Le conflit de Tchétchénie
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Description

De tous les peuples du Caucase, c'est le peuple tchétchène qui a livré depuis la fin du XVIIIe siècle à nos jours l'opposition armée la plus âpre et la plus résolue à l'occupation de son pays par la Russie. Pourtant, l'idée de l'indépendance tchétchène est restée lettre morte et le conflit s'éternise. Tout en dénonçant la brutalité de l'intervention russe, les puissances ont réaffirmé l'intégrité territoriale de la Russie dans le Nord caucasien, ne suggérant pour les Tchétchènes qu'un statut d'autonomie dans le contexte de la fédération de Russie.

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Publié par
Date de parution 01 février 2006
Nombre de lectures 294
EAN13 9782336274164
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr
© L’Harmattan, 2006
9782296001169
EAN : 9782296001169
Le conflit de Tchétchénie

Romain Yakemtchouk

Sommaire
Page de Copyright Page de titre 1. L’expansion territoriale de la Russie vers le Caucase 2. La résistance des montagnards. La personnalité de l’imam Chamil 3. Le règne de la Russie impériale 4. La Révolution d’Octobre. La Tchétchénie sous le régime soviétique 5. La résistance des montagnards islamistes 6. La Seconde Guerre mondiale. La collaboration avec les Allemands 7. La suppression de la République tchétchéno-ingouche. Les déportations. La réhabilitation des peuples déportés 8. Chamil : un héros national ou un réactionnaire islamiste féodal ? 9. La Tchétchénie proclame son indépendance 10. Hésitations de Moscou. Les intérêts russes en Tchétchénie 11. L’intervention militaire de la Russie 12. L’Europe face au conflit russo-tchétchène 13. Les affres de la guerre. L’impact des considérations de politique intérieure russe. L’accord de paix Lebed-Maskhadov 14. Un Etat islamique tchétchéno-daghestanais ? La seconde intervention militaire de la Russie. Moscou impose un gouvernement tchétchène pro-russe 15. Les réactions euro-américaines 16. Ni paix ni guerre en Tchétchénie. Le drame de Beslan et sa condamnation. La mort de Maskhadov 17. La condamnation de la Russie par la Cour européenne des droits de l’homme En guise de conclusion L’Europe à l’Harmattan
1. L’expansion territoriale de la Russie vers le Caucase
La traditionnelle poussée de la Russie vers le Sud et vers le Caucase s’inscrivait dans sa politique visant à étendre ses possessions côtières de la mer Caspienne et de la mer Noire et réunir ensuite les territoires situés entre ces deux acquisitions maritimes. Cette pression vers les mers et les terres du Sud débuta à la suite de la prise de Kazan en 1552 et la conquête du khanat d’Astrakhan en 1556 : peu à peu, les frontières de la Russie ont été portées jusqu’au fleuve Terek où l’armée russe édifia des fortifications pour se défendre contre les incursions ennemies. L’avance des troupes fut suivie par des colons armés - les Cosaques de Terek - qui constituaient l’arrière-garde soutenant les forces expéditionnaires. A la longue, on s’efforçait de mettre en valeur de vastes étendues de steppes restées pour la plupart inoccupées, ou vaguement peuplées par des tribus tatares, en y installant des agriculteurs venus du nord du pays ou de l’Ukraine voisine. Cette expansion territoriale et cette colonisation du Caucase sont devenues une « constante de l’histoire russe » : elles connaissaient des périodes d’alternances, s’amplifiant surtout lorsque l’Empire était dirigé par un pouvoir fort 1 . Bien entendu, cela n’allait pas sans heurts : déjà en 1594 et en 1604-1605, les Russes ont dû engager deux expéditions militaires afin de mater les insurrections au Daghestan.

Sous Pierre le Grand, la Russie accentua sa poussée vers le Sud : en effet, la pénétration dans ces régions des féodaux de la Perse et de la Turquie contrecarrait les intérêts de la Russie. Cette dernière pouvait compter sur l’appui de certains dirigeants locaux qui s’insurgeaient contre la domination des Perses et des Turcs, lesquels par ailleurs se combattaient mutuellement. Dès la fin de la guerre du Nord contre les Suédois, Pierre le Grand engagea la campagne contre la Perse (1722-1723) : les forces russes ont occupé tout le littoral occidental de la mer Caspienne, avec la forteresse de Derbent (au Daghestan musulman) et la ville de Bakou (Azerbaïdjan) ; lors de cette guerre contre l’Iran, Pierre le Grand séjourna quelque temps en Tchétchénie. Néanmoins, en vertu des accords russo-iraniens de 1732 et de 1735, ces territoires retournèrent pour un certain temps à l’Iran, la frontière méridionale de la Russie longeant le fleuve Terek où l’armée russe a mis en place les forteresses de Kizliar (1735) et de Mozdok (1763).

Sous le règne de Cathérine II (1762-1796), les troupes russes ont franchi en 1772 le versant méridional du Caucase ; après la guerre russo-turque de 1768-1774, la Russie s’est vue confirmer la possession de la Kabardie ; en 1784 fut fondée Vladikavkaz (actuelle Ossétie du Nord). Le fleuve Eya et plus tard le fleuve Kouban formèrent la frontière de la Russie au Caucase nord-ouest. Là aussi, l’armée pouvait compter sur l’appui très efficace des Cosaques de cette région. Une ligne de fortifications fut progressivement érigée pour protéger les conquêtes caucasiennes et défendre les populations de Stavropol et de Kouban : reliant la mer d’Azov et la mer Noire à la mer Caspienne, elle s’étendait à près d’un millier de kilomètres.

