en Afghanistan est un fiasco, il semble qu’enfin des militaristes en soient venus à la même conclusion... Il faut dire que l’année 2009 a été particulièrement violente. De janvier à octobre 2009, plus de 400 soldats des troupes étrangères ont été tués, ce qui en fait déjà l’année la plus meurtrière – pour les soldats étrangers – depuis l’invasion en 2001 [8] . Il s’agira sans doute aussi de l’année la plus sanglante pour la population afghane, qui pleure déjà 30 000 morts (selon des estimations qui ne sont pas les plus pessimistes) en raison de cette guerre menée sur son territoire depuis 2001.
Les soldats eux-mêmes semblent moins enthousiastes après quelques années de guerre. Au fil de mes interventions publiques et médiatiques, des militaires et des vétérans de l’Afghanistan sont venus me parler, d’autres m’ont envoyé des courriels, généralement pour m’insulter. Engageant la discussion, j’ai pu confirmer que chez plusieurs militaires qui ne prennent pas la parole publiquement, cette guerre est effectivement perdue, que les actions de l’armée canadienne sont beaucoup plus violentes et meurtrières qu’on veut bien nous le faire croire, et que l’armée canadienne ne contrôle pour ainsi dire rien, en termes de territoire et de population. Quand des militaires canadiens retournent en Afghanistan pour un second déploiement, au gré des rotations de contingents, ils doivent se battre pour « ῀ libérer ῀ » la même route, la même colline, le même village qu’ils avaient « ῀ libéré ῀ » quelques mois auparavant. Cette guerre tourne en rond, littéralement. Au mieux, les soldats patrouillent, la peur au ventre, dans des véhicules blindés d’où ils ne sortent qu’à contrecœur. Il ne leur faut jamais s’arrêter sans raison sur la route, de peur d’une attaque, et ils reviennent le plus rapidement possible à la base, la seule zone contrôlée, qui est la cible quotidiennement de tirs plus ou moins intenses. Interdiction, évidemment, d’aller au marché ou ailleurs en ville. De la population qu’ils sont venus sauver et libérer, les soldats canadiens ont peur, ils se méfient de tout le monde, même des enfants. Au-delà de la peur, le mépris raciste ῀ : les militaires canadiens parlent des « ῀ Turbans ῀ » et des « ῀ Babouches ῀ » pour désigner les Afghans.
Il est donc erroné de prétendre que les soldats canadiens doivent rester déployés en Afghanistan pour empêcher les taliban [9]  de reprendre le contrôle du pays et d’y opprimer les femmes ῀ ; les insurgés contrôlent déjà la majeure partie du territoire, et les femmes sont opprimées partout, même à Kaboul. De plus, le régime officiel de la République islamique d’Afghanistan (véritable nom du pays) et les troupes étrangères mènent des actions brutales et meurtrières qui ne consistent en rien en une « ῀ pacification ῀ » du territoire.
Les insurgés, qu’ils soient taliban ou non, sont perçus aujourd’hui par les militaires comme l’étaient les pirates au XVIII e  siècle, soit des ennemis du genre humain [10] , à qui toutes les peines pouvaient être imposées pour les punir et se venger, dont la torture [11] . Mais les Turbans et les Babouches, ce sont aussi les civils dont la vie n’est pas prise en considération quand vient le temps de frapper un grand coup, d’où les « ῀ bavures ῀ » et autres « ῀ dommages collatéraux ῀ ». En septembre 2009, par exemple, des avions de guerre ont bombardé deux camions-citernes qui avaient été volés par les insurgés, tuant au passage plusieurs dizaines de civils rassemblés autour de l’un d’eux pour y prélever du précieux carburant ῀ ; il ne s’agissait pas d’une erreur, mais bien d’une frappe demandée par les officiers de l’armée allemande, déployée dans le secteur, qui craignaient que le carburant ne soit utilisé contre leurs troupes [12] . Tuer des civils n’est pas hors-normes dans cette guerre. Un officier supérieur de l’armée américaine a même candidement déclaré que les normes d’engagement prévoyaient pour l’Afghanistan qu’un maximum de 30 victimes civiles pouvait être justifié dans le cas d’opérations visant des cibles prioritaires. Dans les guerres en Irak et en Afghanistan, les soldats occidentaux deviennent « ῀ indifférent[s] à la mort des civils à partir du moment où les règles d’engagement rendent ces décès conformes à la légalité ῀ », par l’utilisation normalisée de bombardements aériens à haute altitude sur des zones résidentielles, par exemple [13] . Il n’y a donc plus de bavures, mais simplement des civils tués dans le respect des normes d’engagement de nos armées de libération.
