Les Grands imbéciles
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Description

Dans cet essai, Pierre Vadeboncoeur met en scène une galerie de personnages publics ayant mis leur ingéniosité au service de la bêtise. Ce sont les grands imbéciles. Il s’agit de politiciens, d’entrepreneurs et de savants dont l’intelligence abdique devant les tâches qui lui incombent, et dans les mains desquels la raison est une arme pointée contre l’esprit public. En politique internationale, messieurs Bush et Cheney en sont de beaux spécimens. Monsieur Harper fait bonne figure en politique nationale, en compagnie de tous ceux qui, à gauche comme à droite, ont perdu le sens des réalités politiques et historiques du pays. Pour les Québécois, c’est cependant le retour du politicien provincial qui offre la variété la plus troublante du genre. Incarné à merveille par Mario Dumont, ce type de politicien, déplore l’auteur, présage un « retour à la nullité d’antan », avec sa démagogie, sa veulerie et ses compromissions. C’est, en outre, à l’exorcisme d’un tel revenant que nous convient la plume et la sagacité de Pierre Vadeboncoeur. On retrouvera avec joie dans ce recueil de courts textes la fougue, la profondeur et l’élégance des analyses politiques d’un essayiste dont la réputation n’est plus à faire. L’Académie des lettres du Québec honore Pierre Vadeboncoeur de sa plus haute distinction, la médaille de l’académie. Elle souligne ainsi la contribution de Pierre Vadeboncoeur à l’essor de l’essai comme genre littéraire au Québec. «L’essayiste, souligne Yvan Lamonde au sujet de l’auteur primé, qui valorise tant l’intuition du départ et qui maîtrise si bien l’expression analytique du propos, ne pouvait mieux pratiquer le genre et lui donner ses lettres de créances.»

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 19 janvier 2015
Nombre de lectures 0
EAN13 9782895966128
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0400€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Déjà parus dans la collection «Lettres libres» :
– Francis Dupuis-Déri, L’éthique du vampire
– Francis Dupuis-Déri, L’armée canadienne n’est pas l’Armée du salut
– Jacques Keable, Les folles vies de La Joute de Riopelle
– Duncan Kennedy, L’enseignement du droit et la reproduction des hiérarchies
– Robert Lévesque, Près du centre, loin du bruit
– Pierre Mertens, À propos de l’engagement littéraire
– Jacques Rancière, Moments politiques. Interventions 1977-2009
– Pierre Vadeboncoeur, La justice en tant que projectile
– Pierre Vadeboncoeur, La dictature internationale
– Pierre Vadeboncoeur, L’injustice en armes
©Lux Éditeur, 2008 www.luxediteur.com
Dépôt légal : 3 e trimestre 2008 Bibliothèque nationale du Canada Bibliothèque nationale du Québec
ISBN (ePub) : 978-2-89596-612-8
ISBN (papier) : 978-2-89596-068-3
Ouvrage publié avec le concours du Conseil des arts du Canada, du programme de crédit d’impôts du gouvernement du Québec et de la SODEC . Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada ( FLC ) pour nos activités d’édition.
À Jean-Roch Boivin
AVANT-PROPOS
La propagande est partout et prend des formes diverses, y compris celles par lesquelles elle se glisse à l’insu de ceux qui de bonne foi la véhiculent gracieusement et sans s’en rendre compte, journalistes, chroniqueurs, commentateurs, ou simples diffuseurs de nouvelles, dans la presse écrite ou parlée.
L’un des moyens dont dispose le pouvoir pour sa propagande consiste à laisser porter son message par l’information et par les commentaires indépendants qu’elle suscite. Un certain mimétisme inconscient assure alors ce service involontaire. Dans votre discours se retrouve le discours de l’État, caché dans l’examen même que vous en faites. Tout y est, qu’il y ait discussion ou non. Le message gouvernemental, enveloppé, se rend ainsi jusqu’au lecteur ou à l’auditeur. Le journalisme tend d’ailleurs habituellement vers le centre et chemin faisant il abandonne tout esprit critique aigu. Il se garde des extrêmes et, par une conséquence inattendue, il gomme donc aussi l’extrémisme des gouvernements. Tout cela suffit pour que les thèses et points de vue officiels continuent de circuler et contribuent à infléchir de cette manière l’opinion. Vous êtes des agents et des bénévoles mais vous n’en avez pas la moindre idée.
