Les mouvements islamistes au Maroc
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Description

L'étude des mouvements islamistes est cruciale pour comprendre les événements récents survenus au Maroc (l'alternance, la Moudawana, la restructuration du champ religieux). Ce livre s'attache à étudier l'islamisme de l'intérieur, à travers des entretiens et une observation participante, afin de comprendre la pensée et les idées qui animent ses membres. Il s'intéresse aux motivations qui poussent à adhérer à un mouvement islamiste.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2007
Nombre de lectures 430
EAN13 9782296165236
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LES MOUVEMENTS ISLAMISTES
AU MAROC

www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
© L’Harmattan, 2006

ISBN : 978-2-296-01498-4
EAN : 9782296014985

Okacha BEN ELMOSTAFA

LES MOUVEMENTS ISLAMISTES
AU MAROC

LeursmodesdFaction et dForganisation

L'Harmattan Hongrie
Könyvesbolt
KossuthL. u.14-16
1053Budapest

Préface deFarhad Khosrokhavar

LFHarmattan
5-7, rue de l’École-Polytechnique; 75005Paris
FRANCE

EspaceLFHarmattan Kinshasa
Fac..desSc.Sociales, Pol.et
Adm. ;BP243, KIN XI
Université de Kinshasa–RDC

LFHarmattan Italia
ViaDegliArtisti,15
10124Torino
ITALIE

LFHarmattanBurkinaFaso
1200 logements villa96
12B2260
Ouagadougou 12

Histoire etPerspectivesMéditerranéennes
Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud

Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Harmattan se
proposent de publier un ensemble de travauxconcernant lemonde
méditerranéendes originesànos jours.

DEJA PARUS

AhmedMOATASSIME,Dialogue desourdsetcommunication langagière en
Méditerranée,2006.
Serge LA BARBERA,Les Françaisde Tunisie(1930-1950),2006.
Pierre-AlbanTHOMAS,Pourl’honneurde l’armée.Réponse augénéral
Schmitt surla guerre d’Algérie,2006.
MaâmarBENGUERBA,L’Algérie en péril,2006.
AbderrahimLAMCHICHI,Femmes et islam : l’impératifuniversel d’égalité,
2006.
AbderrahimLAMCHICHI,Jihad :un concept polysémique, etautresessais,
2006.
Jean-CharlesDUCENE,DeGrenade àBagdad,2006.
Philippe SENAC,Le monde carolingien etl’islam,2006.
Isabelle SAINE,Le mouvement GoushEmounim etla colonisation de la
Cisjordanie,2006.
Colette JUILLIARD,LeCoran auféminin,2006.
RenéDOMERGUE,L’intégration desPieds-Noirsdansles villagesdu Midi,
2005.
KamelKATEB,Ecole, population et société enAlgérie,2005.
AhmedB.BERKANI,LeMaroc à la croisée deschemins,2005.
Melica OUENNOUGHI,LesdéportésalgériensenNouvelle-Calédonie etla
culture du palmierdattier,2005.
Anne SAVERY,AmosOz, écrireIsraël,2005.
R.CLAISSEetB.deFOUCAULT,EssaisurlescultesfémininsauMaroc,
2005.
NordineBOULHAIS,Histoire desHarkisduNord de laFrance,2005.
Jean-FrançoisBRUNEAUD,Chroniquesde l’ethnicitéquotidienne chezles
Maghrébinsfrançais,2005.
AliHAROUN,Algérie1962 –La grande dérive,2005.
YoannKASSIANIDES,Lapolitique étrangère américaine
àChypre(19601967),2005.

Préface

Le travail de Okacha se situe dans une perspective théorique où
l’islamisme n’est pas simple réaction à des formes de modernisation
aliénante, mais s’inscrit dans la tradition islamique où ilya eu, dès le
début, des mouvements dissidents au nom de la pureté de la foi. Il
s’inscrit en quelque sorte dans la mouvance de Olivier Carré, tout en
l’adaptant au contextemarocain qu’il a minutieusement étudié, autant
par des enquêtes de terrain que par une connaissance théorique bien
documentée. Sa thèse à la soutenance de laquelle devait activement
participer feu Rémi Leveau donne ici toute la mesure de son originalité.
Elle apporte des éléments nouveauxqui complètent le travail important
de Malika Zeghal (Les islamistes marocains, le défi à la monarchie,
Paris, LaDécouverte,2005).
Okacha distingue eneffet, dans l’islamismemarocain trois
composantesdont ilanalyse exhaustivementdeux,les plus importantes.
Unetendance,fortement minoritaire, estcelle delarupturetotale avec
lesystèmepolitique,voire aveclasociété et lerecoursàlaviolence
pour réaliser l’ordrepolitiqueislamique.Cette composante est
totalement marginalesur lascènepolitique et socialemarocaine et n’a
pas unereprésentativitéimportante.Lemouvement radical se déploie
beaucoup plus horsMaroc(lesattentatsde Madrid de2004en ont
montrél’influence) qu’auMarocmême(où il ya eu néanmoinsdes
attentats toutau longdela décennie).Lesdeuxautrescomposantes sont
deloin plus importanteset larecherche de Okachas’en occupe
minutieusement.Unetendance, Partidejustice etdudéveloppement
(PJD) se donnepour tâche d’influencerdel’intérieur lesystème
politique et social marocain, en reconnaissant plus ou moins
explicitement lamonarchie eten s’inscrivantdans lepaysagepolitique
marocain.Le butestd’islamiserdel’intérieur lepouvoiren s’adaptant
àlastructure de dominationduMakhzeneten sel’appropriant sans
ruptureprofondeni remise encausefrontale.

7

Une autre tendance, celle d’AlAdl Wal Ihsan (Justice et
Bienfaisance),présenteuneoption plus radicale.Son théoricien,le
cheikhYassine, est unefigure charismatique du
paysagepoliticoreligieuxduMaroc etarédigé nombre d’ouvrages, bon nombre en
français, où il appelle au retour à la foi et à l’islam authentique. La
caractéristique essentielle de cette seconde tendance est son
ambivalence.D’une part, Yassine, longtemps en résidence surveillée et
en prison sous le père de l’actuel monarque, refuse le recours explicite
à la violence pour la réalisation de l’islam, de l’autre, il fait une critique
aiguë dusystèmepolitiquemarocain qui réduit l’islamàune affaire
purementprivée, déniant à ce dernier la dimension globale, incluant
religion etEtat. Son attitude ambiguë vis-à-vis du pouvoir fait que le
mouvement est tour à tour intégré, mais aussi marginalisé dans le
systèmepolitiquemarocain:le Makhzen s’en méfie, mais s’en sert
aussi pour neutraliser l’islamisme radical. Le recours de Yassine à la
notion deJihadmontre cette ambiguïtéfondamentale :d’uncôté,
dénonciationdu pouvoir, avec, comme connotation,lerecours implicite
àlaviolencequereprésente dans lesesprits unenotioncomme Jihad,
del’autre,lavolonté denepas recouriràlaviolence physique pour
construire la société idéale musulmane. Cette oscillation entre deux
positions incompatiblesdonnelapossibilité, au mouvementde Yassine
dejouer sur lesdeux tableaux,se distanciantdes islamistes radicaux,
mais refusantdeselaisserentièrementapprivoiser par leMakhzen,
lequel joue lui aussi sur les deux tableaux.Dans l’ensemble,
l’ambivalence deJustice etBienfaisance est une donnée essentielle du
paysagepolitiquemarocain, dans lamesureoùautant leMakhzen que
lemouvement y trouvent leurcompte.
Lesdeux tendancesPJD d’uncôté, Justice etBienfaisance del’autre,
montrent la complexité delascènepolitiquemarocaine.Lepouvoir
royal,quantàlui,s’inscritcomme arbitre entre cesdeux tendances
islamistes,l’une apprivoisée,l’autreplus ou moins rebellemais n’allant
jamais jusqu’àlarupture, à côté d’autres tendances,plus laïques où la
monarchieintervient toutaussibien, aubesoinencontrebalançant
l’influence d’unetendance en favorisant l’autre.
LeMakhzen trouveuneformenouvelle de« légitimité», cettefois
stratégique et tactique, dans un paysagepolitiquequ’il façonnemais
qui, àson tour,lui imposesa dynamique dans lejeu incessantentre
contestation mesurée et soumission incertaine,AlAdlWalIhsan
opérantaussi sur les marges, alors quelePJDjouesur l’intégration
dans lesystème.