C OMMENT FINISSENT LES GUERRES ῀ ?
Même si cela peut paraître curieux, les sciences sociales, dont la science politique, ont proposé de nombreuses théories pour expliquer pourquoi et comment les guerres éclatent, mais presque rien n’a été écrit sur le processus qui mène à la fin des guerres. À première vue, cette question paraît absurde ῀ : il suffirait de tuer le plus d’ennemis possible le plus rapidement possible, pour convaincre l’adversaire de rendre les armes. La réalité est toutefois plus complexe. Terminer une guerre ne relève pas d’un processus naturel ou démographique [14] , mais plutôt politique. Une guerre peut même être perçue comme une paix. Dans le cas de l’Afghanistan, les troupes occidentales y font œuvre de « ῀ pacification ῀ » et y maintiennent la paix, alors que le président des États-Unis, Barack Obama, reçoit le prix Nobel de la paix, en octobre 2009. Ce charismatique président avait fait campagne en distinguant la mauvaise guerre, en Irak, de la bonne guerre, en Afghanistan, et promis d’y transférer massivement des soldats, ce qu’il s’est empressé de faire dès sont arrivée au pouvoir.
Pour penser plus sérieusement à la façon de terminer une guerre, il convient d’abord de distinguer la défaite militaire de la reddition, mais aussi de la négociation d’un armistice, de la médiation internationale et de l’imposition d’une cessation des hostilités. Ainsi, il n’est pas toujours évident de savoir quand une guerre se termine réellement [15] , surtout dans les cas de conflits qui impliquent des « ῀ combattants illégaux ῀ », comme en Afghanistan, c’est-à-dire des miliciens qui ne sont pas embrigadés dans l’armée d’un État. Et lorsque cette guerre n’a pas d’objectif aussi précis que la conquête d’un territoire, mais cherche plutôt l’éradication d’un « ῀ ennemi ῀ », le terrorisme, qui se trouve partout et nulle part, qui n’est personne et tout le monde, le conflit risque d’être sans fin.
Par ailleurs, les décideurs qui lancent leurs armées dans une guerre ne savent pas toujours eux-mêmes quelle sera la fin de cette entreprise, quel objectif atteint les convaincrait d’arrêter les hostilités. D’ailleurs, ce ne sont généralement pas les mêmes décideurs qui ont engagé les hostilités qui mettent fin aux guerres. Ainsi, Adolf Hitler est mort avant que l’Allemagne ne dépose les armes et négocie avec les puissances ennemies ῀ ; George W. Bush n’est plus président alors que les guerres contre l’Afghanistan et l’Irak se poursuivent ῀ ; dans ce dernier cas, Saddam Hussein n’est plus au pouvoir, même si des milices continuent en Irak à combattre les armées étrangères ῀ ; pour le Canada, c’est le gouvernement libéral de Jean Chrétien qui a engagé le pays dans la guerre en Afghanistan, maintenant poursuivie avec passion par les conservateurs de Stephen Harper.
En situation d’occupation, la guerre se termine-t-elle plus rapidement si les armées étrangères transfèrent rapidement l’autorité politique à des élites locales ῀ ? Dans ce cas, quels acteurs locaux et régionaux doivent être intégrés au processus ou tenus à l’écart ῀ ? Faut-il tenir rapidement des élections ou attendre la stabilisation en se contentant d’un régime fantoche, autoritaire et docile [16] ῀ ?
