L Économie participaliste
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L'Économie participaliste , livre ebook

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Description

Pascal Lebrun offre au public francophone la première synthèse présentant l’économie participaliste. Il expose ses fondements philosophiques, théoriques et idéologiques ainsi que son fonctionnement.

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Date de parution 02 octobre 2014
Nombre de lectures 1
EAN13 9782895966760
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0500€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

La collection «Instinct de liberté», dirigée par Marie-Eve Lamy et Sylvain Beaudet, propose des textes susceptibles d’approfondir la réflexion quant à l’avènement d’une société nouvelle, sensible aux principes libertaires.
© Lux Éditeur, 2014 www.luxediteur.com
Dépôt légal: 4 e trimestre 2014
Bibliothèque et Archives Canada
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
ISBN (papier): 978-2-89596-188-8
ISBN (ePub): 978-2-89596-676-0
ISBN (pdf): 978-2-89596-876-4
Ouvrage publié avec le concours du Programme de crédit d’impôt du gouvernement du Québec et de la SODEC . Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada ( FLC ) pour nos activités d’édition.
P RÉFACE
C ETTE CRIANTE URGENCE DE REPENSER L’ÉCONOMIE
A U PRINTEMPS 1997 , je suis parti en voiture de mon petit village québécois pour me rendre à Woods Hole, au Massachusetts.
Ce voyage avait un unique but, bien précis: réaliser, pour le quotidien Le Devoir, une substantielle entrevue avec Michael Albert, un homme dont j’ignorais à peu près tout quelques mois auparavant. J’avais cependant récemment lu quelques-uns de ses écrits et ils m’avaient beaucoup intéressé et intrigué. Pour tout dire, ces écrits m’avaient aussi beaucoup donné à méditer – sur le militantisme et sur le changement social, notamment, mais surtout sur l’économie. D’où ce voyage.
Vous vous souviendrez peut-être qu’à cette époque, cet outil aux immenses possibilités qu’est internet sortait des universités où on l’avait créé durant des décennies de travail financé par le public pour enfin se déployer peu à peu dans le grand public. Ce déploiement était, dans une très large mesure, l’œuvre d’entreprises à qui on avait fait ce formidable cadeau et qui allaient, comme c’est si souvent le cas, faire des profits privés avec ce qui avait été développé par des fonds publics – et qui n’aurait pas pu l’être autrement, puisqu’aucune entreprise n’aurait investi dans une aventure aussi incertaine et aux retombés aussi lointaines qu’improbables.
Quoi qu’il en soit, c’est grâce à internet que j’avais découvert Z Net, le pendant numérique de Z Magazine, auquel Michael Albert et sa compagne, la dramaturge et comédienne Lydia Sargent, consacraient alors beaucoup de temps. Chomsky, que je lisais et admirais depuis longtemps aussi bien comme philosophe que comme militant libertaire, y participait aux côtés de nombreux autres, dont le regretté Howard Zinn (1922-2010).
Après quelque sept heures de route, je suis arrivé à destination. Et le lendemain, j’ai frappé à la porte de Michael et Lydia.
Les heures qui ont suivi furent mémorables. Michael m’a exposé ses idées sur un modèle économique, l’économie participative (l’écopar), qu’il avait conçu avec le professeur d’économie Robin Hahnel, devenu depuis professeur émérite à l’American University (Washington, DC).
L’écopar, m’a-t-il expliqué, propose rien de moins qu’une autre manière de concevoir et de réaliser les fonctions qu’une économie doit accomplir dans toute société, une manière de faire qui ne soit ni l’économie de marché ni la planification centralisée. Il s’agirait de faire de l’économie en respectant et en favorisant la mise en œuvre de certaines valeurs tenues pour fondamentales, mais que les autres modèles économiques ignorent totalement ou, du moins, servent mal. Tout au long de cette entrevue, des mots et des concepts connus et chéris comme «équité», «autogestion» étaient employés, leur sens était précisé; des concepts nouveaux et stimulants apparaissaient: ensemble équilibré de tâches; effort; bien d’autres encore, que vous découvrirez ici.
Les idées de Hahnel et Albert avaient récemment été exposées de manière très académique dans A Quiet Revolution in Welfare Economics, paru en 1990. Puis elles avaient été déclinées dans quelques ouvrages et articles destinés au grand public, mais tout particulièrement aux militants. Ces idées viennent d’ailleurs tout juste de faire l’objet d’une bande dessinée [1] .
L’article qui est finalement paru dans Le Devoir pourrait bien être le tout premier écrit publié en français au sujet de Michael Albert et de ce que j’avais alors appelé «l’économie participative». J’ai continué durant toutes ces années à m’intéresser à Michael et à ses idées, pour les mêmes raisons qui m’avaient conduit à Woods Hole.
*
*   *
Depuis, les idées d’Albert, mais tout particulièrement celles sur l’économie participative (ou «participaliste», terme privilégié par Pascal Lebrun et que je préfère moi-même utiliser à présent), sur l’écopar, comme on dit couramment, ont donné lieu à un grand nombre d’échanges, de discussions, de débats, mais aussi d’efforts de mises en œuvre et d’applications.
Toutefois, dans notre langue, même si quelques écrits d’Albert sont parus depuis cette époque, l’écopar reste encore peu et trop mal connue. Un des grands mérites du livre que vous allez lire est justement de proposer, pour la première fois en français, un exposé clair et synthétique non seulement des idées mises en avant par ce modèle économique, mais aussi des débats auxquels il a donné lieu.
Un travail de pionnier n’a parfois que ce mérite, ou peu s’en faut. Mais Pascal Lebrun réussit à informer tout en suscitant une réflexion critique plus que bienvenue. À ce propos, je tiens à souligner à quel point, dans les chapitres 6 et 7 consacrés aux nombreux débats auxquels l’écopar a immanquablement donné lieu – chapitres qui sont à mes yeux les plus novateurs et les plus importants de son ouvrage –, l’auteur a su faire preuve de mesure et de perspicacité en portant à notre attention une masse d’informations présentée de manière claire et accessible, et en nous donnant de quoi nourrir une réflexion personnelle sur toutes ces vastes et complexes questions que soulève une aussi ambitieuse théorie.
Il faut l’en remercier parce que, ce faisant, Lebrun contribue à faire connaître et discuter des idées susceptibles d’enrichir de manière substantielle notre réflexion collective sur l’économie et d’inspirer des pratiques pouvant contribuer à résoudre les graves et urgents problèmes auxquels nous sommes collectivement confrontés en matière de production, de consommation et d’allocation de ressources. L’économie de marché, telle que conçue par la pensée néoclassique, semble désormais à peu près le seul horizon théorique et politique possible en économie, une situation de pensée quasi unique que dénoncent d’ailleurs ponctuellement des étudiant.e.s et certain.e.s professeur.e.s à l’université.
Ce quasi-consensus étonne, puisque non seulement les insuffisances du marché (comme les externalités négatives, dont le réchauffement climatique anthropique est sans doute l’exemple le plus redoutable) sont une donnée théorique admise par tous les observateurs informés, mais aussi, et surtout, parce que l’écart entre le marché théorisé par les économistes et ce qui existe en réalité sous ce nom est immense. Cet écart résulte d’une multitude de facteurs politiques, sociaux et historiques qui font, conjointement, que le marché réel n’a typiquement que peu à voir avec le marché théorisé et surtout invoqué dans les débats politiques.
Tout ce que cela implique, et qu’on devine sans peine, en termes de distorsions, de semi-mensonges et de propagande, alimente bien entendu une vaste entreprise critique théorique du concept de marché et une dénonciation de l’économie de marché réellement existante. Mais, en général, on en reste là. Cela a comme conséquence étonnante que si la gauche, et cela vaut aussi pour la gauche libertaire, a massivement contribué aux gains obtenus au terme des importants combats des 50 dernières années, la question économique, elle, demeure terriblement négligée.
Un immense mérite de l’écopar est précisément de proposer quelque chose de substantiel. Albert et Hahnel ne le font pas avec la conviction de détenir la vérité et de résoudre tous les problèmes que soulève une question aussi vaste et complexe que le fonctionnement d’une économie, mais ils offrent un point de départ à partir duquel il est possible de construire, d’expérimenter et de développer de meilleures idées et des pratiques plus satisfaisantes.
