La pensée politique des génocidaires hutus
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Description

Rwanda, printemps 1994. Un million de personnes sont tuées en à peine cent jours, emportées par une vague de violence extrême. Une décennie après le génocide des Tutsis, les ouvrages qui y sont consacrés évoquent plus souvent son déroulement que ses origines idéologiques. L'objet de cette étude est précisément d'en cerner les contours. A travers un examen des représentations intellectuelles des génocidaires hutus, il est possible de dégager les traits fondamentaux de leur pensée politique.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 juin 2006
Nombre de lectures 160
EAN13 9782336264110
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
© L’Harmattan, 2006
9782296008441
EAN : 9782296008441
La pensée politique des génocidaires hutus

Nicolas Agostini
Collection « Inter-National »
dirigée par Denis Rolland avec Joëlle Chassin, Françoise Dekowski et Marc Le Dorh.
Cette collection a pour vocation de présenter les études les plus récentes sur les institutions, les politiques publiques et les forces politiques et culturelles à l’œuvre aujourd’hui. Au croisement des disciplines juridiques, des sciences politiques, des relations internationales, de l’histoire et de l’anthropologie, elle se propose, dans une perspective pluridisciplinaire, d’éclairer les enjeux de la scène mondiale et européenne.
Série Sciences-Po Strasbourg (accueille les meilleurs mémoires de l’Institut d’Etudes Politiques de Strasbourg) :
M. Michaut, Cuba :l’encadrement idéologique et social face à la politique de déstabilisation des Etats-Unis.
A. Bizoux, Catalogne : l’émergence d’une politique extérieurs.
M. Lange, L’Autriche : un État neutre dans l’Union Européenne.
A. Rancurel, Le commerce équitable entre l’Europe et l’Amérique latine.
A. Adam, La lutte contre le terrorisme. Étude comparative : Union européenne — Etats-Unis.
D. Rolland (coord.), L’Espagne et la guerre du Golfe. D’Aznar à Zapatero.
Démocratie, violence et émotion.
M. Decker, Structures et stratégies des compagnies aériennes à bas coûts.
M. Henry, Tchétchénie : la réaction du conseil de l’Europe face à la Russie.
S. Huguenet, Droit de l’asile : le projet britannique d’externalisation.
M. Leroy, Les pays scandinaves de l’Union européenne.
J.-P. Peuziat, La politique régionale de l’Union Européenne.
M. Plener, Le livre numérique et l’Union européenne.
A. Roesch, L’écocitoyenneté et son pilier éducatif le cas français.
Série Première synthèse (présente les travaux de jeunes chercheurs):
D. Lambert, L’administration de George W. Bush et les Nations Unies.
P. Beurier, Les politiques européennes de soutien au cinéma.
C. Bouquemont, La Cour Pénale Internationale et les Etats-Unis.
A. Breillacq, La Tchétchénie, zone de non droit.
A. Channet, La responsabilité du Président de la République.
O. Dubois, La distribution automobile et la concurrence européenne.
A. Fléchet, Villa-Lobos à Paris.
O. Fuchs, Pour une définition communautaire de la responsabilité environnementale,
Comment appliquer le principe pollueur-payeur ?
A. Hajjat, Immigration postcoloniale et mémoire.
M. Hecker, La presse française et la première guerre du Golfe.
J. Héry, Le Soudan entre pétrole et guerre civile.
J. Martineau, L’Ecole publique au Brésil.
E.Mourlon-Druol, La Stratégie nord-américaine après le 11 septembre : un réel renouveau ?
M. Larhant, Le financement des campagnes électorales.
S. Pocheron, La constitution européenne : perspectives françaises et allemandes.
C. Speirs, Le concept de développement durable : l’exemple des villes françaises.
Pour tout contact : Denis Rolland, denisrolland@freesurf.fr Françoise Dekowski, fdekowski@freesurf.fr Marc Le Dorh, marctedorh@yahoo.fr
Sommaire
Page de Copyright Page de titre Collection « Inter-National » - dirigée par Denis Rolland avec Joëlle Chassin, Françoise Dekowski et Marc Le Dorh. PRÉFACE AVANT-PROPOS INTRODUCTION - DU RWANDA PRÉCOLONIAL AU 6 AVRIL 1994 CHAPITRE PREMIER - LA RÉVOLUTION SOCIALE COMME RÉVOLTE DU PEUPLE HUTU CONTRE L’ORDRE TUTSI CHAPITRE DEUXIÈME - LA RÉPUBLIQUE EN DANGER : LA PERCEPTION DES TUTSIS COMME UNE MENACE POUR LES ACQUIS DU PEUPLE HUTU CHAPITRE TROISIÈME - LE GÉNOCIDE COMME POLITIQUE RATIONNELLE EN VUE DU SALUT DU PEUPLE HUTU CONCLUSION - LA NON-FIN DE L’HISTOIRE SOURCES BIBLIOGRAPHIE ANNEXES REMERCIEMENTS
PRÉFACE
C’est à l’automne 2004 que Nicolas Agostini, alors étudiant en 4 ème année à l’Institut d’études politiques de Strasbourg, m’a demandé d’assurer la direction du mémoire de fin d’étude qu’il désirait consacrer aux événements tragiques qui ensanglantèrent le Rwanda au printemps 1994 et plus exactement à la Pensée politique des génocidaires hutus . Bien que non spécialiste de l’histoire de l’Afrique et de la région des Grands Lacs, j’ai cependant répondu favorablement à sa requête, tenté par une démarche implicitement comparatiste avec les pratiques criminelles du régime national-socialiste, qui me permettait d’élargir et de mettre en perspective ma propre expérience de chercheur. Tout au long de l’année universitaire 2004-2005, Nicolas Agostini m’a donc tenu informé des progrès de ses recherches et m’a soumis ses hypothèses de travail, tandis que je l’initiais en retour aux concepts et aux méthodes de l’historiographie du nazisme qui pouvaient lui être utiles. On laissera le lecteur seul juge de la pertinence et de la réussite de cette collaboration. Mais il faut se réjouir de ce que les éditions L’Harmattan puissent faire connaître ce mémoire, qui témoigne de l’excellente maîtrise déjà acquise par Nicolas Agostini dans le traitement d’un sujet difficile et a priori peu familier à l’expérience et à l’entendement d’un étudiant européen.
