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L'optimisme contre le désespoir

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Description

Dans cette série d’entretiens menés avec celui que l'on associe volontiers à la «conscience morale» des Américains, celui-ci s’exprime sur des sujets qui sont emblématiques de l’inquiétante époque dans laquelle nous sommes entrés il y a quelque temps: Trump, la Russie de Poutine, l’Europe, la crise des migrants, la montée de l’intégrisme religieux. À 88 ans, Chomsky regarde le monde en proie à des régimes autoritaires et totalitaires, un néolibéralisme débridé, une crise écologique dévastatrice, une guerre perpétuelle, mais ce qu’il voit surtout, ce sont les mouvements sociaux qui résistent à l'injustice et les inégalités. Même si la situation est critique, Chomsky défend un point de vue optimiste. Il persiste et signe: non seulement est-il encore possible d'espérer, mais l’espoir est plus que jamais indispensable.
Partie 1
1- L'effondrement de la société et un monde en transition
2- Une indescriptible horreur: la nouvelle phase de la guerre contre le terrorisme
3- L'empire du chaos
4- La guerre pour dominer le monde: l'ÉI, l'OTAN et la Russie
5- L'intégration européenne est-elle en train de se défaire?
6- L'interdiction du burkini, le nouvel athéisme et le culte de l'État: la religion et le politique
7- Construire des visions de la "paix perpétuelle"
8- Tout va très bien pour ceux qui sont riches et puissants
9- La civilisation peut-être survivre au "capitalisme réellement existant"?
Partie 2
1- Les États-Unis à l'ère de Trump
2- La base républicaine est déchaînée
3- Les élections américaines de 2016 exposent les États-Unis à un désastre absolu
4- Trump à la Maison Blanche
5- Le réchauffement climatique et le futur de l'humanité
6- La longue histoire de l'interventionnisme américain dans les élections à l'étranger
7- Le legs du gouvernement Obama
8- Socialisme pour les riches, capitalisme pour les pauvres
9- Le système de santé américain est un scandale de portée internationale
10- Les périls d'une éducation orientée par le marché
Partie 3
1- L'Anarchisme, le communisme et les révolutions
2- Les États-Unis sont-ils prêts pour le socialisme?
3- Pourquoi j'opte pour l'optimisme contre le désespoir?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 05 octobre 2017
Nombre de lectures 5
EAN13 9782895967309
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0030€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

© Lux Éditeur, 2017
www.luxediteur.com
© Noam Chomsky et C.J. Polychroniou, 2017
Titre original: Optimism over Despair: On Capitalism, Empire, and Social Change Haymarket Books, Chicago
Photo en couverture: © Mirco Andrea Carlesso
Conception graphique de la couverture: David Drummond
Dépôt légal: 4 e  trimestre 2017
Bibliothèque et Archives Canada
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
ISBN (papier): 978-2-89596-262-5
ISBN (epub): 978-2-89596-730-9
ISBN (pdf): 978-2-89596-917-4
Ouvrage publié avec le concours du Programme de crédit d’impôt du gouvernement du Québec et de la SODEC. Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada pour nos activités d’édition.

Avant-propos
L ES ENTRETIENS RÉUNIS dans ce volume présentent les réflexions d’un intellectuel de renommée internationale sur, entre autres, les conséquences de la mondialisation. Nos conversations se sont échelonnées de la fin de l’année 2013 au début de l’année 2017.
Noam Chomsky, la «conscience morale des États-Unis» depuis plus d’un demi-siècle, l’intellectuel le plus célèbre de la planète (bien qu’inconnu d’une majorité d’Américains), s’emploie depuis la guerre du Vietnam à dénoncer les agressions américaines et à défendre les droits des faibles et des opprimés du monde entier. Toutes ses analyses reposent sur des faits incontestables et sont inspirées par de profondes considérations morales sur la liberté, la démocratie, les droits humains et la dignité humaine.
La voix de Chomsky apporte une rare lueur d’espoir et d’optimisme en cette époque sombre, marquée par des inégalités économiques sans précédent, la montée de l’autoritarisme et le darwinisme social, ainsi que par une gauche qui a tourné le dos à la lutte des classes.
Depuis un bon moment déjà, les contradictions inhérentes à la mondialisation capitaliste et aux politiques néolibérales risquent de libérer de puissantes forces capables d’anéantir la croissance, la prospérité, la justice et la paix sociale, avec des conséquences dévastatrices sur la démocratie, l’environnement et la civilisation entière.
Pour Chomsky, toutefois, le désespoir n’est pas une option envisageable. Malgré l’impasse dans laquelle le monde d’aujourd’hui semble acculé, il faut savoir que la résistance à l’oppression et à l’exploitation n’a jamais été vaine, même à des époques plus sombres encore que la nôtre. D’ailleurs, la «contre-révolution» que Trump est en train d’infliger aux États-Unis a déjà réveillé une pléthore de mouvements sociaux résolus à tenir tête à cet autocrate en puissance. Dans le pays le plus puissant de la planète, la résistance semble vouée à un avenir plus prometteur qu’en bien d’autres endroits du monde industrialisé.
C’est dans ce contexte que les entretiens ici rassemblés prennent tout leur sens. J’ose espérer qu’ils contribueront modestement à faire découvrir les analyses et les idées de Chomsky à une nouvelle génération de lecteurs, qu’ils alimenteront chez les autres leur foi dans la capacité humaine à s’opposer sans relâche à l’obscurantisme politique et, en dernière analyse, qu’ils aideront les gens à changer le cours de l’histoire.
C.J. P OLYCHRONIOU , mars 2017

PREMIÈRE PARTIE

L’effondrement de la société américaine dans un monde en transition
Entretien paru le 12 juin 2016 dans Truthout .
C.J. POLYCHRONIOU : Noam, vous affirmez que la progression de Donald Trump découle en grande partie de l’effondrement de la société américaine. Pouvez-vous préciser votre pensée?
NOAM CHOMSKY : Les politiques favorables aux milieux d’affaires mises en œuvre depuis à peu près trente-cinq ans ont eu des conséquences dévastatrices pour la majorité de la population. Parmi celles-ci, la stagnation économique, la baisse du niveau de vie et l’explosion des inégalités sociales ont été les plus rudes. Cette dynamique a créé un climat d’insécurité; nombre de gens se sentent isolés et impuissants face à des forces qu’ils ne peuvent ni comprendre ni influencer. Cet effondrement n’est pas attribuable à des lois économiques, mais bien à des choix politiques, une sorte de guerre des classes déclarée par les riches et les puissants contre les travailleurs et les pauvres. C’est là ce qui caractérise l’ère néolibérale, non seulement aux États-Unis, mais aussi en Europe et ailleurs. Trump attire des gens directement touchés par cet effondrement social – qui éprouvent colère, peur, frustration, désespoir et appartiennent sans doute aux secteurs de la population où la mortalité augmente, un phénomène inédit en temps de paix.
C.J. POLYCHRONIOU : La guerre des classes n’a rien perdu de son caractère implacable et unilatéral. Peu importe le parti au pouvoir, les politiques néolibérales des dernières décennies ont exacerbé l’exploitation et élargi le fossé entre les nantis et les démunis. Et elles n’ont subi aucun revers malgré les possibilités ouvertes par la dernière crise financière et la présence d’un démocrate centriste à la Maison-Blanche.
N. CHOMSKY : La grande entreprise, qui dirige en majeure partie le pays, a une conscience de classe aiguë. Il n’y a rien de caricatural à dire qu’elle se compose de vulgaires marxistes dont on aurait inversé les valeurs et les objectifs. Ce n’est que dans les années 1980 que le chef du plus puissant syndicat du pays a reconnu et condamné la «guerre des classes unilatérale» que mènent avec acharnement les milieux d’affaires. Comme en font foi les résultats dont vous venez de rendre compte, cette lutte a porté ses fruits. Cela dit, le néolibéralisme est aujourd’hui en ruine. Il a fini par nuire aux plus puissants et privilégiés (qui au début, rappelons-le, ne l’avaient que partiellement accepté pour eux-mêmes), si bien qu’il est désormais insoutenable.