À ce propos, il est intéressant de noter que Michael Albert, qui a étudié les sciences au Massachusetts Institute of Technology (MIT), adopte envers son travail cette ouverture au débat critique qui caractérise la science, ce qui l’honore. Les discussions critiques de l’écopar sont ainsi très souvent sollicitées et initiées par lui, et ce qui en résulte se retrouve dans la section de Z Net qui lui est consacrée.
Il me semble légitime de souhaiter que ces idées soient sérieusement prises en compte, en particulier par les militant.e.s, mais aussi par toutes les personnes qui reconnaissent qu’il est urgent de produire et de consommer autrement. Qu’elles se multiplient, grâce à cette ouverture d’esprit que réclamait Voltairine de Cleyre, au début du XX e  siècle. À cette époque, contrairement à ce qui prévaut aujourd’hui, les anarchistes multipliaient les propositions économiques – et Lebrun rappelle bien, dans ces pages, comment divers aspects de certaines d’entre elles se retrouvent dans l’écopar. Devant cette prolifération, de Cleyre, ouverte à toutes mais désireuse de ne pas laisser l’action militante être entravée par des querelles idéologiques, se déclarerait «anarchiste sans qualificatif». Nous devrions, je pense, être exactement cela aujourd’hui, des alter-économistes sans qualificatif, et encourager la multiplication des idées et des pratiques s’inscrivant dans le cadre des valeurs et idéaux que nous défendons et susceptibles de dessiner des voies de sortie de l’impasse civilisationnelle dans laquelle nous nous trouvons.
Ainsi, une proposition comme celle que vous allez découvrir dans ce riche ouvrage est un précieux antidote contre le sectarisme, le nihilisme, le cynisme, et contre un militantisme qui trouverait son seul aboutissement dans l’énumération des misères du monde, sans jamais proposer quoi que ce soit.
J’espère, pour toutes ces raisons, que le bel ouvrage de Pascal Lebrun, qui est un pas dans cette direction, sera reçu avec toute l’attention et toute l’ouverture qu’il mérite.
Normand Baillargeon
I NTRODUCTION
L A CHUTE DU MUR de Berlin, événement symbolique de l’effondrement des régimes de planification centralisée, a profondément ébranlé l’univers de pensée et d’action de la gauche occidentale. De le rappeler semble une évidence autant qu’un cliché. Les effets de ce choc se font encore sentir aujourd’hui, surtout au sein de la gauche radicale qui espère toujours remplacer le capitalisme par autre chose.
Les quelques régimes non capitalistes qui perdurent sont aux prises avec de graves problèmes économiques et politiques qui les rendent impropres à servir de modèle. La plupart du temps, d’ailleurs, ils se sont progressivement libéralisés au point qu’on ne peut plus sérieusement les considérer comme extérieurs au capitalisme. Qui oserait prétendre que la Chine contemporaine résiste activement au capitalisme? Et qui viendrait proposer la Corée du Nord comme idéal? L’idéologie de la «fin de l’histoire» discrédite les modèles alternatifs aux yeux d’une majorité maintenant persuadée qu’il n’y a pas de salut hors du capitalisme. Non pas qu’il soit un bon système; il n’y aurait tout simplement pas d’autre option.
Dans les médias occidentaux, depuis les années 1980, le discours néolibéral s’est imposé comme une représentation vraie et inattaquable de la réalité. Malgré une reprise des mouvements sociaux progressistes et la radicalisation qui a suivi le mouvement altermondialiste et le renouveau anarchiste, la gauche occidentale peine toujours à ébranler ce monopole de pensée en économie politique. Les politiques d’«austérité» provoquent bien de vives résistances – de la Grèce jusqu’à l’Espagne, en passant par le mouvement Occupy et les grèves étudiantes au Royaume-Uni, au Chili et au Québec –, mais l’horizon vers lequel tendent ces luttes demeure flou. On n’y retrouve comme contre-discours économique que des modèles sociaux-démocrates surannés, qui ne motivent de mobilisations importantes que pour «défendre des acquis», et qui ne sauraient répondre aux aspirations de la gauche radicale à l’origine de ces mouvements de protestation. Ces luttes font d’ailleurs de plus en plus face à la répression et n’offrent au mieux d’autre horizon que le maintien du statu quo.
La gauche semble avoir concédé la victoire à l’idéologie libérale et au capitalisme pour se concentrer sur les aspects plus «politiques» ou «éthiques» de la lutte. Est-ce à dire que la gauche radicale n’a plus d’alternatives économiques à proposer?
Pourtant, ne serait-ce que dans la pensée anarchiste classique, on peut trouver plusieurs propositions de systèmes économiques (avec ou sans monnaie, avec ou sans forme de propriété, individualistes ou collectivistes [1] ), et ce, même s’il arrive aux anarchistes de rejeter toute réflexion économique comme capitaliste en soi [2] . De plus, la pensée socialiste classique regorge elle aussi de projets de société et de propositions économiques, dont plusieurs n’ont rien à voir avec le tristement célèbre système soviétique. Plus près de nous, il existe plusieurs propositions contemporaines [3] , dont l’avantage est de tenir compte des enseignements sociaux et historiques du XX e  siècle. La gauche radicale gagnerait énormément à s’intéresser à ces propositions.
L’option que je me propose ici de faire découvrir est celle de l’économie participaliste (en abrégé, écopar; en anglais, participatory economics, en abrégé, parecon ). Il s’agit de la proposition la plus étoffée parmi celles qui circulent dans les milieux de la gauche radicale. Elle a soulevé autant de critiques acerbes que d’espoirs mobilisateurs, et elle a été au centre de plusieurs débats. Pourtant, on en parle généralement sans la connaître suffisamment. À cela, rien de surprenant. Les textes, parfois assez obscurs, à son sujet totalisent des milliers de pages, sans compter les innombrables débats et commentaires que l’on peut trouver sur internet [4] , et le tout est presque uniquement en anglais. Il n’existe aucune synthèse critique de cette option, et encore moins en français. De plus, malgré une telle abondance d’écrits, bien des aspects de l’écopar demeurent plutôt nébuleux. C’est pour tenter de remédier à ces lacunes que j’ai écrit ce livre.
Quand j’ai commencé à m’y intéresser, je pensais que l’écopar répondait bien aux critères éthiques des anarchistes et de la gauche libertaire en général, mais qu’elle n’était pas opérationnelle, ne croyant pas trop en la planification économique. On verra dans les chapitres qui suivent que j’ai eu à nuancer cette impression.
Le présent ouvrage tentera d’expliquer suffisamment en détail, mais le plus simplement possible, ce qu’est l’écopar, ce que seraient son fonctionnement et le projet de société qu’elle propose. Nous nous pencherons d’abord sur ses origines et ses valeurs, pour ensuite aborder sa structure et son fonctionnement. Les troisième et quatrième chapitres traiteront successivement de son projet de société et de ses inspirations idéologiques et théoriques. Enfin, nous examinerons la stratégie d’instauration prônée par ses partisan.e.s, ainsi que quelques exemples concrets d’expérimentation. La dernière partie de l’ouvrage sera consacrée à l’analyse, à la critique et aux débats qui entourent l’écopar.
Avant de nous lancer dans cette aventure, je me dois encore de préciser que je considère l’économie comme partie intégrante de la sphère sociale, au même titre que le politique. Par «économie», j’entends tout ce qui se rapporte à la production, à la distribution et à la consommation des biens et services dans la société; une relation économique s’incarne toujours matériellement, bien que le sens qui lui est donné change selon la société.
