Les élites postcoloniales et le pouvoir politique en Afrique subsaharienne
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Pourquoi l'Afrique subsaharienne semble-t-elle résister au développement ? Comment rendre compte du fait que se soient consolidés des régimes politiques forts alors même que les Etats postcoloniaux d'Afrique subsaharienne demeurent si faiblement institutionnalisés ? Quels rôles jouent les élites du politique dans la persistance du sous-développement de leurs propres pays ? Voici une contribution au débat scientifique sur les causes de la défaillance des Etats en Afrique subsaharienne.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 avril 2009
Nombre de lectures 48
EAN13 9782296219915
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Les Elites Postcoloniales

Et Le Pouvoir Politique En Afrique Subsaharienne

La politique contre le développement

© L’Harmattan, 2009
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanado.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-07811-6
EAN : 9782296078116

MATHIEU PETITHOMME

Les Elites Postcoloniales

Et Le Pouvoir Politique En Afrique Subsaharienne

La politique contre le développement

A Alicia et Sophie,

A mes parents

Je dédie ce livre
A la jeunesse africaine…

AVANT-PROPOS

L’écriture d’un ouvrage estfondamentalement une entreprise de longue
haleine où s’entremêlentla conception initiale duprojet, la rédaction de
premiers chapitres, laprésentation desprincipaux arguments au sein de
conférencesnationalesetinternationales, la réécriture decertains chapitreset
l’apparition d’idéesnouvelles,contribuant à améliorerlerésultatfinalaufur
et àmesure du temps.Depuismespremiers voyagesenAfrique
subsaharienne pourdespériodesde deux à troismoisen2002 au Togo,Bénin
et Ghana, jusqu’àl’édition finale dece manuscriten octobre2008àl’institut
universitaire européen deFlorence, le projet a bénéficié de nombreuses
discussionsentrecollègues, d’échangesd’argumentsetd’expériences
personnelles.L’écriture decetouvragea réellement commencé en2005 dans
lecadre d’unMasterenrelationsinternationales àl’université d’Amsterdam.
Le projetinitialcomptait alors seulement trois chapitresprincipaux qui
servirentdebaseaudéveloppementdumanuscrit.Les conseilset
commentairesd’Henk Overbeek, de BenCrum, deBastianVanApeldoorn,
deKees vanKersbergen etdeTanja Albertsfurentalorsprécieux, de même
queceuxde mescollèguesRafaelMattielo,MassimilianoMaugeri etMilo
Laureij notamment.Parlasuite, le premierchapitre fut rédigé
enaoûtseptembre2006 à Paris, puisles chapitres sixet septpostérieurement au
coursde l’année.L’ensemble de l’ouvrage futl’objetde nombreuses
révisions suiteauxcommentaires, encouragementset suggestionsdes unset
desautres.L’ensemble deschapitresontprogressivementété présentésau
sein deconférencesnationalesouinternationales, parmi lesquellesil est
ère
possible deciterlaCI Graduateonferencede l’ECPR àl’université
ème
d’Essexenseptembre2006, leIV congrèsdes associationsfrancophones
ème
descience politiqueà Montréal en mai2007, laXII conférence
paneuropéenne des relationsinternationalesdeTurin enseptembre2007, le
colloque «l’Afrique en perspectivesorganisé parl’Association desétudiants
africainsdeFranceà Paris-Dauphine en novembre2007, la conférencesurles

7

mouvementspacifiquespendantlaGuerreFroide organisée parla London
ème
School ofEconomicsen janvier 2008, ouencore laVI conférencesurle
développementdeLaHague en juin2008.Il estimpossible deciter
l’ensemble despersonnes ayant contribué positivement à améliorerles
différents chapitresdumanuscritfinal, mais quetoutes soient remerciées.

8

Décembre2008
Florence,
Mathieu Petithomme

20s];=~-s2;0

yl ="]l2yyl0-M=My>"sls F;hs-;y;02ly

M0 Q~Mhs2;0

ourquoi l’Afriquesubsahariennesemble-t-ellerésisterau
P
développement?Commentpeut-on expliquer que le niveaudevie
général despopulationsdu sous-continentait si peuprogressé depuisles
indépendances?Comment rendrecompte dufait quesesoientconsolidésdes
régimespolitiquesforts,voireautoritairesdansde nombreuxcas,alorsmême
que lesÉtatspostcoloniauxd’Afriquesubsaharienne demeurent si faiblement
institutionnalisés ?Quels rôlesjouentlesélitesdupolitique dansla
persistance du sous-développementde leursproprespays ?Le débat
scientifique portant surlesÉtatsdéfaillantsestaujourd’huiassez répanduau
1
sein des travauxdescience politique etdesociologie.Ladéfaillance des
Étatsn’estpas un phénomène propreàl’Afriquesubsaharienne, mais
l’importance decelui-ci etlaforte prédominance dece processusau sein de
lasous-région justifieune focalisationsurcelle-ci.Suivantlesdonnéesdu
Programme desNationsUniespourle développementhumain (PNUD),en
2002,unetrentaine d’Étatsdéfaillantspouvaientêtre identifiésdansle
monde, laplupartd’entre euxétant situés surlecontinentafricain.Il estclair
que ladéfaillance, lafaillite desÉtatsn’estpas seulement un processus
existantenAfriquesubsahariennecommevoudraient tropsouventle faire
croire lesapprochesdéterministesexpliquantlesous-développementen
termesculturels.Homogénéiserlesmultiples cultures subsaharienneset
prétendreque l’«hommeafricain»résisteraitnécessairement au
développementne peutêtreque le prétexte d’un discours raciste et
xénophobequitrahit une méconnaissance des ressourcesnombreuses tant

1
Bayart,J.F.,“L’Historicité de l’Étatimporté”, inBayart,J.F. (ed.),La Greffe de l’État,
Paris: Karthala, 1996, p.11-39;Evans,P.“TheEclipse oftheState?Reflectionson
StatenessintheEraofGlobalization”,World Politics, 50(3), 1997, p.62-87;Zartman,I.W.
“Introduction: PosingtheProblem ofStateCollapse”, inZartman,I.W. (ed.),Collapsed
States: TheDisintegrationandRestoration ofLegitimateAuthority,London: Lynne
Rienner, 1995, p. 1-14.
9

humaines que matérielles que possède lecontinentnoir.Dans unecertaine
mesure, l’ÉtatColombien parexemple peutêtreconsidérécomme défaillant
danslesensoùdepuisplusieursdécennies, le gouvernementcentral est
incapable d’exercer son monopole légitime de laviolencesur sonterritoire,
étant sanscesse défié parlarébellion marxiste desFARCquisecantonnent
danslajungleamazonienne.LeSriLanka, les républiquesd’AsieCentrale,
laYougoslavie dudébutdesannées1990, l’Afghanistan ou Haïti,suivantdes
degrésdiversetdesmodalités toujoursparticulières, peuvent tousêtre
considérés comme des Étatsdontle gouvernement central ne parvientplus
ou seulementdifficilement àexercer sonautorité politique.
Le processusde défaillance de l’État s’exprimeselon desintensitéset
des trajectoires sociopolitiquesdifférenciées.Alors que les caslesplus
extrêmespeuvententraînerladisparitioncomplète de l’autorité politique
médiatisée parle gouvernement central, ladéfaillance peut aussiconduireun
gouvernementformellement souverainàêtre incapable danslapratique
politique,àexercer sa souverainetésur sonterritoire.En d’autres termes,
alors que l’Étatexiste entermesjuridiquesetbénéficie d’unereconnaissance
internationale, la capacité desélitesaupouvoiràexercereffectivementle
pouvoirpolitique,àdéfinirdespolitiquespubliquesetàlesmettre en
pratique, estplus que limitée.Nousconsidéronsladéfaillance de l’État
comme étant un processuspolitiqueconduisantàlaprogressive perte de
viabilité des structuresde l’État, etce,au traversdetrajectoirespouvantaller
2
d’une faible institutionnalisationàdescasplusextrêmesde faillites totales.
Les trajectoires, lesdynamiques sociopolitiquespouvantengendrerlaremise
encause de l’existence de l’Étaten lui-mêmesontmultiplesetnesuiventpas
nécessairementlalogique d’uncontinuum.Plutôtladéfaillance oula
désintégration des structuresétatiques s’inscritdansdescontinuités
historiquesmaispeutaussiconnaître des ruptures.Ladéfaillance desÉtats
postcoloniauxesticicomprisecomme leurmanque d’institutionnalisation,
entraînant unerelative incapacitéà assurerlasécurité de leurscitoyens,tant
dupointdevue physique, enraison dufaible monopole de laviolencesurle
territoire étatique,qu’humaine, en fonction parexemple de lapersistance de
niveauximportantsd’insécuritéalimentaire oude l’absence desatisfaction
desbesoinshumainsessentiels.Mêmesi ladéfaillance d’unÉtatdemeure
difficilementmesurable empiriquementde partlamultiplicité des trajectoires
politiquesetl’hétérogénéité desdynamiquesdeconstruction de l’État
postcolonial enAfriquesubsaharienne, lescrisespolitiquesetéconomiques

