La nouvelle extrême droite
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Description

Pourquoi le FN, qui stigmatise les populations maghrébines en France, prend-il la défense de l'Irak contre la coalition alliée en 1991 puis en 2003 ? Pour quelles raisons ce parti, qui faisait de R. Reagan un modèle dans les années 1980, développe-t-il à présent un antiaméricanisme forcené ainsi qu'un discours à consonance anticapitaliste ? Que signifie la prise de distance avec le colonialisme, sachant que le FN a été créé par d'anciens partisans de l'Algérie française ? Autant d'éléments portés par la jeune génération FN dans les années 1990 et qui ont bouleversé l'idéologie lepéniste.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 mai 2006
Nombre de lectures 57
EAN13 9782336261447
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

site : www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr e.mail : harmattan1@wanadoo.fr
© L’Harmattan, 2006
9782296006669
EAN : 9782296006669
La nouvelle extrême droite

Sylvain Crépon
Logiques politiques
Collection dirigée par Yves Surel
Créée en 1991 par Pierre Muller, la collection «Logiques politiques » a pour vocation principale de publier des ouvrages de science politique, ainsi que des livres traitant de thématiques politiques avec un autre angle disciplinaire (anthropologie, économie, philosophie, sociologie). Elle rassemble des recherches originales, tirées notamment de travaux de doctorat, ainsi que des ouvrages collectifs sur des problématiques contemporaines. Des séries thématiques sont également en cours de développement, l’une d’entre elles visant à publier des ouvrages de synthèse sur les systèmes politiques des États-membres de l’Union européenne.
Dernières parutions
Guilhem BRUN, L’agriculture française à la recherche d’un nouveau modèle , 2006.
Rodrigue CROISIC, La société contre la politique. Comment la démocratie est venue aux Guadeloupéens , 2006.
Nicholas SOWELS, Les Conservateurs et la réforme de l’Etat et des services publics en Grande-Bretagne (1979,1997), 2005.
Marco GIUGNI, Florence PASSY, Le miroir de la nation , 2005.
Sandrine DEVAUX (dir.), Les nouveaux militantismes dans l’Europe élargie, 2005.
Pierre MARTIN, Dynamiques partisanes et réalignements électoraux au Canada (1867-2004) , 2005.
Martin AGUILAR SANCHEZ, Mouvements sociaux et démocratie au Mexique . 1982-1998, 2005.
Gregor STANGHERLIN, Les acteurs des ONG, 2005.
Philippe HAMMAN, Les transformations de la notabilité entre France et Allemagne , 2005.
Damien HELLY et Franck PETITEVILLE (sous la dir.), L’Union européenne , acteur international, 2005.
V. REY, L. COUDROY de LILLE et E. BOULINEAU (dirigé par), L’élargissement de l’Union européenne : réformes territoriales en Europe centrale et orientale, 2004.
Sommaire
Page de Copyright Page de titre Logiques politiques - Collection dirigée par Yves Surel Dernières parutions Introduction Chapitre I - Les renouveaux idéologiques de l’extrême droite en France Chapitre II - La symbolique identitaire au FNJ : « Qui sommes-nous ? » Chapitre III - La symbolique identitaire au FNJ : « Qui est l’Autre ? » Chapitre IV - Les représentations « pratiques » de l’Autre Chapitre V - « Ni droite ni gauche, Français » : L’idéologie populiste et la haine de la politique Chapitre VI - L’identité nationaliste et la crise des valeurs contemporaines Conclusion Bibliographie Indications sur les militants interviewés Liste des sigles
Introduction
La progression constante du Front national depuis le début des années 1980 a amené les principaux acteurs politiques et institutionnels attachés aux valeurs démocratiques à se pencher sur la signification de ce phénomène. Certains ont cru que l’on avait affaire à une simple poussée de fièvre qui allait retomber dès que le chômage et la précarité seraient en régression. Or, son accession au second tour de l’élection présidentielle de 2002 a fait suite à une période de croissance économique durant laquelle le chômage avait atteint son niveau le plus bas depuis des années. Les causes d’un tel phénomène sont donc à chercher ailleurs que dans la seule conjoncture économique. Bien qu’il exerce sans aucun doute une fonction tribunitienne se traduisant par un vote sanction, on a souvent tendance à oublier un peu vite que le parti de Jean-Marie Le Pen doit aussi ses succès au discours idéologique qu’il véhicule. On ne peut donc comprendre cette pérennité politique sans se pencher avec rigueur sur le contenu de ce discours idéologique afin de saisir précisément quels sont les éléments qui séduisent et mobilisent ceux qui le rejoignent. Et quel meilleur espace que le parti politique pour étudier comment les productions idéologiques naissent, évoluent, disparaissent, se transmettent au gré des mutations politiques et sociales que connaît une société ?
La plupart des recherches qui se sont intéressées au FN ont bien souvent réduit son idéologie aux discours de ses principaux leaders en cherchant à saisir leur impact sur l’électorat. La sociologie électorale a ainsi tenté d’interpréter les scores du parti de Jean-Marie Le Pen en croisant deux variables principales : les messages du chef charismatique et la situation économique et sociale du pays 1 . L’objectif consistait à établir des causalités permettant de cerner ce qui pouvait bien pousser entre 10% et 20% du corps électoral, selon les élections, dans les bras d’un parti d’extrême droite jugé raciste et xénophobe. Selon les cas, étaient incriminés une situation économique maussade accompagnée d’un chômage endémique, l’érosion du parti communiste auprès des classes populaires qui, à partir des années 1990, se sont mises à voter significativement pour le Front national, un climat politique délétère avec l’éclosion médiatique des affaires de corruption, un sentiment d’insécurité sans cesse croissant, le système d’intégration des populations immigrées jugé en panne, etc. Autant de thématiques dont le leader frontiste a fait son fond de commerce depuis des décennies.
Toutes ces enquêtes ont apporté de précieux éléments pour comprendre l’extension sans cesse croissante de ce parti singulier en France. Il reste que la démarche quantitative montre ses limites lorsque l’on tente de saisir le degré d’adhésion à un discours politique. En effet, voter pour un parti ne signifie pas que l’on adhère sans bornes au discours professé par son leader, aussi charismatique soit-il. Or ce type d’enquête repose sur des questions synthétiques, souvent posées par téléphone, dont on attend des réponses concises, le plus souvent par oui ou par non, susceptibles d’être inventoriées par des équations statistiques au demeurant fort complexes. Si l’on obtient de la sorte de grandes tendances, les nuances inhérentes à toute prise de position dans l’espace public sont bien souvent ignorées. Comme le résume Daniel Bizeul, un parti politique « ne se réduit pas à une doctrine ou à un programme 2 ». Il faut donc commencer par mettre en doute le principe selon lequel l’idéologie d’un parti se limiterait aux discours de ses dirigeants, y compris en ce qui concerne le Front national, souvent associé au charisme exceptionnel de son chef 3 . Bien que l’étude de ces discours soit indispensable 4 , elle ne peut suffire si l’on prétend s’inscrire dans une démarche sociologique, que ce soit auprès des électeurs ou des militants. En ce qui concerne l’électorat frontiste, loin d’être homogène, celui-ci apparaît bien souvent volatile au gré des différents contextes, qu’ils soient géographiques, sociaux ou temporels 5 . Il est donc difficile de vouloir l’identifier dans la durée à un corpus cohérent d’idées. Pour ce qui est des militants, nombre d’études ont montré que le FN ne produit pas un discours mono voce , mais qu’il est une nébuleuse regroupant des mouvances qui peuvent parfois s’avérer antagonistes 6 . L’électeur ou le militant types n’existent pas.
La démarche qualitative, qui repose sur des entretiens semi ou non directifs, ou de l’observation, participante ou non participante, permet d’approcher la complexité que constitue l’adhésion aux idées d’un parti politique. Donner la parole aux individus à travers des entretiens permet de saisir les nuances de leur adhésion, d’écouter leurs justifications, de cerner leurs doutes, leurs ambivalences, voire leurs éventuelles critiques à l’égard de leur propre famille politique. De surcroît, cette forme de recueil de données s’avère particulièrement bien adaptée à l’étude d’une population militante, celle-ci se montrant bien moins volatile que celle des électeurs étant donné sa plus grande fidélité aux idées du parti. Or les travaux portant sur le FN ont, dans leur grande majorité, laissé au second plan la parole des militants de base au profit des déclarations officielles des responsables ou des aspects hiérarchiques et structurels de l’organisation politique 7 . Ainsi en a-t-il été de multiples études générales consacrées au FN et traitant conjointement des aspects électoraux, idéologiques, historiques et militants 8 .
Le principal objectif de ce travail a été de donner la parole aux militants de ce parti politique jugé « pas comme les autres », afin de recueillir aussi bien un discours se voulant rationnel qu’une sensibilité. Une telle démarche n’est pas sans interroger la position du chercheur vis-à-vis de son objet d’étude. Nul n’ignore en effet la réputation sulfureuse qui accompagne le Front national depuis son émergence électorale au début des années 1980. La plupart des médias et des chercheurs qui s’intéressent au FN conviennent qu’il n’est pas un parti comme les autres. Ce parti est en effet jugé raciste, xénophobe, antisémite et véhiculerait des idées prenant leur source dans les périodes les plus sombres de l’histoire nationale, qu’il s’agisse de l’affaire Dreyfus, de la collaboration ou des guerres coloniales, pour ne citer que ces exemples. En tant que parti d’extrême droite, il constituerait une menace pour les valeurs démocratiques. Il serait en ce sens impensable de l’étudier au même titre que n’importe quel autre parti politique. Il conviendrait donc redoubler de vigilance afin de ne pas donner l’impression de légitimer ses idées, ne serait-ce que de manière indirecte.
Donner la parole à ses militants conduit ainsi immanquablement l’enquêteur à devoir se positionner par rapport à leurs idées. Cette attitude peut-être mue par un souci d’honnêteté intellectuelle consistant à assumer que ses propres positions idéologiques sont susceptibles d’avoir une incidence sur les analyses que l’on développe 9 . Mais cette précision peut également, voire surtout, être motivée par la peur d’être associé à ceux que l’on étudie, par le risque d’être accusé de complaisance vis-à-vis de son objet, ou de légitimer, même à son insu, des thèses condamnables. C’est pourquoi étudier sociologiquement le Front national peut parfois éveiller la suspicion, que ce soit parmi ses pairs ou dans son entourage 10 . Pour notre part, nous avons tâché, autant que nous le pouvions, d’éviter la controverse idéologique. Bien entendu, nous questionnons, dans ce travail, le sens et la portée politique des idées proférées par les jeunes frontistes à travers un regard critique. Ainsi, lorsque des militants affirment que rien, dans leurs propos, ne renvoie à une quelconque dimension raciste ou xénophobe, il convient d’évaluer si leur discours ne renferme pas, en dépit de leurs assertions, une dimension effectivement raciste ou xénophobe. Certes, ce regard n’est sans doute pas exempt de nos propres considérations idéologiques. Il reste que notre objectif n’est pas de condamner, mais d’interpréter convenablement ces éventuelles contradictions afin de comprendre leur logique interne. Pourquoi les discours racistes ou xénophobes ne sont-ils pas assumés en présence d’un observateur extérieur ? Qu’est-ce que cela nous dit sur la prégnance des valeurs contemporaines et sur les idéologies qui les remettent, a priori , en cause ? Tel est le credo méthodologique auquel nous avons tâché d’être fidèle tout au long de notre recherche. Démontrer que le FN véhicule des idées xénophobes est une chose. Se faire le porte parole des opposants au parti lepéniste en est une autre. Notre but n’est pas ici de combattre des thèses idéologiques dont nous ne partageons pas la teneur, comme s’en sont chargés de nombreux auteurs, mais de comprendre les motivations de militants qui rejoignent le parti lepéniste.
Il s’agit de s’intéresser ici au renouveau idéologique du Front national. Nos enquêtes ont montré que ce renouveau est porté par une génération qui s’est socialisée politiquement dans un contexte particulier, celui des années 1990. Durant cette décennie, on a en effet assisté à des bouleversements dont il semble que nous n’avons pas fini de voir les aboutissements. On peut évoquer, à titre d’exemples, l’effondrement du communisme soviétique, les avancées décisives de la construction européenne, le processus de globalisation économique et culturelle, un chômage endémique, le terrorisme international, la première guerre du Golfe, les guerres balkaniques, les mouvements migratoires, la crise du système politique, etc. Autant d’événements qui ont marqué avec ampleur l’opinion publique hexagonale des années 1990. Et autant d’événements qui ont inspiré les discours du Front national et que celui-ci a amplifiés en retour. A tel point qu’il a réussi, durant cette décennie, à s’octroyer une place centrale dans les débats politiques.
Obligeant beaucoup de gouvernements et de partis politiques à faire de la surenchère radicale dans leurs discours, il ne serait pas excessif d’affirmer qu’il est devenu, depuis une quinzaine d’années, l’épicentre de la vie politique française. Dans le même temps, aucun parti ne se permet d’envisager, depuis la fin des années 1980 et l’utilisation du FN comme arme politique par le PS de François Mitterrand pour contrer la droite, une quelconque alliance avec ce parti politique jugé xénophobe et antidémocratique et donc indigne de figurer dans les instances représentatives de la République. Afin de faire barrage à son ascension, on a alors assisté à des alliances « contre nature » entre la gauche et la droite - le fameux front républicain - ce qui a eu pour conséquence de brouiller encore un peu plus la représentation du clivage traditionnel sur lequel repose notre parlementarisme. Et ce brouillage n’a pas manqué de conforter un Front national se présentant comme le seul véritable opposant au système en place et donc à même de changer les choses. Autant d’éléments qui montrent qu’une réflexion rigoureuse sur ce parti implique que l’on s’interroge sur le système dans lequel il se meut, soit le parlementarisme républicain.

