Projet pour un Bénin démocratique
61 pages
Français

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Projet pour un Bénin démocratique

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Description

Les Béninois avaient de grands rêves et de grands espoirs au soir de leur indépendance et au lendemain de la Conférence nationale de 1990. Depuis, des présidents se sont succédé, une démocratie y a poussé, mais le pays reste dans son ensemble miné par la pauvreté, et ses institutions par la corruption. Le Bénin a des occasions à saisir, de nouveaux seuils à passer pour sortir le pays de la pauvreté et de la corruption. Grand défenseur d'un développement juste et équitable pour les pays pauvres, l'auteur s'intéresse ici aux conditions et aux effets de la démocratie véritable et propose des solutions réfléchies pour son pays d'origine, le Bénin.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 16 septembre 2020
Nombre de lectures 1
EAN13 9782336908427
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0032€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Collection « Justice & Démocratie »
Dirigée par Laurent HINCKER

Cette collection a pour vocation de donner des éclairages sur les problématiques de justice et de démocratie qui traversent notre société. Elle a pour principale ligne éditoriale une réflexion pluridisciplinaire autour des enjeux actuels de l’institution judiciaire. Elle porte également un éclairage innovant sur des expériences variées qui fondent des formes émergentes dans nos démocraties.

Déjà parus

- Myriam Quémener, Cybersociété, entre espoirs et risques , 2013.

- Zaîr Kedadouche et Habderrahim Hafidi, Marche ou Crève, La Marche pour l’égalité et contre le racisme , 2013.

- René Vogel, La violence conjugale, une affaire à trois… et bien plus , 2019.

- Sylvain Moraillon, Halte aux placements d’enfants abusifs. Une dérive alarmante de notre système socio-judiciaire , 2019.

- Monique Fritz, Accidents de la route mortels, Ma fille, ma bataille , 2020.
Titre

Richard Boni OUOROU






Projet pour un Bénin démocratique

Une option gagnante pour sortir de la pauvreté et de la corruption
Copyright
























© L’Harmattan, 2020
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.editions-harmattan.fr
EAN Epub : 978-2-336-90842-7
Dédicace

