Le manifeste des parvenus
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Description

« Seuls les entrepreneurs peuvent devenir riches. Devenez entrepreneur. C’est le meilleur investissement que vous pouvez faire, car il implique d’investir dans vous-même, tandis que travailler pour un salaire équivaut, cela s’entend, à enrichir autrui. Les termes de l’alternative sont clairs : donner ou prendre (partager étant exclu de la discussion). Ainsi pourrait se conclure le manifeste du parvenu : ce qui n’est pas pris est perdu. »
Avec cet essai, qui tient à la fois de la satire et de l’analyse, la sociologue Julia Posca passe au crible le discours décomplexé de l’élite québécoise au pouvoir, qui rêve d’un Québec peuplé principalement de rentiers et de patrons. Une utopie pécuniaire sondée dans toute son absurdité, mais surtout dans ses nombreuses contradictions.
Le manifeste des parvenus est une œuvre-choc et décapante. C’est la voix de nos maîtres, telle que vous ne l’avez jamais entendue ! Et il importe d’y porter une attention critique, car, dans l’Amérique où le triomphe de l’argent repousse les frontières de la vulgarité, l’heure des parvenus a sonné.

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Publié par
Date de parution 05 avril 2018
Nombre de lectures 0
EAN13 9782895967378
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0025€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

© Lux Éditeur, 2018
www.luxediteur.com
Dépôt légal: 2 e  trimestre 2018
Bibliothèque et Archives Canada
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
ISBN: (papier) 978-2-89596-265-6
ISBN (epub): 978-2-89596-737-8
ISBN (pdf): 978-2-89596-926-6
Ouvrage publié avec le concours du Conseil des arts du Canada, du Programme de crédit d’impôt du gouvernement du Québec et de la SODEC. Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada pour nos activités d’édition.

Il est un âge où l’on craint davantage les réformes que les abus.
Moi je crains davantage les abus que les réformes et j’estime qu’il est urgent que l’élite comprenne les besoins du peuple même si elle doit lui sacrifier quelques-uns de ses privilèges.
Si l’élite ne représente pas le peuple, le peuple se formera une nouvelle élite, mais l’ancienne ne pourra pas se former un nouveau peuple.
Il est normal que le peuple regarde plus haut que sa condition; il est anormal que l’élite réduise sa mission à la défense de ses privilèges. Et je ne connais rien de plus hideux que la crainte qu’inspirent aux bourgeois les revendications populaires. Il n’y a pas deux sociétés, la bonne qui est riche et la mauvaise qui est pauvre. Il n’y a qu’une société.
Jacques F ERRON

I NTRODUCTION
A U DÉBUT DU MOIS d’octobre 2007, un couple de philanthropes québécois était désigné «personnalité de la semaine» par le quotidien La Presse . L’homme d’affaires millionnaire et sa femme, émus par le sort des enfants atteints du cancer, venaient juste d’organiser un tournoi de golf au profit de Leucan et de la Nicklaus Children’s Health Care Foundation. «Un enfant malade, ça n’a pas de frontière. Tous ces enfants, il faut qu’on les aide», avait affirmé l’instigatrice de l’événement, montrant que la générosité des riches ne connaît quant à elle aucune limite. Afin de participer à ce tournoi-bénéfice, coprésidé par les anciens golfeurs étoiles Jack Nicklaus et Gary Player, de nombreuses personnalités publiques s’étaient déplacées au club de golf de Laval-sur-le-Lac. Parmi elles, on comptait Jean Chrétien, Sam Hamad, Michèle Courchesne, Pierre Boivin, André Desmarais, Paul Desmarais fils, Jean Charest, Yolande James et David Whissell.
La magie a opéré et 2 561 000 dollars ont été recueillis cette journée-là. «Les Bibeau sont des champions de la vie», s’est exclamé le coordonnateur de l’événement David Skitt à propos de Tracy et de Marc Bibeau, à l’origine de l’événement couronné de succès [1] . Nicklaus, un ami voisin du couple dans le quartier chic de North Palm Beach, en Floride, s’est montré fier de sa contribution: «Quand Marc m’a demandé de participer à un événement à son club le lendemain de la Coupe des Présidents, j’ai répondu “ah…”. Mais dès qu’il m’a dit que c’était pour une œuvre de charité, j’ai accepté [2] .»