Le FN et le parlementarisme républicain
A écouter les déclarations de ses principaux dirigeants, on se rend rapidement compte que le FN joue avec les valeurs du système pour pouvoir mieux les contourner. Ainsi, Jean-Marie Le Pen ne cesse de proclamer son attachement à la République. Proclamation pour le moins troublante pour un chef de parti dont les racines plongent précisément dans les mouvements d’extrême droite qui l’ont précédé et dont la plupart se sont attachés à combattre le parlementarisme. Quoi que l’on pense de la nature de cet attachement, cela nous dit au moins deux choses. Tout d’abord qu’aujourd’hui, la République est à ce point installée dans les consciences que nul ne peut la remettre ouvertement en question sans se trouver délégitimé sur l’échiquier politique national 11 . Elle exerce des contraintes suffisamment puissantes pour forcer ses opposants à se rallier, du moins dans leurs discours, à ses valeurs fondamentales. Ce qui pousse Le Pen à se proclamer républicain et démocrate ainsi qu’opposé à toute forme de racisme et de xénophobie. Mais ensuite, il est indéniable que le leader frontiste ne manque pas de produire un discours qui marque une contradiction certaine avec les fondements de ce même système. En se gardant de toute attaque frontale, à part lors de certaines provocations calculées et toujours nuancées par la suite 12 , nombre de ses propos, souvent euphémisés, remettent en cause les principes de l’égalité et de l’universalité, soit la base idéologique de la déclaration des Droits de l’homme et du citoyen. Il profite en ce sens de la marge de liberté que lui autorisent les institutions, notamment en ce qui concerne la liberté d’expression, pourtant toujours insuffisante à ses yeux.
Toute la subtilité du discours idéologique de ce parti politique se situe dans cette dialectique de l’adaptation aux institutions républicaines et de leur contestation 13 . Tout en exerçant suffisamment de contraintes pour rendre leurs valeurs incontournables, ces institutions laissent néanmoins se développer une idéologie qui les remet en cause. On rétorquera, à juste titre, que ceci est le sort de tout régime démocratique que de permettre à ses ennemis de le contester. Mais, pour qui prétend faire une étude sociologique de ce parti politique, encore faut-il saisir les raisons des succès rencontrés par cette contestation. Comment un régime pacifié, une société relativement prospère et pluraliste, contenant certes des défauts, ont-t-ils favorisé l’éclosion d’un parti d’extrême droite au point qu’il arrive en seconde position du plus important scrutin électoral 14  ? La raison majeure est à rechercher dans les fondements idéologiques de ce parti politique susceptible d’attirer près de 20% des votes exprimés. Le présent ouvrage prétend donc explorer les attraits de cette idéologie, et plus précisément chez la jeune génération.

La jeunesse : un symptôme des évolutions socio-politiques contemporaines
Qu’est-ce qui distingue la nouvelle génération de l’extrême droite française des précédentes ? S’inscrit-elle dans la même ligne que ses aînés ou bien annonce-t-elle, en vertu d’un renouvellement générationnel, l’amorce d’un renouveau idéologique ? Pour répondre à cette question, et afin de cerner l’environnement dans lequel cette jeune génération frontiste s’est socialisée politiquement, il faut se demander au nom de quoi et contre quoi elle a rejoint le Front national. Ce qui, par extension, revient à se demander comment l’étude sociologique de son idéologie est susceptible de donner des indications sur les évolutions de la société contemporaine 15 .
Commençons par la thématique identitaire, pierre angulaire idéologique de l’extrême droite depuis ses débuts. Si le parti de Jean-Marie Le Pen a été créé, pour l’essentiel, par d’anciens partisans de l’Algérie française, cet engagement a naturellement structuré pendant des décennies son idéologie, par exemple à travers la xénophobie exprimée envers les populations d’origine maghrébine. Or, si cette xénophobie semble perdurer, ses motivations n’ont plus qu’une relation lointaine et indirecte avec le conflit algérien. C’est ce que donne à entendre le discours des jeunes militants FN qui, comme nous le développerons plus loin, ne se reconnaissent pas dans le nationalisme expansionniste du temps de la colonisation et lui préfèrent les thèses « différentialistes » de la Nouvelle Droite postulant une égalité, mais dans le même temps une étanchéité, entre les nations. Doit-on conclure pour autant que l’idéologie des jeunes frontistes entame une rupture avec les fondements racistes et extrémistes de l’extrême droite ?
Les quatre premiers chapitres s’attacheront à répondre à cette question. Dans le premier chapitre, nous relaterons les influences intellectuelles à partir desquelles la symbolique identitaire des jeunes militants frontistes s’est reconstruite au début des années 1990. Dans les trois chapitres suivants, nous analyserons les logiques de cette symbolique identitaire. Il s’agira de définir tout d’abord comment les jeunes frontistes se définissent en tant que français (chapitre II) ; puis les critères à partir desquels ils définissent les étrangers (chapitre III) ; enfin, comment cette symbolique complémentaire est érigée comme une solution quasi unique de règlement des problèmes sociaux contemporains, qu’il s’agisse du chômage, des problèmes d’insécurité ou du reversement des prestations sociales (chapitre IV).
L’objet de notre recherche portant sur les référents actuels de cette idéologie et non sur ceux de la « vieille garde », l’enjeu sociologique consiste à apporter un éclairage nouveau sur l’ expérience générationnelle de cette partie de la jeunesse qui a choisi de rallier le Front national. C’est donc sur les « modes particuliers d’expérience et de pensée » 16 propres à cette génération que s’est focalisée notre attention. Si les générations antérieures ont été marquées directement par la Seconde Guerre mondiale, la contestation poujadiste, la lutte contre la décolonisation ou la Guerre froide, la jeune génération frontiste n’a été que très partiellement marquée par ces événements. Pour elle, adhérer et militer au FN ne revêt donc pas la même signification que pour les militants plus âgés 17 . D’où l’intérêt de connaître le rapport entretenu par les jeunes frontistes aux débats contemporains mettant en jeu les principes démocratique et égalitaire, principes que l’extrême droite s’est, a priori , toujours évertuée à combattre, cela constituant même sa principale caractéristique idéologique, et qui sont au fondement de notre système démocratique.
C’est dans cette perspective analytique que nous avons retenu deux critères liés aux débats actuels – en plus de la thématique identitaire - qui mobilisent, dans les discours des militants, ces enjeux démocratique et égalitaire. Le premier envisage les valeurs politiques d’un point de vue institutionnel. Il s’est agi de cerner le rapport entretenu par les militants au pluralisme politique, notamment dans son articulation moderne autour du clivage gauche/droite, clivage à travers lequel s’est érigé le parlementarisme républicain. Cette dimension est analysée dans le chapitre V, notamment dans ses évolutions les plus récentes qui voient un affaissement généralisé de ce clivage, le but étant de saisir comment l’idéologie du FNJ, qui prétend remettre en cause l’opposition entre la gauche et la droite, interagit dans un tel contexte. Le second critère envisage les valeurs politiques d’un point de vue non institutionnel : remise en cause de la société de consommation, conservatisme moral, égalité entre les sexes etc., valeurs qui continuent de susciter de nos jours des débats importants. Cette perspective est abordée dans le sixième et dernier chapitre. La question de fond consiste donc à saisir ce qui peut bien attirer cette tranche d’âge vers un parti politique qui, bien qu’ayant évolué, reste malgré tout tributaire d’une idéologie fortement anti-égalitariste et d’une histoire qui a marqué certaines des crises majeures qu’a connues la nation française au XX e siècle.