C HAPITRE 1
O RIGINES ET VALEURS
L ’ ÉCOPAR, SOLUTION DE RECHANGE progressiste au capitalisme, a été développée à partir de la fin des années 1980 par deux auteurs: Michael Albert, un militant bien connu aux États-Unis, et Robin Hahnel, professeur d’économie à l’American University à Washington. L’écopar a été conçue dans un contexte intellectuel difficile pour la gauche radicale. Avec la chute du bloc de l’Est, la faillite des économies planifiées a consolidé, même à gauche, la thèse néolibérale voulant que toute coordination économique collective soit impossible ou néfaste. Le socialisme de marché est l’exemple le plus frappant de cette victoire théorique du libéralisme: même s’il en appelle toujours à la socialisation des moyens de production, il adopte une position favorable à l’économie de marché telle que la définit la pensée économique libérale orthodoxe [1] . Albert et Hahnel ont d’abord voulu démontrer qu’une planification économique viable et démocratique était théoriquement possible [2] . Le fruit de cette première étape a été la formulation d’un modèle théorique formel pour l’écopar, tentant de démontrer qu’elle est réalisable et qu’elle serait efficace [3] . Évidemment, ils ne se sont pas arrêtés là; l’écopar forme maintenant un tout assez complet et cohérent, du moins au plan économique. Selon ses défenseur.e.s, elle permet le développement d’institutions économiques au moins aussi efficientes que dans n’importe quelle économie de marché, tout en faisant la promotion des valeurs d’équité, d’autogestion, de solidarité et de diversité [4] ; elle favoriserait ainsi une société démocratique, prospère et sans classes sociales.
C’est Normand Baillargeon qui, à ma connaissance, est le premier à en avoir parlé dans le monde francophone. C’est lui qui a forgé la contraction «écopar [5] » à partir des traductions «économie participative» ou «économie participaliste», qu’il utilise de façon interchangeable [6] . Pour ma part, j’ai préféré m’en tenir à «participaliste» pour marquer la différence entre une mesure participative, au sens général, et le projet précis que représente l’écopar. En effet, l’adjectif «participatif» peut qualifier différentes mesures qui ne sont pas en elles-mêmes révolutionnaires ou en rupture avec le capitalisme, par exemple, le budget municipal participatif mis en application à Porto Alegre. Cette forme de participation n’a absolument rien à voir avec ce que propose l’écopar. Celle-ci est en effet un projet révolutionnaire, complètement en dehors de la pensée et des pratiques capitalistes ou progressistes réformistes. Il existe d’autres propositions, fondamentalement différentes de l’écopar, qui reposent sur des fondements participatifs. Le terme «participaliste» permet de distinguer l’écopar de ces autres options, révolutionnaires ou non. Mais avant d’expliquer comment l’écopar entend réaliser ce projet économique ambitieux, voyons les fondements sur lesquels ses concepteurs se sont appuyés.
L’ HOLISME COMPLÉMENTAIRE
L’«holisme complémentaire» est la théorie sociale sur laquelle repose l’écopar. Ses bases ont été jetées dans un ouvrage collectif, paru en 1986 [7] , auquel Noam Chomsky, entre autres, a contribué. La forme et les postulats de l’écopar en découlent, bien qu’on y fasse rarement allusion dans la littérature la concernant.
Cette théorie identifie quatre aspects de l’oppression humaine, quatre sphères d’activité où doit s’opérer l’émancipation, soit l’économie, la politique, la communauté et la parenté-affinité [8] . Des oppressions spécifiques existent dans chacune de ces sphères (le capitalisme dans l’économie, l’autoritarisme et l’impérialisme en politique, le racisme dans la communauté et le patriarcat dans la parenté-affinité [9] ). De même, différentes réponses idéologiques «monistes» à ces oppressions ont été formulées, comme le féminisme, le marxisme, l’anarchisme, le nationalisme [10] et ainsi de suite. Par «moniste», les auteur.e.s entendent une idéologie qui fait reposer la libération du genre humain sur un seul aspect de l’oppression [11] . Par exemple, on peut dire des mouvements marxistes-léninistes qu’ils étaient monistes parce toutes les autres luttes d’émancipation y étaient reléguées au second plan, parfois même combattues. Pour le collectif d’auteur.e.s, c’est aussi le cas de l’anarchisme, qui ne s’opposerait qu’à l’autoritarisme politique, mais pas nécessairement aux formes d’oppression présentes dans les trois autres sphères [12] .
L’holisme complémentaire se veut donc une réaction et une alternative à ces théories et pensées progressistes monistes. Pour les auteur.e.s, la faille de ces théories réside dans le fait qu’elles se concentrent sur un seul aspect de la domination, identifié comme indépendant des autres et comme principal déterminant de la société. De fait, les relations de travail ne peuvent s’expliquer que par une analyse économique, en raison des discriminations raciales et de genre qui s’y entremêlent. À l’inverse, la domination patriarcale est aussi traversée par plusieurs aspects économiques et raciaux.
Cela dit, les auteur.e.s reconnaissent que la plupart des gauchistes ne se contentent pas d’une seule grille d’analyse. L’approche qui consiste à superposer différentes théories pour analyser différents aspects de l’oppression est dite «complémentariste [13] ». Ainsi, on peut rencontrer des personnes qui se disent à la fois marxistes et féministes, anarchistes et nationalistes [14] , et ainsi de suite. Selon l’holisme complémentaire, cette approche n’est pas satisfaisante non plus, puisqu’elle ne permet pas une analyse en profondeur des interactions entre les grands systèmes d’oppression. Certains éléments de ces systèmes échappent ainsi à la compréhension que devrait apporter la grille d’analyse qu’on leur applique. Par exemple, le féminisme, même couplé à d’autres analyses, serait incapable de saisir toute la réalité du patriarcat, puisqu’il néglige les aspects économique, ethnique et politique de l’oppression, de même que leur interaction avec le patriarcat. Pour les auteur.e.s, la réalité de l’oppression dépend de trop de facteurs pour se laisser réduire de cette façon; les différents systèmes d’oppressions s’entrecroisent, interagissent et se renforcent les uns les autres, d’où la nécessité d’une pensée holiste et complémentaire et non pas seulement complémentariste [15] . Cette vision n’est pas sans rappeler le concept d’intersectionnalité du féminisme [16] , bien qu’il ne soit pas directement cité par les auteur.e.s.
Ainsi, les quatre sphères ne sont pas séparées les unes des autres; elles interagissent dans deux types de relations: l’accommodement ou la codéfinition [17] . Dans l’accommodement, un système d’oppression s’organise en s’accommodant des exigences d’un autre, permettant ainsi une coexistence «pacifique». On pourrait citer en exemple le capitalisme, qui a longtemps laissé les femmes mariées hors du marché du travail alors qu’il aurait pu les y intégrer pour mieux les exploiter. Selon cette façon de voir les choses, le capitalisme s’est ainsi accommodé des exigences du patriarcat qui limitait le rôle des femmes mariées au foyer. À l’inverse, il y a codéfinition lorsque deux systèmes définissent ensemble leurs structures internes propres. Par exemple, si le capitalisme est une oppression spécifique à la sphère économique et le patriarcat à la sphère parenté-affinité, il n’en demeure pas moins qu’une femme qui travaille obtient généralement un salaire inférieur à celui d’un homme. Ainsi, ni le capitalisme ni le patriarcat ne peuvent à eux seuls expliquer complètement cet état de fait; il ne s’agit pas là d’une simple superposition du capitalisme et du patriarcat, mais bien d’une interrelation entre deux systèmes d’oppression, une codéfinition.
Si les différents systèmes d’une société se codéfinissent fortement, il est possible que les transformations sociales ayant cours dans l’un d’entre eux puissent forcer des transformations semblables dans les autres sphères [18] . La codéfinition est une arme à double tranchant. Elle peut «corrompre» une libération ayant eu lieu dans une autre sphère, en y imposant ses valeurs et ses façons de faire, comme lorsque les femmes ont massivement gagné l’accès au marché du travail pour s’y retrouver au moins aussi exploitées que les hommes. Mais cette libération peut aussi imposer un certain relâchement dans d’autres systèmes d’oppression, ou même les faire disparaître. Par exemple, l’abolition complète de l’impérialisme ébranlerait aujourd’hui profondément le capitalisme, qui repose sur des relations internationales néocoloniales, même si en termes holistes complémentaires l’impérialisme relève de la sphère de la communauté et le capitalisme, de celle de l’économie. Cet aspect de la théorie est très important, l’écopar ayant été formulée à l’origine uniquement comme système économique, mais avec la visée évidente de transformer l’ensemble de la société, comme on le verra au chapitre 3.
Ce simple résumé ne couvre évidemment pas l’entièreté de la théorie sociale de l’holisme complémentaire, qui est beaucoup plus vaste, mais il est suffisant pour comprendre l’intention qui sous-tend l’écopar. Pour Albert et Hahnel, conceptualiser un système économique libérateur ne permet pas d’éliminer toutes les oppressions du monde d’un seul coup, mais c’est néanmoins un pas en ce sens. On verra au chapitre 6 à quel point l’écopar peut atteindre cet objectif.
