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L'OMBRE D'OCTOBRE

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Description

Ce qui s’est affublé du nom de communisme depuis 1917 est une catastrophe historique qui continue à produire ses effets les plus sombres sur l’humanité en la privant d’alternative. Si l’avenir est confisqué par le néolibéralisme, c’est en grande partie dû à la figure odieuse de la forme hyper-étatique du communisme au XXe siècle qui hypothèque toute sortie émancipatrice du capitalisme. Or l’idéal communiste de l’auto-émancipation n’était pas vain. Pour le raviver, il faut se défaire de toute illusion rétrospective, étudier les pratiques des bolcheviks et comprendre comment le communisme en est arrivé à ce retournement étatiste. On sera dès lors à même de trouver les nouvelles pratiques et théories qui permettent d'envisager une ouverture des futurs.

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Date de parution 02 novembre 2017
Nombre de lectures 0
EAN13 9782895967323
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0027€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

La collection «Humanités», dirigée par Jean-François Filion, prolonge dans le domaine des sciences l’attachement de Lux à la pensée critique et à l’histoire sociale et politique. Cette collection poursuit un projet qui a donné les meilleurs fruits des sciences humaines, celui d’aborder la pensée là où elle est vivante, dans les œuvres de la liberté et de l’esprit que sont les cultures, les civilisations et les institutions.
© Lux Éditeur, 2017
www.luxediteur.com
Dépôt légal: 4 e  trimestre 2017
Bibliothèque et Archives Canada
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
ISBN (papier): 978-2-89596-267-0
ISBN (pdf): 978-2-89596-920-4
ISBN (epub): 978-2-89596-732-3
I N T R O D U C T I O N
Lumière des soviets, ombre d’Octobre
Les bolcheviks ont montré comment la révolution ne doit pas être faite [1] .
K ROPOTKINE
L E 21 JUILLET 1917 , le journaliste russe Ilya Ehrenburg, après avoir passé quatre mois en France, visité le front, Paris et la province, rend compte en ces termes de l’influence de l’effervescence révolutionnaire en Russie sur l’opinion populaire française:
Ce n’est ni Ribot ni Lloyd George qui expriment l’espoir de cercles les plus larges, en France, mais notre Conseil des soviets ouvriers et soldats. Ce soviet si terrible pour la presse jaune. Partout, on ne parle que de lui, aussi bien dans les tranchées de Champagne qu’à Paris. «Vive le soviet», s’écrient les poilus en lisant les courtes dépêches. «Vive le soviet», ainsi s’achèvent les motions des assemblées où se réunissent des centaines d’ouvriers. «Vive le soviet», ainsi sont intitulés les éditoriaux des organes démocratiques tels que la Tranchée républicaine , L’Humanité , Le Journal du Peuple .
Il ajoute: «Les écrivains, les artistes, la jeunesse qui écrivent, des dizaines de minuscules revues et tout ce qu’il y a en France de conscient, croit en la Russie. Romain Rolland qui faisait dernièrement un appel désespéré à l’Europe tant aimée: “Tombe, meurs, voici ta tombe”, écrit maintenant: “La lumière libératrice vient de la Russie” [2] .»
La métaphore de la «lumière libératrice» prête aujourd’hui à sourire tant elle nous paraît tout à la fois éculée et par trop naïve et simpliste, d’autant que le style lyrique de Rolland est passablement appuyé et que nous bénéficions d’un recul historique d’un siècle. Pourtant, ce que dit cette image est irréductible à l’invention d’un mythe: dès juillet 1917, plusieurs mois avant la prise du pouvoir par les bolcheviks, la «lumière de la révolution russe» s’identifie à la lumière du «soviet» et elle fait briller dans la lugubre nuit de l’Europe plongée dans la barbarie de la guerre impérialiste la lueur d’un espoir qui ne sera pas près de s’éteindre, même après la paix de 1918. De fait, dans le sillage de la Révolution russe, et alors que la guerre civile entre rouges et blancs fait toujours rage en Russie, des mouvements insurrectionnels ou quasi insurrectionnels éclateront dans plusieurs pays d’Europe et leurs acteurs n’hésiteront pas à s’approprier le nom russe de «soviet».
En Allemagne, sur la lancée de la révolution de novembre 1918, un dense réseau de conseils ouvriers s’étend sur tout le territoire. Les républiques des conseils voient le jour, notamment en Bavière (avril-mai 1919), en Hongrie (avril-août 1919) et dans le sud-est de la Slovaquie (juin-juillet 1919). Des communes agricoles d’inspiration communiste libertaire se constituent dans certaines régions de l’Ukraine (1918-1921). Des conseils d’usine apparaissent un peu partout dans le nord de l’Italie au cours du biennio rosso (les deux années rouges) de 1919-1920: les 150 000 ouvriers en grève de Turin élisent des conseils d’usine et des soviets sont formés à Florence. Gramsci en tire cette conclusion: «[L]a naissance des conseils ouvriers d’usine représente un grand événement historique, le début d’une ère nouvelle dans l’histoire du genre humain [3] .»
Mais il est aussi des expériences qui, sans aller jusqu’à l’insurrection, témoignent de la popularité et de l’exemplarité des soviets comme institutions autonomes. Le cas de l’Irlande mérite qu’on s’y arrête, tant il est peu connu, et pourtant socialement et politiquement significatif. En effet, pas moins d’une centaine d’expériences d’autogestion voient le jour entre 1918 et 1923, pratiquement toutes sous l’appellation de «soviet [4] ». Ainsi le «soviet» de Limerick créé en avril 1919 et qui est en fait un comité de grève, nommé par le Conseil des syndicats de la ville, prend en charge la gestion de la commune et finit même par émettre sa propre monnaie. Il en est également ainsi du «soviet» agraire de Broadford qui, en février 1922, prend en main pendant dix mois la gestion d’un domaine agricole et convertit une partie des terres en pâturages communs. Ainsi encore des soviets mis sur pied dans les 39 usines de l’entreprise laitière et boulangère Cleeve en juillet-août 1922, dont la devise (« Long live the Sovereign People » ou «Longue vie au peuple souverain») et le slogan (« We make bread not profits », «Nous faisons du pain, pas des profits») disent assez clairement la dimension anticapitaliste.
En juin 1919 éclate à Paris la grève des métaux, «condamnation de l’union sacrée et du réformisme de la Confédération générale du travail (CGT) incarnés par son secrétaire général, Léon Jouhaux», une mobilisation ouvrière qui «exprime une opposition résolue au capitalisme et au gouvernement [5] ». Le Comité d’entente des Syndicats des métaux de la Seine appelle à la grève générale le 2 juin pour obtenir la semaine de quarante-quatre heures et une augmentation des salaires. Certains comités locaux de grève ajoutent d’autres revendications plus politiques: fin de l’intervention contre les bolcheviks en Russie, amnistie des prisonniers politiques et militaires. Lors d’un meeting organisé le 4 juin, à Saint-Denis dans la banlieue parisienne, le Comité intersyndical se transforme en Comité local des soviets. Un drapeau rouge est accroché au balcon de l’hôtel de ville. L’objectif est d’imposer à la CGT le déclenchement d’un mouvement général destiné à renverser le gouvernement de Clemenceau. L’historienne Michèle Zancarini-Fournel commente: «La Révolution russe est très populaire parmi les grévistes, et particulièrement les soviets. C’est le “seul régime qui se rapproche le plus des aspirations ouvrières”, affirme un gréviste d’Ivry le 18 juin 1919. Dans cette même banlieue parisienne, lors d’un meeting organisé le 24 juin, les membres des Jeunesses socialistes brandissent le drapeau rouge, entonnent des chants révolutionnaires et crient: “Vive la Révolution!” Le tableau est le même dans l’est parisien, du XIII e au XX e  arrondissement [6] .» Et dans l’ouest de la capitale, à Boulogne, une garde rouge est même formée pour combattre la police.
L’immense popularité de la «révolution bolchevique» vient de ce qu’elle confisque à son profit le prestige et la popularité des soviets, acquis dès avant le 25 octobre 1917, de sorte que la «lumière du soviet» devient, pour des millions d’hommes et de femmes partout dans le monde, la «lumière d’Octobre». Pourtant, à regarder les choses de plus près, une telle identification relève de la méprise pure et simple: comme nous le verrons dès le premier chapitre, octobre 1917 ne marque nullement le triomphe des soviets, bien au contraire, et le léninisme, comme doctrine ou comme stratégie politique, ne peut prétendre, tant s’en faut, monopoliser à son profit l’expérience des soviets. La «déferlante conseilliste» des années 1918-1920 en Allemagne va d’ailleurs trouver ses véritables théoriciens, non du côté du bolchevisme, mais chez des hommes comme Anton Pannekoek, Otto Rühle ou Herman Gorter, aujourd’hui bien oubliés, mais qui furent pourtant les défenseurs d’un communisme des conseils opposé au bolchevisme. Herman Gorter est notamment l’auteur d’une Lettre ouverte au camarade Lénine publiée en novembre 1920 en réponse à la célèbre brochure La maladie infantile du communisme . Il y défend la «tactique des masses» par opposition à la «tactique du chef» préconisée par Lénine, ou encore une «politique des masses» par opposition à la «politique des chefs» pratiquée par la III e  Internationale [7] . De manière plus générale, c’est la primauté léniniste du Parti que cette gauche internationaliste remet en cause. Otto Rühle, lui, rédige en mai 1920 un texte-manifeste intitulé « Die Revolution ist keine Parteisache! » ( La révolution n’est pas une affaire de parti! ) dans lequel il reproche au Parti communiste allemand (KPD) d’être devenu «un parti parlementaire comme les autres partis», qui maintient les masses dans «une soumission muette et une passivité dévote» à l’égard des chefs. Il plaide en faveur d’une organisation politique qui ne soit pas un parti politique et qui œuvre à la création d’«organisations révolutionnaires d’entreprises» se fédérant du bas vers le haut pour former une «Union générale des travailleurs» qui n’aurait rien à voir avec un syndicat [8] . À l’occasion du III e  Congrès de l’Internationale communiste, ces communistes de conseils cherchent sans succès à se regrouper avec les délégués de la Confédération nationale du travail (CNT) espagnole et ceux des Industrial Workers of the World (IWW) [9] nord-américains pour constituer une opposition à la direction léniniste [10] .
