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L'équation congolaise

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Après près d'un demi-siècle de détention et d'exercice du pouvoir au "Congo-Zaïre-Congo" indépendant, les leaders politiques congolais en sont toujours au même point, à confondre encore et toujours l'intérêt collectif congolais avec l'intérêt mesquin individuel ou de petits groupes. Cependant, malgré les vicissitudes inhérentes à la convoitise, le Congo demeure un pays stratégique au sein du dispositif dit de l'Afrique "utile". Un portrait sans concession du paysage politique congolais.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 juillet 2007
Nombre de lectures 275
EAN13 9782296178007
Langue Français
Poids de l'ouvrage 14 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Bernard LABA NZUZI
L'ÉQUATION CONGOLAISE
Visiter le passé afin de mieux s'armer pour l'avenir
L'Harmattan@ L'Harmattan, 2007
5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris
www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan 1@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-03727-4
EAN:9782296037274A ma mère Esther Londa Khonde.
A ma fdle Esther, mon fds Hervé et mon fds Dzoser.
A mes aînés: Pr. François Nsuka Nkuntsi,
Dr Ivan Vango Ngimbi, Arthur Kaniki Katota.
A tous ceux, nombreux dont
l'affection, l'amitié et la fraternité m'ont soutenu
psychologiquement au-delà des apports matériels.PREAMBULEL'histoire bégaie au Congo bégaie au CONGO dit «Démocratique ». Il paraît que ce
pays a de nouveau été libéré, depuis mai 1997 par Laurent Désiré
Kabila et l'AFDL. Cette libération n 'a accouché en fm de compte
pour la première fois au monde que d'une République d'un genre
nouveau: une pentarchie conduite par «Joseph Kabange Kabila ».
C'est le prix à payer pour faire taire les armes.
Et pourtant le quotidien congolais est allé de mal en pis. Eux qui
pensaient avoir atteint le fond sous le régime du guide suprême de la
révolution le «Maréchal Joseph Désiré Mobutu », les Congolais se
surprennent encore aujourd'hui à regretter cette époque ou celle de
«Joseph Kasa Vubu» ou encore l'époque coloniale, pour les plus
anCIens.
C'est qu'entre le mal et le pire, le choix est clair. Le Congo s'est
enfoncé dans un puits vertigineux, sans fond. Nul n'ose imaginer à
l'appui des événements internes récents, jusqu'où et jusqu'à quand le
sort de ce grand pays décidera enfm de s'inverser positivement, en sa
faveur, et ce de manière sérieuse, radicale et durable. A l'avènement
de l'indépendance le 30 juin 1960, tous les Congolais croyaient aussi
tenir le bon bout. L'hymne national «Debout », scandé en
chœur, à l'occasion et depuis ce jour, n'énonçait-il pas déjà entre
autres:
« Dressons nos fronts, longtemps courbés,
[...] Et pour de bon, prenons le plus bel élan,
[...] Nous bâtirons un pays plus beau qu'avant, dans la paix [...] »
Ce vaste programme n'a jamais eu, depuis près d'un demi-siècle de
souveraineté, le moindre commencement de début d'exécution.
Pourtant à chaque fois que cet immense pays de plus 2.345.000 km2
s'est retrouvé devant un tournant décisif, d'innombrables espoirs se
sont capitalisés autour des hommes, voire autour du régime politique,
avec le ferme espoir d'opérer la rupture adéquate qui apporterait la
renaissance, tant attendue au Congo.Alors, le peuple se surprend à attendre du nouveau pouvoir
l'introduction de manière radicale d'un sursaut de bon sens, un
renouveau tant dans la vision politique globale que dans les approches
et les pratiques politiques, sans oublier une réorientation essentielle de
la politique économique et sociale, et un recadrage clair de la politique
de sécurité individuelle et collective des biens et des personnes.
C'est sûr que la mission est rude, lourde et de longue haleine. Mais le
peuple a toujours été conscient des difficultés du chemin à parcourir,
aussi adhère-t-il toujours implicitement à la cause, en votant du pied.
L'objectif commun assigné par l'accord tacite de tous les Congolais
paraît pourtant clair: «le bien-être individuel et collectif dans la
maison Congo». L'ensemble des stratégies politiques devrait
converger vers cet unique but dans l'esprit de tout dirigeant congolais,
avec en prime, la sauvegarde du patrimoine collectif de la nation
congolaise.
L'interminable conférence nationale souveraine de 1990,
l'invasionrébellion conduite sous une couverture congolaise par LD Kabila en
1997, les vagues successives des invasions-agressions-rébellions
initiées de 1998 à 2002, l'assassinat sauvage de LD Kabila en janvier
2001 qui favorisera l'arrivée au pouvoir de son fils Joseph Kabila, le
dialogue de sourds intercongolais de Sun City qui a accouché d'un
monstre à cinq têtes au sommet de l'Etat congolais (un Président de la
République affublé de quatre Vice-présidents ), la médiocre et
tatillonne transition politique qui avait pour ambition de mener le pays
vers l'institutionnalisation de la démocratie, etc. Voilà résumés en
quelques lignes les soubresauts et rebondissements de la vie politique
de ces quinze dernières années, et qui sont là pour témoigner des
piètres stratégies politiques congolaises. Comprenne qui peut.
Les tergiversations endormantes et infructueuses sont dépassées. A
bas les tourneurs en rond politiques, les faux prophètes politiques qui
gênent, attardent ou bloquent l'inexorable processus de progression
constructive du sort du peuple congolais et sa nation. Au diable les
marchands de vent et d'illusions. Qui s'y risquera en aura pour ses
frais, comme par le passé. En fait le peuple congolais n'accordera plus
à personne le droit à l'erreur, qui qu'il soit et d'où qu'il vienne. Il
12suffit de lire entre les lignes du passé pour comprendre le sens et la
portée de ces assertions. Expérimenté ou non, professionnel ou
amateur, l'heure est au pragmatisme constructif avec un début de
résultats palpables immédiats.
Dans le contexte du Congo, l'expérience ne résout pas tout et ne suffit
plus à elle seule, ni non plus les prétendues compétences. D'ailleurs
l'exercice du pouvoir dont il est question ici ne se conçoit et ne se
conforte que par sa pratique au quotidien, sa confrontation aux dures
réalités du vécu congolais, en apportant les réponses adéquates
attendues par tout un peuple longtemps miné par la misère.
Ainsi, le sentiment de l'amélioration du quotidien de chacun est
primordial pour la survie des détenteurs du pouvoir ou ses
prétendants. Il ne faut pas sortir de Lovanium, de l'ULB ou de la
Sorbonne pour comprendre cette simple et banale réalité. De toutes les
façons, le leadership politique ne s'improvise pas.
Un vibrant appel dépouillé de fioritures
Avant de lancer définitivement cette réflexion, il vaut mieux lever
d'avance toute équivoque en ce qui concerne les interprétations
prévisibles que ne manqueront de se susurrer les commentateurs de
tous bords, quant aux intentions de la démarche. Il se doit donc d'être
souligné le caractère positif et constructif de l'analyse, des
observations et des réflexions qui sous-tendent ces lignes. Ne dit-on
pas: «qui aime bien, châtie bien » ? L'estime et le respect voués à
l'autorité ne doivent, en aucun cas, réduire ni exclure, et encore moins
étouffer l'expression libre d'une analyse objective, si critique soit-elle.
Que le lecteur soit rassuré, ce pamphlet ne versera certainement pas
dans une critique facile, stérile et négative, ni dans une polémique trop
souvent arrogante et gratuitement insolente. Le style direct des propos,
le langage dru voire cru, dépouillé de toutes fioritures, de politesses
d'usages, et de circonlocutions, permettent simplement d'aborder un
certain nombre de vérités dans le fond. C'est aussi une manière
d'exprimer sans conventions la rage de la déception, à la hauteur des
espoirs placés, misés, mais bernés, gâchés, galvaudés, anéantis.
13Quant aux choix de mots eux-mêmes parfois drôles, et déjà rencontrés
par-ci par-là dans la littérature congolaise, ils n'ont qu'une mission:
« toucher en plein cœur », pour livrer à destination une part de vérité.