L ES VALEURS
Définir les choses par leur négation n’est pas très utile pour les comprendre. De quoi aura l’air un monde où les rapports de domination auront été abolis? La première étape pour imaginer un ensemble d’institutions économiques visant à bâtir un tel monde est de se demander quel résultat, quels «produits», on désire obtenir. Dans le cas de l’écopar, il n’y a pas que l’efficience économique qui compte [19] . Afin de remplacer les rapports de domination, l’écopar entend actualiser quatre valeurs: l’équité, l’autogestion, la diversité et la solidarité [20] .
L’équité
Personne ne s’oppose à la vertu; l’équité est une valeur fondamentale de toutes les pensées économiques. Encore faut-il s’entendre sur sa définition. Comment répartir le travail et la richesse équitablement? Ce dont on parle ici, c’est de la division du travail et de la rémunération, comprise comme le droit à la consommation des biens et services produits dans la société. En ce sens, la rémunération est le moyen de répartition de la richesse, et n’est pas seulement un salaire.
En tant que projet de la gauche radicale, l’écopar considère sans surprise comme profondément inique l’attribution de revenus sur la base de la propriété des moyens de production. Mais l’abolition de cette propriété suffirait-elle à assurer l’équité?
La question que posent Albert et Hahnel est de savoir s’il est juste d’octroyer une rémunération supérieure à une personne tout simplement parce qu’elle dispose de talents ou de compétences exceptionnels. Une personne plus douée dans son travail mérite-t-elle une meilleure rémunération que les autres? Une personne ayant fait des études supérieures mérite-t-elle un meilleur revenu qu’une autre n’ayant pas eu cette capacité, cette possibilité ou cet intérêt? La question devient d’autant plus importante qu’on constate actuellement que les emplois les mieux rémunérés sont aussi souvent ceux qui confèrent le plus de pouvoir et les conditions de travail les moins dangereuses. Non seulement le PDG d’une grande banque est-il multimillionnaire, mais il dispose en plus d’un immense pouvoir, au travail comme dans l’ensemble de la société, et ne mourra vraisemblablement pas d’un accident du travail...
Albert et Hahnel dénombrent quatre normes de rémunération différentes [21] , toutes prétendument équitables, de leur point de vue. La première est celle en vigueur dans les sociétés capitalistes, soit la rémunération en fonction de la valeur du travail personnel et du produit de la propriété. Il existe plusieurs définitions de la valeur, mais les auteurs se réfèrent ici à la théorie marginaliste [22] , à la thèse orthodoxe. Par valeur du travail, ils entendent donc son prix, c’est-à-dire le coût du salaire, comme représentant l’ utilité du travail effectué; c’est la valeur marchande. Ainsi, en fonction de cette première norme, une personne peut toucher un revenu en travaillant ou de par ses droits de propriété sur des moyens de production, son capital [23] . La seconde norme a souvent été une revendication du socialisme traditionnel et veut qu’une personne soit rémunérée seulement à la valeur de son travail. Dans une telle société, tout le monde serait rémunéré en fonction de l’utilité de son travail; personne n’y serait capitaliste, rentier ou rentière. La troisième veut que chaque personne soit rémunérée en fonction de ses efforts et de ses sacrifices. C’est cette dernière norme qui est jugée équitable dans l’écopar [24] . Par effort, les auteurs entendent l’ardeur et la motivation au travail, alors que le sacrifice fait quant à lui référence au temps consacré à ce même travail, du temps qui n’est pas utilisé à autre chose, comme le divertissement ou les projets personnels. Enfin, la quatrième norme est la norme communiste qui veut que chaque personne fournisse du travail selon ses capacités et soit rémunérée selon ses besoins, comme l’avait proposé Karl Marx [25] . Pierre Kropotkine appelait quant à lui cette norme la «prise sur le tas [26] ». Il existe bien sûr plusieurs interprétations de cette norme, selon qu’on soit marxiste orthodoxe, anarcho-communiste ou autre, différenciées par des subtilités d’ordres divers. Pourtant, pour l’essentiel, la plupart des communistes, toutes tendances confondues, assument une gratuité totale de la consommation et un accès à volonté aux biens et aux services produits dans la société, refusant toute forme de mise en relation de la consommation au travail. Dans tous les cas, c’est par la maxime popularisée par Marx, «de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins», qu’Albert et Hahnel font référence à cette dernière norme.
Plusieurs facteurs influent sur la productivité d’une personne au travail. Pour les auteurs, l’effort et le sacrifice sont les seuls facteurs qu’elle peut contrôler [27] , contrairement au talent, à la chance ou à la valeur marchande. Cela exclut donc d’emblée les première et deuxième normes, jugées profondément iniques parce qu’elles octroient, ou non, à une personne des revenus sur la base de facteurs qu’elle ne contrôle pas, notamment la valeur d’échange du produit du travail et les droits de propriété. Ainsi, rémunérer l’effort et le sacrifice est, selon les auteurs, non seulement équitable, mais constitue aussi la meilleure mesure incitative puisqu’une personne peut réellement augmenter son revenu en ajustant son ardeur au travail, ce qui n’est pas le cas si la seule façon d’y arriver dépend plutôt du talent, de la chance, d’une valeur marchande élevée ou d’un capital hérité.
Les auteurs considèrent tout de même que cette norme ne peut s’appliquer dans tous les cas [28] . C’est pourquoi l’écopar inclut aussi la norme communiste de rémunération en fonction des besoins pour différents biens et services, notamment pour les soins de santé, ou encore dans le cas de personnes rendues invalides par les hasards de la génétique, par un accident ou la maladie. Le contraire aurait été surprenant étant donné que plusieurs sociétés capitalistes ont elles-mêmes plus ou moins accordé ces protections à leurs populations, du moins pendant un certain temps. Dans les mots d’Albert, c’est une chose pour une économie d’être juste et équitable, c’en est une autre d’être humaine [29] . Albert et Hahnel considèrent cependant que cette norme de rémunération au besoin serait généralement impossible à appliquer, d’abord pour des raisons pratiques [30] , mais aussi parce que ce serait inéquitable [31] .
Commençons par examiner l’argumentaire de l’écopar quant à l’iniquité de la prise sur le tas si elle devait s’appliquer à l’ensemble des biens et services. Dans une société fonctionnant en entier sur le principe communiste, il n’y aurait aucune mise en relation de la consommation au travail. La relation entre consommation et effort de production ne serait donc pas nécessairement maintenue. La société ne disposant que de capacités de production limitées, cela ferait en sorte qu’une personne ne pourrait augmenter sa part de consommation qu’au détriment d’une autre [32] . À l’inverse, la norme de rémunération à l’effort de l’écopar vise à assurer que chaque personne consomme plus ou moins en proportion du travail qu’elle fournit, en plus de recevoir certains biens et services essentiels en fonction d’une condition particulière. Par exemple, une personne souffrant d’une maladie, mais pouvant tout de même travailler, recevrait automatiquement et gratuitement ses médicaments en plus d’une rémunération proportionnelle à son effort et à son sacrifice au travail. Selon la norme rémunératoire de l’écopar, ce serait tout simplement inéquitable qu’un événement malheureux comme une maladie vienne diminuer son revenu, puisque, devant payer pour son médicament, elle devrait accepter une diminution de son niveau de vie ou encore travailler plus pour le conserver. Dans les faits, son revenu serait proportionnellement plus faible que celui de la majorité de la population, qui n’a pas besoin dudit médicament. Le fait d’allouer gratuitement le médicament permet à la personne malade de bénéficier du principe universel de la rémunération en fonction de son effort et de son sacrifice malgré sa maladie. Il s’agit pour Albert d’un geste de solidarité humaine, mais pas d’un principe fondamental et universel qui peut s’appliquer à tout un chacun indépendamment de sa condition [33] .