8

Le travail de Okacha montre la nature complexe de cejeuet les
modesderecrutementdesmilitants dans unsystèmepolitiquefondésur
deséquilibresdélicats.Celui-ciest susceptible de déraper sices formes
de compromis subissent une crisemajeure,sous l’effetde changements
sociaux horsdu système politique.Jusqu’àprésent, celui-ciamontrésa
capacité d’intégrerdiverses tendancescontestataires,touten les
marginalisantaubesoin.Larecherche d’Okacha montre la robustesse,
mais aussi de la fragilité potentielle du Makhzendont le doigté
politique pourrait être mis à défaut en cas de crise majeure, d’autant
plus que l’ensemble semble se fermer plus ou moins sur une gestion
infinitésimale des diverses tendances, au mépris de l’évolution sociale
où les nouvelles générations aspirent à une plus grande ouverture
politique.

Farhad Khosrokhavar

9

Introduction
_________

Ces dernières années, plusieurs pays musulmans ontvu une montée
incroyable demouvements islamistes. Ce phénomène coïncide avec
une prise de conscience religieuse. Comme le remarquent certains
observateurs, ce renouveau s’inscrit, à première vue, dans un sens
contraire à l’histoire.Autrement dit, le sens de l’histoire depuis des
siècles indiquait la« findu religieux », cequelasécularisationde
plusieurs pays semblaitconfirmer.Lareligion tendrait,selonce
schéma, àselimiteràlasphèreprivée.Mais lafindudix-neuvième et
le débutdu vingtièmesièclesont marqués,parallèlementà ce
mouvementdelaïcisation,par un retourdu religieuxdans lemonde et
unemontée del’islamisme dans lemonde arabo-musulman.Comment
expliquercephénomène?Sicertains interprètentces phénomènes
commeunerevanche deDieu (GillesKeppel), d’autres,parcontre,les
appréhendentcommeuneréactioncontrela crise delamodernité et non
un retourdu religieux.Cequi revientà direquel’émergence de ces
mouvements, commemouvements protestatairesàl’encontre de
l’échec delamodernité et les promessesde celle-ci, confirmelathèse
delasécularisation.
Quoi qu’ilen soit,l’extensionde ces mouvements religieuxdans le
monde, constitueun tournant théoriquepour lapenséesociologique.
Nombre desociologuesdes religions interprètent l’émergence des
mouvements religieuxcommeleproduitdes processusde
sécularisationetd’individualisationdescroyancesdans les sociétés
1
modernes .Pour nous, cependant,l’émergence de cetype dereligiosité
est loind’êtreunesimpleréactioncontre« l’échec delamodernité».
L’importance dela dimension religieuse et spirituelle estconsidérable,
dans lamesureoù l’individu s’inquiète desondevenir,non seulement
danscemonde,ici-bas,mais surtoutdans lemonde del’au-delà.Les
questionsexistentielleset l’anxiété del’hommelepoussentàse
réfugierdans lareligion pour trouver latranquillité et l’équilibre.La

1.Danièle Hervieu -Léger «Lasociologie des religionsenFrance», cité dansMichel
Berthelot,La sociologie française contemporaine, Paris, PUF,2000,pp. 241-242.
11

crise de la modernité n’est qu’un déclencheur qui a éveillé cette
dimension spirituelle de l’homme au moment où la société moderne n’a
d’intérêt que pour le matériel et la technique. Les islamistes, veulent
précisément réhabiliter la dimension spirituelle de l’homme.
Evidemment, cette revendication de la religion prend des aspects
différents et par suite, les modes d’action et d’organisation diffèrent.
Certains politisent ce retour, dans leur conception, la religion ne pourra
pas prendre toute sa place sans la politique (tel est le cas de l’islam
politique). D’autres par contre, se veulent apolitiques, considérant que
la religion, pour être réhabilitée, doit s’éloigner de tout ce qui est
politique.

Une partie de notre travail tentera d’expliquer que le phénomène
politico-religieuxestancien, se trouvant lié à une interprétation
particulière de l’islam et de son histoire. Mais pour nombre de
chercheurs ce phénomène est récent. SelonBrunoEtienne :

«Lerenouveaudela dévotion religieusesesitue auxalentoursde1970:
c’estàpartirde cette datequ’est formuléeune demandequiaboutitàune
réponse administrative en laformesociale :déménagementdes horaires
pour l’exercice delaprière etdu ramadan (auMachrek,l’alcoolest interdit
1
pratiquement toutel’année, auMaghrebpendant leramadan) . »

Les mouvements islamistes les pluscontestataires ne débutent
véritablementdans les sociétésarabo-musulmanes que depuis la
2
décennie1970,notammentaprès laguerre d’octobre1973d’après
GillesKepel:

«L’islamismeradicalavu lejouraprès larévolution iranienne de1979.
Généralement,les mouvements islamistes ontcommencé àréaffirmer leur
identitéislamique audétrimentdelagauchemarxisante après laguerre
3
israélo-arabe de1973 . »
Unautrefacteura contribué àlamontée des mouvements
islamistes:l’encouragementdeschefsd’Etatarabes pourcontrer les
marxistes.Eneffet,sous lapressiondel’opinion publique
internationalenotamment, certains régimesarabes ontentaméun