L’introduction fournit en quelques pages condensées les matériaux historiques indispensables à la compréhension des événements de l’année 1994, avant que l’auteur ne développe, en trois chapitres, l’analyse de la pensée des extrémistes hutus. Ce faisant, l’auteur développe une thèse qui charpente et donne cohérence à l’ensemble de sa recherche : le génocide des Tutsis du Rwanda a été pensé et la pensée hutuiste constitue le fondement du génocide des Tutsis. L’analyse de l’idéologie des génocidaires hutus est au cœur de son propos et de son explication du massacre de masse. On découvrira donc, dans les pages qui suivent, comment la construction d’un discours extrémiste permet de soutenir une altérité radicale entre un « Nous », les Hutus, et un « Eux », les Tutsis, figure de l’ennemi intérieur et extérieur. De la Révolution Sociale, qui accompagna au Rwanda le processus de la décolonisation, à la guerre civile qui débuta au mois d’octobre 1990, à la suite de l’attaque du FPR, et qui, en mettant en danger le pouvoir hutu à Kigali, constitua la toile de fond du génocide, les Tutsis furent perçus comme une menace grandissante pour les acquis du peuple hutu, à l’origine d’une peur irrépressible chez les tenants du hutuisme. L’idéologie hutuiste constitue donc un préalable nécessaire et une justification évidente à l’entrée en action des machettes des criminels.
Mais une telle approche permet-elle de rendre compte dans sa globalité d’un processus génocidaire ? Il est bien évident que la thèse défendue par Nicolas Agostini, que l’on pourrait qualifier d’intentionnaliste justement par référence à l’historiographie du nazisme, peut prêter matière à discussion et à controverse. Suffit-il en effet d’évoquer les motivations idéologiques et les représentations mentales, plus ou moins fantasmatiques, des criminels pour rendre compte d’un génocide et plus exactement du passage à l’acte et du basculement, difficilement concevable pour un individu équilibré et « civilisé », dans le « trou noir » du massacre de masse ? Une réponse négative semble devoir s’imposer, tant reste bien évidemment troublante, déroutante et complexe la singulière alchimie d’un génocide, comme vient de le rappeler Jacques Sémelin dans un livre important 1 . La guerre, et les bouleversements tant matériels que psychologiques qui lui sont associés, reste aussi, dans le cas du Rwanda comme dans l’ensemble des génocides du XX ème siècle, un facteur déclencheur nécessaire et essentiel. Elle favorise la diffusion des rumeurs incontrôlées, permet au pouvoir politique d’imposer des normes et des représentations réductrices et manichéennes qui excluent toute possibilité de compromis, elle élève aussi le seuil de tolérance de la population à l’égard de la violence, qui participe d’un processus de brutalisation de la société toute entière. Et puis il y a les données de la psychologie collective, car les tueurs n’agissent jamais seuls mais en bandes, qui impliquent la nécessité de prendre en considération les notions d’obéissance et de conformité au groupe, que Christopher Browning a si bien su mettre en évidence dans le cas du judéocide 2 . Sur le terrain, la réalité sordide de la violence entremêle encore, dans un écheveau embrouillé et en perpétuelle recomposition, les rancoeurs et les jalousies des relations de voisinage, l’appât purement matériel du gain, car tuer permet aussi de dépouiller en partie ou en totalité les victimes, et les perversités sadiques consistant à dégrader et à humilier les corps des victimes, par les mutilations corporelles ou les violences sexuelles, plus ou moins planifiées et systématiques ou plus ou moins spontanées. Au regard de la complexité des phénomènes structurels qui interfèrent dans un génocide, l’idéologie constitue certes une condition nécessaire mais nullement suffisante.
La conclusion à laquelle parvient Nicolas Agostini peut également prêter matière à discussion. Le génocide des Tutsis, nous dit l’auteur, a été non seulement pensé, mais la démocratie en a constitué l’élément central. Le hutuisme utilisait l’apparence d’un langage démocratique et la loi du nombre, les Hutus représentant environ 85% de la population totale du Rwanda, aurait cautionné la mise en œuvre de ce projet génocidaire. Les droits de l’homme auraient été piétinés allègrement, mais rationnellement. Me reviennent en lisant ces lignes les termes de la controverse de l’historiographie allemande sur la modernité du nazisme, que Norbert Frei a magistralement tranchée en rappelant qu’un régime criminel, responsable de la destruction de millions de victimes, ne saurait être appréhendé sous l’angle de la modernité. On peut certainement étendre ce raisonnement à la construction de la Cité idéale post-génocidaire de la pensée hutuiste : cette affirmation d’une «démocratie entre Hutus » n’était qu’une supercherie, qui aurait de surcroît dissimulé une entreprise négationniste du génocide des Tutsis.
Le mérite du mémoire de Nicolas Agostini tient justement à ce que, en faisant ressortir les motivations idéologiques des génocidaires hutus, il parvient aussi à apporter sa contribution à la sauvegarde de la mémoire des victimes, qui échappent ainsi, un peu grâce à lui, à une seconde mort.