À feu ma mère, Geraldo Mondoukpê, privée de ma présence et moi de la sienne au moment où il n’y avait que cela qui comptait.
AVANT-PROPOS
15 avril 2020.
Hier encore, comme tant d’autres, je ne me doutais de rien. Dans la chaleureuse froidure de ce Québec que j’habite depuis maintenant douze ans, je vivais sans le savoir les derniers moments d’une certaine innocence collective. Rétrospectivement, cette inexpérience, cette ignorance de ce qu’il allait advenir m’apparaissent bien douces.
Et pourtant, hier encore, autre époque, je me frottais aux exigences et aux résistances du quotidien. En marge de mes activités professionnelles, des défis m’appelaient, des projets m’accaparaient, se réalisaient. Toujours désireux d’améliorer les choses, je poursuivais mes petits et grands combats, as usual , une passion parfois douloureuse coulant dans mes veines.
À cet égard, ceux et celles qui me connaissent savent combien le sort du Bénin m’interpelle, que la question de son développement m’obsède. Épris du sort de mes origines, j’observe et commente inlassablement la scène politique béninoise, à distance, via le Web, mais envahi d’un réel sentiment de proximité avec les angoisses d’un peuple tant meurtri par l’histoire. Au Bénin, la vie est difficile depuis des lustres, les grandes ruptures n’ont pas toutes été heureuses et le régime politique actuel est, quant à lui, décevant à plus d’un égard.
Cela dit, mon sens critique ne fait pas de moi quelqu’un de pessimiste. Je crois aux éventualités positives, aux solutions potentielles, pourvu qu’on veille à les faire naître par le débat, le dialogue, l’action éclairée et l’esprit d’initiative. D’ailleurs, ayant eu la chance de fréquenter une Québécoise que j’ai finalement rejointe à Montréal, j’ai pu en quelque sorte voir la manifestation effective d’un tel enchaînement, d’un tel effet d’entraînement, ici, au sein de cette « petite » société distincte et démocratique, moderne et pluraliste qu’est le Québec. J’y ai en outre eu la preuve que mes convictions ne sont pas en porte-à-faux par rapport au progrès. Avoir confiance en soi, se donner les moyens de réussir, s’investir et se responsabiliser, respecter qui l’on est et d’où l’on vient ainsi que se pousser vers le haut par l’innovation et l’équité, voilà qui mène inéluctablement à quelque chose de grand, de pérenne et de juste, et ce, tant collectivement qu’individuellement.
En quelques semaines, donc, tout bascula. Je ne parle pas ici de mes convictions ni de mon quotidien de consultant autonome, mais de notre rapport au monde, à tous, alors qu’au moment où j’écris ces lignes, près de 4,5 milliards d’êtres humains vivent sous des états d’urgence sanitaire ou sont contraints au confinement. Un rapport au monde dorénavant teinté d’une angoisse globale, inédite et vécue en mode « pause », mais loin de l’esprit des vacances.
En Europe, où les pertes en vie humaine sont déjà colossales, les « temps libres » sont d’ailleurs occupés à comprendre l’inimaginable, à trouver les raisons profondes de l’apocalypse COVID. Au-delà de la dangerosité du virus à couronne, plusieurs pointent du doigt la dégradation organisée des systèmes de santé qui s’est opérée en douce, si je puis dire, doctrine néolibérale contagieuse oblige. Les soins y sont en mutation depuis trente ans et devenus marchandise conformément à la logique des flux tendus et des calculs coûts/bénéfices. L’internalisation de l’inopiné et des « cygnes noirs » — la prévention — y a perdu au change, sans parler de l’abolition des stocks de sécurité, notamment dans les EHPAD 1 où les aînés ont si cruellement écopé. Dès lors, même certains chantres du tout-au-rendement en viennent à souhaiter l’étatisation intelligente des services sociaux vitaux.
La flèche que je viens de décocher au néolibéralisme n’est pas accidentelle. Le présent ouvrage en est persillé. Bien que portant sur les voies d’avenir pour le Bénin, et plus largement pour l’Afrique de l’Ouest, mes réflexions assument néanmoins leur penchant critique à l’égard des pulsions destructrices du capitalisme de type williamsonien 2 et des dégâts de la mondialisation qui en propage les excès.
Je suis optimiste, je l’ai dit plus haut, mais je le suis réalistement. Il est clair que les Occidentaux de souche et d’adoption devront revoir nombre de leurs habitudes (écologiquement suicidaires pour eux-mêmes comme pour tous les terriens) et questionner leur richesse, mesquine à l’égard d’un « tiers-monde » plus étendu qu’on ne le croit 3 . L’après SARS-CoV-2, le défi du lendemain de crise, ce sera aussi de pouvoir corriger le modèle de croissance, de consommation, d’échanges commerciaux et de relation à la nature qui s’est imposé à leur conscience. Cela dit, rien ne sert de tout réinventer, y compris dans le cas des pays cyniquement dits « émergents ». Des solutions existent déjà, d’autres sont en train de faire leurs preuves : la social-démocratie, la coopération, l’autonomie des États, la relocalisation, le commerce et la fiscalité équitables, la justice distributive, l’économie solidaire, les énergies propres, les technologies saines, la science, l’éducation…
La crise sanitaire mondiale de 2020 ne doit pas avoir été que cauchemardesque et épisodique. Elle ne doit pas être refoulée, au sens freudien du terme, mais être vue comme l’occasion de libérer des possibles, de créer, de prendre de bonnes résolutions, de réformer, d’apporter des correctifs durables, et ce, afin que le retour à la « vie normale » ne soit pas que la reprise des vieilles manies, notamment celles de sacrifier la diversité, la réciprocité, l’élévation et la vie au nom d’un dogme économique rétrograde.
En écrivant ce qui précède, j’avais en tête aussi cette « Afrique mal partie » 4 et pas encore arrivée, plus particulièrement le Bénin, loin d’être là où ses rêves et ses espoirs s’étaient rendus lors de l’Indépendance et de la Conférence nationale 5 .
