L Éthique du vampire
133 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

L'Éthique du vampire , livre ebook

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
133 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Cet essai propose une critique du discours militariste pour qui « la guerre, c’est la paix ». Dans ce plaidoyer à la fois viscéral et documenté contre la guerre, l’auteur brosse un portrait des lignes de force qui se dessinent de la Guerre froide à la Guerre au terrorisme, des manifestations de Seattle à celles du mouvement pour la paix.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 13 mai 2013
Nombre de lectures 0
EAN13 9782895966029
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Déja parus dans la collection   «   Lettres libres   »   :
– Robert Lévesque, Près du centre, loin du bruit – Pierre Mertens, À propos de l’engagement littéraire – Pierre Vadeboncoeur, La justice en tant que projectile – Pierre Vadeboncoeur, La dictature internationale – Pierre Vadeboncoeur, L’injustice en armes
© Lux Éditeur, 2007
www.luxediteur.com
Dépôt légal   : 4 e  trimestre 2007 Bibliothèque nationale du Canada Bibliothèque nationale du Québec
ISBN (papier)   : 978-2-89596-060-7 ISBN (epub)   : 978-2-89596-602-9 ISBN (pdf)   : 978-2-89596-802-3
Ouvrage publié avec le concours du Conseil des arts du Canada, du programme de crédit d’impôts du gouvernement du Québec et de la SODEC . Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada ( FLC ) pour nos activités d’édition.
Les notes de bas de page sont indiquées avec des lettres. Les notes bibliographiques sont numérotées en chiffres arabes et apparaissent en fin d’ouvrage. Dans certains cas où il y a plusieurs sources dans le même paragraphe, un appel de note figure à la fin du paragraphe et les sources sont citées dans l’ordre d’apparition du dit paragraphe. Les adresses détaillées des sources Internet ne sont pas indiquées au long, en raison de la nature changeante de l’architecture du web. Les notes renvoient donc à la page d’accueil du site d’où provient la source.
À PROPOS DE L’AUTEUR
Professeur de science politique à l’Université du Québec à Montréal et membre de son Institut de recherches et d’études féministes. Il a enseigné à l’Université de Montréal et à l’Université de Sherbrooke et il a été chercheur en science politique au Massachusetts Institute of Technology et au Centre de recherche en éthique de l’Université de Montréal. Il a milité au Québec, aux États-Unis et en France dans plusieurs groupes politiques de sensibilité anarchiste, luttant contre le racisme, l’antiféminisme, le néolibéralisme, la guerre et la brutalité policière. Il est l’auteur du livre Les Black Blocs   : la liberté et l’égalité se manifestent , ainsi que d’ Identités mosaïques (codirection avec Julie Châteauvert), de L’Archipel identitaire (codirection avec Marcos Ancelovici) et de deux romans. Il a collaboré à divers journaux ( Le Couac , Le Devoir , Le Monde libertaire ) et signé des articles dans de nombreuses revues ( Agone , Anarchist Studies , Les Ateliers de l’éthique , Argument , Conjonctures , Horizons philosophiques , Mouvements , New Political Science , Political Studies , Politix , Possibles , Réfractions , Revue des sciences de l’éducation ).
Aux amilitantes et amilitants de la Coalition Guerre à la guerre de Québec. Militer à leurs côtés fut un privilège.
«   Les discours et les écrits politiques sont aujourd’hui pour l’essentiel une défense de l’indéfendable. [...] Des villages sans défense subissent des bombardements aériens, leurs habitants sont chassés dans les campagnes, leur bétail est mitraillé, leurs huttes sont détruites par des bombes incendiaires   : cela s’appelle la pacification .   »
George Orwell, La politique et la langue anglaise , 1946.
A VERTISSEMENT
Les réflexions proposées ici ont pris forme au fil des années, de la guerre froide à la guerre contre le terrorisme. Certaines ont été présentées lors de conférences, dont celle organisée par la revue Aspects sociologiques et le Département de sociologie de l’Université Laval, en novembre 2006, ainsi que dans des articles parus dans des journaux et dans la revue Argument . Ces passages repris ici ont été remaniés et développés plus en profondeur. Pour le reste, cet ouvrage propose un texte totalement inédit.
P REMIÈRE PARTIE
L E VAMPIRE PART EN GUERRE
Les États-Unis ne sont pas intéressés à la paix en Afghanistan. Les gens qui ont tué par milliers, qui ont géré le trafic de la drogue, dirigent actuellement le pays.
– Kathy Gagnon, première journaliste occidentale à entrer en Afghanistan après le 11 septembre 2001.
S ANS DOUTE, PERSONNE ne prendrait au sérieux un vampire qui prétendrait agir pour le bien de sa victime alors même qu’il la saigne à mort. Il serait très certainement reçu avec mépris et colère s’il affirmait, les crocs plantés dans une jugulaire, qu’il effectue «   une incision chirurgicale   » ou qu’il œuvre pour la liberté, l’égalité et la paix. Ce prédateur serait accusé à juste titre de chercher à justifier malhonnêtement un acte qui n’a qu’un objectif   : lui procurer le sang dont il a besoin pour vivre une vie qui ne peut se maintenir qu’en mettant fin à d’autres vies. Si les vampires n’existent pas et que ces questions restent donc toutes théoriques, il existe en politique des empires que l’on pourrait nommer vempires , tant il est vrai qu’ils puisent leur puissance du sang des peuples, le plus souvent en prétendant vouloir leur bien. Les discours de justification des guerres menées aujourd’hui en Afghanistan et en Irak m’apparaissent relever de cette éthique du vempire .
Ces discours d’une triste banalité reprennent les artifices rhétoriques et démagogiques propres au langage militariste qui a eu cours au XX e  siècle. Déjà lors de la Première Guerre mondiale, les «   alliés   » se mobilisaient, laissait-on entendre, pour défendre la civilisation et la démocratie face à «   l’invasion des Barbares   » et des «   hordes teutoniques   » dirigées par le Kaiser Guillaume II, atteint d’une «   maladie cérébrale   ».
La propagande est un art qui a ses partisans. Dans son ouvrage Propaganda publié au début du XX e  siècle, le théoricien de la propagande Edward Bernays prétendait que toute population est composée de 80 % d’imbéciles à qui l’élite éclairée doit mentir pour que prévale le «   bien commun [*1]   ». Tout juste avant que n’éclate la Deuxième Guerre mondiale, soit en 1937, l’Institut pour l’analyse de la propagande, basé à New York, expliquait que   :
Le propagandiste utilise des mots comme vérité, liberté, honneur, justice sociale, service public, le droit de travailler, la loyauté, le progrès, la démocratie, le mode de vie américain, la défense de la Constitution. Toute personne de bonne volonté croit en ces idéaux. Conséquemment, le propagandiste cherche à nous gagner à sa cause en identifiant à ces idéaux son groupe, sa nation, sa race, ses politiques, ses pratiques [1] .
Murray Edelman, spécialiste contemporain du discours et des symboles politiques, note pour sa part que «   le langage politique a une grande influence dans le processus de légitimation des régimes et dans l’acceptation des gens à l’égard d’actions qu’ils n’ont pas participé à initier   », comme les guerres [2] .
À l’inverse, expliquait encore l’Institut pour l’analyse de la propagande, l’utilisation des «   mauvais noms   » «   permet de former des jugements sans examen de preuves sur lesquelles ils devraient être fondés   ». Le propagandiste donne «   des mauvais noms aux individus, groupes, nations, races, politiques, pratiques, croyances et idéaux qu’il voudrait que nous condamnions et rejetions [3]   ». C’est sans doute pour cela que «   nos   » soldats combattent aujourd’hui des «   fous de dieu   » en Afghanistan et en Irak.
Dans les années 1960, le sociologue Herbert Marcuse analysait lui aussi l’utilisation par le discours propagandiste de «   mauvais mots   » qui servent à qualifier et à condamner l’ennemi, mais qui aussi le «   constituent   ». Les qualificatifs négatifs accolés systématiquement à l’ennemi construisent peu à peu l’identité dans laquelle l’enferme le discours officiel. L’Ennemi perd toute ambiguïté et toute profondeur, si ce n’est celle, sans fond, du «   mal   » absolu [4] . «   Les talibans, on s’entend que c’est le mal   », peut ainsi dire aujourd’hui un soldat canadien en Afghanistan [5] . Quant aux dirigeants de la Maison Blanche, ils combattent l’«   axe du mal   » depuis l’attaque aérienne du 11 septembre 2001 contre les États-Unis, après avoir lutté contre «   l’Empire du mal   », soit l’URSS, à l’époque de la guerre froide. Les termes ainsi définis, aucune nuance n’est possible au sujet de l’Ennemi, ni aucune réflexion sur les motivations des «   taliban [*2]   » qui seraient uniquement animés par une force obscure et maléfique qui les pousserait à faire le mal contre le bien (nous et notre civilisation). Le réseau d’information continue Cable News Network (CNN) a même émis une directive interne pour ses correspondants de guerre en Afghanistan, précisant que tout reportage sympathique aux taliban, comme ceux indiquant la mort de civils(   !), devait être rééquilibré par des informations précisant à quel point les taliban sont mauvais [6] . Quant à celles et ceux qui transgressent ces codes du discours, Herbert Marcuse note qu’on les accuse de manquer de rigueur et de pratiquer la propagande.
***
Avant de poursuivre plus à fond, je préfère annoncer mes couleurs. Je privilégie les principes de liberté, d’égalité et de solidarité. Le respect de ces principes implique selon moi un rejet de l’armée d’État. Considérant la stricte hiérarchie militaire, cette institution est fondamentalement inégalitaire. L’ex-soldat Martin Petit, après avoir servi 14 ans l’armée canadienne, explique qu’il s’agit d’une «   machine à détruire l’individualité et la pensée libre   ». L’esprit de corps – la contrainte à la conformité – est si fort dans l’armée qu’il dit avoir vu de ses yeux ceux qui osaient briser l’esprit de corps être «   sévèrement battus par de petits comités nocturnes constitués de lâches qui attendaient que leur victime soit endormie pour lui foutre une raclée. Ce rituel possède même un nom   : passer à la couverte [7]   ». L’armée apparaît donc comme une organisation aux normes proches de celles de la mafia   : elle repose sur des valeurs opposées à la liberté et à l’égalité et – comme la mafia – apprend à ses membres à garder le silence et à tuer.
Or, tuer est sans aucun doute l’acte le plus grave et le plus lourd de conséquences morales qu’un être humain puisse poser. Celles et ceux qui tuent pour des raisons politiques devraient le faire de leur propre chef et en assumer la responsabilité éthique. L’armée, comme la mafia, impose à ses membres de tuer sur l’ordre de supérieurs hiérarchiques, et sans se poser de questions. Il s’agit d’un signe flagrant de reddition de la pensée et de profonde déresponsabilisation morale lorsqu’un soldat déclare, en toute candeur, que «   [q]quand on porte l’uniforme, on n’est pas censé avoir d’opinion [8]   ». Dans l’armée d’État, personne en fait n’assume la responsabilité des meurtres   : le soldat renvoie la responsabilité de ses assassinats à son supérieur, qui la renvoie à son tour vers le sommet de la hiérarchie militaire, qui la renvoie aux politiciens, qui la renvoient à des principes abstraits (Dieu, la justice, la démocratie...) ou font porter le blâme aux simples soldats, bouclant la boucle de la déresponsabilisation.
Emma Goldman, théoricienne et militante anarchiste, déclarait avec raison, au début du XX e  siècle   :
[Il] est suffisamment horrible de tuer par colère, dans un moment de frénésie, mais il est encore plus horrible d’obéir aveuglément à l’ordre de vos supérieurs militaires de commettre un meurtre. Une ère doit survenir où le massacre et le carnage découlant d’une obéissance aveugle seront non seulement considérés comme la plus grande des horreurs et la plus grande honte d’une époque barbare, sanguinaire et obsédée par l’avidité, mais aussi comme une tache hideuse et sombre sur la civilisation [9] .