En 1785, une insurrection éclata contre la colonisation russe en Tchétchénie : l’armée du tsar engagea un puissant détachement pour combattre les insurgés dirigés par le cheik Mansour, mais les Russes ont été sévèrement battus par ce dernier. Néanmoins, Mansour n’ayant pas été suffisamment soutenu par d’autres dirigeants daghestanais, en 1791 les Russes ont fini par vaincre les insurgés. Mansour s’est réfugié, et s’est allié aux Turcs pour continuer son combat contre la Russie.

La conquête du Caucase fut poursuivie par les successeurs de la tsarine : passée sous le protectorat de la Russie par le traité de 1783, la Géorgie fut annexée par son grand voisin en 1801, et l’Azerbaïdjan entre 1803 et 1813. La fin des guerres napoléoniennes en Europe et la guerre victorieuse contre la Turquie et l’Iran en 1813 ont permis à la Russie de reprendre son expansion dans le Caucase : franchissant les fleuves Kouban et Terek, l’armée russe, activement soutenue et suivie par les cosaques établis dans cette région, se lança en automne 1817 à la conquête des terres nord-caucasiennes. Fortes de 56 000 hommes, les forces russes ont été placées sous le commandement du général Alexeï Ermolov, héros de la guerre contre Napoléon, ancien chef d’état major de Koutouzov et protégé du tsar Alexandre 1 er .

Or la résistance tenace des montagnards caucasiens allait freiner considérablement l’expansionnisme de l’Empire tsariste : pour les soumettre, les Russes devront mener une longue et pénible «guerre du Caucase » (1817-1864) - la plus longue guerre dans l’histoire de la Russie - qui leur causa de lourdes pertes en hommes et en matériel. Bénéficiant d’un relief géographique favorable, difficilement accessible aux envahisseurs, des soulèvements des montagnards musulmans contre l’implantation des « infidèles » russes dans le Caucase septentrional ont éclaté dans le Daghestan septentrional (1823), en Abkhazie (1824), en Tchétchénie et en Kabardinie (1825), ainsi qu’en Ossétie du Nord (1830).

Evitant d’engager directement les grandes batailles avec les combattants caucasiens, le général Ermolov opta pour une progression lente mais méthodique de ses troupes, visant à conquérir des aouls (villages montagnards) un par un, afin de réduire ainsi l’espace vital des habitants. En luttant ainsi contre les « brigands tchétchènes », les hommes d’Ermolov brûlaient leurs habitations, détruisaient les vivres et les récoltes, abattaient le bétail, tuaient les résistants, ainsi que tous ceux qui ne parvenaient pas à s’enfuir. Dans un de ses rapports à l’empereur relatif à la prise de la localité Dadan-Yourt sur Terek, le général signalait que les populations résistaient à l’assaut de l’armée, « avec la plus grande témérité, et luttaient jusqu’au dernier. Nous devions prendre chaque maison à la baïonnette. Armées de couteaux, les femmes se jetaient sur les soldats. La bataille se prolongeant toute une journée, nous avons fini par massacrer tous les combattants mâles, mais aussi un bon nombre de femmes et d’enfants ». Le calcul du despote russe consistait à faire quitter les populations de la plaine agricole et à les renflouer dans les montagnes où elles allaient périr de faim et de froid. Il arrivait qu’avant de lancer l’assaut sur un aoul, les Russes prenaient des otages devant servir de garantie qu’il n’y aura pas de résistance armée : en cas de sa réapparition, les otages étaient déportés en Sibérie. L’armée allait également recruter des auxiliaires locaux, une « milice tchétchène » destinée à assurer l’ordre dans les régions conquises, mais son comportement était aussi cruel que celui de la soldatesque russe. En même temps, Ermolov engagea une action para-politique visant à diviser les notables montagnards, en proposant aux khans et aux sultans de la région des dotations financières, voire des postes honorifiques dans l’administration de l’Empire.

Si initialement, l’opinion russe a salué la progression des troupes dans le Nord caucasien, peu à peu les procédés de la « terre brûlée » du commandant en chef commencèrent à soulever des critiques, voire des protestations. Le conseiller diplomatique du général, Alexandre Griboïedov, désapprouva la conduite de son supérieur 2 , et les critiques à l’encontre d’Ermolov se sont accrues après la mort en décembre 1825 de son protecteur, le tsar Alexandre 1 er . Aussi, le général ayant fait pendre publiquement à Tbilissi un mollah islamiste, fut relevé en 1827 de son poste.
2. La résistance des montagnards. La personnalité de l’imam Chamil
Le rappel du pro-consul Ermolov fut suivi d’une certaine accalmie mais aussi d’une intensification de la colonisation russe : rien qu’en 1829, quelques 16 000 paysans et cosaques venant des régions de Tchernigov et de Poltava ont pris possession des terres tchétchènes. Cela n’a nullement mis fin à la résistance des montagnards : ces expropriations et déportations ainsi que les brutalités de la soldatesque, ne faisaient que rallumer leur volonté de résister et contribuèrent à unir la plupart des dirigeants locaux jusqu’alors divisés. Proclamé l’imam en décembre 1824, Gazi-Mahomed (Gazi-Mulla) a lancé l’idée d’une unification des peuples de la Tchétchénie et du Daghestan et a engagé des combats contre les Russes, mais a fini par être vaincu en octobre 1832. Gamzat-bek lui succéda en qualité d’imam, mais fut lui aussi abattu par les troupes russes en septembre 1834. Il ne s’agissait là que de succès ponctuels : on était loin d’une soumission de l’ensemble des populations tchétchènes et daghestanaises, laquelle n’aura lieu qu’après la fin de la lutte armée engagée par l’imam Chamil (1834-1859).