Comme on le sait, le léninisme ne s’est pas imposé seulement en Russie, mais dans l’Internationale elle-même, bientôt transformée en courroie de transmission des politiques de l’État russe. En dépit des efforts faits par des générations entières de révolutionnaires pour retrouver le véritable élan de 1917, le destin de la Révolution russe au XX e  siècle a tourné au désastre pour les sociétés dirigées par les partis communistes et, au-delà, pour tout le mouvement ouvrier. Nul «redressement» démocratique n’a été possible, nulle «révolution antibureaucratique» n’a eu lieu. Le capitalisme a partout été rétabli dans les anciens pays communistes, et souvent dans ses formes prédatrices et autoritaires les plus hideuses. Pire encore: ce qui s’est affublé du nom de «communisme» depuis 1917, ce qui a réussi à accaparer le monopole de cette appellation, est une catastrophe historique qui continue à produire ses effets les plus sombres sur l’humanité en la privant d’alternative. Si la «révolution d’Octobre» [11] a bien inauguré quelque chose d’inédit, ce n’est pas la libération des prolétaires, mais le pouvoir totalitaire de l’État. Les désillusions ont été d’autant plus cuisantes que les espérances avaient été immenses. Le «souffle d’Octobre», selon l’image bien peu matérialiste qu’affectionnaient les communistes, a entraîné des masses immenses d’individus, en particulier des jeunes, dans l’action politique [12] . Combien, à la façon de Panaït Istrati, y ont vu «le salut du monde qui travaille et qui peine» avant d’y découvrir, comme il l’a fait à ses dépens, le règne tyrannique des arrivistes cyniques et des «canailles» aux passions sordides et aux mœurs criminelles, cachés sous l’habit de militants dévoués à la révolution [13] .
Certains s’en sont rendu compte très tôt, comme l’anarchiste américain Alexandre Berkman, qui écrivait ces lignes dans son journal de 1920-1922: «Les jours qui passent sont gris. Les braises de l’espoir se sont éteintes les unes après les autres. La terreur et le despotisme ont broyé la vie qui avait vu le jour en Octobre. Les slogans de la révolution sont désavoués, ses idéaux étouffés dans le sang du peuple. Le souffle du passé condamne des milliers d’hommes à la mort; l’ombre du présent plane au-dessus du pays comme un drap mortuaire. La dictature bafoue les masses populaires. La Révolution est morte; son esprit prêche dans le désert [14] .» Dans ces quelques lignes aussi lucides que sombres, les métaphores du «souffle du passé» et de «l’ombre du présent» renvoient toutes deux à la mort, quoique d’une manière différente, mais en même temps, elles ménagent en creux un moment qui n’a pas duré et qui est identifié comme le moment de «la vie qui avait vu le jour en Octobre». Dans l’esprit d’Alexandre Berkman, qui s’est engagé à corps perdu dans la révolution, «Octobre» apparaît rétrospectivement comme le début d’une nouvelle vie, plein de promesses et gros de tous les possibles. Que le regard de l’acteur engagé qu’il fut trouve à s’exprimer dans ces formules, voilà qui n’est pas douteux. Mais, ce faisant, ne cède-t-il pas encore à un effet d’optique qui tient largement du mirage? Car, en quoi octobre 1917 a-t-elle marqué le commencement d’une nouvelle vie? Qu’une effervescence culturelle et intellectuelle ait suivi l’installation du nouveau pouvoir et qu’elle ait été éprouvée par beaucoup comme l’annonce d’une nouvelle vie, c’est chose indiscutable. Mais que faut-il penser du sort très vite réservé par ce même pouvoir aux institutions qu’étaient les «soviets» ou «conseils» et qui devaient, en principe, assurer au plus grand nombre l’exercice du pouvoir effectif?
Chacun sait, ou devrait savoir, que c’est le Parti bolchevik qui exerça seul tout le pouvoir, depuis la guerre civile jusqu’à la fin de l’Union soviétique, et que ce pouvoir n’a jamais rien eu de «soviétique», pas même en Octobre . L’usurpation du terme de «soviet» est sans doute au cœur même du mensonge que fut le communisme bureaucratique d’État pendant presque tout le XX e  siècle. Si Révolution russe il y eut bien, elle fut le fait non du «parti d’avant-garde», mais du mouvement spontané d’auto-organisation des ouvriers, des paysans et des soldats, qui a autant surpris les bolcheviks que les autres partis. Plus précisément encore, et c’est là un fait historique désormais établi, le système des soviets comme forme d’autogouvernement démocratique est foncièrement étranger à la pratique bolchevique du pouvoir. Les soviets n’ont jamais été à la base de l’édifice «soviétique». En Russie, après 1917, loin d’un communisme des soviets, on a vu se mettre en place un communisme de parti, et même de parti-État. Comme le dira en termes simples le grand écrivain Vassili Grossman: «Le parti des bolcheviks dut devenir le parti de l’État national [15] .»
Or, aujourd’hui, ce communisme du «parti-État national» a achevé sa course historique. Et c’est tant mieux. Il est plus que temps d’ouvrir une nouvelle page, mais pour ce faire, il faut comprendre ce qui, avec ce communisme-là, a été dévoyé dans le projet d’émancipation qu’a porté le mouvement ouvrier dès ses débuts. Il faut aller au fond des choses, en déployer toute la logique, ce que nombre de révolutionnaires et de marxistes, derniers gardiens des vestiges d’une foi aveugle, se sont refusés à faire, arguant seulement ici ou là de quelques «erreurs», «excès», «confusions», concédant tout au plus l’existence de «crimes», mais se gardant bien de revenir de manière critique sur le tout début, sur l’acte inaugural du drame historique: la prise du pouvoir par le Parti bolchevik. C’est précisément à un tel retour critique que nous consacrerons les trois premiers chapitres du présent livre.
Pour peu que l’on y consente, on s’imposera alors de modifier la métaphore de l’ombre: ce n’est pas l’ombre de la terreur qui a tué la «révolution d’Octobre», c’est l’ombre d’Octobre qui s’est immédiatement étendue sur les soviets de Février, au point de les réduire à une existence purement spectrale. Cela n’a pas échappé aux observateurs et aux historiens les plus avertis du fonctionnement du régime dit «soviétique». Hannah Arendt, dans Les origines du totalitarisme , cite l’historien Arthur Rosenberg qui, dans son livre A History of Bolchevism (1934), expliquait qu’il y avait deux constructions politiques parallèles en Russie: «le gouvernement fantôme des soviets» et le «gouvernement de facto du Parti bolchevik [16] ». Le pouvoir des soviets, reconnus pourtant comme la plus haute autorité de l’État, n’a jamais été qu’une fiction juridico-politique. Le vrai pouvoir, à la fois opaque et bavard, a dès le commencement été exercé par les organes centraux du Parti: «le pouvoir réel commence où le secret commence», selon l’excellente formule d’Arendt [17] .
Mais un usage réglé de la métaphore requiert avant tout de préciser ce que l’on entend exactement par «ombre». En grec, «ombre» se dit skia qui signifie aussi «trace» [18] . L’ombre est d’abord une trace. Mais cette trace ne se verrait pas sans un peu de lumière. L’ombre n’est pas seulement un manque ou une absence de lumière. Elle ne vit que du contraste de la lumière et de l’obscurité. La nuit noire n’est pas une ombre et on n’y discerne aucune ombre. L’ombre n’est pas ce que les philosophes ont pris l’habitude d’appeler un « nihil privativum », un rien de privation, ce qu’ils disaient de l’obscurité. Elle emprunte à son objet son contour, sa silhouette, même si elle ne lui ressemble pas en toute rigueur parce qu’elle n’en respecte ni les proportions ni la structure interne. Elle est quelque chose de positif et d’actif à sa manière, jusque dans son inertie.
En quoi et sous quelles conditions cela peut-il s’appliquer à ce que nous appelons ici «l’ombre d’Octobre»? Il n’y a pas, il n’y a jamais eu de «lumière d’Octobre». Celle-ci n’est qu’une illusion provoquée par la capture de la lumière des soviets par le pouvoir bolchevik. En optique l’ombre portée est projetée par un objet qui intercepte la lumière émanant d’une source. Mutatis mutandis , il en est de même de l’ombre d’Octobre: elle est l’ombre projetée par l’événement de l’insurrection du Parti qui fait écran à la lumière des soviets. Octobre n’est pas le début d’une nouvelle ère dans l’histoire de l’humanité et elle ne partage pas cette dernière en deux, comme l’événement de la mort de Dieu selon Nietzsche. L’ombre d’Octobre est la trace durable laissée par un acte de prise du pouvoir effectuée d’abord et avant tout contre les soviets. Cela peut sembler bien paradoxal, mais c’est ainsi: l’insurrection d’Octobre déclenchée par les bolcheviks a relégué dans l’ombre un épisode fondamental de la grande geste auto-émancipatrice des XIX e et XX e  siècles: un moment de liberté collective qui a permis au peuple russe d’inventer de nouvelles institutions démocratiques. Mais il y a plus.
La «lumière des soviets» s’est définitivement éteinte en même temps que ce que Eric Hobsbawm a appelé le «court XX e  siècle», soit avec l’effondrement de l’Union dite «soviétique» en 1991 [19] . Il serait vain et stérile de chercher à la rallumer. Le mensonge «soviétique» a fini par avoir raison d’elle: on ne dénature pas pendant trois quarts de siècle un mot sans en corrompre la signification. Les soviets comme institutions d’autogouvernement appartiennent à un passé révolu. Il n’y aura pas de résurrection du «conseillisme». Il nous faut désormais ouvrir de nouvelles voies, expérimenter un nouvel imaginaire, inventer de nouvelles pratiques d’émancipation.