Présentation du FNJ
Fondé en 1973, soit un an après le FN, le Front national de la jeunesse regroupe les militants âgés de 16 à 25 ans 18 . Présent dans la presque totalité des fédérations départementales, le FNJ possède ses propres bureaux au siège national du parti à Saint-Cloud et bénéficie des services de plusieurs permanents rémunérés. Il diffuse un bulletin mensuel ( Agir pour faire front 19 ) que chaque jeune militant reçoit en même temps que le mensuel Français d’abord , destiné à l’ensemble des militants. Une structure mise en place dans les années 1990 grâce à un budget d’un million de francs 20 . Le président frontiste assigne au FNJ la tâche de transmettre le « flambeau » des idées nationalistes 21 , c’est à dire d’en constituer la relève 22 . Plus prosaïquement, il est chargé de diffuser les idées du FN auprès de la jeunesse, en particulier au sein des institutions éducatives, lycées ou universités. C’est à cet effet qu’ont été créés les syndicats Renouveau étudiant (RE) en 1990 et Renouveau lycéen en 1991. Si le RE a pu rencontrer quelques succès aux élections du CROUS à ses débuts, il a dû rapidement se cantonner à un rôle mineur, ne parvenant pas à inspirer une réelle dynamique syndicale dans le monde universitaire. Il doit se contenter pour l’heure d’être le relais des idées du FNJ au sein du monde étudiant. La plupart de ses affiches reprennent d’ailleurs nombre de thématiques propres au Front national de la jeunesse. Tout en dénonçant l’activisme des syndicats de gauche et d’extrême gauche dont il conteste l’omniprésence sur les campus, il s’oppose à l’idéologie libérale de l’UNI, espérant ainsi se faire le porte drapeau d’une troisième voie entre capitalisme et socialisme. L’un de ses plus fameux slogan sera, dans cette logique : « Ni fac kolkhoze, ni fac coca ! 23 »
Il reste que l’un des premiers objectifs du FNJ consiste à se donner une respectabilité en tentant de se démarquer de l’activisme musclé des autres groupes de jeunesse d’extrême droite, tels que le GUD en milieu étudiant ou les multiples mouvances skinhead 24 . Tel est un des premiers points que les responsables de cette structure jeune ne manquent jamais de préciser à tout nouvel enquêteur. Les derniers présidents du FNJ (Carl Lang, Martial Bild, Samuel Maréchal, Louis-Armand de Béjarry) incarnent autant de militants à l’apparence soignée, au vocabulaire choisi, aimables et affables, sans qu’ils se départissent naturellement d’une intransigeance idéologique et d’un goût manifestement prononcé pour l’autorité. Il s’agit en fait pour ces hommes de perpétuer l’objectif prioritaire du FN : devenir un parti à l’apparence suffisamment respectable pour donner à Jean-Marie Le Pen la légitimité d’un présidentiable. Il est symptomatique que lors de la scission de 1998 entre J.-M. Le Pen et B. Mégret, les différents dirigeants qui se sont succédés à la tête du FNJ sont, pour la plupart, restés fidèles au président du Front national. Si ce dernier s’est toujours efforcé de nommer des individus dont il était assuré du dévouement le plus total, c’est auprès des jeunes que cela s’est avéré le plus efficace. Or, ce qui a été vrai pour les dirigeants ne s’est pas vérifié aussi nettement auprès des militants « de base » dont il semble qu’une part très importante ait rejoint le MNR de Bruno Mégret dans le courant de l’année 1999.
En 1998, soit juste avant la scission, le FNJ revendiquait fièrement « 15 000 adhérents répartis sur quatre vingt quinze fédérations départementales 25 ». Il reste qu’une note confidentielle interne, révélée par la presse, indiquait que, durant l’été de la même année, le FNJ ne regroupait en réalité que « 1993 militants à jour de cotisation 26 ». Aujourd’hui, le nombre réel de ses adhérents restent difficiles à établir, et ce bien que le FNJ revendique, de façon sans aucun doute exagérée, quelque 10 000 adhérents 27 .

Considérations sur l’enquête de terrain
Afin de saisir comment les jeunes militants FN intériorisent le discours officiel, ou comment ils s’en écartent, nous avons opté pour une méthodologie reposant sur des entretiens et des observations. En ce qui concerne les entretiens, nous espérions au départ, sans doute un peu naïvement, recueillir des parcours de vie qui nous auraient permis d’établir un lien entre l’adhésion à l’idéologie et le vécu quotidien envisagé dans ses dimensions familiale, scolaire, amicale, religieuse, politique, sociale, etc. Cela revenait à postuler que les jeunes frontistes puissent avoir un recul suffisant avec leur propre parcours militant pour restituer « objectivement » les étapes de leur adhésion à l’idéologie frontiste. Il s’agissait pour nous de saisir quels avaient pu être les éléments déclencheurs de l’adhésion à cette idéologie dans leur milieu environnant. Or, dès les premiers entretiens, les jeunes militants interviewés interprétaient les raisons qui les avaient conduits au Front national à partir d’arguments qu’ils avaient manifestement acquis par la suite lors de leur socialisation au sein du parti. Leurs réponses contenaient, la plupart du temps, une rhétorique qu’ils n’avaient évidemment pu acquérir avant leur entrée au FN. Partant de ce constat, il nous a fallu changer de perspective analytique.
Notre tâche a dès lors consisté à interpréter l’adhésion de ces jeunes au Front national, non pas en retraçant leurs multiples parcours individuels, mais en resituant leur discours dans le contexte socio-politique global de la société française du moment. Comment leurs prises de position se situaient-elles vis-à-vis des institutions et des valeurs qu’elles incarnent, des débats touchant aux notions d’égalité, d’intégration, du rapport à l’histoire nationale, etc. ? Et que nous disaient ces prises de positions sur l’état de ces valeurs et les débats qui les mobilisent ? Pour reprendre un exemple déjà cité, pourquoi aucun des militants (sauf un) ne s’est-il ouvertement déclaré raciste en situation d’entretien, alors que plusieurs d’entre eux ont tenu des propos racistes et xénophobes lors de situations où notre présence finissait par être oubliée ? Si ce type d’attitude semble les confondre, elle traduit surtout le souci de présenter une « bonne image » du parti, et donc de se conformer aux valeurs éthiques de la société contemporaine, pour éventuellement mieux les critiquer par la suite. Cette oscillation entre contestation et intégration des valeurs morales « institutionnelles », bien qu’elle ne soit pas exempte d’une certaine roublardise, constitue sans doute une des principales forces d’attraction du FNJ. C’est à travers cette dimension dialectique par laquelle les valeurs institutionnelles contemporaines sont à la fois intégrées et contestées que nous avons tenté de mener notre réflexion. En recoupant les points de similitude des différents entretiens enregistrés (48 au total), il s’est agi de saisir le terreau politique et social sur lequel cette idéologie contestataire se développe chez une partie de la jeunesse, dont on rappelle que le vote en faveur du FN était, dans le courant des années 1990, plus élevé que dans les autres tranches d’âge 28 .
Autre biais auquel nous avons été confronté : la difficulté de recueillir des informations sur l’origine sociale. Un certain nombre de militants nous ont fait part, avant de commencer un entretien, de leur défiance à l’égard de ce type d’interprétation sociologique, estimant que ce qu’ils avaient à dire avait davantage de valeur que leur origine sociale. Cette défiance à l’égard de la sociologie, réduite à une science des catégories sociales, n’était sans doute pas sans liens avec un rejet des clivages de classes 29 . Afin de ne pas mettre en péril notre insertion, toujours problématique dans un tel terrain, nous avons donc renoncé, pour nombre d’entre eux, à les questionner sur ce point.
Par ailleurs, ayant décidé de travailler dans la transparence, d’indiquer qui nous étions et ce que nous faisions, nous avons demandé en préambule l’aval de la direction nationale du FNJ, à l’époque présidé par Samuel Maréchal, gendre de Jean-Marie Le Pen. Si celui-ci a finalement répondu favorablement à notre requête, il nous a toutefois imposé une contrainte importante : le choix des terrains. En effet, alors que nous avions envisagé d’effectuer des enquêtes dans la capitale et dans au moins une des trois grandes villes conquises à l’époque par le Front national (Toulon, Marignane et Orange 30 ), sans qu’un refus soit explicitement formulé de sa part, il nous conseilla vivement d’axer notre investigation sur des lieux jugés, selon lui, plus représentatifs du militantisme du Front national de la jeunesse, arguant que « là-bas, ils font du bon boulot ». Il semble manifeste que nous avons été dirigé vers des sections considérées comme des vitrines du FNJ. Si cette contrainte a sans doute constitué un biais, elle nous a convaincu d’exercer un regard critique accru sur les données recueillies. En ce qui concerne les terrains, il s’est agi tout d’abord du Val d’Oise, notre enquête se situant plus particulièrement dans une frange allant d’Enghien-les-Bains à Argenteuil. Ensuite de Nantes, ce qui fit rire plusieurs militants qui estimaient que cela n’était sans doute pas le fruit du hasard, Samuel Maréchal étant originaire de la région. A leurs yeux, celui-ci souhaitait sans doute obtenir par notre intermédiaire des informations sur « sa » fédération. Enfin de Lyon, de Marseille et de Strasbourg. Lors de nos enquêtes dans ces différentes sections, nous avons effectué nombre d’entretiens, observé des actions de propagande (collages d’affiches, distributions de tracts, manifestations), assisté à quelques séances de formation, à de nombreux meetings ainsi qu’à trois universités d’été du FNJ de 1996 à 1997 (au château du CNC 31 à Neuvy-sur-Barangeon). Autant d’espaces dans lesquels nous avons mené de nombreuses observations, écouté des discours officiels, entretenu des conversations et recueilli une documentation de propagande abondante, naturellement utilisée comme source empirique.
Afin de restituer le plus fidèlement la rhétorique des jeunes frontistes, leur logique de raisonnement, le vocabulaire employé et les symboles mobilisés, il nous a paru important de retranscrire, dans le cadre de nos développements analytiques, des extraits d’entretiens relativement longs et en nombre important. Selon les dires de plusieurs responsables locaux, les séances de formation ne rencontrent qu’un succès limité et nos échanges avec les militants nous ont amené au constat que les brochures sont manifestement très peu lues. De l’avis de tous, l’essentiel de la transmission des idées passe donc par la parole lors de discussions informelles. De plus, beaucoup de militants envisageaient les entretiens qu’ils nous accordaient comme un moyen d’évaluer leur maîtrise des idées ainsi que leur capacité à convaincre. D’où notre choix d’insister sur les données ainsi recueillies.
L’interaction avec les militants fut souvent problématique lors des premiers échanges, notamment dans la section du Val d’Oise, beaucoup de militants se montrant suspicieux à notre égard. Cette réaction a peut-être tenu au fait que, dès le début de nos enquêtes, nous avons indiqué, lorsque cela nous était demandé (ce qui l’était souvent), nos opinions politique : nous ne partagions pas les idées du Front national. De plus, le fait d’être rattaché à l’université de Nanterre, cataloguée comme « fac de gauche 32 », nous valait souvent des interrogations sur les raisons du choix de notre sujet d’enquête, plusieurs militants nous demandant si nous cherchions à les « casser » comme le font, selon eux, la plupart des journalistes. Ainsi, alors que notre enquête à la permanence du Val d’Oise à Deuil-la-Barre était entamée, nous rencontrâmes un permanent de la direction nationale du FNJ. A peine celui-ci sut-il qui nous étions et ce que nous faisions, qu’il nous prit à partie : « Alors on est des fascistes, on est des nazis, on veut tuer tout le monde, on va encore nous ressortir la deuxième guerre mondiale et tout ça ! » Cet incident, qui fort heureusement n’eut pas d’incidence sur la suite de notre enquête, révèle une suspicion assez généralisée envers tout observateur extérieur au FN. Notre refus du double jeu, s’il a constitué un écueil au départ, a eu en définitive pour effet, de manière un peu paradoxale, de modérer la suspicion, nombre de militants indiquant qu’au moins ils savaient de la sorte à quoi s’en tenir. Certains y voyaient même une aubaine de tenter de convaincre un « opposant » qui « au moins prenait le temps de les écouter ».
Cette enquête s’est déroulée durant la deuxième moitié des années 1990, une époque marquée par une réorientation idéologique au sein du Front national de la jeunesse, puis du Front national dans son ensemble. C’est cette réorientation qu’il importe de mettre à présent en perspective avec le contexte de la décennie passée et donc à travers la génération qui s’y est socialisée. Cette mise en perspective éclairera les orientations idéologiques majeures actuelles du FN - par exemple son soutien à Saddam Hussein lors de la récente guerre en Irak ou l’opposition à la mondialisation économique et culturelle, ainsi que certaines orientations politiques et sociales globales que connaît de nos jours la société française.
Chapitre I
Les renouveaux idéologiques de l’extrême droite en France
Le nationalisme est une thématique centrale de l’extrême droite qui a toujours cherché à remettre en cause les fondements républicains de la nation française. Afin de cerner la particularité du nationalisme d’extrême droite, il conviendrait de vérifier en quoi il s’écarte ou se rapproche des fondements de l’Etat-nation tel qu’il s’est construit en France à partir de 1789 puis institué avec la Troisième République. Or les choses se compliquent si l’on part du principe que la nation républicaine constitue elle-même une idéologie nationaliste. Il faut donc se garder d’envisager celle-ci comme une référence idéologique dont le caractère « positif » irait de soi et face auquel le nationalisme d’extrême droite constituerait un versant « négatif » et dangereux. En réalité les choses sont plus complexes qu’il n’y paraît. Ainsi, dès la seconde moitié du XIX e siècle, les passerelles idéologiques et les emprunts mutuels - dont les acteurs politiques n’étaient pas nécessairement conscients - ne manquent pas entre ces deux formes de nationalisme. Les héritiers de la Contre-révolution n’ont pas manqué de récupérer au début du XX e siècle la dimension du Tiers-Etat comme fondement de l’incarnation nationale - fondement imposé à la base par la Révolution française - en renonçant à la figure du monarque comme seule figure symbolique de cette incarnation. A l’opposé, les différents élans révolutionnaires ou républicains n’ont pas hésité à manipuler une certaine vision passéiste de la nation dans le but de parvenir à une meilleure cohésion nationale 33 .
Ainsi le fait national n’est pas envisageable de manière purement objective dans la mesure où il constitue en lui-même une idéologie qui évolue au gré des circonstances historiques et des manipulations politiques. Mieux vaut donc, comme le préconise Eric Hobsbawm, assumer son caractère idéologique et par conséquent mouvant pour appréhender un tel phénomène. 34 Il n’est naturellement pas question ici de prôner un relativisme absolu en renvoyant dos à dos toute forme de nationalisme. Mais, dans la mesure où le nationalisme d’extrême droite interagit dans une entité politique qui le dépasse, il convient de questionner également cette entité.