Michel Fabréguet Professeur à l’Institut d’études politiques de Strasbourg
AVANT-PROPOS
Un million de morts en cent jours. Soit 10.000 par jour. Soit encore 400 par heure, ou 7 par minute. À eux seuls, ces chiffres témoignent de ce qu’a été le génocide des Tutsis au Rwanda. Du 6 avril au début du mois de juillet 1994, un million de personnes ont été assassinées pour la seule raison qu’elles étaient identifiées comme « tutsies ». Des pratiques et des exactions que l’on croyait disparues à jamais sont devenues normes de comportement. On a mutilé et assassiné des femmes, des vieillards, des enfants, et ce dans un tourbillon de violence d’une sauvagerie rarement égalée. Selon les estimations, de 200.000 à 500.000 personnes ont pris part aux opérations génocidaires, à des échelons divers. Des pilleurs aux tueurs, en passant par les violeurs et les délateurs, c’est tout un pays qui a plongé dans la violence extrême ; et la plupart des victimes ont été tuées à la machette, outil artisanal par excellence.
L’homme est peut-être un « animal politique », mais il est parfois plus proche du nom que de l’épithète 3 . La prose la plus brillante au monde ne saurait rendre compte de l’horreur de ce génocide. On ne peut raconter l’indicible ni expliquer l’inexplicable, pas plus que l’on ne pourra apaiser l’immense souffrance des familles des victimes.
Face à ces actes pourtant, une soif de justice, inextinguible, se fait jour – une question aussi. Comment une nation entière a-t-elle pu à ce point franchir toutes les limites morales pour sombrer dans la barbarie la plus nue ? Comment se peut-il qu’à la fin de ce XX ème siècle des deux guerres mondiales et du totalitarisme, l’humanité ait pu « récidiver » et perpétrer à nouveau un génocide ?
La réaction première d’un esprit « civilisé », tel que l’homme moderne se plaît à se concevoir, est un rejet absolu de ce qui s’est passé au Rwanda. On repousse volontiers dans le domaine de la folie des exactions apparemment insensées, tant de par leur nature que de par leur intensité. La violence extrême qui a eu cours dans ce petit pays d’Afrique provoque le plus souvent une réaction épidermique du type « le diable s’est emparé du Rwanda » ; « l’humanité n’est pas capable de cela ». Et effectivement, il est extrêmement tentant de rejeter le génocide des Tutsis dans la sphère du non-humain – de l’a-humain. L’esprit trouve en cela une échappatoire commode, qui lui évite une interrogation sur le niveau de civilisation réellement atteint par l’humanité. Or, raisonner de la sorte, c’est exonérer involontairement les génocidaires de leur responsabilité. Qui est fou est irresponsable de ses actes, donc ne peut en répondre.
Mais faire des génocidaires hutus des individus déséquilibrés, c’est aussi passer à côté d’une réflexion sur les logiques qui les animaient. Sans nier que des éléments d’irrationalité aient été présents au Rwanda ni que des actes de folie pure aient pu être perpétrés, il est essentiel de se pencher sur les motivations des acteurs impliqués. Il arrive qu’un meurtre soit commis gratuitement, cela se conçoit ; un million de personnes ne sont pas assassinées sans raison. Il convient donc de s’interroger sur ce qui a poussé plusieurs dizaines de milliers d’individus à se transformer en criminels. À cet égard, l’analyse de la pensée politique les ayant animés paraît indispensable. En effet, l’on décèle derrière le caractère « populaire » du génocide, les façons de tuer, ainsi que les exactions commises, des fondements idéologiques certains. Il faut dès lors chercher à analyser la construction théorique ayant permis de penser et de préparer le génocide des Tutsis.
Comme pour chaque génocide, le négationnisme est toujours prêt à faire alliance avec le temps pour renvoyer victimes et tueurs, dos à dos, aux oubliettes de l’Histoire 4 . Par conséquent, il est essentiel de bien établir d’une part la réalité du génocide, d’autre part ses soubassements idéologiques. D’où un questionnement sur la nature du phénomène génocidaire. Selon les termes de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide de 1948, un génocide s’entend d’une série d’actes criminels, “commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel”. Et c’est ce “comme tel” qui est primordial. Ce sont bien les génocidaires qui définissent le groupe auquel ils s’en prennent, que ce dernier soit réel ou fantasmé. Le groupe-cible est visé en tant que tel, qu’il soit un groupe bien réel ou imaginaire. C’est le même raisonnement qui est suivi par le Code pénal français, dans son article 211-1, puisque celui-ci dispose que “constitue un génocide le fait, en exécution d’un plan concerté tendant à la destruction totale ou partielle d’un groupe national, ethnique, racial ou religieux, ou d’un groupe déterminé à partir de tout autre critère arbitraire, de commettre ou de faire commettre, à l’encontre de membres de ce groupe”, une série d’actes criminels énumérés par le Code pénal. Le génocide apparaît dans les systèmes juridiques modernes comme le crime le plus grave. C’est qu’en raison de sa nature, il porte atteinte non seulement à l’intégrité de ses victimes, mais également à la dignité de l’humanité tout entière. Il constitue une stratégie délibérée d’extermination d’un groupe humain, en tout ou en partie, dans ses conditions de vie ou ses moyens de subsistance. La préméditation en est donc une condition sine qua non . En termes juridiques, un génocide n’est pas un meurtre de masse : c’est un assassinat de masse. Sans plan concerté, pas de génocide ; d’où l’intérêt d’une analyse de la pensée politique l’ayant conceptualisé.