Les politiques que les riches et les puissants adoptent pour eux-mêmes sont précisément à l’opposé de celles qu’ils imposent aux plus pauvres et vulnérables. Ainsi, lorsque l’Indonésie subit une grave crise financière, le département du Trésor des États-Unis lui enjoint, par l’entremise du Fonds monétaire international (FMI), de rembourser sa dette (aux pays occidentaux), d’augmenter ses taux d’intérêt (et d’asphyxier ainsi son économie) et de privatiser des entreprises publiques (c’est-à-dire d’en brader les actifs à des entreprises occidentales), entre autres éléments de la doctrine néolibérale. Quand les États-Unis ont été frappés à leur tour, on a plutôt choisi de faire fi de la dette, de réduire les taux d’intérêt, de procéder à des nationalisations (en évitant toutefois de prononcer ce mot) et d’abreuver les institutions financières de fonds publics. Remarquez à quel point ce contraste passe inaperçu et qu’il s’inscrit parfaitement dans l’histoire de l’économie des derniers siècles – une des causes principales du fossé qui sépare pays riches et pays pauvres.
Jusqu’ici, ces politiques de classe n’ont été que modérément remises en question. L’administration Obama s’est bien gardée de prendre des mesures, même timides, pour mettre un terme aux attaques contre les syndicats. Obama est même allé jusqu’à accorder indirectement son soutien aux campagnes antisyndicales. Souvenons-nous en effet que, au début de son premier mandat, il avait choisi de manifester sa solidarité avec les travailleurs (la rhétorique américaine les désigne sous le nom de «classe moyenne») en prononçant un discours dans une usine de la société Caterpillar en Illinois, au mépris des objections d’organisations religieuses et de groupes de défense des droits humains qui dénonçaient le rôle insensé joué par cette entreprise dans les territoires occupés par Israël, à qui elle fournit des moyens de dévaster les terres et les villages de «ceux qui ne devraient pas être là». En revanche, personne n’a rappelé le fait que, en profitant des politiques antisyndicales de l’administration Reagan, Caterpillar a été la première entreprise industrielle depuis des générations à défaire un puissant syndicat en faisant appel à des briseurs de grève, violant de manière flagrante les conventions internationales relatives au travail. Les États-Unis étaient ainsi devenus le seul pays industrialisé à tolérer, à l’instar de l’Afrique du Sud sous l’apartheid, un tel mépris des droits des travailleurs et de la démocratie – et je suppose que, de nos jours, ils sont seuls au monde. On peut difficilement prétendre qu’il ne s’agissait là que d’une fâcheuse coïncidence.
C.J. POLYCHRONIOU : Selon une croyance répandue – du moins chez certains stratèges politiques bien connus –, les enjeux politiques n’influent pas sur les résultats électoraux aux États-Unis (même si, selon cette rhétorique, les candidats doivent séduire l’opinion publique et les électeurs); de plus, on sait bien que les médias diffusent quantité de fausses informations sur des enjeux décisifs (pensons au rôle qu’ils ont joué avant et pendant la guerre en Irak), quand ils ne les taisent pas tout simplement (pensons aux questions relatives au travail). Pourtant, des données solides montrent que les citoyens s’intéressent aux grands enjeux sociaux, économiques et diplomatiques qui touchent leur pays. Par exemple, selon une étude de l’université du Minnesota publiée il y a quelques années, les Américains voient dans l’accès aux soins de santé un des enjeux les plus importants aux États-Unis. On sait aussi que l’immense majorité d’entre eux soutiennent les syndicats et considèrent la guerre contre le terrorisme comme un échec total. À la lumière de ces faits, quelle est selon vous la meilleure façon d’interpréter la relation entre les médias, la sphère politique et le grand public dans la société américaine d’aujourd’hui?
N. CHOMSKY : Il est avéré que les campagnes électorales sont conçues de manière à écarter les enjeux et à insister sur la personnalité, le style rhétorique ou le langage corporel des candidats. Il y a de bonnes raisons à cela. Les stratèges des partis lisent les sondages; ils savent très bien que les deux grands partis sont beaucoup plus à droite que la population sur de nombreux sujets d’importance – ce qui n’est guère étonnant vu leurs liens étroits avec les milieux d’affaires. Les sondages montrent qu’une grande majorité d’électeurs s’opposent à cette alliance, mais c’est le seul choix que leur offre un système électoral où les candidats les mieux financés l’emportent presque à tous les coups.
De même, les consommateurs pourraient préférer un service de transport en commun digne de ce nom plutôt que d’avoir à choisir entre deux modèles de voiture, mais les publicitaires (c’est-à-dire le marché) ne leur offrent pas une telle option. La publicité télévisée ne donne pas d’information sur les produits: elle diffuse de l’illusion et des images. Les firmes de communication qui portent atteinte au marché en veillant à ce que le consommateur mal informé fasse des choix irrationnels (contrairement à ce qu’affirme une science économique abstraite) cherchent ainsi à saper la démocratie. Les stratèges politiques en sont tout à fait conscients. Dans la presse d’affaires, les figures de proue de l’industrie de la communication se vantent depuis l’ère Reagan de lancer des candidats sur le marché, comme d’autres produits de consommation. Ce serait leur plus grande réussite à ce jour, et ils prédisent qu’elle servira de modèle aux cadres et à l’industrie du marketing.
L’étude de l’université du Minnesota que vous avez citée est un cas d’école. Depuis des décennies, les sondages indiquent que l’accès aux soins de santé est une des principales préoccupations du public, sinon la plus grande. Cela n’a rien de surprenant vu l’échec catastrophique du système de santé aux États-Unis, dont les coûts par habitant sont deux fois plus élevés que ceux de pays comparables, avec des résultats parmi les plus désastreux. Les sondages montrent aussi systématiquement qu’une majorité d’Américains souhaitent la mise en place d’un système nationalisé, dit «à payeur unique», semblable à l’actuel programme Medicare destiné aux personnes âgées, beaucoup plus efficace que les régimes privés et que l’«Obamacare». Chaque fois qu’il est question de cette solution (ce qui arrive rarement), on affirme qu’elle est «politiquement impossible» ou qu’elle «ne dispose pas d’appuis politiques suffisants» – autrement dit, que le secteur des assurances, l’industrie pharmaceutique et les autres qui tirent profit du système en place s’y opposent. Un épisode en a dit long sur le fonctionnement de la démocratie américaine lorsque, en 2008, les candidats démocrates (d’abord John Edwards, puis Hillary Clinton et Barack Obama) ont avancé des propositions qui semblaient ouvrir la porte à ce que la population souhaite depuis des décennies. Pourquoi l’ont-ils fait? Les attentes du public n’avaient pas changé. C’est plutôt parce que le système de santé privé et les privilèges démesurés que la loi confère aux sociétés pharmaceutiques nuisaient au secteur industriel. Dès qu’un secteur à forte concentration de capital se montre favorable à un certain programme, ce dernier devient «politiquement possible» et «dispose d’appuis politiques suffisants». Le silence qui entoure certains faits est parfois aussi révélateur que les faits eux-mêmes.
De nombreux autres enjeux, nationaux et internationaux, obéissent à la même logique.
C.J. POLYCHRONIOU : L’économie des États-Unis est confrontée à d’innombrables problèmes, même si les profits des riches et des grandes entreprises ont retrouvé leur niveau d’avant la crise financière de 2008. Mais le seul enjeu dont semblent se préoccuper la plupart des analystes universitaires et financiers est celui de la dette publique. Selon eux, la dette des États-Unis est déjà impossible à maîtriser. C’est pourquoi ils s’opposent systématiquement à l’adoption de vastes programmes de stimulation économique, qui, croient-ils, ne peuvent qu’accroître l’endettement du pays. Dans l’éventualité d’une nouvelle crise financière, quelles seraient les conséquences probables de l’explosion de la dette publique sur l’économie américaine et la confiance des investisseurs étrangers?
N. CHOMSKY : Personne ne sait vraiment à quoi s’attendre. La dette publique a déjà été beaucoup plus élevée, notamment au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Mais la remarquable croissance de l’économie de guerre semi-dirigée a permis d’en venir à bout. On sait donc que l’État peut maîtriser sa dette en stimulant la croissance économique de façon soutenue. Il existe d’autres moyens, dont l’inflation. Pour le reste, on fonctionne essentiellement par tâtonnements. Les principaux créanciers des États-Unis (au premier chef la Chine, le Japon et les pays producteurs de pétrole) pourraient décider de délocaliser leurs fonds pour accroître leurs profits. Mais rares sont les signes avant-coureurs d’une telle évolution, au demeurant peu probable. Ces créanciers ont intérêt à soutenir la colossale économie américaine pour assurer un débouché à leurs exportations. Il est difficile de faire des prévisions fiables, mais le monde entier semble être dans une situation pour le moins précaire.
C.J. POLYCHRONIOU : Contrairement à de nombreux observateurs, vous semblez croire que les États-Unis sont encore une superpuissance économique, politique et, bien sûr, militaire, malgré les ravages de la dernière crise. C’est aussi mon impression. Non seulement les autres économies du monde n’ont pas la vigueur qui leur permettrait de contester l’hégémonie américaine, mais elles persistent à percevoir les États-Unis comme un sauveur de l’économie mondiale. Quels sont selon vous les avantages concurrentiels du capitalisme américain sur l’Union européenne et les économies émergentes d’Asie?