Toucher pour agacer, pour faire sourire, pour faire rire ou pour faire
réfléchir. A chacun son choix. Ce message qui se veut un vibrant
appel objectif et pertinent n'est pas destiné qu'aux apprentis-leaders
politiques congolais, théoriciens-creux se trompant de dimensions
spatio-temporelles d'expérimentations. Il est conçu avec le secret
espoir de contribuer, par son objectivité, à l'élimination des
stéréotypes et, dans une certaine mesure, à fournir aux chercheurs
futurs des hypothèses de départ pour des travaux ultérieurs plus
approfondis et de plus grande envergure.
Après près d'un demi-siècle de détention et d'exercice du pouvoir au
« Congo-Zaïre-Congo » indépendant, les leaders politiques congolais
en sont encore au même point, à confondre encore et toujours l'intérêt
collectif congolais avec l'intérêt mesquin individuel ou de petit
groupe. Cela ferait grimacer et sourire les spécialistes qui s'y
reconnaissent, là où ça fera inquiéter, gravement, les observateurs
attentifs de la situation congolaise. Est-il qu'à ce jour, rares sont les
soi-disant leaders politiques congolais à s'être élevés avec abnégation
au rang de véritables hommes d'Etat, hormis les premiers acteurs
politiques nationaux et pères de l'indépendance du pays. Et encore.
Mais ces derniers ont vite été balayés pour laisser leurs fauteuils à des
vrais rapaces-prédateurs nationaux, qui ne manquèrent pas de
rappeler les anciens colons, voire les négriers.
Enfin, il ne sera pas du tout question, tout au long de ce récit, des
raccourcis sans effet. Le lecteur y trouvera plutôt des justes critiques
infligées à un système, une approche, une mentalité qui auront ruiné
un pays regorgeant de tant de potentiel, et ce malgré les innombrables
opportunités offertes tout au long de près d'un demi-siècle de gestion,
qui auront pu décider d'opérer à tout moment une véritable rupture.
Pour ne prendre que les quinze dernières années, une écrasante
majorité de Congolais attendait, d'abord de la Conférence Nationale
Souveraine, la «CNS », ensuite du nouveau pouvoir conduit par
l'AFDL de Kabila père et de la transition politique menée par le «Un
+ Quatre» de Kabila fils, d'amorcer le redressement du pays tant
14attendu. Encore une fois, quel gâchis! Le virage sans concession dans
la vision et dans les pratiques ne semble toujours pas pointer à
l'horizon. Certes, la tâche paraît insurmontable.
Cependant, nourrir l'ambition d'assumer les hautes responsabilités
politiques aux sommets de la grande nation congolaise, requiert au
préalable de la part des prétendants un rigoureux sens de
l'organisation, une forte dose d'imagination et de courage, et une
franche stature d'homme d'Etat. Faute de quoi, il vaut mieux
s'abstenir de revêtir un peu trop précipitamment le trop lourd manteau
des pouvoirs d'Etat sur des frêles épaules gênées par ses propres
limites.
Voilà. Le lecteur est prévenu du ton percutant de ce message.
L'observateur avisé y décèlera, entre les lignes, l'expression libre d'un
message de vérité, là où l'analyste zélé s' autolimitera en s'enfermant
dans ses propres visées et projections polémistes.
L'opportunisme à la congolaise
Le parcours de la plupart des leaders politiques congolais prête à
polémique. Leur passé et leur pseudo militantisme se confondent dans
un flou savamment codé, brouillé et rendu imperceptible avec le
temps. Leurs ascensions politiques, comportant divers flirts avec le
diable, sont diversement camouflées dans un habile opportunisme. En
tant qu'hommes politiques, la plupart des Congolais sont atypiques et
idéologiquement inclassables, voguant de compromission en
prostitution, au gré des intérêts économiques ou alimentaires du
moment. Les plus imprévisibles et les plus perfides d'entre eux
n'hésitent même pas à trahir leurs propres convictions, leurs
compagnons de route, mais aussi et surtout la nation tout entière, par
des stratagèmes éphémères et ce, juste pour une poignée de cacahuètes
ou la promesse d'un misérable poste dans l'éphémère régime du jour.
l
Selon les idéologies classiques: Droite, Gauche, Centre, Ecologie ou encore
Extrême-Droite, Libéral, Capitaliste, Socialiste, Communiste, Extrême-Gauche,
Républicain, Démocrate, Conservateur, Travailliste, Progressiste, etc.
15Le corporatisme est le seul critère et cadre de recrutement du
personnel politique et administratif. Le cercle de la sphère des futurs
(<<com»-) « promis» se limite autour de quelques individus choisis sur
la base de sombres critères ethniques, tribaux ou mystiques. Et la
fidélité corporatiste traverse les générations, elle va jusqu'à incorporer
ou prendre en charge les progénitures des compagnons de route et / ou
de régime, tombés ou vivants, pour perpétuer le système. Hier comme
aujourd'hui, ce sont là, entre autres, des pratiques devenues banales au
sommet de la hiérarchie politique congolaise. Les conséquences
prévisibles sont la débâcle et le gâchis que vit au jour le jour le peuple
congolais.
Evidemment, les réflexions qui sont livrées ici pêle-mêle, de manière
brute, auraient mieux été exprimées en des termes appropriés, par des
spécialistes. Il est clair que des politologues, des historiens, des
sociologues ou des ethnologues auraient certainement mieux traduit et
mieux exprimé ces préoccupations quotidiennes des Congolais, en des
préceptes plus fms et plus savants. Cependant, les observations qui
sont consignées dans ces pages traduisent les inquiétudes, les
préoccupations et les attentes de la société congolaise tout entière.
C'est le fruit d'une longue analyse, d'une vaste recherche et d'une
étude sérieuse et objective du comportement des acteurs majeurs de la
scène politique congolaise, de manière générale.
D'autres Congolais, avant ou après ce pamphlet, se sont certainement
exprimés ou s'exprimeront avec des termes identiques. Cette
apparente redondance traduit, reflète, et révèle, quelque part, un
malaise réel, une grave et incurable amnésie chez l'homme politique
congolais. Cette tare est vécue douloureusement par le peuple
congolais dans sa diversité. Ainsi, chaque tentative de dénonciation de
la déstabilisation permanente de la maison Congo par ses propres fils
et / ou avec une complicité extérieure ne participe-t-elle pas à
thérapeutiser ces dérives fatales, pour tous les Congolais, devant
l'histoire et la mémoire collective du Congo!
161èrePartie:
LES RESPONSABILITES DANS
L'INSTABILITE DU CONGO
« Ce qui est vrai à la lampe n'est pas toujours vrai au soleil»
(Joseph Joubert)Chapitre I
UN BREF RAPPEL mSTORIQUE
« Les peuples qui n'ont pas de mémoire, n'ont pas d'avenir»
(paul Ricœur)
« n y a deux histoires: l 'histoire officielle, menteuse, puis l 'histoire
secrète, où sont les véritables causes des événements»
(Honoré de Balzac)
La débâcle congolaise
Le Congo, dit «République Démocratique », (ex. Zaïre, ex. Congo
Belge, ex Etat Indépendant du Congo, etc.) n'a cessé, épisodiquement,
de défrayer la chronique, faisant la une de la presse du monde entier
tout au long de sa tragique histoire. C'est encore le cas, ces jours-ci.
Des événements aux éclats douloureux continuent de s'inscrire en
lettres de sang, marquant des nouveaux épisodes dramatiques, dans un
parcours suffisamment chargé. Serait-ce un ultime balbutiement dans
la recherche d'une voie en vue de soulager ce peuple, relégué au rang
de laissé-pour-compte?
Pourtant, toutes les conjonctions naturelles semblent réunies pour faire
du peuple congolais parmi le plus heureux du monde. Les ressources
naturelles potentielles connues et reconnues dont disposent son sol et
son sous-sol auraient pu constituer une crédibilité suffisante pour
disposer des moyens d'exploitation susceptibles de procurer la
prospérité à ce peuple. Or ce dernier ne peut même pas satisfaire ses
besoins primaires, basiques, les plus élémentaires. Il faut être des
génies dans la destruction, dans le sabotage et dans la perversion pour
désintégrer tous les espoirs, dans un pays reconnu
être scandaleusement doté par la nature et y installer, en lieu et place,
une atroce misère inqualifiable et injustifiable.