Cela appelle quelques explications. Les régions du Caucase du Nord étaient habitées par des Tchétchènes, Ingouches, Ossètes, Kabardes, Balkars, Karatchaïs et Adyghéens - petits peuples, jadis christianisés, mais convertis à l’islam sunnite au XVIe siècle, à l’exception d’une partie des Ossètes restés chrétiens. Inconditionnellement attachés depuis lors à l’islam, tout en restant culturellement arriérés, leur langue n’étant que parlée. Ces habitants des montagnes vivaient isolés les uns des autres, et menaient un mode de vie clanique et tribal fondé sur un code d’honneur : il y avait en Tchétchénie plus de 130 clans, situation qui s’est maintenue jusqu’à présent. Leurs moeurs étaient rudes : les fréquentes rivalités familiales avaient pour corollaire de sanglantes vendettas et assassinats ; le meurtre, le pillage ou le vol à main armée ne pouvaient se racheter que par la mort du coupable, la justice devait être réglée par la loi du sang. « Quoique très redoutés par les habitants de la plaine, comme pillards et brigands, les montagnards du Daghestan, surtout les Tchétchènes, étaient de tous les peuples de guerre ceux qui, du moins pendant leur lutte suprême contre les Russes, montrèrent les plus brillantes qualités d’hommes libres : «Nous sommes tous égaux ! », aimaient-ils répéter » 3 . Toute soumission à une autorité autre que clanique leur était étrangère.

La guerre « sainte » contre la Russie allait être menée dès 1834 sous l’autorité de l’imam Chamil (1797-1871), remarquable personnalité politico-religieuse du Daghestan et de la Tchétchénie, prophète du muridisme , une forme de soufisme qui préconisait la lutte implacable contre les infidèles sous l’égide d’un islam pur et dur, unissant les musulmans dans un Etat théocratique. C’est donc l’islam wahabite venu du Moyen-Orient et non le sentiment d’appartenance nationale qui allait constituer un élément unificateur de cette lutte sans merci des populations très divisées sur le plan ethnique et linguistique : rien qu’au Daghestan, peuplé d’une trentaine des principaux groupes ethniques, dont une communauté de Tchétchènes-Akines, il y avait (il y a toujours) une multitude de langues distinctes parlées par des Avars, des Darghins, des Koumyks, des Lezghins ou des Lakhs. Excellent orateur capable de galvaniser les foules, Chamil a déclenché cette guerre sainte au Daghestan dont il était originaire, et ensuite en Tchétchénie ; si les Kabardes, dans la région du centre, ont refusé le muridisme, celui-ci s’est étendu à l’Ouest en atteignant les populations du littoral de la mer d’Azov et de la mer Noire, où les Tcherkesses ont pris les armes contre les Russes. Cette lutte armée bénéficiait d’un soutien intéressé de l’Empire ottoman qui fournissait aux insurgés des armes, mais ces derniers n’étaient pas prêts à accepter en échange un quelconque protectorat turc : Marx écrivait que les montagnards caucasiens étaient « kaum begeistert » - pas du tout enchantés - quant à la perspective d’une éventuelle annexion de leur pays par la Turquie » 4 .

Quoi qu’il en soit, cette résistance acharnée des montagnards causait beaucoup de pertes à l’armée russe : le chef des insurgés rejeta la proposition du Haut Commandement russe de se rendre à Tiflis pour y débattre d’un arrangement du conflit avec le tsar Nisolas 1 er . Le général P. Grabbé a cru pouvoir s’emparer de Chamil lors de la bataille d’Alchoulgo en juin-août 1839 : dans son rapport au gouverneur Golovine, il signala la mort d’une dizaine de milliers de défenseurs muridistes, assura que la capture de Chamil est imminente et que « l’affaire est terminée », mais il n’en fut rien. Bien que grièvement blessé, le leader montagnard s’échappa, tandis que la plupart des membres de sa famille ont péri et sa sœur s’est suicidée pour ne pas tomber prisonnière des Russes. Après cette déconvenue, Chamil s’est réfugié en Tchétchénie où il a établi son siège à Dargo, et à partir de ce moment il commença à s’appuyer essentiellement sur les populations tchétchènes au détriment des féodaux daghestanais considérés comme moins sûrs. Il réorganisa rapidement ses forces, de telle sorte que les combats dans les montagnes du Caucase septentrional recommencèrent : ils allaient se poursuivre avec une extrême férocité pendant encore 22 années, l’armée russe - quelques 50 000 hommes - n’avançant que pas à pas. Remarquable organisateur, Chamil leur opposa des forces montagnardes de près de 20 000 combattants, lesquels infligèrent aux Russes, au cours des années 1840-1843, une série de lourdes défaites. Fin 1843, pratiquement tout le Daghestan et toute la Tchétchénie se trouvèrent sous le contrôle de Chamil.