Comme nous le verrons dans le chapitre 4, l’ombre d’Octobre a occulté ce qui la précédait (la révolution mexicaine de 1910) tout comme ce qui l’a suivie (la révolution espagnole de 1936). Mais le plus étrange est que cette ombre a survécu à l’extinction de la lumière des soviets et produit encore aujourd’hui des effets. C’est qu’elle n’a rien à voir avec l’adhésion à une doctrine, celle du «marxisme-léninisme», dont beaucoup ne savent plus rien, ou avec la fidélité à une stratégie politique et militaire, celle de l’insurrection armée conduite par un parti d’avant-garde. Elle n’est pas seulement de l’ordre d’une méconnaissance intellectuelle de notre passé. Elle ne fait pas seulement écran à un effort de compréhension de notre présent. Elle s’étend sur le sol des pratiques, pratiques d’argumentation, pratiques d’organisation, pratiques politiques. Pire encore, elle pèse sur les pratiques et les conduites, interdisant que ce qu’il y a de vraiment neuf dans les mouvements contemporains apparaisse pour ce qu’il est: une rupture radicale avec le passé du communisme de parti et d’État.
L’ombre persistante se manifeste dans la fascination pour la souveraineté de l’État ou, plus largement, pour la puissance absolue qui n’a aucun compte à rendre, sinon à elle-même. Elle se manifeste dans la prédilection, avouée ou non, pour le centralisme et la discipline. Elle se manifeste dans le culte du chef, qu’il s’agisse du caudillo nationaliste ou de l’inspirateur occulte d’une petite secte. Elle se manifeste dans la subordination de toute question de stratégie et de tactique aux intérêts supérieurs du «groupe», qu’il s’agisse d’un parti au sens léniniste du terme ou d’un «mouvement» qui prétend dépasser la forme du parti tout en en maintenant la verticalité. Elle se manifeste dans le refus de reconnaître pratiquement l’autonomie des formes d’auto-organisation indépendantes de l’État et de tout «parti». Plus que tout, elle se manifeste dans ce que Jacques Rancière appelle la «haine de la démocratie», la mieux partagée du monde, des fanatiques de la souveraineté nationale au blanquisme de contrebande des adeptes de «l’insurrection qui vient» [20] . Cette haine de la démocratie, on la retrouve chez ceux qui prétendent être détenteurs du vrai savoir sur la société et l’histoire. Elle inspire un profond mépris du «commun», ce qui n’est pas pour étonner quand on sait que le principe du commun n’est rien d’autre que l’exigence de la démocratie poussée jusqu’au bout, celle-là même qui conteste radicalement l’existence de l’expertise politique sous toutes ses formes.
Ainsi, on l’aura compris, l’ombre d’Octobre n’a rien de l’ombre fraîche et bienfaitrice qui nous protège du soleil [21] . Elle est une ombre qui continue de dessiner dans l’histoire une forme de pouvoir qui a failli. Qui assombrit et cache ce qui doit être vu. Et qui doit être définitivement dissipée.
C H A P I T R E   1
De la révolution de Février à l’insurrection d’Octobre
« T OUT LE POUVOIR AUX SOVIETS !» voilà le mot d’ordre au nom duquel se fit l’insurrection d’octobre 1917. Pourtant, dans les deux lettres qu’il adressa aux dirigeants du Parti les 12 et 14 septembre, et que ceux-ci reçurent le 15 septembre, c’est aux bolcheviks que Lénine enjoignit de prendre eux-mêmes le pouvoir: «Ayant obtenu la majorité aux soviets des députés ouvriers et soldats des deux capitales, Petrograd et Moscou, les bolcheviks peuvent et doivent prendre en main le pouvoir», non pas dans plusieurs semaines, mais «précisément aujourd’hui [1] ». De fait, le 25 octobre – soit un mois et dix jours après avoir reçu les lettres de Lénine –, ce sont bien les bolcheviks qui s’emparèrent eux-mêmes du pouvoir et mirent le Congrès des soviets devant le fait accompli. La prise du pouvoir par les bolcheviks au nom des soviets se substitua ainsi pratiquement à la prise du pouvoir par les soviets eux-mêmes. Quelle signification faut-il accorder à ce fait? Les dirigeants bolcheviks faisaient-ils vraiment cas des soviets, pourtant considérés comme les institutions du pouvoir prolétarien et paysan? Pour le saisir, il faut rappeler les grandes lignes des tournants et réorientations qui ont marqué la stratégie du Parti bolchevik entre juillet et octobre 1917. Si Lénine a joué un rôle aussi décisif, c’est parce qu’il est parvenu, non sans peine et à force d’opiniâtreté, à faire taire ceux qui, à l’intérieur même de son parti, résistaient à la stratégie de conquête directe du pouvoir par les bolcheviks.
L A RÉVOLUTION DE F ÉVRIER
La légende d’Octobre voudrait que la révolution, la vraie, s’identifie à la prise du pouvoir par les bolcheviks. Par contraste, la révolution de Février ne serait essentiellement qu’une révolution politique trouvant son accomplissement dans la «révolution d’Octobre», qui, seule, aurait été une révolution sociale . Cependant, contrairement à cette légende, la révolution sociale a bien précédé la révolution politique, et non l’inverse: c’est bien la société qui procéda d’elle-même au renversement de toutes les autorités avant la mise en place du nouveau gouvernement. Comme le rappelle Marc Ferro, «on a fini par l’oublier, Février fut la révolution la plus violente de tous les temps. En quelques semaines, une société se débarrasse de tous ses dirigeants: le monarque et ses hommes de loi, la police et les prêtres, les propriétaires et les fonctionnaires, les officiers et les patrons. Il n’est plus un citoyen qui ne se sente libre, libre de décider à chaque instant de sa conduite et de son avenir. Il n’en est bientôt plus un seul qui n’aît aussi dans sa poche, un plan tout prêt pour régénérer le monde [2] ». Pour les citoyens, loin de constituer un «aboutissement inéluctable du passé», la révolution rompait avec tout le passé et ouvrait «une nouvelle ère de l’histoire des hommes». Elle était véritablement «le monde renversé [3] ». La légende d’Octobre nous l’a fait oublier, mais Février fut en premier lieu une prodigieuse libération de l’imaginaire. Et c’est d’égalitarisme que se nourrissait «le rêve de Février [4] »: le cocher comme le dandy, le simple soldat comme l’officier, le pauvre comme le riche avaient le même droit à la parole, ce qui impliquait que tous les statuts et privilèges hérités du passé devenaient nuls et non avenus du jour au lendemain.
Par conséquent, l’idée selon laquelle Février aurait été une «révolution bourgeoise», relativement pacifique, dépourvue de dynamique populaire et sans effets sociaux réels, est une idée fausse. Le récit le plus convenu en fait une affaire strictement politique de rivalité ou d’antagonisme entre partis. Après les journées du 26 et 27 février, s’ouvre en effet une situation de double pouvoir entre le Comité provisoire de la Douma, dominée par les libéraux, et le Soviet de Petrograd, dominé par les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires. Mais la révolution dite «de Février» ne se résume pas pour autant au conflit entre une Douma bourgeoise et un Soviet à dominante socialiste modérée. Ces organes, qui se mirent plus ou moins d’accord pour prendre des mesures libérales contre l’autocratie, furent vite dépassés et submergés par la spontanéité de fractions entières de la population et, loin de le déclencher, ils durent réagir au processus révolutionnaire qui était à l’initiative de la rue. L’invention politique n’était pas le fait des partis, elle était en quelque sorte anonyme, comme le laissait entendre Trotsky à propos du rôle joué par le Soviet de Petrograd le 27 février: «[L]’expérience des soviets de 1905 s’était gravée pour toujours dans la conscience ouvrière. À chaque montée du mouvement, même au cours de la guerre, l’idée de constituer des soviets renaissait presque automatiquement [5] .»
Le printemps 1917 vit l’éclosion ou le réveil d’institutions indépendantes des partis et même des soviets de députés contrôlés par les partis: comités d’usine composés de délégués d’ateliers, comités de quartier, comités de village, d’immeubles, milices, gardes rouges, syndicats, coopératives. Le processus révolutionnaire prit spontanément les formes d’un autogouvernement généralisé à tous les niveaux de la société, comme cela avait été le cas de façon plus embryonnaire en 1905. C’était une immense prise de parole qui surgissait soudainement, une insurrection nourrie des revendications les plus diverses: d’exigences démocratiques dans le cadre du travail, d’occupations d’usine et de pratiques d’autogestion, de remise en cause généralisée de la hiérarchie, en particulier dans les armées, de partage des terres dans les campagnes révélant toute la force des revendications de la démocratie agraire, de revendications des nationalités opprimées par le centralisme tsariste. Sans suivre de mot d’ordre des partis ou des syndicats, souvent hostiles, indifférents ou débordés par le mouvement, un véritable pouvoir populaire autonome se développait qui se donna ses propres institutions, en dehors du gouvernement provisoire et du Soviet des députés, contrôlés par les partis «conciliateurs». La Conférence des comités d’usine de Petrograd ou la Conférence interquartiers ou encore la Garde rouge en sont quelques exemples parmi d’autres [6] .