A son accession à l'indépendance le 30 juin 1960, tous les yeux du
monde en développement étaient tournés vers le Congo. Ce pays asymbolisé aux yeux du monde la fierté même de tout le continent noir
et plus généralement des pays dits du Tiers-Monde. Ce pays a
cristallisé tous les fantasmes économiques et politiques des opinions
diverses et contradictoires. Pourtant, le Congo lui-même s'est perdu
dans un véritable bourbier, dans un cercle vicieux dont il ne sait, ou
plutôt, il ne veut, se sortir. A la misère honteuse et criante de la
quasitotalité de la population, hormis une infime nomenklatura
arrogamment riche, s'est ajouté l'effondrement de l'intelligentsia
congolaise au contact de la classe politique, dans un chaos et une
médiocrité indescriptibles, érigés en système de gestion. Un terrible
gâchis. Ce mot n'est pas assez fort pour qualifier la débâcle qui
perdure au Congo.
On reste perplexe devant le drame congolais. Voici un territoire vaste
comme l'équivalent de l'étendue de l'Europe des quinze,
généreusement gâté par dame nature en ressources de tout ordre, avec
une population richement diversifiée de près de près de 60 millions
d'âmes, et dont l'élite semblait briller par ses compétences
diversement éprouvées. Il était impensable d'imaginer que le peuple
congolais serait un jour réduit à vivoter, à survivre, à se débattre dans
une éternelle précarité économique, politique et sociale
incompréhensible. Tant de leaders des peuples d'Afrique et du
TiersMonde étaient justement convaincus que le meilleur modèle, la
méthode la plus efficace menant au développement et à
l'autosuffisance d'un pays en voie de développement, devait se
dessiner au travers de l'expérience du Congo.
Pourtant le Congo se retrouve aujourd'hui à près d'un siècle en
arrière. Son intégrité territoriale est régulièrement remise en cause,
non seulement à ses frontières intemationalement reconnues, mais
aussi au sein de son territoire par ses propres fils et filles. Alors, il
vient un moment où chacun doit savoir dire: halte. Il n'est jamais trop
tard pour que chaque Congolais et chaque Congolaise fassent
sérieusement le point, chacun à son niveau, et que les autorités
compétentes fassent la synthèse et en tirent les conséquences qui
s'imposent. L'avenir du Congo et de son peuple ne pourrait de
nouveau s'envisager avec espoir que si chacun des filles et des fils du
pays scrutaient, décryptaient et décodaient le passé et le présent,
20chacun à son niveau, pour en tirer collectivement les synthèses et les
leçons qui s'imposent; sans complexes, sans passions, sans fausses
illusions mais aussi et surtout sans verser dans I'habituel facile
extrémisme, engendrant l'exclusion et son lot de conséquences
interminables.
La nécessité d'un sursaut patriotique
La situation était déjà suffisamment complexe au Zaire de Mobutu.
Les nouvelles invasions des pays frères à temps partiel, chapotées par
l'AFDL des Kabila en 1996-1998, puis par les RCD de Ruberwa,
Zahidi N'goma et compagnie à l'est, et les MLC de Bemba Gombo et
consorts au nord et au nord-est dès août 1998, n'ont fait que
compliquer davantage une situation déjà complexe. A cette honteuse
trahison de la nation congolaise par une partie de ses propres rejetons,
avec la complicité de ses voisins vautours-prédateurs, il faut ajouter
l'incohérence du restant de la classe politique, malgré la prise de
conscience d'une société civile qui a tenté de s'organiser tant bien que
mal pour survivre. Les pouvoirs politiques légaux n'étaient pas du
reste. Ils ont brillé par leur manque de cohérence, leur carence de
crédibilité, leur politique tatillonne et leur tendance autocratique,
monolithique et ethnocentrique.
Dans cette cacophonie, il serait pour autant ridicule, voire caricatural,
d'analyser le contexte congolais en laissant penser qu'il y aurait au
sein du peuple congolais, d'un côté les bons et de l'autre les méchants.
La situation est plus complexe. La réalité est loin d'être aussi illusoire.
Toutes les composantes qui continuent de s'affronter, tous les acteurs
impliqués de part et d'autre dans le drame congolais sont pour la
plupart des récidivistes, portant chacun une part de responsabilité dans
la situation chaotique antérieure ou actuelle. Toutes les générations
sont impliquées, pour ne pas dire mouillées. C'est pourquoi toutes les
composantes de la société congolaise doivent se sentir concernées et
doivent être associées dans la recherche des nouveaux moyens et voies
pour sortir de ce bourbier qui semble se perpétuer.
Personne n'a plus le droit de sous-estimer le pouvoir de nuisance des
autres Congolais qui se sentiraient exclus ou marginalisés des débats
21pour une franche réconciliation en vue de la reconstruction, à tout
point du Congo. Ce pays a besoin des acteurs politiques crédibles. La
recherche habituelle du pouvoir pour le pouvoir, comme seul objectif,
doit être continuellement dénoncée. Les luttes fratricides, suicidaires,
doivent être proscrites au Congo. L'accès à des postes à haute
responsabilité comme moyen d'enrichissement personnel doit être
aboli. Le populisme facile soi-disant révolutionnaire, d'exclusion et de
diabolisation des uns par les autres n'occultera plus les véritables
ambitions sournoises de leurs auteurs, entretenant ainsi l'inquiétude et
la peur, pour masquer la médiocrité et mieux justifier la terreur
infligée au peuple.
L'obtention d'un mandat du peuple par voie élective ou par décret
pour administrer ou pour gérer, doit être considéré comme un
honneur, un privilège, une mission dont l'objectif principal, à terme,
doit être l'instauration des voies et moyens institutionnels de
redistribution équitable du bien-être collectif. A défaut, seuls ceux
dont la dignité et le patriotisme sont éprouvés mériteront la confiance
d'être ainsi élevés par leurs pairs, lorsqu'il s'agira de confier des
grands rôles communautaires. Concentrer entre les mains d'un seul
individu le pouvoir stratégique de décision, en lieu et place de tous les
Congolais, est lourd de conséquences. Alors, tout acteur public, qu'il
soit politique, civil ou militaire, économique ou social, ne devrait plus
avoir comme seule obsession que la réflexion et la mise en œuvre des
conditions et des modalités de la reconstruction et du développement
d'un Congo d'avenir.
Les grands défis des nouvelles générations
L'une des pistes menant au développement d'un pays est l'incitation
et l'encouragement à la production locale. La conception, la
promotion, et la construction des structures et des unités de
production, d'exploitation et de transformation des matières premières
locales en produits finis ou semi-fmis, destinés aux marchés locaux,
nationaux et régionaux, doivent constituer le moteur, sinon la clé de
voûte pour le redémarrage du vrai développement, de la vraie
autonomie, de la véritable indépendance économique et politique
nationale. Le Congo dispose de ressources naturelles et humaines
22immenses. Le grand défi, lancé à la nouvelle génération des acteurs
congolais, tant politiques, qu'économiques ou sociaux, à quelque
niveau qu'ils interviennent, c'est justement de réussir à conjuguer tous
ces atouts potentiellement disponibles, pour hisser le Congo à son
véritable rang de principal pôle de développement de sa région.
Le Congo doit revenir à sa vocation première, celle de révolutionner
les pratiques et les systèmes de gestion au cœur du continent noir. Son
décollage, tant politique qu'économico-social, balisera sans nul doute
la voie à suivre par tous ses voisins proches ou lointains. Il faut en
fmir, une bonne fois pour toutes, avec les incuries, les impérities, les
bêtises et les voracités des acteurs congolais dans tous les domaines.
Car malgré ses déboires, sa débâcle, et sa déroute inqualifiables, les
yeux de l'Afrique tout entière, voire d'une certaine frange du monde,
restent tournés vers ce géant au cœur de l'Afrique.
Un pays n'est véritablement viable que lorsque son économie est
prospère et sa politique stable, assurant la sécurité permanente des
biens et des personnes dans un Etat de droits. Une économie ne peut
assurer la dignité d'un pays que si elle est stable, voire forte, c'est à
dire, qu'elle est soutenue par un excellent circuit de production en
croissance, une consommation nationale soutenue et une efficace
création des richesses et de la valeur. Qui dit économie stable dit,
entre autres, monnaie nationale stable. Une monnaie stable est
respectable du fait qu'elle traduit et reflète la stabilité de toute la
chaîne économique. Toute réforme monétaire n'aura de sens que si le
circuit économique est sain, efficace et florissant, c'est-à-dire, qu'il est
en rotation régulière. Cette rotation n'est possible que par la
redistribution d'un pouvoir d'achat convenable pour promouvoir et
stimuler la consommation d'une production locale ou nationale
élaborée selon les normes internationales standard.