2
Menkhaus,K.,“StateCollapse inSomalia: SecondThoughts”,ReviewofAfricanPolitical
Economy, 97(1),2003, p. 405-22; Little,P.D.,Somalia: EconomyWithoutState, Oxford:
JamesCurrey,2003.
10

récurrentesetpersistantes queconnaissent une majorité d’Étatsafricains
renforcentlanécessité d’une plusgrandethéorisation, d’une plusimportante
systématisation desfacteursengendrantlatendanceàlarésolution du
sous3
développementau sein ducontinent.
Il n’existe pas une maisplusieursAfriques,tantleshéritages
différenciésdespériodesprécolonialesetdesdominationscoloniales
multiplesd’une part,que desconfigurationspolitiquesprésentesd’autre part,
ontconduitàdistinguerlesÉtatsafricainsles unsdesautres, permettantà
une minorité d’entre euxd’institutionnaliseravecplusdesuccèsles
structuresadministrativesetbureaucratiquesde l’État, de mêmeque lamise
4
en place d’un ordre politique légal-rationnel.Cependant, ils’agitderendre
compte desprincipauxfacteurs quisontàl’œuvre dansl’engendrement
d’une dynamique généralecaractérisée parl’instrumentalisation dupolitique
5
contre le développement.Malgré l’essordumultipartisme, les récentsefforts
de démocratisation des systèmespolitiquesetlesprogrèséconomiques
enregistrésenAfrique du sud,auBotswana,auxSeychellesouàl’île
Maurice parexemple, ilsembleaucontraire,qu’une majorité desystèmes
politiquesd’Afriquesubsahariennesecaractérise par unecontradiction
apparente entre ladéfaillance desinfrastructuresétatiquesd’une part, etla
résilience des régimesetdesdirigeantspolitiquesd’autre part.Ainsi, la
premièresection decette introduction présente lesdeuxprincipalesécolesde
pensée de lalittératurescientifiquerelativesàlaquestion de ladéfaillance
desÉtats.Notre propreapproche estintroduiteau sein de lasecondesection,
puisfinalement, nousprésentonslastructure de l’ouvrage.

1. L’ÉTAT DE L’ART SUR L’ART DE L’ÉTAT AFRICAIN
EN SCIENCES SOCIALES

L’Afriquesubsaharienne demeureunsous-continent quisuscite peu
d’intérêt tantdupublicen généralqu’au sein même de lalittérature
scientifique ensociologie etenscience politique.Suivantl’expression de
Jean-FrançoisBayart, lesous-continentfut«remarquablementabsentde la

3
Allen,C.,“Warfare,Endemic ViolenceandStateCollapse inAfrica”,Review of African
PoliticalEconomy,26(1), 1999, p. 367-84.
4
Charlton,R., “DehomogenisingtheStudyofAfricanPolitics: TheCase ofInter-State
Influence onRegimeFormationandChange”,PluralSocieties,14(2),1983, p.32-48.
5
Richard,P.,Fighting for theRainForest: WarYouth& ResourcesinSierra Leone,London:
JamesCurrey, 1996;Ellis,S.,TheMask ofAnarchy: TheDestruction ofLiberia andthe
ReligiousDimension ofanAfricanCivilWar,NewYork: NewYork UniversityPress,
1999;Little,P.D.,Somalia:EconomyWithoutState, Oxford:JamesCurrey,2003.
11

pensée etdu raisonnementdespèresfondateursetdesgrands théoriciens, de
6
MontesquieuàHegel en passantparMarxetWeber». Historiquement, ce
sontdesanthropologues tels queNadel,Apter,Evans-Pritchard,Mausset
Balandier qui ontintégré etinclusl’Afriquesubsaharienneau sein de
l’analyse politique.De lamême façon, les théoriesconventionnellesdes
relationsinternationales se focalisentexclusivement surlesprocessus
politiquesformelsetlesacteursétatiques,conceptualisantgénéralementle
7
monde «àpartirdupointdevue desÉtatslespluspuissants».Pourautant,
l’objet«Afriquesubsaharienne» etlesdynamiquespolitiquespropresau
sous-continentontbeaucoupà apprendreauxoccidentaux.Lanature de
l’Étatpostcolonial etles réalités subsahariennes sontbeaucoup plus
ambivalentes, pluscomplexesetplusintéressantesd’un pointdevue
théoriqueque lesécolesde pensée dominantesau sein des relations
internationales veulentnousle fairecroire.Considérantlatendanceàla
défaillance,àlasous-institutionnalisation debeaucoup d’Étatsd’Afrique
subsaharienne, on envientnécessairementàquestionnerlaforme étatique en
elle-même,qui ne peutpasêtre prisecommetelle ens’attachant
exclusivementàdécriresesdynamiquespolitiquesformelles, maisdoit
plutôtêtre problématisée.
Défendre,commecertainsauteurs,que le modèle occidental n’estpas
applicableàl’Afriquesubsaharienne enraison de la«singularité de l’État
Africain» n’estégalementpasdu toutconvaincant, étantdonnéquecela
s’apparenteraitàun déterminisme éminemmentfaux,comme lesétudes
8
géographiques sontlàpournouslerappeler.Postuler«l’exceptionnalisme
africain»s’apparente de mêmeauxapproches racistesetculturalistes qui
défendirentpendant si longtemps que lespeuplesd’Afrique noire étaient
«naturellement» opposésauprogrèsetaudéveloppement. Un examen
approfondi de lagenèse de l’Étatpostcolonialafricain permetnéanmoinsde
soulignercommentlafaibleconsolidation desÉtatspeutparadoxalement se
convertirenune manœuvre politiquementintéressante pourdesélitesdu
politiquesuivantprincipalementdesmotifsdestratégie personnelle.De
nombreusesélitesafricainesonten effet renforcé leurspouvoirs
principalementgrâceàdes soutiensextérieursdurantlaguerre froide,touten
bénéficiantpersonnellementde lafaible institutionnalisation des structures

6
Bayart,J.F.,The StateinAfrica: ThePoliticsoftheBelly,London& NewYork: London,
1993, p. 4.
7
Clapham,C.,Africa andtheInternationalSystem: ThePoliticsofStateSurvival,
Cambridge: Cambridge UniversityPress, 1996.
8
Diawara,F.,LeManifeste de l’HommePrimitif,Paris:Grasset, 1972, p.3 ;L’expression
«singularité de l’Étatafricain» estici empruntéeà Tempelscité dansKabou,A.,Et si
l’Afriquerefusaitle développement?,Paris: L’Harmattan, 1991.
12

étatiques,sansportergardeauxcoûts sociauxethumainsdetelles stratégies,
se déconnectantainsi progressivementdes sociétéscivilesafricaines qui
9
devaient supporterleseffetsnégatifsdetellesentreprises.Lessystèmes
politiquespostcoloniauxontété dominéspar une logiquecontradictoire de
ruptureaveclapériodecoloniale d’une part, etd’appropriation desystèmes
politiquesexogènes, définisparetpourlesbesoinsdescolonisateursd’autre
part.Tantlathéorie dudéveloppementpolitiqueque lathéorie de la
dépendance ont tenté
depuislesannées1960d’expliquerlesousdéveloppementde l’Afriquesubsaharienne,suivantdesparadigmes
radicalementopposés.

1.1. Leslimitesde la théorie dudéveloppementpolitique

Lathéorie dudéveloppementpolitique futformuléeaudébutdes
années1960, en promouvant unevision normative purementgénéréeàpartir
dupointdevue occidental, défendant quetouslesÉtatsdoiventprogresser
selon le même modèle invariable,selon le même processusde
développementéconomique,qui engendreraitladémocratisation des
10
systèmespolitiques surle longterme.Seloncettethéorie,toutesles sociétés
dumondeaspirentetdevraientpotentiellement réussiràsubstituerleurs
modesd’organisations traditionnelspar untype moderne d’organisation
politique,suivantainsi lamêmetrajectoire politiqueque l’Occident,
caractérisée parl’institutionnalisation progressive destructuresétatiques qui
11
suivent un modèle de fonctionnementjuridique etlégalrationnel.Tousles
Étatsdevraientprogresser vers unrenforcementde l’indépendance etde
l’organisationstructurée de la bureaucratmêmeie, dequevers une plus
granderationalité danslagestion desaffairespubliquesen général,cequi
12
engendreraitnécessairement une maîtrise de l’effortde développement.
L’école de pensée dudéveloppementpolitiquetenta ainsi de formuler une
théorie générale duprocessusde développementdesÉtats, mettantenavant
l’idée normativeselon laquelletouteslesfonctionsetlesbutspolitiquesau

9
Badie,B.,L’Étatimporté.L’occidentalisation de l’ordre politique,Paris: Fayard, 1992.
10
O’Donnell, G.,ModernizationandBureaucratic Authoritarianism: StudiesinSouth
AmericanPolitics, Berkeley: Institute of InternationalStudies:UniversityofCalifornia,
1973, p.3.
11
Przeworski,A.& Limongi,F. (1997), “Modernization: TheoriesandFacts”,World
Politics, 49(2), 1997, p.155-183.
12
Huntington,S.P.,“TheChangetoChange: Modernization,DevelopmentandPolitics”,
ComparativePolitics, 4(3), 1971, p.55-79;Higgott, R. A.,PoliticalDevelopmentTheory:
TheContemporaryDebate,London: Croom Helm, 1983.
13