S’inspirer d’une anarchiste pour dénoncer la violence de la guerre, n’y a-t-il pas là un paradoxe évident puisque les anarchistes lancent des bombes et mangent les enfants   ? Le philosophe britannique Bertrand Russel rappelle qu’on «   peut trouver des hommes de toutes nuances d’opinion   », dont les croyants en tel ou tel dieu et les divers nationalistes, «   qui sont pour la projection de bombes si l’occasion est appropriée   ». Or, «   pour chaque bombe fabriquée par un anarchiste les gouvernements en fabriquent des millions, et pour chaque homme tué par la violence anarchiste, des millions sont tués par la violence des États [10]   ». L’anarchisme ne se distingue donc pas par sa violence, si ce n’est qu’elle est ici de très faible amplitude, contrairement à celle des partisans d’autres idéologies politiques ou religieuses. Ce qui distingue l’anarchisme, c’est qu’il propose que les organisations et les communautés fonctionnent, ici et maintenant, sans chef(s) ni postes d’autorité, soit de manière véritablement libre et égale. Ce qui mène l’anarchiste à rejeter la guerre d’État, car l’État et l’armée sont des organisations hiérarchiques qui impliquent nécessairement l’inégalité et qui entravent la liberté.
Dans le même esprit, la philosophe Simone Weil déclarait tout de suite après la Deuxième Guerre mondiale qu’il faut se méfier de la prétendue protection qu’offrent un État et son armée à la population d’un pays   :
Sous tous les noms dont il peut se parer, fascisme, démocratie ou dictature du prolétariat, l’ennemi fondamental reste l’appareil administratif, policier, militaire   ; non pas celui d’en face [...], mais celui qui se dit notre défenseur et fait de nous des esclaves. Dans n’importe quelle circonstance, la pire trahison possible consiste toujours à accepter de se soumettre à cet appareil et de fouler aux pieds, pour le servir, en soi-même et chez autrui, toutes les valeurs humaines [11] .
Il m’apparaît par ailleurs naïf de croire que la guerre menée en Afghanistan et en Irak par des soldats occidentaux aura pour conséquence l’établissement dans ces pays de la liberté et de l’égalité, ou plus modestement de régimes libéraux stables. Comme il était possible de l’anticiper dès le départ, tout porte à croire que les armées d’invasion ne parviendront pas même à maintenir l’ordre dans ces régions. L’invasion y a déclenché des mouvements de résistance nationaliste et anti-impérialiste, ce qui était aussi à prévoir. Dans un texte écrit quelques jours après la chute de Bagdad aux mains des militaires des États-Unis, l’intellectuel et militant antiguerre Gilbert Achcar explique que les forces étrangères n’auront pas de difficultés à renverser le régime de Saddam Hussein, mais que   :
Les véritables difficultés commenceront ensuite [...]. Ce que Washington et Londres n’avaient pas saisi, c’est que cette population qui a tant de raisons de haïr Saddam Hussein en a encore plus de les haïr   : les Irakiens[...] subissent encore les conséquences de douze années d’embargo génocidaire imposé par Washington et Londres, avec la complicité de leurs partenaires au Conseil de sécurité de l’ONU   ; et ils ne sauraient accueillir en libérateurs les États-Unis, principal oppresseur de la région et sponsor de l’État d’Israël, accompagnés du colonisateur britannique de la veille qui a laissé un souvenir exécrable. [...] [C]haque jour qui passe montre à quel point le mouvement antiguerre avait raison. Les morts innombrables, les destructions massives, le pillage des richesses nationales, représentent un énorme tribut que l’on a imposé au peuple irakien pour une «   libération   », qui débouche sur une occupation étrangère [12] .
La situation en Irak s’est aggravée pour la population depuis l’invasion de ce pays par l’armée des États-Unis et ses alliés, selon l’Irakienne Haifa Zangana qui est exilée à Londres après avoir été emprisonnée sous le règne de Saddam Hussein. L’amplitude de la violence a augmenté, ainsi que le nombre de victimes de la politique des envahisseurs. Or, «   [q]uand les Américains défendent leur pays, ils sont patriotes. Quand les Irakiens font la même chose, on les traite de terroristes   ». C’est une «   farce coloniale [13]   », conclut Haifa Zangana.
Sans penser naïvement que les faibles sont bons par nature, j’ai néanmoins tendance à prendre le parti des faibles contre les forts – le parti des vempirisés contre les vempires – considérant que les forts ne le sont très souvent que dans la mesure où ils vampirisent les faibles. De plus, les forts ont par définition plus de force que les faibles et provoquent donc en général plus de dégâts humains et matériels que les faibles. Un journaliste du Burkina Faso mentionnait avec justesse, après l’attaque aérienne contre les États-Unis du 11 septembre 2001, que «   la leçon de morale que l’on tire de cette affaire, c’est que le plus fort, même dans la détresse, reste le plus fort [14]   ». Si les faibles peuvent aussi commettre des injustices, ils me semblent généralement plus légitimes que les forts, surtout lorsqu’ils mènent des actions pour se défendre contre la volonté de puissance des plus forts. Haifa Zangana précise d’ailleurs que «   [n]on seulement la résistance à l’occupation fait partie des droits humains fondamentaux, mais encore elle constitue une responsabilité morale. C’était le cas durant la guerre d’indépendance en Algérie, c’était le cas durant la guerre du Vietnam et c’est encore le cas en Irak aujourd’hui [15]   ».
Quant aux valets des vempires , ces «   experts   », éditorialistes et intellectuels, ils répètent sans grande originalité que la guerre c’est la liberté, la justice et la paix, reprenant les mêmes déclarations mensongères que tant d’idéologues militaristes ont proférées avant eux pendant des siècles. Les militaristes peuvent évidemment renvoyer l’impolitesse aux intellectuels et aux activistes antiguerre, à moi y compris, en affirmant que nous ne répétons nous aussi que des poncifs énoncés depuis des siècles, cette fois contre la guerre. L’éditorialiste de La Presse Mario Roy ne s’en prive d’ailleurs pas. Il parlait d’une «   confortable rébellion [...] conformiste, banale, connue et documentée [16]   » au sujet d’une manifestation contre la guerre à Québec en juin 2007, sans doute parce qu’elle lui rappelait les mobilisations contre la guerre du Vietnam dans les années 1960. Il est vrai que le discours antimilitariste d’aujourd’hui s’inscrit dans une longue tradition traversée par des arguments récurrents. La guerre est barbare et contraire à la morale et à la civilisation. La guerre est la négation du droit et de la justice. La guerre est un terrible gaspillage de biens matériels et de vies humaines. La guerre sert les intérêts des élites au détriment des peuples. La guerre est raciste, car elle condamne des étrangers à mourir au nom des intérêts nationaux. La guerre renforce le patriarcat, car elle est principalement menée par et pour les hommes et relègue les femmes aux rôles de protégées, de veuves ou de victimes.
Mais à défaut d’être original, le discours du mouvement antiguerre d’aujourd’hui a tout de même la qualité de savoir nommer un chat un chat, et une guerre une guerre.
Quant à la posture d’un va-t-en-guerre d’aujourd’hui, elle est également conformiste et banale et même connue et documentée par George Orwell dans une sorte d’étrange anticipation. L’éditorialiste Mario Roy affirme en 2007 que la «   mission   » que mènent les soldats canadiens en Afghanistan «   est morale et conforme [à leur] rôle historique, à la fois de combat et de pacification [17] .   » «   Pacification   », voilà bien un mot dont l’utilisation est conformiste et banale chez les valets des vempires . Dans son texte La politique et la langue anglaise , publié en 1946, Orwell écrivait   : «   Des villages sans défense subissent des bombardements aériens[...], cela s’appelle la pacification   ». Le jour même où Mario Roy évoquait la «   pacification   », la coalition militaire occidentale reconnaissait avoir tué 25 civils dans le bombardement d’un village en Afghanistan... Pour être conformes avec la réalité sur le terrain, les propos de Mario Roy auraient dû se lire comme suit   : la mission est conforme au rôle historique de l’armée, à la fois de combat et de massacre de civils . Car ces Afghans bombardés n’ont pas été pacifiés, ils ont été assassinés. Dire cela, ce n’est ni très subtil, ni très original, ni très poétique. C’est peut-être même banal, mais cela a le mérite d’appeler un chat mort un chat mort. Comme le soulignait déjà Orwell, utiliser des mots simples et précis «   d’une brutalité insupportable à la plupart des gens [...] ne cadre pas avec les buts affichés des partis politiques. Le langage politique doit donc principalement consister en euphémismes, pétitions de principe et imprécisions nébuleuses [18]   », voire en mensonges purs et simples. C’est ainsi que pour le valet du vempire d’aujourd’hui, et pour reprendre l’un des slogans imaginés par Orwell dans son roman 1984 , «   la guerre c’est la paix   »   ! Quant à «   nos   » militaires, ils sont présentés comme «   honorables   » et «   courageux   », mais jamais comme des assassins, même si tuer est leur métier.
***
L’Afghanistan, paraît-il, est un pays aux paysages magnifiques dont la beauté appelle à la méditation. Depuis plus de 30 ans, pourtant, il attire peu de touristes, mais beaucoup d’assassins. On y tue et s’y fait tuer pour de multiples raisons   : au nom de la libération du prolétariat ou de Dieu, du prestige d’un chef de clan et de l’autonomie d’une vallée, de l’émancipation des femmes et du triomphe du libéralisme. Certains, plus prosaïques, y tuent et se font tuer pour conserver leur part du marché de l’opium. Plusieurs, sans doute, y tuent maintenant par habitude, la guerre y sévissant depuis si longtemps, et surtout pour la solde car il faut bien manger pour vivre. Ceux-là sont de tout petits vampires. Ils vivent du sang des autres, un repas à la fois, alors que pour le grand vempire , le monde est un vaste buffet.
Nombre d’Afghans n’ont connu de métier que celui d’assassin public, mais plusieurs n’ont jamais fait la guerre et rêvent de vivre en paix. Malheureusement, on vient de partout dans le monde pour mener des guerres dans leur pays. Au XIX e  siècle, ce sont les Britanniques et les Russes qui ont utilisé l’Afghanistan comme champ de bataille. Ils étaient encore là au XX e  siècle, rejoints par les États-Unis et le Pakistan, puis au début du XXI e  siècle par des soldats de plus d’une trentaine de pays occidentaux, dont le Canada.
Je n’étais pas encore adulte lorsque la guerre civile a éclaté dans ce pays lointain en 1978, trois ans à peine après la fin de la guerre du Vietnam. En 1988, alors que j’étudiais au baccalauréat en science politique à l’Université de Montréal, je décidai de rédiger un travail de recherche sur l’intervention militaire soviétique en Afghanistan. Ce conflit me fascinait. Je l’associais de façon romantique aux héroïques résistants afghans, dont les nouvelles télévisées nous montraient des silhouettes avançant au sommet d’une colline poussiéreuse sur fond de coucher de soleil, après une longue journée de combat contre les terribles soldats de l’Armée rouge.
La guerre sévissant dans les années 1980 suivait une révolution conduite en 1973, au cours de laquelle le premier ministre Mohammed Daoud força le départ du roi et instaura une république. Dans les années 1960, Daoud encouragea, lors d’une visite à Kandahar, les épouses des employés de l’État à retirer leur voile, ce qui justifia chez les chefs religieux et tribaux d’organiser une vaste contestation. Daoud utilisa l’armée pour écraser l’opposition, mobilisant des avions et des chars d’assaut pour attaquer des villages, emprisonnant et exécutant environ 600 chefs religieux et tribaux. Une fois président de la nouvelle république, Daoud désira concentrer les pouvoirs entre ses mains. Il convoqua une Loya Jirga – la grande assemblée traditionnelle des chefs tribaux – composée de personnes qu’il choisit lui-même et qui décidèrent d’entériner la nouvelle constitution républicaine et d’élire Daoud à la fois président, premier ministre, ministre de la Guerre et chef des armées. Fort de tous ces pouvoirs, il emprisonna et exécuta ses opposants, qu’ils soient membres des courants religieux orthodoxes ou des partis marxistes révolutionnaires, mais géra si mal le pays qu’environ un million d’Afghanes et d’Afghans s’exilèrent à la recherche de meilleures conditions de vie.
