Utopies provisoires
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Description

Ce livre emprunte son titre à Ernst Wigforss, théoricien et réformateur du parti social-démocrate suédois et ministre des Finances de 1932 à 1949. Wigforss parlait « d’utopies provisoires » pour désigner un horizon social-démocrate qui serait à portée de main et réalisable politiquement, mais suffisamment audacieux et cohérent pour susciter l’enthousiasme, mobiliser les citoyens et guider l’action gouvernementale. Les utopies provisoires de Wigforss ne promettaient pas de « grand soir » révolutionnaire, mais elles faisaient tout de même porter le regard au-delà du simple pragmatisme. Il s’agissait de concevoir des réformes qui répondaient, pour un temps, à des problèmes concrets, mais qui permettaient aussi d’avancer résolument dans la direction d’une société plus juste. Il s’agissait bien d’utopies, mais pour le temps présent.
C’est sur ce terrain, celui du politique au sens large, que se situe cet ouvrage sur les politiques sociales, qui fait un tour du monde pour voir comment des actions collectives guidées par une vision, par des principes et par une compréhension juste et mesurée de la réalité peuvent transformer nos vies.
Quand on est pauvre [...], on souffre. La plupart des biens que l’on peut acquérir ne procurent pas un quantum additionnel de plaisir, comme une troisième pointe de pizza, mais du soulagement, comme une application de gel contre la douleur. Leur utilité n’est donc pas décroissante mais croissante.
Dit autrement, une personne pauvre va revoir sa situation si le gain attendu lui permet de mettre un terme à la douleur, c’est-à-dire d’avoir ce qu’il lui faut pour vivre décemment. Si les gains attendus la laissent pratiquement aussi endolorie, elle va plutôt maintenir ses pratiques, qui sont précaires mais auxquelles elle est habituée.
La théorie économique, explique Karelis, n’a jamais tenu compte de cette différence entre les biens qui soulagent, les biens qui plaisent, et les biens qui peuvent soulager ou plaire.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 02 septembre 2019
Nombre de lectures 0
EAN13 9782764437797
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Du même auteur
La gauche et la droite : Un débat sans frontières (avec Jean-Philippe Thérien), Presses de l’Université de Montréal, 2010.
Left and Right in Global Politics (avec Jean-Philippe Thérien), Cambridge University Press, 2008.
L’aide au conditionnel : la contrepartie dans les mesures envers les sans-emploi en Europe et en Amérique du Nord (avec Pascale Dufour et Gérard Boismenu), Presses de l’Université de Montréal et PIE-Peter Lang, 2003.
Chacun sa part : Rapport de trois membres du Comité externe de réforme de la sécurité du revenu (avec Camil Bouchard et Vivian Labrie), Ministère de la sécurité du revenu, 1996.
Ouvrages collectifs
Miser sur l’égalité : L’argent, le pouvoir, le bien-être et la liberté (codirigé avec Myriam Fahmy), Fides, 2014.
Federalism and Labour Market Policy: Comparing Different Governance and Employment Strategies , McGill-Queen’s University Press, 2004.
Forging the Canadian Social Union: SUFA and Beyond (codirigé avec Sarah Fortin et France St-Hilaire), McGill-Queen’s University Press, 2003.
Interpretaciones del Quebec contemporaneo (codirigé avec Pierre Martin et Brian J. R. Stevenson), Editorial Porrua, 1996.
L’espace québécois (codirigé avec Alain-G. Gagnon), Québec Amérique, 1995.


Projet dirigé par Alain-G. Gagnon, en collaboration avec Éric St-Pierree

Conception graphique : Nathalie Caron
Mise en pages : Marylène Plante-Germain
Révision linguistique : Isabelle Pauzé
En couverture : oeuvre de Marie-France Le Blanc
Conversion en ePub : Marylène Plante-Germain

Québec Amérique
7240, rue Saint-Hubert
Montréal (Québec) Canada H2R 2N1
Téléphone : 514 499-3000, télécopieur : 514 499-3010

La source originale du chapitre 6 de ce livre est la suivante : Noël, A. (2017). « Les inégalités et la redistribution des revenus dans la fédération canadienne », dans Alain-G. Gagnon et David Sanschagrin (dir.), La politique québécoise et canadienne, acteurs, institutions, sociétés, 2e édition , Québec, Presses de l’Université du Québec, p. 445-464.
Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada.
Nous remercions le Conseil des arts du Canada de son soutien. We acknowledge the support of the Canada Council for the Arts.
Nous tenons également à remercier la SODEC pour son appui financier. Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – Gestion SODEC.


Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Titre : Utopies provisoires : essais de politique sociale / Alain Noël.
Noms : Noël, Alain, auteur.
Collections : Débats (Éditions Québec Amérique)
Description : Mention de collection : Débats
Identifiants : Canadiana 20190024658 | ISBN 9782764437773
Vedettes-matière : RVM : Québec (Province)—Politique sociale. | RVM : Québec (Province)—Politique et gouvernement.
Classification : LCC HN110.Q8 N64 2019 | CDD 361.6/109714—dc23
ISBN 978-2-7644-3778-0 (PDF)
ISBN 978-2-7644-3779-7 (ePub)

Dépôt légal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2019
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives du Canada, 2019

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés

© Éditions Québec Amérique inc., 2019.
quebec-amerique.com



La collection « Débats » est consacrée à des ouvrages faisant état des grands enjeux culturels, politiques et sociaux au Québec et explore les questions de citoyenneté, de diversité et d’identité qui traversent les sociétés pluri nationales. En collaboration avec la Chaire de recherche du Canada en études québécoises et canadiennes, cette collection est réalisée par les Éditions Québec Amérique et dirigée par Alain - G. Gagnon, titulaire de la Chaire et professeur titulaire au D épartement de science politique de l’Université du Québec à Montréal . Outre le présent ouvrage, la collection compte déjà 25 t itres :
Sept leçons sur le cosmopolitisme. Agir politique et imaginaire démocratique , Joseph Yvon Thériault, 2019.
Dix ans plus tard : La Commission Bouchard-Taylor, succès ou échec ? , sous la direction de Solange Lefebvre et Guillaume St-Laurent, 2018.
Retrouver la raison. Essais de philosophie publique , Jocelyn Maclure, 2016.
Les Conditions du dialogue au Québec. Laïcité, réciprocité, pluralisme , Alain-G. Gagnon et Jean-Charles St-Louis, 2016.
Laïcité et valeurs québécoises. Les sources d’une controverse , Guillaume Lamy, 2015.
Un Québec exilé dans la fédération . Essai d’histoire intellectuelle et de pensée politique , Guy Laforest en collaboration avec Jean-Olivier Roy, 2013.
Les Nouveaux visages du nationalisme conservateur au Québec , Jean-Marc Piotte et Jean-Pierre Couture, 2012.
La Diversité québécoise en débat, Bouchard, Taylor et les autres , Bernard Gagnon, collectif, 2010.
La Reconnaissance dans tous ses états. Repenser les politiques de pluralisme culturel , sous la direction de Michel Seymour, 2009.
La Raison du plus fort. Plaidoyer pour le fédéralisme multinational , Alain-G. Gagnon, 2008. Prix Josep Maria Vilaseca i Marcet, 2007 .
Pluralisme et démocratie. Entre culture, droit et politique , sous la direction de Stéphane Vibert, 2007.
Les Nationalismes majoritaires contemporains : identité, mémoire, pouvoir , sous la direction d’Alain-G. Gagnon, André Lecours et Geneviève Nootens, 2007.
Le Poids de la coopération. Les rapports France-Québec , Frédéric Bastien, 2006.
Le Français, langue de la diversité québécoise , sous la direction de Pierre Georgeault et Michel Pagé, 2006.
Désenclaver la démocratie. Des huguenots à la paix des Braves , Geneviève Nootens, 2004.
Justice, démocratie et prospérité. L’avenir du modèle québécois , sous la direction de Michel Venne, 2003.
Critique de l’américanité. Mémoire et démocratie au Québec , Joseph Yvon Thériault, 2002. Prix Richard-Arès , 2003 et Prix de la présidente de l’Assemblée nationale du Québec, 2003.
Québec : État et société, tome 2 , sous la direction d’Alain-G. Gagnon, 2002.
Repères en mutation. Identité et citoyenneté dans le Québec contemporain , sous la direction de Jocelyn Maclure et Alain-G. Gagnon, 2001.
Récits identitaires. Le Québec à l’épreuve du pluralisme , Jocelyn Maclure, 2000.
Penser la nation québécoise , sous la direction de Michel Venne, 2000.
Le Québec dans l’espace américain , Louis Balthazar et Alfred O. Hero Jr, 1999. Prix Richard-Arès , 1999.
L’Ingratitude. Conversation sur notre temps , Alain Finkielkraut, avec Antoine Robitaille, 1999. Prix Aujourd’hui , 1999.
Québec 18 septembre 2001. Le monde pour horizon , Claude Bariteau, 1998. Prix Richard-Arès , 1998.
Duplessis : Entre la Grande Noirceur et la société libérale , sous la direction d’Alain-G. Gagnon et Michel Sarra-Bournet, 1997.