L’Extrême droite en France depuis les années 1960
La première moitié du XX e siècle a vu l’extrême droite française formuler ses principaux fondements idéologiques. Ceux-ci ont été développés par des écrivains engagés tels que Maurice Barrès ou Charles Maurras à travers l’Action française, des hommes politiques comme Jacques Doriot avec le Parti populaire français, ou François de la Roque avec les Croix de feu, devenu le Mouvement social français en 1935 puis le Parti social français en 1936. Ces doctrines prétendent toutes, chacune à sa manière, renverser la République parlementaire encore instable et son idéologie égalitariste afin de lui substituer la loi d’un ordre naturel. Selon les cas, cet ordre est décliné sur un mode catholique, monarchiste ou même fasciste. Durant la Seconde Guerre mondiale, si certains de ses chefs se compromettent dans la collaboration avec l’occupant nazi, c’est l’ensemble de la mouvance qui se voit mise au ban du jeu politique à la Libération. L’extrême droite perd alors toute légitimité et entame une traversée du désert. Elle connaît toutefois une première résurgence dans les années 1950 avec l’UDCA (Union de défense des commerçants et artisans) de Pierre Poujade. Mais ce nouvel élan, qui a pris son essor avec la lutte pour la préservation d’une tradition rurale et contre une certaine modernité industrielle, et qui se prolonge dans l’opposition acharnée au processus de la décolonisation, ne parvient pas à masquer l’absence de programme politique du mouvement, ce qui finit par le discréditer aux yeux de l’opinion. Par ailleurs, le patriotisme incarné par le général De Gaulle lors de son retour au pouvoir n’est pas pour déplaire à une frange nationaliste et conservatrice de la population qui se détourne alors des mouvements extrémistes pour rejoindre l’homme providentiel qui de ce fait, selon la formule de Jean-Pierre Rioux, « inhibe les extrêmes 35 ».
A la fin des années 1960, l’extrême droite est devenue presque insignifiante. Elle n’a plus qu’une assise symbolique que représentent quelques groupes estudiantins tel Occident, rebaptisé GUD après sa dissolution (à l’époque Groupe union droit), dont le but consiste surtout à combattre les organisations étudiantes d’extrême gauche, ou encore l’Œuvre française de Pierre Sidos, qui ne possède, selon l’historienne Ariane Chebel d’Appollonia, « ni infrastructure ni véritable influence 36 » pour être en mesure de se donner une visibilité à l’échelle nationale. La tentative amorcée par François Duprat et François Brigneau en 1969 de rassembler à travers Ordre nouveau des militants issus du GUD ou d’Occident ne changera rien à cette situation groupusculaire. Dans un tel contexte de délabrement, la liste de Jean-Louis Tixier Vignancourt obtient un score dérisoire à l’élection présidentielle de 1969. Comme l’analyse Pascal Perrineau, « tournée vers le passé et tout entière vouée à la nostalgie coloniale, l’extrême droite s’étiole et ne semble plus avoir aucune capacité à rebondir 37 ». La raison immédiate en est son incapacité à faire le deuil de son engagement pro-colonial, de renoncer à ce qui lui avait donné une nouvelle identité et un nouvel élan pendant la période de l’après Seconde Guerre mondiale. C’est dans cette situation de délabrement idéologique et intellectuel qu’elle entreprend une restructuration dans un contexte où l’on observe en France, depuis une dizaine d’années, un processus de pleine recomposition politique, institutionnelle, idéologique et culturelle. Deux mouvements aux objectifs et aux méthodes radicalement différents sont à l’origine de cette tentative de renouveau : le Front national et le GRECE (Groupe de recherche et d’étude pour la civilisation européenne). S’ils évoluent en parallèle dans les années qui suivent leur création, les passerelles ne vont pas manquer par la suite.
Le Front national est créé le 5 octobre 1972. Illustrant la prégnance idéologique du combat contre la décolonisation, son comité de direction regroupe pour l’essentiel d’anciens partisans de l’Algérie française - notamment issus de l’OAS - ainsi que plusieurs membres d’Ordre nouveau. Dans un premier temps, Jean-Marie Le Pen, ancien député de l’UDCA, alors nommé président du mouvement, et ses amis « sont étroitement contrôlés par les nationalistes d’Ordre nouveau 38 ». Mais suite à de multiples conflits débouchant sur plusieurs scissions et la finale dissolution d’Ordre nouveau en raison de son activisme musclé, le Front national passe sous la seule coupe de son président 39 . La première ligne politique de ce nouveau parti se situe dans la continuité idéologique de l’extrême droite française, contre le « libéralisme », l’ « égalitarisme utopique » et le « cléricalisme marxiste », en un mot, contre « toutes les doctrines supposées contraires aux lois d’un ordre naturel 40 ».
Le FN s’attache pour l’essentiel à défendre l’identité de la France, l’opposition à l’immigration devient un thème central dès 1973, ainsi que la libre concurrence et la libre entreprise. Mais il ne peut éviter à son tour une structuration groupusculaire et doit se contenter d’un rôle politique mineur durant la décennie qui suit sa création. Ainsi, aux élections présidentielles de 1974 Jean-Marie Le Pen obtient à peine 1% des voix. A celles de 1981 il n’arrive même pas à obtenir les cinq cents signatures d’élus locaux nécessaires pour pouvoir présenter sa candidature. Cependant, il réussit à effectuer au sein de l’extrême droite un laborieux mais non moins efficace travail de rassemblement des différentes structures ou tendances qui étaient jusqu’alors surtout occupées à se combattre entre elles. Si bien qu’au début des années 1980, une fois ce travail achevé, le Front national devient le seul mouvement d’extrême droite structuré en parti politique. Il peut dès lors investir son énergie dans le combat proprement politique à l’échelle du pays tout entier.
Le GRECE, quant à lui, voit le jour en mars 1968. Sentant bien que, depuis la fin de la Guerre d’Algérie et le lourd fardeau historique de la Seconde Guerre mondiale, l’extrême droite se trouve dans une impasse politique, les membres du GRECE prétendent impulser une refonte de ses fondements idéologiques afin de lui redonner une légitimité. En 1974, deux membres du GRECE, Yvan Blot et Jean-Yves Le Gallou, fondent le Club de l’Horloge. Ces deux structures ont au départ pour objectif d’être complémentaires. Au GRECE revient le combat des idées, ce que Pierre-André Taguieff nomme le « tronc métapolitique ou culturel » et au Club de l’Horloge la formation de la « branche politique principale 41 », c’est à dire la mise en application concrète de ses idées dans le réel. A partir de 1978, cette association sera désignée par l’appellation « Nouvelle Droite », dont l’un des premiers objectifs affichés est de constituer une alternative intellectuelle à l’« omniprésence de l’idéologie marxiste » dont les membres du GRECE contestent l’hégémonie dans le paysage politique français, notamment contestataire, de l’époque.
Se réclamant ouvertement de la stratégie de Gramsci, les grécistes considèrent que « la victoire culturelle et idéologique prépare les conditions de la victoire politique 42 ». Dès 1973 on peut ainsi lire dans la revue Eléments fondée par le GRECE, que la culture « ne doit plus être la chasse gardée des marxistes ». D’où la prétention de « vouloir rassembler l’élite de ce pays […] celle qui n’accepte pas le terrorisme de pseudo-avant-gardes révolutionnaires 43 ». S’inscrivant dans la continuité de l’extrême droite depuis la Contre-révolution, le GRECE s’attache à rejeter l’égalitarisme politique dont il déplore l’influence sur la culture occidentale depuis le rousseauisme et la Révolution française 44 . C’est donc en s’évertuant à rechercher de nouvelles armes intellectuelles contre l’égalitarisme que les idéologues de la Nouvelle Droite vont articuler une nouvelle sémantique tout à fait subtile et originale. Etant donné l’influence fondamentale que celle-ci va avoir sur le Front national à partir du début des années 1990, il importe de l’explorer en détail.
Pierre-André Taguieff distingue quatre phases dans le développement idéologique de la Nouvelle Droite 45 . La première court de 1968 à 1972, quand les penseurs du GRECE s’évertuent à légitimer l’héritage idéologique de l’extrême droite traditionnelle. Reprenant les thèses de l’inégalité raciale qui étaient celles de l’extrême droite avant et pendant la Seconde Guerre mondiale, ils tentent d’en réactualiser les fondements en s’inspirant de disciplines scientifiques en vogue comme l’éthologie ou la sociobiologie 46 . Hormis l’actualisation scientifique, les critères définis restent liés pour l’essentiel à la biologie avec en ligne de mire l’établissement de la supériorité de la race blanche. L’autre grande thématique abondamment développée pendant cette période, Guerre froide oblige, est l’anticommunisme, principalement dans sa forme marxiste-léniniste.
La deuxième phase doctrinale du GRECE s’amorce en 1972 et se prolonge jusqu’en 1978-1979. La critique de l’égalitarisme commence à se construire à partir de références historiques, religieuses et surtout anthropologiques. L’idéologie égalitaire est à ce titre associée à une forme sécularisée de la tradition judéo-chrétienne. Il s’agit donc de revenir à ce qui est défini comme les fondements identitaires originels de l’Europe censés être ancrés dans la tradition antérieure au christianisme. Parallèlement est élaborée la notion de différence culturelle. Même si les références à la biologie ne sont pas abandonnées, les travaux des grécistes font de plus en plus souvent référence à cette dimension anthropologique de la culture pour justifier leur rejet de l’universalisme qu’accompagne la phobie du métissage, qu’il soit culturel ou biologique. Il s’agit moins désormais de proclamer la supériorité d’une espèce sur une autre - même si ces considérations ne sont pas absentes - que de prôner une étanchéité culturelle entre les différentes populations 47 .
Malgré ce renouveau intellectuel, des désaccords de fond minent, dès la fin des années 1970, l’unité encore neuve de la Nouvelle Droite, aboutissant quelques années plus tard à une scission entre le GRECE et le Club de l’Horloge. En effet, Le GRECE, outre son orientation anticommuniste, se veut antilibéral et cherche par conséquent les fondements d’une troisième voie . Du point de vue religieux, il cherche à se démarquer de toute référence attachée au christianisme, religion trop universaliste, et prône un néo-paganisme plus proche, selon lui, des fondements originels de l’Occident. Le Club de l’Horloge est attaché quant à lui au libéralisme économique et cautionne de ce fait le soutien au camp occidental face au bloc de l’Est dans le contexte de la Guerre froide. Du point de vue religieux il se revendique d’un catholicisme traditionaliste. Il a enfin pour stratégie politique de devenir « l’axe de pénétration de la Nouvelle Droite dans les grands partis de droite 48 », ce que le GRECE, en raison de son rejet du libéralisme économique, ne peut cautionner. Les convergences quant à l’antiégalitarisme ne pourront masquer très longtemps ces divergences de fond et en 1980 la rupture devient définitive. C’est alors que plusieurs membres du Club de l’Horloge rejoignent le Front national.
La troisième phase s’amorce en 1979 et se poursuit jusqu’en 1983. L’appellation Nouvelle Droite ne concerne désormais plus que le seul GRECE qui resserre son idéologie autour d’une contestation de plus en plus virulente du capitalisme libéral. Forts de leur « troisième voie », les grécistes s’appliquent à critiquer toute forme de totalitarisme, qu’il soit de gauche ou de droite, ce que symbolise le slogan « Ni Washington ni Moscou 49 ». C’est pendant cette troisième phase que s’assoit plus fortement la thématique de la spécificité culturelle visant à la préservation des particularismes. Les références à la biologie ou même à la sociobiologie se font de plus en plus rares et finissent même par être condamnées. Désormais le terme de culture se substitue à celui de race . La thématique de la supériorité s’efface devant la mise en avant de la préservation des particularismes culturels. Cette transposition sémantique de la race à la culture et de l’inégalité à une certaine forme de relativisme se fait dans un contexte où, comme le relève Anne-Marie Duranton-Cabrol, « l’intérêt pour la culture de la part du GRECE est aussi dans l’air du temps en France à cette époque 50 ».
Alors que l’extrême droite traditionnelle s’engluait dans la nostalgie de ses succès passés, le GRECE parvient à s’adapter aux évolutions socio-culturelles et à se présenter comme un acteur intellectuel en phase avec le contexte socio-politique. La condamnation du colonialisme et de toute forme d’expansionnisme, jugés déphasés du point de vue du contexte historique et international, en est le meilleur exemple. Si cette rupture idéologique coupe pendant un temps la Nouvelle Droite d’une partie non négligeable du reste de la mouvance d’extrême droite, elle lui permet en revanche de se présenter comme étrangère aux aspects aisément critiquables de son histoire et de se donner par là une légitimité aux yeux de l’opinion. Bien que son aura reste encore marginale, ce travail finira par être idéologiquement payant des années plus tard. Durant cette même époque, le GRECE développe un antiaméricanisme forcené, les Etats-Unis symbolisant une menace pour l’intégrité des cultures et des peuples, que ce soit au niveau du libéralisme économique dont ils sont le symbole, ou de ce qui est perçu comme un expansionnisme culturel.
La quatrième phase, amorcée en 1983 et se poursuivant jusqu’à la fin des années 1980, voit se développer la thématique des particularismes culturels. L’homogénéité identitaire (et donc originaire) repose désormais presque exclusivement sur le principe de culture. La culture devient une entité figée qui ne doit souffrir aucune influence extrinsèque - ce qui, en terme anthropologique, est qualifiée de processus d’ acculturation . La philosophie des Lumières et son corollaire politique qu’est la Révolution française sont jugées, à travers leurs revendications égalitaristes, contraires à la loi d’un ordre naturel de la tradition originelle des peuples. Cette obsession de l’authenticité et de l’homogénéité identitaires - pour ne pas dire de la pureté - pousse les idéologues du GRECE à réduire la notion de peuple au plus petit dénominateur communautaire commun, à chaque peuple correspondant une entité culturelle stricte. Cette notion de peuple, jusqu’alors associée à l’entité nationale, est transposée vers une entité davantage ethnique que vient circonscrire la région. Cette orientation amène les grécistes à prôner la défense des régionalismes et donc à prendre de plus en plus leur distance avec la référence à l’entité nationale. Ce qui a pour conséquence de les opposer à l’idéologie proprement nationaliste d’un parti comme le Front national 51 .
Parallèlement se développe le « tiers-mondisme différentialiste 52 » qui stipule comme remède à l’immigration une aide au développement des pays du Tiers-monde, naturellement envisagée à travers le principe du respect de l’intégrité des particularismes culturels des pays en question. Il s’agit même d’aider ces pays à préserver leurs particularismes face à l’occidentalisation croissante du monde. Cette thématique du « droit à la différence culturelle 53 » qui vaut aussi bien pour les pays occidentaux européens, et notamment la France, que pour les pays du Tiers-monde, permet à la Nouvelle Droite de se faire l’apôtre d’une certaine forme d’altérité culturelle en se présentant, selon les termes de Taguieff, comme le « parti de la diversité et de la tolérance contre celui de l’uniformité impériale et de la déculturation des peuples 54 ». Au nom de ce principe, le métissage ou le cosmopolitisme sont à bannir puisqu’ils saperaient les fondements de la diversité du monde.
On voit poindre le caractère fondamentalement holiste de cette idéologie en tant qu’elle « néglige ou subordonne l’individu humain 55 ». La tolérance qu’elle prône ne concerne pas le respect de la différence individuelle mais la différence des peuples. Il n’est donc pas de processus d’intégration ou même d’acculturation envisageable pour cette idéologie. Originale et non moins troublante transposition de principes issus des Droits de l’homme (égalitarisme, universalisme) appelant au respect de la personne humaine, l’individu, à celle d’entités holistes à caractère ethnique 56 , et provenant de la littérature ethnologique 57 .
Si cette Nouvelle Droite a eu une influence déterminante sur l’idéologie de l’extrême droite française à partir des années 1990, comme nous allons le voir, elle a également eu un impact sur les extrêmes droites européennes, avec des succès variés. C’est tout d’abord le cas en Allemagne. Au début des années 1970, un jeune intellectuel nationaliste, Henning Eichberg, contribue à diffuser les thèses d’Alain de Benoist, les deux hommes s’étant liés d’amitié dès les années 1960 58 . A la même époque, de jeunes intellectuels de droite s’appliquent à diffuser les thèses de l’idéologue gréciste à travers la revue Jugens Forum qui mènera une collaboration très étroite avec la revue du GRECE Eléments . Mais suite au déclin progressif de cette Neue Rechte , la collaboration s’interrompt en 1978. En 1972 est créé l’ANR ( Aktion Nue Rechte ) qui tente de se structurer en mouvement politique, chose à laquelle le GRECE s’est toujours refusé. L’idée est de combiner les thématiques conservatrices propres à l’ultra droite allemande et les thématiques grécistes comme l’éloge de la différence culturelle 59 . Mais cette tentative ne durera pas, l’aura du groupe restant très confidentielle. Tout aussi relatif sera le succès de la revue Junge Freiheit , créée en 1986, qui reprend dans ses articles les principales thématiques de la Nouvelle Droite française.
Le GRECE essaimera également ses idées en Suisse romande, tout d’abord à travers des groupes issus de la mouvance néo-fasciste tels que le mouvement Forces nouvelles, créé en 1979, et surtout le Cercle de Thulé, fondé en 1983, les deux mouvements se référant abondamment au paganisme pré chrétien et à la sémantique culturaliste du mouvement français. Le Cercle Proudhon, qui apparaît au début des années 1980, se veut davantage un cercle intellectuel élitiste sur le modèle de la Nouvelle Droite française. Le Cercle Avalon, son homologue de Suisse alémanique, se développe quant à lui au début des années 1990. Si tous deux récusent toute filiation avec le néofascisme, cela ne les empêche pas d’inviter des auteurs révisionnistes lors de leurs séminaires 60 . La Nouvelle Droite française aura aussi un impact non négligeable en Belgique, de part et d’autre de la frontière linguistique. On voit ainsi apparaître, dans le courant des années 1970, un GRECE-Belgique francophone, naturellement étroitement lié à la maison mère française 61 . Dans les années 1980, la revue Orientations , fondée par Robert Steuckers, contribue à diffuser les thèses grécistes au sein des milieux de droite et d’extrême droite. La revue Tekos , fondée par Luc Pauwels, diffuse quant à elle les idées du GRECE en flamand 62 . Mais à partir du début des années 1990, le mouvement périclite et doit se contenter d’un rôle plus que marginal.
C’est sans doute en Italie que l’influence européenne du GRECE aura le plus de succès. Dès le milieu des années 1970, le MSI ( Movimento sociale italiano ) s’inspire des écrits d’Alain de Benoist. En 1978 est créée la revue Elementi , éponyme italienne de la revue gréciste. Elle devient, au début des années 1980, une source d’inspiration importante pour les différents courants de l’extrême droite transalpine 63 . Cherchant à rompre avec l’héritage mussolinien afin de se parer d’une nouvelle légitimité politique, elle trouve dans les travaux des grécistes une sémantique adaptée aux enjeux politiques contemporains. C’est ainsi que la critique de la société marchande, la recherche d’une troisième voie entre capitalisme et communisme, l’attraction pour le paganisme préchrétien sont intégrés dans l’argumentaire de cette Nuova destra . Cet attrait s’accompagne d’une redécouverte des travaux de Julius Evola dont la pensée ésotérique et les positions ambiguës vis-à-vis du fascisme suscitent l’intérêt des néo-droitiers tant en Italie qu’en France. Dès 1979, les échanges intellectuels entre les deux mouvements de part et d’autres des Alpes vont bon train. Ils se prolongent dans les années 1980 mais finissent par s’étioler en même temps que le courant dépérit dans les deux pays à la même époque.
A l’aube des années 1990, la Nouvelle Droite commence donc à péricliter, en France ainsi que dans la plupart des pays européens où elle a diffusé ses idées. Et pourtant, c’est durant la même période que la plupart des partis d’extrême droite populistes du vieux continent vont se ressourcer en puisant abondamment dans les thèses lancées par le GRECE quelque vingt ans plus tôt. C’est ce que nous allons voir à présent à travers l’exemple du Front national en France.