Des forces conservatrices religieuses associées aux seigneurs féodaux et des activistes marxistes s’agitèrent pour contester le pouvoir de Daoud. Alors que Daoud menaçait d’exécuter tous les cadres marxistes qu’il détenait dans ses prisons, des officiers de l’armée afghane, sympathisants de l’URSS et pour la plupart formés à Moscou, orchestrèrent une révolution qui mena les marxistes au pouvoir en 1978. En plus d’exercer seul le pouvoir, le parti marxiste eut comme priorité déclarée la lutte contre l’obscurantisme religieux, la promotion des droits et des intérêts des petits paysans (par l’abolition des dettes et l’interdiction de l’usure) et l’émancipation des femmes.
Les seigneurs féodaux réagirent avec brutalité au décret leur enlevant des terres pour les redistribuer aux petits paysans. Certains seigneurs tuèrent les paysans qui voulaient saisir leurs terres et disposèrent les cadavres dans des lieux publics pour décourager les autres paysans de faire valoir leurs droits.
Les réformes les plus révolutionnaires concernaient l’émancipation des femmes. Les Afghanes obtinrent des droits égaux à ceux des hommes. Les filles durent aller à l’école comme les garçons. Le régime gouvernant l’Afghanistan, rebaptisé République démocratique d’Afghanistan, construisit en quelques mois environ 600 nouvelles écoles et lança une campagne d’alphabétisation des jeunes filles, en partenariat avec l’Organisation démocratique des femmes afghanes. Les Afghanes adultes eurent le droit de pratiquer la profession de leur choix. La vente des femmes par des hommes fut interdite, ainsi que le lévirat, soit l’obligation pour une veuve sans enfants d’épouser le frère de feu son époux [*3] .
Ces politiques émancipatrices pour les femmes furent la cause principale de la crispation violente des chefs religieux dogmatiques et autoritaires et de chefs de famille qui se liguèrent contre le régime de Kaboul. Des soulèvements se produisirent dans les campagnes, les pères sentant leur honneur bafoué de voir ainsi leurs filles quitter la maison pour se rendre à l’école. Quelques hommes assassinèrent toutes les femmes de leur famille pour éviter ce «   déshonneur [19]   » et des représentant-e-s du gouvernement central, responsables de mettre en place les nouveaux programmes scolaires, furent intimidé-e-s, expulsé-e-s des villages ou simplement assassiné-e-s. Un mouvement de fuite vers le Pakistan commença à prendre forme. Sa cause principale, selon des entrevues réalisées auprès de réfugiés, fut la campagne de scolarisation des jeunes filles, que les chefs de famille décidèrent d’éviter en quittant le pays.
Rapidement, les chefs religieux et les seigneurs féodaux, dont les intérêts convergent, s’allièrent pour fomenter l’insurrection contre le régime marxiste. Le problème auquel le régime marxiste a fait face à la fin des années 1970 est semblable, toutes proportions gardées, à celui qu’avait dû affronter le roi Amir Amanullah. Celui-ci avait conduit l’Afghanistan à l’indépendance en 1919 par une guerre contre les Britanniques qui contrôlaient jusqu’alors le pays. Le roi avait voulu moderniser son pays en procédant à des réformes agraires et en proposant des lois émancipant les femmes. Son épouse, la reine Sorayâ, à qui le roi avait enlevé le voile lors d’une cérémonie officielle à laquelle avaient assisté les dignitaires du royaume, l’avait avec raison encouragé à promouvoir l’émancipation des femmes afghanes par la force de la loi. En 1921, le roi proposa une réforme de la loi sur le mariage qui devait permettre de protéger plus adéquatement les droits des femmes, surtout à un très jeune âge, et faire en sorte que les veuves ne soient plus soumises à l’autorité de la famille de leur époux une fois celui-ci décédé. En 1924, les Afghanes furent même déclarées libres de choisir leur mari, ce qui révolta les courants religieux orthodoxes. Le roi mit également sur pied des écoles pour filles et offrit de l’aide pour que plusieurs jeunes femmes puissent étudier à l’étranger, soit en Turquie, en France ou en Suisse. Sous son règne, les lois de l’Afghanistan des années 1920 furent parmi les plus progressistes à l’égard des femmes de l’ensemble des pays musulmans. En plus des réformes juridiques, l’Association de protection des droits des femmes fut fondée et la reine Soraya lança le premier journal féminin de l’histoire du pays. Le roi Amanullah édicta également des réformes du Code du travail, y compris l’abolition du travail forcé, ce qui menaçait directement les intérêts des seigneurs féodaux, dont plusieurs étaient également des imams ou finançaient les imams. Ces deux groupes aux intérêts convergents s’allièrent alors pour soulever le peuple contre le roi, au nom de la défense de l’islam, avec l’aide de la Grande-Bretagne qui cherchait à retrouver son influence dans le pays et à contrer les objectifs de l’URSS, dont celui d’avoir un accès plus rapproché aux «   mers chaudes [*4]   » [20] . Le soulèvement contre le roi en 1929 fut en partie financé et armé par la Grande-Bretagne. Contrairement aux marxistes des années 1970, le roi refusa de se battre et préféra l’exil.
***
L’histoire politique de l’Afghanistan est marquée par des gouvernements centraux qui à partir de Kaboul ont lancé des réformes heurtant les intérêts des pouvoirs locaux, terriens ou religieux, facilitant dès lors une alliance entre ces deux forces. Lorsde chaque combat, l’islam a été mobilisé pour convaincre le peuple de se battre pour défendre l’intérêt des puissants. Au XIX e  siècle, un jihad – ou guerre sainte – a été lancé d’Afghanistan contre les Britanniques postés en Inde. Leroi Amir Amanullah a déclaré ce jihad pour mener la guerre qui aboutira à l’indépendance complète de l’Afghanistan, avant que les forces réactionnaires ne lancent à leur tour un jihad contre le roi Amanullah. Très souvent, toutefois, des puissances étrangères s’immiscent dans les conflits qui déchirent la société afghane, prenant en général le parti des forces les plus réactionnaires.
De même, dans les années 1980, c’est entre 5 à 15 milliards de dollars (selon les sources) qui ont été investis par les États-Unis et ses alliés dans l’armement et les munitions des forces insurrectionnelles en Afghanistan [*5] . Le conseiller du président Jimmy Carter, Zbigniew Brezinski, a de plus admis que les États-Unis ont commencé à financer la guérilla anticommuniste dès les mois suivant la prise du pouvoir par les marxistes afghans. Selon un rapport de l’ambassade des États-Unis à Kaboul, la déstabilisation du régime marxiste servait alors «   les intérêts supérieurs des États-Unis [...] en dépit de quelconques reculs que cela pourrait entraîner pour les futures réformes économiques et sociales en Afghanistan   ». Les États-Unis et l’Arabie saoudite ont alors fourni l’argent qui permit d’acheter des armes principalement à l’Égypte et même à la Chine, un pays «   communiste   » rival de l’URSS. Le tout fut ensuite acheminé vers le Pakistan et l’Afghanistan. La ville de Peshawar, au Pakistan, devint rapidement le lieu central de l’encadrement et de l’entraînement des rebelles afghans, qui étaient recrutés dans les camps où affluaient des centaines de milliers de personnes réfugiées [21] . Le Pakistan était à cette époque dirigé depuis peu parle général Zia-ul-Haq, un allié des États-Unis qui a fait pendre en mars 1979 le premier ministre élu Ali Bhutto et a instauré la même année un régime de lois inspiré d’une interprétation rigoriste de l’islam.
Contrairement à ce qu’a laissé entendre l’information propagée alors en Occident, le régime marxiste de Kaboul était bien vu par une partie de la population afghane, tout particulièrement dans les zones urbaines où les soldats imposaient le maintien d’un certain ordre public. Paradoxalement, les membres de la bourgeoisie urbaine, du moins ceux qui n’ont pas été brutalement liquidés dans le camp de concentration de Pol-é Tcharkhi, profitaient des politiques du régime communiste dans la mesure où ce dernier offrait l’éducation aux enfants et investissait dans les infrastructures sanitaires. Mais en réaction à l’insurrection qui gagnait en importance, le régime marxiste se fit de plus en plus répressif, procédant à des milliers d’arrestations et à plusieurs exécutions en prison. Les femmes qui se mobilisèrent et manifestèrent dans les rues pour obtenir la libération de leurs époux se firent répondre, au mieux, «   de trouver un nouveau mari   ». Au pire, elles furent harcelées et violentées.
Selon Brezinski, l’aide à l’insurrection afghane par la Maison Blanche avait pour objectif d’attirer l’URSS dans un piège similaire à celui dans lequel étaient tombés les États-Unis au Vietnam. Dans le même esprit, Charles Witson, représentant texan du parti démocrate, a déclaré au sujet de l’aide financière des États-Unis aux rebelles afghans «   qu’il y a eu 58 000 morts [Américains] au Vietnam et nous en devons une aux Russes, et vous pouvez me citer à ce sujet. Je suis un peu obsédé en pensant à l’Afghanistan, à cause du Vietnam. Je pense que les Soviétiques méritent leur dose de cette médecine. Je suis de l’opinion que cet argent est mieux dépensé lorsqu’il nuit à nos adversaires [22]   ».
L’URSS s’est investi en Afghanistan pour y accroître son influence dès 1919. Depuis les années 1950, l’empire soviétique avait pavé à ses frais les rues principales de Kaboul, construit routes et tunnels, érigé des silos à grain et des barrages, fourni des autobus, équipé un hôpital, offert un transit gratuit par son territoire pour certains produits commerciaux et accordé des bourses aux jeunes d’Afghanistan voulant étudier en URSS. En 1978, l’aide financière soviétique comptait pour 40 % du budget de l’État afghan [23] . Le 24 décembre 1979, c’était l’armée soviétique qui entrait en Afghanistan. L’élite soviétique prétendait agir en conformité avec le Traité soviético-afghan d’amitié, de bon voisinage et de coopération et intervenir «   à la demande du gouvernement ami d’Afghanistan   » (selon le président Leonid Brejnev [24] ) aux prises avec une insurrection subventionnée par les États-Unis. Et ce, tout en respectant l’article 51 de la Charte des Nations Unies qui stipule le droit de légitime défense de la part des États membres.
Cette intervention militaire aurait pu être applaudie en Occident comme un acte de défense des droits des femmes afghanes menacés par des insurgés islamistes, ou des droits des petits paysans face aux seigneurs féodaux. Le président Jimmy Carter désigna au contraire cette invasion comme étant la «   plus grande menace pour la paix dans le monde depuis la Deuxième Guerre mondiale [25]   ». Le président Carter déclara également «   que la sécurité de notre propre nation est directement menacée [26]   ». L’URSS a au final massé environ 120 000 soldats en Afghanistan. Des experts occidentaux des enjeux stratégiques pensaient alors que cette armée imposerait facilement sa domination sur ce pays pauvre [*6] . Mais la présence soviétique justifia à son tour du côté des États-Unis et de leurs alliés une augmentation de l’aide militaire aux insurgés, dont certains étaient d’autant plus motivés à se battre qu’ils luttaient contre un envahisseur étranger. Des femmes se sont également jointes à la résistance. Selon une féministe afghane, des femmes enlevaient leur voile «   et le [mettaient] autour de la taille pour prendre part à la guerre avec les hommes, comme eux, sans cacher leur visage, pour dire   : “nous allons participer à la guerre   !”   ». Des résistantes pachtounes s’attachaient pour leur part des explosifs autour de la taille et se jetaient sous les chars soviétiques [27] .
La position la plus commune en Occident à l’époque consistait à considérer, avec raison, cette intervention comme une invasion, un acte d’agression. D’ailleurs, les discours justificatifs de Moscou dissimulaient mal une évidente volonté de puissance impérialiste. Thomas T. Hammond, un universitaire analysant au début des années 1980 l’invasion soviétique de l’Afghanistan, se demandait pourquoi Moscou avait agi d’une manière si brutale, si ce n’était parce que «   les Soviétiques ne voulaient pas dissimuler la puissance massive mobilisée pour leur invasion et qu’ils [voulaient] démontrer au reste du monde qu’ils étaient très puissants, déterminés et sans pitié lorsqu’un dirigeant ou un État osaient les défier [28]   ». Le choix de l’URSS s’expliquait aussi dans le contexte de la guerre froide et dans la foulée de ses victoires récentes, dont celle des socialistes sandinistes au Nicaragua en juillet 1979. L’URSS, entendait-on alors, cherchait surtout à sécuriser son «   accès aux mers chaudes   » et à se rapprocher des ressources pétrolières d’Iran, pays où les États-Unis venaient de perdre leur indéfectible allié le Shah au profit d’un mouvement révolutionnaire islamiste dirigé par l’ayatollah Khomeni qui avait pris le pouvoir en 1979. En bref, selon le point de vue officiel de l’Occident – et selon le simple bon sens – l’URSS poursuivait des visées impérialistes et agissait comme un vempire . Le président des États-Unis Jimmy Carter déclara d’ailleurs que l’URSS avait envahi l’Afghanistan pour se rapprocher «   des mers chaudes [29]   » et pour y sécuriser «   une position stratégique qui représentait une menace grave pour le libre cours du pétrole du Moyen-Orient [30]   ».