En ce qui concerne le Rwanda, plusieurs explications ont été avancées pour tenter de donner un sens aux évènements de 1994. La surpopulation, les problèmes économiques, ou la spécificité de la psyché collective rwandaise ont, alternativement ou conjointement, été présentés comme des causes directes du génocide. Mais, au-delà, sans préjudice de l’intérêt que peuvent présenter ces analyses, il faut relever le rôle de l’idéologie dans la dynamique génocidaire rwandaise. Une pensée extrémiste hutue, que l’on peut nommer « hutuisme » en suivant Jean-Pierre Chrétien et les auteurs de l’ouvrage Rwanda : les médias du génocide 5 , a bel et bien permis de préparer le pire. Bien sûr, il n’y a pas eu au Rwanda de « maître à penser » tel que Hitler, pas plus qu’une œuvre unique telle que Mein Kampf n’a systématisé cette pensée « hutuiste ». Mais malgré une évidente multiplicité des sources, une certaine cohérence se dégage d’ idées-forces récurrentes relatives aux Hutus, aux Tutsis, et à leurs rapports.
C’est précisément l’angle d’attaque de cette étude. Nous nous attacherons dans les développements qui suivent à analyser cette pensée hutuiste, mise en perspective en tant que fondement du génocide des Tutsis. Ce dernier a ceci de particulier qu’il pousse chacun d’entre nous à s’interroger sur la nature profonde de l’homme et sur les actes qu’il pourrait commettre, placé dans des circonstances exceptionnelles. Au Rwanda, les circonstances ont contribué à ce que des individus ordinaires deviennent des criminels  : il est essentiel d’insister sur ce terme, afin de ne pas atténuer leur responsabilité. Le choix leur était offert : c’est la raison pour laquelle le mot « bourreau », trop souvent employé sans réflexion, ne sera pas utilisé. Un bourreau exécute un ordre en remplissant sa fonction. Au contraire, un criminel dispose de plus ou moins de libre-arbitre et est tenu d’assumer les conséquences de ses actes. Nonobstant l’importance des effets de foule qui ont pu avoir cours, les génocidaires hutus étaient et resteront des criminels, qui ont agi sur la base de motivations idéologiques. Ce sont ces motivations qu’il nous appartient de faire ressortir, à la fois pour, modestement, apporter un éclairage nouveau sur le génocide des Tutsis, et pour faire acte de mémoire.

REMARQUES
La méthode « comparatiste », en partie utilisée dans ce mémoire, peut à certains égards choquer la tradition universitaire, française en particulier. « Comparer » deux ou plusieurs pensées génocidaires peut heurter certaines sensibilités – il est important d’en être conscient. Nous tenons simplement à souligner qu’un tel procédé ne vise aucunement à « mettre en balance » l’horreur des génocides, ni à « comparer » la souffrance des victimes. Il nous paraît utile à l’appréhension de l’essence de la pensée extrémiste hutue, à travers sa mise en perspective par rapport à d’autres constructions politiques théoriques ayant prôné, à un moment ou à un autre au cours de leur développement, le génocide.

Une partie des auteurs utilise les règles de la langue kinyarwanda, à savoir écrit « Hutu » et « Tutsi » sans S au pluriel. D’autres font le choix de « franciser » la terminaison des mots « Hutus » et « Tutsis », en y ajoutant un S au pluriel. C’est cette seconde possibilité qui sera retenue au cours cette étude, sauf pour les passages issus de citations utilisant les règles du kinyarwanda.
SIGLES ET ABRÉVIATIONS
APROSOMA : Association pour la promotion sociale de la masse
CDR : Coalition pour la défense de la république
FAR : Forces armées rwandaises (armée régulière rwandaise)
MDR : Mouvement démocratique républicain
MINUAR : Mission des Nations Unies pour l’assistance au Rwanda
MRND : Mouvement révolutionnaire national pour le développement, puis Mouvement républicain national pour le développement et la démocratie
NRA : National Resistance Army (Ouganda)
PARMEHUTU : Parti du mouvement de l’émancipation des Hutus
PSD : Parti social-démocrate
RTLM : Radio télévision libre des mille collines
UNAR : Union nationale rwandaise (monarchiste)
INTRODUCTION
DU RWANDA PRÉCOLONIAL AU 6 AVRIL 1994
L’histoire humaine est par essence l’histoire des idées.
Herbert George Wells

Avant d’aborder l’analyse de la pensée hutuiste, il est indispensable de replacer le génocide dans le contexte de l’histoire longue du Rwanda. Rien de ce qui s’est passé en 1994 ne peut se comprendre sans avoir à l’esprit les siècles précédents. Retracer ceux-ci en quelques lignes n’est toutefois pas une entreprise aisée. En effet, l’histoire rwandaise apparaît au premier abord comme d’une extraordinaire complexité. Ce petit pays d’Afrique centrale, situé au cœur de la région des Grands lacs, a connu une histoire politico-sociale des plus compliquées. Compliquée d’une part parce que ses systèmes de pouvoir ancestraux ne se laissent que difficilement appréhender par des notions européennes. Complexe d’autre part en raison du hiatus existant entre « l’ethnisme » de la période postcoloniale et les caractéristiques nationales du pays.
En effet, le Rwanda apparaît comme l’un des rares États-nations africains, si tant est que cette expression puisse s’appliquer à ce continent. Ses habitants, qu’ils aient été cueilleurs, pasteurs, ou cultivateurs, semblent s’être établis sur place voici quinze à vingt siècles. Presque tous sont issus de l’ethnie Banyarwanda, appartenant au groupe bantou, que l’on retrouve dans toute l’Afrique centrale et notamment au Congo-Kinshasa (ex-Zaïre). Chose remarquable, ils parlent une langue endémique au Rwanda, le kinyarwanda. On se trouve donc en présence d’un pays ethniquement homogène, dont le territoire a été délimité de longue date, et dont la langue apparaît comme un élément fédérateur. Dès lors, une question se pose quant au clivage « ethnique » entre Hutus et Tutsis, si tragiquement déterminant en 1994. Quelle est son origine et sur quelles bases s’est-il formé ?