On ne s’en aperçoit pas en effet, mais maints comptes rendus et analyses de l’actualité reproduisent en partie la pensée du pouvoir et aident à la répandre.
Pour illustrer ce phénomène, je choisis ici l’exemple de l’Irak et de l’Afghanistan. J’écoute parfois avec étonnement des experts exposer des vues qui, entrelardées pourtant d’observations critiques, contribuent à maintenir dans l’opinion un certain relativisme assez lâche dont profite le discours officiel. La guerre d’Irak, à cause du terrorisme avec lequel Bagdad n’avait pourtant rien à voir, mais dont les médias parlaient en faisant ainsi écho au gouvernement, parut longtemps légitime aux États-Unis. Les discours de Bush étaient reproduits pour l’essentiel, même si, au mieux, ils étaient commentés.
Le cas de l’Afghanistan est plus trompeur encore. L’impérialisme en œ uvre dans ce pays passe comme une lettre à la poste aux yeux de l’Amérique et de l’Europe. On n’en parle tout simplement pas.
Or, de quoi s’agit-il en réalité? Il y avait là-bas, dit-on, un certain foyer de terrorisme, admettons. Passe-t-on des frontières sous prétexte d’aller détruire ça? Le droit international ne le permet pas. On sait par ailleurs la raison véritable de cette guerre: le pétrole à amener par pipeline à travers le pays. Que s’est-il passé en réalité? Une invasion, une occupation et l’installation d’un gouvernement fantoche à Kaboul, présidé justement par un suppôt des intérêts pétroliers. C’est joli.
Cette opération impérialiste est présentée couramment par les gouvernements et par la presse comme une «mission». Mission! Mission! Tout le monde semble avoir adopté ce mot-là et l’idée. Employé à satiété par les médias, les politiciens et les gouvernements, le mot a fait fortune. Il substitue à la réalité juridique et politique une image vertueuse frauduleuse et qui prend toute la place.
Le discours public entérine l’idée selon laquelle la mainmise occidentale et surtout américaine sur l’Afghanistan est non seulement légitime mais méritoire! Naturellement l’on se défend en évoquant – après coup – la tyrannie des talibans, comme, en Irak, l’odieux régime de Saddam Hussein.
L’altération des réalités est insensible et efficace. Nos soldats sont là-bas, envahisseurs qui se croient missionnaires, innocents qui au surplus s’imaginent défendre notre pays au bout du monde. La propagande accumule des images, soldats à Kandahar, visites de ministres à proximité du front, journalistes à la rescousse, «reportages» de ces derniers sur place, envoyés là, soi-disant pour «couvrir» pendant quelques jours le conflit – journalisme éclair dans les fourgons de l’armée – un aller-retour, le temps de pouvoir rapporter trois ou quatre séquences de films pour la télévision, utilisées pour la propagande en vue d’habituer psychologiquement le public à la présence de nos troupes là-bas, où le sort du monde et du Canada va bientôt se décider, n’est-ce pas?
Banaliser cette guerre, la légitimer, tandis qu’on glisse, à travers tous ces messages orientés, une politique orgiaque de dépenses militaires, véritable hold-up de fonds publics à coups de dizaines et de dizaines de milliards, sous le sourire du faux jeton Harper, voilà comment entre autres on conditionne l’évolution des mentalités, voilà la propagande. Les médias, les échanges d’opinions et ainsi de suite, feront le reste.
Le but est atteint. Le fait de la guerre, bien que discuté, s’insinue dans l’opinion. Le langage officiel a maintenant droit de cité parmi nous, refusé mais accepté, parfois combattu mais affermi aussi. La mission! L’Occident serait donc allé se battre pour les Afghans? Vraiment? Jusqu’où peut-on porter cette contre-vérité ridicule?
Sartre parle de «la tendance à entériner l’événement accompli, simplement parce qu’il est accompli». Voilà une constante exploitée par la propagande. Celle-ci compte sur une opinion publique plus ou moins distraite, plus ou moins passive, paresseuse, inattentive. L’opinion publique peut évoluer inconsciemment. On table sur cette évolution possible et même probable.