Ce sursaut essentiel est primordial dans le cas de l'économie
congolaise et sa monnaie: «le Franc Congolais ». Cette démarche
radicale pour sortir de l'impasse ne proviendra que d'un changement
radical de mentalité, dans les approches, dans les conceptions, dans les
pratiques, et dans les méthodes de gestion. Ce sursaut doit
obligatoirement découler et se nourrir d'une analyse objective des
23moments historiques du passé plus ou moins récent du Congo, faute
de quoi ce pays est condamné à tourner en rond. Car un peuple qui
refoule ou tourne le dos à son Histoire, comme l'affirme Kagabo G.
Pilipili1, ressemble à« un crâne sans cerveau ». Il n'est bon qu'à être
broyé par les fossoyeurs-prédateurs des temps modernes. «Le secret
des peuples qui finissent par réussir se trouve dans le respect qu'ils
portent à l 'histoire, la leur et celles des autres. » « What is past is
prologue. Study the past. »2
L'accession du Congo à l'indépendance
Patrice Lumumba, en l'espace d'une très brève période historique,
émergea de nulle part et se hissa au rang de rares fidèles et incontestés
leaders politiques de l'émancipation du «Congo Belge» en
« République Démocratique du Congo» indépendant. Mais très vite, il
devint la cible, la victime expiatoire des puissances et anciens
colonisateurs, dont les Etats-Unis en tête. En fait, il a été jugé trop
patriote, trop populaire, trop nationaliste, trop sûr de lui et trop sûr du
soutien de son peuple, au goût des puissances dominantes.
Ainsi, Lumumba, comme un œuf, a été infecté, infiltré et étouffé dans
la coquille avant même qu'il n'ait eu le temps d'éclore véritablement
au grand jour sur la scène politique tant nationale qu'internationale. Il
sera trahi par celui-là même qu'il s'est choisi comme Secrétaire
Particulier, juste avant les grandes négociations de la fameuse Table
Ronde de Bruxelles, et qu'il nommera membre de son éphémère
premier Gouvernement du Congo indépendant qu'il dirigea du 30 juin
1960 au 4 septembre 1960.
JD Mobutu, cet ex-caporal sera propulsé successivement, d'abord au
poste ministériel de Secrétaire d'Etat à la Présidence du Conseil,
ensuite au poste militaire de Commandant en chef de la Force
Publique, enfm à la fonction prestigieuse de Chef d'état-major de
1
Kagabo G. Pilipili, Le Zaïre, la Belgique, les Etats-Unis d'Amérique: Une guerre.
Une alliance. 1850-1989, C.A.U.A., Bruxelles, 1989, p. 103-104.
2Archives Nationales à Washington DC. (Le Passé est le commencement du Présent.
Étudie le Passé).
24l'Armée Nationale Congolaise. Ce que Lumumba ignorait, c'est que
ce Mobutu-là servait, déjà et depuis longtemps, en tant qu'agent des
services secrets belges et de la CIA américaine. Sa première grande
mission était de se faufiler et de s'infiltrer dans les pattes du futur
premier Chef du Gouvernement congolais.
Cette mission réussie, et ayant gagné la confiance du Premier Ministre
Lumumba et du Président de la République Joseph Kasa Vubu, il
servira de taupe, de bras armé et de bourreau de ses propres maîtres,
dont son créateur politique Lumumba, juste six mois après l'accession
du Congo à l'indépendance. Ensuite, il évincera le trop honnête et naïf
Président de la République, Joseph Kasa Vubu, cinq ans plus tard.
Ainsi seront étouffés les premiers élans de l'apprentissage de la
culture démocratique dans la toute jeune République Démocratique du
Congo.
Il est judicieux de revenir quelques instants sur cette courte période
qui précède et suit immédiatement l'accession du Congo à
l'indépendance. Car c'est une période clé qui recèle quelques unes des
grandes leçons à méditer sur l'histoire, dans l'élaboration du présent et
de l'avenir du Congo.
L'émancipation congolaise
C'est au lendemain de la Seconde Guerre mondiale que les puissances
coloniales, contraintes et forcées, ou soudainement consentantes,
reconnaissent enfm le caractère inéluctable de l'émancipation des pays
colonisés. Les nationalistes congolais se manifestent ouvertement et
ne cachent plus leurs ambitions politiques.
Dès 1950 s'est créée à Léopoldville (actuelle ville de Kinshasa), entre
autres, l'Alliance des Bakongo, « ABAKO » en sigle, une association
des ressortissants du Bas Congo l, qui se manifeste ouvertement et
revendique sans vergogne, auprès de l'administration coloniale, des
1
Province côtière du sud-ouest du Congo, appelée selon les époques: «Kongo
Central)}, « Bas-Zaïre» ou « Bas Congo».
25postes administratifs.l Les responsables de l'ABAKO seront les
premiers à réclamer avec fougue l'indépendance immédiate du Congo
Belge. L'ABAKO, la plus dynamique des associations de
Léopoldville, transformée en parti politique, fit de la surenchère et
restera jusqu'à 1960, le fer de lance du mouvement pour
l'indépendance du Congo Belge, sous l'impulsion de son fougueux
Président, élu en 1954, Joseph Kasa Vubu.
A partir de 1955, le Congo sort de sa torpeur, profitant du contexte
international. Sous l'impulsion des pays non-alignés réunis pour la
première fois à Bandoeng, l'Organisation des Nations Unies,
« ONU », est contrainte de faire de la décolonisation son objectif
principal. La Grande-Bretagne liquide son empire colonial. La France
qui vient de perdre la bataille de Diên Biên Phû en Indochine, et qui
est confrontée à la guerre en Algérie, envisage de quitter dignement le
Maroc et la Tunisie, ainsi que l'Afrique noire. Le 6 mars 1957, le
Ghana accède officiellement à l'indépendance, sous la direction de
Kwarne Nkrumah.
La Belgique se voit ainsi contrainte de bouger. Le Congo n'est plus,
comme on l'a très souvent publié à Bruxelles, « le pays des hommes
tranquilles ».2 Des universitaires comme le Professeur Malengreau de
l'ULB et le Professeur Van Bilsen qui venait de publier en 1955 « Un
plan de trente ans pour l'émancipation de l'Afrique Belge »,
reconnaissent enfin au peuple du Congo l'accès à des droits politiques
et sociaux. Cette campagne révolutionnaire trouve un écho favorable
dans d'autres milieux, chez les syndicalistes, chez les chrétiens, chez
les socialistes, etc.
Les milieux syndicalistes congolais entrent dans la danse. Des
ermilitants chrétiens,prêtres et syndicalistespublient le 1 juillet 1956 à
Léopoldville, «Le Manifeste de la Conscience Africaine ». Ce forum
de réflexions de portée historique, va regrouper pour la première fois
divers nationalistes issus de différentes provinces du Congo Belge et
1
Mandjuba-Mwanyimi Mbomba, Chronologie générale de l 'histoire du Zaïre, des
2èmeorigines à 1988, éd. CRP Kinshasa, 1989, p. 44.
2
Le Soir, reportages de 1958.
26de différents milieux socioculturels qui avec Patrice Lumumba, vont
créer à partir du 10 octobre 1958 le «Mouvement National
Congolais» (MNC.
De 1950 à 1960, plusieurs mouvements politiques vont donc naître au
Congo.I Parmi les élites congolaises le débat pour l'indépendance a
pris une ampleur considérable, notamment après l'exposition de
Bruxelles, du 17 avril au 19 octobre 1958 et le discours de
Brazzaville de Charles de Gaulle, du 3 Août 1958. En effet, il
envisage «d'offrir l'indépendance aux peuples des colonies
françaises ». Le 2 octobre 1958 : Proclamation de l'indépendance de
la Guinée / Conakry, sous la direction énergique de Sékou Touré,
après la victoire de son fameux «Non» historique, au référendum
pour la Communauté franco-africaine.
Au Congo il s'agit, à brève échéance, de concevoir le contenu qu'il
faut donner au combat nationaliste et les structures du futur Congo
souverain et indépendant. En même temps, il faut se préparer aux
premières élections générales, qui détermineront les rapports de forces
politiques et les futurs dirigeants qui doivent conduire le premier
Gouvernement du Congo indépendant, dès que la puissance coloniale
sera contrainte et forcée de reconnaître le droit du Congo à
l'indépendance. Ci-après un tableau récapitulatif, selon Young C., des
principales forces politiques à la veille de l'Indépendance du Congo2.