Dans les campagnes où les réformes de Stolypine, premier ministre du tsar, avaient tenté de dissoudre les communautés rurales, ou mirs, on assista à une sorte de résurrection de ce modèle villageois et à une redéfinition pratique des institutions anciennes, comme les «comités agraires» qui deviennent des «organes de la révolution paysanne» [7] . Les paysans se rassemblèrent pour revendiquer et bientôt organiser la répartition des terres dès le printemps. Notons, et ce point est remarquable même s’il a été peu souligné, la référence omniprésente à la kommouna , nom de l’une des revues du mouvement socialiste-révolutionnaire (SR). À partir de février, on utilisa le terme de «commune» pour désigner des villes, des régions (on parlait par exemple de la commune laborieuse de Petrograd), et le mot désignait même parfois des services municipaux. Le monde était appelé à devenir «la commune mondiale [8] ». Dans les campagnes, l’autorité du vieil État se défaisait en même temps qu’apparaissaient, de façon spontanée et désordonnée, des formes politiques autonomes. Mais ce sont surtout les soviets qui attirèrent les fractions les plus actives des classes populaires, comme l’écrit Trotsky: «[L]es masses affluent dans les soviets comme sous les arcs de triomphe de la révolution. Tout ce qui restait en dehors des soviets retombait en quelque sorte à l’écart de la révolution et semblait appartenir à un autre monde [9] .»
Panaït Istrati rapporte un propos de Christian Rakowski, éminent dirigeant bolchevik et ami de Léon Trotsky, à propos du rôle réel des bolcheviks dans la révolution et la guerre civile: «Ce n’est pas nous qui avons été partout, c’est la révolte. C’est elle qui s’est battue et qui a vaincu. Nous n’avons su que lui donner son expression, sa figure, et nous y livrer corps et âme [10] .» Voilà qui dit bien ce que les dirigeants bolcheviks ont su accomplir: enfourcher au bon moment un mouvement qui les précédait et les dépassait dans les campagnes comme dans les usines. Rakowski oubliait tout de même un point essentiel: de son côté, la révolte a créé des formes politiques indépendantes des partis. Même le Parti bolchevik a été à la traîne. Dans les premières journées de Février, symptomatiquement, les bolcheviks demandèrent la création d’un gouvernement révolutionnaire provisoire issu des élections, sans tenir compte des soviets [11] . «Il est de fait que la Russie fut couverte d’un réseau de soviets avant qu’un seul parti politique ait réuni ses assises [12] », écrit Marc Ferro, et il ajoute plus loin: «[D]ans les villes comme dans les campagnes, les nouvelles institutions révolutionnaires portaient la marque du génie des travailleurs de Russie. Mode de représentation, organes constitutifs (bureau, commissions, etc.), moyens d’action (milices ouvrières, pétitions, etc.), autant de créations qui donnèrent un style à la révolution russe. Un droit nouveau naquit, fondé sur l’équité, le respect de l’individu et de son travail [13] .»
La révolution de Février donna ainsi lieu à une prolifération des formes de gouvernement direct à tous les niveaux, pratiquant un égalitarisme qui bouleversait toutes les relations sociales [14] . Il y eut aussi des passages à l’acte: au lock-out des patrons, les ouvriers répondirent par l’occupation et l’autogestion de l’usine, aux atermoiements du gouvernement provisoire, les paysans opposèrent la saisie et le partage des domaines. Le plus étonnant fut la vitesse fulgurante à laquelle s’écroula l’ancien système et naquirent les nouvelles institutions. Dès le mois de mars, des comités d’usine prirent en main le contrôle de la production, la paysannerie révolutionnaire s’empara des grands domaines et les allogènes, Géorgiens, Lettons, Ukrainiens, formulèrent leurs revendications d’autonomie. La lutte sociale était générale, elle débordait complètement les forces politiques portées au pouvoir, qui tardaient d’ailleurs terriblement à satisfaire les revendications des ouvriers, paysans et soldats.
Lénine, rejoignant en cela les idées de Trotsky sur la révolution permanente, comprit que l’émergence spontanée des comités d’usine et des soviets ouvriers, soldats et paysans, montrait que la phase dite «bourgeoise» de la révolution avait été dépassée, que le temps était venu de rompre avec le gouvernement provisoire et la majorité du Soviet, aussi sourds l’un que l’autre aux aspirations populaires et ne voulant au fond qu’assurer le pouvoir de la bourgeoisie en échange de quelques réformes sociales limitées pour ne pas effrayer les classes dominantes. Le «paradoxe de la révolution de Février [15] », analysé par Trotsky dans son Histoire de la révolution russe , résidait dans ce que les socialistes qui étaient à la tête du Soviet refusaient absolument d’en proclamer la souveraineté et faisaient tout, au contraire, pour assurer la Douma et le gouvernement de leur entière soumission. De son côté, la bourgeoisie cherchait à étouffer la dynamique révolutionnaire en continuant la guerre et en reportant les réformes de structure. Victimes de leur propre doctrine «étapiste» et évolutionniste selon laquelle la révolution était par essence bourgeoise, une doctrine qui montre combien ils avaient intégré la domination des puissants détenteurs «naturels» de l’hégémonie politique, les mencheviks très influents dans le Soviet de Petrograd refusaient d’assumer le fait que celui-ci était devenu le centre de la révolution et que la haute bourgeoisie, de son côté, n’entendait nullement recevoir le pouvoir des mains des ouvriers et des soldats... sauf pour résister à la poussée révolutionnaire [16] . Autrement dit, les forces démocratiques socialistes portées par une immense vague révolutionnaire se refusaient à prendre la tête de la révolution. Même les bolcheviks étaient hésitants, il faut bien le dire. Parmi les dirigeants, il s’en trouvait peu pour engager une lutte ouverte contre le gouvernement et la direction socialiste modérée du Soviet. De retour à Petrograd début avril, Lénine fut obligé de se battre pied à pied contre ses camarades pour défendre sa position: le Soviet devait exercer tout le pouvoir d’État et ne plus être un organe de surveillance ou de contrôle du gouvernement, et pour cela, il devait se doter d’une police et d’une administration qui lui soient propres. En somme, il s’agissait de contester au Comité exécutif central panrusse des soviets, élu par le premier Congrès des soviets (29 mars-3 avril) et chargé de les représenter auprès des autres organes de pouvoir, le rôle de conciliation que celui-ci tentait de jouer de façon de plus en plus contraire au mouvement révolutionnaire.
Les événements de mai lui donnèrent raison, notamment le ralliement des socialistes et des SR à la politique dite «de coalition» qui entendait différer les réformes de structure jusqu’à la tenue de l’Assemblée constituante. En attendant, les modérés du gouvernement provisoire cherchaient à démobiliser les ouvriers, à leur opposer les soldats, et à continuer une guerre qui tourna au désastre en juin. Face à la contre-offensive allemande de juillet, les soldats russes désertèrent par centaines de milliers.
La politique de conciliation s’avéra un échec, aussi incapable de satisfaire les fractions de la population mobilisées que de restaurer l’autorité d’un pouvoir central. Comme l’écrit Marc Ferro, «la révolution, c’était le gouvernement direct [17] ». Même le premier Congrès panrusse des soviets ne parvint pas à juguler le foisonnement des formes d’autogouvernement. La révolution continuait, l’opinion des groupes actifs était nettement plus radicale que celle des élus au Soviet et les thèses bolcheviques trouvaient un écho grandissant dans une partie de la classe ouvrière.
L’ ATTITUDE DES BOLCHEVIKS À L’ÉGARD DES SOVIETS
Un tournant dans la révolution survint au début juillet 1917. En déclenchant l’offensive du 18 juin contre l’armée allemande, le gouvernement tenta de reprendre l’armée russe en main et les soldats de l’arrière réagirent à ce qu’ils voyaient comme un acte contre-révolutionnaire par les manifestations des «journées de Juillet». Ils se tournèrent vers la direction du Parti bolchevik pour organiser la mobilisation. Jugeant ce mouvement «prématuré», le Comité central s’y opposa dans un premier temps, avant de se solidariser avec les soldats et les ouvriers qui agissaient de leur propre initiative et avec le soutien des dirigeants de l’Organisation militaire et du Comité de Pétersbourg du Parti. Les 3 et 4 juillet, des dizaines de milliers de manifestants menacèrent les leaders des soviets, leur reprochant de ne pas se saisir du pouvoir. Il y eut des affrontements entre les soldats mutinés, dont les marins de Cronstadt, et les troupes fidèles au Soviet et au gouvernement, affrontements qui firent de nombreux morts et blessés. La répression s’abattit sur les bolcheviks accusés par le gouvernement d’avoir voulu s’emparer du pouvoir.
Les 13 et 14 juillet, une conférence stratégique secrète fut convoquée à Petrograd par le Comité central du Parti bolchevik. Selon Lénine, alors réfugié en Finlande, la réaction aux manifestations de juillet était une preuve flagrante du renforcement de la contre-révolution et, en conséquence, de l’impuissance des soviets. Aussi, dans les directives qu’il transmit au Comité central préconisait-il d’abandonner la ligne d’avant juillet, celle qui se résumait par le mot d’ordre «Tout le pouvoir aux soviets!», pour commencer à préparer une insurrection armée. Ces positions firent l’objet de débats acharnés. Volodarsky, Noguine et Rykov, entre autres dirigeants du Parti, s’opposèrent frontalement aux thèses de Lénine. «Lorsqu’elles furent soumises au vote, écrit Rabinowitch, elles furent catégoriquement rejetées par dix des quinze responsables du Parti présents à la conférence [18] .» La résolution adoptée à l’issue de la conférence ne remettait donc pas en cause la validité du mot d’ordre initial, se contentant de préciser, en guise de concession aux thèses de Lénine, qu’il fallait transférer le pouvoir aux mains des «soviets révolutionnaires prolétariens et paysans [19] ». Dans l’esprit de ses auteurs, la priorité pour le Parti restait le travail au sein des soviets. Lénine réagit au rejet de ses thèses par un texte intitulé «À propos des mots d’ordre»: il y réaffirmait que le mot d’ordre «Tout le pouvoir aux soviets!», valable du 27 février au 4 juillet, avait désormais perdu toute son utilité en raison de la faillite manifeste des soviets actuels, qui s’étaient compromis avec la contre-révolution. Rien n’était vraiment réglé. Ainsi, lors de la deuxième conférence municipale du 16 juillet, Volodarsky, important orateur bolchevik, membre du Soviet de Petrograd, maintint son point de vue: affirmer, comme Lénine l’avait fait, que la contre-révolution était victorieuse revenait à «juger les masses à l’aune de leurs dirigeants»; la vérité était que si les dirigeants mencheviks et SR penchaient de plus en plus à droite, les masses quant à elles penchaient de plus en plus à gauche; dans ces conditions, affirma-t-il, «il est clair que le mot d’ordre “Tout le pouvoir aux soviets” est loin d’être périmé [20] ».