La seule façon d’assurer l’équité devient donc pour Albert et Hahnel la mise en rapport de la consommation individuelle à l’effort fourni dans la production effective des biens et services, c’est-à-dire qu’une personne désirant consommer plus doit en échange contribuer davantage à la production des biens et services offerts par la société. Cela garantit selon les auteurs que personne ne puisse consommer grâce au travail des autres [34] , et permet d’éviter que des gens travaillent plus qu’ils ne consomment et inversement, ou que certaines personnes choisissent de ne pas travailler du tout, tout en consommant à volonté. Pour Albert, il s’agit là d’une forme d’abus [35] ; c’est vivre aux dépens de la société en lui demandant de se faire entretenir sans contribuer au travail nécessaire à la reproduction de la communauté. L’auteur ne va pas jusqu’à utiliser ce mot, mais son argumentaire implique indirectement qu’il s’agit d’une relation d’exploitation, une extorsion de travail [36] . La prise sur le tas doit donc demeurer un cas d’exception réservé aux services qui sont à la fois essentiels et trop coûteux pour qu’on puisse se les procurer sur une base individuelle, comme les soins de santé, ou encore aux personnes dans l’incapacité totale ou partielle de travailler.
Il existe aussi des raisons pratiques qui rendent, selon les concepteurs de l’écopar, difficile l’application généralisée de la norme de rémunération communiste. Comme cette norme exclut toute forme de mise en rapport de la consommation au travail, la société serait incapable de déterminer si elle produit en proportion de la consommation de ses membres [37] , ce qui provoquerait constamment des surplus et des pénuries pour différents biens et services. Il ne s’agirait plus d’une économie en équilibre général [38] , ce qui serait à la fois inefficace, puisque certains désirs resteraient non comblés, et inefficient, puisqu’une partie de la capacité productive de la société serait utilisée en vain. De fait, laisser l’ensemble d’une population puiser dans les ressources disponibles sans se soucier de savoir si elle produit suffisamment pour soutenir sa consommation risque évidemment de la conduire à la faillite. Le gaspillage de ressources et d’énergie humaine provoqué par la surproduction est tout aussi néfaste. Il s’agit donc non seulement d’une question d’éthique et d’équité, mais aussi d’efficience économique.
Évidemment, le débat autour de cette question n’a pas fini de faire des remous et nous y reviendrons au chapitre 6. Reste à savoir si le principe de rémunération à l’effort est cohérent, s’il répond aux attentes de ses concepteurs. Prenons l’exemple d’une personne seule ayant plusieurs enfants à sa charge. Si on la compare à une personne seule sans enfants, peut-on vraiment considérer que l’une et l’autre fournissent le même sacrifice en contribuant chacune 20 heures de travail hebdomadaires? Une mère de famille monoparentale devrait-elle en conséquence travailler deux fois plus pour jouir du même niveau de vie qu’une personne seule? Bien sûr que non. Une heure de travail ne représente pas le même sacrifice pour une personne ayant des enfants à sa charge que pour une personne seule. Dans l’écopar, la consommation d’une personne lui est allouée en tenant compte de sa situation pour lui assurer qu’à effort égal et sacrifice égal, elle jouisse d’un niveau de vie égal.
Enfin, il est à noter que la norme de rémunération à l’effort ne force en aucun cas une personne à travailler plus qu’elle ne le souhaite. Tout simplement, une personne qui fait le choix de moins travailler doit aussi accepter de moins consommer. On verra au prochain chapitre comment cela se traduit concrètement. Pour l’instant, il suffit de comprendre que ce sont l’effort et le sacrifice consentis au travail qui justifient le revenu et que cette norme a pour objectif de faire en sorte que chaque personne apte à le faire consomme en proportion de sa participation au travail nécessaire à la société.
Albert et Hahnel approfondissent beaucoup moins leur réflexion concernant la division du travail. Sans être totalement explicites, ils conçoivent l’équité dans la répartition des tâches à accomplir dans la société comme un partage égalitaire des bienfaits et des méfaits du travail. Ainsi, il n’est pas équitable que certains types d’emplois concentrent plus de risques d’accidents ou de maladies professionnelles alors que d’autres offrent de meilleures conditions. Encore une fois, on verra au prochain chapitre comment tout cela s’organise concrètement.
L’autogestion
L’autogestion relève de la répartition du pouvoir décisionnel. Évidemment, cette question est elle aussi intimement liée à la division du travail, mais les auteurs l’abordent ici sous un autre angle. Pour Hahnel, les relations de pouvoir sont tout autant un produit des institutions économiques et donc un phénomène économique en elles-mêmes [39] . Actuellement, il existe dans notre société une division sociale du travail plus ou moins fixe qui sépare de fait les tâches décisionnelles et conceptuelles des tâches d’exécution. C’est ce qu’Albert appelle la division hiérarchisée du travail [40] . La plupart des gens passent la majeure partie de leur vie au travail en position de subordination, ce que les deux auteurs jugent inacceptable [41] . Ils soutiennent que chaque personne devrait avoir une influence sur le processus de décision proportionnelle à l’impact qu’elle en subira [42] . C’est là la définition du terme «autogestion» dans le contexte de l’écopar. Par exemple, l’organisation de mon espace de travail ne regarde que moi. Pourtant, mes collègues auront leur mot à dire si j’y pose des choses qui les affectent, comme une radio qui joue à tue-tête... Il s’agit là d’un exemple à petite échelle, mais le même principe s’applique à tous les ordres de grandeur, de l’acquisition de chaussures à la gestion de la pollution d’une branche de l’industrie.
Notons que cette compréhension de l’autogestion n’élimine pas pour autant l’expertise technique. Cela signifie simplement que les expert.e.s doivent rester dans leur rôle d’agent.e.s d’information et de conseil, laissant aux gens directement touchés le soin de prendre les décisions [43] . De même, elle n’élimine pas nécessairement la hiérarchie, tant qu’elle est transitoire. Ainsi, les postes de coordination, redevables et dont le mandat et la durée sont limités, la discipline et les responsabilités individuelles continuent d’exister dans les lieux de travail de l’écopar. Il est même possible pour des expert.e.s de prendre des mesures rapides sans passer par les processus démocratiques en cas d’urgence [44] . Prenons l’exemple d’un service d’incendie. Son personnel n’a pas à demander la permission à un conseil pour intervenir en cas de sinistre; il fait le nécessaire pour protéger les personnes et les biens. De même, bien que le service soit autogéré, il se peut que son personnel considère utile qu’une personne apte à le faire coordonne les opérations sur le terrain. Cette personne doit cependant être mandatée par l’ensemble du personnel, être élue, et conserver sa confiance pour demeurer en poste. On lui octroie ainsi une autorité sur les lieux d’un sinistre, mais pas dans la gestion du service des incendies, où elle demeure sur un pied d’égalité avec ses pairs. Enfin, un.e membre du service ne respectant pas, par exemple, les règles établies démocratiquement par l’équipe, sans raison valable, doit en répondre devant ses collègues. Si la discussion, puis les avertissements ne suffisent pas, il est possible que les membres du service votent son renvoi. Ainsi, l’autogestion dans l’écopar n’implique pas une absence d’autorité; seule la hiérarchie fixe des classes sociales est systématiquement abolie [45] .
Bien que je n’aie pas encore expliqué les structures organisationnelles concrètes qui serviront à actualiser ces deux valeurs, on peut déjà constater que dans l’écopar, l’autogestion et l’équité se soutiennent mutuellement. Nous verrons dans le prochain chapitre leur rôle crucial.
La diversité et la solidarité
Les auteurs élaborent moins sur ces deux dernières valeurs que sur l’équité et l’autogestion. Hahnel décrit le respect et l’empathie comme un impératif, une règle d’or [46] . Pour lui, la solidarité représente simplement un intérêt pour le bien-être des autres et le fait de leur accorder autant de considération qu’on en désire soi-même. C’est un trait essentiel et vital de la vie en société. Quant à Albert, il se contente de déclarer que plus de coopération est préférable à moins de coopération [47] . Pour lui comme pour Hahnel, la collaboration doit donc remplacer la concurrence dans les rapports économiques.