« Alain Noël trace un portrait à la fois optimiste et réaliste des transformations au sein des démocraties contemporaines. Ces dernières restent des lieux où le travail sur les inégalités sociales se poursuit, en autant que nous continuons à les nourrir “d’utopies provisoires”. Un ouvrage indispensable pour qui veut comprendre les enjeux actuels des politiques sociales en s’appuyant sur les faits et la politique telle qu’elle se pratique réellement, sans pour autant délaisser l’intention égalitaire de nos démocraties. »
Joseph Yvon Thériault Professeur de sociologie politique à l’Université du Québec à Montréal
« Alain Noël a cette rare et précieuse capacité de conjuguer un engagement sincère envers la justice sociale à un refus systématique du dogmatisme. Utopies provisoires devrait être lu par tous ceux qui s’intéressent et se positionnent sur les questions de politique sociale et de justice fiscale. »
Jocelyn Maclure Professeur titulaire, Faculté de philosophie de l’Université Laval


INTRODUCTION
Chaque automne, après m’être brièvement présenté, je pose quelques questions afin de faire connaissance avec la centaine d’étudiants inscrits à mon cours de premier cycle sur les politiques sociales. Ces questions varient un peu d’une année à l’autre, en fonction de l’actualité ou de mes préoccupations du moment, mais je leur demande toujours de lever la main à tour de rôle s’ils pensent que leur génération aura une meilleure vie que celle de leurs parents ou s’ils pensent, au contraire, que la vie pour leur génération sera plus difficile. Toujours minoritaire, le groupe des optimistes a fondu avec les années. Si bien que l’an dernier, les quelques braves qui ont osé lever la main pour exprimer leur confiance dans l’avenir se sont retrouvés un peu gênés, et ils ont eu de la difficulté à défendre leur vote face à une solide majorité de pessimistes.
Pour expliquer cette morosité, il y a, bien sûr, la dégradation de l’environnement, le déclin de la biodiversité et les changements climatiques ; on peut penser aussi à la hausse des inégalités, à la multiplication des personnes réfugiées ou déplacées, ou à la montée des populismes et de l’autoritarisme ; et puis, il y a Donald Trump, la personnification de tout ce qui peut aller de travers dans nos sociétés démocratiques un peu déboussolées. Mais quand même, tout ne va pas si mal.
Objectivement, pour un jeune qui arrive à l’âge adulte dans le Québec du 21 e siècle, la situation apparait même très favorable. Nous vivons en paix, à l’abri des guerres et des conflits armés, dans une société où la violence est largement proscrite. Le monde n’a en fait jamais été si pacifique. Le développement de l’État de droit, l’institutionnalisation des relations internationales et l’évolution des normes sociales font presque partout reculer la violence 1 . Au Canada, les crimes violents ou graves sont en baisse constante, et c’est le Québec qui, année après année, affiche le plus bas taux de criminalité 2 . Mes étudiants ont grandi dans une société où il n’est plus admissible de frapper les enfants. Dans la Naples des années 1950 racontée par Elena Ferrante, c’était presque un devoir paternel de battre ses enfants de temps à autre 3 .
Mes étudiants sont aussi devenus adultes dans un pays où l’on vit bien. Au début des années 1920, au Québec, un enfant sur sept mourait avant son premier anniversaire. Aujourd’hui, ce sont 4,3 enfants québécois sur 1000 qui décèdent avant l’âge d’un an, un taux légèrement inférieur à celui du Canada 4 . En 1921, l’espérance de vie d’un homme québécois était de moins de 52 ans, quatre ans et demi sous le niveau canadien. En 2016, elle atteignait 80,5 ans, et dépassait un peu celle des Canadiens 5 . Quand j’explique l’origine des régimes de retraite à mes étudiants, je leur rappelle que si, dans les années 1940 et 1950, les gouvernements ont établi l’âge de la retraite à 65 ans, c’est parce que c’était à peu près l’âge du décès pour la plupart des gens. La sécurité de la vieillesse servait à adoucir les derniers mois d’une vie pratiquement parvenue à son terme.
Jamais la société québécoise n’a été plus éduquée. De 1990 à 2017, la proportion d’adultes de 25 à 64 ans possédant un diplôme universitaire a bondi de 12 % à 29 %, et ce sont maintenant les femmes qui sont plus diplômées que les hommes 6 . Et nous pouvons tenir dans notre main toute l’information du monde, sur ce qui se passe sur la planète ou sur tout ce que chacun peut bien vouloir savoir, qu’il s’agisse d’une recette pour faire des hamburgers au tofu, d’une technique pour réparer le frigo, des paroles d’une chanson de David Bowie ou de données à jour sur la santé publique.