Le 26 juillet s’ouvrit le VI e  Congrès du Parti qui rassembla quelque 150 dirigeants bolcheviks venus de toute la Russie. En l’absence de Trotsky qui venait d’être arrêté, il échut à Staline de faire le discours d’ouverture et de présenter un projet de résolution étroitement inspiré des thèses de Lénine. Deux camps se dessinèrent nettement au cours des délibérations. Volodarsky s’éleva une fois de plus contre l’abandon du mot d’ordre «Tout le pouvoir aux soviets!» et plaida pour une modification de son sens: le slogan signifiait désormais que le pouvoir devait maintenant passer aux mains du prolétariat et des paysans pauvres «au sein» des soviets, ce qui voulait dire que le Parti devait combattre la capitulation du Comité exécutif des soviets en défendant les soviets eux-mêmes en tant qu’institutions révolutionnaires. À l’opposé, Sokolnikov et Smilga furent parmi les plus résolus dans leur soutien à la position de Staline, le second se référant explicitement au texte «À propos des mots d’ordre» de Lénine.
La résolution adoptée au terme du Congrès, le 3 août, représentait un compromis entre les deux lignes. Officiellement, le mot d’ordre «Tout le pouvoir aux soviets!» fut éliminé au profit de la formule «Liquidation complète de la dictature de la bourgeoisie contre-révolutionnaire [21] ». Cependant, ces décisions n’eurent que peu d’impact dans la pratique. Les divergences qui continuaient de diviser les deux tendances restèrent dans l’ombre. De plus, comme le souligne Rabinowitch, malgré ces décisions, «de nombreuses organisations de masse de la capitale continuaient à percevoir la création d’un gouvernement révolutionnaire des soviets comme la solution à leurs problèmes les plus urgents». C’est cet attachement des masses à la formule d’un gouvernement des soviets, malgré la réorientation du VI e  Congrès, qui permet d’expliquer le revirement du Parti à la fin du mois d’août, au moment de la tentative de putsch du général Kornilov: en effet, à la suite de cet assaut contre-révolutionnaire, «l’instauration d’un régime exclusivement socialiste allait devenir un objectif presque universellement partagé par les ouvriers et les soldats de Petrograd, contraignant les bolcheviks à rétablir officiellement leur ancien cri de ralliement [22] ».
La version bolchevique d’Octobre s’est toujours évertuée à faire passer cette «contrainte» pour un chef-d’œuvre de tactique. À l’en croire, c’est à l’intelligence de Lénine que l’on doit la reconversion du Parti bolchevik au mot d’ordre initial, au début du mois de septembre. Mais dès la fin du mois d’août, les organisations de masse et les ouvriers, soldats et marins ayant participé au mouvement anti-Kornilov avaient exprimé leur point de vue concernant le futur gouvernement dans une «avalanche» de lettres, de déclarations et de résolutions, et tous «ces documents montraient bien que, sur le fond, les revendications des masses en septembre ne différaient guère de celles qui prévalaient deux mois auparavant [23] ». Ce fut particulièrement le cas des marins de Cronstadt, dont l’idéal était un «gouvernement démocratique des soviets au sein duquel tous les groupes socialistes pourraient travailler efficacement en faveur d’un programme révolutionnaire [24] ». Là est l’essentiel: du début juillet au début septembre, l’aspiration des masses à un gouvernement des soviets, loin de s’éteindre, s’était maintenue en dépit de la collusion du Comité exécutif des soviets avec le gouvernement provisoire. Contrairement à Lénine, les masses s’étaient bien gardées de jeter le bébé avec l’eau du bain et d’identifier les soviets à leurs dirigeants conciliateurs: elles défendaient les soviets comme institutions contre leur direction. Invoquer «l’expérience subjective des masses» qui auraient «compris la leçon donnée par les événements et commentée par Lénine [25] » pour justifier l’abandon de la revendication du pouvoir aux soviets est donc une argumentation dépourvue de fondement. Ce qui était plus profondément en cause, c’était l’idée que Lénine se faisait du rapport entre le Parti et les soviets. Dans son esprit, il ne faisait aucun doute que si de nouvelles possibilités s’ouvraient au lendemain du putsch de Kornilov, leur réalisation dépendait d’une prise du pouvoir par les bolcheviks. Dès le 30 août, alors que la lutte contre Kornilov battait son plein, Lénine avait écrit: «Seul le développement de cette lutte peut nous mener au pouvoir; en faisant de l’agitation, il ne faut guère en parler (tout en sachant fermement que les événements peuvent nous porter au pouvoir et que nous ne le lâcherons plus quand nous l’aurons pris ) [26] .»
L’attitude des autres dirigeants bolcheviks fut très différente. Lorsqu’ils se réunirent pour examiner la question du gouvernement, vers la fin de l’après-midi du 31 août au cours d’une session qui se prolongea jusqu’à l’aube du 2 septembre, les Comités exécutifs panrusses des soviets sentaient la forte pression des masses en faveur d’un gouvernement des soviets. Kamenev proposa aux délégués d’adopter une déclaration politique générale réclamant la formation d’un gouvernement révolutionnaire et l’instauration d’une «république démocratique». Même si elle ne mettait pas l’accent sur les soviets, cette déclaration fut universellement interprétée comme un appel au transfert de tout le pouvoir politique aux soviets. Le 1 septembre vers 5 heures du matin, les députés rejetèrent la résolution des SR qui appelait à former une coalition avec des groupes bourgeois, et adoptèrent la déclaration de Kamenev comme plateforme politique. Ce succès des bolcheviks ne doit pas être sous-estimé: c’était la première fois qu’«une claire majorité des députés présents vota aux côtés des bolcheviks sur une question politique [27] ». Lors du débat qui suivit, Kamenev et Riazanov cherchèrent à contrer les socialistes modérés qui s’entêtaient à prôner une coalition avec des représentants bourgeois. Riazanov se fit très explicite: «Laissons les soviets choisir un gouvernement provisoire responsable devant eux et qui mènera le pays sur le chemin de la convocation rapide d’une Assemblée constituante [28] .» Finalement, le 2 septembre au matin, une majorité de députés rejeta la position de Kamenev et opta pour la résolution défendue par les mencheviks et les SR en appelant à soutenir le gouvernement provisoire de Kerensky. On le voit bien, lors de cette réunion des Comités exécutifs panrusses des soviets, les principaux leaders bolcheviks ont défendu non la constitution d’une dictature du prolétariat et des paysans pauvres, ce qui était la position de Lénine depuis la mi-juillet, mais bien la formation d’un gouvernement issu des soviets et responsable devant eux, et ce, avant que ne soit connu le nouveau revirement de Lénine.
Le 1 er  septembre, Lénine rédigea l’article «Au sujet des compromis», qui fut diffusé dans Petrograd deux jours plus tard. Il y proposait un compromis avec les socialistes majoritaires: «[P]our le moment, les bolcheviks abandonneraient leur exigence d’un transfert de pouvoir aux mains d’un gouvernement de représentants du prolétariat et de la paysannerie pauvre et reviendraient officiellement au slogan d’avant juillet “Tout le pouvoir aux soviets!”.» De leur côté, les mencheviks et les SR prendraient le contrôle d’un gouvernement responsable devant le Soviet de Petrograd. Hors du gouvernement, les bolcheviks «se verraient garantir la pleine liberté de militer pour leur propre programme [29] ». Dans l’esprit de Lénine, il y avait là une occasion unique d’assurer un développement pacifique de la révolution par la lutte entre les partis dans l’arène des soviets. Autrement dit, le retour au mot d’ordre d’avant juillet ne signifiait toujours pas la reconnaissance de la valeur des soviets en tant qu’institutions d’autogouvernement, mais leur instrumentalisation par le Parti bolchevik à des fins de conquête de l’hégémonie politique.
Pendant ce temps, les bolcheviks cherchaient à accroître leur influence au sein du Soviet de Petrograd, en vue notamment de la Conférence démocratique d’État, programmée pour la mi-septembre, où devait être tranché le débat sur la composition du gouvernement. Les mencheviks et les SR du Soviet, eux, tenaient à répudier le vote du 31 août en faveur de la proposition des bolcheviks et à obtenir un vote de confiance en leur faveur, sans quoi ils menaçaient de démissionner. Les bolcheviks proposèrent alors de reconstruire le présidium du Soviet sur la base d’une représentation proportionnelle. Au début de la session du 9 septembre, la proposition bolchevique obtint une courte majorité. Par la suite, Lénine critiqua l’attitude de ses camarades au sein du Soviet: la défense de la représentation proportionnelle dans l’élection au présidium lui apparaissait comme une concession aux autres groupes socialistes «aux dépens des objectifs propres du Parti [30] ». Pourtant, cette tactique tourna finalement à l’avantage des bolcheviks: à l’annonce des résultats du scrutin, les socialistes majoritaires du présidium quittèrent la salle et le 25 septembre, le nouveau présidium compta quatre bolcheviks, deux SR et un menchevik [31] .