L’ancien dirigeant de la firme Schokbéton, autrefois joueur incontournable de la construction au Québec, est passé maître dans l’art d’utiliser son réseau afin de lever des fonds. En tant qu’argentier bénévole du Parti libéral du Québec (PLQ), il a orchestré de nombreux événements visant à garnir les coffres de la formation politique. À sa résidence personnelle de Beaconsfield, ou à celle de son père sur l’île Roussin à Laval, il a même, selon ce qu’on sait jusqu’ici, organisé des rassemblements dont l’unique prétexte était de soigner les relations du parti avec ses généreux donateurs. Lors d’une réception tenue le 10 septembre 2003, après avoir été accueillis par un majordome vêtu d’un smoking, les convives se voyaient remettre des mains d’une serveuse en kimono une flûte de champagne «rehaussé de framboises fraîches et de sucre brut [3] ». Tout au long de la soirée, un chef préparait des sushis, tandis qu’un autre découpait des steaks de thon à la demande. M. Bibeau savait qu’il ne fallait pas lésiner sur ce genre de détails pour entretenir la loyauté des bailleurs de fonds envers le parti. «Vous êtes les piliers de notre organisation. […] The ones that are here tonight are true real friends of the party . […] Vous pouvez constater qu’un très grand nombre de ministres sont ici ce soir, cela témoigne de l’importance qu’ils vous accordent», avait-il affirmé lors du cocktail du 22 septembre 2004, qui en était alors à sa septième édition. Parmi les membres du gouvernement présents ce soir-là se trouvaient Line Beauchamp, Michel Audet, Julie Boulet, Jacques Chagnon, Pierre Corbeil, Michelle Courchesne, Nathalie Normandeau, et Monique Jérôme-Forget. Philippe Couillard aussi prenait part à ces petites fêtes qui, on ne saurait le contredire, «[n’étaient] rien d’autre que des rencontres entre les gens [4] ».
De mauvaises langues, à l’Unité permanente anticorruption (UPAC) ou dans les rangs de l’opposition à Québec, chercheront à montrer que ces soirées faisaient partie d’un stratagème de financement illégal dont Marc Bibeau était le cerveau. Il ne nous appartient pas de le démontrer. Cela dit, il n’échappe à personne que Bibeau a agi en tant qu’intermédiaire: à la manière d’un Leo Kolber sur la scène fédérale, il est de ceux qui, «circulant en douceur dans les univers interconnectés de l’argent et de la politique, [font] en sorte que les choses se passent [5] ». L’élite politique et l’élite économique se fréquentent à la frontière de la légalité, dans un no man’s land juridique et moral où les accords privés et les connivences personnelles tiennent lieu de normes de conduite. Certains trouvent même vertueuses ces opérations de «réseautage», et si elles provoquent de la corruption, avancent-ils, il ne faudrait y voir qu’une maladresse résultant d’une promiscuité autrement profitable pour tous.
Il est ainsi de notoriété publique que politiciens et gens d’affaires ont pris l’habitude de se retrouver sur les terrains de golf, dans les clubs privés et autres lieux exclusifs à l’écart des parlements pour mieux administrer la société à distance du vrai monde. Au fil de leur liaison, les membres de cette élite cherchent les solutions qui leur conviennent aux maux qui s’abattent sur notre nation. Rarement, cependant, a-t-on eu la chance d’admirer dans toute sa splendeur leur vision du monde, une vision que seuls les gagnants ont l’audace d’assumer. Il y a bien eu le manifeste des Lucides, qui constituait un premier effort pour exposer les plans et devis d’un Québec qui mettrait enfin le cap sur l’excellence et la prospérité. Mais c’était encore le manifeste timoré d’une élite incertaine d’être en position de dire tout haut ce qu’elle pensait vraiment. En réponse aux Lucides, le manifeste des Solidaires a, sans surprise, réaffirmé les ingrédients qui, de l’avis de la bande à Lucien Bouchard, garantiraient à la province de se maintenir, pour encore des siècles, en queue de peloton de tous les palmarès internationaux. Il manquait toujours un manifeste qui puisse mettre un point final à cette conversation démocratique, un manifeste qui sache porter sans fard, sans complexe et sans faux-fuyant, le discours et le projet de société de l’élite actuelle du pouvoir québécois.