De la Nouvelle Droite au Front national : Histoire d’une influence idéologique
Le fait que l’on retrouve de nombreuses influences idéologiques issues de la Nouvelle Droite au sein du Front national apparaît d’autant plus intéressant qu’aujourd’hui celle-ci n’occupe plus qu’une place extrêmement marginale dans les débats politiques et intellectuels. Entamé dès le début des années 1980, son déclin se confirme tout au long de la décennie, si bien qu’une spécialiste de ce mouvement comme Anne-Marie Duranton-Cabrol en vient à se demander ce qu’il peut bien rester aujourd’hui des idées défendues par cette école de pensée 64 . Au regard de nos enquêtes de terrain, nous pouvons avancer en guise de réponse que ces idées ont désormais investi l’idéologie du Front national et plus particulièrement celle de la jeune génération frontiste, sous une forme certes recomposée mais qui n’en demeure pas moins prégnante dans la mesure où elle structure la majorité des discours, tant ceux des dirigeants que des simples militants. Comprendre ce phénomène implique de revenir sur la scission de la fin des années 1970 entre le GRECE et le Club de l’Horloge. Cette scission tenait à des divergences de fond à la fois d’ordre stratégique - le GRECE ne tolérant pas les tentatives d’entrisme politique menées par les membres du Club de l’Horloge - et d’ordre idéologique, les deux groupes s’opposant sur les questions religieuses, économiques, identitaires et le positionnement vis-à-vis des blocs Est-Ouest dans le contexte de la Guerre froide. Une fois la scission entérinée, rien n’empêcha plusieurs membres du Club de l’Horloge, à partir du début des années 1980, de rallier les partis politiques de droite - RPR ou UDF - et par la suite d’extrême droite avec le Front national. Mais si les différends stratégiques ou idéologiques se sont révélés fatals pour l’unité de la Nouvelle Droite, certaines thématiques n’en sont pas moins restées communes, la principale restant la revendication d’une pensée anti-égalitariste. De plus, la sémantique utilisée dans la formulation des discours est restée la même. Ainsi en est-il de l’inévitable différentialisme culturel décliné à l’envie par les tenants de l’un ou l’autre pôle. Si bien que d’une prise de distance entre le GRECE et le Club de l’Horloge, on est vite passé à une quasi opposition entre le GRECE et le FN. Opposition qui sera tenace jusqu’en 1989.
Mais, à cette date, un événement historique majeur est venu nuancer cette prise de distance idéologique. Il s’agit de la chute de l’URSS et de l’idéologie communiste qu’a accompagnée, en Europe, la chute du mur de Berlin. Alors que les membres du Club de l’Horloge avaient pris le parti du camp occidental dans le contexte de la Guerre froide, avec la disparition de celle-ci, le ralliement à la politique de l’OTAN et à travers elle aux Etats-Unis, s’est vu de fait remis en cause. Ce phénomène n’a pas été sans affecter le Front national lui-même, notamment en ce qui concerne les questions économiques et internationales. Il faut se souvenir en effet que jusqu’à la fin des années 1980 le programme économique du FN prônait l’ultralibéralisme et que Jean-Marie Le Pen ne cessait de se faire l’apôtre du conservatisme des républicains américains ainsi que du ralliement atlantiste. A cette époque, « Le Pen se réclame de Reagan, de MacArthur et de Churchill 65 ». Or dès la chute du rideau de fer les choses commencent à évoluer au sein de l’extrême droite française. La nouvelle donne historique permet aux multiples entités qui la composent de se ressouder autour de valeurs désormais beaucoup plus proches. Ainsi en est-il tout d’abord de l’orientation économique, l’extrême droite dans son ensemble se faisant de plus en plus distante avec la doctrine du « laisser faire ». La recherche d’une troisième voie entre socialisme et capitalisme ne concerne plus uniquement les groupes minoritaires tels que le GRECE mais devient objet de débat au sein même du FN 66 .
Par ailleurs, l’effondrement de l’empire soviétique n’oblige plus l’extrême droite à se positionner par rapport au parapluie nucléaire américain. Il s’ensuit une nouvelle vision de la politique extérieure, et par extension du monde, désormais beaucoup plus proche des thèses du GRECE. Ceci est surtout vrai en ce qui concerne le Front national. Il s’agit de préserver les identités nationales à l’échelle de la planète tout entière et non plus de s’en remettre à la protection d’un puissant allié. La défense de l’identité nationale dans une forme différentialiste devient peu à peu une des valeurs centrales au FN.
Un second événement historique va donner au parti de Jean-Marie Le Pen l’occasion d’asseoir cette réorientation idéologique de manière manifeste. Il s’agit de l’épisode de la première Guerre du Golfe. C’est précisément à ce moment, dans le refus de soutenir la coalition alliée au nom de l’intégrité des nations et contre le « nouvel ordre mondial », que le tournant idéologique est officiellement entériné au sein de l’extrême droite. Cet événement n’a certes pas été sans créer quelques tensions au sein de la mouvance ou au sein même du Front national. Mais passées ces turbulences internes au prix d’un important effort pédagogique auprès des militants, le Front national réussit à passer le cap de l’après Guerre froide et, en se ressourçant dans les idées de la Nouvelle Droite, à négocier adroitement le changement historique qui s’opère dans le monde à cette époque afin d’y asseoir pleinement sa place. Dominique Chaboche, vieux compagnon de route de Le Pen et chargé des questions étrangères au sein du Front national, nous a ainsi exposé, dans un entretien, sa version de cet épisode de la Guerre du Golfe.