13
sein de chaquesociétéseraientlesmêmes.Seloncette perspective
positiviste, l’efficacité, la croissance, le développementetlarationalisation
de lagestion desaffairespubliquesdesÉtatspostcoloniauxdevraient
permettreàl’Afriquesubsaharienne «d’obtenirpremièrement uncertain
degré d’autonomie etdestabilité, etfinalement, deconvergeravecle monde
14
occidental industrialisé».
Cependant, lathéorie dudéveloppementpolitiqueaétévivement
15
critiquéeàpartirdumilieudesannées1970.En fait, lamauvaise gestion
économique, etle manque de libertéspolitiquesimpulséesparles
gouvernements subsaharienspostcoloniauxontmisen évidence les
principaleslimitesde lathéorie, etnotamment son incapacitéàrendre
compte despratiquesnéo-patrimoniales, d’expliquerles tendancesà
l’extraction des ressourcesnationalesplutôtqu’àl’investissementproductif,
ainsique decomprendre leslogiquespolitiques sous-jacentesàla
16
prédominance deréseauxclientélistes surlesous-continent.Les
conséquencesdecesphénomènes, decesimportantes«distorsions»àlarègle
etauprocessusde développement tels queconceptualisésparlathéorie, ont
empêchécelle-ci d’appréhenderlesdynamiquespolitiques subsahariennes
au-delàd’unevision formellevoire naïve,un paradigme exclusivement
focalisésurla bureaucratie moderne etlesindicateursgénérauxdu
développementéconomique.Lebiais«développementaliste» de lathéoriea
ainsi impliqué l’acceptation d’une focale erronée etexclusivequi ne pouvait
pas rendrecompte des structuresetdes relationsde pouvoirs, desjeux
17
d’acteursainsique desdynamiquespolitiquesinformelles.En d’autres
termes, en «plaquant» lagrille d’analyse etlesexpériencesdespays
occidentaux surlesous-continentafricain, lathéorie dudéveloppement
politique ne futpasen mesure de déchiffrerces réalitéscomplexes,
promouvant une «vueaérienne»surdesprocessuspolitiquesbeaucoup plus
alambiqués qu’ilsn’yparaissentàpremierabord.Enréponseàla crise
d’autorité politique desÉtatsd’Afriquesubsaharienne,une perception de

13
Almond, G. A.,“A FunctionalApproachtoComparativePolitics”, inAlmond, G. A. &
Coleman,J.S. (eds.) ,ThePolitics ofDevelopingAreas,Princeton: Princeton University
Press, 1969, p. 17.
14
Chazan,N.,Lewis,P.,Mortimer,R.A.,Rothchild,D.& Stedman,S.J. (eds.),Politicsand
rd
SocietyinContemporaryAfrica(3ed.),Boulder: LynneRienner, 1999, p. 16.
15
Gendzier, I.L.,ManagingPoliticalChange: SocialScientistsandtheThirdWorld,
Boulder: WestviewPress, 1985.
16
Sandbrook,R.,“TheCrisisinPoliticalDevelopmentTheory”,Journal ofDevelopment
Studies, 12(2), 1976, p. 165-85.
17
Sandbrook,R.& Barker,J.,ThePoliticsofAfrica’s Economic Stagnation,Cambridge:
Cambridge UniversityPress, 1985;Zartman,I.W.,Op.Cit.,1995, p. 1-14.
14

18
«crise étatique»anéanmoinscommencéàémergerdanslesannées1980.
L’hétérogénéité indéniable decequi futautrefoisconceptualisécomme «le
Tiersmonde» depuislesannées1980alargementcontribuéàréfuter
l’argument selon lequel il existerait uneseule et uniquevoie de
19
développement.CertainsÉtats, enraison de décisionspolitiquesconcrètes
etd’une meilleure gestion desaffairespubliques réussissentdoncmieux que
d’autres.Lathéorie dudéveloppementpolitiqueadoncété largement
critiquée pouravoir sous-estimé l’étendue des réformesnécessairespour
pouvoirachever unecertaine démocratisation politique etplanifierde
20
manière efficience le développementéconomique.Lathéorie de la
dépendance futlapremièreàformuler unesérieuseanalysealternative.

1.2.Expliquerlesous-développementparlathéorie de ladépendance

Prenantpourpointde départ«l’équilibre précaire» desÉtats
postcoloniauxd’Afriquesubsaharienne, etleursdifficultésàfavoriserle
développementéconomique ethumain, les théoriciensde ladépendance,
influencésparlesprémissesnéo-marxistes, ont tenté de fairebasculerla
focale de l’analysesociologique de lagenèse d’unethéorie du
développementetde lamodernisation politique,vers unecompréhension
21
plusfine des raisonsetdesfacteursengendrantlesous-développement.La
théorie de ladépendance promue pardesauteurs tels queSamirAmin,
GunderFrank,ImmanuelWallerstein etFernandoCardoso,réintroduisit
l’économie politiquesurle devantde lascène de l’analyse ensciences
sociales.Seloncettethéorie, ladéfaillance desÉtatsenAfrique
subsaharienneseraitprincipalementlerésultatde laposition périphérique et
marginale ducontinentau sein du système politique etéconomique mondial,
cequi engendreraitnécessairement une position de domination permettant

18
Chazan,N.,AnAnatomyofGhanaianPoliticalRecession,Boulder,Colorado: Westview
Press, 1982;Sandbrook,R.& Barker,J.,ThePoliticsofAfrica’s Economic Stagnation,
Cambridge: Cambridge UniversityPress, 1985.
19
So,A.Y.,SocialChangeandDevelopment: Modernization,Dependency,andWorld
SystemTheories,London: SagePublications, 1990, p. 96.
20
Richard,P.,Fighting for theRainForest: WarYouth& ResourcesinSierra Leone,
London: JamesCurrey, 1996;Reno,W.,WarlordsPoliticsandAfricanStates,Boulder,
Colorado: LynneRienner, 1998;Joseph,R. (ed.),State,ConflictandDemocracyinAfrica,
Boulder,Colorado: LynneRienner, 1999;Ellis,S.,TheMask ofAnarchy: TheDestruction
ofLiberia andtheReligiousDimension ofanAfricanCivilWar,NewYork: NewYork
UniversityPress, 1999.
21
Amin,S.,UnequalDevelopment.AnEssayontheSocialFormationsofPeripheral
Capitalism,Sussex: TheHarvesterPress, 1973, p. 104.
15

22
indirectement«le développementdu sous-développement» ensonsein.
Introduisant une «théorie dusystème mondial», lesadeptesde ladépendance
défendent vouloir«repenserles relationsinternationales» ensoulignant que
dans un monde globalisé etinterdépendant, lapériphérie du système
capitaliste,àsavoirlespays sous-développés,seraientexploitésde façon
inhérente parlecentre, lespaysdéveloppés,cequi perpétueraitdoncune
asymétrie dansles relationsinternationaleset unecertaine hégémonie globale
23
despluspuissants.Se focalisantaudépart surl’AmériqueLatine, lathéorie
de ladépendanceatenté de promouvoir une explicationsocio-historique et
unevision inspirée de l’économie politique permettantd’expliquerla
24
dominationasymétrique despaysdéveloppés surlespays sous-développés.
L’invention du vocable «paysenvoie de développement» neseraitainsi
qu’une figure destyle encouragée parlespaysoccidentauxafin de nier
l’évidence de lapersistance du sous-développementàlapériphérie du
système mondial.Lerelatif déclin économique de l’Afriquesubsaharienne
danslesannées1970aprèsl’euphorie desindépendancesfutdoncexpliqué
parlaprévalence de «pratiquesnéocolonialistes»quiconvertirent
progressivementl’Étatpostcolonial enun descendantdirectdesonancêtre
colonial.L’Étatpostcolonial neserait qu’unecopie déformée de l’État
colonial danslesensoùle pouvoirdespopulationsautochtonesdechoisir
25
leursdestinsetleurspropresmodesde développement seraitdénié.Les
orientationséconomiquesdesÉtatsafricainspostcoloniaux seraientbiaisées
pourpourvoir répondreauxdemandesetauxobjectifsdespaysdéveloppés
quivisentàobtenirdesmatièrespremièresà basprix,sanspermettreaux
paysd’Afriquesubsaharienne dese protégeretde diversifierlesactivitésde
leurséconomies.De plus, lanature hégémonique de l’ordre politique
mondial ne permettraitpaslamise en place desmêmes règlespour tous, les
paysdéveloppésdictantcertainesnormesauxpays sous-développés qu’ilsne
respecteraientpaseux-mêmes.L’internationalisation de laproduction