1
Young C, Introduction à la politique Zaïroise, Kinshasa, PUZ, 1979, p. 159.
2
Princi ales Forces oliti ues du Con 0 à la veille de l'Indé endance
Dénomination Sigle Date de Leaders Zones
Création d'im lantation
ABAKO 1950 Kasa Vubu, Ville et1. Alliance des
Bakongo Kanza et province de
Dionri Léopoldville
(Bas Congo,
Kwango et Lac
Léo II)
2. Centre de CEREA Août 1958 Kashamura, K
Regroupement Bisukiro et i
Africain Weregemere v
u
273. Mouvement MNC 10 Octobre Lumumba, Province
National 1958 Gbenye et Orientale,
Congolais Kalondji Maniema,
Tshuapa, Lac
Léo II,
Sankuru, partis
d'alliance au
Kasaï: Lulua et
Kabinda
4.Confédération CONAKAT Octobre Tshombe et Centres urbains
des 1958 Munongo du Katanga,
Haut-Katanga,Associations du
Katanga Lualaba,
NordKatanga
Juillet 1959 Kalondji Luluabourg,5. Mouvement MNC-K
National Kabinda, Ouest
Congolais du Kasaï
(aile Kalondji)
PSA Avril 1959 Gisenga, Kwilu et6. Parti
Solidaire Kamitatu et certains
Africain Mulele endroits du
Kwango
7. Association BALUBAKA T Novembre Sendwe et Centres urbains
des 1959 Ilunga du Katanga,
Tanganyika,Baluba du
Katanga Haut-Lomami
8. Parti PNP Novembre Bolya Nord de
l'Equateur,National du 1959
Progrès Nord de la
province
Orientale, Sud
du Kivu et
centre, une
partie du Kasaï
Coquilhatville,9. Union UNIMO Janvier Bomboko et
Mongo 1960 Ndjoku Equateur et
Tshuapa
PUNA Bolikango Mongala10 Parti de Mars 1960
l'Unité
Nationale
28La table ronde de Bruxelles
Le 4 janvier 1959, les événements vont se précipiter. Un drame
survient lorsque l'administration coloniale interdit un meeting
populaire de l'ABAKO. Les policiers blancs chargent, c'est l'émeute,
l'explosion gagne toute la ville, et provoque la tuerie effroyable que
l'on connaît et que l'on commémore depuis à chaque anniversaire
« des Martyrs de l'Indépendance ». L'administration coloniale perd le
contrôle de la situation et la panique gagne le gouvernement de la
Belgique. Ainsi le problème du Congo va être réglé à la va-vite.
Une Table Ronde de négociations est convoquée à Bruxelles, pour
organiser la rétrocession des pouvoirs entre les représentants du
gouvernement de l'ancienne puissance coloniale belge et les membres
de la délégation des leaders politiques congolais. Le 20 Janvier 1960,
c'est la séance inaugurale des pourparlers. Ces rounds de négociations
doivent durer un mois, jusqu'au 20 février 1960. Or la délégation
congolaise est incomplète. A cause d'une vague histoire de fraude
fiscale, l'un des grands leaders politiques en vue, Patrice-Emery
Lumumba, a été arrêté puis emprisonné à Stanleyville, actuelle
Kisangani, au nord-est du Congo. Pourtant, tout le reste de la
délégation se trouve déjà à Bruxelles.
C'est alors que, par un élan de solidarité, très rare aujourd'hui,
conscient de la nécessité de l'indispensable « Unité nationale» devant
un enjeu de portée historique nationale, d'un commun accord, toute la
délégation congolaise avec Joseph Kasa Vubu en tête exigera la
libération et la présence immédiate de Lumumba à Bruxelles. C'était
le préalable à tout début de négociations. Seul mot d'ordre, aucun
membre de la délégation ne devait accepter de siéger à la table des
négociations sans la présence de Lumumba. Libéré puis transféré, de
toute urgence, de Stanleyville à Léopoldville et arrivant
précipitamment à Bruxelles, Lumumba n'a ni le temps, ni la sérénité
nécessaires pour rédiger, encore moins pour peaufiner ses notes, pour
son intervention à la table des négociations.
Pour ce faire, on lui conseillera de faire appel à un jeune Congolais,
présent en Belgique pour un stage de commis journaliste. Cette
29personne n'est autre que Joseph Désiré Mobutu. A cet instant précis et
sans le savoir, Lumumba venait de recruter Mobutu, un agent de
renseignements belge et de la CIA. Lumumba venait de rencontrer son
futur bourreau, celui qui organisera sa suppression peu de temps après.
L'appât de l'agent Mobutu
Une version officieuse voudrait que la rencontre entre Lumumba et
Mobutu ait été motivée par une banale histoire de fesse. Mobutu, qui
1,avait déjà infiltré le MNC en tant que membre adhérant du parti avait
pour mission d'approcher de très près l'un des plus intransigeants
leaders politiques congolais, pour transmettre à tout moment à ses
commanditaires, les secrets des débats, des délibérations et des
positions intra-congolais. Pour approcher et capter défmitivement sa
proie, Mobutu aurait usé d'une astuce, vieille comme le monde,
exploitant la hantise de l'homme noir de cette époque.
Il lui aurait présenté une jeune femme blanche pour agrémenter le
séjour bruxellois du leader politique congolais. Mobutu aborde
Lumumba à son hôtel et lui apporte son cadeau empoisonné, une belle
blonde belge, comme compagne passagère, pour rendre les froides
nuits belges du leader congolais plus douces et plus agréables. En
récompense, Lumumba, qui est à la recherche d'un dactylographe
pour ses discours, le recrutera sur le champ. Ce jeune Congolais à qui
il devait son galant séjour sur le sol belge devint du coup son homme
de confiance. Une petite faiblesse de la nature humaine, apparemment
banale, mais qui le perdra.
Peu importe la version officielle ou officieuse, toujours est-il que, trop
confiant en lui-même et en ses capacités, dans un bref moment de
relâchement, d'une subite perte passagère de lucidité, et d'un manque
flagrant de la traditionnelle méfiance politique devant un adversaire
redoutable, Lumumba venait de commettre l'irréparable, sa première
grosse erreur qui lui sera fatale.
1
Francis Monheim, Mobutu, Maréchal du Zaïre, Ed. J. A., 1985, p. 12.
30L'unité nationale envers et contre tout
Lors de tumultueuses négociations, après les élections législatives,
secouées par moult tergiversations, le ministre belge W. J. Ganshof
Van Der Meersch, chef de la délégation belge mandatée à la table des
nouveaux rounds de négociations à Léopoldville, retire à Kasa Vubu
la mission de former le premier gouvernement congolais. Il confie
cette charge à Lumumba, dont «l'Alliance Nationale»1 est sorti
majoritaire lors des élections législatives.
Joseph Kasa Vubu, la grande figure emblématique de Léopoldville et
qui fut pendant longtemps la bête noire du Gouvernement belge, se
voit proposer le poste de « Président de la République », pour diverses
raisons dont la forte popularité de son parti l'ABAKO à Léopoldville
et dans toute la province du même nom. Car ce sont les militants de ce
parti qui ont subi les plus lourdes pertes en vies humaines lors des
manifestations du 4 Janvier 1959 et qui déclencheront et forceront la
décision politique défmitive du Gouvernement belge quant à l'octroi
de l'indépendance au Congo Belge.
Par pur unitarisme national, Lumumba proposera la formation d'un
gouvernement d'union nationale. En plus de sa plate-forme politique,
l'Alliance Nationale et l'ABAKO de Kasa Vubu, il proposera des
portefeuilles de son gouvernement aux autres petites formations
politiques, dont le PSA (parti Solidaire Africain) d'Antoine Gisenga,
le BALUBAKAT (Association des Baluba du Katanga) de Rémy
Mwamba et du Pasteur Jason Sendwe, le CEREA (Centre de
Regroupement Africain) d'Anicet Kashamura, etc. Le 23 juin 1960, le
premier Gouvernement du Congo est fm prêt. Les objectifs affichés
par ce cartel de gouvernement sont sans équivoques:
. la formation d'un gouvernement central unitariste anticolonial,
. l'élaboration d'un pacte de non-agression, d'amitié et de
solidarité capable de sauvegarder l'unité politique et
économique nationale du Congo,
1
Plate-forme politique regroupant la presque totalité des partis politiques
nationalistes en vue.