Dans le cas de l’Afghanistan, il est tragique de constater que les puissances occidentales se sont engouffrées derrière les États-Unis dans une guerre qui visait d’abord à frapper le réseau Al-Qaïda et le régime taliban, sans que personne n’ait d’idée claire quant à la suite des choses. Les documents officiels de la Maison Blanche et du Congrès des États-Unis indiquent qu’il n’a fallu que 48 heures après le 11 septembre 2001 pour que les politiciens décident d’envoyer leur armée envahir l’Afghanistan. Ils se sont lancés dans une tournée diplomatique et ils ont réussi rapidement à rallier des dizaines de pays, dont le Canada. La guerre contre l’Afghanistan a commencé le 7 octobre 2001, moins d’un mois après l’attaque aérienne du 11 septembre. La plus puissante armée du monde a alors attaqué l’un des pays les plus pauvres du monde, avec l’aide du Canada et d’autres pays riches. Le premier ministre Jean Chrétien expliquait alors en conférence de presse à la population canadienne que l’armée allait engager 2 000 marins dans cette opération militaire, principalement pour participer à l’approvisionnement des troupes déployées sur le champ de bataille. En janvier 2002, environ 800 fantassins canadiens allaient se battre dans le sud de l’Afghanistan avec les marines états-uniens. Très rapidement, les armées d’invasion allaient mener la guerre en sol afghan avec une telle violence qu’elles y terrorisent la population et provoquent de grands mouvements d’exil intérieur ou extérieur vers le Pakistan. 
L’objectif était-il la démocratisation du pays ῀ ? Le 12 septembre 2001, le Conseil de sécurité adopte la résolution 1368 qui stipule qu’il est permis d’attaquer un régime qui héberge sur son territoire des bases terroristes [17] . Vient après cela le Dialogue de Bonn, soit une réunion avec des acteurs internationaux, régionaux et afghans (oubliées au départ, il aura fallu qu’elles protestent pour que des femmes afghanes soient finalement invitées à y participer). Est ensuite convoquée une Loya Jirga (assemblée traditionnelle) à laquelle participent environ 1 000 Afghans. Puis ont lieu des élections présidentielles et parlementaires [18] . Une fois ces objectifs à court et moyen termes atteints, la guerre se poursuit pourtant et même s’intensifie. Qu’a-t-on réglé par les armes, au final ῀ ? Cette attaque militaire planifiée en quelques jours à peine ne prévoyait rien quant à la gestion du pays, après le renversement des taliban ῀ ; il n’est pas étonnant que cette improvisation militaire et politique aboutisse à une vaste catastrophe humaine.
D ES MILITARISTES HYPERACTIFS
« ῀ Mais alors, quelle est votre solution pour sauver l’Afghanistan des intégristes religieux et y établir la démocratie, y émanciper les femmes et y construire des écoles ῀ ? ῀ » Voilà la question toute simple que lancent souvent des militaristes à leurs détracteurs. Lorsqu’ils n’obtiennent pas de réponse toute prête, ces militaristes croient la guerre justifiée, à tout le moins par défaut. Prime ici une « ῀ pensée démissionnante ῀ », caractéristique selon le politologue Miloud Chennoufi des militaristes convaincus à l’avance que la guerre est inévitable [19] . Leur raisonnement peut se résumer ainsi ῀ : « ῀ Les antimilitaristes ne savent que faire en Afghanistan, nous sommes alors justifiés d’y mener la guerre, qui serait donc juste. ῀ » Ces militaristes peuvent traiter de naïfs les antimilitaristes qui n’ont pas la solution, et se présenter quant à eux comme des réalistes, des pragmatiques, qui ont bien compris qu’il faut souvent avoir recours aux armes dans le monde où nous vivons. Ils sont raisonnables et responsables.
Or ce sont ces militaristes qui sont les véritables naïfs, puisqu’ils entretiennent l’illusion qu’ils vont par les armes réussir à pacifier l’Afghanistan, un pays qui n’a jamais été pacifié depuis 150 ans, et où le gouvernement central de Kaboul n’est jamais parvenu à exercer son pouvoir sur l’ensemble du territoire et de la population.
Le politologue François Charbonneau a signé un texte dans la revue Argument , où il se désole de la réaction de l’opinion publique au Québec, incohérente selon lui puisqu’elle est à la fois horrifiée par les catastrophes humaines mais s’insurge dès que des interventions militaires cherchent à y mettre fin. François Charbonneau propose pour sa part un « ῀ devoir d’action ῀ », soit que le Canada lance son armée sur des champs de bataille pour rétablir la paix et empêcher les génocides (il mentionne le Rwanda et le Darfour) et les guerres civiles (il mentionne le Kosovo et l’Afghanistan), et même pour renverser les régimes autoritaires et brutaux (il mentionne les taliban). Le Canada et son armée auraient donc un devoir d’agir contre des régimes tyranniques, ou dans les cas de crises humanitaires, ce qui correspond d’ailleurs au principe de « ῀ responsabilité de protéger ῀ », introduit par Ottawa et adopté en 2005 par l’Assemblée générale des Nations unies [20] .