De longue date, la région interlacustre a été habitée par les Twas, des cueilleurs traditionnellement décrits comme d’ascendance pygmée. Ces derniers ont été rejoints par des populations bantoues, vivant de l’agriculture et du pastoralisme. C’est précisément cette distinction entre deux types d’activités qui fonda la différenciation « ethnique » entre Hutus et Tutsis. À la base, ces termes désignaient en effet bien plus des catégories sociales que des ethnies. Des clivages beaucoup plus forts existaient au sein de la société rwandaise : région d’origine, famille, lignée, allégeance politique. Cette différenciation ne renvoyait pas non plus à un système de castes : des « passages » d’une catégorie à l’autre étaient possibles, soit par le mariage, soit par la réussite financière ou professionnelle. Le système politique, tout comme le système social, était d’une complexité saisissante. Parallèlement à l’existence de chefs de clans locaux – hutus ou tutsis – des relations clientélistes permettaient une répartition du pouvoir très particulière. Des réseaux locaux ou régionaux assuraient ainsi une coexistence entre rois tutsis et rois hutus 6 . C’est en fait très progressivement qu’un pouvoir central s’établit sur le pays, avec la prééminence d’un monarque tutsi appartenant à la dynastie Banyiginya, le Mwami . Les royaumes des roitelets locaux, tant hutus que tutsis, ainsi que toute structure de pouvoir concurrente, furent éliminés par un processus d’affirmation et de centralisation d’un pouvoir étatique. Néanmoins, une fois évincés, les monarques locaux disposaient de la possibilité de faire allégeance au Mwami . Il ne faut donc pas se représenter le Rwanda précolonial comme une monarchie absolue : l’autorité du Mwami supportait une certaine marge de liberté sur le plan local ; de plus, elle ne s’étendait réellement que sur les régions du centre et du Sud du pays, habitées par les Banyanduga. Au Nord, le pouvoir central ne s’imposa que difficilement aux peuples autochtones, les Bakiga 7 . Les conflits étaient certes présents, mais en aucun cas ils n’étaient fondés sur l’appartenance « ethnique » et le clivage Hutus/Tutsis. La perception par les Rwandais des réalités et des lignes de fracture sociales ou politiques n’était pas fonction de ce clivage. Ces derniers se reconnaissaient et se définissaient en fonction d’autres facteurs, au sein desquels l’« ethnie» (au sens actuel) était englobée : famille, région, liens claniques.
Il est en réalité beaucoup plus pertinent de mettre en lumière le rôle des Européens dans l’« ethnicisation » de la société rwandaise. Après de timides incursions en Afrique centrale, le Rwanda fut attribué à l’Allemagne lors de la conférence de Berlin, qui consacra la partition de l’Afrique entre les grandes puissances européennes (1885). Non encore dominé, le Rwanda échappa au principe dit de « l’occupation effective », base juridique du pouvoir colonial sur les territoires déclarés « sans maître » ( terra nullius ). Quelques années plus tard, le comte Von Götzen traversa le pays et établit des contacts avec le Mwami , jetant les bases d’une administration indirecte s’appuyant sur les réseaux de pouvoir tutsis. C’est à la même période que les premiers Pères blancs arrivèrent au Rwanda, avec pour objectif l’évangélisation de cette région d’Afrique. Les Allemands resserrèrent leur emprise sur le pays au début des années 1910, suite à une révolte contre le Mwami , en réprimant vigoureusement toute forme d’agitation politique.
Le choix de s’appuyer sur les Tutsis pour dominer le pays n’était pas anodin. Quand les Européens arrivèrent au Rwanda, confrontés à une organisation politico-sociale sophistiquée, ils ne purent concevoir que des Africains ordinaires – des « nègres » – aient pu mettre en place un tel système. Ils imaginèrent donc une théorie dite de « l’ascendance hamitique » des Tutsis, qui selon eux étaient les seuls chefs du pays. Se basant sur des différences physiques soi-disant nettes 8 , ils prêtèrent aux Tutsis des origines extra-bantoues, divisant ainsi la société rwandaise en deux camps basés sur l’ethnie 9 . Ce sont donc des théories raciologiques venues d’Europe qui contribuèrent à fonder l’ethnisme rwandais.
Ayant évincé les Allemands pendant la Première Guerre mondiale, les Belges, nouveaux maîtres du pays, se servirent des mêmes théories et des mêmes méthodes pour le dominer, renforçant au passage la centralisation administrative. Au début des années 1930, ils instituèrent des cartes d’identité obligatoires pour tous les Rwandais, avec une mention indiquant l’appartenance ethnique (« Hutu », « Tutsi », ou « Twa »). Ce système de cartes se révèlera d’une implacable « efficacité » au moment du génocide, désignant aux tueurs postés aux barrages les personnes à abattre. À l’issue de la Seconde Guerre mondiale néanmoins, la Belgique, responsable du mandat onusien sur le Rwanda, changea de stratégie. Elle commença à soutenir les élites hutues, parallèlement à un processus de promotion sociale du plus grand nombre, incarné par le « Manifeste des Bahutu » (1957). Ce sont précisément les aspirations politico-sociales d’élites hutues jusque-là privées du pouvoir qui menèrent à la « Révolution Sociale » des années 1959-1962.