22
Amin,S.,Neo-Colonialism inWestAfrica,Hardmondsworth: PenguinBooks, 1973;
GunderFrank,A.,CapitalismandUnder-development inLatinAmerica,Harmondsworth:
PenguinBooks, 1971, p.3.
23
Rodney, W.,How EuropeUnderdevelopedAfrica,Washington,D.C.:Howard University
Press, 1972;Wallerstein,I.,TheCapitalistWorldEconomy,Cambridge: Cambridge
UniversityPress, 1978;Cardoso,F.& Faletto,E.,DependencyandDevelopment inLatin
America,Berkeley: University ofCalifornia Press,1979;Halliday,F.,Rethinking
InternationalRelations,London: MacMillan, 1994.
24
Frank,A.G.,“Developmentand UnderdevelopmentinLatinAmerica”,MonthlyReview
18,September, 1966, p. 17-31;Sunkel, O.“NationalDevelopmentPolicyandExternal
Dependence inLatinAmerica”,Journal ofDevelopmentStudies,6(1), 1969, p. 23-48.
25
Amin,S.,Op.Cit.,1973, p. 114.
16

entraîneraitlaperpétuation d’inégalitésde pouvoirsetderichessesentre les
26
pays richesd’une part, etlespayspauvresd’autre part.
Onvoitbien icique lesprincipauxpostulatsetargumentsde lathéorie
de ladépendancesontaujourd’hui encoreutiliséset seretrouventau sein de
nosmédiasnationauxetinternationaux,soutenantles visionsdes
mouvementsaltermondialistesparexemple.Néanmoins, le développement
despaysdu sud-estasiatique depuislesannées1970aillustrécommentla
théorie de ladépendanceaperdu une grande partie deson pouvoirexplicatif
ense focalisantexclusivement surlerôle etlaresponsabilité despays riches
27
dansl’engendrementdu sous-développementau sein duTiers-monde.En
effet, lesélitesdespaysd’Asie du sud-est,autrefoisplacéesen périphérie du
système deséchangesmondiaux, onten effetétécapablesderenverserla
balance, de limiterleurspositionsde dominésau sein du système
international en décidantd’yparticipereten promouvantactivementau
niveauinterne, despolitiquespubliquespermettantd’ouvrir une nouvelle
28
voie de développement.Ladomination économique internationalesurles
payspauvresn’estdoncpasinéluctable, mais relève d’une multiplicité de
facteurs qui neserésumentpas simplementàl’actuation despays
développés.Bienqu’elle puisserendrecompte d’une partie de lavérité,
notammentencequiconcerne lesinégalités, lesasymétriesde pouvoiretles
injusticesau sein de larégulation ducommerce international, lathéorie de la
dépendancea complètementmarginalisé lerôle etlaresponsabilité desélites
despays sous-développésdanslapromotion dudéveloppement, ouau
contraire, danslagénéralisation etlapersistance du sous-développementau
29
sein de leurpropre pays.
Dansl’explication du sous-développementde l’Afriquesubsaharienne,
lesfacteurs relatifsaux termesde l’échange non favorablesetdes
dynamiquesinégalitairesdominantles relationscommerciales
internationales, doiventnéanmoinsêtrecomplétéspar uneanalyse des
tendancesextractivesetdeschoixpolitiques souventbiaisésdesélites
30
africainespostcolonialeselles-mêmes.De plus,au-delàd’unesimple
subordination desélitesetdespaysdu sudà ceuxdunord, ilsemble plutôt
danscertainscas,que des relations transnationalesetdeséchanges

26
Cox,R.W.,“StructuralIssuesof Global Governance: ImplicationsforEurope”, in Gill,S.
(ed.),Gramsci,HistoricalMaterialismandInternationalRelations,Cambridge: Cambridge
UniversityPress, 1993, p. 112-35.
27
Bayart,J.F.,Op. Cit.,1996, p. 13.
28
Amsden,A.,Asia’s NextGiant: SouthKorea andLateIndustrialization,NewYork:
Oxford UniversityPress, 1989, p. 5.
29
Lall,S.,“Is ‘dependence’ausefulconceptinanalyzingunderdevelopment?”,World
Development,3(3), 1975, p.799-810.
30
Emmanuel,A.,L’Échangeinégal,Paris: Maspéro, 1969.
17

fonctionnelspeuventêtre liésentre desélitesafricainesetétrangères,
soulignantcommentlesélitesdespaysducentre etde lapériphérie du
système mondial peuventcoopérer, et toutcela,audétrimentdes sociétés
31
civilesafricaines.L’existence de liensculturelsimportants, de formations
universitairesetde parcourscommunsliantlesélitesoccidentalesetleurs
homologuesafricainsont souvent renforcé la convergence destratégies
32
pourtantformellementopposées.SuivantChristopherClapham, «les
politiquesétrangèresdupost-colonialisme» ontpermisàde nombreux
dirigeantsafricainsdeconsoliderleursleadershipsinternesau traversde
soutiensextérieurs,réfutantparlà-même l’hypothèsesimplisteselon laquelle
les relationsentre le nord etlesudsuiventinvariablementlamodalité de la
33
domination dupremier surlesecond.Plutôt, lesélitesdunord etdu sud
peuventparfoisêtre impliquéesdansdeséchangesfonctionnels,cequi mène
BertrandBadieàdéfendreque «plus qu’une logiquesystémique, la
34
dépendance estpeutêtreavant tout une logique interactive».

1.3. L’analyse politiquecontemporaine de l’Étatpostcolonial enAfrique
subsaharienne

Aucoursde lapérioderécente,consciente deslimitesprincipalesdes
deux théoriesmajeuresdudéveloppementet/oudu sous-développement,
l’analyse politiquecontemporaine de l’Étatpostcolonial enAfrique
subsahariennes’estgénéralement recentréesurlamauvaise gestion des
affairespubliques, etles stratégiesde «l’élite despolitiquesde l’État», dans
l’explication de ladéfaillance des structuresétatiquesau sein du
sous35
continent.Desapproches sociétés-Étatontété formulées,certainsauteurs
défendant que le développementdespouvoirsdes sociétéscivilesafricaines,
puisse progressivementcompenser voirerésoudre la crise desÉtats
36
subsahariens.Il est vraique les sociétésciviles sontbouillonnantesen
Afriquesubsaharienne, montrantle plus souventdescapacitésd’adaptation

31
Hyden, G.“Rethinking TheoriesoftheState”,AfricanInsight,26(1),1986, p.26-35.
32
Ahiakpor,J.C.W.,“TheSuccessandFailure ofDependencyTheory: TheExperience of
Ghana”,InternationalOrganization,39(3),1985, p. 535-52.
33
Clapham,C.,Op. Cit.,1996, p.35.
34
Badie,B.,Op. Cit.,1992, p.36.
35
Surlagestion desaffairespubliquesetles stratégiesdesélites,voirChabal,P(ed.),
PoliticalDomination inAfrica: Reflections on theLimits ofPower,NewYork: Cambridge
UniversityPress, 1986.L’expression «l’élite despolitiquesde l’État» estici empruntéeau
trèsbon ouvrage deWilliam Genieys,L’élite despolitiquesde l’État,Paris,Pressesde
SciencesPo,2008.
36
Chazan,N. et.al.,Op.Cit.,1999, p.23-32.
18

inégaléesdansdescontextespolitiquesetéconomiquesdifficiles.Les
sociétésciviless’adaptentàlafaible institutionnalisation desÉtatsen
trouvantdes stratégiesparallèles, en développantl’économie informelle, en
s’appuyant surles réseaux régionauxetlesliensde parentés.Bien
qu’organiser uneviesocialealternativesoit toutàfaitpossible, promouvoir
une opposition politiqueàmême derestructurerdurablementlesystème
politique etlesmodesd’appropriation des richessesenvigueurest toutde
mêmeautrechose.Danscesens,certainsauteursconsidèrent que mêmesi
l’on observeunregain dumilitantisme politique, du syndicalisme, même
chezlesfemmes, etde l’organisation d’unesociétécivile enAfrique
subsaharienne, ilyaencore fortàfaire pour queceladonne l’émergenceà
unevéritablesociété politiquecapable derésisterauxpouvoirsen place etde
37
promouvoir un nouvel ordre politique etéconomique parlebas.Les
sociétéscivilesafricaines sonten effetplus souventdépendantes
qu’autonomesétantdonnéqu’ellesnesontpasen mesure d’accéderàla
redistribution des richessesde l’État sansbénéficierde patronages
38
clientélistes.
Contrairementà cesapproches sociétés-État, laperspective étatistea
réintroduitl’Étataucentre de l’analyse politique, mettanten évidence la
centralité du rôle desélitespolitiquespostcolonialesdansle processusde
39
défaillance etde désintégration progressive des structuresinstitutionnelles.
La criminalisation desÉtatsd’Afriquesubsaharienneau traversde l’usage
délibéré de laguerre, de leviolence politique etde larégionalisation des
réseauxdecriminalitésinterétatiques,aengendré leretraitetle
désengagementprogressif des sociétésciviles vis-à-visdesautorités
40
étatiques, etdonc, de l’Étaten lui-même.L’Étatpostcolonial nesemble
doncpas sisoumisetdominéque les théoriciensde ladépendance
voudraientnousle fairecroire.L’Étatpostcolonial peut toutàfaitêtre
considérécommeune formation politiqueautonomecaractérisée pardes
tendancesnéo-patrimonialesetdespratiquesd’extractions qui luisont