Face à ce « ῀ devoir d’action ῀ », qui laisse entendre que mener la guerre est une bonne action, ne conviendrait-il pas d’opposer le devoir de connaissance ῀ ? Quand il s’agit de prendre position sur un sujet aussi grave qu’une guerre (à laquelle ni les intellectuels militaristes ni les intellectuels antimilitaristes ne participeront de leur personne), il importe d’avoir une certaine connaissance de la crise sur le terrain et de l’histoire politique et culturelle qui l’a provoquée. Ainsi, comment peut-on savoir qu’il est opportun d’intervenir militairement dans des situations aussi différentes que l’Afghanistan, le Darfour, le Kosovo et le Rwanda ῀ ? Et l’Irak ῀ ? Et le Tibet ῀ ? Et la Tchétchénie ῀ ? Ne s’agit-il pas dans chaque cas d’une situation des plus complexes, à la fois en termes d’histoire, de culture, et de dynamiques politiques et géostratégiques ῀ ? On l’a vu, la Maison Blanche a décidé en 48 heures d’attaquer l’Afghanistan après le 11 septembre 2001. Le devoir d’action est satisfait, mais voilà maintenant près de 10 ans que les soldats occidentaux s’embourbent dans une guerre sans fin.
En fait, c’est plutôt un devoir d’inaction (ou de retenue) qui devrait l’emporter sur le devoir d’action dans des contextes où l’action étrangère n’aurait pour effet que de dégrader une situation d’une complexité que l’on maîtrise si peu. Au sujet de l’Afghanistan, nous avons l’avantage de pouvoir évaluer notre devoir d’action à la lumière de l’intervention de l’Armée rouge soviétique dans les années 1980 (et même des troupes britanniques il y a environ un siècle). Voilà qui devrait nous inspirer une certaine humilité quant à notre prétention officielle de mater par les armes les milices d’insurgés qui se mobilisent contre la présence occidentale dans leur pays, ou plutôt dans leur région et leur village. L’URSS prétendait, comme l’OTAN aujourd’hui, être invitée par le gouvernement de Kaboul. L’Armée rouge pratiquait, entre deux combats, l’aide humanitaire au nom de la lutte contre l’obscurantisme moyenâgeux des islamistes, ce qui n’a pas empêché une grande partie de la population afghane (et, de fait, occidentale...) de considérer l’Armée rouge comme une armée d’occupation. C’était, en tout cas, ma position alors que j’étudiais en science politique à l’époque, et que j’admirais la résistance des moudjahidins contre l’envahisseur soviétique. Le souvenir de cette guerre en Afghanistan devrait influencer notre attitude face à la présence de l’armée canadienne aujourd’hui dans ce même pays, ou à tout le moins influencer la perception que nous devrions avoir de la possible efficacité de « ῀ notre ῀ » intervention armée.
Le cas afghan indique que ce devoir d’action prôné par François Charbonneau et d’autres militaristes hyperactifs vient nécessairement provoquer le devoir d’action ou de réaction d’une résistance locale à l’invasion étrangère, de type postcolonial. Comment se surprendre qu’il y ait des mouvements de résistance et d’insurrection contre les troupes étrangères (« ῀ nos ῀ » soldats) quand des armées d’une trentaine de pays occidentaux envahissent un pays comme l’Afghanistan et permettent à une des factions engagées dans une guerre civile qui dure depuis 30 ans de prendre le pouvoir à Kaboul.
Risquons une comparaison en apparence absurde. Les femmes n’ont eu le droit de vote au Québec qu’en 1940 (en 1986 pour les femmes autochtones). Imaginons que les pays où les femmes avaient déjà gagné le droit de voter aient constitué une coalition et attaqué le Québec pour y libérer les femmes. Cette coalition aurait pu être composée de troupes de l’Albanie (droit de vote des femmes en 1920), de la Turquie (1930), du Sri Lanka (1931), de la Thaïlande (1932) et de la Birmanie (1935). Cette coalition aurait attaqué le Québec par devoir d’action, soit pour y renverser le régime de Maurice Duplessis au nom de l’émancipation des femmes, et pour construire des écoles, électrifier les campagnes et laïciser une population vivant sous le joug des curés. Après avoir renversé le gouvernement de l’Union nationale, ces soldats « ῀ libérateurs ῀ » auraient mis au pouvoir un gouvernement libéral qu’ils auraient protégé par les armes. Ces soldats ne parleraient ni français, ni anglais, ni « ῀ joual ῀ ». Par devoir d’action, ils bombarderaient des villages, tireraient sur les véhicules roulant trop près de leurs convois militaires et défonceraient, au milieu de la nuit, des portes pour perquisitionner des maisons. Les hommes arrêtés seraient jetés dans des prisons où l’on pratique la torture (comme aujourd’hui en Afghanistan, de l’avis du président Karzaï lui-même)... Nos historiens nationalistes d’aujourd’hui, et moi aussi sans doute, chéririons la mémoire du mouvement de résistance des insurgés québécois qui auraient répondu au devoir d’action face aux troupes impérialistes menées par l’Albanie...