Dans le travail universitaire que j’ai rédigé à la fin des années 1980 et que j’ai retrouvé dans une chemise fripée avec des dizaines de coupures de journaux que j’avais colligées à l’époque, j’expliquais l’intervention soviétique par une série de motivations pragmatiques dans le contexte de la guerre froide. Relisant ce travail, j’ai redécouvert avec étonnement que l’un des objectifs de l’empire soviétique, dont 20 % de la population était musulmane, consistait à endiguer l’influence de l’islamisme à la suite de la révolution islamiste d’Iran de 1979. Cette invasion militaire concordait avec un changement d’attitude en URSS au sujet de l’islam, dont la reprise d’une forte propagande antimusulmane affirmant l’incompatibilité fondamentale entre l’islam et les valeurs marxistes. Des universitaires en sciences sociales en URSS, dont L. R. Polonskaya, expliquaient alors que «   [l]es théories sociales et politiques du fondamentalisme sont aujourd’hui utilisées pour atteindre divers objectifs politiques   : à la fois pour contester l’exploitation et comme une bannière de la contre-révolution. Toutefois, dans les deux cas, elles sont utilisées en appui aux segments de la population qui regroupent les propriétaires et non pas les prolétaires [31]   ». Face à la rébellion qui les ciblait, les marxistes afghans allaient à leur tour affirmer que les insurgés n’étaient que des fanatiques religieux qui voulaient brimer les droits des femmes.
D’ailleurs, l’ex-sergent Nikolai Lanine qui a combattu dans l’Armée rouge en Afghanistan en 1987 et qui est aujourd’hui un activiste du mouvement antiguerre à Victoria, sur la côte Pacifique du Canada, se rappelle qu’il pensait alors qu’il «   accomplissait [s]on devoir international d’aider les peuples des autres pays   ». Il se souvient du discours officiel de l’époque, en URSS   : l’Armée rouge est en Afghanistan parce qu’elle y a été «   invitée   » par un gouvernement «   légitime   » pour «   éradiquer les terroristes   » et pour «   stabiliser   » et «   reconstruire   » le pays. En fouillant dans sa bibliothèque, Nikolai Lanine y a retrouvé de vieilles coupures des journaux soviétiques, comme la Pravda . Il s’est arrêté sur des passages où des éditorialistes et des journalistes soviétiques justifiaient l’intervention militaire dans des mots similaires à ceux que l’on peut lire et entendre aujourd’hui   : «   L’objectif de la nouvelle constitution de l’Afghanistan est d’établir la paix et de garantir les droits pour tous les Afghans. Malheureusement, voilà précisément ce contre quoi les terroristes se battent   »   ; «   Les extrémistes fondamentalistes ont récemment brûlé une nouvelle école pour filles et assassiné les enseignants. Les terroristes ne reculent devant rien pour perturber le processus de stabilisation   »   ; «   Œuvrant ensemble, les forces des gouvernements afghan et soviétique ont nettoyé avec succès ce mois-ci Kandahar, maintenant libérée de toute activité des insurgés. En conduisant à travers la ville, on constate aujourd’hui les travaux de reconstruction qui reprennent [32] .   » Déjà le 31 décembre 1979, quelques jours à peine après l’entrée de l’armée soviétique en Afghanistan, on pouvait lire dans la Pravda   :
[I]l semble que la vie en Afghanistan est figée dans des traditions médiévales et que les gens y sont condamnés à vivre une existence misérable. [...] Pour maintenir le statu quo , [les seigneurs féodaux] propagent l’obscurantisme, maintiennent les gens dans la servitude et répriment toute tentative d’introduire un peu de lumière dans les ténèbres de ce régime arbitraire et sans loi. En avril 1978 [date de la révolution marxiste], le peuple afghan a dit «   non   » à ce système corrompu. Les travailleurs de ce pays ont pris leur destinée entre leurs propres mains [33] .
Entre deux combats, l’unité dans laquelle servait Nikolai Lanine effectuait les mêmes tâches que les Équipes provinciales de reconstruction de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN), aujourd’hui active en Afghanistan   : distribuer à la population de la nourriture, des vêtements, des manuels scolaires et du bois pour le feu, installer des lignes électriques, protéger les médecins afghans dans les villages, prêter des camions pour construire des maisons. Comme aujourd’hui, l’objectif était de gagner les esprits et les cœurs de la population locale. Quand ils étaient pris en embuscade par des rebelles, des soldats de l’Armée rouge s’étonnaient   : «   Ils tuent des Russes ici, alors que nous sommes venus leur construire des écoles. Pourquoi [34]   ?   »
Aux yeux des Occidentaux libéraux, toutefois, la guérilla anticommuniste menait dans les années 1980 une lutte juste et légitime contre l’«   Empire du mal   », comme le président Ronald Reagan appelait alors l’URSS. Les médias occidentaux identifiaient les Soviétiques comme des «   occupants   » et le régime de Kaboul comme «   un gouvernement fantoche   ». Les rebelles, pour leur part, étaient des «   résistants   » d’un «   mouvement de libération nationale   » menant un combat digne de David contre Goliath. Le président Ronald Reagana même reçu à la Maison Blanche en 1985 des rebelles afghans qu’il désignait comme «   l’équivalent moral des pères fondateurs des États-Unis   », rien de moins.
C’était deux ans après que l’armée des États-Unis ait envahi la Grenade, un pays souverain situé sur une île des Antilles, pour renverser le régime militaire proche de Moscou et de Cuba. L’invasion de la Grenade menée par l’armée des États-Unis en octobre 1983 eut pour effet d’établir un gouvernement proaméricain sur l’île. Personne ne se mobilisa alors militairement pour défendre le droit international et la souveraineté de la Grenade.
***
Ceux que Ronald Reagan présentait comme «   l’équivalent moral des pères fondateurs des États-Unis   » étaient souvent de pauvres gens qui s’enrôlaient dans la guérilla pour y toucher la solde, des individus qui respectaient la tradition exigeant de venger par le sang l’assassinat d’un membre de sa famille, des nationalistes refusant de voir leur pays occupé, des membres de partis marxistes rivaux du parti communiste au pouvoir, des dirigeants régionaux ou locaux désireux de reprendre le pouvoir et des fidèles persuadés par les imams que l’islam exige qu’ils tuent et meurent pour réaliser la volonté de Dieu de vaincre les communistes athées [35] . La mouvance insurrectionnelle afghane comptait environ 600 groupes plus ou moins autonomes, dont 90 % ne disposaient pas de plus de 50 combattants [36] . Plusieurs groupes s’inscrivaient dans la mouvance révolutionnaire marxiste, dont l’Organisation pour la libération du peuple afghan, de tendance maoïste et proche des marxistes chinois, l’Organisation de libération du peuple d’Afghanistan, l’équivalent afghan de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) et l’Organisation pour la libération de la classe des travailleurs qui se distanciait aussi bien du marxisme soviétique que du marxisme chinois et dénonçait à la fois l’impérialisme soviétique et américain. Chacun de ces groupes participait à la lutte armée contre le régime de Kaboul et contre l’envahisseur soviétique. Plus modéré mais aussi plus marginal, le Parti social-démocrate d’Afghanistan adoptait un discours plutôt nationaliste [37] . Selon une Afghane engagée à l’époque dans la résistance, «   [l]es femmes voient quels sont les partis qui leur laissent plus de liberté, protègent leurs droits   ; les plus conscientes vont dans les partis les plus progressistes, qui sont pour la libération des femmes afghanes, et abandonnent les plus fanatiques [38]   ».
Mais la CIA dirigea délibérément son aide financière et militaire vers les groupes les plus religieux, orthodoxes et dogmatiques. Environ 50 % de cette aide fut destinée aux milices de Gulbuddin Hekkmatyar, un chef de guerre connu pour avoir jeté de l’acide au visage des femmes refusant de porter le voile dans les années 1970 [*7] . Ce chef religieux déclara en 1980 que «   la démocratie et l’islam ne vont pas ensemble[...]. L’Afghanistan sera un État islamique strict.[...] L’alcool sera complètement interdit, les femmes resteront à la maison une fois de plus, et les imams auront plus de pouvoir [39]   ». Un officier de la CIA posté au Pakistan à qui l’on avait demandé de justifier l’aide massive destinée à de tels groupes avait expliqué que «   [l]es fanatiques se battent mieux [40]   ».
Aux yeux des stratèges des États-Unis, les forces religieuses avaient également un autre avantage   : leurs chefs, qui provenaient en majorité des classes aisées, savaient bien utiliser l’islam à des fins politiques pour mobiliser les petites gens et pour unifier la lutte, ici contre le régime marxiste et les troupes soviétiques. Or, selon deux anthropologues spécialistes de la politique musulmane, la priorité accordée à l’aide aux factions les plus religieuses et autoritaires de l’insurrection a eu pour conséquence, bien évidemment, de renforcer l’oppression des femmes ainsi que «   de marginaliser les voix modérées et laïques   » en Afghanistan [41] .
Selon la féministe française Christine Delphy, qui propose une analyse historique des jeux d’alliance des États-Unis dans leurs manœuvres à la fois contre le régime communiste de Kaboul puis contre celui des taliban, «   les États-Unis ont sciemment et volontairement sacrifié les femmes afghanes à leurs intérêts [42]   ». Delphy conclut, avec ironie   :
Les droits des femmes ont été promus et défendus en Afghanistan entre 1978 et 1992   : mais par des gouvernements marxistes ou pro-soviétiques. C’est de cette époque [...] que l’on tire ces statistiques étonnantes sur le grand nombre de femmes médecins, professeures, avocates. Et c’est pas de chance pour les femmes d’Afghanistan   : car puisqu’elles étaient défendues par des gouvernements alliés à un ennemi des États-Unis, il a bien fallu les sacrifier. On ne peut pas laisser les droits des gens, surtout quand ces gens ne sont que des femmes, interférer avec la poursuite de l’hégémonie mondiale. Les droits des femmes, c’est comme les enfants irakiens   : leur mort est le prix de la puissance US, et les Américains le paient d’autant plus volontiers que finalement, ce ne sont pas eux qui le paient [43] .
À cette époque où il importe tant de vaincre l’Ours soviétique, l’élite occidentale ne s’inquiète pas de l’islam militant dogmatique qui gagne en puissance en Afghanistan. Selon les bons mots d’un politicien français interviewé par la revue Le Point après s’être rendu clandestinement en Afghanistan pour y rencontrer des «   résistants   »   : «   Toutle monde [dans la résistance] est musulman, mais ce ne sont pas des fanatiques, comme certains pourraient le croire [44] .   » Un journaliste nous met également en garde contre une critique trop hâtive de l’islamisme des résistants   : «   Nos concepts de progressisme, d’intégrisme, de féodalisme ne sont pas nécessairement à plaquer sans précautions sur la société afghane [45] .   » Le même article indique l’adresse de contact du Mouvementde soutien à la résistance du peuple afghan, qui apporte «   un soutien politique et matériel   » aux résistants. Même une féministe française proche de femmes afghanes minimise – au début de l’insurrection – la force de l’orthodoxie militante   : «   Fanatiques, les musulmans afghans le sont, au sens où ils sont “animés d’une foi intraitable et d’un zèle aveugle”   ; mais sectaires et intolérants, ils l’étaient moins, en temps de paix, que beaucoup de Français. [...] Nous n’avons pas de leçons à donner aux musulmans afghans [46] .   » Dans un livre signé par l’Afghan Shah Bazgar, publié en 1987 en France et coordonné par Régis Guyotat, journaliste pour Le Monde , on peut lire au sujet des insurgés que «   [l]’islam est à la fois notre guide et notre force dans cette bataille. [...] Demain l’Afghanistan ne sera pas une république islamique pure et dure.   » On s’y désole même que G. Hekkmatyar – celui qui a jeté de l’acide au visage de femmes non voilées– soit «   boudé   » par les journalistes occidentaux en raison d’une «   réputation d’“intégrisme”   » et on leur recommande «   de juger de son action sur le terrain   ». En bref, à cette époque, les Afghans étaient représentés comme des musulmans sympathiques qui avaient terriblement besoin de l’aide de l’Occident. Quant aux droits des femmes afghanes, le sujet n’était en général tout simplement pas abordé, alors que dans les zones qu’ils contrôlaient, les partis islamistes obligeaient les femmes à porter le voile et leur interdisaient de participer aux combats. Si la situation des femmes était finalement évoquée, c’était pour expliquer qu’il ne s’agissait pas d’un des «   vrais problèmes   » en Afghanistan [47] .