Il y a aussi l’habitude du public à se satisfaire d’idées moyennes. Les moyennes tirent toute chose vers un certain milieu, donc vers le bas. Le pouvoir est conscient de cela. Le public s’apprivoise et il finit par incliner dans un sens contraire à ses positions initiales, qui jusque-là se situaient à gauche puisqu’elles étaient contre la guerre. Même la débauche de dépenses militaires, stupéfiantes, ruineuses, un scandale, ne semble pas ameuter le public. C’est un signe.
La propagande vise précisément cette indifférence latente pour marquer des points. Il s’agit d’imposer progressivement une politique impopulaire pour le moment mais à laquelle les gens finiront par s’habituer. Cette stratégie a pour effet de dissoudre en partie les résistances. Le pouvoir, lui, tout au contraire, possède deux avantages: la lucidité, vertu d’administrateur, et une forte volonté. Il est conséquent. La partie n’est pas égale. Les commentateurs, tout à leurs études, ne signalent pas ce danger très présent.
Qu’est-ce que font les dirigeants? Comment procèdent-ils? Ils entretiennent l’inertie des masses. Ils ne contrarient pas manifestement l’opinion; ils lui laissent en apparence son autonomie. C’est très subtil. Ça finit par marcher.
Les moyens employés par la propagande sont indirects. Celle-ci dispose de maints moyens, mais ils ne sautent pas aux yeux. Une grande part du travail se fait d’ailleurs dans les coulisses. Le pouvoir laisse pourrir l’opinion. Il la conditionne mais selon la tendance qu’elle a de se dégrader toute seule. Cela se fait à petites doses et avec beaucoup de duplicité.
Voici où je veux en venir. Je souligne toute cette médiocrité. La propagande suit le chemin que celle-ci lui indique. Même les gens dont on peut penser qu’ils pourraient redresser l’opinion, écrivains, critiques politiques, politologues, expriment pour la plupart des vues alambiquées et relativement peu déterminées, de sorte qu’elles véhiculent à la fois le pour et le contre, la thèse et l’antithèse, avec une sorte de détachement éditorial très caractéristique, ni chair ni poisson. Le pouvoir se sent à l’aise avec cela. Le discours journalistique ou académique lui ménage une place et ne le gêne pas. C’est une aubaine, à tout bien considérer. Au bout du compte, la réaction, se servant de la démocratie de la sorte, s’y étale plutôt à l’aise. Ses idées reçoivent une publicité gratuite, pour ainsi dire. Elles s’accréditent de cette manière dans l’esprit du public.
Un résultat tangible de ce traitement, c’est que l’opposition arrive moins bien à se constituer vigoureusement. Elle tient compte elle-même de cette confusion et de la médiocrité d’une partie de l’opinion.
Au Couac et à L’Action nationale, on entretient au contraire un goût pour les vues nettes, directes, déclarées, non équivoques. La plupart des articles contenus dans mon livre ont été publiés là.
Il s’agit, à travers les brumes des commentaires sur l’actualité, d’aller au fait et d’essayer de dire le fond des choses, sans ménagement. Il s’agit surtout d’analyser l’actualité en tentant d’en pénétrer le sens par des réflexions sans complaisance ni concession, ni inutile complication, ni circonlocutions journalistiques. Comme bien d’autres, je suis très conscient des hypocrites calculs du pouvoir, tout comme de la faiblesse de caractère de l’opposition. J’ai toujours su qu’il fallait s’y attaquer directement. De toute nécessité il importe de dire les choses telles qu’elles sont ou telles qu’on pense qu’elles sont effectivement. Mon livre, qui n’est sans doute pas à la hauteur de son propos, n’a pas d’autre but que celui-là.
Comme mes trois autres ouvrages publiés chez Lux, il présente une chronique au jour le jour des grands mensonges politiques de la période. C’est un livre intransigeant et qui exprime çà et là, c’est sûr, quelque mépris, mais aussi, je l’espère, une ferveur certaine et un amour pour les populations, les nôtres et celles des peuples victimes de la politique des grands États qui nous sont proches.