La diversité est quant à elle décrite par les deux auteurs comme une valeur découlant du simple bon sens [48] . Il s’agit d’abord d’un enjeu de sécurité: il est très risqué de mettre tous ses œufs dans le même panier. La diversité des activités économiques permet en effet de réduire l’impact des erreurs et des catastrophes. De plus, les êtres humains étant infiniment diversifiés, la diversité des produits de l’économie devient une question d’esthétique autant que de liberté individuelle. Les auteurs ne veulent pas d’une société où les individus sont formatés par les produits de l’économie et les modes. Au contraire, chaque personne devrait pouvoir exprimer son individualité à travers une variété de choix disponibles, sans pression extérieure. Albert pose ainsi la diversité en opposition à la commercialisation capitaliste et à l’uniformisation de la culture qu’elle provoque [49] . Aussi, bien que ce ne soit pas explicité, on sent chez Albert et Hahnel le souci d’éviter ainsi le peu de succès des planifications centralisées quant à la production d’articles de consommation individuelle. En effet, les produits soviétiques uniformes et gris sont devenus un cliché pendant les années 1980. Il est probable que les deux auteurs aient voulu se prémunir d’attaques qui associeraient l’écopar à de si piètres résultats en y intégrant cette dernière valeur.
Les autres valeurs
Nous venons de voir les quatre valeurs de base de l’écopar, ses incontournables. Pour Albert et Hahnel, tout système économique ne permettant pas leur actualisation est à condamner et à rejeter [50] . L’écopar se voulant une initiative progressiste, d’autres valeurs peuvent et doivent toutefois s’y greffer afin de favoriser une société meilleure. Ainsi, les auteurs font grand cas d’intégrer aux exemples dont ils se servent pour illustrer leur propos les sensibilités des catégories opprimées de notre société, comme les femmes ou les personnes racisées ou homosexuelles. L’égalité homme-femme, la tolérance et l’inclusion sont donc des exemples de ces valeurs «satellites», mais néanmoins essentielles à une société sans domination [51] . Ces valeurs ne concernent cependant pas les fondements de l’écopar, même si leur actualisation peut quand même en découler. Là-dessus, rappelons que l’holisme complémentaire soutient que des changements positifs dans une sphère de la société peuvent se répercuter dans les autres. Dans cette perspective, une économie équitable, autogérée et solidaire pourrait par exemple contribuer à établir des relations de genre sans domination. Nous y reviendrons au chapitre 6.
Enfin, Albert et Hahnel complètent leur ensemble de valeurs par l’efficience économique. Bien qu’ils ne l’élèvent pas au statut de valeur en tant que telle, ils concèdent tout de même qu’il ne sert à rien d’imaginer le système économique le plus équitable, autogéré, solidaire et diversifié qui soit, si celui-ci n’arrive pas à combler les besoins de la population ou s’il n’y parvient que par un gaspillage éhonté [52] . Les concepteurs de l’écopar ont voulu imaginer un rêve qui pouvait se réaliser, pas seulement une utopie désincarnée.
C HAPITRE 2
I NSTITUTIONS ET FONCTIONNEMENT
C ’ EST ICI QUE NOUS VERRONS en quoi consiste exactement l’écopar, et comment elle fonctionne. Mais d’abord, voyons les institutions qui la composent.
L ES INSTITUTIONS
Les deux grandes institutions de l’écopar sont les conseils de travailleurs et de travailleuses (CTT) et les conseils de consommation (CC) [1] . Ces institutions interagissent par différents processus mis en œuvre par de multiples agences de facilitation(AF) [2] .
Les conseils de travailleurs et de travailleuses
Les CTT s’occupent d’organiser et de mettre en œuvre la production et la distribution des biens et services. Ce sont les lieux de travail de l’écopar. Ils sont organisés entre eux sur la base du principe fédératif [3] . Des CTT de différentes tailles s’intègrent donc les uns aux autres, depuis les équipes de travail en entreprise jusqu’à un conseil national fédérant tous les CTT d’un pays. Cette fédération de tous les lieux de travail s’organise en branches autonomes selon les secteurs d’activité. Par exemple, le CTT d’un atelier de réparation de vélos est membre de celui de tous les commerces de proximité de la localité où il est situé, lui-même membre du CTT du commerce de détail et ainsi de suite jusqu’au CTT de tout le pays. Chaque conseil délègue un ou une membre au conseil de l’échelon supérieur. Celui-ci est formé exclusivement de ces délégué.e.s. N’importe quel groupe d’individus peut formuler une demande pour se faire reconnaître comme CTT et ainsi joindre une branche ou une autre de la fédération afin d’offrir des biens ou des services [4] .
La raison d’être de cette structure fédérative est de permettre l’autogestion [5] . En effet, la structure en paliers de la fédération garantit que les décisions liées au fonctionnement des entreprises ne soient prises que par les personnes concernées. Tant et aussi longtemps que leurs choix n’ont de conséquences que sur eux et elles-mêmes, les membres d’un conseil sont libres de s’organiser à leur convenance. Les paliers supérieurs de la fédération décident des questions plus générales, alors que les paliers inférieurs se préoccupent plutôt de la gestion directe du travail. Par exemple, une équipe de travail constituée en conseil est entièrement libre de déterminer qui arrivera plus tôt le matin pour ouvrir les portes et qui restera plus tard le soir pour les refermer. Dans un édifice qui logerait plusieurs équipes de travail, la responsabilité d’ouvrir et de fermer ledit édifice matin et soir reviendrait au conseil fédéré de l’édifice en entier, alors que la décision de passer d’une technique de production à une autre relèverait quant à elle du conseil de la branche industrielle en question. Aucun conseil ne peut s’ingérer dans les affaires internes d’un conseil subalterne, garantissant ainsi l’autogestion.
Les décisions entourant les types de biens et de services à produire de même que leurs quantités doivent cependant être approuvées dans le cadre du processus de planification, puisque l’activité d’un CTT peut avoir des conséquences affectant plus que ses propres membres. En économie, c’est ce qu’on appelle une externalité, c’est-à-dire la conséquence d’une activité économique sur une tierce partie. Un exemple simple est celui d’une personne qui achète une automobile. Dans une économie de marché, la transaction n’est déterminée que par cette personne et le concessionnaire, alors qu’elle affecte beaucoup plus de gens puisqu’une voiture émet une quantité importante de polluants atmosphériques, responsables entre autres de maladies respiratoires. La personne faisant l’acquisition d’une automobile ne paie pourtant pas pour les dégâts provoqués par son choix, pas plus que le concessionnaire d’ailleurs. Ainsi, les maladies respiratoires causées par l’automobile achetée sont une externalité de cette transaction, puisque ni la personne acheteuse ni le concessionnaire n’en prennent la responsabilité, c’est-à-dire que ni l’un ni l’autre ne paie pour ses conséquences. Il s’agit là d’une externalité négative, mais il existe aussi des externalités positives. Dans ce cas, une transaction a un effet positif sur une tierce partie qui ne l’a ni demandé ni n’a payé pour en bénéficier. C’est le cas, par exemple, lorsqu’une personne plante un arbre sur sa propriété; ses voisin.e.s n’ont pas demandé ni payé pour cette amélioration de l’environnement local, mais en bénéficient tout de même.
Pour Albert et Hahnel, l’omniprésence des externalités dans une économie de marché constitue l’une des principales tares d’un tel système [6] . Dans l’écopar, les CTT participent à la planification collective par des offres de production et des demandes d’accès aux ressources nécessaires. La notion de propriété des moyens de production n’existe tout simplement pas [7] . Précisons qu’en économie, l’expression «moyens de production» ne fait pas seulement référence à la machinerie et à l’outillage, mais inclut aussi la terre et, par extension, les édifices et les ressources naturelles. Ainsi, c’est la société qui, par son processus de planification participative, alloue les moyens de production utilisés par les CTT; ces derniers n’en sont pas propriétaires, étant redevables à la collectivité de l’usage qu’ils en font. Toute proposition de production nécessite l’approbation de l’ensemble de la société avant d’être intégrée au plan, ce qui élimine le problème des externalités. Nous verrons plus loin comment cela fonctionne.
L’autogestion requiert cependant plus qu’une structure fédérative. En effet, une des critiques d’Albert et Hahnel envers le capitalisme et le socialisme, tel qu’il a existé au XX e  siècle, est qu’ils concentrent l’information et les compétences décisionnelles entre les mains d’une minorité en raison de leur fonctionnement hiérarchique [8] . Il s’agit de la «division hiérarchisée du travail», que nous avons vue au chapitre précédent. L’écopar vise à éviter de réserver les tâches décisionnelles et conceptuelles à une minorité, ne laissant aux autres que des tâches d’exécution. Pour assurer l’autogestion au sein des lieux de travail, l’écopar propose de remplacer la définition traditionnelle du travail par la mise sur pied d’ensembles équilibrés de tâches (EÉT) [9] . Les EÉT sont les emplois de l’écopar. Une personne désirant joindre un CTT demande à obtenir un EÉT, dans le cadre duquel elle pourra exercer ses fonctions.