N. CHOMSKY : Dans une large mesure, la crise financière de 2007-2008 a commencé aux États-Unis, mais elle a fini par frapper plus durement leurs principaux concurrents, soit l’Europe et le Japon. Les États-Unis sont restés une destination de choix pour les investisseurs en quête de sécurité en temps de crise. Ils disposent d’avantages considérables, à commencer par une abondance de ressources. Le pays est unifié, ce qui constitue aussi un atout non négligeable. Jusqu’à la guerre de Sécession des années 1860, le nom «United States» était au pluriel en anglais courant (comme il l’est encore dans les autres langues européennes); depuis lors, il s’emploie au singulier. Les politiques conçues à Washington par l’État et le grand capital s’appliquent au pays tout entier. L’équivalent est nettement plus difficile à obtenir en Europe. Dans la foulée de la dernière crise financière, un groupe de travail mandaté par la Commission européenne a publié un rapport où il concluait que l’Europe «devrait coordonner l’application de normes de surveillance communes [1] » des institutions financières par les diverses instances de l’Union. Présidé à l’époque par un ancien gouverneur de la Banque de France, Jacques de Larosière, le groupe s’est toutefois bien gardé de proposer la mise sur pied d’un organisme de surveillance unique pour l’Europe, alors que les États-Unis, eux, peuvent faire appel à une telle instance quand bon leur semble. Selon les mots du président de la Commission, le groupe de travail s’était vu confier «une mission quasi impossible». [Plusieurs] analystes, dont celui du Financial Times, ont aussi qualifié l’objectif de politiquement chimérique, car «de nombreux États membres sont peu disposés à renoncer à leur autorité en la matière». L’unité comporte beaucoup d’autres avantages. Certains effets néfastes de l’incapacité des Européens à coordonner leurs réactions face à la crise ont d’ailleurs fait l’objet de maints débats entre économistes du Vieux Continent.
Les racines historiques de ces différences entre l’Europe et les États-Unis sont bien connues. En Europe, des siècles de conflits ont fini par imposer un système fondé sur l’État-nation, et le traumatisme de la Seconde Guerre mondiale a convaincu les Européens de renoncer à leur sport traditionnel qui consistait à s’entre-tuer, car le prochain match serait assurément le dernier. Depuis, il y règne donc ce que les politologues qualifient de «paix démocratique», même si rien n’indique que la démocratie ait quoi que ce soit à voir là-dedans. Les États-Unis, eux, sont issus d’une colonie de peuplement. On y a exterminé les Autochtones et amassé les survivants dans des «réserves», tout en conquérant la moitié du Mexique avant d’entreprendre une expansion vers des contrées plus lointaines. Encore plus qu’en Europe, les États-Unis ont détruit la grande diversité qui régnait sur leur territoire. La guerre de Sécession a cimenté l’autorité centrale et participé de l’uniformisation d’autres domaines, dont la langue, la culture et l’occupation du territoire par la vaste entreprise d’ingénierie sociale qu’aura été le développement de la banlieue; s’y est ajouté un soutien massif aux industries de pointe, qui peuvent compter sur l’État pour l’innovation, la recherche et développement, les contrats d’approvisionnement et bien d’autres avantages.
Les économies émergentes d’Asie sont aux prises avec de graves problèmes intérieurs, d’une nature inconnue dans les pays occidentaux. On en sait plus sur l’Inde que sur la Chine, la première étant une société plus ouverte. Ce n’est pas un hasard si l’Inde occupe le 130 e  rang de l’indice de développement humain (à peu près le même qu’avant la mise en œuvre partielle de réformes néolibérales); la Chine, elle, se place au 90 e  rang, et son classement serait sans doute pire si l’on en savait davantage sur sa réalité. Mais on ne fait qu’effleurer le problème. Au XVIII e  siècle, ces deux pays étaient les principaux centres commerciaux et industriels du monde, comme en attestaient leurs systèmes de marché complexes et l’état de santé de leurs populations, alors supérieur à celui des autres peuples du monde. Mais les conquêtes impériales qu’ils ont subies, assorties de politiques économiques à l’avenant (intervention de l’État en faveur des riches, imposition du libre marché pour les pauvres) les ont réduits à la misère. Notons que le seul pays du Sud à s’être développé est le Japon, qui est aussi le seul à ne pas avoir été colonisé. Cette corrélation n’est pas fortuite.
C.J. POLYCHRONIOU : Les politiques du FMI sont-elles encore dictées par les États-Unis?
N. CHOMSKY : C’est une institution opaque, mais les économistes du FMI sont censés être en quelque sorte indépendants des classes politiques; peut-être même le sont-ils bel et bien. Dans le cas de la Grèce et des politiques d’austérité en général, ils se sont montrés très critiques des programmes de Bruxelles, mais les instances politiques ont ignoré leur avis.
C.J. POLYCHRONIOU : Sur le front de la politique étrangère, la «guerre contre le terrorisme» semble être une entreprise sans fin. Comme l’Hydre de Lerne, deux nouvelles têtes poussent là où l’on en a coupé une. Les opérations militaires d’envergure peuvent-elles venir à bout d’organisations comme le groupe armé État islamique (EI)?
N. CHOMSKY : Aussitôt entré en fonction, Obama a gonflé les forces d’intervention et intensifié les hostilités en Afghanistan et au Pakistan, comme il avait promis de le faire. Pourtant, des options pacifiques s’offraient à lui; certaines d’entre elles émanaient même de milieux proches du pouvoir, comme la revue Foreign Affairs, la principale revue américaine de géopolitique, mais la Maison-Blanche n’en a pas tenu compte. Dans la première déclaration qu’il a adressée à son homologue américain, et qui est restée sans réponse, le président afghan Hamid Karzai demandait de mettre un terme aux bombardements de civils. Karzai a aussi fait savoir à une délégation des Nations Unies qu’il voulait un calendrier des étapes du retrait des troupes étrangères (c’est-à-dire américaines). Il est aussitôt tombé en disgrâce à Washington, et celui qui avait été le favori des médias est soudainement devenu «douteux», «corrompu», etc. (Ce qui n’était pas plus conforme à la réalité que de le présenter comme «notre homme à Kaboul».) Obama a envoyé encore plus de soldats et intensifié les bombardements de part et d’autre de la frontière afghano-pakistanaise (la ligne Durand, une frontière artificielle tracée par l’Empire britannique qui divise le territoire pachtoune en deux, que les habitants de la région n’ont jamais acceptée et que le gouvernement afghan a souvent contestée dans le passé).
L’amplification de la force militaire est la principale composante de la «guerre contre le terrorisme». Elle était vouée à attiser le terrorisme, ce que l’invasion de l’Irak a illustré (pour ne citer qu’un exemple parmi tant d’autres). Il arrive parfois qu’une intervention militaire parvienne à ses fins, comme en témoignent l’existence des États-Unis et l’anéantissement de la rébellion tchétchène par la Russie. Mais elle doit pour ce faire être écrasante. Créé en grande partie par Reagan et ses alliés, alimenté depuis par d’autres apprentis sorciers, le monstre terroriste possède sans doute trop de tentacules pour qu’on puisse en venir à bout de cette façon. La plus récente d’entre elles, l’EI, est de loin plus violente qu’Al-Qaïda, dont elle se distingue également par ses prétentions territoriales. On pourrait l’écraser une fois pour toutes par un envoi massif de troupes au sol, mais cela n’empêcherait en rien l’émergence de nouvelles organisations partageant le même état d’esprit. La violence engendre la violence.
C.J. POLYCHRONIOU : Les relations des États-Unis avec la Chine ont traversé différentes phases ces dernières décennies, et il est difficile de saisir où elles en sont aujourd’hui. Prévoyez-vous une amélioration ou une détérioration de celles-ci?
N. CHOMSKY : Les États-Unis entretiennent une relation d’amour-haine avec la Chine. La maigreur des salaires, l’indécence des conditions de travail et l’insuffisance des contraintes environnementales propres à la Chine représentent une formidable aubaine pour les fabricants américains et occidentaux, qui y délocalisent leur production, et pour l’industrie gigantesque de la vente au détail, qui s’y approvisionne en produits bon marché. De plus, l’économie des États-Unis dépend maintenant en grande partie de la Chine et du Japon. Mais la Chine pose aussi certains problèmes. Elle ne se laisse pas facilement intimider. Quand Washington montre les crocs aux Européens pour qu’ils arrêtent de commercer avec l’Iran, ceux-ci obtempèrent généralement. La Chine, elle, fait plutôt la sourde oreille. Ce qui n’est guère rassurant. Le fantasme du péril jaune a une longue histoire derrière lui. Et ça continue.