Je suis inquiet pour les pays pauvres quand je vois ce qu’ont dépensé jusqu’ici les pays riches pour atténuer les impacts de la pandémie, des sommes astronomiques que les premiers n’ont pas. Je ne sais pas si les Africains et les Béninois 6 seront miraculeusement immunisés ou s’ils auront été, comme les défavorisés des pays développés, plus durement frappés en bout de piste. Chose certaine à mes yeux, et quitte à ce que mes compatriotes m’accusent de parler comme un blanc, la crise sanitaire mondiale doit être l’occasion pour eux de redéfinir leur horizon. Veulent-ils encore et toujours marcher péniblement dans les sentiers qu’on ouvre « pour eux » depuis trop longtemps (colonialisme, dictature, néocolonialisme, mondialisation néolibérale, paternalisme) et chaque fois fermer la marche, à la traîne, reproduisant souvent plus pernicieusement les effets collectivement pervers d’un développement livré au seul marché et pensé qu’en fonction des intérêts d’une petite minorité de géants et de puissants ?
La nécessité est mère d’industrie, certes, et je ne sous-estimerai jamais l’inventivité, la débrouillardise et la résilience des Béninois, mais tourner en rond ne mène nulle part ! Il faut savoir profiter des circonstances, aussi dramatiquement engendrées par l’imprévu soient-elles, pour oser briser certains cercles. Au Bénin, cela commence par des posthac comme ceux-ci :
‒ ne plus tolérer la corruption gouvernementale ;
‒ ne plus accepter le musellement de la presse ;
‒ exiger beaucoup plus de transparence des dirigeants ;
‒ ne plus permettre l’exclusion du peuple dans le choix et la planification des chemins de croissance ;
‒ développer la créativité alternative face aux modèles importés d’ailleurs ;
‒ ne plus admettre la répression et l’insensibilité à la dignité humaine ;
‒ tabler sur la confiance en soi, le potentiel local, l’éducation, la recherche ;
‒ stimuler les jeunes à créer une prospérité saine ;
‒ réclamer beaucoup plus d’équilibre dans la distribution de la richesse et des moyens d’en créer.
Au demeurant, la notion d’équilibre sera présente tout au long de mes propos dans ce livre que je me suis décidé à écrire devant le spectacle, disons-le, d’un productivisme en débâcle.
Nous avons donc été pris par surprise, obligés de faire face à une réalité qui n’avait été jusque-là qu’histoire ancienne et fiction. Nous avions bien eu vent de ce virus au nom bizarre, mais vues d’ici — ce n’était pas différent à Montréal — les misères de la Chine nous paraissaient bien lointaines, étrangères, pour ne pas dire étranges.
Il a d’ailleurs été commode, un temps, de considérer les problèmes sanitaires auxquels faisait face l’empire du Milieu comme allant de soi, comme lui étant exclusifs, vu ses pratiques et ses rigidités. Et puis, comment aurait-on pu avoir quelque chose en commun avec la démesure chinoise, extrémiste dans ses méthodes comme dans ses choix, ses goûts même ? Du reste, faisant magiquement abstraction de la présence asiatique dans nos économies et nos environnements de consommation, nous nous étions faussement rassurés à l’idée que Wuhan était située très loin de nos régions. La « grippe chinoise » était comme la pollution et le réchauffement climatique : toujours pire ailleurs dans ses effets délétères.
J’ignore où j’en serai, où le Canada, le Bénin et le monde en seront lorsque le présent livre sortira en magasins ou en ligne. J’ai néanmoins choisi le côté ensoleillé du doute. Si je me suis attelé à la tâche d’écrire, c’est pour présenter quelque chose de constructif aux Béninois, et indirectement aussi à tous ceux et celles qui prennent au sérieux la démocratie et le concert des nations. « Le monde est ce à partir de quoi la réalité humaine se fait annoncer ce qu’est elle », disait Jean-Paul Sartre.
Face à lui-même comme dans ses relations avec ses voisins, ses alliés et ses partenaires, le Bénin est plus que jamais appelé à faire des choix, à se repositionner, à se remettre en question et à dépasser ses contradictions et ses limites. Je ne prône pas l’isolationnisme, le protectionnisme à outrance, la fin des alliances, etc., et encore moins la révolution, si tant est qu’il y ait des personnes pour m’attribuer ce programme. Non, sérieusement, ce que je dis, c’est que le peuple béninois mérite mieux qu’un système zem au quotidien 7 , que le funambulisme des petits boulots, que des régions dévitalisées, voire oubliées, que des villes fracturées, qu’une société sans filet et méprisée par ses élites au pouvoir.
Commentateur assidu — et pour certains teigneux — de la politique et de la présidence béninoises, je présente ici mes constats et le fruit de mes réflexions dans l’optique d’un renouveau et d’une relance durable pour mon pays d’origine. Je ne propose pas un livre de recettes politicailleuses ni un florilège d’attaques personnelles. Si je dénigre des gestes au passage et condamne des décisions absurdes, je ne le fais pas par opportunisme — nous avons trop brisé d’idoles en vouant un culte aux ego —, mais par volonté d’illustrer et de marquer les esprits au bénéfice du débat.
Je veux offrir un éclairage utile au futur immédiat de cette République du Dahomey 8 qui s’est émancipée, qui a grandi et que j’aime malgré ses nouvelles chaînes, ses faiblesses et ses lacunes. La démocratie, la gouvernance, la légitimité des élus, l’actuel président, les libertés et les défis citoyens, les marchés, l’État, l’ordre mondial… Autant de sujets fondamentaux que je ne pourrai qu’aborder, mais d’une manière, je le souhaite, qui convaincra les Béninois de relever la tête, sans orgueil idiot, sans complexes non plus, et de se soucier plus que jamais de la res publica . Plus ils comprendront leur monde, plus ce dernier leur appartiendra.
Porter attention et s’adapter aux nouvelles exigences démocratiques, économiques et environnementales tout en définissant des impératifs catégoriques qui le transportent, et non qui l’écrasent, voilà ce que pourra choisir de faire le peuple béninois au sortir de la crise. Puisse mon humble contribution stimuler les initiatives positives en ce sens.