Collectivement, nous sommes aussi bien plus riches qu’auparavant. En 2016, le produit intérieur brut (PIB) per capita du Québec, c’est-à-dire la valeur moyenne de ce que chaque Québécois avait produit pendant l’année, s’élevait à 47 443 $ 7 . En parité des pouvoirs d’achat, ce revenu positionnait le Québec dans le groupe des 25 pays les plus riches de la planète 8 . La pauvreté et les inégalités ne baissent pas suffisamment – j’y reviens abondamment dans ce livre – mais au Québec, elles ne s’aggravent pas non plus. Jamais depuis l’adoption de la première loi sur l’aide sociale en 1969, le nombre de personnes recevant des prestations n’a-t-il été aussi bas (404 551 prestataires en mars 2018, soit 5,9 % des personnes de 0 à 64 ans). Le taux de chômage atteint également des niveaux minimaux records (5,4 % en juin 2018) 9 . Les gouvernements et les entreprises s’inquiètent dorénavant moins du manque d’emplois que de pénuries appréhendées de main-d’œuvre. Économiquement, le Québec connaît quelque chose comme un âge d’or.
Les inégalités de revenu entre francophones et anglophones, qui ont marqué l’histoire du Québec, sont maintenant choses du passé. Pour les femmes, la parité n’est pas atteinte, ni en termes de salaires, ni en termes d’accès aux postes de direction, mais la situation semble plus favorable que jamais. Le Québec compte parmi les sociétés les plus proches de réaliser l’égalité hommes-femmes. J’en parle plus loin dans ce livre, mais d’autres inégalités catégorielles – des inégalités qui touchent des catégories spécifiques de la population – demeurent significatives, notamment celles qui concernent les peuples autochtones et les personnes vivant avec un handicap. Il n’y a tout de même pas lieu de penser que la situation va en s’aggravant.
Beaucoup reste donc à faire, mais quand on parle en termes de générations, il ne faut jamais perdre de vue les remarquables progrès qui ont été accomplis en un siècle. Ces progrès relèvent en partie de la technologie – pensons aux miracles quotidiens auxquels la médecine contemporaine nous a habitués – et en partie de la croissance économique. Mais ils résultent également de nos institutions publiques, de nos actions collectives et de nos choix politiques. Une vaste littérature en politique comparée démontre comment des institutions démocratiques, ouvertes et inclusives, ainsi que des gouvernements de qualité, libres de corruption, contribuent fortement à la croissance économique et au développement social 10 . Il en va de même pour des sociétés organisées, où les gens s’impliquent dans la collectivité et s’organisent pour défendre leurs droits, leurs idées et leurs visions du monde. C’est en travaillant ensemble et en se mobilisant que les citoyens font progresser la société 11 . Et chaque victoire, petite ou grande, change le monde. Pas à pas, les règles du jeu se modifient, pour nous éloigner de la loi du plus fort et faire avancer le droit, la démocratie et la justice sociale. Ce sont les politiques sociales adoptées au fil du temps, par exemple, et non pas la simple croissance économique, qui font que certaines sociétés réussissent mieux que d’autres à contrer la pauvreté 12 . Même le bonheur ressenti par chacun apparaît tributaire des choix que nous faisons collectivement 13 .
C’est sur ce terrain, celui du politique au sens large, que se situe cet ouvrage, qui a pour but de faire voir comment des actions collectives guidées par une vision, par des principes et par une compréhension juste et mesurée de la réalité peuvent transformer nos vies. Le livre emprunte son titre à Ernst Wigforss, grand théoricien et réformateur du parti social-démocrate suédois, et ministre des Finances de 1932 à 1949. Wigforss s’est battu avec conviction pour faire adopter une approche plus réformiste que révolutionnaire à son parti. Comme ministre des Finances, il a également su anticiper les recommandations de John Maynard Keynes et stimuler une relance économique en Suède dès le début dans les années 1930. Wigforss parlait « d’utopies provisoires » pour désigner un horizon social-démocrate qui soit à portée de main et réalisable politiquement, mais suffisamment audacieux et cohérent pour susciter l’enthousiasme, mobiliser les citoyens et guider l’action gouvernementale à moyen terme. Les utopies provisoires de Wigforss ne promettaient pas de « grand soir » révolutionnaire, mais elle faisaient tout de même porter le regard au-delà du simple pragmatisme. Il s’agissait de concevoir des réformes qui répondaient, pour un temps, à des problèmes concrets, mais qui permettaient aussi d’avancer résolument dans la direction d’une société plus juste. De telles réformes ne relevaient ni du dogme ni de l’improvisation, mais plutôt d’une délibération ouverte et informée sur les valeurs en jeu, les principes et les choix à mettre de l’avant et les objectifs à court, à moyen et à long termes. Il s’agissait bien d’utopies, mais pour le temps présent, des utopies qui, inévitablement, finiraient par se faner, pour céder la place à de nouvelles propositions 14 .