La division hiérarchisée du travail qui prévaut dans notre société fait en sorte que les emplois créés sont disparates en termes d’autonomie, de pouvoir et de risques. Les emplois subalternes sont ainsi constitués en grande partie de tâches serviles ou pénibles, alors que les emplois supérieurs s’accompagnent de meilleures conditions de travail et d’un plus grand pouvoir décisionnel. Cela a pour effet de créer une catégorie d’emplois concentrant les tâches décisionnelles et conceptuelles au sein d’un groupe restreint, qu’Albert et Hahnel considèrent comme une classe sociale à part entière: la classe de coordination [10] . Historiquement, les classes sociales ont été définies en fonction du rapport qu’entretenaient leurs membres vis-à-vis des moyens de production. C’est ce rapport qui a poussé les socialistes classiques à conceptualiser deux grandes classes antagonistes, le prolétariat et la bourgeoisie, cette dernière étant propriétaire des moyens de production et seule à les contrôler. C’est aussi la définition que retiennent Albert et Hahnel du concept de classe sociale, mais en la bonifiant pourtant un peu. Selon eux, il existe une troisième classe sociale, nichée entre les deux premières, la classe de coordination (qu’on pourrait aussi appeler «technocratie»), formée de travailleurs et de travailleuses qui ne sont pas à proprement parler propriétaires des moyens de production, mais à qui leur statut socioprofessionnel accorde beaucoup de pouvoir dans l’administration [11] . Albert et Hahnel considèrent que cette classe sociale a pris le contrôle des régimes «socialistes» du XX e  siècle, qu’il serait selon eux plus juste d’appeler des «coordinationismes» [12] .
Pour éliminer cette classe sociale dans l’écopar, les différents CTT doivent s’assurer que leurs emplois sont équilibrés entre eux, c’est-à-dire qu’ils doivent comprendre un mélange équitable de tâches décisionnelles et de tâches d’exécution, de tâches difficiles ou dangereuses, et de tâches faciles ou agréables. Il ne s’agit pas d’éliminer la spécialisation ou la division du travail, seulement sa division sociale, hiérarchisée, et, donc, les classes sociales qui en découlent [13] . Concrètement, cela veut dire que dans un CTT, aucun emploi n’est plus ou moins désirable qu’un autre puisque le pouvoir qu’il confère et les risques et les difficultés qu’il implique sont équitablement partagés entre tous ses membres. Par exemple, dans un établissement d’enseignement, chaque travailleur ou travailleuse doit enseigner tout en participant à l’entretien ménager. Il n’existe pas de catégories de travail comme l’enseignement, l’entretien et la cuisine; toutes ces tâches se combinent pour former un seul et même type d’emploi.
C’est là un pas important en vue de l’abolition de la division hiérarchisée du travail, mais pour Albert et Hahnel, ce n’est toutefois pas suffisant [14] . En effet, les tâches à effectuer dans différents lieux de travail ne s’équivalent pas nécessairement entre elles. Ainsi, des personnes travaillant à l’université et se partageant équitablement les tâches ingrates qu’on peut y trouver bénéficient de meilleures conditions que d’autres travaillant dans une mine, puisqu’il s’agit d’un milieu beaucoup plus pénible et dangereux. Afin d’éviter que certains secteurs de l’économie portent en eux le potentiel de recréer les classes sociales que vise à abolir l’écopar, les EÉT doivent aussi être équilibrés d’un lieu de travail à l’autre à l’échelle de la société [15] . Dans l’exemple précédent, cela pourrait vouloir dire que les personnes œuvrant à l’université, quelle que soit leur fonction, devraient aussi fournir quelques heures de travail dans la mine et vice-versa. Cela garantit à toute personne, quelle que soit son occupation, que son EÉT équivaut, en termes de désirabilité, à celui de n’importe quel autre dans la société. Cela implique cependant que beaucoup de gens devront travailler à plus d’un endroit à la fois. Aucune méthode précise n’est proposée par Albert ou Hahnel pour y arriver. Le partage peut se faire sur une base hebdomadaire, en répartissant ses heures de travail entre les deux fonctions, ou encore sur une base saisonnière. Par exemple, une personne qui est à la fois médecin et horticultrice pourrait ne travailler qu’en horticulture pendant la saison, et à l’hôpital pendant l’hiver. L’important, c’est de respecter la moyenne de désirabilité des EÉT dans la société.
Les EÉT ont donc comme objectif premier d’assurer l’équité dans la division du travail; ils en sont la pierre angulaire, mais ce n’est pas tout. Ils ont également pour but d’éviter les tares de la division hiérarchisée du travail, soit les disparités d’influence et d’accès à l’information existant entre l’ensemble des travailleurs et des travailleuses et leur personnel administratif [16] . Pour illustrer le phénomène, Albert cite l’exemple de la corporation Mondragon, une fédération de coopératives du Pays basque. Malgré le fait que l’assemblée générale des membres (les travailleurs et les travailleuses) soit l’organe décisionnel suprême, les écarts de revenu vont croissant depuis plusieurs décennies et les tensions avec le personnel administratif sont telles qu’elles ont même provoqué une grève à la suite de laquelle 24 employé.e.s ont été congédié.e.s et 397 autres ont reçu des sanctions disciplinaires [17] !
Les EÉT ont donc aussi comme fonction d’éviter une telle hiérarchisation progressive des lieux de travail, une hiérarchisation qui ne peut mener qu’à la reconstitution de classes sociales et à l’abolition de l’autogestion. En donnant à chaque personne la possibilité d’exercer son leadership et son esprit d’initiative, ils assurent ainsi que tout le monde aura accès à l’information nécessaire à la prise de décisions éclairées et aux moyens de la comprendre. Ils ne créent pas d’habitude de domination dans un groupe restreint ni de soumission dans la majorité [18] . En effet, comme chaque personne exerce à la fois des tâches décisionnelles et des tâches d’exécution, c’est l’ensemble des travailleurs et des travailleuses qui apprend à administrer le lieu de travail par l’expérience qu’ils et elles en ont, plutôt qu’une minorité de gestionnaires qui peut consolider ce monopole en pouvoir direct, en dépit d’éventuelles instances démocratiques. L’interrelation de l’équité et de l’autogestion dans l’écopar ne répond pas seulement à un principe philosophique; elle commande aussi une pratique; ses formes organisationnelles servent à la fois l’une et l’autre.
Les EÉT ont encore une dernière fonction, plus logistique cette fois. L’écopar repose sur le principe que chaque personne est rémunérée en fonction de l’effort et du sacrifice qu’elle a consentis à la production des biens et services demandés par la société. Mais comment quantifier l’effort et le sacrifice? Les EÉT en permettent une évaluation simple. En effet, comme la totalité des travailleurs et des travailleuses occupent un EÉT équivalent à celui des autres en termes de difficulté, de risque, mais aussi de pouvoir et de responsabilité, l’effort exercé par une personne dans la production de biens et services est à peu près égal à celui de toute autre personne, quel que soit son emploi. Le sacrifice consenti est alors facilement évalué selon le nombre d’heures de travail fournies [19] . Pour rémunérer l’effort et le sacrifice consentis, on octroie simplement une rémunération en fonction du rapport entre le nombre d’heures passées au travail par rapport à la moyenne nationale [20] . Une personne ayant travaillé un nombre d’heures supérieur à 25 % de la moyenne recevrait ainsi une rémunération supérieure de 25 % au revenu moyen. On peut ensuite déterminer un ensemble de procédures différentes pour appliquer ce principe. Albert propose par exemple qu’une évaluation par les pairs vienne confirmer, bonifier ou encore réduire le montant accordé par heure de travail en fonction de l’ardeur à la tâche démontrée par une personne [21] . Cet ajustement est cependant limité à un certain pourcentage afin de maintenir le principe de la rémunération par heure sacrifiée au travail; l’idée est tout simplement de fournir une incitation à bien faire son travail.