« Agis de telle sorte que la maxime de ton action puisse être érigée par ta volonté en une loi universelle ; agis de telle sorte que tu traites toujours l’humanité en toi-même et en autrui comme une fin et jamais comme un moyen ; agis comme si tu étais à la fois législateur et sujet dans la république des volontés libres et raisonnables. »
Emmanuel Kant



1 . Établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes. Au Québec, leurs équivalents sont les CHSLD (Centre hospitalier et de soins de longue durée).

2 . En référence aux politiques néolibérales et au « consensus de Washington » que l’économiste américain John Williamson a édicté à la fin des années 1980.

3 . Strictement, en comptant ceux et celles qui vivent avec moins de 5,50 $ par jour, on obtient un ratio de plus de 44 % (3,4 milliards de personnes sur les 7,7 milliards d’êtres humains vivant sur Terre).

4 . Pour reprendre l’expression de René Dumont. Dès 1960, ce grand agronome milita pour une Afrique se développant d’elle-même, notamment par la saine exploitation de ses zones rurales.

5 . Si le Bénin accéda à son indépendance « complète » le 1er août 1960 (Hubert Maga fut le premier président) ; en revanche, les douze premières années furent marquées par une grande instabilité politique, avec pas moins de quatre coups d’État en six ans. En 1972, le capitaine Mathieu Kérékou prit les commandes du gouvernement. En 1990, après seize ans d’un régime militaro- marxiste désastreux à tous points de vue, le Bénin adoptait sa nouvelle Constitution démocratique dans le cadre d’états généraux tenus du 18 au 28 février 1990 et qui prirent le nom de Conférence nationale, une première en Afrique francophone.

6 . Le masculin seul est employé, seulement pour alléger le texte.

7 . Les zems (diminutif de Zémidjan qui veut dire « emmène-moi vite ») sont des motos-taxis qui pullulent notamment à Cotonou et qui font office de système de transport informel. Leur nombre ahurissant et leur consommation d’essence de contrebande sont responsables de plus de la moitié des émissions quotidiennes de monoxyde de carbone au Bénin. En service 24 heures sur 24, source d’innombrables accidents et de revenus de survie, les zems symbolisent le cul-de-sac du laisser-faire.