Aujourd’hui, les soldats de l’armée canadienne qui sont en Afghanistan et qui incarnent ce « ῀ devoir d’action ῀ » ou cette « ῀ responsabilité de protéger ῀ » sont les gardiens d’un régime autoritaire, corrompu et misogyne. S’ils tuent par ailleurs quelques fanatiques religieux, ils assassinent surtout des pauvres qui se battent pour la solde, ou volontairement parce qu’ils ne veulent plus que des soldats étrangers imposent la loi et l’ordre dans leur région, dans leur village. Pour justifier une politique militariste et une volonté de puissance, de beaux et bons principes – comme le « ῀ devoir d’action ῀ » – sont évoqués avec plus ou moins de cohérence.
Mais au final, cette guerre est tout ce qu’il y a de plus banal ῀ : des armées de puissances étrangères soutiennent un régime sanguinaire, qui fait face à diverses forces insurrectionnelles.
D ES C ANADIENS QUI TUENT [21] ῀ ?
À l’hiver 2002, environ 800 fantassins de l’armée canadienne avaient combattu aux côtés des soldats des États-Unis dans la région de Kandahar. Les soldats canadiens avaient par la suite été cantonnés dans la région plus calme de Kaboul. En 2006, le gouvernement canadien décide, sur recommandation de l’état-major, de redéployer le contingent canadien dans la région de Kandahar, en zone de combat.
L’ ENGAGEMENT DE L’ARMÉE canadienne dans des zones de combat en Afghanistan comporte son lot de risques, et le commandement militaire nous avait bien avertis ῀ : il y aura des pertes de vies humaines dans les rangs de nos troupes. Ça n’a pas tardé...
On les voit depuis défiler dans nos médias, ces cadavres souriants. Et on apprend que l’armée canadienne est composée d’hommes et de femmes de la même trempe que les victimes américaines du 11 septembre 2001 ῀ : des bons parents attentionnés, des bons vivants – certes morts maintenant – appréciés par leur conjointe, leurs enfants et leurs voisins. Bref, des personnes sans défaut qui avaient joint l’armée parce que la vie les intéressait. Et c’est vrai que c’est bien triste de voir cette belle jeunesse fauchée par la mort, sur ce lointain tas de cailloux qu’est l’Afghanistan. Mais l’envers du décor reste dans l’ombre médiatique. On cherche en vain en effet une référence dans les médias au nombre d’Afghans tués par nos soldats. L’armée canadienne en Afghanistan est soit totalement « ῀ inefficace ῀ », soit bien discrète sur son « ῀ efficacité ῀ ». Après tout, si nos soldats sont au combat, ils doivent bien tirer sur des Afghans. Et s’ils tirent sur des Afghans, ils doivent bien en tuer à l’occasion. Certes, il s’agit de dangereux terroristes et certainement de très mauvais parents peu appréciés par leurs voisins, et que la vie n’intéressait sans doute pas vraiment. Mais tout de même, ils sont morts, eux aussi.
Les contribuables canadiens ont le droit de savoir si leurs impôts aident notre armée à tuer nos ennemis. Alors, combien de morts au crédit de nos soldats, et dans quelles conditions ῀ ? Nos soldats se limitent-ils à tirer sur des ennemis bien identifiés, ou réagissent-ils comme tant de soldats sur les terrains d’opération, criblant au petit bonheur un quartier résidentiel ou une foule, lorsqu’ils sont pris pour cible par un ennemi invisible ῀ ? Nos soldats ne tirent-ils pas, comme tous les soldats, plus ou moins à l’aveuglette, à la mitraille ou à l’obus, sur des voitures et des camions à l’allure louche, sur des maisons qui – croit-on – abriteraient des rebelles ῀ ? Combien de civils afghans morts par l’action de nos soldats et grâce à nos impôts ῀ ? Aucun ῀ ? Voilà qui serait bien étonnant...