Or puisque cette élite, sans doute prise ailleurs par ses lourdes responsabilités, tarde à pondre cet évangile, nous avons décidé de le faire pour elle – si elle a du cœur, elle nous en remerciera sans doute. Ici se trouve donc la bonne parole de ceux et celles qui sont parvenus au sommet de la société québécoise. Nous avons pris leurs mots et leurs idées, en les épurant de la fausse pudeur qui les recouvre parfois, pour mieux en livrer le message dans toute la vigueur de sa cohérence. Ce manifeste des Parvenus, œuvre-choc qui, espérons-le, sortira le Québec de son sommeil dogmatique, tient en six commandements: 1) L’argent, tu honoreras; 2) À plus petit que toi, tu ne t’intéresseras pas; 3) Une économie de dirigeants, tu bâtiras; 4) Par l’impôt, tu ne te laisseras pas dérober; 5) Le Bien, tu convoiteras; 6) La réalité de la vie, c’est l’entreprise privée.
Cette reconstruction fidèle du programme de l’élite qui gouverne le Québec nous permettra de tirer quelques leçons, comprises dans la deuxième partie du présent ouvrage. On verra alors que, malgré la paranoïa dont elle est atteinte et en dépit du sentiment de désamour dont elle souffre, cette élite a déjà mis à exécution des pans entiers de son plan, avec des résultats somme toute enviables – du moins pour elle. Si le souhait de cette élite, tel qu’on le comprend, est de restaurer un régime qui a prouvé par le passé qu’il excellait dans l’art d’engendrer précarité, désordres sociaux et repli communautariste, eh bien, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle est actuellement en passe d’accomplir son rêve.
Aujourd’hui, les parvenus triomphent partout, ici comme à la Maison-Blanche ou à l’Élysée, et c’est peut-être là le malheur de cette élite, car la passion de l’argent et du capital, lorsqu’elle ne connaît plus de freins, se dénonce d’elle-même. Bien sûr, on pourrait se demander s’il était vraiment possible pour nos dirigeants de ne pas réprimer les salaires, de ne pas mettre la hache dans les services publics, de ne pas baisser les charges sociales du capital et les impôts des plus fortunés – ce qu’on appelle communément «couper dans le gras». Pour qui veut briller parmi les meilleurs, poser la question, c’est déjà y répondre. On le sait, les gens ordinaires veulent de bonnes écoles pour leurs enfants, des hôpitaux accessibles, ils aimeraient même vieillir à l’abri de l’insécurité. Mais ces demandes coûteuses n’ont jamais fait de quiconque s’y est intéressé une personnalité de la semaine du quotidien de Power Corporation. Du reste, on ne devient pas successful sans briser au passage quelques pots. Ceux qui ont réussi ne nient pas qu’il y ait, même dans les pays les plus prospères, des enfants vivant dans des ménages à faible revenu, des mères adolescentes forcées de quitter l’école avec à peine un cinquième secondaire en poche, des personnes âgées en perte d’autonomie dépourvues des moyens de vivre leurs derniers jours dignement. Mais ils dorment l’esprit en paix, confiants qu’il y aura toujours quelque part, la larme à l’œil et la gorge nouée par l’émotion, un philanthrope prêt à donner à la fondation de son choix pour tenter de réparer ses fâcheux dommages collatéraux.

Première partie
Le Manifeste des parvenus
P REMIER COMMANDEMENT
L’ ARGENT, TU HONORERAS
L ONGTEMPS LES Q UÉBÉCOIS se sont méfiés de l’argent. Ainsi pourrait s’amorcer le roman traitant de la misère économique de ce peuple unique en Amérique du Nord. L’appel du capital, la passion de l’investissement ou l’avidité sous-jacente aux affaires ont représenté à leurs yeux tout au long du XX e  siècle autant de travers les heurtant dans leur catholicisme. Mieux valait pour eux s’en remettre à une morale prônant la modestie, tant sur un plan psychologique que matériel. La religion, dont les Canadiens français pensaient qu’elle était la gardienne de leur langue, les enjoignait ainsi à voir dans leur misère une vertu existentielle. Or, cette époque serait moins révolue qu’on ne le croit; le Québécois moyen continuerait d’entretenir un coûteux désamour de l’argent. Les grands fortunés de notre société craindraient même d’étaler au grand jour le faste de leur vie attribuable à leur succès.