Le chef montagnard imposa à ses hommes une discipline de fer : toute insoumission aux règles de la Charia - au « Code de Chamil » - entraînait la peine de mort ; de très lourdes peines sanctionnaient l’usage de l’alcool ou du tabac, les vols et les petits larcins étant impitoyablement réprimés. Il allait créer une véritable armée régulière en y incorporant toute la population masculine de 16 à 60 ans, et a réussi à doter ses troupes d’indispensables armements : ses combattants fabriquaient eux-mêmes la poudre et disposaient même de quelques canons : les uns étaient pris aux Russes, d’autres étaient fabriqués par les montagnards sous l’égide des artisans locaux et des officiers de l’armée russe passés du côté des insurgés; en tout, ces derniers réussirent à faire couler une cinquantaine de canons, dont quatre se sont avérés utilisables. Les succès de Chamil s’expliquaient également par certains flottements dans l’armée russe, mal préparée à opérer dans une guerre de montagne, et dont le Haut Commandement a connu de fréquentes mutations et changements de stratégie. Ayant reçu l’ordre de Nicolas Ier de s’emparer de la résidence de Chamil à Dargo, l’armée a rempli en mai-juin 1842 cette mission, mais en perdant plus de 3 000 hommes. Dargo n’ayant aucune signification stratégique, le 20 juillet elle s’en retirait, toute l’opération s’avérant être un énorme fiasco.

Peu à peu, les Russes changèrent de méthodes en multipliant, avant toute avance, l’édification de postes fortifiés, en s’employant à la construction de routes qui relieraient ces fortifications avec les arrières de l’année, en procédant à la déforestation des aouls, à la destruction de leurs habitations et de leurs récoltes, en chassant les habitants et en essayant de diviser les chefs de la résistance. La progression des troupes était suivie par les nouveaux colonisateurs, les cosaques de Terek, qui, protégés par les autorités tsaristes, s’emparaient des terres et des biens des montagnards, ces derniers se trouvant devant une alternative : soit descendre dans les plaines placées sous l’administration russe où ils espéraient cultiver des terres restées encore inoccupées, soit fuir dans la haute montagne où ils risquaient de mourir de faim. Terrible choix, qui explique combien la population de ces pays détestait et méprisait les cosaques russes.

Les procédés de la terre brûlée soulevaient en Russie de vives critiques, et les désertions se multiplièrent : quelques 2 000 soldats de l’armée impériale, parmi lesquels de nombreux officiers polonais, sont passés du côté des rebelles : occupée elle aussi par les Russes, la population polonaise s’insurgeait contre tout pouvoir oppresseur et manifestait son soutien à la cause tchétchène 5 . Plusieurs écrivains ont dénoncé les agissements de la soldatesque dépravée. Le poète russe Mikhaïl Lerniontov qui fut envoyé dans l’armée du Caucase en 1837 et y servit ensuite en 1840, a consacré certains de ses poèmes à l’engagement des insurgés montagnards contre l’armée. Léon Tolstoï, qui jeune encore, a participé de 1851 à 1856 à cette guerre coloniale, a publié en 1855, dans la revue Coвpеменнuкb ( Le Contemporain ), une étude très critique sur ces événements, alors que son roman, en partie autobiographique, Les Cosaques, jeta la lumière sur le séjour de l’auteur dans le Caucase 6 ; dans son roman Hadji-Mourad, écrit peu avant sa mort, il a tracé un récit saisissant de ce combattant montagnard - adjoint de Chamil, qui s’est détaché de son chef - et évoqua le fossé profond que la guerre a creusé entre Russes et Tchétchènes. « Nul ne parlait de haine pour les Russes. Ce que ressentaient tous les Tchétchènes, petits et grands, était plus fort que la haine. Ils ne haïssaient pas les Russes, mais simplement ils ne les reconnaissaient pas pour des hommes et sentaient tant de dégoût, de répulsion, de perplexité devant la stupide cruauté de ces êtres que le désir de les exterminer, comme celui d’exterminer les rats, les araignées venimeuses, les loups, était un sentiment aussi naturel que l’instinct de conservation » 7 . Dans son poème « Le Caucase » (1845), dédié à l’officier d’origine française de Balmène, tombé dans ces combats, le poète ukrainien Taras Shevtchenko dénonça la politique tsariste de conquête des peuples montagnards caucasiens, ce qui lui a valu d’être déporté en Asie centrale.

Voulant en finir avec Chamil, les forces russes accentuèrent leur pression : en 1947, elles ont conquis l’aoul Salty défendu par 30 000 montagnards, en 1948 ce fut le tour de l’aoul Gergebyl, et en 1850 elles s’emparaient de Shali. Ce fut, pensait-on, le tournant de la guerre : l’année suivante, s’est produite la diversion de Hadji Mourad, le N° 2 de la résistance tchétchène, laquelle ne bénéficiait plus d’un soutien unanime de la population, affamée et fatiguée par de longues années d’hostilités.

Effectivement, Chamil était en difficultés, mais le déclenchement de la guerre de Crimée qui venait de créer un nouvel environnement politique en Europe, postposa son échéance finale: la Turquie a déclaré la guerre à la Russie le 18 novembre 1853, l’Angleterre et la France les 27 et 28 mars 1854. Aussitôt les Turcs ont demandé à Chamil d’intensifier son action contre les Russes, et au cours de l’été 1854 le fils de l’imam, Gazi Mahomed, effectua un audacieux raid en Géorgie pour y joindre les troupes turques, mais sa tentative échoua, sauf qu’il a réussi à s’emparer d’un riche butin et de quelques centaines de prisonniers et otages. En France on se félicita bruyamment d’avoir maintenant à ses côtés ce magnifique « allié », couvert des plus grands louanges. Dans un pamphlet publié à Paris, Pierre Zaccone présenta Chamil comme le « libérateur du Caucase », tandis que la pièce de théâtre de Paul Meurice le dépeignait comme l’inspirateur d’une « alliance entre l’Est et l’Ouest dans la lutte contre les barbares russes » 8 . Bien entendu, tout cela n’était pas très réaliste : Chamil n’avait rien à voir avec la guerre de Crimée et n’était nullement capable d’influencer les événements entre les puissances.