Dans la soirée du 14 septembre, on inaugura les travaux de la Conférence démocratique d’État. Loin de ne compter que des délégués des soviets, celle-ci accordait une large place aux doumas municipales, aux syndicats et à d’autres institutions moins importantes. Cependant, comme le montrent le discours officiel de Kamenev lors de la première séance et les directives de Trotsky transmises le lendemain aux délégués bolcheviks, les dirigeants bolcheviks nourrissaient encore l’espoir d’y voir se former un nouveau gouvernement. Certes, une divergence se fit alors jour parmi les bolcheviks: tandis que Kamenev plaidait pour un gouvernement de coalition démocratique ouvert à tous les groupes participant à la Conférence et pas seulement aux soviets, Trotsky se montrait partisan du transfert intégral du pouvoir aux soviets et voyait le gouvernement qui pourrait sortir de la Conférence comme un pas en avant dans cette direction. Pour le moment, néanmoins, l’important était que les deux dirigeants, comme la plupart des bolcheviks de Petrograd, «voyaient d’un bon œil les travaux de la Conférence démocratique d’État et les perspectives d’une évolution pacifique de la révolution [32] ».
L E TOURNANT DE MI-SEPTEMBRE ET LA PRÉPARATION DE L’INSURRECTION
C’est dans ces conditions que les deux lettres de Lénine des 12 et 14 septembre déjà mentionnées parvinrent à la direction du Parti. Abandonnant l’attitude de compromis qui était encore la sienne moins de deux semaines plus tôt, il appelait ses camarades à préparer une insurrection armée dans les plus brefs délais. Comme le dira plus tard Boukharine: «Nous étions tous abasourdis [33] .» Au cours de la réunion du Comité central qui se tint le 15 septembre, la plupart des présents souhaitèrent que ces lettres soient discrètement détruites, tous s’accordant à considérer que leur divulgation pourrait entraîner des dissensions très préjudiciables dans les rangs des bolcheviks. Comme le note Rabinowitch: «Pour l’instant, donc, les appels de Lénine au renversement du gouvernement provisoire furent rejetés sans plus de cérémonie [34] .» Le soir du 18 septembre, à l’appel des bolcheviks, 150 délégués des usines et des unités militaires de Petrograd manifestèrent devant le siège de la Conférence pour soutenir la formation d’un gouvernement exclusivement socialiste. «Ainsi, au lieu de quitter la conférence et de rallier les masses en appelant à l’insurrection, comme le suggérait Lénine, le Parti mobilisait les ouvriers et soldats pour faire pression sur la Conférence démocratique d’État et l’inciter à adopter une ligne plus radicale [35] .» Le 21 septembre, au lendemain de l’adoption par la Conférence d’une résolution légitimant les discussions avec Kerensky sur la formation d’un nouveau gouvernement, les membres du Comité central bolchevik «ne tinrent aucun compte des recommandations de Lénine et de son appel à l’insurrection armée des masses urbaines [36] ». Cette attitude n’était pas seulement due à l’influence des bolcheviks de droite, tels Kamenev, Rykov et Noguine. Elle était partagée par des membres de la direction du Parti, comme Trotsky, Boubnov, Sokolnikov et Sverdlov, qui percevaient nettement l’attachement des masses «aux soviets en tant qu’organes démocratiques légitimes au sein desquels tous les groupes authentiquement révolutionnaires travailleraient main dans la main pour accomplir la révolution». Aussi ces dirigeants commençaient-ils à «associer la conquête du pouvoir et la création d’un nouveau gouvernement avec la convocation dans un futur proche d’un Congrès national des soviets – ce afin de tirer profit de la légitimité de ces derniers aux yeux des masses [37] ». En fait, «la question centrale qui divisait la direction du Parti à Petrograd alors que la Conférence démocratique d’État touchait à sa fin n’était pas celle de l’organisation d’un soulèvement populaire immédiat, que tous les membres du cercle dirigeant au courant des dernières recommandations de Lénine semblent avoir rejeté catégoriquement, ni celle de la convocation immédiate d’un Congrès des Soviets, sur laquelle ils étaient tous d’accord [38] ». Elle était plutôt de savoir si les bolcheviks devaient ou non quitter la Conférence démocratique d’État avant sa conclusion. Le 23 septembre, le Comité central exécutif des soviets prit la décision de convoquer un Congrès national des soviets pour le 20 octobre. Durant les derniers jours de septembre, la nouvelle orientation du Parti bolchevik consista à préparer activement ce congrès, présenté dans la convocation publiée dans le principal journal bolchevik Rabotchiï Pout’ , comme le plus sûr garant de la tenue d’une Assemblée constituante [39] .
Revenu de son exil finlandais, Lénine renouvela ses appels pressants à un renversement immédiat du gouvernement. Le 29 septembre, il écrivit en ce sens un essai intitulé «La crise est mûre». Dans la première partie, la seule dont il autorisait la publication, le leader bolchevik affirmait: «Et il est hors de doute que les bolcheviks, s’ils se laissaient prendre au piège des illusions constitutionnelles, de la “foi” dans le Congrès des soviets et dans la convocation de l’Assemblée constituante, au piège de l’“attente” du Congrès des soviets, etc. – il n’y a pas de doute que ces bolcheviks seraient des traîtres méprisables à la cause du prolétariat [40] .» Mais il allait encore plus loin dans la partie confidentielle de son essai: «Il faut [...] reconnaître la vérité, à savoir qu’il existe chez nous, au Comité central et dans les milieux dirigeants du Parti, un courant ou une opinion en faveur de l’attente du Congrès des Soviets et hostile à la prise immédiate du pouvoir, hostile à l’insurrection immédiate . Il faut vaincre ce courant ou cette opinion [41] .» Quelques lignes plus loin, il enfonçait le clou: «“Attendre” le Congrès des Soviets est une idiotie complète, car c’est laisser s’écouler des semaines; or, à l’heure actuelle, les semaines et même les jours décident de tout.» En note, il n’hésitait pas à se faire plus précis quant aux dates: «Convoquer le Congrès des Soviets au 20 octobre pour décider de “la prise du pouvoir”, n’est-ce pas tout comme “fixer” sottement la date de l’insurrection? On peut prendre le pouvoir aujourd’hui, mais du 20 au 29 octobre, on ne vous le laissera pas prendre [42] .» Il concluait sur cette affirmation: «[M]a conviction la plus profonde est que, si nous “attendons” le Congrès des soviets et laissons tout de suite échapper l’occasion, nous causons la perte de la révolution [43] .» Il faut prendre toute la mesure de ce que signifie cette prise de position de la part de Lénine: étant entendu que la convocation du Congrès des soviets était déjà fixée au 20 octobre , exiger la prise «immédiate» du pouvoir dès le 29 septembre , c’était dissocier radicalement la prise effective du pouvoir de la légitimité des soviets comme institutions démocratiques. C’était, par là même, désolidariser ce que la plupart des dirigeants bolcheviks tendaient, on l’a vu, à associer. La détermination du «moment opportun» ou de l’«occasion» est très certainement une tâche difficile, lorsqu’il s’agit de déclencher une insurrection visant la prise du pouvoir, cependant on peut s’interroger sur l’insistance de Lénine sur cette «occasion» qu’il faut saisir «immédiatement»: que penser d’un moment opportun qui se présente plusieurs fois dans un intervalle de temps très étendu? On sait que pour les Grecs, le moment opportun (ou kairos ) n’avait qu’un seul cheveu, ce qui le rendait difficile à saisir. On sait également que Machiavel décrit l’Occasion sous les traits d’une jeune femme impossible à reconnaître avant qu’elle se présente (tous ses cheveux sont alors ramenés devant elle) et impossible à retenir après (pas un cheveu ne flotte derrière sa tête) [44] . C’est une pensée de la discontinuité radicale, de la singularité et de l’unicité du moment opportun dont l’imprévisibilité et l’irréversibilité font toute la valeur pour l’action. Pour Lénine, stratège de l’insurrection, il n’en est manifestement pas de même. Dans son Histoire de la révolution russe , Trotsky s’évertue à lui donner raison au prix d’une distinction typiquement sophistique: «Le mot “moment” ne doit pas être entendu trop à la lettre, comme un jour et une heure déterminés...» Il doit ici s’entendre au sens d’une «période relativement courte», qui «peut se mesurer en semaines, parfois en quelques mois», à l’intérieur de laquelle il faut choisir «un moment déterminé, dans le sens précis du jour et de l’heure [45] ». Si l’on comprend bien, le moment opportun au sens étroit (le jour et l’heure) se situerait à l’intérieur d’une période de plusieurs semaines, voire de plusieurs mois, que l’on peut également considérer comme un «moment» quoiqu’en un sens élargi. Cette période correspond-elle aux semaines qui séparent le 29 septembre du 20 octobre, de sorte que par «immédiate» il faut comprendre dans les trois semaines qui viennent et qui précèdent la tenue du Congrès des soviets? Mais lorsque la date du 20 octobre fut passée, malgré ses exhortations répétées, Lénine n’en continua pas moins à appeler à l’insurrection «immédiate», faisant peu de cas de ce qu’il avait pourtant clairement affirmé dans sa lettre du 29 septembre, à savoir que du 20 au 29 octobre le parti ne pourrait plus prendre le pouvoir. N’est-ce pas la preuve manifeste que, pour lui, la détermination du moment opportun était avant tout fonction de la date de la réunion du Congrès des soviets? Or le 18 octobre, la réunion fut reportée au 25 du même mois [46] . La raison de la pression exercée par Lénine en faveur du déclenchement immédiat de l’insurrection avant comme après le 18 octobre est très simple: c’est qu’en fait il appartenait selon lui au seul Parti , et non au Congrès des soviets, de prendre le pouvoir. C’est pourquoi il fallait à tout prix obtenir de la direction bolchevique que l’insurrection précède le Congrès, peu importait qu’il ait lieu le 20 ou le 25 octobre. Ce qui avait en revanche la plus grande valeur symbolique, c’était une prise du pouvoir par le Parti avant le Congrès des soviets.