Il a ainsi fallu une bonne dose d’opiniâtreté à Bernard Derome pour obtenir les confidences de riches Québécois lorsqu’il s’est attelé à la série de documentaires télévisuels Les grands moyens , dont le propos était de parler de l’argent avec ceux qui en possèdent. «Chaque fois, j’avais l’impression d’être au pied du mont Everest [6] », confiera sans exagération aucune l’animateur, pour dire combien chez nous le tabou de l’argent atteint encore des sommets. «C’tait laid d’avoir des sous», se remémore seul dans son coin Jean Coutu, qui souffre de vivre au sein d’un peuple qui n’a «pas l’habitude d’avoir de l’argent». Heureusement, après avoir brisé les chaînes de l’indigence qui les retenaient loin du champ de bataille commercial de l’Occident, les milliardaires francophones ont bravé l’opprobre pour crier à leur tour: #jesuisriche. Pourquoi craindre cette arène, se demandent aujourd’hui ceux qui ont appris à en apprécier les charmes?
Ceux qui ont l’habitude de l’argent sont exaspérés par la mentalité de porteur d’eau qui persiste chez tant de Québécoises et de Québécois. Pour qui sait compter, et ne craint pas de le faire, ce désaveu de l’argent comporte une dimension aliénante qui nous prive collectivement de prendre part à titre individuel à l’aventure de l’entrepreneuriat. Par conséquent, le Québec accuserait un «retard» par rapport aux autres provinces en matière économique, un stigmate que quiconque le moindrement lucide n’oserait pas revendiquer.
Il est vrai que la persistance d’une méfiance envers l’argent détonne en Amérique du Nord, où l’on voue un véritable culte à la richesse privée, laquelle, de symbole d’une élection divine pour les protestants [7] , est devenue aujourd’hui la marque par excellence de la réussite. Le rêve américain, que nous partagerions si peu, promet à tous la possibilité de s’enrichir, si tant est qu’on le souhaite. C’est la raison pour laquelle la critique sociale, s’il doit y en avoir une en ce continent, devrait moins porter sur l’argent – valeur morale incontestable – que sur l’égalité des chances face à la perspective de faire fortune. Au Québec, pour des raisons historiques, les esprits resteraient, eux, marqués par un attachement pittoresque à la vie collective tout en cultivant une méfiance irrationnelle envers les puissances de l’argent. Ce peuple n’entendrait donc rien au premier commandement de cette terre promise qu’est l’Amérique: «L’argent, tu honoreras.»
Sagace et pénétrant, et surtout toujours à l’écoute de la voix du maître, le chroniqueur Richard Martineau a su percevoir les méfaits de cette croisade entreprise au Québec à l’endroit des plus puissants: «C’est probablement notre passé catholique. […] Le Québec est probablement l’un des seuls endroits au monde où tu dois cacher ta richesse et ta culture si tu veux t’attirer la sympathie des gens. […] Au lieu d’applaudir les gens qui réussissent, on les insulte [8] .» Le chroniqueur reprenait une observation faite plus de vingt ans auparavant par l’animateur Jean-Luc Mongrain qui, afin de remettre les pendules à l’heure au cours d’une conversation avec une auditrice de son émission Mongrain de sel , avait dû moduler un brin sa voix: «Quand on réussit aujourd’hui au Québec, madame, on prend le Cadillac qu’on pourrait se payer pis on le cache dans’ cour parce qu’on doit être des crosseurs si on a fait de l’argent! Pis aux États, devant la shop, le propriétaire y est fier de le mettre devant la bâtisse! C’est notre médiocrité, madame [9] !»
Lors de son passage sur le plateau de Deux hommes en or en 2016, le fondateur d’Alimentation Couche-Tard, Alain Bouchard, avait puisé en lui les forces pour se mesurer à cette opprimante «médiocrité», avouant du bout des lèvres devoir mettre en garde ses cadres à coups de «toi, tu [n’]iras pas au magasin avec ta Mercedes […] parce que ça fait suer [10] ». Bouchard, 18 e  fortune canadienne en 2017 selon le magazine Canadian Business , posséderait un patrimoine de 4,13 milliards de dollars. Un de ses employés devrait travailler environ quinze mille ans pour accumuler une telle somme. Il lui aurait ainsi fallu entrer dans le salariat avant la révolution néolithique, et ne rien dépenser pendant mille cinq cents siècles, ce qui peut être une source de ressentiment, il va sans dire.