Quant aux Britanniques, ils ont fourni à Chamil des armes modernes, et Palmerston, qui jouait un rôle capital dans le cabinet d’Aberdeen, proposa de transformer une partie du Caucase septentrional, la « Tcherkessie » (ainsi on dénommait en Europe la Tchétchénie) en un Etat indépendant qui serait rattaché au sultan de la Turquie par des liens de vassalité. Lors de son intervention à la Chambre des Communes, le 31 mars 1854, le secrétaire d’Etat britannique aux Affaires étrangères, lord Clarendon, a développé cette idée en condamnant le colonialisme russe, mais ce projet n’a pas reçu l’appui de Napoléon III, pour lequel il ne fallait pas que la puissance de l’Angleterre s’accroisse démesurément, et celle de la Russie s’affaiblisse outre mesure. Les propositions britanniques ont été sèchement rejetées par les Russes à la conférence de la paix en 1856, selon lesquels ils accomplissaient au Caucase une mission civilisatrice, non coloniale.

La guerre de Crimée s’étant achevée par la signature du traité de Paris, le tsar Alexandre II qui venait de succéder à Nicolas l er , décida d’en finir avec l’affaire tchétchène. Une puissante armée de plus de 200 000 hommes - certains historiens avancent le chiffre de 270 000, voire davantage 9 - fut mise en place pour s’emparer de Chamil et de ce qui restait de ses compagnons d’armes. Dotée désormais d’armes modernes, fin 1856 - début 1857, elle entra en action contre l’imam retranché avec ses fidèles dans les montagnes et complètement isolé du monde extérieur. La plupart des féodaux montagnards - des naïbes - s’étaient détachés de leur chef, en se fiant à la promesse des Russes qu’en cas de capture de l’imam, ils pourront rester en place.
En avril 1859 Chamil a réussi à s’échapper avec ses 400 hommes de l’aoul Vedeno où il était traqué par les assaillants, mais peu après fut encerclé dans les montagnes de Gounib par les forces ennemies de loin supérieures. Au nom du Haut Commandement russe, le baron Wrangel demanda à l’imam d’abandonner le combat et de jurer l’allégeance à l’empereur, lequel lui accorderait en échange le droit d’aller à Mecque où il établirait sa résidence, mais le chef des insurgés refusa. Les Russes déclenchèrent alors un assaut final au cours duquel ont péri pratiquement tous les muridistes, et le 25 août le vaillant Chamil, épuisé, finit par se rendre au prince Bariatinsky, nommé par le tsar gouverneur du Caucase 10 . Le prince, fait feld-maréchal par le souverain, traita son prisonnier avec beaucoup d’égards, lequel à son tour félicita les Russes de leur victoire, tout en émettant le souhait qu’ils traiteront son peuple équitablement.

Envoyé avec sa famille en Russie, l’imam déchu fut choyé par les autorités de l’Empire et, avant même de parvenir à Saint-Pétersbourg, fut reçu le 15 septembre, à Tchuguev (près de Kharkov), par Alexandre II qui l’a traité en ami. Etabli confortablement à Kalouga, et bénéficiant d’une pension enviable de 15 000 roubles/an, il a pris l’initiative de prêter solennellement, le 21 mai 1866, serment d’allégeance à l’empereur auquel il a réitéré son entière obédience et ses remerciements 11 . Le tsar fut sensible à ses marques de respect et de soumission de son ancien adversaire et l’a autorisé en 1870 à se rendre dans les lieux saints de l’Islam : âgé de 75 ans, l’imam montagnard est mort à Médine en février de l’année suivante. Chamil fut inhumé avec les honneurs qui lui étaient dus à quelques pas de la tombe du prophète Mahomet.
Ayant fini avec les Tchétchènes et les Daghestanais, l’armée russe a restauré en 1864 l’ordre à l’ouest du pays, en y réprimant un soulèvement des Abkhazes ; des milliers de Caucasiens du Nord, surtout des Tcherkesses mais aussi des Tchétchènes, seront obligés de quitter leur pays natal pour s’expatrier en Turquie et au Moyen-Orient. Contrairement aux promesses des autorités russes, les terres conquises n’ont pas été restituées à leurs anciens propriétaires, mais allaient être attribuées aux fidèles cosaques : rien qu’entre 1861 et 1863, 13 500 familles cosaques se sont installées sur les terres confisquées aux Caucasiens. Mais cette victoire fut remportée au prix de lourds sacrifices : selon B. Sobolev, les Russes ont perdu 96 275 soldats, 4 050 officiers et 13 généraux, à quoi s’ajoutaient quelques 300 000 blessés, disparus et morts d’épidémies. C’était plus que les pertes subies ultérieurement par les Soviétiques lors de leur intervention militaire en Afghanistan, ou lors des deux guerres engagées par la Russie dans les années 1990 pour contrer l’indépendance tchétchène. A la même occasion, la guerre a épuisé les finances de l’Etat qui se trouvèrent au bord de la faillite, et cette situation ralentissait les réformes permettant de moderniser l’économie russe qui en avait un grand besoin 12 .