C.J. POLYCHRONIOU : Croyez-vous que la Chine finira par être en position de menacer les intérêts internationaux des États-Unis?
N. CHOMSKY : De toutes les grandes puissances, la Chine est celle qui fait montre de la plus grande retenue en matière de recours à la force, exercices militaires compris. Il y a quelques années, d’éminents analystes stratégiques américains (John Steinbrunner et Nancy Gallagher, dans la revue de la très respectée American Academy of Arts and Sciences) ont même tenté de convaincre Pékin de prendre la direction d’une coalition d’États pacifiques afin de contester le militarisme agressif de Washington, qui, selon eux, «entraîne le monde à sa perte». Rien ne semble indiquer que la situation évolue dans ce sens. En revanche, la Chine n’obéit pas aux ordres et prend actuellement des mesures pour s’assurer l’accès à des ressources, notamment énergétiques, un peu partout dans le monde. Voilà la menace.
C.J. POLYCHRONIOU : Les relations entre l’Inde et le Pakistan représentent un défi pour la politique étrangère américaine. Les États-Unis peuvent-ils contrôler la situation?
N. CHOMSKY : Jusqu’à un certain point. Mais la situation est explosive. La violence est incessante au Cachemire, qu’elle soit attribuable à l’Inde ou aux groupes terroristes pakistanais. Et ça ne s’arrête pas là, comme l’ont montré les attentats de 2008 à Bombay. Il existe des moyens d’apaiser les tensions, comme le projet de gazoduc qui relierait l’Iran à l’Inde en passant par le Pakistan. Mais il semble que la décision de Washington d’autoriser l’Inde à accéder aux technologies nucléaires en modérant le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) ait en partie été motivée par une volonté de nuire à ce projet de gazoduc et d’attirer New Delhi dans les rangs de la campagne contre Téhéran. L’Afghanistan est sans doute le théâtre d’une stratégie comparable, car on discute depuis longtemps d’un projet de gazoduc appelé Turkménistan-Afghanistan-Pakistan-Inde (TAPI), destiné à relier le Turkménistan à l’Inde en passant par l’Afghanistan et le Pakistan. L’enjeu n’est peut-être plus d’une actualité brûlante, mais il reste vraisemblablement à l’arrière-plan. Le «Grand Jeu» du XIX e  siècle se porte bien.
C.J. POLYCHRONIOU : De nombreux observateurs ont l’impression que la politique étrangère des États-Unis au Moyen-Orient est sous la coupe du lobby israélien. Ce dernier est-il vraiment en mesure d’influencer une superpuissance?
N. CHOMSKY : Mon ami Gilbert Achcar, éminent spécialiste du Moyen-Orient et des relations internationales en général, qualifie cette idée de «fantasmagorique», et il a raison. Ce n’est pas ce lobby qui contraint le secteur américain de l’industrie de pointe à multiplier ses investissements en Israël, pas plus qu’il ne force la Maison-Blanche à y installer du matériel militaire en vue d’expéditions futures et à resserrer la collaboration entre les services de renseignement et les armées des deux pays.
Quand les objectifs du lobby israélien correspondent aux intérêts stratégiques et économiques de Washington, celui-ci obtient généralement ce qu’il veut; sa volonté d’écraser les Palestiniens, par exemple, laisse l’État-entreprise américain indifférent. Quand ses objectifs divergent – ce qui arrive souvent –, il se fait vite discret, conscient qu’il vaut mieux éviter de contrarier le vrai pouvoir.
C.J. POLYCHRONIOU : Je partage entièrement votre analyse, mais vous admettrez avec moi que le lobby israélien a tout de même une certaine influence (au-delà des aspects économiques et politiques), vu les réactions hystériques que la moindre critique d’Israël suscite encore aux États-Unis. Vous êtes vous-même une cible des sionistes de droite depuis des années. À quoi peut-on attribuer cette influence du lobby israélien sur l’opinion publique américaine?
N. CHOMSKY : Tout ce que vous dites est vrai, mais de moins en moins depuis quelques années. Ce n’est pas vraiment une question de pouvoir exercé sur l’opinion publique. Les plus nombreux à soutenir Israël n’ont rien à voir avec le lobby: ce sont les chrétiens fondamentalistes. Rappelons que le sionisme britannique et américain est antérieur au véritable mouvement sioniste et repose sur une interprétation providentialiste des prophéties bibliques. La majorité de la population soutient la solution à deux États, probablement sans savoir que Washington la bloque unilatéralement. Dans les milieux instruits, y compris chez les universitaires juifs, on ne s’est guère intéressé à Israël avant sa grande victoire militaire de 1967, qui a scellé l’alliance israélo-américaine. C’est là qu’a commencé la grande histoire d’amour entre une partie de l’élite intellectuelle et Israël. Néanmoins, pour mettre les choses en perspective, la dénonciation des crimes commis par les États-Unis suscite des réactions aussi virulentes, voire davantage. Si je fais la liste des menaces de mort ou des diatribes dont j’ai fait l’objet au fil des ans, je constate que mes propos sur Israël sont loin d’en être la cause première. Ce phénomène n’est aucunement limité aux États-Unis. L’Europe de l’Ouest a beau essayer de se convaincre du contraire, elle n’est pas si différente, même si l’on y est évidemment plus ouvert à la critique des actions des États-Unis. Les crimes des autres ont la vertu d’offrir une occasion de faire étalage de ses principes moraux les plus profonds.
C.J. POLYCHRONIOU : En Turquie, le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan est en train de déployer une stratégie néo-ottomane pour le Moyen-Orient et l’Asie centrale. Bénéficie-t-il de la collaboration des États-Unis?
N. CHOMSKY : La Turquie, il va sans dire, est un allié de taille des États-Unis, à tel point que, sous la présidence de Bill Clinton, elle est devenue la principale destinataire des armes américaines (après Israël et l’Égypte, qui appartiennent à une autre catégorie). Clinton a armé la Turquie pour l’aider dans sa campagne d’assassinats, de destruction et de terreur contre la minorité kurde. Depuis 1958, la Turquie est aussi l’un des principaux alliés d’Israël, une entente qui s’inscrit dans une alliance plus générale, placée sous l’égide de Washington, entre États non arabes et qui vise à contrôler les principales sources d’énergie du monde en protégeant les dictateurs qui règnent sur ces territoires contre ce qu’ils appellent le «nationalisme radical» et qui désigne en fait les populations locales. Les relations entre Washington et Ankara sont parfois tendues, comme on l’a vu dans la période qui a précédé l’invasion de l’Irak, lorsque le gouvernement turc, respectant l’opinion de 95 % de sa population, a refusé de participer. Cette rebuffade a suscité la colère des États-Unis. Paul Wolfowitz a été dépêché à Ankara pour sommer le gouvernement de surseoir à sa décision malveillante, de présenter ses excuses à Washington et d’honorer son devoir d’aider les États-Unis. Très médiatisée, cette affaire n’a aucunement terni la réputation de Wolfowitz dans les médias libéraux, qui le dépeignaient en «idéaliste en chef» de l’administration Bush, voué corps et âme à la promotion de la démocratie. Les relations entre les deux pays sont encore un peu tendues aujourd’hui, mais l’alliance tient le coup. Certes, la Turquie entretient très naturellement des relations avec l’Iran et l’Asie centrale – elle pourrait être tentée de les approfondir, ce qui ranimerait sans doute les tensions avec Washington. Mais cela semble peu probable pour le moment.
C.J. POLYCHRONIOU : Sur le front occidental, le plan d’expansion de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) vers l’est, qui remonte à l’ère Clinton, est-il encore en vigueur?
N. CHOMSKY : Je suis d’avis que l’expansion de l’OTAN vers l’est constitue un des plus grands crimes de Clinton (la liste est longue, pourtant). Ce faisant, il a trahi l’engagement ferme que ses prédécesseurs avaient pris auprès de Mikhaïl Gorbatchev après que ce dernier eut fait l’étonnante concession d’accepter qu’une Allemagne réunifiée se joigne à cette alliance militaire hostile à l’Union soviétique. Cette très grave provocation a été prolongée sous Bush fils, de pair avec un militarisme agressif qui, comme on pouvait s’y attendre, a fortement fait réagir la Russie. Mais les États-Unis ont déjà placé la limite à ne pas franchir aux frontières de la Russie.