8 . L’appellation « République du Dahomey » date de 1958 alors que le pays (Bénin actuel) était un « État associé de la France » ; elle fut conservée après l’Indépendance jusqu’en 1975.
I. UNE TRAJECTOIRE, UN REGARD, UNE PASSION
Beaucoup de drames et de calamités se sont produits depuis plus d’un siècle, brutalisant cette vieille espérance romantique selon laquelle on resterait à l’abri du mal à contempler la beauté. Pourtant, personnellement, je m’accroche à un tel sentiment de confiance, que je trouve hors catégorie au sens où peu importe les conjonctures et les épreuves, les pays et les régimes, la beauté tend toujours à laisser sa grâce, à empreindre sainement, à bien disposer.
Évidemment, la beauté est multiforme, partiellement subjective et, hélas !, souvent dévoyée. Je l’associe pour ma part à une autre vertu, l’équilibre, et ce, quel qu’il soit, quelle qu’en soit son apparence, son incarnation. Dans la nature, en politique, du côté des relations humaines ou des systèmes économiques, j’ai toujours trouvé que l’équilibre était une notion apaisante, édifiante et fructueuse.
C’est d’ailleurs par respect pour l’équilibre, si j’ose dire, que je milite pour l’émancipation réelle, globale et achevée du Bénin, et que je veux en faire davantage pour que les choses s’y enclenchent favorablement et durablement en ce qui a trait à la prospérité collective et à la justice sociale. Le fait qu’il y ait eu le Grand Confinement n’a pas fait naître ce désir, il l’a accentué. Mon pays d’origine a plus que jamais besoin de ne plus être le jouet de la corruption, des fausses croyances, des patterns néolibéraux, des intérêts étrangers, des structures biaisées et des vieux schèmes propres aux politiciens vintage .
Or, si les Béninois ont à tirer fierté de leurs traditions et de leur culture, ils ont également à faire leur autocritique, laquelle commence par le devoir de s’interroger sur la façon dont ils sont gouvernés et sur la raison pour laquelle ils ont accepté de l’être ainsi. Trop de conservatisme ? Trop de cupidité ? Trop de conditionnement à penser qu’ils sont redevables aux autres parce que bénéficiaires d’aides internationales ? Trop manipulés par leurs élites ? Trop pris dans la nécessité du court terme ? Trop charmés par les mirages de l’ american way of life ? Peut-être un peu de tout cela.
Chose certaine, ceux qui s’attendent que je verse dans le populisme victimaire seront déçus. Il y a d’excellentes opportunités à saisir pour le peuple béninois, et ce, tant dans le cadre d’une responsabilisation nationale que d’une ouverture aux bonnes idées venues du Nord. Nous devons faire preuve de discernement et d’équilibre.
D’aucuns diront qu’en prônant la transparence, le dépassement des aspirations matérialistes, la fin de l’infantilisation politique, l’acceptation des innovations et des défis écologiques, je deviens trop blanc, au sens où je serais déconnecté de l’Afrique. Mais surconsommer-et-jeter en guise d’idéal, n’est-ce pas également d’une certaine blancheur navrante ?
Bon. Je comprends l’idée derrière le reproche : les priorités et les rêves sont autres quand on a l’estomac vide et les yeux écarquillés. Dès lors, que faire ? Déambuler seul au hasard des vitrines et des frustrations ? Je pense que miser sur l’intelligence coopérative, sur les mesures sociales et sur les fondamentaux de l’écologie est beaucoup plus gagnant. Qu’on me comprenne bien, je ne ferraille pas dans le déni des libertés et des réalités africaines, mais plutôt contre un réel trop souvent chargé de misères, notamment au Bénin 9 . Du reste, l’originalité des initiatives privées et la diversité des intentions individuelles m’ont toujours paru souhaitables et non incompatibles avec un État interventionniste, équitable pour tous.
Je ne fais donc pas la promotion d’un dirigisme à la chinoise. Je fais la promotion de structures gouvernementales efficaces et de normes justes, en synergie avec des environnements d’affaires ouverts et équilibrés. Tant la richesse collective que la pérennisation des ressources naturelles doivent être au menu. En même temps. Ni l’enfermement dans l’individualisme exacerbé ni une logique de développement et de croissance néolibérale ne pourront disposer le Bénin à atteindre son plein potentiel, à poursuivre sur une trajectoire progressiste.
Les Béninois vivent avec le poids de leur histoire, avec la douloureuse mémoire des ancêtres condamnés au non-retour, mais ils peuvent faire en sorte qu’une porte s’ouvre cette fois sur des lendemains qui chantent.
* * *
Ma propre trajectoire explique aussi mes convictions et mon engagement. Celui qui ne connaît que ses arguments connaît mal sa mission.
J’ai souvenir d’une première enfance à Parakou 10 , d’une maison multifamiliale bondée, d’une turbulence joyeuse. Ma mère semblait ne jamais perdre le contrôle de la situation malgré sa monoparentalité et mes six frères et sœurs. Petite commerçante, elle tenait boutique de l’autre côté de la rue d’où elle vendait au détail des boissons alcoolisées. En cette seconde moitié des années 1970, ma mère faisait figure de leader tranquille, imperturbable et insensible au machisme, menant sa barque comme elle l’entendait, me gardant à ses côtés avec sérénité et amour. Je n’ai connu mon père qu’à l’âge de 7 ans, un homme intelligent qui devint banquier.
Je garde aussi le souvenir agréable des années passées à Cotonou 11 . Nous y avions déménagé au début des années 1980, ma petite sœur et moi, avec ma mère toujours aux commandes et qui, cette fois, s’était prise au jeu du commerce du charbon de bois (pour la cuisine). Je la revois partir en camionnette en direction de la brousse et rapporter inlassablement le combustible destiné à la revente. Plus conscient de sa vaillance paisible, je m’étais intéressé à son travail, et elle m’avait fait l’honneur d’être son comptable, ce qui me demandait de faire également, certains soirs, la collecte des dus chez les voisins.
Si mes années d’école primaire se sont déroulées sans histoire, le secondaire fut plus mouvementé, non pas parce que je fus anormalement exposé aux risques des découvertes, ma mère m’ayant envoyé étudier à Allada, une petite ville plus calme, mais parce que je fis l’expérience, comme tant d’autres jeunes Béninois, de deux « années blanches » d’affilée. De 1988 à 1990, en effet, des semestres furent tronqués en raison de grèves générales. Celles-ci avaient été déclenchées par les fonctionnaires et les enseignants pour protester contre les mesures d’austérité (réduction des dépenses publiques, réforme fiscale, etc.) décrétées par le régime de Mathieu Kérékou dans le cadre d’un plan d’ajustement imposé par le FMI. Il faut dire que la situation économique du pays, alors République populaire du Bénin, une dictature militaire d’obédience marxiste-léniniste s’était grandement détériorée après la récession mondiale et la fermeture des frontières avec le Nigeria.
Ces années de bouillonnement sociopolitique m’ont fait sentir que les mouvements d’une nation n’étaient pas que dans l’histoire étudiée, qu’ils avaient de réels impacts sur la vie des gens au quotidien. Je repris et terminai néanmoins mon cursus préuniversitaire, mes efforts accompagnant ceux du peuple béninois dans son apprentissage de la démocratie — émancipation sur laquelle j’aurai l’occasion de revenir dans mes réflexions et qui allait me marquer durablement. J’ai ensuite fait le bac en Côte d’Ivoire, aux Hautes Études commerciales d’Abidjan où j’ai aussi complété un Master en ingénierie commerciale.
En 2001, de retour au pays, je démarrai mon entreprise individuelle, sans doute influencé par l’esprit d’autonomie de ma mère. J’étais consultant dans le domaine de la planification commerciale en sol africain. Les années suivantes, je diversifiai mes opérations, toujours à mon compte, en faisant de l’analyse de politiques publiques et du développement de marchés, ainsi que de l’analyse législative et administrative en vue d’investissements dans les énergies renouvelables en Afrique de l’Ouest.