Ceci étant, la route était désormais ouverte pour engager de nouvelles guerres de conquêtes : celles de l’Asie centrale. Dès le 20 décembre 1863, Alexandre II signait un décret ordonnant une intervention militaire au Kokand et deux ans après, Tashkent tombait aux mains des Russes...
3. Le règne de la Russie impériale
La Russie a donc gagné cette pénible guerre du Caucase. Peu après la cessation des combats, le prince Bariatinsky publiait, au nom de l’empereur Alexandre II, une Proclamation au peuple, tchétchène lui accordant une amnistie générale et assurant que ses ressortissants ne seront plus considérés comme ennemis 13 . Les Tchethènes pourront professer librement leur foi islamique et vivre en paix selon leurs coutumes ancestrales, étant néanmoins entendu que tout crime de sang sera impitoyablement réprimé. Le pays bénéficiera d’une certaine autonomie et sera administré selon les règles de la Charia : les juridictions religieuses traditionnelles seront maintenues. Les jeunes Tchétchènes ne seront pas versés dans l’armée russe, ou « transformés en cosaques ». Afin qu’elle se remettre des blessures de la guerre, la population sera exempte pendant cinq ans de tout impôt. Bariatinsky assura que les terres tchétchènes resteront à leurs propriétaires, mais cela ne se fit pas : beaucoup de montagnards du Caucase du Nord furent délogés de leurs habitations par les nouveaux immigrés russes et obligés à s’établir ailleurs ; plusieurs d’entre eux ont émigré en Arménie, en Turquie, en Jordanie, en Syrie.

Bien des années plus tard, à la veille de la proclamation de l’indépendance de la Tchétchénie, les dirigeants sécessionnistes évoqueront cette proclamation en disant qu’elle n’a jamais été appliquée comme promis ni par la Russie impériale, ni par les Soviets...
Le pouvoir russe engagea une œuvre de pacification, et en même temps, il s’efforça d’accélérer le processus d’une certaine assimilation et d’une certaine russification des populations conquises, mais cette politique donnait peu de résultats : l’islam créait une barrière pratiquement infranchissable entre les deux orbites culturels. Les Ossètes du Nord allaient être progressivement assimilés, tout au moins en partie par les Russes, pratiqueront le christianisme orthodoxe, établiront un système d’enseignement et peu à peu créeront leurs propres lettres, tandis que les Ossètes du Sud subiront une certaine assimilation par les Géorgiens, cette situation engendrant d’évidentes disparités. Des heurts latents et ouverts de groupes ethniques du Caucase du Nord perdureront encore pendant de longues années ; s’étant engagé dans l’armée turque, le fils de Chamil Gazi Mahomed participera à plusieurs campagnes contre la Russie, notamment lors de la guerre russo-turque en 1877-1878. Les montagnards ont fait partie des mouvements insurrectionnels déclenchés en 1902-1905 en Ossétie du Nord, en 1906 en Ingouchétie et en 1916 au Daghestan.

En 1890, le gouvernement a construit à travers la Tchétchéno-Ingouchétie le chemin de fer de Vladikavkaz qui va jouer un grand rôle dans le développement économique du pays. L’industrie pétrolière de Grozny s’est développée dès 1893 ; en 1905, il y avait dans la capitale tchétchène une dizaine de milliers d’ouvriers, et en 1917 près de 20 000, en grande partie des immigrés russes et ukrainiens.. La Tchétchénie est devenue exportatrice de grains et de produits alimentaires. On y assista à la constitution d’un certain nombre d’entreprises commerciales et peu à peu il commença à se former une classe moyenne tchétchène 14 . Les autorités administratives ont mis en place un réseau d’enseignement primaire, à telle enseigne qu’en 1914 il y avait dans le pays 12 800 enfants scolarisés. Néanmoins, l’analphabétisme représentait encore 97 % de la population ingouche et 99,2 % de la population tchétchène ; rien n’a été fait en ce qui concerne l’enseignement secondaire. De nombreuses disparités de développement subsisteront par rapport à d’autres ethnies voisines.
4. La Révolution d’Octobre. La Tchétchénie sous le régime soviétique
L’idée de réduire ces disparités par une réunification des peuples montagnards du Caucase septentrional s’est affirmée lors de la Révolution de 1917 qui allait soulever le problème des nationalités de la Russie post-tsariste. Réunis en congrès à Tbilissi en septembre 1917, les Bolcheviks caucasiens ont affirmé qu’étant donné la grande variété de petites ethnies dans le Caucase, ainsi que leurs interférences, il n’était pas question de recommander « either separation or the formation of federal states by the Caucasian nationalities ». Il n’empêche que cette question était devenue actuelle dans les milieux gouvernementaux turcs : entrés en guerre contre la Russie, et ayant occupé militairement une partie du Caucase, les Turcs voyaient d’un bon œil la création d’une fédération réunissant, sous le protectorat de l’empire ottoman, des Tchétchènes, des Daghestanais et des Azerbaïdjanais. Ces idées ont eu leur écho dans le pays même : le 2 décembre 1917, le Comité exécutif de l’ Union des montagnards du Caucase proclamait à Vladikavkaz une République montagnarde (Respublica Terskaya) devant comprendre la région du fleuve Terek et les populations du Caucase septentrional, désormais séparées de la Russie et placées sous un gouvernement terek-daghestanais.