C.J. POLYCHRONIOU : Que pensez-vous de l’Union européenne? Elle est encore le fer de lance du néolibéralisme et peine à jouer son rôle de rempart contre une agression des États-Unis. Néanmoins, croyez-vous qu’elle puisse devenir un acteur constructif et influent sur la scène internationale?
N. CHOMSKY : Elle le pourrait. La décision revient aux Européens. Certains ont adopté une position souverainiste, comme De Gaulle, mais la majorité des membres de l’élite européenne préfèrent rester passifs et marcher dans les pas de Washington.

Au-delà de l’horreur
Où s’en va la guerre contre le terrorisme?
Entretien paru le 3 décembre 2016 dans Truthout .
C.J. POLYCHRONIOU : J’aimerais entendre ce que vous pensez de l’évolution récente de la guerre contre le terrorisme. Mise en place par Reagan, cette politique s’est muée en «croisade» islamophobe sous Bush fils, non sans d’innombrables pertes de vies humaines et de graves conséquences sur le droit international et la paix mondiale. La guerre contre le terrorisme semble être entrée dans une phase nouvelle, et sans doute plus menaçante, depuis que d’autres pays ont décidé d’y prendre part, notamment ceux dont les visées et les intérêts politiques ne sont pas les mêmes que les États-Unis et leurs alliés. Partagez-vous cette analyse? Si oui, quelles seront, selon vous, les conséquences économiques, sociales et politiques potentielles d’une guerre planétaire et permanente contre le terrorisme, en particulier pour les sociétés occidentales?
NOAM CHOMSKY : Les deux phases de la guerre contre le terrorisme sont très différentes l’une de l’autre, à une exception fondamentale près. La guerre déclenchée par Reagan a vite fait de devenir une campagne de terreur meurtrière; on peut présumer que c’est pour cette raison qu’on a en quelque sorte fini par l’occulter. Elle a eu des conséquences funestes pour l’Amérique centrale, l’Afrique australe et le Moyen-Orient. C’est l’Amérique centrale qui a été le plus directement touchée; elle n’a d’ailleurs pas fini de s’en remettre, ce qui constitue une des principales causes (dont on fait rarement état) de l’actuelle crise des réfugiés. Il en va de même de la seconde phase, lancée par Bush fils en 2001, soit vingt ans plus tard. Cette agression directe a dévasté des régions entières, et la terreur a pris de nouvelles formes, dont une des plus notables aura été la campagne mondiale d’assassinats ciblés, cette guerre de drones lancée par Obama qui a établi de nouveaux records dans les annales du terrorisme et qui, comme d’autres exercices du genre, produit sans doute plus de terroristes convaincus qu’elle n’élimine de suspects.
Bush fils avait Al-Qaïda pour cible. En se succédant inlassablement, les coups de massue (en Afghanistan, en Irak, en Libye et ailleurs) ont réussi à diffuser le djihadisme qui, jusqu’alors limité à une petite zone tribale d’Afghanistan, s’est étendu au monde entier ou presque – de l’Afrique occidentale à l’Asie du Sud-Est, en passant par le Moyen-Orient. Nul doute que cette politique triomphale laissera sa marque dans l’histoire! Des organisations autrement plus violentes ont supplanté Al-Qaïda. Aujourd’hui, la palme de la cruauté revient à l’État islamique (EI), mais d’autres prétendants au titre ne sont pas très loin derrière. Dans un ouvrage important intitulé Kill Chain: The Rise of the High-Tech Assassins [1] , l’analyste militaire Andrew Cockburn se penche sur cette dynamique ancienne. Il y démontre que, en général, lorsqu’on tue un dirigeant sans s’attaquer aux racines du problème, il est vite remplacé par un chef plus jeune, compétent et sanguinaire.
Une des conséquences, c’est qu’une large majorité de l’opinion publique mondiale considère aujourd’hui les États-Unis comme la principale menace pour la paix. En deuxième place, mais loin derrière, figure le Pakistan, dont le score a sans doute été gonflé par les sondés indiens. De nouvelles prouesses du genre pourraient même mener à une guerre à plus grande échelle contre un monde musulman embrasé, de même qu’à une intensification de la répression et des atteintes aux droits civils dans des sociétés occidentales écrasées par des dépenses monumentales. Et ainsi se concrétiseraient les rêves les plus fous d’Oussama Ben Laden et de ses héritiers de l’EI.
C.J. POLYCHRONIOU : Aux États-Unis, on ne distingue même plus les opérations officielles des opérations secrètes. Non seulement l’acte par lequel on identifie les organisations terroristes et les États qui les soutiennent semble complètement arbitraire, mais la désignation des coupables soulève parfois la question des véritables objectifs de la «guerre contre le terrorisme», à savoir s’il s’agit d’une guerre contre le terrorisme ou d’un écran de fumée destiné à justifier une politique de conquête. Par exemple, bien qu’Al-Qaïda et l’EI soient incontestablement des organisations terroristes et meurtrières, les responsables politiques et les grands médias américains ignorent ou minimisent systématiquement le fait que des alliés de Washington, comme l’Arabie saoudite, le Qatar, et même la Turquie, membre de l’OTAN, soutiennent activement l’EI. Qu’en pensez-vous?
N. CHOMSKY : On pourrait dire la même chose des variantes de la «guerre contre le terrorisme» sous Reagan et Bush fils. Pour Reagan, il s’agissait d’un prétexte pour intervenir en Amérique centrale – ce que l’évêque salvadorien Rivera y Damas, successeur de l’archevêque assassiné Óscar Romero, qualifiait de «guerre d’extermination» et de «génocide d’une population civile sans défense». La situation était encore pire au Guatemala et particulièrement horrible au Honduras. Seul le Nicaragua disposait d’une armée pour se défendre contre les terroristes de Reagan; dans les autres pays de la région, les forces de sécurité nationale faisaient le travail des terroristes.
En Afrique australe, la «guerre contre le terrorisme» a servi d’excuse pour soutenir le régime d’apartheid, dont les crimes ont eu des conséquences funestes en Afrique du Sud et ailleurs dans la région. Après tout, Washington avait le devoir de défendre la civilisation contre «un des groupes terroristes les plus notoires» du monde, le Congrès national africain (ANC) de Nelson Mandela, dont le nom a figuré sur la liste américaine des organisations terroristes jusqu’en 2008. Au Moyen-Orient, l’abstraction idéologique appelée «guerre contre le terrorisme» a notamment permis aux États-Unis de seconder Israël dans son invasion meurtrière du Liban. Sous Bush fils, elle a justifié l’invasion de l’Irak. Et ce n’est pas fini…
L’horreur qui frappe aujourd’hui la Syrie dépasse l’entendement. Les principales forces terrestres qui y combattent l’EI semblent être celles des Kurdes, et il en va de même en Irak, où ceux-ci sont pourtant considérés comme des terroristes par les Américains. Dans les deux pays, les Kurdes sont la cible prioritaire de la Turquie, allié de Washington et membre de l’OTAN qui soutient l’organisation liée à Al-Qaïda en Syrie, le front Al-Nosra [2] . Ce dernier ne semble guère différent de l’EI, même si les deux organisations se disputent des territoires. Le soutien de la Turquie à Al-Nosra est tel qu’Ankara aurait alerté l’organisation que le Pentagone envoyait des dizaines de combattants entraînés pour les affronter, et ceux-ci ont aussitôt été écrasés. Al-Nosra et sa proche alliée Ahrar Al-Cham bénéficient également de l’appui d’alliés des États-Unis tels l’Arabie saoudite et le Qatar; de plus, il semblerait que la Centrale Intelligence Agency (CIA, agence centrale de renseignement) les approvisionne en armement perfectionné. Selon certains rapports, en effet, ces groupes auraient utilisé des missiles antichars fournis par la CIA pour infliger de sérieux revers à l’armée du président syrien Bachar Al-Assad, ce qui a probablement incité la Russie à intervenir. Et la Turquie persisterait à laisser des djihadistes franchir la frontière pour grossir les rangs de l’EI.
L’Arabie saoudite se distingue depuis longtemps par le soutien considérable qu’elle offre aux mouvements djihadistes extrémistes. En plus de les financer, elle répand sa doctrine wahhabite radicale par l’entremise d’écoles coraniques, de mosquées et d’imams. Selon Patrick Cockburn, correspondant au Moyen-Orient, la «wahhabisation» de l’islam sunnite est un des phénomènes les plus inquiétants de l’époque actuelle. L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont des armées titanesques et très bien équipées, mais contribuent à peine à la guerre contre l’EI. Leurs troupes sont cependant actives au Yémen, où elles provoquent une catastrophe humanitaire majeure qui pousse fort probablement d’autres personnes à choisir la voie du terrorisme et à devenir ainsi de nouvelles cibles de la guerre américaine «contre le terrorisme». Pendant ce temps, la région et ses populations sont dévastées.