37
Fatton,R.,“AfricaintheAge ofDemocratization: TheCivic LimitationsofCivilSociety”,
AfricanStudiesReview,38(2),1995, p.73.
38
Médard,J.F.,Op. Cit.,1992, p. 167-92.
39
Evans,P.B.,Reuschemeyer,D.& Skoçpol,T.,Bringing the StateBackIn,NewYork:
Cambridge UniversityPress, 1985;Clpaham,C.,Africa and theInternationalSystem: The
Politics ofStateSurvival,Cambridge: Cambridge UniversityPress, 1996.
40
Bigo,D.,Pouvoir et obéissance enCentrafrique,Paris:Karthala, 1989;Bayart,J. F.,Ellis,
S.&Hibou, B.,TheCriminalization oftheState inAfrica, Oxford:JamesCurreyfor the
InternationalAfricanInstitute, 1998;Allen,C.,“Africa andtheDrugsTrade”,Reviewof
AfricanPoliticalEconomy,26(79), 1999, p.5-11.
19

41
propres.C’estdanscesens que lesconfigurationspolitiques subsahariennes
ont souventété labelliséescomme étantdes«quasi-États»,
des«Étatsfantômes»,voire même des«États-vampires»,afin desoulignerleursfaibles
structurationsformellesetmatériellesetleursimportantesdifférentiations
42
vis-à-visdu référentoccidental.Depuislafin desannées1980,une
littérature plus sceptiques’estdéveloppée,soulignant que le niveaudeviea
diminuéaucoursdesdeuxdernièresdécenniesau sein de nombreuxpays
africains, montrantcommentle développementéconomique n’aquetrès
rarementété promu surle longterme, etmettanten exergue dans quelle
mesure la crise d’autorité politiquetendà continuerau sein de nombreux
43
pays.Ilsemble donc crucial des’intéresserplusamplementà ceque nous
considéronscomme «lapolitiquecontre le développement»,àsavoir, la
promotion parlesélitespolitiquespostcolonialesde politiquespubliques
irresponsables, de lamauvaise gestion etde l’insuffisante planification
économique,qui engendrentlapersistance desituationsdecrises
socioéconomiquesdurables.

2.POURUNE SOCIOLOGIEPOLITIQUE ELITAIRE
DE LA DEFAILLANCEDE L’ÉTAT POSTCOLONIAL

2.1.Les élites postcoloniales et lapolitiquecontre le développement

Au-delàdes théoriesexistantes, ils’agitdoncde développer une
approche desociologie politique permettantdeconceptualiserladéfaillance
de l’Étatpostcolonial ens’inspirantducourantélitaire dupolitique,qui place
lafocale principalesurlesélitespolitiquesentant que groupe organisé
d’individus responsablesdespolitiquesde l’État.En effet,selon nous, il
subsiste encoretropsouvent un manque decompréhension de lanature des

41
Chabal,P.& Daloz,J.P.,Africa Works:DisorderasPoliticalInstrument,Bloomington:
IndianaUniversityPress, 1999.
42
Jackson,R. H.,Quasi-States: Sovereignty,InternationalRelationsand theThirdWorld,
Cambridge: Cambridge UniversityPress, 1990;Frimpong-Ansah,J. H.,TheVampireState
inAfrica: ThePoliticalEconomy ofDecline inGhana, Trenton: Africa WorldPress, 1992;
Evans,P.,“TheEclipse oftheState?ReflectionsonStatenessintheEraof Globalization”,
WorldPolitics, 50(3), 1997, p. 62-87;Dunn,K.C.,“TheAfricanState: Rethinkingthe
SovereignState inInternationalRelationsTheory”, inDunnK.C.& ShawT.M. (eds.),
Africa’sChallengetoInternationalRelationsTheory,London: Palgrave,2001, p. 46-63.
43
Kabou,A.,Et si l’Afrique refusait ledéveloppement?,Paris: L’Harmattan, 1991;Smith,S.,
Négrologie: Pourquoi l’AfriqueMeurt,Paris:Calmann-Lévy,2003.
20

systèmespolitiquespostcoloniauxenAfriquesubsaharienne, enraison le
plus souventdumanque deconnaissance du terrain, despopulationsetdes
relations socialescomplexesetmultiples quistructurentles sociétés
politiquesd’Afrique noire.Il estici nécessaire derappeler que malgré les
problèmesetlesconflitsducontinent, il existeun importantdegré de
résilience desÉtatsenAfriquesubsahariennesurla base des unitéspolitiques
coloniales, etce, envertuduprincipe de «l’intangibilité desfrontières» etde
l’appropriation parlesélitespostcolonialesdesfrontièresdontilsonthérité,
mêmesicelles-ci étaient sociologiquementdénuéesde fondements.Seul le
casde l’Érythrée devenuindépendanten 1993 suiteàune guerrecontre
l’Éthiopie permetde formulerlecontre-exemple d’unecontestation
44
séparatiste engendrant uneredéfinition desfrontièresafricaines.Cecasest
d’autantplusmarginal,que même l’Érythréebasait sademande d’État
autonomesur une expérience historique propre,àsavoirla colonisation par
l’Italie, en oppositionavecl’histoire d’indépendance de l’Éthiopie,seul pays
an’avoirjamaisétécolonisé enAfriquesubsaharienne, mais seulement
occupé parl’Italie deMussolini en 1940.Malgré leursfaiblesfondements
sociologiques, leursfaiblessesmatériellesetlespressionscentrifuges
auxquelsilsontétésoumisdèslesindépendances, «lesnormesadoptéesdans
lapériode de formation du système d’Étatsafricainsont soutenujusqu’à
aujourd’hui même le plusfaible desÉtatscommeune entité juridique
45
indépendante».
Aussi, faiblesouincapables qu’ilsaientpuêtre décrits, lesÉtats
d’Afriquesubsaharienne ontformellement survécuetontaffirmé leurs
frontièresaufuretàmesure du temps.Nonobstant, ladéfaillance deces
États,comprisecomme leursincapacitésàgouvernereffectivement,à
administrerde façonrationnelle despolitiquespubliquesfavorisantle
développementetle progrès social, nesemble pas un phénomène marginal et
isolé, maisplutôt unetendance partagée parlamajorité desÉtats, mêmesi
certainsd’entre euxfontexceptionàlarègle pourmieuxla confirmer.La
défaillance de l’État s’estclairementdémontréerécemmentenCôte-d’Ivoire,
enRDC,auSoudan, enSomalie, enSierra Leone,auMozambique, en
Angola, etauLibéria.De nombreuxpays sontde mêmesoumisàdes
pressionscentrifuges, des rébellions régionales trèsfortes qui ne permettent
pasaugouvernementcentral d’asseoirdanslapratiqueson monopole de la
violence et salégitimitésurleterritoire dontil estcensé être lesouverain.Au

44
Allen,C.& Burgess,J.,“Ethiopia/Eritrea Conflict”,ReviewofAfricanPoliticalEconomy,
25(77),1998, p. 503.
45
Ravenhill,J.,“RedrawingtheMap ofAfrica?”inRothchild,D.& Chazan,N.,The
PrecariousBalance: StateandSociety inAfrica,Boulder& London: WestviewPress,
1988, p.303.
21

Tchad, les rebellesToubous tententcontinuellementderemettre encause
l’autorité de l’État central,toutcomme lesTouaregsde larégion d’Arlitau
Niger, le mouvementde la CasamanceauSénégal, lesislamistesdunord-est
de la Mauritanie, l’Armée de libération du seigneur(ALS)aunord de
l’OugandadeMuseweni, leFLECduCabindaenAngola, oulesSomalisde
l’Ogaden enÉthiopie parexemple.De plus,au-delàdesconflitsouvertsou
latents,une majorité d’Étatspostcoloniauxdoiventfaire faceàdesdéficits
cruelsde légitimité politique, lagestion desaffairespubliquesétant souvent
dominée parl’irrationalité etles stratégiespersonnellesdesdirigeantsau
46
pouvoir.Il n’empêche,aussi faiblesouincapables qu’ilspuissentêtre, les
Étatsd’Afriquesubsahariennesesont«formellement»consolidésdansle
respectdesfrontièrescolonialesaufuretàmesure du temps.LesÉtats
postcoloniauxd’Afriquesubsaharienne n’en demeurentpasmoins sujetsàde
fortespressionsinternes quiremettentconstammentencause laviabilité
même desadministrations, despolitiquesde l’Étatetdespolitiquesde
développement.Il estdonctrompeurdeconceptualiserles systèmes
politiquespostcoloniauxenrelationavecunetrajectoire de développement
prédéfinie,selonuneanalyse
entermesdeclassesouderelationscentrepériphérie.Ils’agitdavantage debiencomprendre leslogiquesélitaires qui
sontàl’œuvre danslagestion desaffairespubliques, étant selon nous, la
cause principale de lalogique paradoxalecontribuantàlafoisàla
consolidation formelle desÉtatsd’une part, etàladéfaillance de leur
capacité d’administration etde développementéconomique et territorial
d’autre part.
Lechoixd’une focale privilégiantla conceptualisation deslogiques
élitairesafin d’appréhenderlesdynamiquespolitiquespostcolonialesen
Afriquesubsaharienne, naîtde lanécessité d’opposeràl’approche formelle
des structuresde pouvoirpromue parlathéorie dudéveloppementpolitique,
uneapprochesociologiquese fondant surlesacteurspolitiqueseux-mêmeset
leurs stratégiespropres.Enrestreignantle niveaud’analyseauxprocessus
politiquesformels uniquement, lathéorie dudéveloppementpolitiquea
pendantlongtemps«légitimé les structurespolitiqueset socialesexistantes»
47
plutôt que dequestionnerleursdynamiquespropresetleurs viabilités.En
effet,bien loin d’avoirproduitla convergence des systèmespolitiques
postcoloniauxavecla«référence» occidentale,ilsembleque lapériode
postcoloniale enAfriquesubsaharienneatémoigné de l’ampleurdes