Au Couac , en particulier, ce n’est pas comme dans les principaux organes de presse. On n’a pas à se mettre en habit du dimanche pour se présenter chez lui. On y cultive l’interpellation, le pamphlet, la dénonciation, moyens de ne maquiller ni sa pensée ni la vérité et, somme toute, d’atteindre de cette manière, autant que possible, à l’objectivité, compte tenu des limitations qu’on ne peut manquer d’avoir. Le but de mon livre est d’aller droit devant soi, dans un domaine où l’expression est si souvent piégée par la propagande et les respects dont on l’entoure. On pourra lire ces articles en tenant compte de cet esprit. À chaque page, ils visent de front la propagande de même que le journalisme mou.
PREMIÈRE PARTIE : LA POLITIQUE INTERNATIONALE
LES GRANDS IMBÉCILES
Ils n’appartiennent pas nécessairement à la catégorie des imbéciles en général. Ce n’est pas une condition indispensable. Je parle ici plutôt d’une variété supérieure du genre.
La catégorie des grands imbéciles peut comprendre des individus stupides de naissance, mais dans une proportion nullement différente de celle qu’on observe dans l’ensemble de la société.
Sous l’appellation générale de grands imbéciles, il y a donc place pour des gens intelligents et leur contraire. Les uns et les autres se retrouvent ensemble dans la politique et dans les grandes affaires. La politique, notamment, ne les départage pas, elle les additionne.
Sont membres à part entière de cette famille: la grande majorité des individus qui gouvernent les États et, sans exception, les dirigeants des multinationales. La Maison-Blanche est en bonne place dans le catalogue.
J’ai beau étudier sans parti pris ces collections d’individus, j’ai beau les comparer aux gens ordinaires, cela ne fait que confirmer mon idée: il fallait créer une classification à part, celle des grands imbéciles, qui coiffe si bien le gouvernement américain actuel, mais d’autres aussi, M. Harper disons.
Dans la catégorie de mon invention, un type probablement brillant, par exemple M. Cheney, ne tranche pas sur le moins doué; il lui prête au contraire ce qu’il contient lui-même d’insignifiance, qui est considérable. L’un et l’autre, disons M. Cheney et M. Bush, présentent un front extraordinaire, qu’ils défendent avec une morgue égale.
Les opinions des deux font un mélange que cimente le liant particulièrement efficace qu’est le mensonge, le mensonge grossier, énorme, public, répété aussi souvent que nécessaire. Le mensonge fond l’intelligence avec la sottise en un composé cynique bien propre à la consommation par des multitudes déjà conditionnées par la télévision et par la presse.
Mais, en fin de compte, en quoi consiste la grande imbécillité? Pourquoi cette classification originale? Essentiellement les grands imbéciles sont aveugles aux conséquences des actes économiques, politiques, sociaux et militaires de l’impérialisme. Ces conséquences, démesurées, fatales, peut-être eschatologiques à terme, provoquées principalement par l’esprit de domination violente de la part des États et des intérêts privés ainsi que par le gaspillage des immenses capitaux qui seraient nécessaires pour tenter d’empêcher l’effondrement écologique universel qui s’annonce et est déjà commencé, eh bien ces conséquences n’entrent pas en ligne de compte dans les idées des grands imbéciles. Cette imbécillité spécifique, nouvelle, est en train de compromettre l’avenir de l’humanité.
Supposez que le hasard, dans une réunion sociale, vous mette en présence de Cheney, Bush, Rumsfeld. Alors, eux descendus de leur piédestal ou de leurs échafaudages, comment pensez-vous que vous vous sentiriez, face à face avec eux, à hauteur d’homme? Par leur pensée, ce sont des inférieurs. Telle est la véritable mesure de leur taille. Vous n’auriez pas de complexe. Vous les toiseriez, et de haut.
Le Couac , novembre 2006
LE DERNIER MUR
Devant la race humaine se dresse aujourd’hui une muraille: nous commençons à savoir qu’à moins de gigantesques changements d’orientation économique et politique, presque impossibles d’ailleurs à effectuer, l’humanité se trouvera bloquée irrémédiablement. Nous arrivons au mur de l’ impossibilité . Ce ne sera pas dans mille ans.
Telle impossibilité se manifestait jadis à propos d’entreprises historiques démesurées, mais elle était limitée. Les conquêtes napoléoniennes, la révolution russe corrompue, les ambitions d’Hitler, tout ça finissait par échouer. Mais cela s’arrêtait là. L’avenir de l’homme n’était pas encore en cause.