1.BrunoEtienne,L’islamisme radical,Paris, Hachette,1987,p.126.
2.GillesKepel,Jihad,expansion et déclin de l’islamisme, Paris,Gallimard,2000,p.
11.
3.GillesKepel,La revanche deDieu,chrétiens,juifsetmusulmansà lareconquête
dumonde, Paris, Le Seuil,1991,p. 42.
12

processus d’« ouverturepolitique»dans lesannées quatre-vingt-dix.
Les islamistes ont profité de cenouveaucontextepouragir.Mais leur
succès restetrès relatif puisque cetteouverturen’est qu’unefaçade et
nepermet pas une diversité d’opinions.
Après lesannées soixante-dixet quatre-vingt qui ontconnu
l’émergence des mouvements islamistes radicaux,lamajorité des
mouvements islamistesactuels ont modifiéleur stratégie :du statutde
mouvements purementapolitiques,ils sontdevenusdes mouvements
proprement politiques.Ils s’intéressentàprésentauxaffaires intérieures
etauxévénements internationaux (Territoires palestiniens, Iran/Irak,
etc),on les voit monopoliser les universités.Ce changement touche
également leur optioncontestataire :demouvementscontestataires
contreles régimesen place,ilsdeviennentdes mouvementscherchantà
s’intégrer,pour les uns, en quête dereconnaissance,voire
d’institutionnalisation pour lesautres.
Les facteursexpliquantce changement sont multiples: d’abord,la
nécessité derépondre auxdéfisdu siècle(égalité, démocratie, droitsde
lafemme,libertés, etc.).Car les mouvements islamistes nepeuvent, en
toutétatde cause,rejeterces valeurs,sous peine de devenir marginaux.
Ensuite,larépressionexercée àleurencontrelesapoussésàréviser
leur mode d’action.LesFrères musulmans, enEgypte, en sont une
belleillustration.Certainsdeleursadeptes torturésetemprisonnés sous
lerégime d’Abdennasser ontcréé, àleur sortie deprison, des
mouvements radicauxetarmés pour faireface au régime.
Toutefois, cette évolutiondes mouvements islamistesdans leurs
modesd’action,vers une certaine« modération »et
institutionnalisation n’exclut pas laprésence d’extrémistes.Le contexte
detension internationalexplique en partie ceradicalisme.Le
mouvement islamique afghana ainsiapporté aux
paysarabomusulmansbeaucoup «d’extrémisme etdeviolence».Aprèsavoir
vaincu l’UnionSoviétique en 1989,se développal’idée detransposer
1
l’expérience afghane àl’ensemble du monde.
Malgré cela,laplupartdes mouvements islamistes ontchangéleurs
modesd’actionàpartirdesannées quatre-vingt-dix, en se basant sur
uneréislamisation « par le bas ».Certains mouvements islamistes vont
mêmejusqu’à changerd’espace.Leur «échec»,seloncertains

1.Ibid.,pp. 16-17.

1

3

chercheurs, à édifier un Etat
transnationaux:

1
islamique vales amener à devenir

«L’échec del’islamismeviolentagissantdans uncadrenational, conjugué
aveclafinducontexte deguerrefroide, explique alorsen partiela
mutationdel’islamismeradicald’un islamismelocalàun islamisme
2
politico-religieux transnational .

L’hypothèseiciconsiste àmontrer quelephénomèneislamisten’est
pas unesimpleréaction, ainsi l’idéeselon laquelleil n’est que
provisoirene correspondpasàlaréalité.Nous réfutons l’idée,queson
déclin serait lié àla disparitiondesconditions qui l’ontengendré
(situation socio-économique dégradée, échec des idéologies
gauchistes…).Aucontraire,nous pensons que cephénomène existait
déjà depuis l’apparitiondel’islamet perdurera.Celaneveut pasdire
quel’islamestderrièreles mouvements islamistes les plus radicaux,
mais quel’interprétation particulière del’islamde certains islamistes
constituelamatrice deleurs mouvements.Autrementdit, cettelecture
fonde et légitimeleuraction.Lanature dudiscourscoranique, àsavoir
sasouplesse,profite à ces mouvements qui lelisentàleur guise.
Certains, de bonnefoi,par leur propre effortd’interprétationagissent
ainsi, d’autres instrumentalisent lareligionà des fins plus politiques.
Lephénomèneislamisten’estdoncpas récent, cequiest nouveau,
c’est son mode d’actionetd’organisation.Il peut revêtirdes formes
modernes, enadoptantdes typesd’organisationcorrespondantà
l’évolutiondes partis politiques modernes.Demême,son mode
d’action varieselon letempset lesconjonctures internesetexternes.
L’«échec»del’islamismen’est que celuid’un type, àsavoir
l’islamisme« radicaletextrémiste».Lamajorité des mouvements les
pluscontestatairesdu monde arabo-musulman, dont le Marocquej’ai
priscomme exemple,ont renoncé à ces méthodesetàleur vision
«extrémiste»del’islam.Ils s’efforcentaujourd’hui,pourcertains, de
s’intégrer,pourd’autres, d’agir sur l’éducationen vue de changer la
sociétésur lelong terme etdeparvenirau pouvoir pacifiquement oudu
moinsd’éviter leplus possiblelaviolence.
Cetteinstitutionnalisation reflète-t-ellepourautant unéchec des
mouvements islamistes,ouaucontraire,unematurationdeleurs modes

1.VoirOlivierRoy,L’échec de l’islam politique, Paris, Le Seuil,1992etGilles
Kepel,Jihad, expansion etdéclin de l’islamisme,Paris,Gallimard,2000.
2.Malika Zeghal,«Islam,les usagesdu savoiretdelaviolence»,Politique
étrangère,janvier-mars 2002,p. 25.

1

4

d’action et d’organisation? La démarche théorique des chercheurs
contemporains correspond-elle à la réalité ? Ne peut-on pas adopter une
approche autre que seulement politique ou socio-économique ? Il nous
semble, en effet, que leur approche n’est pas satisfaisante à cause de la
méthode adoptée. D’abord, ces chercheurs ne voient dans l’islamisme
que l’aspect politique et extrémiste et négligent le spirituel ; ensuite, ils
partent d’un schéma théorique préétabli pour l’appliquer à la réalité de
l’islamisme, alors qu’il faudrait justement inverser cette démarche,
c’est-à-dire observer la réalité et l’évolution des mouvements islamistes
pour ensuite établir un schéma et une explication théoriqueplus
complète.
Laréalitémontrequeles idéesdes islamistes ontévolué,mêmesidu
temps seranécessaire à ces mouvements pouracquérir plus
d’expérience.Larépressiondes régimesen place et lerefusdes partis
politiquesde dialogueravecles islamistes,sous prétextequ’ils
représentent undanger pour la démocratie,retardentdavantageleur
développement.L’observation sociologiquemontreque beaucoup
d’entre eux sont maintenant, conscientsdelanécessité d’un
changement.Etceschéma correspondfort heureusementàlamajorité
des mouvements islamistes.Ceux optant pour laviolencene constituent
en fait que des groupuscules.