46
ForeignPolicy&theFund forPeace,TheFailedStatesIndex,
http://www.foreignpolicy.com/story/cms.php?story_id=3098,2005,consulté le6octobre
2005.Cetindexestmisàjouretdisponiblechaqueannée.
47
Morrow,R.,CriticalTheoryandMethodology, Oxford: Oxford UniversityPress, 1994, p.
145.
22

divergences qui l’emportent,quitendentaussiàserenforcer, oupourle
moins,àse maintenirde manière durable.Lesapprochesnéo-marxistesne
rendentde même pasbiencompte desprocessuspolitiquesàl’œuvre ense
focalisantexclusivement surlesystème mondial etles relationsde pouvoir
48
entre lecentre etlapériphérie.A contrario, ils’agitdeconsidérerl’État
postcolonial enAfriquesubsahariennecommeunÉtatauxcaractéristiques
minimalesdontles structuresformelles sesontconsolidéesalorsmêmeque
leurs viabilitésontété progressivement remisesencause parlapratique
politique.Ilconvientde même desoulignercommentde nombreusesélites
africainesn’ont trouvéquetrèspeud’intérêtsdanslapromotion d’une
49
institutionnalisation de leursÉtats.Lesélitespostcolonialesafricainesont
généralement trouvéstratégiquementconvenable de promouvoir«la
politique deconservation de l’État»,àsavoir, l’objectif politique principal de
contrôlerl’Étatetd’assurerlasurvie politique de leur régime.Larésilience
d’élitesillégitimesetle peudechangementspolitiquesontdonc
paradoxalementengendréune plusgrande défaillance etdes
dysfonctionnementsprogressifsdes structuresinstitutionnellesde l’État,tout
enrenforçantladomination des régimespolitiques surles sociétésciviles.
Notreapproche élitaire desociologie politiquerevientdonc àréintroduire la
notion destratégie politique, ensoulignant que le pouvoirpolitique peutêtre
utilisécommeun instrumenten faveurde la consolidation desituations
personnellesetce,audétrimentdudéveloppementéconomique etde la
démocratisation politique, permettantainsiàlapolitique de jouercontre le
développement.L’Étatpeutêtreutilisécommeun instrumentauprofitde
logiquesnéo-patrimonialespermettant unaccèsprivilégiéaux ressources
nationales.Lapromotion d’unerelativeabsence de différenciation entre les
sphèrespubliquesetprivéespeutdevenir unestratégie politique délibérée
visantàréduire lesfrontièresentre le politique etl’économiqueafin de
mieuxentirerprofitpourlesélitesaupouvoir.

2.2.Conceptualiserladéfaillance desÉtats

L’Étatlégitime etlégal-rationneltelque définitparMaxWeber suit
50
plusieurscaractéristiques.Toutd’abord, l’Étatdoitêtre légitime dansle
sensoùil doit représenterlescitoyens setrouvant sous sonautorité politique,

48
Alavi, H.,“TheState inPost-ColonialSocieties: PakistanandBangladesh”,New Left
Review,76(1), 1972, p.59-81.
49
Chabal,P.& Daloz,J.P.,Africa Works:DisorderasPoliticalInstrument,Bloomington:
IndianaUniversityPress, 1999.
50
Weber,M.,EconomyandSociety,Berkeley:UniversityofCalifornia Press, 1978, p. 54.
23

de mêmeque définiretmettre en œuvre despolitiquespubliques qui
bénéficientàla communauté politique.Lesélitesdupolitique doivent
représenterlanation dans son ensemble etagirpourcelle-ci, etnon pas
représenter unecirconscription particulière ou un groupe ethnique donné.De
même, l’Étatdoitenthéorie être dominé parlarationalité dansladéfinition
despolitiquespubliques, le gouvernementéluproposant un programme
politique défini pouraméliorerle développementéconomique et social.En
théorie, l’Étatdoit aussi institutionnaliser un ordre juridique légal
contraignant, permettantde proposerdespolitiquespubliques transparentes
etd’imposeràtouslerespectd’uncadreréglementaire non discutable
permettantlamise en place d’unÉtatde droit.L’Étatdoitde plusêtre
constitué destructuresformellesde pouvoir,clairement reconnaissables,tout
en engendrant un équilibre despouvoirsafinqu’aucun d’entre euxne puisse
imposer ses vuesauxautres sans uncontrôle parallèle.Lesinstitutions
politiquespubliquesdoiventdoncêtreclairementindépendantesde lasphère
privée desindividus, les servicesbureaucratiquesde l’État suivant uncode
deconduite définiafin d’agirdanslecadre d’une mission deservice public.
Pourautant, en oppositionà cette définition formelle descaractéristiques
principalesde l’État, ilconvientdeconceptualiseraucontraire ladéfaillance
de l’Étatcomprisecommeun processus suivantlequel l’ordre légitime et
légal-rationnel n’émerge pasou setrouve progressivement substitué ou
dédoublé pardes structuresétatiquesfaiblementinstitutionnalisées.
En effet, ladéfaillance desÉtatsest un processusmultiforme,se
déclinantévidemment sousdesformesdifférenteset suivantdes trajectoires
particulières selon lespays.Il nes’agiradoncpasde promouvoir unethéorie
élitaire de ladéfaillance de l’Étatpostcolonialapplicable indistinctement
dansletempsetdansl’espace.L’espritde notrecontribution estbeaucoup
plusmodeste,tentant simplementde définirlespointscommuns, de
percevoirles trajectoirespolitiques similaires quiseretrouventau sein de
nombreuxÉtatsd’Afriquesubsaharienne, pourtantfondamentalement
différentsdupointdevue de leurshistoiresprécoloniales, de leurs
expériencescolonialesetde leurs situationscontemporaines.Notre
contributions’inspire doncduparadigme du«système le plusdifférent»
suivantl’expression de GiovanniSartori,uneapprocheutilisée en politique
comparativeafin d’expliquerpourquoi et suivant quelsprocessusdes
phénomènes similairespeuventêtre observésau sein desystèmespolitiques
51
pourtant trèsdifférents.En effet, malgré ladiversité «desAfriques»
subsahariennes, descaractéristiques récurrentesprésidantàladéfaillance des

51
Sartori, G.,“GuidelinesforConceptAnalysis”, inSartori, G. (ed.),SocialScience
Concepts. A Systematic Analysis,BeverlyHills,SagePublications, 1984, p. 1-22.
24

Étatspeuventêtre définies.Notre étudeseradonc conceptuelle et
exploratoire, prenantlesélémentsempiriquescomme desillustrationsplutôt
que despreuvesirréfutablesde l’argumentationavancée.Ils’agiradese
focaliser surlanature de l’exercice dupouvoirpolitique parlesélitesen
postcolonie, etde percevoirl’évolution de l’Étatpostcolonial, ententant
notammentdecomprendre pourquoi ladéfaillance desÉtatsest un
phénomènesirépanduau sein desystèmespolitiquespourtant trèsdifférents.
Ladéfaillance de l’Étatest un processus s’exprimant selonquatre
dynamiquescomplémentaires, lesdilemmes sécuritaireset territoriaux, la
paralysie institutionnelle de l’Étatetdesa capacitéàdéfinirdespolitiques
publiques, l’autonomisation de lasociétécivile etfinalement, laperte de
légitimité de l’autorité politique envigueur.Ladéfaillance de l’État
postcolonial prend forme progressivementlorsque lesinstitutionsformelles
ne jouentplus qu’unrôlesecondaire etperdent une importancecentrale dans
lastructuration de lavie politique, économique et sociale dupaysconcerné.
Ladéfaillance de l’Étatnesignifie doncpas simplement, ni même
nécessairementl’existence d’unerébellion oud’un pouvoiralternatifau
gouvernementcentral.Mais, ils’agitd’un processus suivantlequel l’autorité
politique exercée parl’Étatetles structuresinstitutionnellesetlégalesde
52
celui-ci deviennentinopérantesoune fonctionnentplusde manièreviable.
L’Étatdevientparalysé etinefficace danslesensoùil n’estpluscapable ni
d’assurerlesfonctionsdécisionnellesetderégulationspolitiques qui
caractérisentl’actuation d’un gouvernement, ni même en mesure de favoriser
unecertainecohésionsocialeau sein de lapopulation pouvantcréer un
53
sentimentminimum d’allégeanceaux structuresétatiques.Entant que
territoire,unÉtaten processusde défaillance perdcontinuellement sa
capacitéàexercer sasouveraineté interne,son monopole de laviolence
physique légitimesurleterritoire dontil estformellementle garant.Àla
relative inaptitudeàimposer sadomination,s’ajoute donclaperte d’une
capacité decontrôle,seuleàmême de promouvoir unerégulation politique,
un mode de gouvernance et un ordre juridico-légalcommunàl’ensemble du
territoire national.Ladifficulté de l’imposition dupouvoiretde
l’engendrementd’uncontrôlesociopolitique parl’Étatcentralamènecelui-ci