Suite à une révolte contre le système de domination tutsi, qualifié de « féodal », des massacres et leur corollaire de représailles conduisirent de nombreux Tutsis à quitter le Rwanda pour les pays voisins, notamment l’Ouganda (1959). Dès l’été 1960, des élections assurèrent une victoire écrasante aux partis hutus fondés sur une base ethnique (PARMEHUTU 10 en tête). En janvier 1961, la République fut proclamée par Grégoire Kayibanda, chef du PARMEHUTU, ouvrant la voie à l’indépendance du Rwanda, finalement accordée par la Belgique en juillet 1962. Toutefois, le jeune État présidé par G. Kayibanda dut rapidement faire face à des raids menés par les partisans du Mwami , regroupés au sein de l’U.N.A.R. 11 . La répression sanglante qui suivit conduisit à un deuxième exode de civils tutsis, et fit naître un sentiment paranoïaque sur lequel nous reviendrons dans le chapitre deuxième. La république se radicalisa en effet sur une base ethniste, devenant de plus en plus ouvertement anti-tutsie, notamment après le massacre des élites hutues du Burundi – pays voisin dominé par une minorité tutsie. En juillet 1973, un coup d’État militaire, qui renversa G. Kayibanda, porta au pouvoir le général-major Juvénal Habyarimana, et les massacres de Tutsis se poursuivirent à des échéances régulières. En parallèle, une nouvelle Constitution consacra le règne du parti unique du président Habyarimana, le M.R.N.D. (1978). Les années 1980 virent la naissance du Front Patriotique Rwandais (F.P.R.), créé en Ouganda par des opposants au régime de Habyarimana, majoritairement tutsis. C’est l’attaque du F.P.R., en octobre 1990, qui déclenchera une guerre civile qui en dernier lieu mènera au génocide. Soutenu par la France, le régime de Kigali, malgré des réformes en apparence démocratiques, se durcit alors jusqu’à prendre un tournant proprement génocidaire, échappatoire politique à une situation intérieure devenue intenable. À titre d’exemple, plusieurs dizaines de Tutsis furent massacrés en mars 1992 dans la région du Bugesera. Toutefois, le gouvernement mena dans le même temps des négociations de paix avec le F.P.R. et l’opposition politique, débouchant en août 1993 sur les accords dits d’Arusha.
Mais le Rwanda, emporté dans la spirale de la haine ethnique, noyé sous la propagande hutuiste, sombrera dans l’horreur au soir du 6 avril 1994, suite à l’attentat sur l’avion du président Habyarimana, revenant d’un sommet diplomatique en Tanzanie. Dès l’annonce de sa mort, les milices Interahamwe et les extrémistes hutus se mettront à débusquer les opposants politiques tout d’abord, puis tous les Tutsis ensuite, afin de les exterminer. Pendant trois mois, tout le pays sera plongé dans l’horreur. C’est seulement la victoire militaire du F.P.R., parti d’Ouganda, qui stoppera le génocide, en parallèle à une très controversée Opération Turquoise menée par l’armée française à partir du 23 juin 12 .
CHAPITRE PREMIER
LA RÉVOLUTION SOCIALE COMME RÉVOLTE DU PEUPLE HUTU CONTRE L’ORDRE TUTSI
Dater avec précision l’apparition d’une pensée « hutuiste » n’est pas chose aisée. Si, à l’indépendance du Rwanda, un nationalisme hutu existait sans conteste, sa maturation et son évolution doctrinale sont sujettes à interrogation. Il semble que ce soit progressivement, au fur et à mesure des soubresauts de l’histoire post-coloniale du Rwanda, que s’est affirmée une pensée véritablement ethniste.
Il n’en demeure pas moins qu’une interrogation sur les fondements d’une telle idéologie est indispensable. Précisément, qu’est-ce qui a rendu possible cette identification du « Tutsi » comme un ennemi à combattre ?
À n’en pas douter, le hutuisme se donne à voir au premier chef comme une idéologie de révolte. Il apparaît comme fondé sur un ethos de libération, i.e. comme l’idéalisation d’une révolte contre l’ordre antérieur – révolte incarnée par la Révolution Sociale de 1959-1962, et dirigée contre ce qui est conçu comme le modèle socio-politique tutsi. Deux groupes, Hutus et Tutsis, sont opposés et catégorisés de manière rigide, sur tous les plans. Mais quelle logique est à l’œuvre dans cette opposition « naturelle » entre ces deux groupes ? La question nous semble en l’espèce d’une importance capitale, au vu de son rôle fondateur pour la pensée extrémiste hutue.
Il nous faudra dans ce premier chapitre nous pencher à la fois sur la catégorisation en termes d’opposition Hutus/Tutsis, et sur la logique de révolte à l’œuvre dans la Révolution Sociale. La combinaison de ces deux éléments semble pertinente pour appréhender l’essence du hutuisme.

1. La représentation du Tutsi
La pensée hutuiste se construit en premier lieu par rapport à une altérité radicale, celle des Tutsis. Toutes les composantes, politique, biologique, psychique, de ces derniers sont vues comme nocives, et de manière figée. Les Tutsis sont perçus, de façon homogène, comme une entité « naturelle » malfaisante. Ils apparaissent comme un bloc monolithique doté de caractères intangibles, et bien sûr différents de ceux des Hutus. Par un processus de « naturalisation », le Tutsi devient donc cet « autre », ce repoussoir naturel et absolu qu’il convient d’identifier et de stigmatiser. Plus précisément, il est essentiel de relever que le raisonnement est progressif et déductif : partant de supposés caractères politiques, la pensée hutuiste en arrive aux autres facettes de la « nature » tutsie, i.e. ses traits physiques et sa psychologie. Un arrêt sur l’étude de ce processus est utile à une compréhension globale de la pensée extrémiste hutue.