À la fin des années 1980, alors que l’armée soviétique s’embourbait toujours plus profondément dans le bain de sang afghan, les médias occidentaux se délectaient d’images des sympathiques résistants appelés moudjahidin [*8] , traduit par l’expression «   combattants de la liberté   ». Les médias diffusaient à profusion des images de ces valeureux «   combattants de la liberté   » maniant les fameux missiles antiaériens Stinger provenant des États-Unis et dont les journalistes vantaient le faible coût, le maniement aisé et l’efficacité meurtrière [*9] . L’armée soviétique se retira d’Afghanistan en 1989.
Personne en Occident, si ce n’est quelques marxistes inféodés à Moscou, ne prétendait alors que l’Armée rouge devait rester en Afghanistan pour éviter que le pays ne sombre plus profondément dans la guerre civile. Le président Najibullah abandonné à Kaboul par Moscou tenta de sauver sa peau en proposant un plan de réconciliation nationale, incluant l’adoption de l’islam comme religion officielle, l’abandon de certaines politiques d’inspiration marxiste, le retour à la liberté commerciale et le multipartisme [48] . Mais l’Afghanistan retomba dans l’oubli et ses réformes, vaines, ne furent pas publicisées en Occident. Les médias occidentaux s’entichèrent toutefois d’un chef de guerre charismatique, le commandant Ahmad Shah Massoud, un membre du Jamiat-i-islami (La Société islamique) qui se battait contre la laïcité et le progressisme depuis 1973. Il est présenté comme le héros de la victoire des «   combattants de la liberté   » en 1992, lorsque ceux-ci viennent finalement à bout du régime marxiste afghan abandonné de tous.
***
Entre-temps, le Mur de Berlin était détruit à coups de pics et de pioches et l’empire soviétique –à bout de souffle en partie à cause du fiasco afghan – s’effondrait comme un château de cartes, sous la pression étonnante de mouvements populaires descendus dans les rues.
Je suis donc un vétéran, un ancien combattant. C’est que j’ai fait la guerre froide, moi, et nous avons gagné   ! Une guerre terrible, totale et permanente. J’étais à tous moments sur la ligne de front, des missiles soviétiques braqués sur moi, prêts à me pulvériser au cœur même de mon intimité. J’étais toujours dans leur mire alors que j’étudiais sur les bancs de l’université, finissais la vaisselle dans la cuisine ou faisais l’amour dans la chambre à coucher. Mais nous avons tenu bon et nous avons gagné. Et ce fût toute une expérience que d’avoir 20 ans ou presque en 1989 au Québec et de regarder à la télévision la foule détruire à la masse le Mur de Berlin. Un mélange complexe d’émotions heureuses et malheureuses. Heureuses, car la joie de la foule était contagieuse, mais aussi parce qu’il fallait être sourd et aveugle pour ne pas savoir que la patrie des prolétaires était en réalité un système répressif et totalitaire. Malheureuses aussi, parce qu’il fallait être tout aussi sourd et aveugle pour ne pas savoir que le libéralisme était hégémonique en Occident, de par ses règles politiques strictement électoralistes, son idéologie nationaliste et impérialiste qui justifiait tant de mensonges officiels et d’injustices souvent meurtrières et ses normes économiques qui exigeaient de tout mesurer à l’aune de la valeur monétaire. J’avais alors le sentiment que les décennies à venir seraient calmes, très calmes, trop calmes. Je n’aurais pu me tromper plus totalement.
Déjà, un voyage en Inde à l’hiver 1990 m’avait laissé entrevoir les nuages noirs qui s’accumulaient à l’horizon. J’avais convaincu mes compagnons de voyage de monter de New Delhi jusqu’au Cachemire, à l’époque au seuil de la guerre civile. Étudiant en science politique, j’étais curieux de voir de mes propres yeux une telle tension politique. Pur voyeurisme. Je croyais que les étrangers n’y courraient aucun risque puisque les forces en présence se contentaient de se battre entre elles. À Srinagar, je me retrouvai par curiosité et insouciance dans une manifestation de dizaines de milliers de personnes qui réclamaient l’indépendance de leur province. Ce mouvement pour l’indépendance attendait que l’Inde accepte de se plier à une exigence de l’Organisation des Nations Unies (ONU) exprimée en 1948, soit de tenir un référendum dans la province pour que la population en détermine le statut politique. L’Inde préférait gérer la région à coups de matraque et de fusil. Le mouvement indépendantiste subsistait malgré tout, avec l’aide plus ou moins clandestine du Pakistan. À l’époque de mon voyage, il y avait eu plus de 200 morts en quelques mois. En cette journée de manifestation, je m’étais retrouvé à marcher, devant un bloc de femmes voilées, bras dessus, bras dessous avec des jeunes hommes très heureux d’avoir dans leurs rangs un sympathisant d’Occident. Me retournant pour estimer l’ampleur de la foule, je découvris avec perplexité que deux hommes brandissaient derrière moi un immense portrait de l’ayatollah Khomeni, le dictateur islamiste de l’Iran. Je quittai la manifestation, gêné...
Le soir, alors que mes compagnons de voyage et moi jouions calmement au poker dans notre chambre d’hôtel humide et glaciale, la ville encastrée dans une vallée résonna des appels à la prière des muezzins et des cris de foules se dirigeant vers les mosquées. Un silence lourd retomba sur la ville jusqu’à la fin de la prière. À la sortie des mosquées, les cris de foules reprirent, couverts bientôt par le bruit des tirs de mitraillettes et des explosions. Dans la nuit, des véhicules militaires sillonnèrent les rues munis de haut-parleurs, pour décréter un couvre-feu, soit l’interdiction de sortir dans les rues. Mes amis et moi devions prendre un avion le lendemain vers Bombay   : une jeep de l’armée nous conduisit à l’aéroport avec d’autres voyageurs à travers une ville morte. Tous les volets étaient baissés et on ne croisait que des soldats, postés en faction à tous les dix mètres. Quelques mois plus tard, quatre touristes occidentaux furent enlevés à Srinagar. Quelques semaines après, j’appris par les journaux qu’on avait retrouvé leurs corps, sans tête. Comme quoi des études en science politique ne signifient pas être automatiquement doté des outils nécessaires pour bien évaluer les risques d’une situation complexe... Depuis lors, 80 000 Cachemiris ont été tués et des milliers sont portés disparus. Un massacre à grande échelle, dans la même région que l’Afghanistan et dans l’indifférence complète de l’Occident.
En Occident, la victoire du «   monde libre   » face à «   l’Empire du mal   » suivait dix ans de matraquage idéologique commencé par Margaret Thatcher en Grande-Bretagne et poursuivi par Ronald Reagan aux États-Unis. On nous répétait qu’il n’y avait pas d’alternative au libre marché, qu’il fallait privatiser les entreprises nationales, réduire les services sociaux offerts par l’État, couper dans les dépenses publiques et encourager le plus possible le libre marché de l’emploi, du commerce et des échanges. La fin de la guerre froide entre les deux blocs a été suivie par une intensification de la guerre entre les classes sociales (qui, prétendait-on, n’existaient plus [*10] ). Les conditions matérielles et l’espérance de vie chutèrent de manière dramatique à l’Est, de larges pans de la société sombrant dans la pauvreté et l’exclusion alors que quelques privilégiés faisaient main basse sur les industries privatisées et amassaient d’immenses fortunes. L’instauration de régimes libéraux eut également des effets désastreux pour les femmes, tant pour leur participation à la vie politique et économique qu’en ce qui a trait au contrôle de leur corps. À l’Ouest, les vainqueurs de la guerre froide eurent droit à une «   rationalisation   » accélérée des entreprises et à une «   flexibilisation   » du marché de l’emploi. Il s’agissait pour la vaste majorité d’être plus productif et de travailler plus longtemps pour un salaire moindre et de moins bonnes conditions de travail, alors que les profits des patrons augmentaient sans cesse. L’écart entre les riches et les pauvres se creusa lentement mais sûrement. S’ils avaient gagné la guerre froide, bien des vétérans furent amèrement déçus par une victoire si paradoxale.
À la suite de la chute de l’URSS, la droite à l’Ouest était triomphante et arrogante et les mouvements sociaux progressistes à bout de souffle, d’autant plus incapables de mobiliser sur une vaste échelle que l’idéologie libérale apparaissait à plusieurs comme une évidence relevant de la nature humaine. Dès l’hiver 1990, le mouvement étudiant tenta tout de même au Québec de se mobiliser contre le «   dégel des frais de scolarité   ». L’élite au pouvoir proposait de rompre le pacte entre les générations – les frais de scolarité étaient «   gelés   » depuis les années 1960 – et de faire payer les jeunes car l’éducation, comme tout le reste, devait maintenant être évaluée en termes de rentabilité monétaire. Une grève étudiante fut déclenchée et ponctuée de quelques coups d’éclat   : plusieurs manifestations de rue, l’occupation des bureaux du Conseil du patronat et même du parquet de la Bourse de Montréal.
J’avais participé à quelques-unes de ces actions. Quand nous avons réussi à pénétrer sur le parquet de la Bourse, des courtiers tout d’abord interloqués sont ensuite devenus comme fous, nous lançant des chaises, des tasses, des cendriers et nous attaquant à coups de poings et de pieds. Le vice-président des communications de la bourse expliqua par la suite que «   pour les négociateurs, c’est leur salaire qui est en jeu. Manquer dix minutes de transactions, ça peut vouloir dire pour eux plusieurs centaines de dollars perdus [49]   ». Nous avons donc été rassurés par l’arrivée des policiers anti-émeute, puisqu’ils nous ont protégés des courtiers furieux. La police a tout de même procédé à 188 arrestations du côté des activistes, aucune du côté des courtiers. Mais la lutte semblait vaine, tant l’idéologie libérale apparaissait maintenant indépassable et les propositions progressistes périmées à jamais. Parmi le corps étudiant, plusieurs adoptaient dans leurs interventions en assemblée générale l’approche individualiste et clientéliste du libre marché, adaptée au système d’éducation   : la société québécoise, malgré sa richesse collective évidente, n’avait plus les moyens – disait-on – de maintenir un système relativement généreux d’accessibilité à l’éducation. La mobilisation étudiante de 1990 fut donc une défaite.
Sur la scène internationale, la chute du Mur de Berlin semblait annoncer sinon des lendemains chantants, à tout le moins un avenir calme et plat. La paix fut de courte durée. Quelques semaines à peine après la destruction du mur, l’armée des États-Unis envahit Panama, un pays souverain. Elle y captura le président Manuel Noriega et le transféra aux États-Unis pour qu’il soit jugé pour trafic de drogue. À la suite de cette invasion qui représentait une transgression évidente du droit international, une vaste coalition se forma et mobilisa des centaines de milliers de soldats. La coalition adressa aux États-Unis un ultimatum exigeant un retrait de leurs troupes de Panama. Face au refus des autorités des États-Unis de se plier au droit international, la coalition commença à bombarder les troupes stationnées à Panama ainsi que diverses installations stratégiques aux États-Unis (bases militaires, installations énergétiques, aéroports, bâtiments ministériels, etc.), avant de lancer une offensive terrestre au nom de la défense du droit international, de la justice et de la liberté.