« Alors l’Irak, si vous voulez c’est un symbole. Pour nous, c’est important de montrer que nous ne faisons pas d’exclusive vis-à-vis des pays arabes. Nous faisons une politique sur le plan étranger, une politique étrangère qui est fonction de ce que nous pensons réellement et non pas en fonction de telle ou telle race. On nous reproche souvent d’être raciste ou anti-arabe, eh bien on voit bien que là c’est faux! C’est faux parce que véritablement épouvantable. […] Quelquefois au sein même du mouvement pour des raisons de… soit de relations personnelles, soit quelquefois d’engagements religieux, il y a des gens, qu’ils le veuillent ou non, et c’est vrai chez les adhérents et les militants et les sympathisants, qui sont intoxiqués sans le vouloir par ce qu’ils entendent à la télévision. Je peux vous dire que quand il y a eu l’affaire du Golfe, Le Pen était en Bretagne en vacances, il me passe un coup de fil, il me dit “Dominique, à ton avis, qu’est-ce que… que doit être la réaction sur l’affaire du Golfe, est-ce que tu es partisan que les Français interviennent ?” Je lui ai dit “Surtout pas !” Il me dit “On a la même réaction, ça me rassure”. Bon, et Le Pen a pris donc une position très précise qui a été très mal comprise par beaucoup de gens, et par beaucoup de ses gens, des gens de chez nous. Surtout les gens les plus simples parce qu’il y en a beaucoup qui ont dit “Pour une fois qu’on peut casser du bougnoule !” Oui, non mais c’est la réalité si vous voulez, c’est une réaction primaire qui est absurde et beaucoup de gens n’ont pas compris. On a reçu quand même à l’époque, je peux vous le dire, des centaines de lettres de désaccord et même des gens qui ont renvoyé leur carte et nous avons sans aucun doute subi un petit coup de frein dans les adhésions à cette époque. Bon ceci étant, si maintenant six ans après, si vous posez la question aux militants du Front national, ils vous diront tous qu’on avait raison. Donc si vous voulez il faut faire comprendre aux gens, il faut leur expliquer. […] Cette volonté d’imposer un nouvel ordre mondial qui est donc destructeur des nations est le plus grand danger de cette fin de siècle et que ceci est le fait aujourd’hui du gouvernement des Etats-Unis qui en sont le vecteur mais avant tout de lobbies, en particulier le lobby juif qui impose cette politique aux Etats-Unis. […] On a perdu un petit peu toute la notion justement de ce qu’est une entité nationale qui, je crois, reste le cadre le plus… le meilleur en tout cas pour un développement des peuples. Toutes les sociétés multiculturelles, tout ça ne fonctionne pas. Y compris aux Etats-Unis d’ailleurs. »
Nous avons ici un condensé de cette nouvelle influence des thèses de la Nouvelle Droite au sein même de l’appareil dirigeant du Front national. La Guerre du Golfe s’avère être ainsi le principal révélateur de ce changement idéologique qui épouse désormais en partie les thèses du GRECE, sans que cela soit dit de manière manifeste. Le résumé que fait Anne-Marie Duranton-Cabrol des thèses du GRECE correspond aux propos tenus par Dominique Chaboche : « Irréductibilité des cultures et hantise du métissage, méfaits de l’égalitarisme, du cosmopolitisme – incarné dans la puissance nord-américaine - défense des droits des peuples contre les droits de l’homme 67 ». Nous pourrions même ajouter, dans la lignée de la Nouvelle Droite, une certaine prise de distance avec le racisme biologique. Cette influence reste au demeurant partielle puisque dans ses discours officiels le Front national ne prône ni le paganisme ni le régionalisme 68 . Il n’en demeure pas moins que le FN se fait désormais le champion de la défense des identités nationales contre le « nouvel ordre mondial », cet axe débouchant sur un anti-américanisme forcené ainsi que sur une opposition à la construction européenne. La polarité du monde ne se fait plus pour lui entre communisme et capitalisme mais entre l’hégémonie de « l’impérialisme américain » et la défense des identités nationales. On a pu récemment se rendre compte que cette position était restée la même lors de la seconde guerre en Irak 69 . C’est dans une telle optique tout empreinte d’idéologie différentialiste que Jean-Marie Le Pen appelait, lors de l’université d’été du FNJ le 13 juillet 1996, aussi incongru que cela puisse sembler, à une Internationale nationaliste formulée sur le modèle de l’Internationale socialiste.