Les caractères politiques du Tutsi : féodalité et monarchisme
Il est fondamental de comprendre que les Tutsis apparaissent aux yeux des extrémistes hutus comme irrémédiablement monarchistes et féodaux, étant entendu que ces deux notions sont posées comme le mal absolu, l’anti-valeur par rapport à l’ ethos hutu 13 . Pour les tenants du hutuisme, la « tutsité » ne peut s’envisager sans monarchisme, ni sans volonté de dominer les Hutus. Les Tutsis sont présentés comme des « seigneurs » en puissance, avides de dominer les « serfs » hutus, comme ils y ont été habitués par le passé 14 . L’image de la royauté tutsie est ici prégnante. Ayant dominé le Rwanda pendant des lustres par l’intermédiaire du Mwami et de ses réseaux, les Tutsis sont décrits comme incapables de concevoir un autre système de gouvernement que le pouvoir d’un seul ou, au mieux, que celui d’une « clique » courtisane et nobiliaire 15 . L’arrogance prêtée aux Tutsis peut s’analyser comme un corollaire à leurs conceptions politiques dominatrices et socialement hiérarchisantes. Le « souvenir » du système féodal joue le rôle d’un repoussoir dans l’esprit des extrémistes hutus, et les Tutsis sont présentés comme des thuriféraires acharnés de ce féodalisme d’un autre temps, en dépit de leur défaite politique et historique :
“Lorsqu’ils étaient en compétition sur le terrain des idées politiques, il s’est avéré clairement que Son Excellence le général-major Juvénal Habyarimana les avait battus… […] Cette clique était donc ancrée dans des idées d’une autre époque, oubliait que l’époque des coups d’État était révolue. ” 16
Pouvoir dynastique et népotisme sont associés, et dans le même temps opposés à la « démocratie » à laquelle les Hutus aspirent :
“Je vous fais savoir que le Tutsi, une fois installé au pouvoir, ne le laissait pas entre les mains d’un Hutu, mais le laissait à son enfant…des centaines d’années… ” 17
Les « féodaux Tutsis », dans cette logique, ne semblent pas avoir saisi le sens du référendum « du dernier mot » ( Kamarampaka ) sur l’abolition de la monarchie (1961). Ils s’accrocheraient à un ordre « passé et dépassé » 18 . Tout se passe comme si les tenants du hutuisme assignaient ad vitam aeternam une volonté de domination politique (le monarchisme) et sociale (le féodalisme) aux Tutsis. Par voie de conséquence, les idées politiques prêtées à ces derniers font l’objet d’une entreprise de délégitimation, le pouvoir monarchique étant discrédité en tant qu’indu dans un contexte post-colonial.
À partir de ces préférences politiques assignées aux Tutsis dans leur ensemble, et en dépit de toute vraisemblance, va être élaborée une construction complète, psychologique et biologique, fournissant aux extrémistes hutus une vision univoque du Tutsi, être détestable s’il en est parce que doté d’un complexe de supériorité patent. Ainsi, un lien rigide va être établi entre des caractères politiques d’une part, et des traits biologiques et psychologiques d’autre part, avec prédestination des seconds du fait des premiers. Le « politiquement incorrect » va en quelque sorte se convertir en un « physiquement incorrect », avec des conséquences terribles au moment du génocide – les victimes, supposées tutsies, étant souvent « sélectionnées » sur la base de traits physiques (taille élancée, finesse du nez et du visage). Le Tutsi est ainsi réduit absolument et a priori à un groupe « naturel » figé duquel il ne peut sortir, le lien entre son appartenance « ethnique » et son comportement apparaissant incassable. Il est toutefois remarquable que, dans le cas du Rwanda, la logique du racisme « traditionnel » se trouve inversée. En effet, tout part ici du politique : ce sont des caractères politiques qui conditionnent et commandent des caractères physico-psychiques, et non l’inverse. Ce ne sont donc pas des traits physiques ou psychiques (« perversité » des Juifs « au nez crochu » dans la pensée hitlérienne) qui impliquent une orientation politique. Ce qui est honni en premier lieu et par-dessus tout, c’est le Tutsi politique. Il existe en fait une présomption irréfragable de correspondance entre le critère ethnique et le critère politique, avec antériorité du second. Néanmoins, l’essence du racisme demeure : il existe bien chez les extrémistes hutus une « naturalisation » des individus, lesquels sont classés de l’extérieur dans des groupes soi-disant « naturels », desquels nul ne peut sortir 19 . Tout racisme implique une référence à la « nature ».

Les caractères psychologiques du Tutsi : un guerrier envahisseur
De façon permanente dans la propagande extrémiste hutue, les Tutsis sont dépeints comme des étrangers. Selon cette vision, les Tutsis ne seraient pas des Rwandais de souche, mais des envahisseurs qui jadis colonisèrent le pays. Cette conception a pour soubassement une théorie traditionnelle, celle de « l’ascendance hamitique » de l’ethnie tutsie. Selon cette théorie, les Tutsis seraient originaires d’Éthiopie ou des régions nilotiques de Haute Égypte et du Soudan, et auraient progressivement effectué une descente vers le Sud, le long du Rift est-africain, pour aboutir à la région interlacustre. Arrivés sur place, et au Rwanda en particulier, ils auraient asservi les peuples autochtones (parmi lesquels les Hutus et les Twas) en s’établissant comme pasteurs-propriétaires. Cette vision, est-il besoin de l’exposer, est évidemment entièrement fausse et ne résiste pas à l’analyse. La quasi-totalité des chercheurs africanistes s’entend aujourd’hui pour écarter une telle thèse 20 . En réalité, le rôle du colonisateur doit ici être mis en lumière. En effet, en arrivant au Rwanda à la fin du XIX ème siècle, les colons ont découvert un système politico-administratif complexe et, pour ainsi dire, élaboré. Baignant dans l’ambiance raciologique propre à cette époque 21 , les Européens ne purent concevoir que des « nègres » ordinaires aient pu institutionnaliser un tel système. En d’autres termes, puisque toute civilisation ne pouvait provenir que de races « supérieures », l’ethnie dominant le Rwanda 22 ne pouvait être autochtone ; il fallait qu’elle fût originaire d’ailleurs. Certains « observateurs » prêtèrent ainsi aux Tutsis une ascendance caucasienne, sémite ou même tibétaine, ceci afin de rapprocher cette « élite » africaine des lignées européennes, c’ est-à-dire blanches ! Comme l’écrit Dominique Franche, “partout où se trouvaient des éléments de civilisation, on faisait intervenir l’idée d’une lointaine ascendance blanche” 23 . À sa source, cette logique était donc éminemment européenne et, “plutôt que de chercher à comprendre, on s’est contenté de plaquer un schéma d’interprétation raciste sur le problème auquel se heurtèrent les Européens” 24 . De cette façon apparut le mythe des « nègres blancs » (Benjamin Sehene).