Grand timonier du mouvement d’émancipation des plus riches, le chroniqueur Alain Dubuc a tôt su pourfendre ce mépris de la fortune en la discernant jusque dans notre architecture et notre offre commerciale:
Chaque fois que je reviens au Québec, après un voyage en Europe ou simplement un petit tour aux États-Unis, j’ai le même choc, le sentiment de revenir dans un pays qui a quelque chose de tiers-mondiste. Si l’on arrive en avion, cette impression s’explique largement par l’image que projette l’aéroport Pierre-Elliott-Trudeau qui, malgré ses rénovations, demeure un aéroport de province. Son architecture modeste est à l’opposé de l’opulence des temples de verre et d’acier qui poussent partout dans le monde, y compris dans les autres grandes villes canadiennes. […] Cette impression de revenir dans un endroit pauvre tient aussi de ce que l’on aura retenu de la vie dans les grandes villes des pays industrialisés: l’existence, à Paris, Londres, Berlin ou New York, d’une richesse et d’une opulence dont Montréal ne s’approche pas, un coût de la vie qui nous transforme en parents pauvres et qui ne s’explique pas seulement par des taux de change qui font que le dollar canadien est invariablement perdant, le prix hallucinant des hôtels et des restaurants, sans parler du foisonnement des boutiques de luxe qui ne pourraient pas survivre ici [11] .
Par bonheur, les temps changent. L’heure des ultra-riches québécois a sonné. Portés par un vent favorable soufflant des quatre coins du globe, se sachant ainsi moins seuls, les nantis du Québec sont de plus en plus décomplexés. Ils gagnent en confiance. Bientôt, ils auront eux aussi la richesse ostentatoire. Qu’on se le dise.
De profonds débats théoriques persistent néanmoins chez les tenants de l’embourgeoisement. On ne s’accorde pas toujours sur les causes du mépris dont font l’objet les riches. Tout aussi résolus à sortir le Québec de sa léthargie, mais peu impressionnés par les alibis en matière d’histoire et de culture religieuse pour expliquer leur triste particularisme, certains, comme le comptable Pierre-Yves McSween, classent cette propension au misérabilisme au rang d’une tare psychologique et sociale. Serait en cause moins un legs religieux qu’une vision ouvrière du travail, doublée selon Joanne Marcotte, imminence libertarienne, d’une mentalité d’assistés héritée de la Révolution tranquille. Ainsi, le mouvement ouvrier et le développement des institutions publiques au cours des années 1960 n’ont pas éloigné le Québec de la cause du problème – qu’on associe à tort à la religion catholique –, mais ils constituent le problème! Le Québec a bien vibré au slogan «Qui s’instruit s’enrichit», mais c’était bêtement pour confier à l’État la tâche de prendre soin des individus, au détriment de la créativité et de l’innovation.
Un autre intellectuel de la cause capitaliste incline en ce sens, le président de la Fondation de l’entrepreneurship, Alain Aubut, pour qui «la culture québécoise pousse à se trouver un bon emploi et à se procurer un bon fonds de pension [12] », mais pas à se hisser au rang des patrons et rentiers qui capitalisent sur le travail d’autrui. Celui qui était en 2014 président de la Chambre de commerce et d’industrie de Québec commentait alors un sondage censé mesurer le rapport des Québécois à l’entrepreneuriat. Lui aussi attribue le grand échec de la Révolution tranquille au fait d’avoir opéré un simple retour du refoulé: l’attachement du Canada français catholique à la vie collective s’est simplement trouvé reporté sur un nouvel objet: les institutions publiques et les considérations collectives, avec leur mentalité de prolétaire et de gagne-petit. L’aspiration des Québécois des années 1960, constituer une société de salariés, passe pour une forme de dégénérescence aux yeux de ces missionnaires.