Quant à la Syrie, le seul espoir semble résider dans les négociations entre les nombreux belligérants – à l’exclusion de l’EI – parmi lesquels figurent de sombres personnages, dont Al-Assad, qui, pour ne pas commettre un suicide politique, sont obligés d’y participer pour enrayer la spirale de violence dans laquelle est emporté leur pays. Des pas hésitants ont été faits dans cette direction à Vienne [lors d’une réunion du Groupe international de soutien à la Syrie (GISS)]. Il y a encore beaucoup de travail sur le terrain, mais le recours à la diplomatie reste essentiel.
C.J. POLYCHRONIOU : Le rôle joué par la Turquie dans la prétendue guerre internationale contre le terrorisme est l’une des pires manifestations d’hypocrisie de l’histoire moderne de la diplomatie. Vladimir Poutine n’a d’ailleurs pas mâché ses mots lorsqu’il a accusé la Turquie d’être «complice des terroristes» après qu’un chasseur russe eut été abattu en vol. C’est à cause du pétrole que les États-Unis et leurs alliés font semblant de ne pas voir que certains pays du Golfe soutiennent des organisations terroristes comme l’EI, mais pourquoi se gardent-ils d’interroger Ankara sur son soutien du terrorisme islamiste?
N. CHOMSKY : Comme membre de l’OTAN, la Turquie a toujours été un allié d’une grande importance stratégique. Dans les années 1990, alors qu’elle commettait des atrocités sans nom contre la minorité kurde, c’est son armée qui recevait le plus d’armes américaines, après Israël et l’Égypte. Les relations entre Washington et Ankara ont connu quelques frictions, mais elles sont globalement restées étroites, si bien que dernièrement, les deux pays ont conclu un accord relatif à la lutte contre l’EI: la Turquie a donné aux Américains un accès à ses bases militaires proches de la frontière syrienne et s’est engagée à combattre l’EI, même si dans les faits, elle s’acharne plutôt contre ses ennemis kurdes.
C.J. POLYCHRONIOU : Bien que cette interprétation ne fasse pas l’unanimité, la Russie, contrairement aux États-Unis, semble garder une certaine contenance quand il s’agit d’avoir recours à la force. Si tant est que vous partagiez cette analyse, pourquoi croyez-vous que la Russie agit ainsi?
N. CHOMSKY : Elle est en position de faiblesse. Elle ne dispose pas de 800 bases militaires aux quatre coins du monde, si bien qu’il lui serait impossible d’intervenir un peu partout comme le font les États-Unis depuis tant d’années, ni même d’entreprendre quoi que ce soit de semblable à la campagne d’assassinats ciblés d’Obama. Ce n’était guère différent à l’époque de la guerre froide. L’Union soviétique pouvait recourir à la force à proximité de ses frontières, mais n’aurait jamais pu se lancer dans des campagnes comparables aux deux guerres d’Indochine.
C.J. POLYCHRONIOU : La France semble être devenue une cible de choix pour le terrorisme islamiste. Comment expliquez-vous cela?
N. CHOMSKY : Précisons que le terrorisme islamiste tue beaucoup plus d’Africains que de Français. Boko Haram constitue en fait une menace plus importante que l’EI [3] , mais il est vrai que la France est la principale cible européenne, pour des raisons qui remontent en grande partie à la guerre d’Algérie.
C.J. POLYCHRONIOU : Le terrorisme islamiste tel que pratiqué par l’EI a été condamné par des organisations comme le Hamas et le Hezbollah. En quoi l’EI se distingue-t-il des autres groupes considérés comme terroristes et quels sont ses véritables objectifs?
N. CHOMSKY : Il faut user du terme «organisation terroriste» avec prudence. Les partisans antinazis pratiquaient le terrorisme. Tout comme l’armée de George Washington, à tel point qu’une bonne partie de la population a fui l’horreur que ce dernier semait – sans parler des Iroquois, qui le surnommaient Conotocaurious («destructeur de villages»). Rares sont les mouvements de libération nationale qui n’ont pas pratiqué le terrorisme. Le Hezbollah et le Hamas ont été créés en réponse à l’occupation et à l’agression de la Palestine par Israël. Toutefois, quel que soit le critère qu’on retient, l’EI est assez différent, car il cherche à conquérir un territoire en vue d’y établir un califat islamique.
C.J. POLYCHRONIOU : Lors d’une conférence de presse conjointe avec le président François Hollande à la suite du massacre de novembre 2015 à Paris, Obama a déclaré qu’il fallait «détruire l’EI». Croyez-vous que ce soit possible? Si oui, comment? Sinon, pourquoi?
N. CHOMSKY : Les pays occidentaux ont certes la capacité de massacrer tout le monde qui se trouve dans les zones contrôlées par l’EI, mais cela ne suffirait pas à éliminer l’organisation. Le cas échéant, un mouvement plus violent aurait tôt fait de la remplacer, en vertu de la dynamique dont je parlais tout à l’heure. Un des objectifs de l’EI consiste à pousser les «croisés» à faire la guerre à tous les musulmans. On peut soit contribuer à la catastrophe, soit tenter de s’attaquer aux racines du problème et mettre en place les conditions nécessaires pour que des forces de la région viennent à bout de cette monstruosité.
Les interventions militaires étrangères dans la région sont une calamité de longue date, et tout indique qu’elles le resteront. Des propositions judicieuses ont été avancées, dont celle de William Polk, cet éminent spécialiste du Moyen-Orient qui possède aussi une riche expérience aux plus hauts échelons de l’État américain [4] , étayée par les analyses les plus rigoureuses de l’attrait exercé par l’EI, notamment celles de Scott Atran. Malheureusement, les chances qu’on prête attention à ces propositions sont minces.
C.J. POLYCHRONIOU : L’économie politique du militarisme américain semble structurée de manière à ce que les guerres apparaissent presque inévitables. Le président Dwight Eisenhower en semblait d’ailleurs conscient lorsque, dans son discours d’adieu, il a mis le monde en garde contre les dangers du complexe militaro-industriel. Selon vous, comment les États-Unis pourraient-ils rompre avec le chauvinisme militariste?
N. CHOMSKY : Il est vrai que certains secteurs de l’économie profitent du «chauvinisme militariste», mais je ne pense pas que ce soit la raison principale de sa prévalence. Les considérations géostratégiques et l’économie mondiale jouent un rôle essentiel dans le bellicisme, mais au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la presse d’affaires parlait des avantages économiques qu’offrait la guerre. On savait que les États-Unis s’étaient extirpés de la Grande Dépression grâce à des dépenses publiques massives, et on craignait que le pays sombre à nouveau si l’État basculait dans la parcimonie. Dans un échange instructif publié dans le magazine Business Week en février 1949, on admettait que les dépenses sociales pourraient avoir le même effet de relance que les dépenses militaires, mais on précisait que les milieux d’affaires voyaient «une différence économique et sociale considérable» entre ces deux types de mesures. Les dépenses militaires «ne transforment pas vraiment la structure de l’économie». Pour le chef d’entreprise, elles ouvrent simplement de nouveaux marchés. En revanche, les dépenses sociales et les programmes publics de création d’emplois «transforment bel et bien l’économie. Ils créent de nouveaux réseaux, de nouvelles institutions. Et ils redistribuent la richesse». La liste pourrait s’allonger. Il est rare que les dépenses militaires touchent directement le grand public, contrairement aux dépenses sociales, qui ont aussi pour effet de démocratiser la société. C’est pour des raisons de ce type qu’on privilégie le plus souvent les dépenses militaires.
C.J. POLYCHRONIOU : Pour approfondir un peu cette question de la place du militarisme dans la culture politique américaine, croyez-vous que le déclin apparent de la suprématie des États-Unis sur la scène internationale puisse exacerber le bellicisme des futurs présidents?
N. CHOMSKY : La puissance des États-Unis a atteint son paroxysme après la Seconde Guerre mondiale, mais son déclin s’est amorcé très rapidement, d’abord avec la «perte de la Chine» (la transformation de la Chine en pays communiste en 1949), puis avec la renaissance d’autres puissances industrielles et l’insoutenable processus de décolonisation; depuis quelques années, on assiste à une diversification des pôles de pouvoir. Les réactions peuvent prendre diverses formes, comme le triomphalisme agressif à la Bush fils ou la réticence, typique d’Obama, à recourir aux forces terrestres. L’opinion publique n’est pas à prendre à la légère, et on peut espérer l’influencer.