Le livre reprend et actualise des interventions sur les politiques sociales que j’ai faites au fil des ans, notamment dans la chronique mensuelle que je signe depuis 2004 dans la revue de l’Institut de recherche en politiques publiques (IRPP), Options politiques . Je donne ici un sens large à la notion de politique sociale, pour inclure des considérations sur la démocratie, les politiques économiques et budgétaires, la social-démocratie ou le nationalisme conservateur, mais la référence aux politiques sociales donne tout de même son sens à l’ensemble, en mettant de l’avant les interventions publiques qui contribuent, ou non, à la justice sociale dans nos sociétés démocratiques.
Si je travaille depuis de nombreuses années sur les politiques sociales, c’est que je suis, un peu comme mes étudiants, au fond, à la fois insatisfait et optimiste. Insatisfait devant un monde qui demeure profondément injuste, mal gouverné et très éloigné d’une trajectoire durable, et insatisfait aussi d’une petite nation qui n’arrive pas à réaliser son plein potentiel, mais optimiste quant à la nature humaine et quant à nos capacité collectives de faire mieux et de vivre plus dignement. Ultimement, pour réfléchir aux politiques sociales et concevoir des avenues de réformes possibles, il faut avoir confiance dans la démocratie.
Les chapitres de ce livre sont actualisés et mis à jour, mais ils portent tout de même la marque de leur origine dans le temps. Ils ont d’abord été des essais au fil de l’eau, des interventions inspirées par les événements ou mes lectures du moment. C’est en ce sens également que le titre évoque des utopies provisoires ; réfléchir aux politiques sociales, c’est toujours s’inscrire dans un moment, nécessairement provisoire, afin de prendre part au débat public dans un lieu donné. En même temps, ces textes conservent un caractère intemporel, parce que nos délibérations s’articulent pratiquement toujours autour des mêmes grands thèmes. Les préoccupations à propos du mérite et des incitations au travail qui sous-tendent les décisions de nos élus concernant la sécurité du revenu, par exemple, étaient déjà au cœur des débats britanniques autour de la Loi sur les pauvres de 1834 ( New Poor Law ) 15 . Il en va de même pour les désaccords récurrents concernant l’universalité et la sélectivité dans les programmes sociaux, qui ressassent à peu près les mêmes arguments depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Mis ensemble et regroupés par thèmes, ces essais conjoncturels tissent donc une trame assez durable.
Aucun des chapitres de ce livre n’est partisan, même si mes préférences ne sont pas difficiles à deviner, mais ils sont tous engagés. Les sciences sociales, comme les sciences naturelles, ne se développent pas dans l’indifférence face au monde qui nous entoure. Les scientifiques qui étudient le climat s’inquiètent du réchauffement planétaire, les spécialistes de la faune soutiennent publiquement la protection d’espèces menacées, les chercheurs en médecine se préoccupent de prévenir ou de guérir le cancer ou d’autres maladies. Il en va de même pour les sciences sociales. Les spécialistes des élections valorisent la participation des électeurs, ceux qui travaillent sur les processus de démocratisation préfèrent la démocratie, et les internationalistes veulent concevoir l’ordre global le plus apte à prévenir les guerres. Ceux qui, comme moi, travaillent sur les politiques sociales sont particulièrement sensibles à la distribution des revenus et des opportunités, ils s’inquiètent de la pauvreté et prônent des services publics de qualité, accessibles à tous. La démarche scientifique vient baliser ces choix normatifs, pour faire en sorte que les arguments mis de l’avant soient rigoureusement démontrés, transparents et constamment soumis à la critique des pairs. La science est une pratique collective qui mise