Examinée de l’intérieur au fil de mes contrats et vue de l’extérieur par l’intermédiaire de mes relations avec des institutions financières européennes, la situation économique du Bénin m’incitait à penser que la marche du pays était loin d’être cadencée et optimale, que la gestion de ses affaires était perfectible.
N’ayant jamais eu la langue dans ma poche, ayant outillé mes aptitudes en communication, puis commencé à émettre mes idées dans la presse béninoise et à la télé, je fus amené à me rapprocher de la politique active vers 2007 alors que, comme d’autres jeunes de ma génération, j’avais été invité par l’administration de Boni Yayi 12 à stimuler les initiatives allant dans le sens de la « révolution agricole », la grande croisade de l’époque. Mal à l’aise toutefois à l’idée d’être une caisse de résonance du régime c’était au demeurant la condition pour obtenir des contrats gouvernementaux —, je me servis plutôt de mes accès aux médias pour tenter d’influencer le cours des décisions politiques. En me cantonnant dans le secteur privé pour mes affaires, j’ai pu conserver une indépendance qui me sert encore aujourd’hui.
Le cours des choses fait souvent arriver de belles choses. Marié et père de famille, je mis le cap sur le Québec en 2008 pour y retrouver les miens installés dans la métropole deux ans plus tôt. Les orientations gouvernementales et l’actualité politique béninoises me passionnaient de plus en plus, mais la perspective d’émigrer au Canada, terre de démocratie, des droits de l’homme, d’un libéralisme équilibré, du pluralisme et des libertés, était loin de me déplaire. D’autant que je pouvais grâce à Internet suivre à distance tout ce qui se passait au Bénin. Ce que je fis d’ailleurs, en parallèle de mon travail autonome de consultant et d’une implication dans la gestion des garderies privées dont ma conjointe était devenue propriétaire.
Bien que pénétré des lumières — et des clairs-obscurs ! — des débats aux Communes et à l’Assemblée nationale 13 , la piqûre ultime pour la politique ne me fut cependant pas donnée par le parlementarisme canadien d’inspiration britannique. En fait, ce qui a changé ma vie à partir de 2015, c’est cet appel d’outre-mer reçu d’un… général.
L’économiste et comptable Robert Gbian, qui n’était général que de titre, avait inspiré un mouvement politique pro-démocratie et anti-establisment 14 dont la popularité était en croissance au Bénin, et il se portait candidat indépendant à l’élection présidentielle de 2016. Il cherchait de l’aide pour ses communications, son marketing de campagne, ses relations publiques, etc. Pour moi, qui rêvais d’une expérience dans l’arène politique, c’était une occasion en or que je saisis.
Je retournai donc au Bénin pour les huit mois que dura la bonne performance du général, qui dut cependant s’admettre battu en fin de course par manque de fonds. L’actuel président, Patrice Talon, prit alors la position de tête et ne se gêna pas pour repiquer les idées progressistes de notre équipe. Il faut dire qu’existait une sorte de creuset informel des forces d’opposition (au président Boni Yayi) où le mot d’ordre avait été donné d’appuyer l’homme qui « passerait au deuxième tour ». Honteusement, une fois au pouvoir, Talon se métamorphosa en chantre de l’austérité budgétaire, de la privatisation à tout crin et du machiavélisme. Quant au général, devenu chef d’Alliance Soleil, une coalition de gauche, il se présenta ensuite aux élections législatives, à la bataille pour le gain desquelles je n’ai pas participé directement. Robert Gbian est présentement (2020) vice-président de l’Assemblée nationale du Bénin.
Malgré la défaite, mon implication dans presque toutes les facettes de la formalisation du programme, de l’image et des idées du général Gbian m’a permis d’y voir plus clair, de mettre de côté certaines illusions, de tisser un solide réseau de contacts, de valider mes forces et de voir mes faiblesses, mais surtout, de comprendre que le Bénin politique et administratif souffrait principalement de problèmes structurels qui, encore aujourd’hui, ne sont pas réglés. La corruption en fait partie. À ce chapitre, la boutade béninoise selon laquelle « le pouvoir n’a de charme que lorsqu’on en abuse » m’est d’ailleurs toujours restée douloureusement en mémoire.
Des récurrences malsaines s’enracinaient au Bénin (réformes de circonstances), des reculs s’y opéraient (précarisation du travail, paupérisation), des pratiques autoritaires s’invitaient à nouveau (liberté d’expression et opposants menacés). Je ne pouvais concevoir que notre démocratie, sous les allures d’une conquérante avancée vers la libéralisation des échanges, puisse être ainsi dégradée, voire démantibulée.
Mais pour participer à la « résistance » de manière efficace, il me fallait pouvoir peaufiner mes idées et mieux expliquer les vis motrix du changement. Car les motifs ne suffisent pas à vaincre ce qui a le plus besoin d’être vaincu, il faut aussi des armes conceptuelles, des grilles d’analyse, un recul philosophique, une inspiration théorique.
C’est pourquoi, aussitôt rentré du Bénin, me suis-je inscrit à temps plein à l’Université de Montréal. De la politique aux sciences politiques ! Je faisais en somme le parcours inverse de celui qu’allaient suivre nombre de mes confrères étudiants. De l’automne 2015 au printemps 2018, les éclaircissements et les confortations se succédèrent. Un pur ravissement ! D’autant que, saisissant mieux les enjeux globaux contemporains et les idéologies politiques, j’étais à même de donner plus d’envergure, alors que j’observais toujours la gouvernance béninoise, aux critiques que j’adressais à sa dérive.
On me fit au demeurant comprendre que le régime Talon n’appréciait guère mes commentaires venus d’Amérique et qu’il pouvait m’être risqué de venir les faire sur place. J’étais en somme, et suis toujours, persona non grata au Bénin. Une situation qui m’attriste et qui se dramatisa au plus haut point lorsque ma mère décéda, le 25 avril 2019. Je ne pus assister à ses obsèques en sol béninois.
De mon point de vue, la scène politique canadienne (fédérale) est enthousiasmante depuis la fin de l’ère conservatrice. Je compte d’ailleurs parmi les partisans de l’actuel Premier ministre, Justin Trudeau ; j’ai participé aux campagnes électorales de ce dernier. Sans être irréprochable, bien sûr, le Parti libéral du Canada, situé au centre gauche de l’échiquier, est pour moi une source d’inspiration. Il propose une approche équilibrée, respectueuse des différences et des traditions (multiculturalisme), de la libre entreprise et des accords commerciaux, de l’État keynésien et des mesures sociales, notamment d’urgence. Les interventions gouvernementales ont d’ailleurs été généreuses pour faire face à la crise sanitaire causée par la Covid-19.
Nonobstant mon attachement aux sociétés canadienne et québécoise, je dois avouer que je n’oppose aujourd’hui aucune résistance à l’attirance qu’exercent sur moi ces douze millions d’habitants qui animent le pays de mes racines. Le Bénin me fascine et me manque : tant de vigueur, de jeunesse, tant de sursauts d’émancipation ! Mais je vois aussi les Béninois manquer leurs chances, je les sens souffrants et déçus, leur praxis 15 toujours empêtrée quoique fourmillante, comme le marché de Dantokpa, par quelque domination, quelque mécanisme d’usurpation.
Vivement qu’un vent pleinement démocratique souffle à nouveau sur le Bénin et lui redonne foi en la prospérité partagée et en la justice sociale, un Bénin inspiré par un contre-harmattan porteur de changement et de douces transitions.