31. la préservation de l'unité nationale et le combat contre toute
velléité de division ou de séparatisme susceptible de précipiter
le sécessionnisme et l'éclatement du Congo,
. la lutte, la défense, l'impulsion et la promotion, au sein des
institutions nationales, d'une politique de négociation, sur le
plan économique et sur le plan social.
D'un côté, ce cartel de gouvernement regroupera la presque totalité
des partis politiques en vue. De l'autre, les Belges et les Américains
qui n'auront pas réussi à propulser au premier plan leurs poulains des
partis politiques ultra-minoritaires qui leur sont favorables, vont nouer
des contacts secrets avec leurs leaders, ainsi qu'avec les milieux
d'affaires congolais constitués des ex-colons qui sont hostiles à la
politique unitariste du gouvernement central. Ceci en vue d'un
réaménagement néocolonial du pouvoir congolais.
Le Président américain Dwight Eisenhower et son Secrétaire d'Etat
John Foster Dulles, ainsi que le patron de la CIA Lawrence Devlin,
non contents de perdre le contrôle du Congo, vont mandater un super
ambassadeur, Clare Timberlake. Son contact sur place n'est autre
qu'un certain Joseph Mobutu, membre du gouvernement et très proche
collaborateur du Premier Ministre Patrice Lumumba.
Les premiers faux pas du Congo indépendant
Le 30 juin 1960, l'indépendance est proclamée. L'accession officielle
à la souveraineté nationale est accueillie et célébrée comme il se doit
dans l'ensemble du pays. Ainsi entre officiellement en fonction le
premier Gouvernement du Congo indépendant du Premier Ministre
Patrice-Emery Lumumba. Une cérémonie officielle grandiose est
organisée à cette occasion, à laquelle assistent entre autres Baudouin
1er le roi des Belges et son Premier Ministre Gaston Eyskens. Dans
son discours, le monarque belge exalte l' œuvre coloniale et convie les
nouveaux dirigeants congolais à parfaire cette œuvre salvatrice. Le
tout nouveau Président de la République Démocratique du Congo
Joseph Kasa Vubu, prononce à son tour un discours on ne peut plus
diplomatique, en réponse au roi belge.
32Le discours fatal du Premier Ministre Lumumba
Tout de suite après le Président de la République et à la surprise
générale, le Premier Ministre Lumumba se saisit du micro, bousculant
ainsi l'ordonnancement protocolaire. Il se met à prononcer son fameux
discours qui restera historique, puisque inattendu. Un discours dans
lequel il rectifie à sa manière les contrevérités proférées par Baudouin
er1 dans son discours paternaliste, illustré par cette phrase: « Que les
Congolais fassent le reste mais qu'ils ne changent rien s'ils ne sont
pas sûr de faire mieux ». Il s'est donc senti en droit de rétablir la
vérité. C'est aussi l'occasion pour Lumumba, l'opportunité de prendre
sa revanche vis-à-vis de cette ancienne puissance coloniale qui a tant
fait baver le peuple congolais tout entier, lui-même en tête.
Il se lance alors dans un procès de l'obscurantisme et de la répression
féroce et inhumaine du système colonial. Il dresse un véritable
réquisitoire sublime en faveur des peuples opprimés mais offensant à
l'égard des colons incriminés. Pour lui, l'indépendance du Congo
n'est pas octroyée mais constitue le fruit d'une longue conquête et
d'une lutte acharnée du peuple congolais. L'indépendance du Congo
allait marquer un tournant décisif dans la décolonisation de toutes les
autres nations du continent africain qui sont encore sous le joug de
l'oppression coloniale.1
Ce discours sera sa deuxième grosse erreur politique et diplomatique
qui aura un retentissement non seulement national mais international.
Un discours qui effrayera toutes les puissances coloniales qui
n'avaient toujours pas envie de quitter leurs colonies ou qui
craignaient d'y perdre le contrôle de leurs intérêts économiques
stratégiques. C'est ce discours qui scellera définitivement le destin de
cet éphémère nationaliste et panafricaniste congolais.
erLe jeune roi Baudouin 1 est irrité et honteux du haut de sa tribune. Il
modifie même les ordres protocolaires de son séjour au Congo, il veut
retourner sans plus tarder en Belgique via Brazzaville. Convaincu par
la suite d'avoir commis une faute diplomatique, Lumumba de son côté
1Jeune Afrique Economie N°239 du 14 avril 1997, article de Mussa Paye.
33essayera de rattraper la situation le lendemain dans un autre discours
qui, cette fois-ci, est écrit par un nègre de service, le patron du
Gouvernement belge en personne. Rien n'y fait. L'univers de la
colonisation a été ébranlé pour toujours. La déchéance du Congo va se
déchâmer à un rythme effréné.
La révolte de la Force Publique
En effet, le 05 juillet 1960, soit cinq jours seulement après la
proclamation de l'indépendance et l'entrée en fonction du
Gouvernement congolais, les soldats de la Force Publique se révoltent
contre leurs officiers européens I. Déclenchée à Léopoldville et à
Thysville (Mbanza-Ngungu), la mutinerie va s'étendre dans
l'ensemble du pays. Il faut noter que malgré l'indépendance du pays,
les postes de commandement de la Force Publique n'ont pas été
africanisés faute de disposer des officiers congolais suffisamment
formés et pouvant encadrer les troupes.
Les soldats, déjà frustrés de n'obtenir aucun avantage de
l'indépendance du pays, sont en plus bafoués par les officiers belges.2
Ce courant d'opinion revendicatif ambiant trouve son fondement sur
le sentiment que l'indépendance politique ne tient pas toutes ses
promesses dans la mesure où les retombées de la décolonisation ne
profitent qu'à une infime classe politique dirigeante.3 Et pourtant,
comme le rappelle bien Raymond Aron, « Un peuple n'a pas le droit
de se constituer en Etat Indépendant s'il n'est pas capable de se
défendre ».4
La mutinerie aurait pu être maîtrisée dès son départ. En effet,
ère
l'adjudant de 1 classe Louis Bobozo, qui commande la garnison de
Thysville, est informé de l'imminence de l'organisation de la
1
Mandjuba-Mwanyimi Mbomba, Op. Cit, p. 87.
2 Kisukula Abeli Meitho, Les armées du Congo-Zaïre,unfrein au développement,
éd. Misege, Londres, 2000, p. 112.
3Les dossiers du CRISP, Congo 1964, CRISP Bruxelles et INEP Kinshasa, 1966,
p.8.
4Raymond Aron, Paix et guerre entre les nations, Calmann-Lévy, Paris, 1962, p.
622.
34mutinerie. Il téléphone alors au ministre de la Défense pour l'en
informer et prendre les instructions. En l'absence du ministre, il
réussit à joindre Mobutu alors Secrétaire d'Etat à la Présidence du
Conseil. Ce dernier conseille vivement l'adjudant de laisser filer la
situation par cette phrase restée historique selon Cléophas Kamitatu
Masamba: « Tu n'as pas envie de monter en grade toi? ».1 Il n'en
fallait pas plus pour que les unités d'élite entrent en mutinerie, en peu
de temps et un peu partout dans le pays. Leurs revendications se
résument en trois points:
. Les départs inconditionnels du général major Jansens,
commandant en Chef de l'armée et du Colonel Van Hoorebeke
le Chef d'état-major de l'armée,
. L'africanisation des cadres de l'armée,
. L'obtention d'un grade supérieur pour chaque soldat.
La sécession du Katanga
Dans le Katanga, le député d'Elisabethville (actuelle Lubumbashi),
Moise Tshombe, ne cache plus ses visées sécessionnistes pour sa
province d'origine. Il sera secrètement approché et soutenu dans sa
démarche par les Belges. La situation de la mutinerie généralisée des
soldats dans tout le pays sera le prétexte parfait, ajouté à l'incitation
des colons et des grandes sociétés minières. Dès le Il juillet 1960, soit
Il jours seulement après l'accession du Congo à l'indépendance2,
Tshombe et le gouvernement provincial du Katanga proclame
l'indépendance de la province du Katanga. Les troupes de l'armée
belge restées stationnées au Congo sont renforcées par de nouvelles
compagnies de parachutistes venus tout droit de la métropole.3
Tshombe, qui est devenu le chef de l'Etat de la province
sécessionniste du Katanga, convie cette même armée belge à assurer
sa protection personnelle et celle du nouvel Etat.