Aussi n’est-il pas étonnant que des résistances à ce point de vue apparaissent dans la direction bolchevique. En plénum, le 5 octobre, le Comité du Parti de Petrograd débattit des lettres de Lénine. Volodarsky et Lachevitch, qui lors du VI e  Congrès avaient défendu les soviets en tant qu’institutions révolutionnaires contre les léninistes, mirent en garde contre toute précipitation.
En guise d’avertissement prémonitoire, Volodarsky déclara que le plus dur était de conserver le pouvoir, pas de le prendre: «Nous devons comprendre qu’une fois le pouvoir conquis, nous serons obligés de baisser les salaires, de faire augmenter le chômage, d’instaurer la terreur. [...] Nous n’avons pas le droit de rejeter ces méthodes, mais il est inutile de nous y précipiter [47] .» Lachevitch, lui, reprocha à Lénine de ne pas expliquer de façon suffisamment claire «pourquoi il est nécessaire de nous emparer du pouvoir maintenant, avant le Congrès des Soviets [48] ». Mais le point décisif de la confrontation directe entre Lénine et la direction bolchevique fut la réunion du Comité central du 10 octobre, qui se conclut par l’adoption d’une résolution votée par 12 voix contre 2, celles de Zinoviev et Kamenev, mettant la prise du pouvoir à l’ordre du jour sans toutefois lui assigner un calendrier précis. Surtout, elle «ne résolvait pas les divergences profondes en matière de tactique révolutionnaire qui persistaient entre Lénine et d’autres dirigeants du parti plus au fait de la situation politique à Petrograd [49] ». Car, au fond, ce que de nombreux bolcheviks ne parvenaient pas à comprendre, c’était pourquoi Lénine jugeait la prise du pouvoir indissociable d’une insurrection armée [50] . Ils avaient une conception essentiellement défensive de l’insurrection en vertu de laquelle il fallait se tenir prêt à défendre le Congrès des soviets contre toute menace militaire. Le Congrès devait prendre le pouvoir et déposer le gouvernement, l’insurrection s’imposant seulement en cas de nouvelle kornilovchtchina . Voilà comment les membres du Comité central votèrent en faveur de l’insurrection armée sans pour autant partager la conception offensive que Lénine s’en faisait [51] .
Les difficultés d’engager le Parti dans une préparation pratique de l’insurrection armée apparurent dès la tenue à Petrograd du Congrès des soviets de la région Nord, du 11 au 13 octobre. Alors que Lénine avait sommé le Parti de mettre à profit ce Congrès pour déclencher une action visant à renverser le gouvernement, les dirigeants bolcheviks présents s’abstinrent d’appeler ouvertement au renversement de Kerensky. La résolution finale adoptée le soir du 13 octobre, élaborée conjointement par les bolcheviks et les SR de gauche, confiait au Congrès panrusse des soviets le soin de créer un gouvernement des soviets. Deux raisons majeures incitaient à retarder le soulèvement contre le gouvernement provisoire: en premier lieu, les doutes des dirigeants de l’Organisation militaire bolchevique, chargés depuis avril d’organiser l’insurrection, quant au degré de préparation technique du Parti en vue de cet objectif; en second lieu, les doutes exprimés par les dirigeants locaux du Parti relativement à la possibilité d’obtenir le soutien d’un nombre suffisant de travailleurs et de soldats en faveur d’une insurrection avant le Congrès des Soviets [52] . Certes, les délégués du Congrès de la région Nord créèrent un comité exécutif permanent, mais son but officiel était «d’organiser et de préparer les forces militaires destinées à protéger et à appuyer le futur Congrès panrusse [53] », et nullement de tenir lieu d’organe d’une insurrection imminente. Les SR de gauche acceptèrent de participer au comité alors même qu’ils étaient en désaccord total avec l’objectif de la prise du pouvoir avant la réunion du Congrès panrusse des soviets, précisément parce que celle-ci ne pouvait que signifier «la prise du pouvoir non par les soviets, mais par un seul parti [54] ». D’autre part, les bolcheviks étaient eux-mêmes très divisés. Lors de la réunion de crise du Comité de Petrograd du Parti bolchevik le 15 octobre, seuls 8 des 19 représentants de district estimaient que les masses étaient prêtes à se soulever. Enfin, durant la nuit du 16 octobre, lors d’une conférence du Comité central au cours de laquelle Lénine revint à la charge sur le devoir impérieux de s’emparer du pouvoir sur-le-champ [55] , 9 dirigeants sur 25, soit plus du tiers des votants, avaient «suffisamment de réserves quant à la préparation d’une insurrection immédiate pour souhaiter une consultation préalable ou s’abstenir de prendre parti [56] ».
L’ INSURRECTION D ’O CTOBRE ET LE COUP D’ É TAT DE L ÉNINE
Durant la deuxième semaine d’octobre, le gouvernement provisoire annonça soudainement sa volonté de redéployer la garnison de Petrograd sur le front en prenant prétexte des opérations militaires allemandes en Baltique. Cette annonce suscita des réactions très hostiles des unités de la garnison qui votèrent des résolutions dans lesquelles elles disaient refuser de quitter Petrograd et n’obéir qu’aux ordres des députés du Soviet des ouvriers et soldats. Dès le 9 octobre, le Comité exécutif du Soviet de Petrograd avait adopté, à l’initiative des bolcheviks, une résolution créant un «comité de défense révolutionnaire» dont la tâche était de prendre toutes les mesures pour armer les ouvriers afin d’assurer la défense de Petrograd et la protection de la population contre toute attaque des «korniloviens». Rebaptisée «Comité militaire révolutionnaire», cette institution à vocation initialement défensive fut l’instrument dont se serviraient les bolcheviks quelques jours plus tard pour renverser le gouvernement provisoire [57] .
Ce n’est toutefois qu’après le Congrès des soviets de la région Nord, lors des débats stratégiques au sein du Parti, les 15 et 16 octobre, que les dirigeants bolcheviks commencèrent à envisager le rôle que le Comité militaire révolutionnaire du Soviet de Petrograd pourrait jouer dans l’organisation et le déclenchement de l’insurrection. Loin d’être un simple appendice du Comité central bolchevik ou de l’Organisation militaire, la nouvelle instance, qui se réunit pour la première fois le 20 octobre, était présidée par le SR de gauche Lazimir, également président du Bureau du Comité, et comptait même des anarchistes parmi ses membres. Cependant, les bolcheviks imposèrent rapidement leur hégémonie au sein de cet organisme. Un soir entre le 20 et le 23 octobre, une réunion nocturne eut lieu entre les chefs de l’Organisation militaire et Lénine. Ce dernier insista sur la nécessité pour l’Organisation militaire de reconnaître l’autorité du Comité militaire révolutionnaire du Soviet de Petrograd et de ne pas chercher à lui dicter sa politique. Contre l’avis des chefs de l’Organisation militaire qui préconisaient un report de dix ou quinze jours du déclenchement de l’insurrection, il répéta l’absolue nécessité de renverser le gouvernement provisoire avant le Congrès des soviets afin que ce dernier, « quelle que soit sa composition , soit confronté à la réalité de la prise du pouvoir par les ouvriers [58] ».
Les 21 et 22 octobre se produisit un événement décisif. Réunie en assemblée le 21 octobre, la garnison révolutionnaire de Petrograd reconnut le Comité militaire révolutionnaire du Soviet de Petrograd comme «son organe dirigeant», ce qui signifiait que toute directive qui lui serait adressée sans l’aval de ce Comité militaire serait désormais considérée comme «nulle et non avenue». Dans les faits, les soldats annonçaient leur refus d’obéir aux autorités du district militaire de Petrograd. Si le 24 octobre est souvent retenu comme date du début du soulèvement, les mesures prises par le Comité militaire dès les 21 et 22 octobre pour «assumer toute l’autorité sur la garnison» marquèrent le véritable début de l’insurrection [59] . Le 23 octobre, le Comité militaire remplaça les commissaires nommés par le gouvernement dans toutes les unités militaires par de nouveaux commissaires dont la plupart étaient membres de l’Organisation militaire bolchevique. Le jour même, le Comité s’empara de la forteresse Pierre-et-Paul et de l’arsenal Kronwerk contigu. Malgré ces victoires faciles, les SR de gauche continuaient de s’opposer à un renversement du gouvernement avant le Congrès des soviets. L’attitude des troupes déployées au front était incertaine en cas d’action militaire directe contre le gouvernement. «En revanche, il y avait toutes les raisons d’espérer que si le Parti attendait que le gouvernement passât lui-même à l’attaque – que cela ait lieu avant l’ouverture du Congrès des Soviets ou après la proclamation par celui-ci d’un gouvernement des soviets –, il pourrait compter sur le soutien des SR de gauche, des soldats du front et de l’arrière, sur ses propres militants unanimes et sur un large front d’organisations de masse allant du Soviet de Petrograd aux comités d’atelier [60] .» Cependant, une telle évolution avait toutes les chances de conduire à la formation d’un gouvernement de coalition socialiste comprenant des modérés, ce que Lénine voulait éviter à tout prix. Pour l’heure, le Comité militaire se contenta de prendre des mesures défensives en s’abstenant de tout ce qui pouvait être interprété «comme une usurpation des prérogatives du Congrès des Soviets [61] ».
C’est dans la nuit du 23 au 24 octobre que Kerensky passa à l’offensive contre les bolcheviks en faisant fermer deux de leurs journaux, dont Rabotchiï Pout’ . Les dirigeants du Comité militaire révolutionnaire réagirent en envoyant à toutes les unités de la garnison de Petrograd la fameuse «Directive numéro un», qui appelait tous les régiments à se préparer à la bataille. Cependant, il n’était pas encore question d’organiser un soulèvement immédiat visant au renversement du gouvernement provisoire. L’après-midi du 24, lors d’une réunion de la fraction bolchevique du Congrès, Trotsky s’employa à présenter la politique du Parti comme une «politique de défense» et les actions du Comité révolutionnaire comme des actions défensives [62] . De manière générale, ce 24 octobre, les bolcheviks «œuvraient à renforcer l’adhésion à l’ordre du jour du Congrès des Soviets et se préparaient à la formation d’un gouvernement révolutionnaire par ce dernier [63] ».