9 . Il y a de ces constats qui font mal à entendre quand on est béninois. Écoutons l’UNICEF : « Le Bénin fait partie des pays les moins avancés dans la réalisation de progrès en matière de nutrition. La malnutrition, encore présente notamment dans le nord du pays, entretient le cycle de la pauvreté, maintient des pans entiers de la population dans une situation de vulnérabilité et menace la prospérité », dans Bénin : L’ONU appelle à investir dans la lutte contre la malnutrition, un frein au développement , OMS, février 2015.

10 . Ville du centre-est du Bénin, située dans le département du Borgou limitrophe du Nigeria, et qui compte aujourd’hui 355 000 habitants (zone périurbaine incluse).

11 . Le Bénin a deux capitales, l’une politique (Porto-Novo) où se trouve l’Assemblée nationale ; l’autre économico-administrative (Cotonou) où sont les institutions gouvernementales et le siège de la Présidence. Située dans l’extrême sud du pays, dans le département du Littoral, Cotonou est une ville portuaire de près de 700 000 habitants. Elle ne doit pas son nom au coton — le Bénin en est un grand producteur — mais à sa géomorphologie d’origine, la ville ayant émergé d’une zone marécageuse ( Kutonu en langue fon signifie « la lagune de la mort »).

12 . Conseiller technique aux affaires monétaires et bancaires sous Nicéphore Soglo, chrétien évangélique, pasteur, Thomas Boni Yayi assura les destinées du Bénin de 2006 à 2016. Sa présidence fut, entre autres, marquée par le développement des infrastructures, la mise en place de politiques sociales et la reconnaissance du travail des femmes.

13 . Respectivement, le Parlement canadien, à Ottawa, et le Parlement québécois situé dans la ville de Québec.

14 . Le mouvement GGR (Génération pour une gouvernance républicaine).

15 . Au sens que lui donne André Gortz et qui couvre tous les domaines où le but est l’épanouissement humain (action politique, travail, activités artistiques, éducatives ou d’entraide, etc.).
II. POURQUOI LA DÉMOCRATIE ?
La boutade aphoristique de Winston Churchill, selon laquelle la démocratie est le pire des systèmes à l’exclusion de tous les autres, est toujours pertinente. Les défauts de ce type de régime politique sont bien réels, mais de loin préférables à ceux de la monarchie absolue, de la théocratie ou du totalitarisme. Je ne vais pas contredire Churchill là-dessus.
Cet aphorisme néglige toutefois de préciser — c’est le propre des adages de généraliser — que la démocratie n’est pas une et entière, partout pareille, indéclinable. En fait, outre ses fondamentaux et ses principes (liberté individuelle, règle de la majorité, séparation des pouvoirs, indépendance de la justice, consultation régulière du peuple, représentants élus au suffrage universel, etc.), la démocratie est à la fois un moule donnant forme au social et un produit de ce dernier. Culture, idéologie et époque conditionnent le niveau d’autorité du peuple et la manière dont ce dernier parvient à réellement orienter le cours des choses.
Pour le développement sain et équilibré des pays pauvres, la démocratie est indispensable, comme l’eau l’est à la vie. Je n’ai aucun doute là-dessus. La question est plutôt de savoir dans quel environnement démocratique il est souhaitable que ces pays évoluent. Comme d’autres peuples d’Afrique subsaharienne 16 , les Béninois doivent comprendre que l’accession à un régime démocratique n’est pas automatiquement un gage de prospérité, d’équité et de progrès collectif. Il leur faut voir que la nature du maillage démocratie-capitalisme est déterminante en ce qui a trait à leur capacité véritable de contrôler leur destin et de jouir de leur droit de vivre dans la dignité matérielle.