52
Zartman,I.W.,“Introduction: PosingtheProblem ofStateCollapse”, inZartman,I.W.
(ed.),CollapsedStates: TheDisintegrationandRestoration ofLegitimateAuthority,
London: LynneRienner, 1995, p. 5.
53
Badie,B.& Smouts,M.C.,“Introduction”, inL’InternationalSansTerritoire,Paris:
L’Harmattan, 1996, p. 9.
25

àne plusêtre en mesure d’assurerlapropresécurité despersonnesciviles se
54
trouvant sous sonautorité.
Lalégitimité dupouvoirde l’Étaten lui-même provientdesa
«responsabilitéàprotéger»sesproprespopulations selon levocable en
vigueur.Depuisle débutdesannées1990, l’ONU aen effetprogressivement
repensé le conceptdesouverainetésuivantlanotion de «responsabilitéà
protéger».Alors que lasouveraineté était traditionnellementconsidérée
commeassociéeàl’idée decontrôle, elle devientprogressivementalliéeàla
notion deresponsabilité.En d’autres termes, lasouveraineté n’impliquerait
doncpas simplement que lesautoritésétatiques soient«responsablesdes
fonctionsde protection de lasécurité etde lavie descitoyensde mêmeque
de lapromotion dubien-êtresocial»sinonque « lesagentsde l’Étatdoivent
aussi êtreresponsablesde leursactions»àlafois«enversleurscitoyensd’un
55
pointdevue interne, etenversla communauté internationale».Celasignifie
que lesautoritésétatiquesdoiventprotégerleurspopulationsde menaces
extérieures toutd’abord, provenantde payslimitrophes quiremettraienten
cause lasouveraineté de l’État.L’Étatdoitde mêmesoutenirlespopulations
vis-à-visdesmenacesintérieures,àsavoir«laguerre detouscontretous»
chèreàHobbes, c'est-à-dire, lecasde figure oùl’absence decontrat social et
d’autorité politique légitime n’engendre plusaucuncadre juridique ni
contrôle d’uneautorité politiquesupérieureà celle desindividus, permettant
56
àlaloi du talion de dominer.C’esten effetparceque l’Étatestincapable de
fairerégnerl’ordre public, decréerdescadresjuridiquescontraignantset
applicablesàtous,que despopulationscivilespeuvent subirlesactuationsde
milices, de groupesarmésoudebandits régionaux tirantprofitde «l’absence
d’État»surleterrain.
Danslescaslesplusextrêmesde défectuosité de l’État,sonautorité
politique ne peutpas s’étendreàl’intérieurmême dupays,celle-ci étantde
faitconfinéeau sein d’uncentrerelativementfaible,communémentla
capitaleurbaine et sesinstitutions.L’Étatn’aplusalorsla capacité de
promouvoirl’ordre etlasécurité etencore moinsd’administrerde
nombreuses zonesdupays,quelquefoisdevenuesinaccessiblesen l’absence

54
Forrest,J.B.,“StateInversionandNonstatePolitics”, inVillalon,L.A.&Huxtable,P.A.
(eds.),TheAfricanStateataCriticalJuncture: BetweenDisintegrationand
Reconfiguration,London: LynneRienner, 1998, p. 45.
55
À cesujet,voirlerapportinternationalTheResponsibility toProtect: Reportofthe
InternationalCommission onInterventionandStateSovereignty,Ottawa: International
DevelopmentResearchCentre,2001, 12,
http://www.iciss-ciise.gc.ca/pdf/CommissionReport.pdf,consulté le31/05/08.Pour unecompréhension plusprécise decette notion,Cf.
Chandler,D., «Theresponsibility to protect?Imposingthe‘LiberalPeace’»,International
Peacekeeping, 11(1), p.59.
56
Hobbes, T.,LeLéviathan,Paris,Hachette, 1998.
26

d’infrastructuresetdevoiesdecommunicationsappropriées.Forrestapar
exemple défendu que pendantlaguerreauLibéria,toutcomme il estencore
possible de l’observeraujourd’hui enSomalie, l’autorité de l’État
57
«commence etsetermineaveclesimmeublesdugouvernement». UnÉtat
défaillant témoigne de même d’une expropriation de lareprésentation
publique pardesentrepreneurspolitiquesdontlastratégie principale et
58
l’objectif exclusif estcelui ducontrôle dugouvernement.Lecontrôle du
gouvernementdevientainsiune fin ensoi,sesubstituantàlavolonté
d’accéderaugouvernementpourpouvoirparlasuite mettre en placeun
programme de gouvernement.Ils’ensuit unecertaine «dé-idéologisation» des
luttespolitiques qui nesestructurentplusen fonction de propositionsetde
programmesdifférenciés, mais qui dépendentetprocèdentprincipalementde
lalogique élitairerelativeàl’accèsetaucontrôle des structuresde l’État.La
représentation politiqueatraditionnellementétéconsidéréecommeuncontrat
social entre le peuple etlesgouvernants,au traversduquel le premieraccepte
de perdresaliberté originellesanslimitesnicontraintesfournie parlanature,
en échange de lasécuritéqueseul l’Étatpeutpermettre etimposerafin de
59
promouvoir unecoexistence pacifique et un projetcollectif desociété.
En opposition,unÉtatdéfaillantdoitfaire faceàun déficit structurel
de légitimité danslesensoùil estincapable desoutenirle développement
d’unsenscommun d’appartenance.Ladéfaillance de l’Étatentraîne
l’autonomisation de lasociétécivilequiseréorganiseàpartirdesespropres
bases.EnAfriquesubsaharienne, les sociétéscivilesontd’ailleursmontré
unecapacité d’adaptationremarquable malgré lapersistance d’États
défectueux.Néanmoins, nonseulementlesoutien populaireaux structuresde
l’État si faiblementinstituées tendalorsàdiminuer, maismême danslecas
oùlasociétécivileseraiten mesure d’organiserdesespacesalternatifsetde
formulerdesdemandes socialesconsistantes, l’Étatatrophié n’estplus
60
réellementen mesure de les satisfaire.Lesinstitutionsde gouvernement
deviennentdysfonctionnelles,renforçantle manque decapacité institutionnel
de l’Étatdéfaillantdanslaformulation dechoixde politiquespubliquesainsi
que dansleurmise en œuvre.L’État seconvertitdoncpeuàpeuenune

57
Forrest,J.B.,Op. Cit.,1998, p. 46.
58
Médard,J.F., «Le‘BigMan’enAfrique:esquisse d’analyse dupoliticien entrepreneur»,
AnnéeSociologique, 42(1), 1992, p. 167.
59
Hobbes, T.,Op.Cit.,1998.
60
Dunn,K.C.,“TheAfricanState: RethinkingtheSovereignState inInternationalRelations
Theory”, inDunnK.C.& ShawT.M. (eds.),Africa’sChallengetoInternationalRelations
Theory,London: Palgrave,2001, p. 46-63.
27

organisationchaque foisplusinappropriée pour traduire lesdemandes
61
socialesen mesuresconcrètes.
De lasorte, lesÉtatsdéfaillants semblentdétenteursd’une
«souveraineté négative»,àsavoir unereconnaissance internationale de leur
existence etde leursfrontières,sanspourautantêtrecapable de garantirleurs
fonctionsde «souveraineté positive»,c'est-à-dire, la capacitéà«déclarer,à
62
mettre en œuvre etàimposerlerespectdespolitiquespubliques».Il est
quasiment toujours question duproblème de l’absence de «souveraineté
interne» etpositive.La Somalie estcertes reconnue internationalement, mais
le Gouvernementfédéral detransition (GFT) n’estpasen mesurede
contrôlerleterritoire national, etdepuis1991, larégion duSomaliland, puis
celle duPutlandaunord,anciennescoloniesbritanniquesalors que lesud
avaitétécolonisé parlesitaliens, demandentleursautonomies,voire leurs
63
indépendances respectives.Toutaulong desarécente histoire
postcoloniale, leTchad n’aeude mêmeque peudechosesencommunavec
cequiconstitueunÉtat.LesprésidentsHisseinHabré puisIdrissDébyont
biententé d’imposerleurscontrôles surleterritoire national, mais
l’instabilité politique etlaprolifération de groupesarmés sontdemeurées une
64
constante depuis1960.L’absence de frontièresgéographiquesnaturelles
définissantleslimitesdece paysenclavéa constammentpermisàses voisins
des’ingérerdans sesaffairesintérieures,alorsmêmeque le paysdoit
régulièrementfaire faceauflotderéfugiésprovenantduSoudan etdespays
65
limitrophes.
Laprolifération de mouvements sécessionnistes, d’entrepreneurs
politiquesetdechefsde guerre peutengendrerladétérioration des
66
institutionspolitiqueset sociales.Laprivatisation de lasphère publique
renforcealorsl’usage de laviolence etde la coercition parl’Étatlui-même,