Ce qui est pratique lorsque l’on fait la guerre sur un tas de cailloux, c’est qu’il n’y a pas trop de journalistes pour compter les morts de part et d’autre. Mais les journalistes pourraient tout de même questionner le commandement canadien, entre deux couvertures de retours solennels de corps de soldats canadiens tombés en service commandé. Après tout, nos officiers nous avaient bien annoncé qu’il y aurait des morts. Pourquoi se limiter à ne compter que ceux marqués d’une feuille d’érable ῀ ? Soyons généreux et comptons aussi les morts afghans.
Et puis, soyons francs ῀ : l’objectif premier de notre armée en Afghanistan n’est pas d’y faire tuer de souriants soldats canadiens, mais bien de tuer des Afghans. Ne soyons pas trop modestes et admettons que nos soldats canadiens tuent.
L IENS DIPLOMATIQUES, LIENS DE SANG [22]
I L FALLAIT S’Y ATTENDRE ῀ : les soldats canadiens meurent en plus grand nombre en Afghanistan et voilà des éditorialistes et des « ῀ experts ῀ » qui nous expliquent pourquoi il faut qu’il en soit ainsi. Admettant explicitement que l’opinion publique au Canada ressent un malaise face à l’engagement des troupes canadiennes en Afghanistan, vite ils nous enjoignent d’être raisonnables et déclarent que retirer nos soldats minerait nos liens politiques avec nos alliés, en premier lieu les États-Unis. Notre diplomatie a donc un prix, celui du sang de nos soldats et celui d’Afghans anonymes, morts pour que l’honneur diplomatique du Canada soit sain et sauf, lui.
C’est ce que nous explique à mots à peine couverts, le 6 septembre 2006, l’éditorialiste et directeur du Devoir , Bernard Descôteaux, pour qui « ῀ le Canada ne peut pas [...] se retirer d’Afghanistan tout de go en laissant les autres pays membres de la Force internationale d’assistance à la sécurité (FIAS) seule aux prises avec le problème afghan ῀ ». « ῀ Problème afghan ῀ » est une belle formule qui ressemble à l’expression « ῀ problème noir ῀ », utilisée aux États-Unis dans les années 1960 par des Blancs qui n’allaient tout de même pas dire qu’il y avait dans leur grand pays un problème blanc... Pour l’Afghanistan, et l’Irak d’ailleurs, il serait sans doute plus précis de dire qu’il y a un problème d’invasion militaire à laquelle réagit par les armes une partie de la population (les « ῀ terroristes ῀ »). Ces nuances intéressent peu Descôteaux, qui s’inquiète surtout du fait que « ῀ le Canada perdrait toute crédibilité ῀ » en abandonnant sans l’achever ce projet d’invasion militaire à prétention civilisatrice. 