1 Kisuku1a Abeli Meitho, Op. Cit, p. 111.
2
Mandjuba-Mwanyimi Mbomba, Op. Cit, p. 87.
3Kisukula Abeli Meitho, Op. Cit, p. 115-119.
35Dès le 12 juillet 1960, le Gouvernement central de Lumumba qui est
aux abois décide, d'un commun accord avec la présidence de la
République, de solliciter l'intervention militaire américaine pour
maintenir et sauvegarder l'intégrité territoriale du Congo. Le Président
D. Eisenhower y oppose un avis de non-recevoir. Alors le Chef du
Gouvernement congolais se tourne vers l'ONU, demandant son
intervention pour tenter de récupérer la situation, rétablir l'ordre et
lutter contre la mutinerie et la sécession. L'ONU accède à sa demande
et dépêche des casques bleus au Congo. Mais la mission des casques
bleus s'annonce des plus délicates.
En effet, non seulement ils doivent étouffer la mutinerie, mais ils
doivent également s'interposer entre les troupes de l'armée congolaise
fidèle et les troupes belges encore présentes en nombre sur le territoire
congolais. Pour venir à bout de la mutinerie, le chef de l'Etat et le chef
du Gouvernement central sillonnent le pays, allant d'une province à
une autre, de ville en ville, d'un camp militaire à un autre pour parler,
pour discuter avecles mutins et essayer de comprendreet apaiser leurs
revendications.
La conspiration de la Belgique
La Belgique ne cache presque pas son jeu. Dès la proclamation de
l'indépendance et le début de la mutinerie, elle soutient à fond et
ouvertement les sécessionnistes Katangais. La garnison militaire belge
loyaliste conduite par le Commandant Guy Weber, envoyée en
mission d'intervention pour l'évacuation des ressortissants européens
à Elisabethville, a reçu l'ordre de s'y installer. Dès le 10 juillet 1960,
elle est rejointe par d'autres compagnies de para-commandos venus de
la Belgique. Le lendemain, cette province proclame son indépendance.
La ville d'Elisabethville est entièrement occupée par les troupes
belges.
Le Président de la République Kasa Vubu et son Premier Ministre
Lumumba décident malgré tout de se rendre à Elisabethville pour se
rendre compte de l'ampleur de la situation. En tant que dirigeants
légaux et officiels du Congo tout entier, ils ont la liberté, le droit et le
devoir de se rendre dans n'importe quel coin du pays surtout en cette
36période difficile. Les troupes belges qui gardent l'aéroport de Luano à
Elisabethville opposent un refus d'attenissage à l'avion présidentiel.l
Le 13 juillet 1960, Kasa Vubu et Lumumba, en provenance de
Luluabourg (actuelle Kananga), bravent cette interdiction et se posent
à Luano. Ils sont pris à partie par les troupes belges. lis sont
copieusement insultés et menacés d'être arrêtés s'ils ne quittent pas
tout de suite le sol Katangais. A la nuit tombante, ils décident de se
replier sur Luluabourg. Avant de reprendre leur DC3, le Chef du
Gouvernement central fait dresser par le ministre de la Justice Rémy
Mwamba qui les accompagne, un procès-verbal de ces incidents.
Le lendemain, la délégation présidentielle donne l'ordre à son
équipage belge de se rendre à Stanleyville, après une escale à Kindu
où ils passent la nuit. Cette fois-ci c'est leur propre Commandant de
bord, un Belge, qui les déroutera directement vers Léopoldville sans
les prévenir. Lors de la visite de Kindu, dans un télex à l'adresse du
Premier Ministre belge, le Gouvernement congolais rompt ses
relations diplomatiques avec l'ancien pays colonisateur. Les raisons
ne manquent pas. La Belgique a délibérément et ouvertement violé le
traité d'amitié signé par les deux Etats selon lequel, entre autres, les
troupes belges présentes sur le sol congolais ne pouvaient intervenir
sur l'ensemble du territoire qu'avec l'autorisation explicite des
autorités congolaises nationales officielles.
Or partout dans tout le pays, les troupes belges attaquent les soldats de
l'armée nationale congolaise, sous prétexte de protéger les
ressortissants européens. Pire, la Belgique est prise en flagrant délit de
violation de l'intégrité territoriale du Congo en intervenant activement
dans la sécession de la province du Katanga. De retour à Ndjili2, ce 15
juillet 1960, une autre grosse trayeur attend les dirigeants congolais.
Le général Cumont, qui commande les troupes belges de l'aéroport,
demande avec une insistance menaçante au Chef de l'Etat et à son
Chef de Gouvernement de passer ses troupes belges en revue. Une
façon de légitimer leur présence conflictuelle et encombrante.
1
Ndaywel E Nziem, Histoire générale du Congo. De l 'héritage ancien à la
République Démocratique du Congo, Duculot, Paris, Bruxelles, 1998, p. 570.
2
Aéroport internationalde la capitaleLéopoldville.
37Les deux Chefs de l'exécutif déclineront orgueilleusement cette
contrainte hypocrite. C'est alors qu'une fois de plus et en violation de
toutes les règles des accords bilatéraux belgo-congolais, cet officier
supérieur belge sensé encadrer les troupes armées fidèles, menacera
physiquement de faire prisonniers le Chef de l'Etat et son Premier
Ministre. TIs seront conspués et bousculés physiquement par les
Européens en évacuation sous le regard narquois et impassible des
militaires belges. Ces seuls incidents de cette journée résument le
drame que vit le Congo.
Sa jeune armée mutinée est inopérante et plutôt pillarde. De toutes les
façons, les officiers belges empêchent tout contact entre les autorités
nationales et les soldats congolais. Les officiers belges conspirent
contre les rares sous-officiers congolais, accusés de vouloir prendre
leurs postes de commandements. Dans ce climat délétère qui règne
dans le pays, un groupe de colons belges armés tentera même de
s'introduire dans la résidence officielle du Premier Ministre. Ils seront
appréhendés avant leur forfait par des éléments de la Force Publique
rebaptisée Armée Nationale Congolaise.
En effet, par décret du 8 juillet 1960, le Président de la République a
débaptisé la Force Publique qui s'appellera désormais «Armée
Nationale Congolaise» (ANC). Il nomme l'ancien adjudant Victor
Lundula, élevé au rang de général, au poste de Commandant en Chef
de l'armée et Joseph Mobutu, élevé au grade de colonel, devint le
nouveau Chef d'état-major de l'ANC.1 TIfaut noter que le nouveau
Commandant en Chef de l'armée, un ancien infirmier de la Force
Publique, devenu sénateur, avait quitté l'armée à la fm de la Seconde
Guerre mondiale, soit près de quinze ans avant cette nomination et
s'était retiré dans sa ville natale à Jadotville (actuelle Likasi).
Le jeu subversif des Casques Bleus
Devant la dégénérescence de la situation au Congo et par une
demande des autorités congolaises datant du 10 juillet 1960, le
Conseil de Sécurité de l'ONU réuni en session extraordinaire le 13
1
Kisukula Abeli Meitho, Op. Cit, p. 109.
38juillet 1960 constate effectivement le pouvoir de nuisance perpétrée
contre la paix par les troupes belges présentes sur le sol congolais.
Une décision est alors prise de demander leur départ immédiat du
tenitoire congolais pour les remplacer par des Casques Bleus de
l'ONU. Cependant, le Secrétaire Général de l'ONU Dag Hammar
Skj6ld prenant partie pour le Royaume de Belgique, refuse
soigneusement de condamner de manière explicite la Belgique pour
les agressions flagrantes perpétrées par ses troupes au Congo. Il est
peut-être vrai que le Secrétaire Général des Nations Unies subissait
des pressions énormes, voire de véritables chantages des uns pour
qu'il mette fm aux opérations militaires belges au Katanga et des
autres pour qu'il les poursuive, etc. Cette flagrante duplicité lui fit
subir « lefardeau de I 'homme neutre ».1
Les autorités congolaises sont scandalisées devant cette hypocrisie.
Alors Lumumba, Premier Ministre congolais, exigera par un vote du
Parlement, que les Casques Bleus qui seront envoyés au Congo ne
proviennent pas des pays complices de la Belgique. Les troupes
ONU siennes ne devaient être que des ressortissants des pays neutres.