Les opposants pro-soviétiques ont répliqué à cette création en engageant des combats autour de Grozny. Ils allaient être soutenus par le Soviet communiste de Bakou : désireux de s’assurer l’approvisionnement en vivres dont les Azerbaïdjanais avaient un pressant besoin, il envoya des forces révolutionnaires pour combattre les indépendantistes montagnards 15 . Bientôt, tout le Nord du Caucase se trouva en flammes.

Les détachements rouges ayant occupé Vladikavkaz en mars 1918, le géorgien Grigori Ordjonikidze, chef du Conseil militaire du front nord-caucasien bolchevik, y proclama une République populaire socialiste des Soviets de Terek (« République montagnarde »), mais ce fut une création éphémère 16 . Les membres du gouvernement séparatiste se sont réfugiés en Géorgie où ils ont affirmé le 11 mai 1918 l’indépendance complète du Caucase du Nord sous forme d’une Fédération groupant sept entités : Abkhazie, Tcherkessie, Kabardie, Balkarie, Ossétie, Tchétchénie et Daghestan. Etant donné les grandes disparités divisant ces ethnies, ce fut une création éphémère elle aussi : la lutte entre les indépendantistes et les rouges s’est poursuivie et c’est en 1921, après avoir vaincu Wrangel et signé le traité de paix avec la Pologne, que le pouvoir soviétique s’affirma dans la région.

Il se fait que dans leur majorité, les populations montagnardes se sont montrées hostiles aux troupes blanches de Denikine qui opéraient dans ces territoires : elles voyaient en elles le retour d’un pouvoir tsariste abhorré qui les avait asservies. Les Ingouches et les Tchétchènes ont accueilli plutôt favorablement les troupes de l’armée rouge en lutte contre les cosaques du Don, de Kouban et de Terek : après les avoir chassé de leurs terres, les bolcheviks y installaient des montagnards, ce qui créait à la longue de nouvelles complications. En plus, certains Caucasiens septentrionaux ont été séduits par les affirmations des dirigeants bolcheviks selon lesquels l’imam Chamil était un authentique héros, un combattant pour la liberté des montagnards du Caucase, et se sont montrés attentifs aux promesses de la récupération des terres qui leur avaient été enlevées, et d’une autonomie promise par le nouveau pouvoir qui se montra d’ailleurs fort accommodant vis-à-vis de l’islam. Dans son télégramme du 2 avril 1920 à Ordjonikidze, Lénine a demandé « d’agir avec prudence et de faire preuve absolument du maximum de bienveillance à l’égard des musulmans, surtout lors de l’entrée au Daghestan. Marquez par tous les moyens, et ce de la manière la plus solennelle, votre sympathie aux musulmans, à leur autonomie, à leur indépendance, etc » 17 .

En fait, le pouvoir soviétique n’avait pas encore d’idées très claires en ce qui concerne la solution politique à proposer face à l’extraordinaire imbroglio des petits peuples montagnards du Nord Caucase dont l’identité nationale et le niveau de développement culturel laissaient grandement à désirer et qui ignoraient le phénomène marxiste de la lutte des classes. Né d’un père géorgien et d’une mère ossète, Joseph Staline (Djougachvili) qui deviendra le premier commissaire du pouvoir bolchevik aux nationalités, écrivait en 1913 que « l’autonomie culturelle-nationale suppose des nationalités plus ou moins développées, à culture, à littérature évoluées. A défaut de ces conditions, cette autonomie perd toute raison d’être, devient une absurdité. Or, il existe dans le Caucase toute une série de peuples à culture primitive, parlant une langue particulière, mais dépourvus d’une littérature propre, peuples à l’état de transition par-dessus le marché, qui en partie s’assimilent, en partie continuent à se développer. Comment leur appliquer l’autonomie culturelle-nationale ? Comment agir à l’égard de tels peuples ? Comment les « organiser » en des unions culturelles-nationales distinctes, ce qui implique sans aucun doute l’autonomie culturelle-nationale ? » Et d’en tirer cette conclusion: « La question nationale, au Caucase, ne peut être résolue que dans ce sens que les nations et les peuples attardés doivent être entraînés dans la voie générale d’une culture supérieure. Seule une telle solution peut être un facteur de progrès et acceptable pour la social-démocratie. L’autonomie régionale du Caucase est acceptable précisément parce qu’elle entraîne les nations attardées dans le développement culturel général, elle les aide à sortir de leur coquille de petites nationalités qui les isole, elle les pousse en avant et leur facilite l’accès des bienfaits de la culture supérieure » 18 .

Dans son intervention à l’Assemblée des peuples de la région de Terek, le 17 novembre 1920, Staline a reconnu qu’une cohabitation des peuples montagnards avec les cosaques russes n’était pas possible : étant donné les violations commises par ces derniers à l’encontre des populations nord-caucasiennes, la République autonome soviétique des Montagnards serait donc séparée de la région cosaque par le fleuve Terek. Il a néanmoins prévenu les Tchétchènes que toutes représailles vis-à-vis de leurs anciens oppresseurs seraient impitoyablement réprimées. Deux mois plus tard, le pouvoir soviétique créait dans le Nord-Caucase deux républiques autonomes : le Daghestan et la république des Montagnards. Les Tchétchènes, les Ingouches, les Ossètes, les Kabardes, les Balkars et les Karatchaïs ont donc été réunis au sein d’une République autonome montagnarde soviétique, qui fut proclamée le 20 janvier 1921, mais cette création et cette autonomie n’impliquait nullement une séparation d’avec la Russie dont les ressortissants continueront d’administrer le pays, tandis que l’Armée rouge stationnera sur son territoire. Cette République sera supprimée déjà en juillet 1924, ce qui confirmait les errements du pouvoir soviétique dans le règlement du problème des nationalités du Caucase septentrional.