Pour uneapprochesociopolitique

Ilconvientde distinguer troisapproches face aux mouvements
islamistes:
-L’unes’appuiesur l’expression larplus «adicale»du phénomène
pour proposer une explication « totale».Cette approchese basesur la
« rhétoriqueislamique», c’est-à-dire àpartirdeleurdiscours.Cette
analysemetenavant l’échecou le déclindel’islamisme,puisqueles
extrémistes nepeuvent triompherdes régimes oppressifsen place.
-La deuxième est une approchenéo-marxistetenantencomptele
contextesociologique et islamique del’actioncollective,les structures
socialeset politiques.Elles’intéressenon seulementàleurdiscoursetà
leur idéologie,maisaussiàleuraction.
-Unetroisième approchesefondesur la dimensionculturelle,
identitaire et nationaliste du phénomène,nuançant sa dimension
strictement religieuse, carconsidérantcommerelativement marginale
sa composante extrémiste(FrançoisBurgat).

1

5

Nous avons fait le choixd’adopter une approchesociopolitique à
partir d’enquêtes sur le terrain et l’analyse desdiscoursdes islamistes,
en particulier lePJDet Justice et Bienfaisance. L’enquête de terrain
s’avèretrès utile, carellemontrequeles interviewés parlent toujours de
leur mouvementet nond’eux-mêmes.Les termesemployéls sont «a
Jama’a a dit,la Jama’aveut, etc. », et rarement je« pense, àmon
avis », cequi prouvequelegroupeprivelemilitantd’une construction
subjective desoietdel’islam.Une approchehistoriquenous semble
utilepourcomprendrelagenèse du phénomène.
Notretravail s’inscritdans unesociologiereligieuse et politique.Les
travauxdeFarhadKhosrokhavar sur larévolution islamique enIranet
sur l’islamdes jeunes,nousaidentdans notreréflexion.Lasociologie
del’action nous sembletrès pertinentepour notre étude.Car la
sociologie classique, commeleremarque àjustetitreAlainTouraine,
« n’alaisséquepeudeplace àl’idée d’action sociale.Plus on parle de
lasociété,moins on parle desacteurs sociaux,puisque ceux-ci nesont
conçus que commeles porteursdesattributs propresàlaplacequ’ils
occupentdans lesystèmesociasl ;elon qu’ils sontaucentreouàla
périphérie, en haut ouenbas,ils participent plus ou moinsaux valeurs
1
delamodernité. »
Cette démarche estcritiquée du faitdesondéterminisme etdeson
évolutionnisme.Lesacteurs sociaux,selonelle,n’apparaissent que
comme desélémentsagissantdans un systèmeoù leur rôleseréduità
favoriser leprogrès,parcequel’histoiren’aqu’un seulbut:le
développementet lamodernité.Maiscettemodernité etcette
rationalisation setrouventencrise :

«L’Europe a cessé de croire àl’idée delamodernisationetdela
rationalisationàpartirdelagrande crise, delamontée du nazisme etdela
multiplicationdescampsde concentrationenUnionSoviétique comme en
2
Allemagne, crise du progrès, déclindelaraison . »

Toutcela est misencause, et nécessiteunenouvellesociologie
critiques’intéressantàl’acteur socialetaux mouvements sociaux qui
exercent uneinfluencesur lesdécisions politiques.L’acteur n’est pas
déterminépardes structuresetdes systèmes,mais participe àla
productionde cettesituation.

1.AlainTouraine,Le retourde l’acteur, Paris, Le Seuil,1986,p. 23.
2.Ibid.,p. 25.
16

Dans le monde arabo-musulman, régi par des régimes autoritaires,
des mouvements sociauxetpolitiques contestataires émergent, malgré
la répression. Ils sont susceptibles de renverser l’ordre social et le
systèmepolitiqueoudu moins l’influencer.«Solidarnosc»enPologne
est lapreuve dela dynamique delasociété civile contrel’Etat, et quela
répression nepeut pas toujours imposer savisiondeschoses.
Sur lascènemarocaine, denouveauxacteurs (sociaux,politiqueset
religieux)apparaissent.Parmi lesacteurs les pluscontestataires,on
trouveles islamistes.Cesderniers serebellentcontrelesystème
politique et l’ordresocial,maiségalementcontrelamodernité
occidentale.Ilsdésirentconstruireleur propresubjectivité àpartirde
l’islam,qui,seloneux, constituel’alternative aux mauxdelasociété.
Toutefois, cettevision «utopique»del’islam seheurte à des
résistancesdelapartdelasociété et notammentdelapartdel’Etat ;ce
qui pousseles islamistesà consentir,par stratégiepourcertains,ou par
tactiquepourd’autres, à descompromisaveclerégime.
Laquestion qui sepose estdesavoir sices nouveauxacteurs,
notamment les mouvementsdefemmeset les islamistes sont les seuls
mobilisateursdelasociété, dans lamesureoù l’influence des partisde
gauche a diminué.Ils proposent un nouveau type de citoyennetéfondé
sur l’éthique del’islametcontrel’occidentalisationdes
comportements.Ilconvientdemontrer sices mouvements
politicoreligieux ne constituent qu’uneréactioncontrelesystème,ou s’ils se
font les initiateursd’unenouvellesociété civile etd’un nouvel ordre
social.

L’objetdenotre étude consiste à étudier l’impactdel’islamismesur
lascènepublique et politique àtravers l’exemple del’association
1
Justice etBel-agir touten la comparantavecle PJD.Laraison
essentielle d’insister surcesdeux mouvements réside dans leur
audiencepopulaire; les médiasestiment qu’AlAdlWalIhsanattire
unetrentaine demilliersdemilitants, et le PJDune dizaine demilliers.
Mais lemouvementde Yassine avancequeson groupe estbeaucoup
plus vaste,faisantallusionaux manifestations qu’ilaorganisées.
Comment lemouvementde Yassine est-il organisé?Constitue-t-il
une alternative derénovation théologique etdeformulationd’un projet
desociété?Nes’agit-il que d’uneréactioncontrelesconséquences
néfastesdes politiques suiviesdepuis l’indépendance?Quellestratégie

1.YassinepréfèreletermeutiliséparJaquesBerque, belagir, exprimantbien les
actionsdela Jama’a,carihsaneen mêmetempsbienfaisance etbelagir.
17

emploie-t-il pour mobiliser ses adeptes et la population? Ce
mouvement est-il l’expression d’une minorité ou exprime-t-ilau
contrairelesaspirationsd’unegrandemajorité delapopulation ?Quels
sont ses terrainsd’implantation ?Quelest son mode d’action ?
Envisage-t-il uneréislamisation par le« haut » ou par « le bas » ?