Ce même 24 octobre, Lénine adressa plusieurs demandes au Comité central pour obtenir l’autorisation de rejoindre Smolny où siégeait notamment le Comité militaire révolutionnaire. Toutes ses requêtes furent rejetées. Vers 18 heures, il rédigea un appel à l’adresse d’organes subalternes du Parti, comme le Comité de Pétersbourg et les comités de district, de manière à contourner le Comité central dont la temporisation lui paraissait suicidaire: «Il est clair comme le jour que maintenant retarder l’insurrection, c’est la mort [64] .» La question n’était pas de savoir qui devait prendre le pouvoir, mais il s’agissait de le prendre et d’arrêter le gouvernement «ce soir, cette nuit», quelle que soit l’instance qui opérerait cette prise du pouvoir, le Comité militaire révolutionnaire ou tout autre organisme. Ce n’était pas à un Congrès, quand bien même ce serait celui des soviets, qu’il appartenait de trancher cette question, mais au «peuple» ou à «la lutte des masses en armes». Puis il concluait en termes on ne peut plus explicites: «Ce serait notre perte, ce serait du formalisme d’attendre le vote indécis du 25 octobre [65] .» Mais qu’entendait-il exactement par «lutte des masses en armes»? Un peu plus tôt dans l’après-midi, excédé par l’attentisme de la direction bolchevique, il avait dit à son messager: «Demande-leur s’ils peuvent compter sur la loyauté d’ une centaine de soldats ou de gardes rouges armés de fusils. C’est tout ce dont j’ai besoin [66] .» Il est difficile de dire plus clairement qu’à ses yeux, l’insurrection devait être l’œuvre d’une infime minorité, résolue à renverser le gouvernement par la force avant l’ouverture du Congrès des soviets prévue pour le lendemain, et non une action de défense du dit Congrès. Comme l’explique Rabinowitch, une conviction de longue date animait Lénine: «la conquête du pouvoir par la force renforcerait les chances de voir se créer un gouvernement à majorité bolchevik», alors qu’«attendre la décision du Congrès des Soviets» c’était «prendre le risque inutile de voir se mettre en place, au mieux, un gouvernement de coalition socialiste tiède et indécis [67] ». Tout est là: le recours à la force armée permettait d’imposer la formation d’un gouvernement bolchevik indépendamment des délibérations incertaines du Congrès des soviets. Comme le dit très justement Marc Ferro, «il était clair que si l’initiative du soulèvement revenait aux bolcheviks, ils prendraient plus aisément le pouvoir que si la victoire était remportée sous l’égide des soviets, même bolchevisés [68] ». L’attitude de Lénine à cet égard a au moins le mérite de la constance: la prise du pouvoir ne doit pas être réalisée sous l’autorité directe des soviets, fussent-ils à majorité bolchevique, dans la mesure où rien ne garantit qu’une majorité bolchevique se prononcera en faveur d’un gouvernement purement bolchevik .
Cette crainte, au demeurant tout à fait fondée, explique la pression exercée par Lénine sur le Comité central. Affublé d’une perruque et le visage couvert de bandages, ce dernier se rendit à Smolny de sa propre initiative dans la nuit du 24 au 25 octobre. C’est sans aucun doute à son influence que l’on doit le «changement tactique fondamental» opéré le 25 octobre vers 2 heures du matin par le Comité militaire révolutionnaire: au cœur de la nuit, de manière quasi simultanée, la gare Nicolas, la centrale électrique de Petrograd et la Poste furent prises d’assaut par des soldats insurgés. Vers 6 heures, un détachement de marins occupa la Banque d’État et vers 7 heures un autre détachement s’empara du principal central téléphonique de Petrograd. Enfin, à 8 heures du matin, les trois principaux terminaux ferroviaires de Petrograd étaient occupés par des insurgés. Les opérations militaires de cette phase offensive avaient été minutieusement coordonnées.
C’est dans ces conditions que survint ce que Marc Ferro appelle à juste titre le «coup d’État de Lénine [69] ». Le 25 octobre, vers 10 heures du matin, huit heures et demie avant qu’un ultimatum soit lancé au gouvernement provisoire, une proclamation «Aux citoyens de Russie» annonçait: «Le gouvernement provisoire est destitué. Le pouvoir d’État est passé aux mains de l’organe du Soviet des députés des ouvriers et soldats de Petrograd, qui est à la tête du prolétariat et de la garnison de Petrograd [70] .» Cette proclamation était signée du «Comité militaire révolutionnaire auprès du Soviet des députés des ouvriers et soldats de Petrograd». En elle-même, une telle proclamation était déjà un coup d’État: en lieu et place du Congrès des soviets qui ne s’était pas encore ouvert, le Comité militaire révolutionnaire, qui n’avait à l’origine d’autre fonction que défensive, se constituait de facto en un nouveau pouvoir politique souverain [71] . L’auteur de cette proclamation, qui n’était autre que Lénine lui-même, avait écrit, dans une première version: «Le P.V.R.K. [sigle du Comité militaire révolutionnaire de Petrograd] convoque ce jour, pour 12 heures, le Soviet de Petrograd. Des mesures immédiates sont prises pour la constitution d’un pouvoir soviétique.» Mais Lénine a ensuite raturé cette phrase et cet « acte manqué », comme dit Marc Ferro, est hautement significatif. Il témoigne d’une profonde méfiance de Lénine envers le «légalisme révolutionnaire» du Soviet de Petrograd et de son président, Trotsky, et envers «l’esprit conciliateur» de ses amis bolcheviks du Comité central: selon lui, ils risquaient de négocier l’organisation du pouvoir avec «d’autres partis socialistes» et «d’autres institutions sociales» au lieu de prendre le pouvoir et de l’exercer directement en tant que bolcheviks. Afin de prévenir ce danger, de donner un caractère irréversible à la rupture avec le passé, «Lénine se passe de l’intercession du Soviet de Petrograd. Il rature sa phrase et lui substitue la formule qui attribue le pouvoir au P.V.R.K. Le nouveau pouvoir émane ainsi d’une instance créée au cours du processus insurrectionnel. Elle s’est affirmée elle-même nouveau pouvoir, elle s’est imposée comme telle sans dépendre d’aucune institution, fût-ce le Congrès des Soviets [72] .» Voilà pourquoi Lénine mit tout en œuvre pour que le Comité militaire s’empare du palais d’Hiver où siégeait le gouvernement provisoire. Il lui fallait obtenir l’arrestation de tous les membres de ce gouvernement avant l’ouverture du Congrès des soviets [73] . De ce point de vue, la proclamation du 25 octobre à 10 heures du matin anticipait un acte qui n’interviendrait que le 26 octobre vers 2 heures du matin!
Le 25 octobre à 22 h 40 s’ouvrit enfin le Congrès panrusse des soviets. Les bolcheviks y étaient le parti le mieux représenté avec 300 délégués sur 670. Reste qu’ils ne pouvaient constituer une majorité absolue sans l’aide des SR de gauche [74] . D’après les questionnaires remplis par les délégués présents, 505 d’entre eux étaient venus à Petrograd pour soutenir le transfert de tout le pouvoir aux soviets, «soit la formation d’un gouvernement des soviets dont ils présumaient qu’il refléterait la composition politique du Congrès [75] ». Environ une heure après l’ouverture du Congrès, le grondement des coups de canon tirés par le croiseur Aurora se fit entendre. L’attaque du palais d’Hiver avait commencé. Le menchevik internationaliste Martov fit alors une déclaration d’urgence. Il affirma que la seule façon d’assurer une issue pacifique à la crise en cours «était d’abord de faire cesser les combats, puis d’entamer les négociations en vue de la formation d’un gouvernement unifié et démocratique susceptible d’être accepté par l’ensemble des forces démocratiques [76] ». Cette proposition fut bien accueillie par de nombreux délégués bolcheviks et fut adoptée à l’unanimité.
C’était compter sans l’hostilité d’une bonne partie des mencheviks et des SR. Plusieurs d’entre eux prirent la parole pour condamner une tentative d’usurpation du pouvoir de la part des bolcheviks. Ils finirent par quitter le Congrès, mais ce faisant, ils «sabordaient tous les efforts de compromis déployés par les mencheviks internationalistes, les SR de gauche et les bolcheviks modérés»: «Ils faisaient ainsi directement le jeu de Lénine et ouvraient inopinément la voie à l’instauration d’un type de gouvernement jamais débattu jusqu’alors: un régime exclusivement bolchevik [77] .» Martov reprit la parole peu de temps après le départ de ce bloc de mencheviks et de SR pour présenter une résolution au nom des 14 mencheviks internationalistes du Congrès. Cette résolution condamnait les bolcheviks pour avoir déclenché un coup d’État avant l’ouverture du Congrès des soviets et appelait à «la formation d’un gouvernement pandémocratique» en lieu et place du gouvernement provisoire [78] .
Trotsky répondit à cette proposition de résolution en amalgamant sommairement, dans une formule célèbre, ceux qui avaient abandonné le Congrès et ceux qui, tel Martov, appelaient à des négociations en vue de la formation d’un gouvernement composé de toutes les forces démocratiques: «À ceux qui ont abandonné le congrès et à ceux qui nous exhortent au compromis, nous devons dire: “Vous avez failli pitoyablement, votre rôle est révolu. Rejoignez votre destination: les poubelles de l’Histoire! [79] ”» Il fit adopter sur-le-champ une résolution qui avalisait l’insurrection, disant que les tâches du second Congrès panrusse «ont été prédéterminées par la volonté du peuple travailleur et par son insurrection des 24 et 25 octobre

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