1. Pouvoir du peuple : conditions et illusions
Réalité aux multiples facettes et ayant évolué au fil du temps pour en arriver à un type de gouvernance où la liberté est le bien qui fait jouir de tous les autres, dirait Montesquieu, la démocratie n’en a pas moins fait l’objet de diverses systématisations sur la base de définitions variant en fonction des allégeances et des croyances profondes. À chaque fois, les apports de chacun sont déclarés comme devant être appréciés et soutenus, et les retombées pour tous comme devant être permises et maximisées, mais dans les faits, ce sont bien des régimes politiques inégaux et différents, et pourtant « démocratiques », qui sont mis en place.
Auteurs et théoriciens contemporains insistent sur le fait que la démocratie est avant tout un système qui doit profiter d’élections périodiques et libres, aucunement coercitives, ainsi que d’un véritable multipartisme et du plein accès des citoyens à plusieurs sources d’information, à des médias non inféodés. D’autres soulignent plutôt le fait que la démocratie ne « fonctionne » que lorsque les institutions, les droits et les processus d’élaboration des décisions ne sont pas modifiés ou limités par des membres non élus de l’élite ou par des puissances extérieures. Évidemment, la plupart ne peuvent situer la démocratie ailleurs que dans un environnement socio-économique où la propriété privée des moyens de production, l’accumulation du capital productif et la recherche du profit sont grandement favorisées, bref, hors du capitalisme. Cela dit, si les régimes proprement communistes ont montré leur déconfiture économique et leur penchant tyrannique, il reste que le capitalisme n’est pas exempt non plus de vices, dont sa propension à produire des inégalités sociales et économiques. Selon de nombreux politologues, américains au demeurant, ces dernières sont telles que d’importantes violations en découlent au chapitre de l’égalité politique. La démocratie peut donc aussi y être mise en danger 17 .
Le grand défi pour un gouvernement est dès lors de savoir baliser, normaliser et contrôler l’environnement capitaliste dans lequel les gens évoluent, quels que soient les ambitions et les statuts de ces derniers. Le gouvernement doit faire en sorte que les gens soient partie prenante (ou se sentent libres de l’être) de la société à laquelle ils appartiennent et à la faveur de la direction et du développement de laquelle ils ont lucidement accepté d’être relativement contraints.
Bien sûr, par définition, on ne peut éviter l’existence de propagandes dans un régime garantissant la liberté d’expression, de sorte que, comme l’avait déjà vu Spinoza, ce n’est souvent pas parce qu’une chose est bonne que nous la désirons, mais bien parce que nous la désirons que nous la jugeons bonne. D’où l’importance de la scolarisation et de la socialisation à la science afin que ce soient massivement les bonnes choses qui soient désirées ! Et l’équilibre doit compter parmi celles-ci. Dans un système capitaliste démocratiquement sain, cela veut dire un compromis entre collectivisme et individualisme, au sens doctrinal des termes.
En matière d’organisation de la société, le collectivisme politique pose que la légitimité du pouvoir se trouve dans la collectivité, que tous doivent avoir leur mot à dire dans les décisions prises par les dirigeants délégués, et que, économiquement, une mise en commun des moyens de production et d’échange doit être visée pour atteindre l’idéal égalitaire, socle de la démocratie. Même si le terme ne plaît pas beaucoup, le socialisme met de l’avant et actualise des valeurs et des logiques qui découlent du collectivisme et qui semblent tout à fait progressistes, à tout le moins souhaitables dans une majorité de pays. Pensons à l’égalité des chances, à la justice sociale, la solidarité, la répartition équitable des ressources, etc.
De son côté, la doctrine individualiste ne peut concevoir — à juste titre — l’abolition de la propriété privée des moyens de production, car cela tend à inhiber le désir d’entreprendre et d’investir, deux activités nécessaires à la création, à l’innovation et à l’efficacité notamment. Par contre, et bien que les sociétés occidentales aient trouvé le moyen de banaliser davantage la chose depuis quarante ans, en posant la primauté de l’individu, en supposant l’autonomie morale de chacun et en souhaitant un État réduit au minimum, l’individualisme politique tend à s’opposer à la solidarité, au nationalisme et même à la démocratie.
On le sait, concernant ces deux positions contraires, le radicalisme est ce qui a apporté le plus de problèmes : une société sans classe n’est pas plus viable qu’une société sans État. C’est pourquoi des formules hybrides ont été développées et expérimentées, comme la social-démocratie, par exemple, où l’entreprise privée côtoie la nationalisation de certains secteurs de l’économie (dans une proportion variable d’un pays à l’autre) et où les divers paliers de gouvernement veillent à gérer des programmes sociaux. Ou encore, comme le social-libéralisme selon lequel il est nécessaire de favoriser autant la libre entreprise et le marché que la justice sociale 18 . Aujourd’hui, certains socio-libéraux promeuvent des mécanismes de prévention de la pauvreté tels des systèmes d’éducation et de santé efficaces et universels, la sécurisation des emplois, etc.

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