À ces époques, les ambitions politiques et militaires étaient trop grandes et elles finissaient dans le désastre, mais cette conséquence ne concernait que le temps présent. Les calculs de la puissance sont presque toujours trop courts. Un effondrement finissait par se produire, puis l’on passait à autre chose. Les dommages, quoique gigantesques, se limitaient plus ou moins à l’épisode.
Or, dorénavant, ce ne sera plus la même chose. L’ impossibilité dont je parle est maintenant à la mesure de la planète et de toute l’histoire humaine. Elle est nouvelle et vraisemblablement elle s’annonce comme infranchissable et définitive.
Elle ne concerne pas seulement l’avenir de l’Amérique impérialiste ou les rêves plus lointains de l’hégémonie chinoise. Elle englobe désormais l’avenir de l’homme et sa survivance. Il s’agit d’un changement absolu d’échelle.
Pourtant les chefs d’État en restent toujours à penser ces choses-là comme autrefois. Ils prennent des modèles de volonté de puissance dans l’histoire, comme l’exemple de Napoléon, de ses calculs, de ses audaces, de sa résolution, de son réalisme grandiose mais aveugle.
Ces mesures, si vastes qu’elles aient été, ne s’appliquent plus pourtant. La conjoncture présente et à venir est extrêmement nouvelle et la situation aussi implacable que nouvelle. Elles n’ont plus grand-chose à voir avec le passé. Nous entrons, semble-t-il, dans l’ère de l’implacable et de l’inévitable.
Le mur de l’impossibilité a aujourd’hui des dimensions eschatologiques.
On ne passe pas. Il semble qu’on n’ait qu’une chance minime de passer. Les perspectives actuelles et futures à cet égard ne se comparent à rien dans l’histoire.
Mais on persiste à imiter ce passé comme des schizophrènes. La problématique fondamentale de la politique n’aurait en rien changé?
En fait, l’imitation de certaines entreprises historiques de jadis, lesquelles réussissaient quelquefois, par exemple l’empire romain sur quelques siècles, paraît aujourd’hui devoir être enveloppée dans un échec universel écrasant, dont on peut mesurer grosso modo la proximité: peut-être seulement un siècle à ce qu’on dit.
Il faut pointer les principaux responsables de cette paralysie. Eux seuls pourraient sonner l’alarme avec une chance d’être entendus et amorcer dès lors une réaction: les chefs des grands États, États-Unis, Chine, Russie, Allemagne, Japon, France, Grande-Bretagne. Ils n’en font rien. Ils possèdent seuls les tribunes requises mais ne les utilisent pas. En réalité, ils font tout le contraire. Ils agissent comme si la question dont ils ne parlent pas n’existait pas et ils font exactement tout ce qu’elle interdirait.
C’est un scandale si étendu et si ordinaire qu’on ne l’aperçoit pas, qu’on ne le mentionne pas. Le pire, peut-être, dans le comportement des dirigeants, est leur mutisme, et au silence des chefs d’État répond un autre silence, celui des médias comme celui des oppositions officielles. Il n’y a pas dans le monde de «conspiration» plus étendue. Celle-ci n’existe probablement même pas à ses propres yeux.
Analysez les silences du pouvoir et vous verrez apparaître en positif la somme des idées qu’il supprime, ou qu’il cache, ou qu’il ne comprend pas.
Ce qui, à échéance relativement rapprochée, mène l’humanité à sa perte ne figure pas dans la pensée officielle des États au point où leur politique générale en soit significativement influencée.
Le Couac , juillet 2006
L’INSOLUBLE ET L’INCONCEVABLE
La terre est menacée et l’on parle beaucoup d’écologie. Évoquons quelques exemples de perspectives mentionnées partout comme si elles étaient simples et comme si elles pouvaient donner lieu à des actions appropriées et suffisantes: diminuer les gaz à effet de serre, limiter la pollution de l’atmosphère, des cours d’eau et de l’océan, mettre un terme à l’exploitation excessive des forêts, bouleverser l’industrie de l’automobile en créant des voitures moins polluantes, et ainsi de suite. On le voit, je reproduis ici des aperçus faciles à énoncer. Ils cachent par leur simplicité une problématique qui est peut-être impossible à établir.