Et dire que depuis les années 1950, le Canada se bâtissait une solide crédibilité diplomatique précisément en se cantonnant dans son rôle de maintien de la paix et en ne participant pas à des opérations militaires offensives. Cette approche semble dépassée, à en croire l’éditorialiste de La Presse André Pratte, qui déclare le même jour que « ῀ rien ne serait plus néfaste pour la crédibilité du Canada que de se retirer d’une telle mission. Qui prendra le gouvernement canadien au sérieux, ensuite ῀ ». Quelques jours plus tard, Denise Bombardier signe une chronique dans Le Devoir , expliquant que « ῀ notre existence internationale s’est aussi construite sur les responsabilités que nous devons assumer, parfois au prix de vies humaines ῀ ». Que le sang coule, donc, pour préserver notre honneur canadien. Pour Descôteaux, le Canada « ῀ a mis un doigt dans un engrenage dont il ne peut plus s’extirper sans se blesser ῀ ». Perdre le doigt, admettons-le, est très embêtant en temps de guerre ῀ : comment alors presser sur la gâchette ῀ ? Pour éviter cette blessure, mieux vaut donc laisser les soldats être broyés par « ῀ l’engrenage ῀ », avec en prime quelques Afghans. Le lendemain, Le Devoir propose en pages « ῀ Idées ῀ » celles de Marc André Boivin, coordonnateur du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix ( ῀ !) de l’Université de Montréal, qui revient précisément d’Afghanistan avec une belle certitude ῀ : « ῀ Une chose est claire ῀ : se retirer maintenant porterait un coup dur à la crédibilité internationale du Canada. ῀ » Crédibilité aux yeux de qui ῀ ? Des gens de la rue au Pakistan, en Irak, en Iran, en Palestine, et ailleurs dans les pays musulmans, aux yeux des pacifistes, ou aux yeux des chancelleries occidentales, de la Maison Blanche et des salles de rédaction [23] ῀ ? S’il trouve les liens diplomatiques plus importants que la vie humaine, pourquoi donc cet expert des opérations de paix n’est pas resté en Afghanistan pour participer à la boucherie, une feuille d’érable sur le cœur, et ainsi accroître notre crédibilité internationale. À se demander aussi si Denise Bombardier, Bernard Descôteaux et André Pratte, qui ont sans doute passé l’âge de porter l’uniforme unifolié, aimeraient que leurs enfants – s’ils en ont – soient présentement en Afghanistan à bombarder des Afghans et à se faire canarder en retour. Mais à chacun selon ses compétences, soit faire couler le sang pour les soldats et couler l’encre pour les éditorialistes et autres experts si empressés de nous expliquer la valeur diplomatique du sang qui coule. Il faut être prêt à payer ce « ῀ tribut ῀ », déclare André Pratte qui pourtant ne paie rien du tout, restant bien à l’abri si loin du champ de bataille. Ce sang perdu a une valeur diplomatique certes, mais surtout pour ceux qui ne risquent pas de perdre le leur.
« ῀ L E SAVOIR-FAIRE CANADIEN [24] ῀ »
L A PROPAGANDE EN FAVEUR de la guerre que mènent les soldats canadiens en Afghanistan va bon train dans les médias d’ici. Des journalistes déployés à l’autre bout du monde nous concoctent de gentils reportages pour nous faire aimer la guerre et « ῀ nos ῀ » soldats qui la mènent en notre nom. La télévision de Radio-Canada diffusait ainsi le 6 novembre 2006 un reportage intitulé « ῀ Le savoir-faire canadien ῀ ». Ce « ῀ savoir-faire ῀ », c’est celui de soldats bien de chez nous qui apprennent à des soldats de l’Afghanistan comment s’organiser pour tuer plus efficacement. Le reportage nous montrait des soldats afghans sympathiques et souriants que la journaliste nous disait être très « ῀ valeureux ῀ », malgré le peu de matériel dont ils disposaient pour semer la mort.
Y a-t-il eu dans les années 1980 de pareils reportages, et sur le même ton complaisant, produits et diffusés par Radio-Canada au sujet de la formation qu’offrait l’Armée rouge de l’URSS aux soldats afghans du régime communiste alors au pouvoir à Kaboul ῀ ? J’en doute... Je me souviens plutôt que « ῀ nos ῀ » médias nous diffusaient des images de sympathiques et « ῀ valeureux ῀ » « ῀ combattants de la liberté ῀ », c’est-à-dire des rebelles qui se battaient contre le régime officiel de Kaboul et ses alliés, les forces d’intervention envoyées par l’URSS. On peut toutefois imaginer que la Pravda et les médias soviétiques expliquaient à cette époque à leur public que les soldats de l’armée afghane savaient se montrer valeureux dans leur lutte contre les « ῀ terroristes ῀ » financés par les États-Unis. Ces médias soviétiques devaient aussi expliquer, sans nul doute, que la guerre était menée au nom de la solidarité internationale, de l’égalité, de la liberté et de l’émancipation des femmes ῀ ; autant de valeurs menacées par les rebelles conservateurs et religieux financés par les États-Unis.
Autre époque, mêmes mœurs. En toute cohérence avec l’idéologie économique libérale, la journaliste de Radio-Canada déplorait dans son reportage la terrible concurrence que faisaient les taliban à l’armée officielle afghane. C’est que le soldat qui s’engage dans l’armée afghane est payé 4 $ par jour, alors que les taliban offrent – selon la journaliste – jusqu’à 8 $ par jour aux miliciens qui se joignent à eux. « ῀ De quoi faire réfléchir ῀ », a lancé la journaliste en conclusion à l’auditoire surpr

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