Mais alors, que reste-t-il du Québec s’il faut faire table rase de l’histoire du Canada français, avec sa proverbiale modestie, ainsi que des ambitions de la Révolution tranquille? C’est ici que l’on prend conscience de la portée utopique du projet que propose la richesse privée. On ne parle pas dans ce discours de ce que nous sommes, mais bien de ce que nous ne sommes pas . McSween, Aubut et les autres réitèrent que si les Québécois et les Québécoises aspiraient enfin à vivre d’une rente capitaliste – actions, placements, dividendes, profits d’entreprises, etc. –, l’innovation et la créativité, c’est-à-dire pour eux toute la société, s’en porteraient mieux. La fortune de chacun croîtrait. C’est pourquoi il importe de liquider une fois pour toutes les vieilles élites duplessistes et progressistes qui ont autrefois gouverné la province, et ainsi faire place aux nouveaux riches, ceux qui sont parvenus au pinacle de la gloire économique. Et où iraient ceux qui travaillent dans ce monde idéal, ceux sur le dos de qui tous ces précieux capitaux seraient prélevés? Il n’importe pas ici aux fins de la démonstration d’expliciter que la mondialisation financière contemporaine les parque dans ces oubliettes que sont les ateliers de misère de Chine, du Bangladesh, de l’Inde ou de la République dominicaine, quand il ne s’agit pas de quartiers oubliés où œuvrent encore au Québec des prolétaires dont personne ne parle. Ne nous encombrons pas de tels scrupules improductifs.
L’essai de Pierre-Yves McSween, dont l’incroyable succès en librairie paraît confirmer la révolution de l’argent qui vient, rattache habilement cette utopie aux vieux réflexes ascétiques du passé, lors même qu’elle se trouve à les jeter aux poubelles de l’histoire. En soumettant tous nos désirs à une interrogation simple que n’aurait pas répudiée Séraphin Poudrier – «En as-tu vraiment besoin?» –, le comptable nous dévoile le secret de la valeur de toutes choses dans le monde des individus parvenus au sommet: l’utilité. Admettons que vous soyez dans le désert, assoiffé, et qu’un passant vous propose de l’eau à fort prix, vous serez disposé à payer pour la boire. Cependant, si vous lui avez acheté quantité d’eau et que, de plus, vous apprenez qu’il y a une oasis pas trop loin, lorsqu’un autre marchand viendra à passer, avant d’entamer davantage votre fortune, vous vous poserez cette question existentielle: «En ai-je vraiment besoin?» La réponse sera non. Le petit McSween en vous se fera alors la remarque suivante: que voilà une belle mesure pour juger de la valeur des choses! N’est-il pas vrai que tout objet perd de son utilité s’il est accumulé en trop grand nombre? Ne suis-je pas trop souvent un consommateur compulsif? Cette nouvelle sagesse que prodigue avec grand art ce directeur de conscience nouveau genre ne procède-t-elle pas du gros bon sens, de la prudence élémentaire et d’une admirable frugalité? Or, ce qui est fabuleux avec cette morale, c’est qu’à l’inverse de celle des curés, elle ne vous privera pas de toutes les passions, de toutes les jouissances. Car il y a au moins une chose que l’on peut accumuler à l’infini sans qu’elle ne perde jamais une once de son utilité: l’argent. De cette liquidité, on peut toujours en avoir davantage. Et ça, franchement, c’est inouï.
C’est ainsi que l’argent peut devenir une fin en soi dans les sociétés modernes, comme le remarquait jadis le philosophe Georg Simmel [13] . De simple moyen pour procéder à des échanges, il en est venu à être désiré pour lui-même. L’amour de l’argent, qui s’est répandu au rythme de la diffusion des rapports sociaux capitalistes, n’a pourtant pas toujours dominé la vie publique. Outre la tradition religieuse, de puissantes forces sociales s’y sont opposées, incarnées au Québec dans cette Révolution tranquille dont l’étatisme et la mentalité ouvriériste sont aujourd’hui décriés. L’économiste John Maynard Keynes, dont la pensée a longtemps animé cet État social, promettait même à ses petits-enfants que lorsqu’ils seraient adultes, «l’amour de l’argent comme objet de possession, qu’il faut distinguer de l’argent comme moyen de se procurer les plaisirs et les réalités de la vie, sera reconnu pour ce qu’il est: un état morbide plutôt répugnant, l’une de ces inclinations à demi criminelles et à demi pathologiques dont on confie le soin en frissonnant aux spécialistes des maladies mentales [14] ».