Ces objectifs et nombre d’autres supposeraient la mise en place de conditions très difficiles à réaliser et même à concevoir. Ils demanderaient par exemple que les fins et les structures industrielles soient transformées de fond en comble. Cela entraînerait des conséquences économiques et sociales qu’on ne pourrait gérer et qui seraient elles-mêmes génératrices d’effets imprévisibles et de perturbations sur lesquelles on n’aurait guère de contrôle, sinon aucun. De plus, il faudrait provoquer des changements radicaux dans les habitudes de vie, ce qui n’est probablement possible que dans une situation d’immédiate et absolue nécessité.
Tout serait concerné, par exemple l’industrie, le commerce international, la concurrence, y compris celle des pays entre eux, loi tyrannique qu’on ne saurait réduire à peu de chose, ou encore la justice sociale, la pauvreté, l’empire de la richesse, les luttes et combats en cours dont on ne voit pas comment ils pourraient cesser. Continuons cette énumération: la jalouse indépendance des forces économiques, la souveraineté des États, leur puissance, leur armement, l’impérialisme, les modèles historiques persistants de toute sorte, le cloisonnement des cultures, les intérêts de classe.
Il faudrait non seulement tout calculer mais opérer mille aménagements qui engendreraient de l’imprévu et des complications nouvelles, effets secondaires égaux aux effets premiers et qui multiplieraient les difficultés.
On se buterait en outre aux réactions des populations touchées par ces bouleversements, ainsi qu’à des problèmes causés par la rupture des anciens ajustements entre les pièces de la mécanique économique et sociale, jusque-là rodés par l’usage. Nombre de phénomènes apparaîtraient: chaînes de commerce rompues, chômage, appauvrissement, mouvements de révolte, désorganisation.
La situation de l’humanité est faite, à l’infini, de contradictions entre les individus, les peuples, les nations, les groupes, les pouvoirs, les volontés, les ambitions, et cela bouge tout le temps. Les temps nouveaux se signalent par le fait que ces contradictions, dont les conséquences se résorbaient jadis tant bien que mal, ont aujourd’hui des effets directs et immédiats sur les conditions de la vie et sur l’avenir de la terre, ce qui pose une borne pas très lointaine.
Qu’en est-il donc de tout cela? C’est très singulier. Plus on creuse la réalité par l’étude qu’on en fait, plus on se rend compte que ce que l’analyse révèle, ce sont beaucoup moins des éléments de solution qu’une masse croissante de problèmes souvent impossibles même à formuler. La réalité ainsi sondée est abyssale.
Curieuse recherche. Celle-ci ne réduit pas notre méconnaissance des réalités considérées globalement, mais elle l’augmente au contraire en faisant apparaître une somme de plus en plus inextricable de difficultés – mouvantes et autonomes par surcroît.
Les études écologiques sont suivies pareillement d’un effet secondaire paradoxal qui est de nous cacher, par quelques perspectives d’action réelle et à notre portée, l’abîme dont nous approchons. Ni l’inconcevable, ni l’insoluble ne semblent faire partie des perspectives envisagées.
Cette décevante exploration, en un sens, n’a donc pas vraiment d’objet réel, ou plutôt elle en a un, inattendu, celui de montrer non pas surtout les moyens de venir à bout des problèmes d’une humanité qui s’avance vers sa propre perte, mais bien plutôt l’opacité de la situation, opacité qui, loin de diminuer, augmente à mesure qu’on la scrute davantage. On découvre toujours plus, comme des strates, comme des couches, les complications d’une réalité impossible à réduire à des éléments susceptibles de s’offrir à une action efficace.
Vu ce chaos et vu sa complexité extrême, on commence à penser que de tels problèmes ne peuvent qu’échapper aux solutions. En effet, l’on ne saurait tenir compte ensemble d’une myriade de contradictions.
Ce n’est pas tout. L’ordre politique serait affecté profondément. Quelles normes pourrait-on appliquer? Quelles conceptions – démocratiques? autoritaires? – devraient présider au gouvernement de l’espèce humaine dans de telles conditions? Les préférences de tout un chacun, ses caprices, les volontés même majoritaires, les exigences démocratiques, entraveraient l’entreprise. Les faits déborderaient n’importe quel régime. L’humanité n’a jamais évolué que par à-coups et improvisation. On ne voit pas comment il pourrait en aller autrement dans l’avenir.