Mais non, c’est une blague...
L’invasion de Panama par l’armée américaine n’entraîna aucune réplique militaire pour libérer Panama des troupes des États-Unis ou pour attaquer directement le territoire des États-Unis pour les punir d’avoir transgressé le droit international.
La chute du mur fut aussi suivie par la guerre en Irak. En 1990, l’Irak dirigé par le dictateur Saddam Hussein avait envahi le Koweït, un pays dirigé par une dictature monarchiste. Les États-Unis mobilisèrent alors une vaste coalition forte de 500 000 militaires et lancèrent un ultimatum exigeant que l’armée irakienne se retire du Koweït.
Ce n’est pas une blague...
Nous nous sommes recueillis devant nos télévisions pour suivre en direct la première guerre contre l’Irak en 1991. Nous écoutions et regardions, en toute passivité, des généraux et des experts nous décrire l’avancée foudroyante des troupes de la «   coalition   » sur des cartes d’état-major. Nous observions dans notre téléviseur des avions de guerre voler dans un ciel vide, des chars foncer à toute allure dans un désert vide et des éclairs d’explosions dans le ciel de Bagdad, une ville qui semblait déserte sur nos écrans de télévision. Des cadavres, nous n’en avons pas vu, ou si peu.
J’allais être marqué à vie, dix ans plus tard, par ces images qui tordent le ventre d’Américains sautant du haut des tours en flammes du World Trade Center. Mais en 1991 je ne vis aucun des Irakiens prisonniers du brasier de l’«   autoroute de la mort   », ni entendu le témoignage d’aucune des mères, épouses ou enfants d’une de ces victimes, montrant aux caméras des médias des photos de leur proche souriant et nous expliquant à quel point il avait été une bonne personne aimant la vie, un époux aimant et un père attentionné. J’ai dû mener des recherches pour trouver des comptes rendus détaillés de ce bombardement de masse. L’autoroute de la mort reliait le Koweït et l’Irak. Les autorités irakiennes venaient d’accepter, devant l’évidence du désastre militaire, de se conformer à la résolution 660 de l’ONU, soit un cessez-le-feu et un retrait de leurs troupes du Koweït. Cette décision fut annoncée sur les ondes de Radio Bagdad par un porte-parole du ministère des affaires étrangères puis par Saddam Hussein lui-même. Dans l’après-midi du 26 février 1991, les troupes irakiennes commencèrent à se replier vers l’Irak, sans combattre, emportant avec elles bien des richesses qu’elles avaient pillées au Koweït. Il s’agissait d’un convoi de plusieurs dizaines de milliers d’Irakiens – la plupart de jeunes hommes conscrits pour servir les intérêts du dictateur Saddam Hussein – entassés dans deux mille véhicules militaires. Le convoi comptait aussi des voitures, des camions et des autobus qui transportaient des fonctionnaires et autres civils irakiens.
Vers minuit, les bombes commencèrent à pleuvoir dans ce coin du désert.
L’aviation américaine cibla d’abord la tête et la queue du convoi, qui finalement immobilisé fut entièrement bombardé pendant des heures. Le journaliste Randall Richard du Providence Journal , posté à bord du porte-avions USS Ranger, expliqua que «   les frappes aériennes contre les troupes irakiennes retraitant du Koweït étaient lancées dans une telle effervescence que les pilotes disaient qu’ils devaient prendre n’importe quelle bombe qui se trouvait le plus proche de leur aire de décollage   ». Selon un pilote américain, «   [c]’était comme tirer des poissons dans un baril   ». Les reportages du Los Angeles Times (11 mars 1991) et du Time Magazine (18 mars 1991) menés sur les lieux du massacre quelques jours plus tard révélèrent que les carcasses de véhicules et de corps carbonisés couraient sur plusieurs dizaines de kilomètres. Les morts, parfois impossibles à distinguer des décombres, se comptaient par milliers, mais leur nombre exact ne fut jamais connu, d’autant plus que des cadavres furent mangés par des chiens errants [50] .
La journaliste spécialisée sur le Moyen-Orient Joyce Chediac expliqua devant la Commission of Inquiry for the International War Crimes Tribunal à New York, au sujet de ce bombardement   :
Le massacre à sens unique, ce meurtre de masse raciste d’Arabes, est survenu alors que le porte-parole de la Maison Blanche Marlin Fitzwater promettait que les États-Unis et les partenaires de leur coalition n’attaqueraient pas les forces irakiennes quittant le Koweït. Il s’agit certainement d’un des crimes de guerre les plus odieux de l’histoire contemporaine. [...] Ce massacre de soldats irakiens en retraite violait l’article de la Convention de Genève de 1949, qui interdit de tuer des soldats hors combat. [...] Les troupes retraitaient et se retiraient elles-mêmes du combat suivant des ordres directs de Bagdad qui admettait que la guerre était terminée, que l’Irak abandonnait le combat et se soumettait complètement aux résolutions de l’ONU. Attaquer des soldats qui retournent à la maison dans de telles circonstances est un crime de guerre [51] .
Tout cela, nous n’en avons rien su, ou presque, pendant cette guerre télévisée où les morts ne nous étaient pas montrés. La propagande militariste était si efficace que je me retrouvai pris dans des débats surréalistes avec d’autres étudiants en science politique à l’Université de Montréal qui déclaraient le plus sérieusement du monde que cette guerre était juste, car nécessaire pour préserver notre mode de vie. Un ami, à l’époque militant contre la guerre, avait organisé une table d’information dans les couloirs du pavillon des sciences humaines, y distribuant de la documentation qui proposait une perspective critique sur la guerre. Des étudiants s’arrêtaient régulièrement à la table pour lui reprocher de défendre la dictature de Saddam Hussein et le traiter d’ Arab lover («   amoureux d’Arabes   »).
Le massacre de l’autoroute de la mort n’était que le point culminant et final de la destruction systématique d’un pays. L’offensive terrestre, qui ne dura que quelques heures, avait été précédée par 42 jours de bombardement aérien. L’armée des États-Unis admit avoir effectué 110 000 sorties aériennes contre l’Irak pendant ces journées. 88 000 tonnes de bombes tombaient sur l’Irak alors que nous assistions à la télévision à un défilé de journalistes et d’experts qui nous expliquaient avec enthousiasme que les bombes de la coalition étaient «   intelligentes   » et permettaient de réaliser des «   frappes chirurgicales   » et de minimiser les «   dommages collatéraux   ». Loin d’être «   intelligentes   », 93 % des bombes furent larguées en chute libre, la plupart à partir d’une altitude de près de 10 kilomètres. Des 7 % de bombes dotées d’un système de guidage électronique, plus du quart ratèrent leur cible. L’armée américaine bombarda délibérément les centrales électriques (11 parmi les plus importantes) et les relais de transmission (au moins 119), les usines de pompage, de traitement et de distribution d’eau, les réservoirs, les barrages (au moins 8), les installations de téléphone et de radio, les entrepôts de nourriture, les usines de lait et de boissons pour enfants, les installations ferroviaires, les ponts, les viaducs routiers, les autoroutes, les stations d’autobus, et les manufactures de textiles. Les bombardements détruisirent environ 15 000 résidences personnelles, des centres commerciaux, des restaurants et des hôtels, des écoles (676 touchées dont 38 complètement détruites), des hôpitaux (28, en plus de 52 cliniques communautaires), des mosquées (25 pour Bagdad uniquement) et des églises. Selon Eric Hoskins, coordonnateur d’une équipe de recherche à l’Université Harvard, le bombardement a «   effectivement éliminé tout ce qui était vital pour la survie humaine en Irak – l’électricité, l’eau, les systèmes d’égouts, l’agriculture, l’industrie et les soins de santé   ». Résultat   : plus de 100 000 civils irakiens furent tués [52] .
Les pétrodictateurs koweïtiens retrouvèrent leur trône, leur pays, leurs sujets et leurs femmes, qu’ils peuvent encore aujourd’hui opprimer sans que ne soit pour autant remise en question l’alliance politique et militaire qu’ils entretiennent avec l’Occident.
Quelques années plus tard, on s’horrifia de la sauvagerie des Rwandais qui se massacraient à la machette, des armes dont aucun journaliste ne nous vantait le faible coût, le maniement aisé et l’efficacité meurtrière. Personne n’eut le mauvais goût de parler de «   machettes intelligentes   » ni de «   frappes chirurgicales   » pour désigner leurs coups meurtriers.
***
Avec l’émergence du mouvement altermondialiste, qui attira l’attention lors de manifestations spectaculaires à Seattle en 1999, des voix horrifiées s’élevèrent pour dénoncer la «   violence   » de ces activistes qui ne maniaient pourtant que des bâtons et des cailloux. La faible sympathie des médias pour les actions de ce mouvement contestataire ne me surprit pas, car j’en avais déjà fait l’expérience en septembre 1993, alors que je participais à l’organisation d’une manifestation contre des politiciens du Front national, parti français d’extrême droite, en visite à Montréal. L’éditorialiste à La Presse Alain Dubuc avait critiqué vertement le «   brouhaha qui frise le ridicule   » du «   cirque antiraciste   », tout comme le premier ministre britannique Tony Blair se moqua quelques années plus tard du «   cirque anarchiste itinérant   » suivant les grands sommets officiels [53] . Alain Dubuc reprochait aux activistes «   cette énergie gaspillée   » qui devrait être, selon lui, «   canalisée vers les vrais problèmes   », mais certainement pas contre les «   élus   » frontistes envers qui «   la courtoisie   » est exigée, puisqu’ils sont des «   membres en règle   » de la vie politique en France, «   soit dit en passant une démocratie [54]   ».
En avril 2001, ayant pris de l’âge et cumulé quelques diplômes, je fus embauché à titre de politologue et d’expert de l’anarchisme – l’université produit des experts sur tous les sujets   ! – par le Réseau de l’information (RDI) de la télévision de Radio-Canada pour commenter en direct les manifestations contre le Sommet des Amériques, à Québec. Trente-quatre chefs d’État des Amériques s’approprièrent le centre-ville de Québec, qu’ils occupèrent retranchés derrière un périmètre de sécurité de 4 kilomètres de diamètre et protégés par 6 000 policiers qui pouvaient compter sur 500 militaires tenus en réserve à la base de Valcartier, en banlieue de Québec. Les policiers tirèrent des balles de caoutchouc par centaines contre les manifestantes et les manifestants et utilisèrent tant de grenades lacrymogènes qu’ils durent se réapprovisionner d’urgence aux États-Unis. Ils procédèrent enfin à plus de 400 arrestations. Je fus fasciné par l’insistance des réalisateurs à couvrir «   la casse   » et par les mots que les journalistes utilisaient pour parler des activistes. À la fin de cette saga, je demandai à un journaliste pour quelle raison il n’avait pas parlé, comme ses collègues l’avaient fait en 1991 à l’occasion de l’invasion de l’Irak, de «   frappes chirurgicales   » (plutôt que de «   casse   ») et de «   dommages collatéraux   » (plutôt que de «   vandalisme   ») pour décrire l’action des manifestantes et des manifestants. Le journaliste me répondit que l’invasion de l’Irak était légitime puisqu’entérinée par le gouvernement canadien, contrairement à l’action des activistes. Il convenait donc d’utiliser deux registres de vocabulaire pour bien distinguer les deux phénomènes. Une telle candeur, doublée d’une réelle conscience du poids politique des mots, m’avait désarçonné. Bien sûr, quand des Berlinois saouls détruisaient le mur de la honte à coups de masse, aucun commentateur en Occident ne prétendit qu’il s’agissait d’un cirque anticommuniste, ni ne se scandalisa d’une telle violence, ni ne la minimisa en prétendant qu’elle était le fait de jeunes «   casseurs   » et de vandales irrationnels.
En France, des experts en sondages notent d’ailleurs l’impact des mots sur l’impression de légitimité – ou de non-légitimité – d’opérations militaires. Lors des bombardements contre la Serbie par l’OTAN à la fin des années 1990, deux sondages réalisés en même temps ont donné des résultats contradictoires, soit 40 % d’appui pour l’un et 57 % d’appui pour l’autre. Explication d’un expert   : la question du premier sondage mentionnait les «   bombardements aériens   », évoquant une réalité brutale, alors que le deuxième sondage parlait de «   l’intervention militaire   », une expression neutre, voire positive. Selon un autre expert, «   [b]ombardement donne un poids de chair et de sang à la question qui est posée. [...] Frappe, c’est plus chirurgical et aseptisé que bombardement   » [55] .