Du 14 au 19 juillet 1960, les quatorze premiers bataillons de Casques
Bleus qui débarquent au Congo proviendront du Ghana (de Kwarne
Nkrumah), de la Tunisie et de la Suède.2
En effet les craintes de P. Lumumba s'avéreront justifiées lorsque l'on
constatera plusieurs anomalies et dysfonctionnements. D'un côté, les
2500 hommes des troupes ghanéennes sont commandés par des
officiers britanniques, le général Alexander et le colonel Ankrah (qui
r~nverser&, six ans plus tard, le Président Kwarne Nkrumah en février
1966). De l'autre, ces mêmes Casques Bleus restent l'arme au pied
vis-à-vis de la rébellion katangaise, contrairement aux attentes
officielles congolaises.
D'ailleurs ils ne cachent pas leur hostilité au Gouvernement central
congolais de Lumumba. Cette confusion générale est alors mise à
1 Cahiers Economiques et Sociaux par P.H. Gendebien, L'interface des politiques
nationales dans l'action des Nations Unies au Congo, Vol IV-Cahier N°4, Mouton
& Cie, Paris et IRES, Kinshasa, de décembre 1966, p. 435-447.
2
Kisukula Abeli Meitho, Op. Cit, p. 117.
39profit par les lobbies pro-colonialistes occidentaux pour séparer les
deux leaders nationaux. Les deux têtes de l'exécutif congolais vont
entrer dans une phase de méfiance mutuelle. En moins de quinze jours
d'indépendance, la toute jeune République Démocratique du Congo
venait de perdre son armée, sa plus riche province et son
administration.
La proclamation de l'autonomie du Sud-Kasaï
Pour ajouter à la confusion, si besoin était, Albert Kalondji, qui
comptait parmi les cofondateurs du MNC originel avec Lumumba,
avait rompu ses relations avec ce dernier dès la fin de 1959, pour
fonder ce qui s'appellera le « MNC-K », (K de KALONDJI).
Bénéficiant également du soutien belge, dans ce contexte de mutinerie
généralisée, Kalondji entre à son tour dans la danse du séparatisme. Il
s'inspire de l'exemple de Tshombe et proclame le 8 août 1960
l'indépendance de la province du Sud-Kasaï. Ille transforme en un
Etat-Royaume autonome, toujours avec l'appui de l'Armée et de la
diplomatie belges. Il s'y auto-intronise « Roi »1 du Kasaï.
Les échos de l'éclatement de la Fédération du Mali et la séparation du
Sénégal ne feront qu'ajouter de l'eau au moulin de tous ceux qui
soutiennent à fond l'éclatement du Congo. Ainsi, ni les réclamations
de Lumumba demandant le retrait pur et simple des éléments
occidentaux des troupes ONUsiennes, ni les protestations du Président
Kwarne Nkrumah proposant de retirer les troupes ghanéennes sous
commandement de l'ONU pour les mettre à la disposition du
gouvernement congolais ne perturberont la quiétude subversive de la
fameuse Communauté internationale et du Secrétaire Général de
l'ONU, Dag Hammar Skjold.
L'ultime appel de Lumumba
Devant cette machiavélique volonté de soutien occidental du statu quo
au Congo, et son glissement de fait vers un éclatement généralisé, le
Premier Ministre Lumumba lancera un appel international, «à
1
Mandjuba-Mwanyimi Mbomba, Op. Cit, p. 87.
40l'aide », dès la fm du mois d'août 1960. TIen appellera à toutes les
nations du monde éprises de paix, de venir au secours du Congo. Ce
sera là son ultime erreur. Evidemment dans un contexte de guerre
froide et de guerre géostratégique que se livraient l'Est et l'Ouest, le
Congo était considéré comme une pièce africaine majeure par les
deux camps, dans l'axe de l'Afrique utile.
Etant donné que l'Occident rechigne à s'intéresser sérieusement au
cas brûlant du Congo, c'est le bloc de l'Est qui va s'en occuper. C'est
alors que l'Union soviétique va se manifester. L'URSS (Union des
Républiques Socialistes et Soviétiques) a entendu l'appel du Congo et
lui apportera aussitôt « une assistance technique militaire}) salutaire
pour }'ANC. C'est à partir de cet instant que Patrice Lumumba fut
officiellement taxé à tortl, au sens Padmorien2 du terme, de
«communiste ».3 Fort du soutien technique militaire Soviétique,
1
C'est ici l'occasion de rappeler une mise au poÙlt que faisait déjà si bien Richard
Wright dès 1956, lorsqu'il préfaça l'ouvrage «Panafricanisme ou Communisme»
de George Padmore.
2 Padmore, Panafricanisme ou communisme? La prochaine lutte pour
l'Afrique, by Editions Présence Afticaine, Paris 1960, p.21-28. Traduit de l'anglais
par Thomas Diop de la version originale, Pan-Africanism or Communism? The
comming struggle for Africa, paru aux Editions Dennis Dobson à Londres, 1956
3 Richard Wright: «Bien des gens pourraient s'étonner d'apprendre que le
Nationalisme des Noirs est bien plus ancien que le Communisme International [...]
Les Noirs considèrent les Communistes russes, [...] (et) les anti-communistes
américains, britanniques et ftançais comme étant avant tout des Blancs [."o.]Le Noir
même quand il embrasse le Communisme ou la Démocratie occidentale, il ne
soutient pas des idéologies, il cherche à utiliser des instruments, que possèdent et
contrôlent des hommes d'autres races, à ses propres fins [...] n se tient en dehors de
ces instruments et idéologies [ ] car il ne lui est pas permis de communiquer avec
eux de manière naturelle, organique et saine [......] Staline et ses satrapes
considéraient les Noirs comme des gages de la politique d'expansion soviétique,
destinés à être manipulés au seul profit russe».
Et George Padmore d'ajouter:
« [...] C'est une pratique bien connue dans certains milieux du monde politique
occidental d'imputer toute manifestation de réveil politique en Afrique, à une
conspiration communiste. C'est une hypocrisie faisant partie de la propagande [...]
destinée à discréditer les nationalistes afiicains et à détourner de leurs mouvements
de sympathie, le soutien des éléments anticolonialistes des organisations [....]
progressistes [ ] dans leurs efforts pour acquérir leur indépendance». « [...] Les
luttes des Afticains et des peuples d'ascendance afiicaine commencèrent ["..] près
41l'ANC se reprend et avance sur tous les fronts, allant de victoire en
victoire jusqu'à pénétrer et récupérer les provinces sécessionnistes du
Sud-Kasaï et du Katanga.
Le massacre de Bakwanga
Le 29 août 1960, l'offensive de l'ANC conduite par le Chef
d'étatmajor Joseph Mobutu dans le Sud-Kasaï tourne au massacre. Il faut
rappeler que le Premier Ministre Lumumba était lui-même originaire
du Kasaï. Par l'offensive militaire et le bombardement de Bakwanga
(Mbuji-Mayi), Lumumba venait de faire tuer ses propres frères de
province de l'ethnie voisine (les Baluba) de la sienne (les Batetela).
Par ces atrocités de Bakwanga, en plus d'être qualifié de
« communiste », Lumumba est aussi affublé du terme « d'assassin
fratricide». A partir de cet instant, les masques tomberont
défmitivement.
L'élimination physique de Lumumba
Comme pourrait l'affirmer François de Closets!, lorsqu'on a envie de
paralyser un adversaire politique, il suffit de l'accuser à tort et à
travers de «réactionnaire », de «communiste », etc. En effet, Dag
Hammar Skjold, Secrétaire Général de l'ONU, sortant de son
hypocrite neutralité, va s'opposer vivement à la reconquête de la
province sécessionniste du Katanga par le Gouvernement central
congolais. Dans une réunion tenue secrète du conseil national de
sécurité américain, le Gouvernement de Dwight Eisenhower décide ni
plus ni moins que de « l'élimination physique» du communiste
Lumumba. Le rapport Church du Sénat américain de 1975 est formel
là-dessus: «tous les moyens, même les plus extrêmes, seront bons
».2pour arriver à cette fin
d'un siècle avant que la Russie communiste ait fait son apparition comme puissance
dans la politique mondiale». (George Padmore, p. 10-12).
1
François de Closets, La France et ses mensonges, Denoël, 1977, p. 9.
2
Cœur d'Afrique Magazine N°l d'avril/mai 2000, article de Léonard Mulopo
Kapita.
42

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