Nousavonschoisi lesubstantif «islamiste», card’unepart,le
mouvement lui-mêmepréfère ceterme, etd’autrepart,les substantifs
tels que :« intégrisme»,« fondamentalisme»,«extrémisme»,« islam
politique»,sontconnotés,puisqu’ils sont nésdans un univers
occidental.Lavisiondéterministe etethnocentrique, consistantàpenser
lemonde àpartirdel’expérienceoccidentale,nuitàla compréhension
des sociétés musulmanes.Seloncettelogique, afinde couperavecle
sous-développement,il suffitdesuivreleparcoursdel’Europe.Cette
logique entravenotre connaissance de ces mouvements, dans lamesure
où l’islam possèdeunehistoire différente dela chrétienté.En outre,
commelemontre àjustetitreFrançoisBurgat,l’action islamiste diffère
del’action fondamentalisme dans leurconceptiondu rapportentre
l’Etatet lareligionetaussidans les moyens.Les islamistes nerefusent
pas lamodernitétechnologique et l’action politique domineleuraction.
Leurdiscours neselimiteplusàlasphèremorale,maisenglobele
politique,l’économique et le civilisationnel:

«Articulationexplicite au politique etàl’économique et soucidepasser
du langage du refusàl’élaborationd’un projetalternatif global,social,
1
politique etéconomique. »

2.FrançoisBurgat,L’islamisme auMaghreb, Paris, Karthala,1988,pp. 29-30.
18

I
________________________________

Emergence desmouvementsislamistesau
Maroc

Chapitre 1.
______________
Cadre historique

1.Pour uneapproche complexe de l’islamisme

Le phénomène islamiste est complexe.D’ailleurs la diversité des
approches actuelles le prouve. Nous optons pour l’explicationà
dimension religieusetouten profitantde certainsapproches qui on
apporté beaucoup pour la compréhensionde cephénomène.
Lasociologie considère, en général,lemouvement islamiste comme
uneinstitution sociale ayant son proprefonctionnementet sapropre
action, déterminéepar ses objectifset ses fondements intellectuelleset
politiques.Lemouvement islamistepossède alors sonentité
institutionnelle et son propresystème depensée.Apartirdelà,le
mouvement islamistepeut se concevoircommel’une desdynamiques
susceptiblesd’influer sur lasociété et sur l’équilibresocial.Ildispose
même du pouvoirde changer lasociété et l’adapteren fonctiondeson
système culturel.

L’approcheorientalistesuppose appréhender lemondemusulman
dans toutes sesdimensions (histoire,sociologie, art,viepolitique…)à
travers la compréhensionet l’étude delareligion.C’est pourquoielle
s’intéresse àl’étude des textes fondateurs (Coran,hadiths)et l’histoire
islamique.L’islam semanifeste commeleprincipal facteurexplicatif
1
du mondemusulman .Ils voientdans lareligionet son histoire des
éléments figésetanhistoriques.Les islamistescritiquent vivementcette
approche des orientalistes.Nadia Yassine,parexemple,rejetteles
études orientalistes, carcesdernières présentent l’islamcommeun
accidentdel’histoire.Seule exception, Hodgson,inscrit l’islamdans

1.O.Roy,«Les islamologues ont-ils inventél’islamisme», Esprit, août-septembre,
2001,pp. 116-138.
21

l’évolution de l’histoire de l’humanité. Selon Nadia Yassine, c’est une
1
légitimation de la colonisation par les orientalistes .

En effet, le reproche fondamental adressé contre les études
orientalistes réside dans leur vison ethnocentrique déterministe et
continuiste de l’histoire. En bref, l’idée que la civilisation occidentale
est supérieure à celle de l’Orient et que, par conséquent, l’homme
occidental est plus intelligent que celui d’Orient, ce que le dénonce
Edward Saïd :

«L’orientalismen’est jamaisbien loinde ceque DenisHaya appelél’idée
del’Europe,notioncollectivequi nousdéfinit,« nous »européens, en face
detous «ceux-là» qui sont noneuropéens ;on peutbien soutenir quele
traitessentieldela culture européenne est précisémentcequi l’arendue
hégémonique enEurope et horsd’Europe :l’idée d’uneidentité
européennesupérieure àtous les peuplesetàtoutes lescultures qui nesont
paseuropéens.Deplus,il yal’hégémonie des idéeseuropéennes sur
l’Orient,qui répètentelles-mêmes lasupériorité européennepar rapportà
l’arriération orientale,l’emportanten général sur lapossibilitépour un
2
penseur plus indépendant,ou plus sceptique, d’avoir une autreopinion . »

L’approche anthropologique,quantà elle,metenavant laspécificité
dela cultureislamique.Letravaild’ErnestGellnerdéveloppel’idée
quelasociétémarocaine a deprofondesaspirations religieuseset
mystiques.Lesuccèsdes saints tientau fait quelapopulation, dans une
société encoretribale,sefait uneimagetrès positive del’homme de
religion oudu saint, dont lafonctiondépasselesimple domaine
religieux pour toucher le domainesocialet politique.Laviolence
produiteparcettesegmentation tribale accordeuneplaceimportante à
l’arbitrage,notammentceluidu saint oudel’homme dereligion.Aux
yeuxdes villageois, celui-cidevient unepersonne extrêmement
respectée,voirevénérée.L’analphabétisme delapopulation nefait
qu’accentuercephénomène.
D’autreschercheurs,tels queF.EickelmanetJohnWaterbury
postulent lamêmeidée.PourCliffordGeertz, c’est la cultureislamique
quiexpliquelapérennité delamonarchie auMaroc.Oncomprend dès
lors l’influenceimportante des saints sur lepouvoiret lerecoursdes

1.Nadia Yassine,Toutes voilesdehors,Casablanca, LeFennec,2003,p. 193.
2.Edward Saïd,L’orientalisme:l’Orientcrééparl’Occident, Paris, Le Seuil,1980,
p. 19.
22

sultans à un islam maraboutique, ceux-ci se considérantcomme chérif
(descendantduProphète etdétenteurdelabaraka).
Si onapplique cettethèse anthropologique aux mouvements
islamistes,notammentceuxd’AlAdlWalIhsan,ildevient possible
d’affirmer quelapersonnalitésoufiste etcharismatique d’Abdessalam
Yassine explique, en partie,sa« popularité».L’anthropologie
anglosaxonnequia étudiélerégimemarocainet son rapportaveclareligion
etcertaines institutions symboliques (charif,saint), a contribué à élargir
le champde compréhension sur le Maroc.Mais la critique
fondamentale adressée à cette approche estd’êtretropculturelle.Elle
expliquetout par la cultureislamique et l’influence, dans le casdu
Maroc, desymboles tels quele charisme,lemaraboutisme,le
charifisme,lesoufisme, etc.,sans tenircompte dudynamisme dela
sociétémarocaine, del’évolutiondes mentalités, descoutumesetdes
valeurs.

Lesétudes sociologiques françaises,
contrairementauxanglosaxons,tententd’étudier lerapportentrelerégimemarocainet la
religion, en se basant sur l’étude delasociété elle-même et les
catégories sociales qui la composentet non sur sa culture.Citons parmi
ceschercheurs:CharlesAndréJulien, JacquesBerque, RémyLeveau,
BrunoEtienne etbiend’autres.
JacquesBerque aproduit uneréflexion intéressantesur les structures
sociales marocainesdans leur rapportàl’islamcomme élément
structurantdelasociété.Berque développel’idéequelefondementdu
pouvoir politique etdela domination religieuse auMarocnese base
pas seulement sur laforcemilitaire et laviolencetribale,mais
également sur une certainelégitimitépolitique.Les formesde cette
dernièrevarient selon lepouvoiren place :si lesAlmoravides sesont
appuyés sur leszawayas,lesAlmohades se basent sur latribude
Masmouda duHautAtlas.LesSaadienset lesAlawites,parcontre,se
fondent sur le charifisme, c’est-à-direqu’ils sontdescendantsdu
Prophète.Berquemontre bien quelepouvoirducharifn’est pas
d’ordrereligieux ouethnique :

«Ils sonten touscas les premiersdans l’histoiremarocaine àfonder un
pouvoir qui nereposeni sur unevertu hagiologique, comme ç’avaitétéle
casdesIdrissides,ni sur une doctrinethéologique, comme ç’avaitété celui
d’Almoravidesetd’Almohades,ni sur un programme d’origine, comme
ç’avaitété celuide Mérinidesetde Wattasides.C’estàlafondationd’un
Etat qu’ils s’efforcentbeletbien[…]Avecl’avènementdesSa’adienset,

2

3

après eux, desAlawitesauMaroc,onassiste audéveloppement de
pouvoirs qui ne reposent ni sur une sorte de solidarité de tribu, ni sur une
1
doctrine religieuse .»

RémyLeveaua analyséminutieusement lerégimemarocainet les
raisonsdesasurvie.Il postulequeletrônemarocain s’estconsolidé en
s’appuyant sur une catégoriesociale bien spécifique,lefellah
2
marocain .

L’approche des sciences politiques,selonOlivierRoy,met l’accent
sur unefrange del’islamisme en l’occurrencel’islam politique et
définit sonévolutionet sonéchec àpartirdesconceptsdéfinis
3
d’avance.Elle diffère del’approcheorientaliste, dans lamesureoùelle
lui reconnaît saparticularité, contrairementàl’approcheorientalistequi
déniesaspécificité.Toutefois,lesdeuxapproches postulent
l’incompatibilité del’islamaveclamodernité.Cette dernièrene
pouvant seréaliserdans le cadre del’islam.Les pays musulmans
apparaissentcommeincapablesdesemoderniser.Les mouvements
islamistes sont perçuscomme archaïquesetbloquent l’accèsàla
modernité.C’est unethèsetrèsculturalistepuisqu’elle attribuetous les
mauxet leretard des pays musulmansàla cultureislamique etdonc à
l’islam.Elleserévèleplus politiquequescientifique, c'est-à-dire
tendantàjustifier le colonialisme :

«Tant quel’on voulait justifier la colonisation,il fallait montrer
l’infériorité des sociétés non occidentales[…] c’est pourquoi la
justificationdu « whiteman’sburden » oudela« missioncivilisatrice»de
l’homme blancsupposait quel’on prouve« scientifiquement »aubesoin,
4
l’infériorité del’oriental oudu musulman . »

Aux yeuxdeBadie,l’undes représentantsde cette approche,la
nature del’islam, etafortiorides mouvements islamistes,nemènent
pasàla démocratie,niàlajustice,puisquelavolonté émane deDieuet
nondelaraison oudelaloi.

e
1.JacquesBerque,Ulémas,fondateursduMaghreb auXVIIsiècle, Paris, Sindbad,
1983,pp. 37-38.
2.Voir lelivre de RémyLeveau,Le fellah marocain défenseurdu trône, Paris,
FNSP,1976.
3.O.Roy,«Les islamologues ont-ils inventél’islamisme? »,Esprit, août-septembre,
2001,p. 119.
4.F.Khosrokhavar,«Du néo orientalisme deBadie, enjeuxet méthodes »,Peuples
méditerranéens,n°50 janvier-mars 1990,pp. 121-148.
24

Si l’islam définit la loi et la justice, cela n’empêche pas le musulman
de développer et de valoriser ces principes, puisque l’islam ne
détermine que des contours, trace des principes et laisse leur
application aux hommes.En outre,la littérature islamique, comme le
note justementFarhad Khosrokhavar, fait l’éloge de la justice et du
1
« princejuste» .Unautrereproche,formulépertinemment parF.
Khosrokhavar,reposesur lanécessité de comparercequiest
comparable.L’erreur méthodologique del’approchepolitologique
culturalisteréside dans lefait quel’on nepeutcomparer l’époque
moderne et lemoyenâge.Affirmer,parexemple,que dans l’islam,
l’absence dereprésentativité au prisme dela démocratie actuelle
2
constitueun grave anachronisme.Cettevisioncontinuiste,supposant
queletemps n’est qu’un, doitêtre abandonnée au profitd’unevision
discontinuiste,prenantenconsidération la dimension historique de
chaquepériode.C’est supposer quelanotionde démocratietrouveson
origine dans lemoyenâgeoccidental,omettant, d’unepart quela
notionde démocratie est récente et ignorantd’autrepart,la contribution
du mondemusulman.Cette approche écartel’existence d’autres
modèlesdemodernité.Toute alternative àlamodernitéoccidentalese
voit rejetée.Ceschercheurs négligent la catégorielaplus importante
qui forme ces mouvements, àsavoir lajeunesse.Or, cette dernière, de
par sanature,nerefusepas lamodernité.Mêmelorsqu’ellerevientàla
religion, elleneportepas forcément lavisionet les idéesdeses
ancêtres.
Seloncette approche cesont lesacteurseux-mêmes quiadoptent une
lecturepolitique desévénements:les islamistes instrumentalisent la
religionà des fins politiques.Lephénomène del’islam politiquen’est
doncpas inventéparceschercheurs politologues,maisexiste dans la
3
réalité.Poureux,lepolitique expliquetout: cesont lesEtats qui ont
encouragéles mouvements islamistesen vue de contrecarrer lagauche
marxisante et socialiste.Maisces mouvements ont pris ultérieurement
leurautonomie àl’égard du pouvoiret sesont mêmeparfois retournés
contrelui (Kepel).Ils sont nésdu videidéologique etdel’échec des
mouvementsdegauche.
Cequ’on peut reprocherà cette approchepolitologique, c’est qu’elle
expliquetout leprojet islamiste commepurement politique et quela

1.Ibid.,p. 126.
2.F.Khosrokhavar,«Du néo orientalisme deBadie»,op. cit.,p. 130.
3.O.Roy,«Les islamologues ont-ils inventél’islamisme», Esprit, août-septembre,
2001,pp. 116-138.
25

prise du pouvoir est le but ultime et unique. Or, le projet islamiste
revêt, d’une part, plusieurs aspects : spirituel, culturel et civilisationnel.
D’autre part, la prise du pouvoir ne représente qu’un moyen,pour
beaucoupd’islamistes, d’appliquer lareligion qui demeure le but
ultime. Cette thèse politologique ne distingue pas suffisamment les
différents mouvements islamistes. Certes, les mouvements très politisés
instrumentalisent la religion à des fins politiques, mais d’autres
mouvements insistent sur l’aspect spirituel, éthique, social et juridique
de l’islam. Par conséquent, les mouvements islamistes ne visent pas
tous forcément l’Etat, mais la société. Même pour les islamistes les
plus politisés, leur intérêt pour la politique ne fait que servir de moyen
depressionafind’islamiser lasociété, autrementdit, defairepasser
leur message sociétal et éthique. Dans le cas du Maroc, ni lePJD,niAl
AdlWalIhsan nevisentà changer radicalement lerégime en place.Les
différents modesd’actionetd’organisationdes mouvements islamistes
montrentbien que cesderniersenvisagent plusieurs voies pour la
réislamisationdelasociété.

L’approcheidentitaire critiquelathèsepolitologique etconsidère
quelaréalitéislamique estbeaucoup pluscomplexequel’on ne
l’imagine(F.BurgatetRoussillon).Elleinsistesur laprotestation
identitaire etanti-impérialiste et non sur lesdiscoursexplicites.Pour
FrançoisBurgat,la colonisationestàl’origine de cetéveil identitaire.
Le colonisateurapu imposer son modèleoccidental:

«Les modesdepensée,système devaleurs,vocabulairepolitique etcodes
culturelsdu vainqueur s’imposent peuàpeuauxdominésautant qu’ils leur
sont imposés[…]par laloiducolonisateurd’abord,puis,plus
efficacement peutêtre,parcellesdeleurs propresélites,les sociétés
maghrébines virentdonc cettetroisième étape deleur
rencontre/confrontationavecl’Europeles valeursdeleurs pères,leurs
croyances,leurs modèles,leurs rites,sombrer l’unaprès l’autre dans le
puits sans fond des «archaïsmes »etautres obstaclesau progrès…
architectureoudroit,habit ou musique,habits ou nourriture,rien presque
n’échappe alorsàl’empruntequ’opposepartoutce« progrès »venude
1
l’Occident . »

Après l’indépendance,le comportementdesélites nationalistes qui
s’accaparèrent lepouvoir nes’est pasdistingué ducolonisateurdans
leur mode deviesocialetculturel.Elles ontaccéléréleprocessusde

1.FrançoisBurgat,L’islamisme auMaghreb, Paris, Karthala,1988,p. 68.
26

modernisation selon un modèle occidental: le français devient la
langue d’ascension sociale et la langue de l’Administration, la laïcité
une référence et un mode de vie presque à l’occidental.Avec la crise
économique et la pression démographique, les promesses de la
modernité tendent, néanmoins, à s’estomper. SelonBurgat, l’échec des
indépendances a accéléré l’émergence des mouvements islamistes.Ces
derniers estiment effectivement que les élites au pouvoir après
l’indépendances n’ont pas tenu leurs promesses politiques,
économiques. Sur le plan culturel, ils reprochent l’occidentalisation des
élites :développement de la francophonie, permanence des modèles
institutionnels et juridiques occidentaux.Bref,les mauxdelasociété
viennent de la modernité occidentale. Les islamistes rejettent, pour ces
raisons, l’Occident. L’islamisme, pourBurgat, constitue une réaction
politique à la domination culturelle occidentale. Les islamistes, pour
exprimer leur refus de l’Occident, utilise la langue arabe, rejetant le
français ou l’anglais, et recourent à lachari’aau lieu des lois positives.

Cette approche néglige la capacité d’adaptation et d’invention de
nouvelles formes d’expression politique des mouvements islamistes, la
contestation n’étant pas l’unique moyen. Deplus,laréaction identitaire
et lerefusdel’Occident nesont pas les seuls facteursexpliquant
l’émergence du phénomèneislamiste.

Certains même apportent une explication psychologique,voyant
nécessairementdans les islamistesdes névrosés.Lapeuret l’angoisse
qu’ilséprouvent face aux nouveaux problèmesdesociété,les poussent
àseréfugierdansdes pratiques religieusesdéfensives.Cet individu
assujetti (makhour) recourtàlareligionetau passépour fuir laréalité
1
et sonéchec etdevientdoncnévrosé.PourJ.F.Clément,l’islamisme
serait un phénomène« psychopathologique».Nousexcluonsd’emblée
cette explication peu scientifique, carelle considèreles islamistes
comme degrands malades, bonsà êtreinternésdansdes «asiles
psychiatriques ».

L’explication socio-économiquepostulequel’émergence des
islamistesest uneréactiondesclasses populairescontreleurexclusion

1.VoirMostafa Hijazi,Attakhallouf al ijtima’i,saykologiyatal insan al makhour(Le
sousdéveloppement social,psychologie del’homme assujetti),Beyrouth, Institutdu
développementarabe,1980.MohammedArkoun postulelamêmehypothèse.
27

1
par le processus de modernisation. La preuve, selon cette thèse
marxiste,réside dans lefait quel’islamismetrouveunéchoauprèsdes
populations les plus pauvres.L’exoderural vers les milieuxcitadinset
leprocessusdemodernisation setrouventàl’origine del’émergence de
ces formesdereligiosité communautaire.Ceci nousamènevers un
autrerésultat:l’islamisme est un phénomène éphémère et par
conséquentdisparaîtraunefoisces facteursdisparus.
Certes,les formesdereligiositésont multipleset les raisons qui
poussent les individusàretourneràl’islam ouadhérerà des groupes
islamistes sontdiverses.Sicertains individus trouventdans l’islam un
2
principe desalutet un moyend’affirmationdesoi, d’autres, adhérent
pour réagircontrel’Occidentetdénoncent l’ordremondial injuste et
d’autres voientdans l’islam uncode éthique contrela dépravationdela
société.Lathèse deFarhad Khosrokhavar nous semblelaplus proche
delaréalité.Ellepostulequelapeurdelamort,l’anxiété et levide
spirituel poussent les individus verscetteforme dereligiosité
3
communautairequ’est l’islamisme.

On nepeut pasconsidérer que ces facteurs sontderrièretoute
contestation ou protestation, car incapablesd’expliquer pourquoi ils
sont,précisément,revêtusd’unaspect islamique.D’où lanécessité
d’aborder les facteurs théoriques (Coran,Sunnaet histoireislamique).
Les facteurs socio-économiqueset politiques nereprésententdoncpas
les sourcesdel’islamisme,mais uniquementdes facteurs
«déclencheurs ».Siceux-ci jouent un rôle d’accélérateur,ils nesont
pasdéterminants quantàl’existence del’islamisme.

2. Facteursd’émergence de l’islamisme

Ilconvientdenoter lerôle del’acteur, àsavoir l’individu, dans
l’émergence du phénomèneislamiste.Leparadigme d’individualisme
méthodologique dénoncelatendance déterministestipuléepar le
holisme.PourKarlPopper,l’individualisme constituelemeilleur
moyend’échapperàl’historicisme- tendanceissue du marxisme,

1.MohsineElAhmadi,Islamsime etmodernité,op.cit.
2.Farhad Khosrokhavar, L’islam dansles prisons, Paris,EditionsBalland,2004,p.
22.
3.VoirF.Khosrokhavar,L’islamisme etla mort, le martyr révolutionnaire en Iran,
Paris,l’Harmattan,1995.
28

concevant l’histoire humaine comme soumise auxlois du
1
développement déterministe, detypeholiste.Il faut réduire,selon lui,
tous les phénomènescollectifsauxactions, interactions, buts, espoirs et
pensées des individus. Selon lui, pour expliquer les modes
d’organisation, des institutions, il s’avère nécessaire de s’intéresser à ce
qui fait subjectivement agir leurs membres (opinions, croyances,
projets),qui les poussentà choisirdes moyensenvue d’atteindre les
2
fins correspondants .
Certes, l’action des individus imprègne les mouvements islamistes.
L’importance de la construction subjective de l’action et du phénomène
ne doit pas occulter les déterminismes sociauxetpolitiques, dans la
mesure où ces derniers constituent les facteurs déclencheurs. La preuve
est que tel phénomène survient en un lieu et un temps particulier, et pas
dans un autre. Les efforts des acteurs paraissent parfois bien dérisoires,
ce qui confirme l’existence de conditions objectives favorisant ou
bloquant le phénomène. Inversement, bien que les conditions objectives
soient comparables dans plusieurs pays,lephénomènen’est pas le
même.Cequisignifie que les acteurs agissent, interprètent et
comprennent les choses différemment.

Facteursobjectifs

Le Maroc présente des facteurs spécifiques expliquant l’émergence
des mouvements islamistes, mais il ne fait pas exception quant à
l’émergence de l’islamisme en général.

L’influence desislamistesduMoyen Orient.

LaJama’a de Tabligh,fondéepar Mohammed Ilyas, ajouéun rôle
majeurdans l’internationalisationdel’islamisme.Sastratégie a
consisté, en effet, à étendre son mouvement partout dans le monde. Elle
a fait preuve d’une remarquable capacité de mobilisation et d’un
prosélytisme des plusactifs.
LaJama’a Islamiya,créée parMawdoudi (1903-1979), en 1941, a
joué, desoncôté,un rôlemajeurdans l’expansion du fondamentalisme.
On connaît l’influence de Mawdoudi surSayid Qotb,notamment

1. AlainLaurent,De l’individualisme, Paris, PUF, collec.«Quesais-je»,1985,p. 75.
2.Ibid.,p. 75.
29

autourdenotions telles quejahilya, hakimiyaet l’applicationdela
chari’a,etc.Cette associationcontrairementà celle duTabligh est
devenue politique. Son objectif est d’instaurer un Etat islamique où la
chari’atoucherait tous les domaines (constitution, droit civil et
criminel). L’Etat doit être dirigé par des croyants honnêtes prenant pour
modèleles premierscompagnons du Prophète.
Bien que les modes d’action des deux mouvementssoient
différents - l’un insistant sur l’islamisation par le bas (Tabligh),l’autre
sur l’islamisation par le haut (Jama’a Islamiya)- leur impact sur les
mouvements islamistesdans lemondemusulman serévèle
considérable.
Des mouvements islamistes qui se déclaraientàleursdébuts non
violents, enbasant leuraction sur l’éducation (stratégie àlong terme),
sesont peuàpeu radicalisés.Ilsadoptèrent unestratégie destinée à
transformer lasociétépar lehaut par uneprise du pouvoir.C’estainsi
quel’islam politique envahit lemonde arabo-musulman.LesFrères
musulmansenEgypte, en sont uneillustration frappante.L’association
se déclara audépart non violente,maiscertainsdeses membres,
torturésetemprisonnés sous lerégime d’Abdennasser ontcréé, àleur
sortie deprison, des mouvements plus radicauxetarmés pour lutter
contrelerégime.S’ajoute à celal’aide apportée aux islamistes par les
pays occidentauxafinde contrer les gauchesarabesd’obédience
marxiste.
Lemanque delégitimité des régimesen place dans lemonde arabe
et leur incapacité àréaliser le développementéconomique et social
qu’ilavait promis,lesa affaiblitet offrel’occasionaux mouvements
islamistesdelescontesteretdeseprésentercommeune alternative.En
effet,la classemoyenne estdevenueplus sensible àla conscience
religieuse, devant lemanque deperspective d’ascension sociale causée,
par lapolitique d’ouverture dela bourgeoisie etdel’aristocratie.

Facteur théorique(Coran, Sunna ethistoire islamique)

Les islamistes trouventainsidans lasituationcatastrophique des
paysconcernés un terrain favorablepourexploiter leurs idées.Ce
contextenefait qu’accélérer lamontée del’islamisme,sansen
constituer vraiment la cause.Car on nepourrait pasexpliquer
l’existence demouvements politico-religieux toutau longdel’histoire
del’islam.Plusencore,pourquoices mouvements protestataires
seraient-ils précisément islamistes ?Ces questions nousconduisentà
30

étudiera le facteur théorique (Coran,Sunnaet histoire islamique) afin
de déterminer dans quelle mesure il encourage la formation de groupes
islamiques, qui ne sont d’ailleurs pas forcement extrémistes.
L’importance de la notion dujihaddans le Coran confère une
certaine« légitimité»aux groupes islamistes.Bien sûr, chaquegroupe
islamistel’interprète et lepratiqueselon son mode d’action:jihaddes
armes pour lesextrémistes,jihaddelaparole etdel’éducation pour les
« modérés », etc.Lejihadsetrouve àl’origine del’étendue del’islam.
Il suffitdelireleCoran pourcomprendrequelejihadest lavertu la
plus récompenséeparDieu.Il sesitue au sommetdesbonnesactions
(A’malsaliha).Au point queles martyrs (chouhada’a) obtiennent,non
seulement unerécompense considérable dans l’au-delà,maiségalement
auront lagarantie denejamais mourir.LeCoranévoque,toutefois,
différents typesdejihad:lejihaddel’âme(nafss),lejihaddel’argent
(mal),jihaddelaparole(kalima)en vue d’ordonner le bienet interdire
le blâmable, et puis lejihaddu glaive(hosam).Leverset lepluscité
par les islamistes,légitimant,seloneux,la créationdegroupes
islamistesestceluidelasourate II(Al-Imrane),verset 104:

«Quesoit issue devous une communautéquiappelle aubien,ordonnele
convenable et interdit le blâmable.Carcesonteux qui réussiront ».

Autreverset,110delamêmesourate dit:

«Vousêtes lameilleure communautéqu’onait fait surgir pour les hommes,
vous ordonnez le convenable,interdisez le blâmable etcroyezenAllah ».

Lavie duProphète comportantdeux partiesa donnénaissance à
deuxcourantsdel’islam:l’un quiétiste et l’autreradical.Bernard
Lewis résumel’impactdelavie duProphètesur lescourantsdepensée
etdes mouvements islamistesainsi:

«La carrière duProphète Mahomet[…] comprend deux parties.L’une
(570 ?- 622),quicorrespond auxannées qu’il passa à La Mecque,saville
natale, et où il s’opposa àl’oligarchiepaïennequi y
régnait.L’autre(622632),quicommença après sondépart pourMédine,où il s’imposa àlatête
d’unEtat.Cesdeux phasesdela carrière duProphète,l’une derésistance,
l’autre depouvoir[…]Cesdeuxaspectsdelavie etdel’œuvre du
Prophèteontdonnénaissance à deuxcourantsdans l’islam,l’unautoritaire
1
et quiétiste,l’autreradicaletactiviste.»

1.Bernard Lewis,L’Islam en crise, Paris,Gallimard,2003,p. 36.
31

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