Quelques mois après les manifestations contre le Sommet des Amériques à Québec, quatre avions furent détournés à l’aide de couteaux peu coûteux, au maniement aisé et à l’efficacité meurtrière. Ces bombes volantes – pilotées par des activistes à qui des imams avaient promis des femmes vierges une fois arrivés au paradis – prirent pour cible des symboles de la puissance économique et militaire des États-Unis, provoquant des milliers de morts.
Cette attaque créa une onde de choc terrible au sein du mouvement altermondialiste. Plusieurs y exprimèrent de la joie à la suite de ce coup porté directement contre la tête de l’appareil militaire des États-Unis et contre «   un symbole de la prospérité américaine [56]   », pour reprendre les mots de George Bush II évoquant le World Trade Center après l’attentat. Pour des activistes anticapitalistes et antimilitaristes, la joie pouvait alors sembler une émotion légitime. D’autres, au contraire, dénoncèrent cette attaque en soulignant qu’elle avait provoqué la mort de trop de victimes innocentes. Plusieurs sombrèrent tout de suite dans un profond pessimisme et prédirent que le mouvement altermondialiste s’effondrerait, au moins momentanément, aux États-Unis – «   Le mouvement est mort, il l’est vraiment.   » En effet, il serait très difficile de critiquer les politiques officielles du pays qui partirait sous peu en guerre. D’autres tentèrent d’appliquer leur cadre d’analyse habituel pour expliquer l’attaque   : les États-Unis se projetaient dans le monde comme la plus grande puissance économique et militaire, agissant comme un vempire . Il n’était donc pas si étonnant que des groupes militants des pays pauvres cherchent à contre-attaquer. D’autres enfin voulurent tout simplement exprimer leur compassion pour les victimes innocentes de cette tragédie. Ainsi, les militants du Masquerade Project, de New York, se préparaient à cette époque pour des manifestations contre une réunion conjointe du Fonds monétaire international et la Banque mondiale qui devait avoir lieu à Washington D.C. en novembre 2001. Des centaines de masques à gaz avaient été achetés et peinturés de couleurs chatoyantes pour distribution gratuite lors des manifestations. Les appartements des militants new-yorkais débordaient donc de masques à gaz en cette journée du 11 septembre. Il fut décidé de les nettoyer et de les apporter à Ground Zero pour aider les secouristes [57] .
Du côté des élites politiques et intellectuelles en Occident, la réaction fut beaucoup plus homogène. Presque tous serrèrent les rangs derrière les États-Unis, y allant de déclarations de sympathie et de solidarité à l’égard des États-Unis et de ses élites. «   Nous sommes tous Américains   », clamèrent ainsi des éditorialistes occidentaux pour exprimer leur sympathie et leur allégeance à l’empire. En France, par exemple, ce fut le cas du directeur du journal Le Monde (Jean-Marie Colombani, 13 septembre 2001), du quotidien Le Figaro (l’écrivain Jean d’Ormesson, 15 septembre 2001) et du Journal du dimanche (16 septembre 2001). Le slogan fut repris sur les ondes de France Musique (14 septembre), d’Europe 1 (16 septembre) et de la radio publique France Inter (par la politologue Nicole Bacharan, 18 septembre). Le journal Libération fit dans la nuance, déclarant que «   nous sommes tous des New-Yorkais [58]   » (14 septembre).
Les allégeances furent moins claires hors de l’Occident. Le journal camerounais Le Messager expliqua ainsi que «   cet attentat surprise a été à la mesure de l’arrogance avec laquelle le pays de George Bush tente aujourd’hui d’affirmer sur le monde une domination de mauvais aloi.   » [59] Le ton ne fut pas non plus au diapason du chœur des élites occidentales au Burkina Faso, l’un des pays les plus pauvres du monde. Dans l’édition de l’hebdomadaire Le Journal du Jeudi suivant l’attaque aérienne, l’éditorialiste indique   :
Ce désastre du terrorisme aveugle [...] découle du manque de sagesse et de clairvoyance de la politique internationale, notamment celle de l’administration Bush fils au Proche Orient. Du reste, l’Égyptien Hosni Moubarak l’avait prédit   : l’entêtement du gouvernement Sharon et la politique de l’autruche de l’Amérique ne pouvaient conduire qu’à un réveil brutal du terrorisme international [60] .
Toujours dans Le Journal du Jeudi , la chroniqueuse Chloé Roux rappela en septembre 2001 quelques faits historiques d’importance, évoquant au passage les femmes afghanes qui allaient bientôt être instrumentalisées pour justifier une attaque militaire contre leur pays   :
Les États-Unis, force du Bien, déclarent la guerre à Ben Laden le terroriste et au régime afghan qui le protège, forces du Mal. Qui a armé les Talibans du temps où tout était bon pour contrer les Soviétiques   ? Qui a formé au sein de ses services secrets l’actuel ennemi public n o  1, alors qu’il n’était encore qu’un jeune – mais tellement prometteur   ! – apprenti terroriste   ? Ce n’est un secret pour personne. [...] Une minute de silence pour les victimes de l’attentat odieux de ce mardi 11 septembre 2001, c’est bien. Combien de minutes de silence pour les femmes afghanes, opprimées, lapidées, enterrées, rayées du monde humain par ces mêmes Talibans, avec la complicité, puis l’indifférence américaines [61]   ?
Dans certains journaux africains, on se permit même une touche d’ironie et d’autodérision   : «   Évidemment, la nouvelle technique des kamikazes est difficilement applicable en Afrique. Imaginez deux terroristes synchronisés qui attendent pendant 25 heures que Air Afrique confirme son décollage [62] .   » On s’y demanda, enfin, pourquoi les chefs d’État du continent le plus pauvre de la planète sentaient eux aussi le besoin de se déclarer fidèles vassaux de l’Empire dans sa «   guerre contre le terrorisme   »   :
[...] une bonne brochette de dirigeants africains se sont rencontrés au sommet pour joindre leur voix à celle des Occidentaux dans la condamnation du terrorisme. Les quelque trente pays qui participent à la rencontre de Dakar entendent élaborer un pacte contre le terrorisme. C’est, certes, une initiative louable pour mettre les terroristes en garde mais les dispositions envisagées ne sont-elles pas surréalistes par rapport aux besoins primaires des Africains [63]   ?
Les considérations éthiques au sujet de la guerre ne sont donc pas toujours purement objectives. Celles du camp des plus forts ou des plus faibles sont très souvent influencées par la position qu’ils occupent dans le monde et dans la société. Les sondages indiquaient d’ailleurs clairement que les populations aux États-Unis et en Occident étaient majoritairement favorables à une riposte militaire, alors que l’opposition à cette guerre s’élevait à environ 75 % dans les pays plus pauvres, dont ceux d’Amérique latine [64] . Il est peu probable, voire impensable, que les personnes d’Amérique latine s’opposant à la guerre américaine aient eu des sympathies fortes avec l’idéologie islamiste. Leur condamnation de la guerre américaine était certainement fondée sur d’autres considérations   : peut-être sur un esprit critique développé suite aux interventions plus ou moins clandestines des États-Unis depuis les années 1960 pour renverser des gouvernements élus ou soutenir des dictatures et des régimes autoritaires au Chili, au Guatemala, en Haïti, au Nicaragua, au Panama, au Salvador, au Venezuela, ou s’ingérer dans des guerres civiles comme en Colombie. Ou encore parce que les académies militaires des États-Unis ont formé de nombreux officiers des dictatures d’Argentine, du Chili, du Brésil et d’Uruguay [*11] .
***
L’attaque du 11 septembre 2001 contre les États-Unis est en partie une conséquence de la première guerre contre l’Irak en 1991. Ce conflit a dynamisé l’internationale islamiste contemporaine, qui a pris naissance dans les années 1950 et 1960. À l’époque, les mouvements anticoloniaux de libération nationale au Maghreb et au Moyen-Orient se divisaient entre trois forces concurrentes   : les nationalistes laïques de tendance socialiste (comme le parti Bass de Saddam Hussein ou le Front de libération nationale (FLN) en Algérie et l’Organisation de libération de la Palestine), les communistes plutôt internationalistes et les islamistes réactionnaires. En Algérie, en Égypte, en Irak et en Syrie, les nationalistes socialistes de tendance laïque ont pris le pouvoir et durement réprimé leurs concurrents. Communistes et islamistes se sont retrouvés en exil ou en prison, où plusieurs ont été exécutés. Les élites des pays nouvellement émancipés de la gouverne directe ou des protectorats des puissances coloniales se révélèrent rapidement arrogantes, corrompues et incapables de tenir leurs promesses. Ces élites s’acoquinaient aux puissances occidentales, alors que le reste de la population s’enfonçait dans le chômage, la pauvreté et le désespoir. Les communistes affaiblis par la chute de l’URSS n’ont jamais réussi à se relever de la répression qui les avait cassés. Les islamistes ont alors eu le chemin libre pour occuper l’espace de la contestation contre les régimes autoritaires qu’ils accusaient d’avoir trahi les principes d’un islam interprété de manière très rigoriste. Et puis, en certains endroits, comme en Afghanistan, ce sont les États-Unis qui ont directement et pendant des années financé et armé les islamistes, participant de leur montée en puissance.
En 1990, les forces islamistes ont dans un premier temps réprouvé l’invasion du Koweït par l’armée irakienne, considérant que deux pays musulmans ne devraient pas être ennemis. Mais l’arrivée de centaines de milliers de soldats occident aux au Moyen-Orient, y compris en Arabie saoudite considérée comme la terre sainte de l’Islam, fut perçue comme une nouvelle croisade impérialiste contre le monde musulman. Plusieurs miliciens rejoignirent les rangs d’organisations prônant la lutte armée. Ces miliciens ne répondirent plus à aucun État et ils appliquèrent d’une certaine manière le principe néolibéral de la privatisation, dans ce cas la privatisation des organisations militaires. Certains avaient déjà combattu en Afghanistan ou ailleurs, d’autres étaient de nouveaux venus à la lutte armée. On allait les retrouver au fil des années 1990 en Bosnie, en Tchétchénie, en Algérie et au Cachemire. Puis, une poignée d’entre eux organisèrent – selon toute vraisemblance [*12] – une attaque aérienne contre l’empire lui-même et les symboles de la puissance occidentale, soit le World Trade Center et le Pentagone.
En cette journée du 11 septembre, j’étais à Vancouver où je venais de soutenir ma thèse de doctorat. Je devais prendre l’avion pour San Francisco le 12 septembre, soit le lendemain des frappes aériennes, puis rouler jusqu’à Los Angeles pour y retrouver un cousin de mon père que j’appelais mon oncle. Mon père m’avait accompagné à Vancouver pour assister à ma soutenance et je devais partir avec lui pour la Californie. Selon mon père, la guerre est un phénomène profondément nuisible et stupide. Il en fit les frais très jeune, en tant qu’enfant juif né à Paris de parents originaires de Budapest. Il avait six ans quand les nazis ont occupé la France, le forçant à vivre avec mes grands-parents dans une semi-clandestinité. La famille retrouva son appartement parisien vidé de tous ses meubles à la fin de la guerre. Les nouvelles en provenance de Hongrie étaient mauvaises, très mauvaises   : la majeure partie de la parenté avait été exterminée par les nazis. À la fin des années 1950, mon père préféra l’insoumission plutôt que le service militaire français. Il évita ainsi d’être du nombre des 28 000 soldats français tués pour maintenir – en vain – le statut français de l’Algérie, et d’être l’un des assassins ayant participé au massacre d’environ un million d’Algériennes et d’Algériens. Pour échapper à cette guerre, mon père migra à Montréal où il rencontra ma mère et où ma sœur et moi avons vu le jour.