61
Bratton,N.& Van deWalle,N.,“Neopatrimonial RegimesandPoliticalTransitionsin
Africa”,WorldPolitics, 46(4), 1994, p.457.
62
Jackson,R. H.,Quasi-States: Sovereignty,InternationalRelationsand theThirdWorld,
Cambridge: Cambridge UniversityPress, 1990, p. 129.
63
Jackson,R. H. & Rosberg,C. G.,“WhyAfrica’sWeakStatesPersist: TheEmpiricaland
theJuridical inStatehood”,WorldPolitics,35(1),1982, p. 1-24;Menkhaus,K.,“State
Collapse inSomalia: SecondThoughts”,ReviewofAfricanPoliticalEconomy, 97(1),2003,
p. 405-22.
64
Foltz, W. J.,“ReconstructingtheState ofChad”, inZartman,I.W. (ed.),CollapsedStates:
TheDisintegrationandRestoration ofLegitimateAuthority,London: LynneRienner, 1995,
p. 17.
65
HautCommissariatdesNationsUniespourlesRéfugiés,LesRéfugiésdansleMonde.
Cinquanteansd’ActionHumanitaire,Paris: Autrement,2000.
66
Médard,J.F.,Op.Cit.,1992, p. 167-92.
28

67
sans quecelui-ci nesoitpourautantpourvude lalégitimitécorrespondante.
Le pouvoirpatrimonial etlerègne de l’arbitraire peuvent remplacerla
68
domination légale-rationnelleque doitimpulser unÉtatde droit.Aussi
paradoxalquecelapuisse paraître, la«privatisation de l’État» n’implique pas
forcémentladisparition de l’État, maisplutôt,ce processus signifiesouvent
unereconfiguration ducentre névralgique de l’autorité politique, etparfois
69
même, «unecapacité deconsolidation dupouvoircentral».Danscertains
cas, lasurvie de l’Étatdépend en définitive de laloyauté desforcesarmées,
qui peuventaussisescinderen différentesfactions,renforçantle processus
de défaillance des structuresde l’État.Lapolice etl’arméesont
indirectementencouragéesparlecontexte decriseàne pas respecterl’État
de droit,confortantleursautonomisations respectives vis-à-visdupouvoir
politique.Dans uncontexte detrèsfaibles ressourcesdisponiblesetdu
développementde pratiquesinformelles voire illégales, lesagentsde l’État
peuventprogressivement seconvertiren groupesaffranchisde l’autorité de
l’Étatcentral, devenantalorscapablesde «couperles routes», deracketterla
population etd’abuserde leurspouvoirsd’une manière générale.La
souveraineté interne decesÉtatsdéfaillantsestde mêmeremise encause
lorsque desacteursnon-étatiquesparviennentà contrôleretàextraire des
70
ressourcesdu territoire national.

3.STRUCTUREDE L’OUVRAGE

L’ouvragesestructureautourdecinqchapitres quitraitentd’un
ensemble dethématiques transversalesliéesàlaquestion de ladéfaillance de
l’État, fournissantde mêmeun ensemble d’exemplesetd’illustrationsafin
d’étayerlesargumentsproposés,suivi de deuxétudesdecasportant surla
Somalie puis surl’Angola.Le premierchapitre permetde définirles
caractéristiquesprincipalesdesordrespolitiquescoloniaux,afin de mettre en
avantlesimplicationshistoriquesdecette périodesurlesdéveloppements
postcoloniaux, notammentau regard desmodalitésd’exercice dupouvoiret

67
Grant,J.A.& Söderbaum,F.,“Introduction: TheNewRegionalism inAfrica”, in Grant,I.
A.andSöderbaum,F. (eds.),TheNew Regionalism inAfrica,Hants: Ashgate, 2003, p.
217.
68
Bach,D.C.,“NewRegionalismasanAlias: RegionalizationthroughTrans-State
Networks”, in Grant,I.A.& Söderbaum,F. (eds.),TheNew Regionalism inAfrica,Hants:
Ashgate, 2003, p. 29.
69
Hibou,B.,“De laprivatisation deséconomiesàlaprivatisation desÉtats. Uneanalyse de la
formationcontinue de l’État”, inLaPrivatisation desÉtats,Paris:Karthala, 1999, p.31.
70
Taylor,I.,“ConflictinCentralAfrica: ClandestineNetworks& Regional/Global
Configurations”,ReviewofAfricanPoliticalEconomy, 95,2004, p. 45-55.
29

de la question de lalégitimité desÉtats.Lesecondchapitre évolue
logiquementens’intéressantauxdilemmesde la«survie» desÉtatsfaibles
danslecontexte de laGuerre Froide etd’unsystème international polarisé,
soulignantla«révolution passive» desdirigeantspostcoloniaux qui
œuvrèrentàmarginaliserles systèmesd’autorités traditionnels touten
développantdesliens transnationauxavecleursancienscolonisateursafin de
compenserlafaiblesse de leurs soutienspopulairesinternes, engendrantla
dominance d’unesouveraineté octroyée parl’externalité.
Letroisièmechapitresouligneainsi le paradoxe de l’africanisation des
systèmespolitiquespostcoloniaux,àsavoirl’appropriation progressive des
Étatsparlesélites qui engendraparallèlement unesurvalorisation graduelle
dupolitique.Lasous-institutionnalisation desÉtatsd’une part, etlafaiblesse
de laresponsabilité politique desélitesd’autre partontdonc, plus qu’ailleurs
dansle monde,rendudifficile larénovation politique etl’émergence
d’oppositionsdémocratiquesau sein decesÉtatsfaiblesaux régimes
néanmoinsforts.Dans unquatrièmetemps, ilseradoncsoulignécommentla
prédominance de logiques visantàlasurvie politique personnelle peutmême
serenforceraudétrimentde laviabilité de l’État.Dansdes systèmes
politiquesautoritairesau sein desquelsles structuresd’opportunités sont très
défavorablesàl’émergence d’un espace politique pourl’opposition,
conquérirle «gâteau» par touslesmoyenspeutdevenirle leitmotivdes uns
comme desautres.Àlaviolence d’État répondsouventlamilitarisation de
l’opposition,substituantprogressivementleslogiquesprivéesaudétriment
de l’intérêtpublicnational.Surle plan économique, l’instrumentalisation du
pouvoirpolitique parlesélitespostcoloniales renforceainsi d’autantplusla
marginalisation de l’Afriquesubsaharienneau sein ducommerce
international.Lesfacteursexternes, le poidsde ladette extérieure,
l’imposition desprogrammesd’ajustement structurelsetladétérioration des
termesde l’échangeseconjuguentet serenforcentalorsaveclaprédation
interne des ressourcesnationales.Finalement,tantlecasde la Somalieque
celui de l’Angolaillustrentbien lesdifférentesfacettesdesdynamiques
politiques sous-jacentesàladéfaillance desÉtats,qui n’anéanmoins rien
d’inéluctable.Lapolitiquecontre le développement s’exprime
principalementau traversde la centralité des stratégiesetdesjeuxdes
acteursdespolitiquesde l’État, dontlesactuationsdoiventnécessairement
êtreréévaluées.

30

CHAPITRE

I

-;y;02ly2h%M Ms F;hs-;y;02ly2h%M*

]Mml]=h h~] =Mh ]"ly2s"h -];2h"Mh

fin de conceptualiserlafaiblesse de l’ÉtatenAfriquesubsaharienne,
%
ilsembletoutd’abord nécessaire des’intéresserauprocessus
historiqueayantcontribuéàsaformationsurlalongue durée, enspécifiant
son origine etlesprincipalesmodalitésdeson émergence.Cechapitre permet
de poserle problème de lafaiblesse desÉtats subsaharienscontemporainsen
soulignantlesprincipales rupturesetlescontinuitésentre lespériodes
précoloniales,colonialesetpostcoloniales.Si l’Étatpostcolonial est si
faiblementinstitutionnalisé enAfriquesubsaharienne,c’estavant toutparce
cequ’il n’yapaseuderéelprocessusd’émergence d’unÉtatmodernesurle
continent.Plutôt,celui-ciavécuaumoins quatrerupturessuccessives.La
première estl’expérience de l’esclavagequiatouché lecontinentafricain
plus quetoutautre, déportant sesnombreuses ressourceshumaines versles
plantationsd’Amérique, etentraînant unesouspopulation ducontinent qui
persisterapendantplusieurs siècles.De même, l’esclavage imprégnera
durablementlesmentalitésdufatalisme de l’exploité.Laseconderupture
principaleayantencoreaujourd’hui de nombreusesimplicationsest une
disjonction de latransmission desconnaissances.Étantdonnéque l’Afrique
est uncontinentdontlatransmission des savoirs s’esteffectuée detout temps
de manière orale, ladiffusion etl’accumulation desconnaissancesontété
pluscompliquées.Il nes’agitpasde direque latransmission desmythes, des
valeursetde la culture n’apasété possibleaufil desgénérations, maisil
convient simplementdesouligner qu’enraison de lafaiblesse de production

31

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