C.J. POLYCHRONIOU : La gauche devrait-elle soutenir Bernie Sanders dans sa candidature aux primaires démocrates?
N. CHOMSKY : Je crois que oui. Sa campagne a eu un effet salutaire sur le parti. Elle a soulevé des enjeux importants, habituellement éludés, et a amené les démocrates à prendre une orientation légèrement progressiste. Cela dit, dans un système électoral régi par l’argent, ses chances de devenir président sont minces, et, s’il le devenait, il lui serait extrêmement difficile de lancer des réformes dignes de ce nom. Les républicains ne sont pas près de disparaître. Entre autres tactiques, le remaniement arbitraire et intéressé de circonscriptions électorales leur permet de contrôler la Chambre des représentants – comme ils l’ont fait pendant quelques années en n’ayant pourtant récolté qu’une minorité de voix – et d’avoir une forte influence au Sénat. On peut compter sur eux pour bloquer jusqu’aux propositions de loi les plus modérément progressistes, voire simplement rationnelles. Il est important de se rendre compte qu’ils ne constituent plus un parti politique normal.
Selon d’éminents analystes politiques de l’American Enterprise Institute, un groupe de réflexion conservateur, ce qui fut autrefois le Parti républicain n’est plus qu’une «insurrection radicale» ayant essentiellement tourné le dos au parlementarisme, pour des raisons intéressantes sur lesquelles nous ne nous étendrons pas ici. Le Parti démocrate s’est aussi déplacé vers la droite: les positions de ses principaux représentants ne diffèrent guère de celles des républicains modérés d’autrefois (même si, à certains égards, Eisenhower occuperait à peu près la même position que Sanders sur le spectre politique). Voilà pourquoi Sanders aurait peu de chances d’obtenir beaucoup d’appuis au Congrès et au sein des États.
Il va sans dire que les hordes de lobbyistes et de riches donateurs ne deviendraient pas ses alliés. Même les incursions occasionnelles d’Obama en terrain progressiste ont presque toutes été bloquées, bien que cela relève sans doute d’autres facteurs, comme le racisme (il est difficile d’interpréter autrement toute l’hostilité qu’il a suscitée). Quoi qu’il en soit, dans l’éventualité improbable de l’élection de Sanders, il aurait les mains liées – à moins que… À moins qu’il bénéficie du soutien d’un mouvement populaire de masse; il serait ainsi porté par une vague qui pourrait et devrait le pousser à aller plus loin qu’il n’irait en d’autres circonstances.
Ce qui nous amène à l’aspect le plus important de la campagne de Sanders: la foule de personnes qu’elle a mobilisées. Si ces forces pouvaient persister au lieu de s’estomper une fois le rideau électoral tombé, ce mouvement pourrait devenir le genre de force populaire dont les États-Unis ont cruellement besoin pour relever de façon constructive les défis de taille qui s’annoncent.
Mais nous parlons ici de politique intérieure. En matière de politique étrangère, les idées et les propositions de Sanders s’inscrivent plutôt dans l’idéologie dominante des démocrates libéraux. À ma connaissance, il n’a rien proposé de particulièrement original et certaines de ses positions sont fort discutables.
C.J. POLYCHRONIOU : Que répondez-vous aux personnes qui persistent à affirmer qu’il serait naïf et irresponsable de mettre un terme à la «guerre contre le terrorisme»?
N. CHOMSKY : Ma réponse est simple: «Pourquoi?» S’y ajoute une question plus importante: «Pourquoi pensez-vous que les États-Unis devraient continuer à contribuer de façon importante au terrorisme mondial sous le couvert d’une “guerre contre le terrorisme”?»

L’empire du chaos
Entretien paru le 5 novembre 2015 dans Truthout .
C.J. POLYCHRONIOU : Les campagnes militaires américaines du XXI e  siècle (Afghanistan, Irak, Libye, Syrie, etc.) se sont jusqu’ici révélées catastrophiques. Pourtant, les termes des débats sur les interventions militaires restent les mêmes chez les bellicistes de Washington. Pourquoi?
NOAM CHOMSKY : Cela s’explique en partie par un vieux cliché: quand on ne possède rien d’autre qu’un marteau, tout finit par ressembler à un clou. L’avantage comparatif des États-Unis, c’est la force militaire. Quand un type d’intervention se solde par un échec, on peut revoir la doctrine et les méthodes en adoptant de nouvelles technologies, de nouveaux dispositifs, etc. Il existe certes des solutions de rechange – par exemple le soutien à la démocratisation (dans les faits, et pas seulement dans les discours) –, mais leur application peut avoir des conséquences que les États-Unis ne prisent guère. Par conséquent, lorsque Washington défend la «démocratie», celle-ci doit nécessairement partir du sommet vers la base et consolider le pouvoir des élites traditionnelles liées aux États-Unis, pour citer Thomas Carothers, ancien haut fonctionnaire du département d’État sous Reagan, éminent intellectuel de la «promotion de la démocratie» et ardent défenseur de cette doctrine, dont il reconnaît et déplore cependant les failles.
C.J. POLYCHRONIOU : Certains observateurs soutiennent que les guerres d’Obama diffèrent grandement, par leur style et leur essence, de celles de son prédécesseur George W. Bush. Y a-t-il un fond de vérité dans cette affirmation?
N. CHOMSKY : Bush appliquait la doctrine « shock and awe » (choc et effroi), qui s’est avérée catastrophique pour les victimes et a mené à de cuisantes défaites pour les États-Unis. Obama, lui, a recours à d’autres stratégies, notamment la campagne d’assassinats ciblés par drones, qui a établi de nouveaux records en matière de terrorisme international, et les opérations effectuées par les forces spéciales un peu partout dans le monde. Nick Turse, le plus grand spécialiste de la question, rapportait dernièrement que ces troupes d’élite étaient «déployées dans 147 pays en 2015, du jamais vu [1] ».
C.J. POLYCHRONIOU : Les manœuvres de déstabilisation et ce que je qualifierais de «création de trous noirs» sont les principaux objectifs de l’empire du chaos au Moyen-Orient et ailleurs, mais il est manifeste que les États-Unis naviguent en eaux tumultueuses sans savoir où ils vont et n’ont aucune idée de ce qu’il faut faire une fois que la destruction sera achevée. Dans quelle mesure ce manque de clairvoyance est-il attribuable à leur déclin comme puissance hégémonique mondiale?
N. CHOMSKY : Le chaos et la déstabilisation sont bien réels, mais je ne crois pas qu’ils constituent l’objectif de Washington. Il s’agit plutôt de la conséquence d’une série d’assauts massifs portés, sans une réelle compréhension de la cible, contre des systèmes fragiles, comme en Irak, en Libye, en Afghanistan et ailleurs. Quant au déclin constant de la puissance américaine (amorcé en 1945 et ponctué de regains), on en voit les conséquences sur la scène internationale contemporaine. Prenons le cas d’Edward Snowden. Quatre États d’Amérique latine lui ont offert l’asile sans craindre le courroux de Washington, à qui aucune puissance européenne n’ose pourtant tenir tête. Voilà une conséquence de l’important déclin de la puissance des États-Unis dans l’hémisphère occidental.
Mais je doute que le chaos qui règne au Moyen-Orient soit largement attribuable à ce facteur. L’invasion américaine de l’Irak a déclenché des conflits sectaires qui déchirent aujourd’hui le pays et la région. Lancé par les Européens, le bombardement de la Libye a provoqué une catastrophe qui va bien au-delà du trafic d’armes et de l’essor d’un djihadisme criminel. La liste des contrecoups de ces agressions est longue, qui provient aussi de nombreux facteurs internes. Les problèmes les plus graves, tel le désastre syrien, semblent désormais insolubles. Le seul espoir réside dans un règlement négocié du conflit, vers lequel les puissances impliquées semblent se tourner lentement.
C.J. POLYCHRONIOU : La Russie sème aussi la destruction en Syrie. Dans quel but? Représente-t-elle une menace pour les intérêts des États-Unis dans la région?
N. CHOMSKY : Les Russes soutiennent le régime d’Al-Assad; ils sèment effectivement la destruction en attaquant principalement les forces djihadistes aidées par la Turquie, l’Arabie saoudite, le Qatar et, dans une certaine mesure, les États-Unis. Selon un article publié récemment dans le Washington Post, les armes sophistiquées que la CIA a fournies à ces forces (dont des missiles antichars) ont fait pencher la balance à l’encontre d’Al-Assad et ont joué un rôle dans l’entrée en scène de la Russie. Quant à la question des «intérêts des États-Unis», il faut être prudent. Les intérêts de la puissance américaine et ceux de son peuple divergent assez souvent (comme c’est le cas partout ailleurs). L’intérêt «officiel» de Washington consiste à éliminer Al-Assad; dans cette optique, l’appui de Moscou au dictateur ne peut être perçu que comme une menace. Non seulement cet affrontement est néfaste, voire catastrophique, pour la Syrie, mais il recèle la menace d’une escalade involontaire dont les effets pourraient être dévastateurs bien au-delà de ses frontières.