En fin de compte, les Soviétiques opteront pour un morcellement politico-administratif de cette région en y érigeant dans le cadre de la Fédération de Russie la république autonome du Daghestan (20 janvier 1921), ainsi que les régions autonomes des Karatchaïs et des Tcherkesses (12 janvier 1922), des Kabardes et des Balkars (16 janvier 1922), des Adyghés (27 juillet 1922), des Tchétchènes (30 novembre 1922), d’Ingouchétie (7 juillet 1924), et d’Ossétie du Nord (7 juillet 1924). Au sein de la Géorgie ont été constituées les républiques autonomes d’Abkhazie (4 mars 1921) et d’Adjarie (16 juin 1921), ainsi que la région autonome d’Ossétie du Sud (20 avril 1922).

Ces découpages n’étaient pas définitifs, ultérieurement, le pouvoir soviétique procéda plus d’une fois à leurs rectifications. La région autonome Tchétchéno-Ingouchète fut constituée le 15 janvier 1934 et transformée le 5 décembre 1936 en une république autonome (territoire : 19 300 km 2 ) ; la région d’Ossétie du Nord fut transformée elle aussi en 1936 en une république autonome (8 000 km 2 ).
Une fois maître de la Tchétchénie, le pouvoir soviétique fit un effort pour combattre l’analphabétisme des montagnards qui est resté élevé : en 1920 il était de 99,2 % parmi les Tchétchènes et de 97 % parmi les Ingouches. Il engagea en même temps une politique de russification : l’enseignement primaire et secondaire allait se faire en russe. Si dans les années qui ont suivi la Révolution d’Octobre, le nouveau régime s’est montré plutôt favorable à l’usage de l’alphabet arabe, dès 1927 il a introduit l’alphabet latin, et en 1938 il le remplaça par l’alphabet cyrillique. Peu à peu, l’analphabétisme fut éradiqué : en 1940, il n’était que de 15 % parmi les Tchétchènes et de 8 % parmi les Ingouches. En 1925 est paru le premier journal tchétchène et en 1928 fut établie une station de radiodiffusion. Trois ans après fut fondé le théâtre national. Les autorités créèrent deux établissements pédagogiques ainsi que deux instituts de recherches en hydrocarbures ; fondé en 1938 l’institut pédagogique deviendra un centre renommé de formation des élites tchétchènes. Ceci étant, le nombre de Tchétchènes ayant acquis une formation supérieure est resté peu élevé. En 1960, sur 100 000 habitants il y avait en Géorgie 269 universitaires, ils étaient 140 en Ossétie du Nord, 49 au Daghestan, 43 parmi les Adyghés, 37 parmi les Balkars, 27 en Ingouchétie mais 9 seulement en Tchétchénie 19 . Bien que le gouvernement créa dans ce pays plusieurs établissements d’enseignement et de recherche de très bon niveau comme l’Institut du pétrole ou l’Institut pédagogique (1938), la plupart des Tchétchènes - comme ce sera le cas du futur président Doudaiev - faisaient leurs études à l’université d’Ordjonikidze (Vladikavkaz). L’Université tchétchèno-ingouche de Grozny n’a été créée qu’en 1972.

En attendant, l’islam et les survivances du passé continuaient à imprégner la société tchétchéno-ingouche. Le statut de la femme est resté rétrograde, que des hommes - y compris les membres du Parti communiste - s’estimaient honteux de se montrer en public avec leurs femmes, que les parents mariaient leurs filles contre leur gré, les jeunes filles étant pratiquement vendues aux plus offrants. La société musulmane n’abandonnait ses anciennes coutumes et ne se modernisait que très lentement : les lois de la Charia et le code d’honneur montagnard restaient toujours en vigueur.

Ceci dit, avec le développement économique et l’accroissement très notable de la production industrielle - plus de cent fois au cours de sept décennies du régime soviétique - la société tchétchène entrait dans une importante transformation. L’industrie du pétrole s’agrandit, ont apparu les usines de transformation de métaux et de construction de machines, les cimenteries, l’industrie textile, les conserveries. Concurremment avec ce développement économique, la notion de « montagnard » commençait à perdre sa signification traditionnelle: la vie sociale se transformant de plus en plus, les jeunes Tchétchènes descendaient dans la plaine et dans les agglomérations urbaines qui se développaient en modifiant profondément le paysage du pays : engagés dans une économie en pleine rénovation, leur relation avec la montagne devenait de moins en moins significative.
5. La résistance des montagnards islamistes
L’installation du pouvoir soviétique au Caucase du Nord et les transformations sociétaires qui ont suivi n’ont nullement mis fin à la résistance des montagnards. Le regain des campagnes antireligieuses, une nouvelle attitude à l’encontre de Chamil, présenté désormais comme «l’agent de l’impérialisme réactionnaire », ainsi que la collectivisation des exploitations agricoles, suscitaient le mécontentement, voire une opposition ouverte des populations. Des soulèvements armés se sont produits dans les années 1922-25, 1929-30, 1932 et 1937-39 ; ils ont été durement réprimés par les troupes du ministère de l’Intérieur (NKVD), l’armée prêtant occasionnellement sa collaboration à cette répression.

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