C’est précisément cette vision héritée de la période proto-coloniale qui a servi – jusqu’en 1994 et même après – d’assise au racisme antihamitique, développé dans la pensée hutuiste. L’histoire, totalement figée, est instrumentalisée pour tenter de démontrer que les Tutsis sont des étrangers et que, par voie de conséquence, les Hutus se sont installés au Rwanda avant eux. Ce « mythe des deux nations » est d’une importance capitale pour quiconque se livre à l’analyse de la pensée hutuiste – l’on en discerne déjà les germes dans le « Manifeste des Bahutu » de 1957, texte fondateur du nationalisme hutu. Une analogie intéressante peut être dressée entre ce mythe et la théorie de la « dualité franco-gauloise », développée par le comte de Boulainvilliers, selon laquelle la noblesse française aurait une origine franque, alors que le Tiers état serait d’ascendance gauloise. Dominique Franche montre bien comment, par l’intermédiaire des Pères blancs présents au Rwanda aux débuts de la colonisation, les Hutus ont été assimilés au peuple gaulois et les Tutsis à la noblesse franque 25 . La propagande extrémiste n’a jamais cessé de rappeler ce prétendu caractère étranger des Tutsis.

En deuxième lieu, et du fait justement de leur supposée origine étrangère, les Tutsis sont vus comme des conquérants belliqueux, avides de conquête. Dans la période précédant directement le génocide, l’existence du F.P.R. fournira un appui commode à cette assertion. Mais ce sont fondamentalement tous les Tutsis qui sont perçus comme des « bagarreurs » ( Inkotanyi ). Dotés d’un esprit par nature belliqueux, voire méchant, ils apparaissent aux yeux des idéologues hutuistes comme une « race d’airain » cruelle et sûre d’ elle-même :
“C’est une famille [la famille hamite] connue pour sa propension à faire la guerre au point que les pays dans lesquels ses membres se trouvent connaissent des conflits éternels.” 26
“Connaissez bien ceux-là qui vous regardent en riant, avec un petit rire plein de malice, ce qu’ils sont. Ils sont d’une férocité inégalable […] ce sont des hyènes parmi les hyènes, car ils dépassent la méchanceté du rhinocéros. ” 27
“Conformément à leur nature, ils nous ont fait du mal […] ” 28
“Les chamitiques avides de sang et de conquêtes barbares dont les leaders disputent la médaille d’or en cruauté avec l’empereur Néro de Rome […] ” 29
Paul Kagame, général du F.P.R., sera ainsi mis sur le même plan que Hitler par la Radio Télévision Libre des Mille Collines (R.T.L.M.) 30 . Ceci explique pourquoi dans la propagande, les Tutsis dans leur ensemble, assimilés au F.P.R., sont qualifiés en permanence d’ inyenzi-inkotanyi (littéralement, « cafards-bagarreurs »). Référence est faite à leur nature, à leurs caractéristiques intrinsèques, évidemment opposées à celles des Hutus. L’on voit bien ici que le bellicisme, plus ou moins valorisé sous le III ème Reich, est, en apparence, rejeté par la pensée extrémiste hutue. La vertu ne se trouve pas dans l’ardeur au combat ; au contraire, l’esprit bagarreur est rejeté en tant que qualité inhérente à l’adversaire.
Une différence fondamentale avec l’idéologie hitlérienne se dessine également sur un autre plan. En effet, alors que les Juifs apparaissent aux yeux de Hitler comme des parasites apatrides éternels, i.e. sans nation de rattachement, les Tutsis sont vus comme venant de quelque part, possédant une patrie (l’Éthiopie), et par conséquent comme devant y retourner. Cette idée, formulée par Léon Mugesera dans son célèbre discours de Kabaya (22 novembre 1992) 31 , sera suivie en 1994 par des milliers de génocidaires qui jèteront les corps de leurs victimes tutsies dans un affluent du Nil traversant l’Éthiopie.

Les caractères biologiques du Tutsi
L’apogée de la logique de naturalisation des Tutsis est atteint avec la stigmatisation de caractéristiques physiques attribuées à ceux-ci. Comme dans toute pensée raciste, le groupe-cible est affublé de surnoms et de pseudonymes renvoyant à des caractéristiques animales, mais pas seulement. La déshumanisation associée à une animalisation « classique » n’est pas dans le cas rwandais portée à son comble. Les extrémistes hutus se situent moins sur le registre de l’animalisation pure et simple que sur celui de la diabolisation des Tutsis. On insiste avant tout sur leur nocivité et sur le caractère diabolique de leurs traits mentaux et physiques, découlant de leur « féodalisme ».
Il faut néanmoins relever que les Tutsis sont presque systématiquement qualifiés d’ inyenzi dans la propagande, c’est-à-dire de « cafards ». Leur nature est vue comme figée et invariable, “un cancrelat ne donnant pas naissance à un papillon” 32 . Toutefois, ces éléments ne suffisent pas pour conclure à une animalisation absolue. Il faut parallèlement remarquer qu’un caractère, bien humain quant à lui, est la plupart du temps apposé, sous forme d’un adjectif, à côté de ces noms d’animaux. Ainsi, les Tutsis sont qualifiés d’ inyenzi-inkotanyi , « cafards-bagarreurs ». Parallèlement à cela, une certaine jalousie envers les Tutsis se fait jour dans la propagande hutuiste.

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