C.J. POLYCHRONIOU : L’EI est-il un monstre créé par les États-Unis?
N. CHOMSKY : Une interview récente de l’éminent analyste du Moyen-Orient Graham Fuller était intitulée «Former CIA Officer Says US Policies Helped Create IS». Plus précisément, Fuller affirmait ceci:
Je crois que les États-Unis sont un des principaux créateurs de cette organisation. Washington n’a pas planifié sa formation, mais ses interventions dévastatrices au Moyen-Orient et la guerre d’Irak sont les causes majeures de l’avènement de l’EI. N’oublions pas que les premières actions de ce groupe visaient à protester contre l’invasion américaine en Irak. À l’époque, il avait le soutien de nombreux sunnites non islamistes opposés à l’occupation. Encore aujourd’hui, l’EI bénéficie de celui de sunnites qui se sentent marginalisés par le gouvernement chiite de Bagdad [2] .
L’établissement de la domination chiite est une conséquence directe de l’invasion américaine, une victoire pour l’Iran et un élément de la défaite cinglante des États-Unis en Irak. Alors, pour répondre à votre question, l’agression américaine compte certes parmi les facteurs de l’essor de l’EI, mais il ne faut accorder aucune valeur aux théories du complot qui circulent dans la région, selon lesquelles Washington aurait planifié la montée de cette inqualifiable monstruosité.
C.J. POLYCHRONIOU : Comment expliquez-vous la fascination exercée par une organisation barbare et cruelle comme l’EI sur de nombreux jeunes musulmans d’Europe?
N. CHOMSKY : Ce phénomène a fait l’objet de quantité d’études sérieuses, dont celle de Scott Atran. Le groupe semble surtout attirer de jeunes gens écrasés par la répression et les humiliations, qui ont peu d’espoir et d’occasions de s’en sortir et cherchent à donner un sens à leur vie pour retrouver leur dignité et réaliser leur potentiel. Ce sens, ils le trouvent dans l’utopie d’un État islamique qui se soulève contre des siècles de soumission et de déprédation par la puissance impériale occidentale. À cette quête s’ajoute une bonne dose de pression des pairs (au sein d’une équipe de football, par exemple). Le caractère hautement sectaire des conflits au Moyen-Orient entre aussi en jeu (il ne s’agit pas simplement de «défendre l’islam», mais de le défendre contre les apostats chiites). La situation n’est en rien rassurante.
C.J. POLYCHRONIOU : L’administration Obama a peu réévalué la relation des États-Unis avec les régimes autoritaires et fondamentalistes comme l’Égypte et l’Arabie saoudite. La promotion de la démocratie est-elle une pure fumisterie de la politique étrangère américaine?
N. CHOMSKY : Dans l’appareil d’État, des gens se consacrent sans aucun doute avec sincérité à la promotion de la démocratie. C’est le cas, par exemple, de Thomas Carothers, dont on a déjà parlé et qui était chargé du dossier au sein du département d’État sous Reagan. Mais les faits montrent que la démocratie est rarement un élément déterminant de la politique étrangère; elle est plus souvent considérée comme une menace, et ce, pour de bonnes raisons, lorsqu’on étudie l’opinion publique. Des sondages menés en Égypte à la veille du Printemps arabe, par exemple, faisaient état d’un soutien considérable à l’acquisition d’armes nucléaires par l’Iran pour contrebalancer la puissance d’Israël et des États-Unis. L’opinion publique est souvent favorable à des réformes sociales qui nuiraient aux intérêts des multinationales américaines, et soutient d’autres politiques qui diffèrent de celles que Washington aimerait voir instituées. De véritables régimes démocratiques donneraient voix au chapitre aux populations. Pour ces raisons, les autorités craignent la démocratie sur le territoire même des États-Unis.
C.J. POLYCHRONIOU : Croyez-vous que la politique étrangère des États-Unis change radicalement dans un avenir proche, que ce soit sous une administration démocrate ou républicaine?
N. CHOMSKY : Pas sous une administration démocrate, mais avec les républicains, l’avenir est beaucoup plus difficile à prévoir. Le Parti républicain a tourné le dos au parlementarisme. Si les propos des candidats peuvent être pris au sérieux, le monde pourrait faire face à des problèmes très graves. Prenons l’exemple de l’accord sur le nucléaire avec l’Iran: non seulement les républicains s’y opposent unanimement, mais ils se livrent à une surenchère sur la rapidité avec laquelle il faudrait bombarder le pays. Nous vivons un moment très étrange de l’histoire politique des États-Unis. Vu l’immense capacité de destruction dont ils disposent, la situation est fort préoccupante.

L’État islamique, l’OTAN, la Russie et la domination du monde
Entretien paru le 17 août 2016 dans Truthout .
C.J. POLYCHRONIOU : L’essor du groupe armé État islamique (EI) est une conséquence directe de l’invasion et de l’occupation de l’Irak par les États-Unis. C’est l’organisation terroriste la plus violente et la plus redoutable de l’histoire récente. Ses tentacules s’étendent désormais au-delà des «trous noirs» créés par Washington en Syrie, en Libye, en Irak et en Afghanistan: elle est maintenant implantée en Europe, comme l’a reconnu dernièrement la chancelière allemande Angela Merkel. On estime que, au cours des trois derniers mois, des attaques organisées ou inspirées par l’EI ont eu lieu toutes les 84 heures, et ce, sans compter les attentats perpétrés dans les pays énumérés ci-dessus. Pourquoi des pays comme l’Allemagne et la France sont-ils devenus les cibles de l’organisation?
NOAM CHOMSKY : Je crois qu’il faut exercer son jugement lorsqu’il s’agit d’interpréter les revendications d’attaques faites par l’EI. Prenons l’exemple du pire attentat survenu récemment, celui de Nice. Akbar Ahmed, l’un des analystes de l’islamisme radical parmi les plus clairvoyants, s’est penché sur l’événement. L’information disponible l’a amené à conclure que l’auteur de l’attentat, Mohamed Lahouaiej-Bouhlel, n’était sans doute «pas un pieux musulman. Il avait un casier judiciaire, buvait de l’alcool, mangeait du porc, consommait de la drogue, n’observait pas le jeûne, ne priait pas, ne fréquentait pas régulièrement la mosquée et n’était pas du tout religieux. Il était cruel envers sa femme, qui l’avait d’ailleurs quitté. De tels comportements ne correspondent guère à ce que les musulmans (en particulier ceux qui se disent fervents) considèrent comme représentatif de leur foi». L’EI s’est «attribué le mérite» de l’attaque (bien que tardivement), comme il a l’habitude de le faire, quels que soient les faits, mais Ahmed juge cette revendication fort douteuse. À propos de l’attentat de Nice et d’autres événements, il arrive à cette conclusion:
En réalité, bien que l’EI puisse influencer ces musulmans d’une manière générale, leur haine découle avant tout de leur situation d’immigrés rejetés par l’Europe – en particulier par la France, qui, même s’ils y sont nés, ne les traite pas comme des Français. Leur communauté compte une part disproportionnée de jeunes chômeurs peu instruits, mal logés et exposés à une humiliation culturelle constante. À quelques respectables exceptions près, ses membres ne sont pas intégrés. C’est de tels milieux qu’émergent de jeunes hommes comme Lahouaiej-Bouhlel. On a observé les traits caractéristiques du petit truand chez les auteurs d’autres attentats terroristes commis dernièrement en Europe, dont ceux de Paris et de Bruxelles [1] .
L’analyse d’Ahmed correspond à celles d’autres observateurs qui ont mené des recherches approfondies sur les recrues de l’EI, notamment Scott Atran et son équipe. Cette approche doit selon moi être prise au sérieux, tout comme ses recommandations, qui font écho à celles d’autres spécialistes de la question: il faut «offrir à la communauté musulmane la possibilité de s’instruire et de travailler, mettre sur pied des programmes destinés à la jeunesse et promouvoir la tolérance, la diversité et la compréhension mutuelle. Les gouvernements peuvent en faire beaucoup pour la communauté en matière d’éducation linguistique, culturelle et religieuse, et ainsi contribuer, par exemple, à régler le problème des imams étrangers qui peinent à adapter leur rôle de leaders à la société d’accueil [2] ».
Atran indique par exemple que, en France, «7 % à 8 %

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