« La plupart des guerres qui se sont déroulées dans l’histoire doivent beaucoup plus à la religion, à l’idéologie ou à l’ambition des princes qu’aux valeurs spécifiquement nationales et à la nation peut-être. […] Nous souhaitons qu’elle soit un élément de rapprochement et de compréhension entre les peuples. C’est ce qui me poussait à dire un jour à Bagatelle, dans une formule que je copiais sur celle du barbu sinistre, de Vladimir Oulianov dit Lénine, qui avait dit “Prolétaires de tous les pays unissez-vous”, Nationalistes de tous les pays, unissez-vous ! »
Cette réorientation idéologique paraît d’autant plus surprenante de la part du fondateur du Front national qu’elle s’inscrit de fait contre le nationalisme de type impérialiste du temps de la colonisation. Or le FN a été essentiellement créé par d’anciens partisans de l’Algérie française dont certains avaient même appartenu à l’OAS. On mesure là tout le chemin parcouru par la vieille garde de l’extrême droite française qui a su adapter ses idées aux évolutions historiques. Certes, des responsables frontistes continuent de se référer, dans leurs discours, à cette période coloniale, principalement dans les régions où demeure une forte population de personnes rapatriées d’Algérie. La venue de Jean-Jacques Susini, ancien membre de l’OAS condamné à mort suite à ses activités terroristes, réfugié à l’étranger, puis finalement gracié, comme candidat FN à Marseille aux élections législatives de 1997 en est la meilleure illustration. Il reste que la référence à cette période de l’histoire de France se fait de plus en plus rare au sein du parti, notamment dans les discours ayant une portée nationale. Et cette référence disparaît totalement dès que l’auditoire est majoritairement composé de jeunes. Cette évolution idéologique s’inscrit dans un souci de « coller » aux préoccupations de la jeune génération qui n’a pas été marquée historiquement par la guerre d’Algérie. Nul besoin donc de vouloir l’associer à cette période qui n’a que très peu marqué son expérience générationnelle. Vouloir associer les jeunes frontistes à une symbolique identitaire liée à la nostalgie coloniale serait indubitablement voué à l’échec étant donné qu’ils ne se sont pas socialisés à travers cet événement et qu’en plus ils perçoivent le colonialisme comme un combat d’arrière garde. Dès 1993 70 , un jeune permanent nous déclarait ainsi son total désaccord avec ce type de nationalisme expansionniste. Selon lui ce positionnement pouvait parfois être la source d’un conflit de génération au sein du FN, celui-ci pouvant même prendre parfois des tournures violentes.

« Sinon tu as aussi le conflit de génération. Ca, c’est la branche cinquante-soixante ans, c’est à dire les vieux au Front. T’as tous les vieux nostalgiques de l’Algérie française. Aucun jeune n’est pour l’Algérie française. Quand tu dis ça à un vieux du Front, le mec il tire la gueule, il te traite de sale petit con ou autre chose. L’Algérie n’est pas la France, l’Algérie c’est l’Algérie, la France c’est la France ! […] On n’avait rien à foutre en Algérie, c’était pas notre place ! […] Les anciens abrutis de quarante-soixante ans, ils peuvent pas nous blairer. La dernière fois il y a eu un incident au meeting du Zénith pendant les régionales. X [un autre militant] s’est pris un super coup de lacrymogène en pleine tête, un douze litres en plus, en pleine tête. Les types nous ont tiré dessus avec les bombes lacrymo, les extincteurs, et cætera. C’étaient les gars du Front, ouais ! Parce que ce sont des vieux. Et on n’a pas du tout la même tendance. […] Les vieux ils ont de la chance d’être vieux mais sinon je te dirais je leur foutrais une claque dans la gueule ! »
Lors de la même enquête, une jeune militante nous tenait au sujet de la guerre d’Algérie les propos suivants :

« Au moment où les Français ont colonisé l’Algérie, il y a eu une haine des Arabes envers les Français qui était tout à fait justifiée parce qu’il n’est pas supportable d’avoir quelqu’un d’autre sur son territoire qui veut imposer ses lois, qui veut imposer ses règles, imposer sa culture qui n’a rien à voir. »
Ces deux militants stipulent bien que l’expansionnisme colonial n’a plus à leurs yeux aucune légitimité, les nations devant s’attacher à respecter leur intégrité mutuelle, que ce soit d’un point de vue politique ou culturel. Aujourd’hui, plus de dix ans après que ces propos ont été tenus, l’assise de la thématique différentialiste paraît aller tellement de soi pour la jeune génération du Front national que la guerre d’Algérie ne prête même plus à débats internes. Lors de nos multiples enquêtes auprès des jeunes militants du Front national, un seul nous a déclaré être partisan de l’Algérie française. Pour le reste, soit les militants rejettent cette ancienne forme idéologique, soit ils l’ignorent. Dès lors il n’est pas surprenant que l’orientation différentialiste de la Nouvelle Droite rencontre un large écho auprès des jeunes. Ainsi, dans le courant des années 1980, alors que la Nouvelle Droite était moribonde, ses idées étaient sur le point de connaître un développement sans précédent auprès d’une jeune génération en quête d’un discours susceptible de légitimer une vision radicale du monde tout en développant une esthétique de l’altérité (le fameux « différentialisme »), ce dernier point participant sans aucun doute à la puissance de son attrait. Loin d’être autiste, cette production intellectuelle a correspondu non seulement au contexte de son temps mais également à la situation générationnelle de tout un pan de la jeunesse susceptible d’être politisée en France dans le courant des années 1990.
Il s’agit dès lors de porter la réflexion sur cette recomposition idéologique au sein du FNJ, notamment à travers la référence à la thématique identitaire articulée autour du concept de culture - l’articulation entre l’Autre et le Même dans la sémantique de la jeunesse frontiste. Il importe donc dans un premier temps de cerner les logiques de la représentation du Même, puis dans un second temps celles de l’Autre. Une fois ces deux points établis, l’articulation des fondements de l’identité semblable / différent pourra être mise en perspective à travers le contexte socio-politique global dans lequel elle interagit.
Chapitre II
La symbolique identitaire au FNJ : « Qui sommes-nous ? »
Cerner l’« imaginaire national 71 », des jeunes militants frontistes implique dans un premier temps de repérer leurs représentations du Même, celui qui est défini comme semblable. Le terme représentations doit être décliné au pluriel car si la sémantique identitaire demeure la même au fil des entretiens, elle peut renvoyer à des symboliques sensiblement différentes. Pour ne prendre que l’exemple religieux, celui-ci peut renvoyer aussi bien au catholicisme traditionaliste pour les uns qu’à une forme de néo-paganisme pour les autres. Et pourtant, ces deux formes religieuses sont associées au fondement culturel originel de la France, voire de l’Europe, à leurs traditions.
En dépit des différences quant à leurs référents identitaires, une forte cohérence idéologique unit entre eux les membres du FNJ. Il faut donc dépasser cette apparente contradiction des représentations différentes de la nation afin de saisir ce qui fait corps. Pourquoi, comment, ces représentations en apparence antagonistes s’articulent-elles malgré tout pour former une symbiose idéologique cohérente qui voit militer en son nom des individus se revendiquant aussi bien de la monarchie que de la République, du catholicisme que du paganisme ? Pour saisir cette logique, il faut s’arrêter précisément sur la notion de tradition qui est le dénominateur commun de ces imaginaires différents. Tradition qui puise ses fondements dans l’idéologie du nationalisme d’extrême droite de la fin du XIX e et du début du XX e siècles.

L’influence de l’extrême droite du début du XX e siècle
Que signifie être français pour les militants du FNJ ? Lorsqu’on les interroge, leurs réponses se fondent, dans la majorité des cas, sur la référence à la tradition en tant qu’elle constitue un héritage. Il faut donc s’attacher à préserver cet héritage de toutes les altérations possibles afin d’être en mesure de le transmettre à l’identique. Les propos suivants, tenus par un permanent de 29 ans, sont, de ce point vue, exemplaires :

« Ben pour moi, être français, je suis dans la logique totale du mouvement, c’est que effectivement être français ça s’hérite d’abord. Donc ça sous-entend d’être quelque part porteur d’héritage, d’être l’héritier de parents ou de grands parents qui ont apporté quelque chose à la société française, être un petit peu le continuateur hein, finalement on m’a transmis un bâton qui est mon héritage français que je transmettrai à mon tour à mon fils. C’est la longue marche, je dirais… la longue marche des peuples. Et donc effectivement pour moi être français c’est pas un simple bout de papier hein ! […] Pour moi, ça sous-entend un lien, je dirais charnel que l’on trouve… un lien qui est à la terre. C’est pour ça qu’on est identitaire finalement. Quand on dit identitaire, c’est parce qu’on est enraciné et puis les racines il faut bien les poser sur quelque chose. On peut pas les poser sur du vide les racines, elles sont là, elles sont dans la terre, donc c’est l’attachement à la terre de France, à ses composantes, à son histoire, à sa culture. »
Cette notion d’héritage dont le vecteur est l’enracinement dans la terre - en l’occurrence celle des ancêtres - est une des thématiques privilégiées de l’extrême droite depuis la fin du XIX e siècle. La métaphore de la racine comme ancrage séculaire au passé est une constante qui ne cesse depuis plus d’un siècle d’alimenter les discours nationalistes. Le fameux ouvrage de Maurice Barrès Les Déracinés , publié en 1897, en constitue l’une des premières formulations littéraires et, par extension, idéologiques, dont le style emphatique forcera l’admiration de nombreux politiques issus au demeurant d’horizons très divers. Le titre de l’ouvrage révèle en lui même cette phobie de l’altération de l’identité, soit la coupure d’avec le monde des ancêtres, thématique qui va nourrir toute une symbolique de la décadence , celle-ci devenant très vite l’un des référents idéologiques incontournables de la mouvance. Ce lien idéologique entre les militants du FNJ et les principaux représentants du nationalisme d’extrême droite de la fin du XIX e et du début du XX e siècles, principalement Maurice Barrès et Charles Maurras, même si les militants ne s’y référent pas explicitement, ou alors de manière très approximative, est avant tout à chercher dans les discours des principaux leaders du Front national truffés de références maurrassienne et barrésiennes. Outre que l’on retrouve dans les discours de Jean-Marie Le Pen une sémantique puisant ses sources chez ces deux auteurs, celui-ci se plait, lors de discours adressés essentiellement aux jeunes, à citer de longs passages de leurs œuvres, tout en parvenant à leur donner une dimension actuelle. Il s’ensuit un subtil mélange fait de références littéraires, historiques, religieuses, pseudo scientifiques et anthropologiques, tendant à incarner l’image d’une France éternelle, où le génétique se lie au culturel, l’histoire à la tradition, l’enchantement à la littérature. La citation suivante, tirée de l’un de ses discours adressé aux jeunes frontistes lors de l’université d’été du FNJ en juillet 1997, en constitue la parfaite illustration :