Tous les vols avaient été annulés à la suite de l’attaque de la veille. Mon père et moi avons donc loué une voiture et traversé la frontière après quatre heures d’attente, une fouille approfondie de la voiture et des bagages et un interrogatoire serré. Traversant les paisibles États de Washington et de l’Oregon, nous nous sommes laissés bercer par la voix de l’Amérique transmise par le poste radio sous deux formes   : les émissions religieuses et les lignes ouvertes. Les émissions religieuses – chrétiennes – ronronnaient d’appels à la prière et au recueillement auprès du Christ, à grand renfort de références à tel ou tel passage de la Bible. Le ton de ces émissions était calme. Les prédicateurs encourageaient leurs concitoyens à se recueillir en famille et à prier pour le salut des victimes et pour la paix   : «   Lorsque j’ai entendu la terrible nouvelle, j’étais dans mon salon avec ma femme et mes enfants. Quel réconfort pour nous que d’avoir pu prier en famille.   » Bientôt, George Bush II allait adopter une rhétorique mobilisant Dieu pour justifier ses projets militaires, déclarant que «   même dans une tragédie – particulièrement dans une tragédie – Dieu est proche   » et «   la liberté que nous chérissons n’est pas un don des États-Unis au monde, c’est un cadeau de Dieu à l’humanité [65]   ».
Sur les lignes ouvertes, nombre d’auditeurs juraient être prêts a s’enrôler pour partir à la guerre. D’autres préféraient les «   analyses politiques   », du genre «   un bon Musulman est un Musulman mort   ». Un auditeur, réagissant aux propos tenus plus tôt par Bush II, selon qui il fallait chercher «   justice   », déclara   : «   Je ne veux pas de justice, je veux une vengeance, je veux un génocide.   » L’animateur lui expliqua qu’il ne devrait pas utiliser le mot «   génocide   » à la connotation trop péjorative, même s’il était d’accord avec l’esprit de cette proposition... Pour certains, il convenait de transformer l’Afghanistan, l’Algérie, l’Iran, l’Irak et la Palestine en «   terrains de stationnement   » ( parking lots ). Cette théorie du parking lot fut reprise par plusieurs participants aux nombreuses lignes ouvertes que nous avons écoutées en sillonnant les paisibles collines de l’Oregon. De nombreuses personnes proposaient tout simplement d’atomiser les divers pays musulmans («   let’s nuke them   !   »). Selon un sondage, 20 % des Américain-e-s étaient en faveur de l’utilisation de la bombe atomique dans la «   guerre contre le terrorisme [66]   ».
On ne parlait pas alors d’exporter par les armes le droit de vote, la liberté de presse et l’émancipation des femmes. Au mieux proposait-on, comme Ann Coulter, du National Review On-Line , d’«   envahir ces pays, tuer leurs chefs et les convertir au christianisme [67]   ».
Arrivés le soir dans un motel, mon père et moi avons regardé la télévision jusque tard dans la nuit. Nous nous sommes endormis avec la certitude que bientôt, très bientôt, les États-Unis frapperaient fort. Mais frapperaient qui, pour servir quels intérêts et avec quels résultats   ? Le lendemain, le New York Times lançait un vaste sondage qui allait révéler que 67 % des Américains accepteraient qu’une «   riposte   » militaire entraîne «   plusieurs milliers de victimes innocentes   ». Ils seraient bientôt servis, puisque les bombes américaines lancées sur l’Afghanistan allaient tuer environ 4 000 civils lors des deux premiers mois de la guerre uniquement, soit déjà plus que le nombre de civils morts lors de l’attaque du 11 septembre [68] .
Nous avons ensuite poussé jusqu’en Californie, toujours accompagnés par le même ronron radiophonique, constatant à quel point la poésie de Bush II trouvait écho chez les Américains   : animateurs d’émissions de radio tout comme auditeurs reprenaient à perdre haleine des slogans tels que «   la première guerre du XXI e  siècle   ». Inspirés par leur rage et leur douleur, les Américains raffinaient leur analyse au fil des jours. Pour un commentateur radiophonique, ce défi devait forcer les États-Unis à en finir une fois pour toutes avec «   cette merde sociale-démocrate, postmoderne et politiquement correcte   ». Pour le pasteur Jerry Falwell, les États-Unis avaient été frappés en raison des «   païens, gais, lesbiennes, féministes et avorteurs   » qui y sévissent... Et Falwell de préciser   : «   Ce n’est pas directement de leur faute, mais Dieu nous a retiré sa protection en raison de la sécularisation tragique de notre société.   » C’en est à se demander alors pourquoi les avions ont frappé des cibles militaires et financières, et non un club de drag queens au cœur du quartier homosexuel de San Francisco.
Alors que certains blâmaient les féministes et les gais et lesbiennes, le président Bush II encourageait son peuple à réagir à l’attaque en s’engageant à soutenir le capitalisme. «   Allez à Disney World en Floride   ! Allez magasiner   !   » Au Canada, le premier ministre Jean Chrétien déclarait   : «   C’est le temps de sortir et de contracter une hypothèque pour acheter une maison, d’acheter une voiture.   » Un maire en Floride affirmait même qu’«   il n’a jamais été plus patriotique d’aller magasiner   ». On allait avoir droit à cette rhétorique de nouveau en 2006, alors que George Bush II déclarait, en conférence de presse à la Maison Blanche   : «   Je vous encourage tous à magasiner plus encore [69] .   » Les drapeaux ont commencé à fleurir 36 à 48 heures après les «   frappes chirurgicales   » contre les États-Unis. Il en apparut sur les voitures d’abord (au bout des antennes de radio, sur les toits, dans les vitres) et sur les viaducs. À la radio, ces indications précieuses   : «   Le magasin X a écoulé tous ses drapeaux, mais vous pouvez vous en procurer au magasin Y.   » Nous avons aussi croisé des caravanes de camions de pompiers qui roulaient en direction de New York, distante de plus de 3 000 kilomètres. Arrivés à San Francisco le vendredi 14 septembre, nous avons découvert la ville couverte de drapeaux   : aux balcons, sur les portes de garage, dans les vitrines des magasins, sur les chandails, sur des macarons, en foulards et même en cravates. «   Nous devrions torturer tous ces bigots enturbannés et n’importe lequel de ces merdeux qui les aiment [70]   », se fit expliquer un anarchiste américain par son voisin qui venait de planter un nouveau mat devant la maison pour y hisser un second drapeau [*13] .
Il s’agissait là d’une longue tradition. Un observateur notait en mars 1917 que «   chaque pouce d’espace disponible semble être occupé par un drapeau [71]   » sur Wall Street, le cœur du système financier des États-Unis. À cette époque, les États-Unis n’étaient pas encore engagés dans la Première Guerre mondiale. Or, Wall Street avait parié sur les alliés, leur accordant des milliards de dollars sous forme de prêts avec intérêt. Il fallait bien que l’armée des États-Unis entre en scène pour aider les pays endettés et sécuriser le retour sur l’investissement. «   Wall Street se drape dans le drapeau   » pour fouetter l’ardeur patriotique du peuple américain et l’encourager à se lancer dans la guerre [72] .
Dans les magasins de San Francisco, j’ai pu acheter l’un des chandails commémoratifs qui étaient déjà en vente, frappé d’une image des ruines fumantes du World Trade Center sur fond de drapeau américain. Un curieux souvenir... Et j’ai vu ce graffiti à quelques reprises, lourd de promesses pour l’avenir   : «   Tuez tous les enfants arabes.   »
J’ai bien vu, accrochée à un balcon, une longue banderole frappée du signe multicolore de la paix. Mon père et moi avons croisé une dizaine de personnes manifestant devant l’hôtel de ville, brandissant des affiches qui disaient «   Priez pour la paix, pas pour la guerre   ». Mais dans les jours qui ont suivi le 11 septembre, des centres culturels musulmans et des mosquées ont été la cible de vandalisme, de tirs d’armes à feu et de bombes. Tout cela sans compter les abus quotidiens, les mises à pied par des employeurs racistes, les évictions par des propriétaires trop patriotes. Les autorités américaines ont interrogé environ 5 000 hommes de moins de 30 ans de la communauté musulmane et de 1 200 à 2 000 personnes ont été maintenues en détention. Au moins 327 étaient encore détenues 6 ans après le 11 septembre 2001.
Les États-Unis ont eu mal   : ils ont pleuré, ils ont prié, ils ont beuglé. Ils ont choisi de faire mal en retour. La plus grande puissance militaire que le monde ait connue était maintenant prête pour sa nouvelle guerre. J’ai vu à la télévision les titres des émissions spéciales passer en quelques jours de «   L’Amérique sous attaque   » à «   Amérique unie   » à «   La nouvelle guerre de l’Amérique   ». God bless America   ?
Nous avons finalement retrouvé mon oncle, qui vivait en banlieue de Los Angeles dans un de ces quartiers très riches, retranché derrière un mur et des clôtures. J’avais prédit qu’il y aurait un drapeau à l’extérieur de la maison de mon oncle. Je m’étais trompé   : il y en avait deux, un devant ainsi qu’un second à l’arrière. Mon oncle avait tiré une toute autre leçon que mon père de la Deuxième Guerre mondiale. Juif pratiquant, il ne pensait la guerre et la paix qu’en lien avec la sécurité d’Israël et il était fier d’avoir été dans la marine de guerre française et d’avoir participé à la guerre d’Indochine sur un porte-avions d’où s’envolaient des bombardiers – les plus belles années de sa vie, selon lui. Il est vrai que sur son porte-avions, il avait peu risqué d’être du nombre des 50 000 soldats français tués ou des 10 000 disparus pour préserver – en vain – les colonies françaises en Asie. Il était aujourd’hui persuadé qu’il n’y avait qu’une seule manière de lutter contre les terroristes   : les traquer, les trouver et les tuer. Selon lui, c’est ce qu’avait fait Israël avec succès depuis des décennies, et les États-Unis devaient suivre cet exemple. Lorsque je lui ai fait remarquer qu’Israël n’en était pas moins en guerre contre ses voisins et contre les Palestiniens depuis des décennies, il s’est contenté de répondre qu’il suffisait de frapper plus vite et plus fort. Joli programme.
L’attaque du 11 septembre allait justifier une riposte qui assurerait au gouvernement des États-Unis une crédibilité aux yeux de sa population. Une colère profonde se cherchait alors des justifications rationnelles pour légitimer la violence qui s’abattrait bientôt sur le monde musulman, de façon plus ou moins arbitraire, et surtout sur des innocents, puisqu’il semblait difficile de traquer, trouver et tuer des terroristes qui menaient la guerre en se tuant eux-mêmes.
***
En juin 2002, soit des mois après l’attaque aérienne du 11 septembre 2001, le Federal Bureau of Investigation (FBI) admettait ne pas avoir de preuve que le complot contre les États-Unis ait été planifié en Afghanistan. En fait, les cours de pilotage avaient été suivis aux États-Unis mêmes et tout portait à croire que c’était aux Émirats arabes et en Allemagne que le complot avait été concocté. Aucun des militants ayant détourné les avions n’avait la citoyenneté afghane [*14] . C’est néanmoins contre l’Afghanistan qu’allait tout de suite se tourner la furie des autorités des États-Unis. Celles-ci s’étaient désintéressées du sort de Kaboul et des exactions commises par leurs anciens protégés après le repli pathétique des militaires soviétiques d’Afghanistan, la chute du Mur de Berlin et l’effondrement de l’URSS.
Selon Ahmed Rashid, auteur de L’ombre des taliban , «   [a]ux yeux de l’Afghan moyen, le retrait américain était une trahison, aggravée lorsque Washington refusa de recourir à la pression internationale pour obtenir un accord entre les factions guerrières. D’autres Afghans étaient furieux que les États-Unis aient laissé au Pakistan les mains libres en Afghanistan [73]   ». Le chef du Parti islamique (Hezb-IIslami), Gulduddin Hekkmatyar, n’avait plus reçu d’aide de Washington et avait alors doublé son discours anticommuniste d’une rhétorique antioccidentale, soutenant même Saddam Hussein pendant la première guerre contre l’Irak en 1991.
Après la chute définitive du régime marxiste afghan en 1992, les chefs de clans qui dirigeaient les diverses factions des moudjahidin s’étaient affrontés pour le pouvoir, par miliciens interposés. Kaboul avait été réduite en ruines, des prisonniers avaient été exécutés et des centaines de femmes violées. Hekkmatyar était sorti vainqueur des affrontements et il était devenu le premier ministre du nouveau régime.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents