Poutine et l
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Poutine et l'espace vital dans la Russie postsoviétique

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Description

Depuis son accession au pouvoir, Vladimir Poutine exprime sa volonté de redorer l'image ternie de l'URSS depuis la disparition de cette dernière en 1991. Il a opté pour la réhabilitation du complexe militaro-industriel comme levier de puissance, désormais mise au service de la recomposition géopolitique de deux espaces-mondes : postsoviétique et moyen-oriental. L'annexion de la Crimée et la guerre de Donbass (Ukraine), l'occupation militaire de l'Ossétie du Sud et l'Abkhazie (Géorgie), l'assujettissement militaroéconomique des pays de la CEI, la victoire militaire en Syrie attestent, s'il en est besoin, de l'efficacité de la stratégie du retour à l'espace vital, menée d'une main de fer, par le maître du Kremlin.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 12 juin 2019
Nombre de lectures 3
EAN13 9782336874937
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Déjà parus

Collection « Géopolitique mondiale »
Dirigée par Mwayila TSHIYEMBE

L’objet de la collection « Géopolitique mondiale » est de susciter les publications dont la vocation est double : d’une part, donner un sens aux mutations provoquées par la mondialisation, étant donné la perte des repères du monde ancien et la nécessité d’inventer des repères du monde nouveau ; d’autre part, analyser la complexité des enjeux territoriaux, des rivalités d’intérêt et de stratégies qui pousse les acteurs à user de la force ou de la diplomatie, pour modifier ou tenter de modifier le rapport de force (ressources naturelles, humaines, culturelles), selon des idéologies qui les animent. A cette fin, la prospective et la pluridisciplinarité sont des approches privilégiées.
Déjà parus
Jean OTEMIKONGO MANDEFU YAHISULE, Guerre des méthodes en sciences sociales , Du choix du paradigme épistémologique à l’évaluation des résultats, 2018.
Mwayila TSHIYEMBE (dir), Relations internationales, Une science appliquée au service du pouvoir, Mélanges en hommage au professeur Philippe Biyoya, 2018.
Fraternel AMURI MISAKO, Abdon KASEREKA MAHALIBO, Jules KASEREKA MAHALIBO Jean OTEMIKONGO MANDEFU YAHISULE, La recherche scientifique en sciences sociales et humaines , 2018.
Wenu BECKER, Diplomatie et sécurité en RDC de 1960 à 1965 , 2018.
Gilbert Malemba N’Sakila, Au-delà de la sorcellerie , 2017.
Dyna Albert POMBO NGUNZA, Communication des entreprises commerciales en République Démocratique du Congo , 2016.
Titre

Willy Mbombo Mandembe et Patrice Onyenga W’onyenga






Poutine et l’espace vital dans la Russie postsoviétique


Préface de Mwayila Tshiyembe
Copyright




















© L’Harmattan, 2019
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
www.editions-harmattan.fr
EAN Epub : 978-2-336-87493-7
Liste des sigles et abréviations
ABM : Anti-Balistic Missiles
AIEA : Agence Internationale de l’Energie Atomique
APEC : Coopération Economique pour l’Asie-Pacifique
BRICS : Brésil, Russie, Inde, Chine et South Africa
CEEuras : Communauté Economique Eurasiatique
CEI : Communauté des Etats Indépendants
COMECON : Conseil d’Assistance Economique Mutuelle
CSCE : Conférence sur la Sécurité et la Coopération en Europe
EURASEC : Communauté Economique Eurasiatique
FMI : Fonds Monétaire International
FPA : Foreign Policy Analysis
GUAM : Géorgie-Ukraine-Azerbaïdjan-Moldavie
IDH : Indice de Développement Humain
IN : Intérêt National
NEP : Nouvelle Politique Economique
OCDE : Organisation de Coopération et de Développement Economiques
OCS : Organisation de Coopération de Shanghai
OI : Organisation Internationale
OMC : Organisation Mondiale du Commerce
ONG : Organisation Non Gouvernementale
ONU : Organisation des Nations-Unies
OSCE : Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe
OTAN : Organisation du Traité d’Atlantique Nord
OTSC : Organisation du Traité de Sécurité Collective
PC : Parti Communiste
PCUS : Parti Communiste de l’Union Soviétique
RI : Relations Internationales
START : Strategic Arms Reduction Treaty
UE : Union Européenne
URSS : Union des Républiques Socialistes et Soviétiques
USA : United State of American ou les Etats-Unis
Préface
Vladimir Poutine, président de la Russie postsoviétique, a considéré dès son accès au pouvoir à l’ombre de Boris Eltsine, son protecteur, que la disparition de l’Union soviétique en décembre 1991, était la catastrophe géopolitique majeure du vingtième siècle.
Chemin faisant, Vladimir Poutine a exprimé la volonté de redorer l’image ternie de l’URSS, en optant pour la réhabilitation du complexe militaro-industriel, à l’instar de Staline dans l’entre-deux-guerres, comme levier de puissance, désormais mise au service de la recomposition géopolitique de deux mondes : d’un côté l’espace monde postsoviétique autour de la Russie ; de l’autre l’espace monde postguerre froide en ligne de mire de la nouvelle puissance russe.
* Face au premier espace monde
Face au premier monde, Vladimir Poutine a privilégié la stratégie de retour à l’espace vital russo-soviétique, au sens de Ratzel, aussi bien sur le socle religieux de l’orthodoxie orientale, ethnique du panslavisme que de l’exaltation de la culture impériale de la Russie (rupture avec l’Occident) ainsi que la vocation spatiale de la Russie en tant que pays de l’Asie.
La recomposition de ce premier espace monde, selon Vladimir Poutine, doit être arrimée au vaisseau amiral, pour utiliser le langage militaire, en l’occurrence la CEI (Communauté des Etats indépendants) résultant d’un accord international multilatéral négocié au forceps par le gouvernement de Boris Eltsine (décembre 1991) avec siège à Minsk, et regroupant autour de la Russie des pays de l’ancien bloc soviétique tels que l’Arménie, l’Azerbaïdjan, la Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizstan, la Moldavie, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan, le Turkménistan (Etat associé), l’Ukraine.
Dans l’esprit de Vladimir Poutine, la CEI doit jouer le rôle de tête de pont de la stratégie de retour à l’espace vital, en tant qu’alliance économique (organisation économique à vocation de zone de libre-échange) et militaire (traité de sécurité collective). L’enjeu pour la Russie, est de contrôler et consolider sa présence dans cet hinterland aux confins des Balkans eurasiatiques, selon l’expression de Z. Brzezinski dans Le Grand échiquier (Paris, Fayard, 2011), où s’affrontent à fleurets mouchetés les acteurs stratégiques et les pivots géopolitiques.
A ce jour, il est plausible de conclure que la messe est dite pour le contrôle de cet espace vital par la Russie de gré ou de force. Il suffit, pour s’en convaincre, de citer le cas de la Géorgie et l’Ukraine, deux pays où l’usage de la force a modifié les frontières des Etats en cause, pourtant protégées par le droit international. Le soutien militaire du Kremlin aux groupes rebelles de Géorgie (Ossétie du Sud et Abkhazie) d’une part ; aux rebelles de Donbass, sans compter l’annexion sans aucune forme de procès de la Crimée, a ruiné les velléités souverainistes de la Géorgie et de l’Ukraine, deux Etats qui voulaient adhérer à l’OTAN et à l’Union européenne.
On peut objecter qu’après avoir choisi de faire profil bas, l’administration Obama s’est contentée à minima de décréter des sanctions économiques, en concertation avec l’Union européenne contre Moscou. Néanmoins, cette pantalonnade stratégique n’a pas modifié le rapport des forces en faveur du Kremlin, bien que son économie chancelante et tiers-mondiste (essentiellement fondée sur les matières premières telles que le pétrole et le gaz) soit une source récurrente de précarité.
Face au nouvel espace monde
Face à l’espace monde postguerre froide, la reculade des USA sur le théâtre syrien, a créé une opportunité pour Vladimir Poutine obligé de faire la démonstration de la force au profit du régime de Bachar el Assad. En effet, c’est le président américain Obama, qui avait déclaré imprudemment que l’usage des armes chimiques, est une ligne rouge qui, si elle était franchie, provoquerait la sanction militaire des USA et ses alliés. Cependant, lorsque les soupçons montaient de toute part sur l’usage hypothétique des armes chimiques, le président Obama décida de garder l’arme au pied, déjugeant ainsi son allié, la France qui, fleur au fusil, voulait en découdre avec la Syrie.
Qu’on l’accepte ou qu’on le déplore, force est de constater qu’à l’issue de cette intervention militaire, la Russie est de retour dans l’espace vital du Moyen-Orient, en alliance tacite avec l’Iran et la Turquie, tandis que les USA et leurs alliés peinent à asseoir le rapport de forces anti-Bachar el Assad dans la région.
Parallèlement, la myopie diplomatique des USA « diplomatie de gros sabots 1 » sous les lampions de l’administration Trump (20 janvier 2017), champion du néo-isolationnisme « l’Amérique d’abord », n’est pas faite pour clarifier les stratégies concurrentes.
Toutefois, en décidant de réhausser les dépenses militaires des USA d’une somme de 54 milliards de dollars, pour franchir le cap 657 milliards de dollars, Trump a placé la barre très haute pour Poutine quand on sait que la course aux armements est l’une des causes de la débâcle soviétique. En effet, avec 58,2 milliards de dollars en 2015, la Russie occupe la quatrième place après la Chine (189 milliards de dollars) et l’Arabie saoudite (73,9 milliards de dollars), selon les données de SIPRI.
En attendant de savoir de quoi demain sera fait, il n’est pas interdit de constater l’ascendant psychologique que V. Poutine, en tant qu’homme fort, exerce sur l’Occident déboussolé par le nationalisme ou le populisme renaissant d’un côté ; le Tiers-monde anémié par la misère et l’immigration de masse d’autre part.
Fait à Paris, le 4 mai 2018 MWAYILA TSHIYEMBE, docteur d’Etat en droit, docteur en science politique, Doyen de la Faculté de droit, Université de Kisangani (RDC)


1 Menace d’usage d’armes nucléaires contre la Corée du Nord et puis négociations avec celle-ci sous les promesses de démembrement de son arsenal atomique ; retrait de l’ALENA et de l’Accord de Paris CP21 sur le climat ; sanctions économiques contre l’Union européenne, le Canada, le Mexique et la Chine ; tirs des missiles contre la Syrie
Introduction
Le 25 décembre 1991, le monde abasourdi apprenait la disparition de l’Union des Républiques Socialistes et Soviétiques (URSS), que l’on considérait comme l’autre superpuissance mondiale et qui depuis quelques décennies, était une sorte de colosse de Rhodes dominant avec les Etats-Unis, le spectre de la puissance.
Après l’effondrement de l’Union soviétique, la Russie, le plus vaste pays du monde, est sortie affaiblie et humiliée de cette épopée communiste, avant d’explorer les voies et moyens d’un monde multipolaire de l’Eurasie.
Autrement dit, l’idée d’éloigner la Russie postsoviétique de la gestion du monde est si absurde que celle de voir les Etats-Unis occuper toute l’Eurasie sans la moindre réplique russe.
S’il est cependant vrai que l’amincissement des invariants physiques soviétiques fait remonter à la surface toute la complexité d’un univers tiraillé par diverses forces de domination, l’on doit admettre que les bouleversements de la période postsoviétique ont fait subir des changements profonds à l’idée même de puissance qui durant la guerre froide était le référent propre à l’homme soviétique face à l’homme occidental.
Il est bon de savoir que si le nationalisme anticommuniste de Boris Eltsine n’a pas mobilisé les forces sociales autour d’un nouveau projet de modernisation, la stratégie politique de Vladimir Poutine « retour à l’espace vital », a fait de la puissance étatique le mot d’ordre pour une stabilisation éclairée et réussie, comprise comme la fin de la période révolutionnaire et du mouvement de négation de la décennie eltsienne. Poutine dont le but ultime est justement de réconcilier la Russie soviétique avec la Russie libérale, affirme cette dernière comme une grande puissance eurasienne soucieuse de défendre ses intérêts nationaux. 1
Si l’on part de l’idée que Vladimir Poutine veuille incarner le retour des forces réactionnaires au sein d’une société internationale, nous serons très mal compris. Vladimir Poutine se présente, peut-être, comme la seule personne capable de résoudre les tensions internes qui parcourent la notion de la puissance. 2 Faire le retour à l’espace vital pour la Russie veut dire que ce pays redéfinit le format de puissance russe en servant principalement d’instrument pour l’examen autocritique des frustrations de l’Etat face à la dégradation de son statut international et pour la récupération électoraliste d’une population nostalgique en proie à des difficultés socioéconomiques récurrentes.
Julien Buffet estime qu’à l’image de la Chine, de l’Inde, la Russie future ne serait pas un Etat-empire ou un Etat-nation, mais une civilisation supranationale à l’intérieur d’un Etat-civilisation. 3
Il convient de noter qu’au cours des années 2000-2012, Vladimir Poutine a su réaliser la synthèse de la puissance militaire de 1945 avec la puissance socio-économique de 1961. A partir de ces deux références, le président russe a établi la continuité historique de l’Etat et redéfini le format interne de la puissance postsoviétique. Dans ces conditions, la réussite de Vladimir Poutine réside dans la mise en relation de cette mesure interne avec le renouvellement de l’influence régionale et mondiale de la Russie sur la scène internationale du fait que la société internationale est anarchique. Raymond ARON n’affirmait-il pas de son temps que ni le Pacte Briand-Kellog, ni les Nations-unies n’ont jusqu’à présent supprimé le trait spécifique du système international que les philosophes et les juristes des siècles passés désignaient par le terme état de nature . 4
Si bien que Vladimir Poutine est conscient du fait que la Russie, son pays, n’est plus grande puissance au sens soviétique du terme, il n’en reste pas moins qu’il se nourrit d’énormes ambitions géopolitiques en soufflant le chaud et le froid. Autrement dit, la Russie de Vladimir Poutine en prônant le retour à l’espace vital ; coopère en même temps avec l’Union Européenne (UE), la Chine, les pays membres de la Communauté des Etats Indépendants et d’autres Etats pour s’ouvrir dans le monde. Cependant, il ne fait l’ombre d’aucun doute que le président V. Poutine estime que face à l’anarchie qui caractérise la société internationale 5 , il faut opposer à la force, une autre force ou un discours perçant.
Tout en se rappelant que Gorbatchev avait entraîné l’Union soviétique vers la chute, Poutine, quant à lui, construit un chemin nouveau pour la Russie. Et le monde entier lui est reconnaissant d’avoir, en quelques années renforcé l’efficacité de la dissuasion pour autant qu’il a fait naître autant de livres ou de discours. 6
Quoi qu’il en soit, il y a lieu de dire que contrairement à ce que pense les réalistes où l’Etat en tant qu’acteur unitariste du pouvoir est acteur privilégié de relations internationales, l’individu a aussi une place prépondérante et pose des actes fondamentaux indéniables susceptibles de recenser nombreuses énergies d’analyse scientifique. C’est dire qu’une action internationale commence par être individuelle d’abord, étatique ensuite et puis internationale enfin. Pourrons-nous ainsi affirmer que Poutine a un capital symbolique très significatif au sens de Bourdieu 7 , car la structure de sa personnalité a sans doute modifié et modifie encore le cours de l’histoire du monde.
Et Poutine fait, d’une part, l’apologie de la sociologie de la liberté et contredit la pédagogie de l’après-guerre froide parce qu’il voit la Russie post-soviétique son pays, être détourné de ses anciens alliés dont l’Ukraine et le Cuba par les Etats-Unis d’Amérique ; d’autre part, milite pour un monde multipolaire réfutant ainsi l’hégémonie américaine.
Pourtant la Russie est écartelée entre un destin européen qu’elle n’a jamais cessé de revendiquer, mais qui se dérobe, et les possibilités géopolitiques et économiques offertes en Asie et notamment la Chine ou de l’union resserrée avec certains anciens membres de l’espace soviétique (Biélorussie, Kazakhstan, Ouzbékistan, Tadjikistan, etc.). Depuis sa perte d’influence consécutive à la chute de l’Union soviétique, la Russie tente, de remettre l’accent sur sa vocation intercontinentale en s’appuyant sur les éléments factuels de la puissance afin de revenir à son espace vital dont la situation de Crimée est l’un des événements annonciateurs.
Et dans ce contexte qui rappelle à la fois la montée des nationalismes aux XIX ème et XX ème siècles et le climat tendu de la guerre froide, il convient de nous interroger sur la place de la Russie et sur son statut revendiqué de puissance, en Europe et dans le monde. Dès 1992, au lendemain de la chute de l’URSS, le président de la Commission européenne de l’époque Jacques Delors 8 posait, dans un ouvrage « Le nouveau concert européen », la question suivante : où placer cette Russie ou cette union postsoviétique qui appartient à l’Europe et à un autre monde ?
Passée de l’empire russe à l’Union soviétique, puis à la Russie suite à l’avènement de Gorbatchev, la République fédérale de Russie a été au centre de réflexion de plusieurs auteurs qui ont retenu notre attention.
Dans le « grand échiquier » par exemple, Brzezinski Zbigniew 9 tient l’Eurasie comme moteur de sa préoccupation, c’est-à-dire qu’elle constitue pour l’auteur, l’axe géopolitique d’analyse.
En fait, Brzezinski part de l’idée que l’Eurasie est le cœur de la domination du monde et que toute puissance qui le contrôle, par là même contrôle deux des trois régions les plus développées et les plus productrices. Ce méga continent est tout bonnement trop vaste et trop peuplée, trop riche de ses nombreuses cultures, trop puissant de ses Etats politiquement dynamiques et historiquement ambitieux pour faire preuve de docilité a l’égard de quiconque.
Ainsi donc, le jeu de la domination mondiale se déroulera, dans l’esprit de Brzezinski, sur cet échiquier immense qui s’étend de Lisbonne à Vladivostok. Dans ce jeu, l’auteur souligne que les USA doivent tenir compte des acteurs géostratégiques et pivots géopolitiques afin de refuser à ce que la Russie postsoviétique concurrence les USA dans l’Eurasie pour autant que ces derniers ont acquis une position d’hégémonie globale sans précédent au point de n’avoir aucun rival susceptible de remettre en cause ce statut. En conséquence, cet espace demeure l’échiquier sur lequel se déroule le combat pour la primauté globale.
A la suite des idées de Brezinski, il y a lieu d’affirmer la dimension planétaire de la puissance des USA. Néanmoins, il faut tout de même avouer que son hégémonie actuelle est superficielle, et Brezinski a le mérite de l’avoir si bien reconnu. Là où il convient de reconsidérer les propos de l’auteur, animés peut-être d’un fanatisme, c’est quand il pense que les USA doivent refuser l’émergence d’une quelconque puissance dans l’Eurasie, car la Russie ne laissera guère aux seuls Etats-Unis, le contrôle du cœur du monde.
Dans son ouvrage de l’ Histoire de relations internationales de 1945 à nos jours, J.B Duroselle appuie cet argument en faveur à la Russie. Dans ces analyses, il tire les ficelles sur les faits possibles pour cet Etat. Il note qu’au terme de dix dernières années du XX ème siècle, la Russie n’est plus superpuissance de 1945, de 1962, moins encore de 1985. En dépit de certaines faiblesses internes, elle fait écouter sa voix dans le Balkan, en Ukraine, en Chine comme en Corée du Nord. Dès lors, il serait moins prudent de sous-estimer le poids de la Russie dans les relations internationales. 10
Comme il est possible de le constater, Duroselle s’est plus appesanti du côté environnement géopolitique de la Russie sans tenir compte exactement du fait que le monde actuellement n’a que les Etats-Unis comme superpuissance ; et qu’aujourd’hui, les Etats anciennement soviétiques tournent de plus en plus le dos à la Russie au profit du camp capitaliste, et ce, dans le sillage des américains et leurs alliés en dépit de la crise ukrainienne.
Selon Fréderic Charillon 11 la crise ukrainienne confirme la fin d’une illusion européenne selon laquelle les conflits à l’ancienne (invasion d’un Etat par un autre) seraient définitivement à exclure dans le voisinage stratégique de l’Union européenne. Pour lui, l’une des questions cruciales à se poser est de savoir si cette crise est le symptôme typique d’une pratique de la Realpolitik illustrant une stratégie parfaitement maîtrisée de joueur d’échecs (de la part de V. Poutine). Il ajoute que pour Poutine, les conséquences d’une perte de la base nationale surpassent de loin les effets des sanctions et des affronts politiques. Ainsi, au sujet des sanctions, l’Europe ne pourra à ses yeux prendre des sanctions économiques trop importantes contre la Russie, de peur de voir cette dernière lui couper le robinet énergétique de gaz.
Certes, Charillon a le mérite d’avoir concentré ses efforts à analyser la politique russe d’expansion avec Poutine et son impact direct dans la zone européenne. Toutefois, avec la crise ukrainienne, la Russie réapparaît dans la scène internationale avec la victoire des paradigmes classiques de la puissance. Dire que l’Union européenne ne prendrait pas des grandes sanctions est moins juste au regard des intérêts que les Européens doivent garantir.
Les propositions que l’on trouve sous la plume de Friedrich Ratzel au sujet de la géopolitique, c’est l’idée que le contrôle de l’Eurasie peut seul donner la suprématie mondiale. Après avoir critiqué l’étroitesse des frontières européennes, Ratzel appelle à un pan européanisme, porté par un leadership allemand. Ratzel accorde ainsi à l’espace géographique un rôle primordial. La notion de peuple est pour Ratzel un ensemble de groupes et d’individus qui n’ont besoin d’être liés ni par la langue, ni par la race, mais bien par un sol commun, une entité commune, un territoire commun. Pour lui, la frontière est considérée comme un organe vivant, matérialisant un état de fait à un moment donné, et elle est donc un facteur modifiable par l’expansion. 12
Derrière les idées de Ratzel, l’on comprend bien le jeu du mouvement de diminution et d’augmentation de l’espace russe. Par ailleurs, Ratzel est accusé de favoriser l’argumentation scientifique du recours à la guerre, et de légitimer celui-ci. Or, s’il prônait le leadership allemand, son idée maîtresse était la naissance d’un espace européen unifié.
Au sujet de la Russie Anne de Tinguy 13 pose la question : Vladimir Poutine restera-t-il dans l’histoire « comme le leader russe qui a perdu l’Europe ? » Et en réponse, il regrette que l’Union européenne et la Russie s’appellent des partenaires pourtant ni l’une ni l’autre ne sait ce que signifie leur partenariat. Dès lors, Anne De Tinguy se demande si un régime fort constitue un atout favorable pour la politique étrangère du fait que la Russie, selon lui, a gagné de la stabilité politique après le passage du pouvoir entre Eltsine et Poutine. La Russie de Poutine, remarque-t-il, touche aux ambitions plutôt qu’à l’équilibre post guerre froide. Evoquer le retour de la Russie sur la scène internationale est aujourd’hui un lien commun. En Europe et aux USA, « ce retour » suscite des interrogations et inquiétudes.
Pour rendre compte de la perception de cette nouvelle stratégie russe dans l’espace post-soviétique, un rapport a été élaboré par la commission justice et paix belge francophone sur « la stratégie russe dans l’espace post-soviétique entre soft et hard et power : le cas de l’Ukraine » 14 selon lequel : « pour restaurer sa capacité d’influence dans l’espace post-soviétique, deux stratégies sont utilisées par Moscou : le soft et le hard power » . Le « hard power » ou politique de coercition agressive se traduit par des actions militaires (maintien des bases militaires) et économiques (menace de coupure des approvisionnements gaziers) russes, alors que le « soft power », pouvoir ou politique douce, se traduit par l’usage de la langue russe (largement influente dans région), la délivrance des passeports russes, la mainmise de la Russie sur l’Église orthodoxe, les médias, l’enseignement supérieur ainsi que l’organisation des jeux culturels tels que le jeu de Sotchi.
Cependant, le partage des liens culturels comme la langue, la religion et autres, est un facteur qui favorise l’intégration d’une région et facilite le rapprochement des peuples. Ce processus débouche naturellement sur une coopération et l’établissement des relations diplomatiques devient plus facile dans ces conditions. Il serait avantageux pour la Russie, soucieuse de conserver le plus longtemps possible l’héritage soviétique, de mener des actions qui puissent maintenir ces liens mutuellement profitables.
Marlène la Ruelle, dans « le renouveau des courants eurasistes en Russie : socle idéologique commun et diversité d’approches », pense même que « l’idéologie eurasiste revient en force sur la scène politique et intellectuelle de la Russie contemporaine ». Cet eurasisme est une idéologie de substitution au soviétisme, il suppose l’existence d’un troisième continent eurasiatique entre l’occident et l’orient et sous-entend l’unité des cultures nées dans cette zone. Ainsi, l’eurasisme veut-il légitimer l’empire russe, sa dimension continentale et asiatique, donner à la Russie une identité irréductible face à l’Europe, lui prédire un avenir glorieux (…), réitère Marlène la Ruelle.
Point n’est besoin de signifier que le mythe de l’unipolaire s’est définitivement effondré en Irak. Vladimir Poutine est animé d’une grande ambition pour la Russie. Il veut que la Russie soit traitée au même titre que les USA, qu’elle puisse « dialoguer sur une base d’égalité » et participer à des débats dont l’issue n’est pas programmée ni connue à l’avance a-t-il conclu.
Pour l’association Pax Christi qui s’est intéressée à l’Actualité de paix des grandes puissances 15 , la Russie se trouve entre la grandeur et la décadence. Cette association s’est posé la question de savoir comment se dessine le système des grandes puissances en l’an 2005 ? Après analyse et explication, ladite association souligne que la Russie étant entre la grandeur et la décadence, ne cesse de renforcer ses liens avec la Chine en premier. Avec l’Union européenne, la Russie n’hésite plus à s’affirmer aussi. Elle représente le plus important fournisseur de gaz de l’Europe et l’un de ses premiers fournisseurs de pétrole.
Cette dépendance européenne est considérée comme une arme par les Russes, mais à double tranchant : sans les recettes de devises en provenance d’Europe, la Russie aurait beaucoup de mal à financer son développement. Par ailleurs, dans leurs relations avec la Russie, les Européens sont bien conscients de l’importance des mécanismes de consultation et de coopération présents au sein de l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE) 16 , organisation à laquelle appartiennent la Russie et les Etats-Unis.
N’est-il pas formidable de constater comme Jean Radvanyi qui se demande si la sécurité de la Russie se jouait en Ukraine. Il estime qu’il faut distinguer deux aspects par rapport à la situation de la Russie vis-à-vis de l’Ukraine. En voyant les événements qui se passent en Ukraine, c’est un pays fragile 17 et très divisé qui, pour se développer, doit absolument entretenir des bonnes relations avec la Russie et l’Union européenne. Pour qu’il y ait compromis, Radvanyi estime qu’il faut un signal fort commun de ces deux puissances. L’autre aspect de cette crise est que l’Ukraine sert de véhicule à un certain nombre de questions que se posent les Russes depuis plusieurs années quant à la redéfinition de la sécurité en Europe. Au bas mot, l’auteur souligne qu’au sommet de Munich, en 2007, Vladimir Poutine se demandait : est-ce que l’OTAN a pour mission de s’étendre jusqu’aux frontières de la Russie, incluant l’Ukraine et la Géorgie ? 18
Dans son article sur « le retour de la troisième Rome, le retour de l’atome rouge », Jean Gorenimo se demande si la Russie amorce une guerre tiède. Il constate que l’évolution postcommuniste est marquée d’une part, par l’hostilité croissante des USA dans son espace sécuritaire, et d’autre part, par l’orientation défavorable de la gouvernance mondiale. Dans cette étude, l’auteur remarque que la Russie fédérale ou postsoviétique appréhendée comme héritière de l’URSS, représente pour le leadership américain une menace différée. Dès lors, la Russie adopte une approche des relations internationales fondée sur la logique de l’équilibre des forces et de la dissuasion nucléaire et surtout, intégrant l’atome comme variable structurante de son pouvoir international, justifiant l’expression « atome rouge » qui marque un revirement radical. L’étude de Jean Gorenimo a le mérite de souligner que le discours de Munich prononcé par Vladimir Poutine dénonçant le 10 février 2007, l’émergence de nouveaux murs dans les relations internationales, et qui plus est, entraîne une inflexion stratégique. 19
Cette étude conclut que l’histoire postcommunisme à l’amorce du XXI e siècle est donc marquée par le retour d’un conflit central entre deux « ennemis » idéologiques et axé sur le contrôle de l’Eurasie. Dans leur opposition structurelle, les Etats-Unis d’Amérique (USA) et la Russie instrumentalisent le nationalisme, l’atome et l’énergie dans une guerre latente, au cœur de l’espace post-soviétique que Jean Gorenimo a su qualifier de guerre tiède .
Dans le contexte de cette conflictualité latente, Jean Geronimo fait donc surgir des méandres de la guerre froide à la seule différence qu’en cette période, les puissances naviguent plus dans des tâtonnements que dans la guerre par alliés interposés. La Russie mène une stratégie de reconquête régionale en vue de son retour comme grande puissance. Dans cette bataille de reconquête de l’espace, c’est tous les territoires estimés de « pivots géopolitiques », l’Eurasie, le cœur du monde qui souffriront des stratégies ambitieuses russes.
S’appuyant sur « Moscou et le monde : l’ambition de la grandeur » , Anne Tinguy de Wilde 20 , dans tous les cas, se pose la question de savoir si c’est une illusion pour la Russie à avoir des ambitions de grandeur. Au bout de ses recherches, l’on peut bien lire que cet auteur souligne que prétendre revenir à la grandeur est un leurre pour la Russie. Et ce, pour autant que le monde se trouve à l’orée du troisième millénaire appuyé par la démocratie, les libertés individuelles, le respect des droits de l’homme et d’autres libertés fondamentales. Et que cette ambition russe ne peut qu’entraver cet ordre établi.
Catherine Durandin dans « que veut la Russie ? », pense que la Russie veut « en premier lieu, restaurer un statut de puissance postguerre froide [en suite], redevenir l’incontournable interlocuteur des Occidentaux, en ce temps de l’après-traumatisme des années 1989-1991 ». 21
Jean Geronimo 22 dont la démarche est similaire à la nôtre, apporte une lumière quant à ce : « désormais, la Russie post-soviétique se retrouve face à des nouveaux défis, sur l’échiquier eurasien et face à l’Amérique, structurellement guidée par la ligne de Z. Brzezinski, la Russie mène une stratégie de reconquête régionale en vue de son retour comme grande puissance » . « Poutine pense que la Russie a trop reculé depuis la transition post-communiste induite par la disparition de l’URSS, le 25 décembre 1091 » . Il s’agit désormais de « neutraliser la stratégie de reflux de la puissance russe » . La Russie va donc poursuivre sa stratégie de puissance en reprenant en main la Communauté des Etats Indépendants, instaurer une gouvernance mondiale plus équilibrée et privilégier le rôle l’ONU, avec l’idée de créer un « monde multipolaire » dans le but de contester « l’hégémonie américaine » .
Jean-Claude Allard 23 poursuit le même schéma et ajoute que le « but » de Poutine dans cette nouvelle stratégie [annexion de la Crimée], consiste à faire de la « Russie une grande puissance ». La Russie a souvent joué ce rôle au cours de son histoire « qu’il s’agisse de l’empire des Tzars 24 ou celui des Soviétiques », tout en marquant une différence : « Poutine n’a choisi aucun de ces deux modèles, il construit son propre modèle », adapté aux conditions « du XXI ème siècle ».
Le but géostratégique que poursuit la Russie postsoviétique ne consiste pourtant pas à annexer toutes les ex-républiques soviétiques, mais à les maintenir proches d’elle. Pour cela les autorités russes souhaitent jouer à la prudence. Dans l’incertitude d’un partenariat Russie-Union européenne mutuellement profitable et vivement souhaité par Moscou et devant une Amérique structurellement guidée par la politique de reflux de la puissance russe dans le but de la refouler, l’éloigner de l’Europe 25 et de ses positions stratégiques avec l’idée de l’affaiblir (prolongement de la politique d’endiguement), la Russie mène par contre une stratégie de reconquête de ses anciennes positions stratégiques.
Cette stratégie russe s’assoit sur un vaste projet de créer une forte alliance eurasienne (Communauté économique eurasienne, Organisation de coopération de Shanghai et Organisation du traité de sécurité collective), mais aussi de constituer une coalition qui englobe les puissances émergentes (BRICS), les Etats hostiles à la domination occidentale (pays arabes : Iran, Syrie, etc.), Corée du nord, pays de l’Amérique latine pour contrebalancer l’hégémonie et l’unilatéralisme américain ainsi que le suivisme européen.
Pouvons-nous dire qu’autour de ce thème, autant d’études ont été menées. Elles sont tellement nombreuses, parfois vieilles, mais toujours d’actualité et très enrichissantes. Elles s’imbriquent, s’entrelacent et s’alternent entr’elles. Une lueur d’espoir est-elle à peine perçue qu’une zone d’ombre vient comme un enchantement logique le dissiper. Le retour à l’espace vital par la Russie n’apparaît pas moins vrai qu’il est une preuve importante d’antagonisme à ce XXI e siècle. La lutte, l’affrontement, la contradiction ainsi que le souligne Max Gallo 26 , sont ainsi la trame de l’histoire et que l’histoire de relations internationales retrace l’histoire des conflits 27 .
Force est de reconnaître que la plupart des études cités ci-haut, se rapportant à la Russie ont fait de l’Etat russe, aussi bien au niveau international que national, leur cheval de bataille. Elles se sont à coup sûr penchées sur l’un des volets qui aborde l’histoire de l’Etat russe, son environnement, son mode de gestion et sa politique étrangère. Nous devons, certes, reconnaître leur mérite et leurs valeurs scientifiques et internationales par rapport à leurs résultats combien louables tant aux paradigmes, approches qu’aux perspectives proposées dans l’analyse pour l’avenir du monde, de l’Europe de l’Est, de la Caucasie et de l’Eurasie. C’est notamment le cas de Frédéric Charillon, Jean Gorenimo qui après avoir dévoilé le projet russe de retour à l’empire ou à son espace ancien, sont allés au-delà de ces façades pour des propositions éclairées.
Néanmoins, certaines de ces études, comme toute œuvre humaine accusent quelques imperfections, en ce sens que leurs auteurs se sont, peut-être, comportés généralement en simples dénonciateurs et descripteurs de la situation sécuritaire de ce coin du monde. Ils n’ont pas, peut-être, pour des raisons idéologiques, envisagé une ou des solutions appropriées émanant d’un paradigme critique réellement engagé par eux-mêmes.
Voilà pourquoi cet ouvrage prolonge toutes ces études ci-haut évoquées. En revanche, cette étude se distancie d’avec eux par le fait que notre étude voudrait évoquer l’autre volet de la recherche consistant à analyser l’idée de la Russie postsoviétique à pouvoir faire le retour à l’espace vital tout en ayant un œil regardant sur la politique étrangère de Vladimir Poutine. Cette situation crée sans doute le conflit. Pourtant dans un monde retourné, pour paraphraser Bertrand Badie et Marie-Claude Smouts, dont l’un des traits dominants est la fin des territoires et l’émergence d’acteurs trans-étatiques, un conflit déclenché à un niveau micro peut avoir des imbrications/impacts sur d’autres niveaux.
Au regard de toutes ces études, nous comprenons que la Russie est l’Etat successeur de l’URSS, et en tant que tel a gardé un certain nombre de prérogatives soviétiques. Elle entretient ainsi plusieurs bases militaires à l’étranger comme à l’époque de l’URSS, et ce, dans la plupart des anciennes républiques de l’Union soviétique et en Syrie qui, depuis un temps est le berceau de tout désordre. Elle conserve son siège de membre permanent au Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations Unies (ONU) et son arsenal nucléaire (le plus important au monde avec plus de seize mil têtes nucléaires, dont trois mille cinq cent sont opérationnelles). La Russie postsoviétique est aussi l’un des cinq reconnus officiellement par le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires comme possédant l’arme nucléaire. 28 Cependant, Moscou ne cache pas sa volonté d’appuyer sa puissance sur sa force militaire et son souci de renforcer et de moderniser son appareil de sécurité et de défense. Rappelons que la doctrine militaire de la fédération de la Russie est héritière de la réforme de l’armée rouge de la fin des années 1920 : une armée populaire permanente destinée à protéger le pays des agressions extérieures.
Par ailleurs, l’on constate que la Russie est aujourd’hui un allié proche de la Chine sur plusieurs dossiers et partage avec cette dernière une profonde méfiance à l’égard du soutien occidental (attendez les Etats-Unis) aux révolutions colorées de l’ancien bloc de l’Est et aux mouvements de protestation du printemps arabe. La Russie et la Chine ont ainsi formé une sorte d’alliance de facto au sein du Conseil de Sécurité (CS) de l’ONU (qui trouve depuis 2011 sa vérification dans les vétos conjoints aux sanctions internationales contre le régime syrien) ; et la Chine tout comme la Russie craint un encerclement progressif de petits pays hostiles à sa puissance qui, du reste, sont soutenus par les Etats-Unis.
Avec les guerres en Syrie et en Ukraine, plus que jamais depuis l’effondrement de l’Union soviétique, la Russie et l’occident s’opposent dans un affrontement diplomatique empreint de dénonciations réciproques et des sanctions économiques. A l’égard de contexte, Vladimir Poutine, alors président de la Russie s’est montré intraitable et fermement décidé à défendre les intérêts géopolitiques de son pays en redonnant à la Russie sa place sur l’échiquier international en élargissant sa zone d’influence. 29 Nous pouvons dès lors nous demander si l’intervention à ciel ouvert de la Russie en Crimée ne constitue pas un indice, une indication forte du retour à la guerre froide ou du virement vers la guerre tiède. Ainsi, que Vladimir Poutine soit nostalgique de Staline, c’est un fait, et qu’il ait qualifié la chute de l’URSS de « plus grande catastrophe du XX e siècle » est tout aussi exact.
S’il est vrai que tous les aspects ci-haut présentés sont porteurs des conflits potentiels, mais pourquoi traiter dans cet ouvrage, la Russie postsoviétique et le retour à l’espace vital tout en ayant un œil regardant sur la politique étrangère de Vladimir Poutine ? Autrement dit, quel est le problème que présente cette étude si l’on sait que le recours constat au Droit international confère aux discours russes une image attractive et un succès sans précédent, et que les autorités russes sont conscientes du désavantage géostratégique et géoéconomique de la Russie après la période bipolaire.
Questions fondamentales
Entreprendre de se poser la question du retour à l’espace vital par la Russie postsoviétique en vue d’expliquer ledit phénomène dans l’éclairage de l’épineux problème géopolitique appelle à une vision globale du monde, une vue holistique du système international. Et ceci impose un effort critique très accru, une gymnastique intellectuelle de haute facture capable de rendre les engrenages mondiaux explicables, une maîtrise considérable de l’histoire de l’évolution du monde postsoviétique, un effort de recul dans l’histoire, mais également un sens de retenue.
Ainsi, cet ouvrage entend répondre aux questions suivantes :
■ Pourquoi la Russie de Vladimir Poutine est-elle obsédée par le retour de la Russie post-soviétique à l’espace vital ?
■ Comment Vladimir Poutine entend-il concrétiser cette utopie ?
Ces questions étant ainsi posées, la clé de la compréhension et d’analyse de la substance de l’énigme abordée ici tient lieu à l’histoire : l’histoire ayant placé les Etats-Unis à la tête de la planète et leur a conféré une prérogative hégémonique mondiale. Il s’en dégage que Vladimir Poutine fait le retour à l’espace vital parce que cela serait un moyen, pour son pays, de revenir dans la scène internationale en vue de faire attendre sa voix en tant que puissance hégémonique. Cette ambition serait rendue possible soit par les moyens pacifiques, soit par la force.
L’histoire se répète et évolue dans la vie des Etats. Ses conséquences influent non seulement sur leurs destins, mais aussi et surtout sur l’évolution du système international. Si depuis le 17 ème siècle avec la France les Relations internationales avaient pris la forme de l’intérêt national ou de la raison d’Etat, elles ont été tour à tour : balance de pouvoir, politique de puissance, équilibre des forces, ordre mondial et aujourd’hui, une tentative de la gouvernance mondiale qui peine à trouver un consensus. Pendant la période bipolaire, l’ordre mondial était caractérisé par l’équilibre stratégique de la Guerre froide : (USA + Otan) versus (URSS + Pacte de Varsovie). La fin de cette guerre et l’éclatement de l’URSS remettent en cause cet équilibre. La Russie, héritière de l’URSS doit faire face à l’ordre mondial américain justifié par un libéralisme à vocation hégémonique au niveau planétaire. Craignant un affaiblissement sans merci et soucieux de défendre son prestige historique, la Russie se voit contrainte d’abandonner une vision trop idéologique pour lutter contre les menaces périphériques.
Cet ouvrage s’inscrit dans un contexte d’une nouvelle forme de conflictualité si pas le prolongement de la première 30 , entre les puissances occidentales et la Russie (qui tente de forger une alliance avec les pays émergents) sur le leadership mondial et le partage des espaces géopolitiques en Eurasie. L’attention particulière de cette compétition est centrée sur le contrôle des ex-républiques soviétiques. Dans ce sens, la guerre de 2008 de la Géorgie en général, la crise ukrainienne avec l’annexion de la Crimée à la Fédération de Russie en particulier, sont les conséquences directes de cette confrontation.
Depuis l’adhésion des pays baltes (les trois ex-républiques soviétiques : Lettonie, Estonie et Lituanie) et de la Pologne à l’OTAN, en passant par l’instrumentalisation des révolutions dites de « couleur » en Géorgie et en Ukraine, l’intervention de l’OTAN au Kossovo, jusqu’au projet d’installation d’un bouclier anti-missile ABM (ABM : Anti-Balistic Missiles) en Pologne et en République tchèque, l’axe euro-atlantique tente de refluer la puissance russe.
En réaction, les Russes tentent de formuler des stratégies adaptées à ces nouvelles menaces, depuis l’intervention de l’armée rouge en Géorgie, Moscou procède au renforcement du contrôle des ex-républiques soviétiques jusqu’à l’annexion de la Crimée. L’on voit bien que la Russie place des bornes à l’influence occidentale dans sa périphérie face à cette nouvelle forme d’endiguement. La reconquête de son espace vital sous crainte des menaces périphériques devient ainsi l’« Ultima ratio » de la sécurité russe. La victoire jusqu’ici incontestée de son intervention en Ukraine et en Syrie la replace parmi les pays les plus puissants de la planète.
Il convient de noter que cette étude répond d’une part à une nécessité dans la mesure où la sécurité mondiale dépend aussi de la complexité croissante et inquiétante de cette situation présentant ainsi la Russie ambitieuse et soucieuse de regagner son espace ancien. D’autre part, la présente étude peut permettre aux Etats de l’Eurasie d’opérer un choix s’il faut ou pas compter sur la Russie afin de garantir leur sécurité. Cet ouvrage, pour compréhensible qu’il soit, intéressera tous ceux qui s’interrogent sur les conflits de l’après-guerre froide et sur les équilibres européens de demain et la lutte perpétuelle entre les USA et la Russie postsoviétique au 21 e siècle.
De ce qui précède, cet ouvrage vise d’abord à expliquer les fondements de la politique étrangère de la Russie post-soviétique, d’analyser géopolitiquement le retour de la Russie à l’espace vital. Ensuite, décrire les enjeux qui animent Vladimir Poutine à pouvoir faire ce retour ; et enfin mesurer géopolitiquement et géostratégiquement, le poids du retour russe à son espace vital.


1 Anne de Tinguy, Moscou et le monde – L’ambition de la grandeur : une illusion ?, « Ambivalence et distanciation »,

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