« L’homme, on le dit beaucoup dans nos temps actuels, est un être de culture. Un temps où la culture est d’ailleurs mise à toutes les sauces sauf d’ailleurs peut-être à celle de l’agriculture. Mais c’est avant tout un être de nature ! C’est Maurras qui disait que l’homme est avant tout un héritier et que si on laissait le bébé au sortir du ventre de sa mère seul et sans protection, évidemment il mourrait. C’est l’être qui demande le plus de soins et les plus longs avant d’atteindre le niveau d’autonomie qui lui permette de se nourrir et de se défendre. C’est d’ailleurs pourquoi les formes qui entourent la transmission de la vie ont pris chez les hommes et singulièrement chez nous, dans notre civilisation, une part aussi considérable de l’espace… de l’espace humain, de l’espace culturel. En fait, je le dis au risque de me faire traîner en correctionnelle, l’homme reçoit l’héritage génétique de ses parents et de ses ancêtres. Toutes ces notions étaient admises par tout le monde pendant des siècles. Mais depuis quelques années c’est autrement. […] Gustave Lebon remarquait déjà au siècle dernier : “L’ensemble de caractères communs imposés par le milieu et l’hérédité à tous les individus d’un peuple est ce que l’on peut appeler l’âme de ce peuple”. En fait, l’homme en naissant reçoit une personnalité largement conditionnée déjà par son hérédité et qui le sera aussi par son milieu, et d’abord par son milieu familial. Il y a une explication de la volonté d’un certain nombre de pédagogues partisans, marxistes, de retirer le plus tôt possible l’enfant à ses parents et à sa famille de façon à éviter une imprégnation culturelle dont les valeurs seraient contraires à celles du divin Staline et de quelques autres de ses successeurs. Permettez-moi à ce stade de vous lire une belle page de Barrès dans sa Colline inspirée qui parlait des lieux où souffle l’esprit :
“Il est des lieux qui tirent l’homme de sa léthargie, des lieux enveloppés, baignés de mystères élus de toute éternité pour être le siège de l’émotion religieuse. L’étroite prairie de l’Aube entre un rocher et son gave rapide, la plage mélancolique d’où les Saintes Marie nous orientent vers la Sainte-Baume. L’abrupt rocher de la Sainte-Victoire tout baigné d’horreurs dantesques quand on l’aborde par le vallon aux terres sanglantes. L’héroïque Vézelay en Bourgogne, le Puy-de-Dôme, les grottes des Eyzies où l’on révère les premières traces de l’humanité, la langue de Carnac qui, parmi les bruyères et les ajoncs, dresse ses pierres inexpliquées, la forêt de Brocéliande pleine de rumeurs et de feux follets où Merlin les jours d’orage gémit encore dans sa fontaine, Alise-Sainte-Reine et le Mont-Auxois, promontoires sous une pluie presque constante, autel où les Gaulois moururent aux pieds de leurs dieux, le Mont-Saint-Michel qui surgit comme un miracle des sables mouvants, la noire forêt des Ardennes, toute inquiétude et mystère, d’où le génie tira au milieu des bêtes et des fées ses fictions les plus aériennes. Domrémy enfin qui porte encore sur sa colline son bois chenu, ses trois fontaines, sa chapelle de Bermont et, près de l’église, la maison de Jeanne. Ce sont les temples du plein air, ici nous éprouvons soudain le besoin de briser de chétives entraves pour nous épanouir à plus de lumière. Une émotion nous soulève, notre énergie se déploie toute, et sur deux ailes de prière et de poésie, s’élance à de grandes affirmations.”
L’homme naît non seulement en recevant un capital génétique mais un capital culturel ! Et il reçoit aussi un capital spirituel, et c’est là que se trouve peut-être le cœur du débat. »
On constate ici une influence issue du courant de l’extrême droite de la fin du XIX e et du début du XX e siècles, notamment à travers la question de l’enracinement 72 . Déjà à cette époque, dont il importe de rappeler qu’elle baignait dans le contexte de l’affaire Dreyfus, les idées phares de l’extrême droite étaient constituées. Parmi elles, l’idée d’une identité séculaire homogène et immuable de la nation qu’il s’agit de préserver de toute altération, qu’elle vienne de l’extérieur ou de l’intérieur. De l’extérieur avec une théorisation de la xénophobie fustigeant les « métèques » ou les complots ourdis de l’étranger. De l’intérieur avec le rejet de l’idéologie de rupture que symbolisent la Révolution française et son héritière politique la Troisième République, avec la critique de l’individualisme, du protestantisme (religion de rupture), etc. Mais au bout du compte, la menace est toujours étrangère. Soit au sens propre du terme : la menace vient des étrangers, soit dans un sens figuré : les « idéologies » de rupture sont étrangères à la loi de l’ordre naturel. Surtout, ces deux formes de menaces sont liées entre elles étant donné que ce sont les étrangers de l’intérieur qui colportent ces idéologies. Pour Charles Maurras, ces « étrangers de l’intérieur » étaient les « quatre Etats confédérés » : les protestants, les Juifs, les francs maçons et les métèques, « qui ont déstabilisé l’ancienne royauté, en répandant leurs doctrines révolutionnaires puis se sont emparés du pouvoir après la chute de l’Ancien Régime 73 ». Il s’agit donc d’éradiquer ces corps étrangers qui altèrent la pureté du corps national, thématique qui va devenir l’un des piliers de la pensée de l’extrême droite tout au long du siècle 74 .
Pour revenir à la question de l’imaginaire national, cet attachement à la tradition s’exprime donc à travers la métaphore de l’enracinement à la terre. La terre devient le symbole de l’authenticité de la France, de sa nature. Pour l’historien Pierre Barral, cet attachement se décline à travers de nombreuses références au monde rural où la terre « parce qu’elle est première, historiquement comme activité et existentiellement par les besoins fondamentaux qu’elle satisfait, est aux yeux de beaucoup, ontologiquement, sinon vecteur de vérités, du moins facteur de tradition 75 ». Ce qui fait que le monde rural devient « un pôle de stabilité au sein d’un monde où le rythme du changement s’accélère. Il apparaît comme une force de permanence face aux bouleversements de la société, parce qu’il entretient la mémoire du passé 76 ». Cette dimension de l’enracinement à la terre est une métaphore dont la puissance symbolique continue de marquer aujourd’hui l’idéologie de l’extrême droite française. Nous l’avons ainsi retrouvée dans la plupart des entretiens que nous avons effectués, comme chez cet étudiant de 20 ans en Deug d’économie à Lyon :

« Ben être français, c’est d’abord être né en France, bien évidemment d’une part, mais c’est aussi avoir vécu… pour moi il y a quand même l’héritage familial qui compte énormément, donc être français c’est se sentir français et donc comme je l’ai dit avoir vécu en France et d’avoir des racines françaises. Se sentir français par ses racines, par le fait qu’on vive sur un territoire donné et d’avoir des attaches sur ce territoire. Donc être français, c’est pas être né sur le territoire et profiter de tous les avantages comme on le voit régulièrement. C’est d’abord l’héritage du passé tout simplement, donc c’est plus ça que autre chose. »
Ou encore cet agent commercial dans une PME de Marseille, non diplômé et âgé de 25 ans :

« Je pense qu’on a une patrie, donc qu’on a hérité de nos parents qui se sont battus pour pouvoir nous la léguer, pour qu’on puisse rester un peuple souverain. […] Je pense que ce qui m’énerve le plus c’est cette perte d’identité, cette perte de l’idée d’appartenance à une patrie, à une nation. Et c’est ce qui me gêne le plus au niveau de la société. […] Je pense que notre jeunesse s’est vue attribuer un… va se voir attribuer une nation, une patrie, des valeurs, une histoire, une culture, une gastronomie, des vignes, une agriculture, tant de choses en fait qui méritent d’être défendues. On se doit de le faire fructifier. Je pense que les jeunes devraient renouer plus qu’ils ne le font avec le sentiment d’appartenance à une nation forte, à un pays fort, à une histoire, à une culture fortes. Sans quoi finalement on va voir, comme on le voit à l’heure actuelle, tout ça se liquéfier, disparaître sans qu’on puisse peut-être jamais le rattraper ou le reconstruire, du moins ça sera très difficile. »
Ou cette femme de 22 ans, étudiante en droit à Nantes :

« Être français, c’est aimer la France, c’est-à-dire vouloir la défendre à tout prix et ne pas souhaiter que des atteintes lui soient faites. C’est aussi quand on se promène dans la campagne [elle rit] regarder la campagne et se dire c’est vraiment un beau pays et… c’est aussi le fait de rencontrer les gens, n’importe quels gens, que ce soit le paysan avec sa vie dure et le temps qu’il passe dans les champs ou dans ses vignes, et se dire quand même, heureusement qu’il y a des gens courageux comme ça pour faire ce qu’on est. »
La nation est ainsi définie à travers les termes d’héritage, de culture, de préservation de l’identité, les allusions au monde rural étant fréquentes pour appuyer cet argumentaire 77 . Il est toutefois symptomatique qu’aucun des militants interviewés, pour définir ce que signifiait le fait d’être français, n’a mentionné la conception politique de la nationalité, que ce soit dans sa forme moderne de la citoyenneté à travers la Révolution ou la République, ou même dans sa forme monarchique. La France est définie avant tout par son passé qu’exprime un attachement idyllique à sa terre et à ses traditions. Elle devient à travers cet argumentaire une entité éternelle représentée comme étant au-delà du principe historique de sa constitution politique. L’imaginaire national repose sur l’association territoire-tradition, le second terme donnant sa substance au premier. Et c’est à partir de ce couple qu’est définie la notion d’héritage, soit la transmission à l’identique des caractéristiques propres à cette symbolique de l’espace. En d’autres termes, le Même est déterminé « génétiquement », « culturellement », par la tradition des ancêtres qu’il s’agit d’honorer en la perpétuant.

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