Il y a toutefois encore beaucoup à faire pour que le désir d’accumulation pécuniaire soit partagé entre tous. Il n’est pas donné au grand nombre de parvenir aux stades supérieurs de la richesse et aux extases qu’elle procure. Un sondage commandé par l’Ordre des conseillers en ressources humaines agréés (CRHA) du Québec en 2014 a par exemple montré que la sécurité d’emploi demeurait pour 23 % des personnes sondées l’aspect le plus important de leur travail, suivi de «la possibilité d’accommoder les exigences du travail avec les exigences de la vie personnelle et familiale» (20 %) et enfin du salaire (18 %) [15] . Un coup de sonde de 2017, réalisé auprès de pères cette fois-ci, révélait que «[la] moitié de ceux-ci seraient […] prêts à changer d’emploi si un patron leur offrait de meilleures conditions pour s’ajuster aux priorités familiales». De plus, «[s]’ils avaient le choix, 56 % d’entre eux accepteraient volontiers une réduction de salaire de 10 % pour pouvoir passer 10 % plus de temps en famille [16] ». Parmi les jeunes de 25 à 35 ans, un sondage de 2005 révélait de même que «67 % se disent […] prêts à accepter une baisse de revenu pour travailler moins et ainsi améliorer leur qualité de vie familiale». De toute évidence, la recherche de temps libre, cette vieille pomme de discorde entre les salariés et le capital, encombre toujours la route au triomphe absolu de la cupidité. Fort heureusement, tout porte à croire qu’il n’est pas loin le jour où les gagne-petit comprendront enfin que le temps, c’est de l’argent.
D EUXIÈME COMMANDEMENT
À PLUS PETIT QUE TOI, TU NE T’INTÉRESSERAS PAS
L ES Q UÉBÉCOIS , s’ils veulent parvenir à quelque chose de grand, doivent cesser de voir la société du point de vue de leur condition réelle, celle de salariés, pour se fantasmer plutôt comme des «entrepreneurs». Certes, 70 % de la population québécoise dépend d’un salaire pour vivre et se trouve ainsi assujettie à la volonté d’un donneur d’ouvrage pour toucher de l’argent, mais quiconque s’intéresse vraiment «aux vraies s’affaires» n’a pas à se soucier outre mesure de ce «vrai monde». Il faut s’imaginer autrement que ce que l’on est pour parvenir à ses fins, et celles-ci ne sauraient consister à se résigner à attendre qu’une machine verse aux deux semaines une maigre pitance dans notre compte bancaire. Il faut couper le cordon qui nous enchaîne à ce système d’assistanat sans envergure qui finance les retraites, les hôpitaux, les écoles, protège les syndicats, etc. Les institutions sociales responsables de cet avilissement ne font que confirmer les salariés dans leur statut dépourvu de grandeur et poussent les plus miséreux à se satisfaire de leur condition. Alain Bouchard sait exprimer avec tact et élégance tout le dégoût que lui inspire cette tendance à vivre aux crochets des autres: «Ç’a pas de maudite allure qu’on tolère ça, nous, les Québécois, qui sommes si créatifs et capables de bâtir, qu’on accepte d’être sur le BS [17] .»
N’allons toutefois surtout pas confondre cette assistance sociale avec les partenariats que l’État a la chance de nouer avec des investisseurs privés qui, eux, créent de la richesse! Contrairement à l’autre, cette aide à l’innovation profite à tout le monde et il est normal que l’État paie sa juste part. L’entreprise d’Alain Bouchard a peut-être bénéficié du régime d’épargne-actions du gouvernement du Québec à la fin des années 1980 ainsi que des avantages fiscaux consentis à ces participants [18] , mais c’est encore à lui que revient le mérite d’avoir su bien dépenser cet argent dans une chaîne fort originale de dépanneurs. Avant lui, le Québec avait eu l’idée du dépanneur, on en retrouvait même à tous les coins de rue des villes. Personne n’avait cependant eu l’audace d’en regrouper autant sous une même bannière, d’établir ainsi un quasi-monopole et de concentrer entre les mains d’un seul homme un flot de liquidités si considérable, susceptible dès lors d’être mis en valeur sur les marchés financiers mondiaux. À ce jour, les fusions et acquisitions demeurent une stratégie gagnante pour l’entreprise de Laval. À la fin de l’été 2017, ses ventes de marchandises et de carburant ont été plombées par le passage des ouragans Harvey et Irma, qui ont déferlé sur les côtes du Texas et de la Floride où Couche-Tard possède de nombreuses succursales. En dépit de ces infortunes, l’achat un an plus tôt du réseau de dépanneurs CST Brands a assuré une progression de 38 % de son bénéfice net au cours du deuxième trimestre, qui a atteint le niveau record de 435,3 millions de dollars américains [19] . Amenez-en des catastrophes naturelles!
La Fontaine avait tort. La grenouille peut et doit se faire aussi grosse que le bœuf.

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