Comment d’ailleurs convenir internationalement d’un effort commun et partagé, de l’envergure qu’on imagine? Comment voir à l’application des conventions que les Nations Unies tenteraient de suggérer, auxquelles du reste il serait douteux que l’on parvienne? La mauvaise volonté et la myopie seraient courantes, on peut le croire d’après ce qu’on voit présentement sur les théâtres où se fait aujourd’hui l’histoire.
Il faut néanmoins poursuivre. Des mesures visant des buts écologiques à portée de nos moyens doivent être prises malgré tout. Cette lucidité, en partie profitable, doit en tout état de cause être opposée à l’aveuglement et à l’immoralité des décideurs de la planète. C’est un pari, peut-être perdu, mais il faut le courir.
Il faut poursuivre jusqu’au bout cet effort. Le sens de l’inconditionnel est la signature de l’esprit humain dans sa hauteur. L’homme passe alors du règne dévasté des phénomènes à sa propre cohérence, restée intacte au-dessus du destin. Cela s’appelle aussi l’honneur de l’humanité.
L’Inconvénient , mars 2007
LE ROBOT
On commente plutôt séparément les divers événements de la politique internationale, guerre d’Irak, occupation de l’Afghanistan, menaces contre l’Iran, bouclier antimissile américain en Pologne, et ainsi de suite. Chacun est plus ou moins traité comme un cas en soi, isolément, sans guère inspirer de jugements sur la situation générale.
Or, de quoi s’agit-il depuis cinq ans? Le gouvernement américain a réintroduit la guerre d’agression dans les rapports internationaux. Rien de moins. Et, ce qui est pire, cette agressivité est à visées hégémoniques. La politique mondiale est donc profondément changée, pour ne pas dire bouleversée.
Les États-Unis ont pris cette initiative, qui pousse maintenant les superpuissances dans une nouvelle dynamique de guerre froide, de réarmement, de risques stratégiques énormes, de provocations insensées. La table est mise. Telle est désormais la nouvelle donne.
Au-delà du bourbier irakien, de la gesticulation anti-syrienne, des perspectives politico-militaires immédiates, bref de l’actualité, vers quoi le monde, les grands États se dirigent-ils? Bien des commentateurs ont le nez collé sur les événements du jour ou sur leurs développements immédiats. Mais par-delà?
Par-delà, les éléments d’un conflit planétaire larvé mais explosif commencent à se mettre en place. Les États-Unis aggravent de tout leur poids cette dynamique. Vers quoi le monde risque-t-il de dévaler ainsi? L’humanité va-t-elle retomber dans l’orbite d’une nouvelle fatalité et le XXI e siècle prendre à cet égard le relais du XX e ?
Un signe étonnant mais peu remarqué: le niveau d’hostilité entre superpuissances a monté de plusieurs degrés en très peu de temps. Une dynamique de force est en train de s’installer. Une fois en marche, un train pareil peut à peine freiner. Il faut y penser. La géopolitique américaine récente, réglée sur la puissance militaire des États-Unis, a imprimé de nouveau aux affaires du monde une tendance lourde qui avait cessé d’exister à la chute de l’URSS. La Chine et la Russie réagissent aux invasions perpétrées par les États-Unis et aux encerclements qui par ailleurs menacent leurs propres pays.
Tout cela est en train de déterminer dans le monde un état de guerre latente dont il faut redouter l’évolution éventuelle, à commencer par une débauche de dépenses militaires engouffrant les ressources de chaque pays. Le Canada, avec Harper, se range maintenant de plus en plus visiblement avec Washington. C’est un glissement.
Pareil bras de fer entre les plus grandes nations, s’il se poursuit, pourrait à peine se dénouer. Une telle situation risque fort de devenir largement indépendante des volontés. Elle pèsera, hors de contrôle dans une grande mesure, sur les affaires du monde. C’est un poids.
Il faut comprendre une chose. C’est qu’à partir d’une certaine détérioration des rapports entre les plus grands États, la force, comme une masse, et cette masse elle-même, entraînent l’univers dans une logique indépendante. Le phénomène échappe en grande partie aux possibilités d’action. La machine, comme une locomotive, roule d’elle-même, aveuglément.
Où donc nous conduisent cette folie, ces automatismes?

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