À première vue, le rapport entre le travail et la consommation dans l’écopar paraît semblable, sinon identique, à celui qui existe dans le capitalisme: travail, salaire, consommation. Comme nous allons le voir, la situation est pourtant un peu plus complexe (et révolutionnaire).
Les conseils de consommation
Kropotkine le déplorait déjà au XIX e  siècle [22] , les théories économiques traditionnelles ont peu approfondi la question de la consommation, un point de vue partagé par Albert et Hahnel [23] . Dans l’écopar, elle constitue l’un des aspects les plus importants, peut-être même le plus important, de la vie économique. Après tout, dans une économie saine, la production n’a d’utilité que si elle vise à combler un besoin ou un désir, c’est-à-dire seulement si on a l’intention préalable de la consommer.
Comme les CTT, les CC sont structurés en fédération [24] , mais servent cette fois à identifier les besoins et les désirs de la société. Ils s’organisent dans les milieux de vie: les individus sont membres d’un conseil au foyer, lui-même membre d’un conseil pour l’édifice à logements, qui se fédère ensuite en un conseil de rue, de quartier, d’arrondissement et ainsi de suite, jusqu’à l’échelle nationale. Comme pour les CTT, les différents échelons des CC ne prennent des décisions que sur ce qui les concerne. Ainsi, la couleur des chaussures d’une personne ne concerne qu’elle-même, alors qu’un conseil d’arrondissement se préoccupe plutôt des investissements à faire dans le réseau de ses bibliothèques de quartier ou dans celui de ses piscines publiques.
Comme les CTT, qui doivent faire approuver leur offre de biens et de services par la société, chaque CC doit faire approuver sa demande de consommation annuelle par le conseil de l’échelon supérieur [25] . L’idée derrière cet exercice est d’établir un contrôle pour empêcher que se réalisent des demandes de consommation à caractère dangereux ou antisocial (par exemple, une personne qui désirerait se monter un arsenal lourd) ou encore qui ne respectent pas les règles de fonctionnement (par exemple, une personne dont le montant de la demande outrepasserait sa rémunération [26] ). Il ne s’agit donc pas d’une ingérence, ce qui serait une violation de la valeur autogestionnaire de l’écopar; tant que la demande respecte les normes préétablies démocratiquement (je reviendrai sur l’établissement des règles au prochain chapitre), elle est automatiquement acceptée, sans droit de regard [27] . De plus, les demandes peuvent être formulées de façon anonyme, de façon à éviter les intrusions dans la vie privée des individus [28] . Comme les membres d’un conseil supérieur sont les délégué.e.s des conseils subalternes qui le composent [29] , il revient donc en fait à chaque conseil de faire approuver sa demande par ses pairs. Par exemple, les demandes des foyers membres d’un conseil d’édifice sont approuvées par des délégué.e.s de tous les foyers, donc par leurs pairs.
Les CC remplissent une autre fonction: la rémunération. Ce sont en effet les CC, et non les CTT, qui rémunèrent les personnes. Pour ce faire, les CC reçoivent des différents CTT le nombre d’heures travaillées et une évaluation de l’effort fourni par leurs membres. Les CC doivent cependant tenir compte d’autres facteurs pour accorder des droits de consommation, comme les besoins particuliers: le nombre d’enfants dans un foyer, un handicap ou toute autre raison jugée suffisante et acceptable peut faire en sorte qu’une personne se voit allouer une part de consommation supérieure à celle d’une autre pour un même nombre d’heures de travail [30] . Après tout, ce nombre n’est qu’un guide et ne représente pas un revenu absolu [31] , car il n’y a pas d’argent à proprement parler dans l’écopar. La mise en relation de la consommation d’une personne à l’effort qu’elle fournit au travail ne sert qu’à assurer une consommation responsable. J’y reviendrai plus loin dans la section sur le fonctionnement.
Les agences de facilitation
Les AF sont en quelque sorte les «comptables» de l’écopar. En effet, l’écopar a la prétention de fonctionner dans une parfaite transparence, qui n’est limitée que par le respect de la vie privée. Toute information concernant la production ou la consommation générale doit être facilement accessible à tous et à toutes aux fins de la planification [32] . C’est là le rôle premier des AF: traiter, puis transmettre l’information à l’ensemble de la société; elles sont les courroies de transmission de la machine économique participaliste.
Mais avant toute chose, et malgré leur rôle clé, les AF sont aussi des lieux de travail et sont donc traitées comme n’importe quel autre CTT. Leur personnel y travaille dans le cadre d’EÉT et doit faire accepter son offre de service dans le cadre de la planification participative. En plus de garantir un traitement égal à tous et à toutes, cette façon de faire sert aussi à s’assurer que les personnes qui travaillent au sein des agences ne reconstituent pas avec le temps une nouvelle classe de coordination [33] .
Les fonctions précises des différentes AF sont aussi diverses que les fonctions économiques qu’elles doivent accomplir [34] . La fonction la plus importante étant la planification, la plupart des AF s’y consacrent donc; ce sont des AF de l’itération [35] . Ce sont elles, par exemple, qui produisent les statistiques liées à la production ou à la consommation de certains biens ou services, qui font le suivi de l’évolution des demandes ou encore des prix indicatifs. D’autres agences aident à la formation des EÉT entre différents lieux de travail ou encore à la recherche d’emploi par des individus; ce sont des AF de l’emploi [36] . En effet, comme plusieurs personnes ont à travailler à plus d’un endroit à la fois afin de se conformer à la moyenne de désirabilité des EÉT, la complexité de la recherche d’un emploi s’en trouve, en un sens, accrue par rapport à ce qu’il en serait dans une économie de marché. Les AF de l’emploi viennent atténuer cette complexité en plus d’orienter les personnes en recherche d’emploi vers les secteurs où leurs compétences sont les plus en demande.
Pour accomplir ces fonctions de la façon la plus efficiente possible tout en évitant la formation d’un comité de planification central, comme il en existait dans les économies planifiées par l’État, les AF sont nombreuses à se partager la tâche. De fait, la façon dont elles se divisent et s’organisent entre elles calque la structure des fédérations de CTT et de CC [37] . Une AF pourrait par exemple être responsable de la liaison entre les CTT produisant des meubles dans une même région afin de colliger leurs demandes d’intrants, leurs propositions de productions et leurs statistiques. Une autre encore pourrait être responsable de colliger les demandes de consommation à l’échelle nationale.
L E FONCTIONNEMENT DE L’ÉCOPAR
L’écopar est une économie planifiée participative. Cette planification fait appel à un processus collectif itératif, c’est-à-dire répétitif, d’où le nom donné à ces agences responsables de son bon déroulement. Ce sont les AF de l’itération présentées dans la section précédente, dont le rôle est de faciliter la planification, mais pas de planifier en tant que tel, rôle qui incombe plutôt à l’ensemble de la population. Différents outils d’information sont à la disposition de la population afin de la guider dans ses choix. Avant d’aborder le fonctionnement du processus itératif et la mise en application du plan général, voyons d’abord en quoi consistent ces outils.
L’information
Afin d’accomplir leur fonction d’aide à la planification, les AF disposent principalement de trois outils informatifs: les prix indicatifs, la mesure du travail et les descriptions qualitatives des biens et des services [38] .
Dans l’écopar, les prix ne sont qu’indicatifs parce que l’argent est absent. Comme nous l’avons vu dans la section sur les CC, le nombre d’heures passées au travail ne représente pas un revenu fixe. Des personnes aux besoins et aux situations différents peuvent obtenir des droits de consommation différents pour un même nombre d’heures passées au travail. Les prix indicatifs ont une fonction simple, semblable à celle qu’ont les prix dans d’autres systèmes: ils servent à donner une idée de la valeur relative d’un bien ou d’un service. C’est la façon dont on détermine cette valeur qui distingue ici l’écopar d’une économie de marché. Une société dispose toujours d’une capacité de production limitée. Elle doit donc faire un choix dans l’allocation de cette capacité; produire plus d’un bien ou d’un service revient généralement à produire moins d’un autre. C’est le coût d’opportunité. Doit-on en priorité construire une maison ou s’assurer que le lait soit livré? Dans l’écopar, ce coût d’opportunité est combiné aux coûts et bénéfices des impacts sociaux de la production et de la consommation. Ces impacts sociaux étant pris en compte, il ne peut plus y avoir d’externalités. C’est le coût d’opportunité social

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