sur la vigilance de collègues qui veulent bien y mettre le temps et les efforts, et affirme le caractère toujours temporaire et révisable de nos énoncés. Si les sciences sociales se démarquent des sciences naturelles, ce n’est pas parce qu’elles peuvent s’affranchir de ces exigences, mais plutôt parce qu’elles portent sur des objets plus complexes, les êtres humains, qui sont aussi des sujets de leur histoire, des acteurs capables d’infléchir le cours des choses. En sciences sociales, on parle rarement de lois, plus fréquemment de probabilités, et encore plus souvent de cas ou de développements singuliers. Il n’y a pas de loi qui puisse expliquer les origines de la Première Guerre mondiale, l’effondrement de l’Union soviétique ou la guerre en Syrie. Mais une connaissance fine de ces événements et des mécanismes sociaux à l’œuvre, informée par la recherche en sciences sociales, peut nous apprendre beaucoup. Les travaux de mon collègue Theodore McLauchlin, par exemple, montrent comment le régime syrien a tablé sur les divisions identitaires du pays pour se maintenir au pouvoir pendant de nombreuses années de guerre 16 . À l’heure des « fake news », une posture qui nie même l’idée d’une frontière entre la vérité et le mensonge, il est bon de revendiquer les fondements scientifiques des sciences sociales, et d’affirmer l’importance d’une communauté de pairs liée par une attitude exigeante et critique face à la connaissance.
Mais il faut aussi savoir faire preuve de modestie. Le savoir en sciences sociales ne permet pas aux chercheurs de dicter aux citoyens ou aux élus les meilleures politiques, le « one best way », comme on dit en anglais. Dans un petit livre méconnu mais remarquable, les politologues américains Charles Lindblom et David Cohen expliquent que lorsqu’il s’agit des politiques publiques à adopter, les chercheurs ne devraient jamais se montrer trop affirmatifs, ou faire comme si une seule option était possible 17 . Compte tenu des valeurs contradictoires en présence dans une démocratie, du caractère au mieux probabiliste des connaissances en sciences sociales et de l’incertitude qui préside inévitablement aux affaires humaines, les chercheurs devraient aspirer non pas à l’expertise au sens habituel – la posture de l’ingénieur qui sait quel poids un pont peut soutenir – mais plutôt à la production de « connaissances utilisables », permettant une bonne compréhension mutuelle des enjeux. Il ne s’agit pas de dicter une option, mais plutôt d’éclairer et de clarifier du mieux possible les choix qui s’offrent à nous.
L’incertitude, écrivait l’économiste John Maynard Keynes, ne procède pas de la probabilité, mais plutôt de l’impossibilité de même compter sur la probabilité. Nous pouvons calculer ou estimer la probabilité de gagner à la loterie, de réaliser un gain en Bourse ou de nous faire surprendre par la pluie au retour du travail, mais nous ne pouvons pas faire de tels calculs pour évaluer la possibilité d’une nouvelle guerre au Moyen-Orient, les prix du pétrole dans vingt ans ou le sort éventuel de la démocratie au Nicaragua. Sur des questions de ce type, notait Keynes, « nous ne savons tout simplement pas 18 ». En de telles circonstances, concluait-il, on peut rarement planifier de façon rationnelle, en fonction d’un parcours prévisible et calculé au mieux. Il faut plutôt décider de façon « raisonnable », en fonction des faits sur lesquels nous pouvons nous fier, de ce que nous savons des « conventions sociales » et, surtout, de nos « motifs », c’est-à-dire des valeurs, des principes et des objectifs qui nous apparaissent importants 19 .
Un Québec indépendant serait-il plus prospère et plus juste qu’une simple province du Canada ? Un revenu minimum garanti permettrait-il d’accroître la liberté des individus tout en réduisant la pauvreté ? Un socle de protection sociale pour assurer une vie décente dans les pays les plus pauvres est-il atteignable aujourd’hui ? Personne n’a la réponse formelle à de telles questions. Mais ceci ne nous empêche pas d’y réfléchir, en mettant à l’œuvre les faits au mieux de nos connaissances, en faisant référence à ce que nous savons du comportement humain et de l’évolution des sociétés, et en considérant avec soin les valeurs et les principes en jeu.
C’est à un exercice de ce type, ambitieux dans ses perspectives, mais modeste dans ses conclusions, que ce livre invite le lecteur. Le choix et l’organisation des thèmes reflètent mes intérêts, ou plutôt, ce qu’il me semble utile de retenir aujourd’hui d’une quinzaine d’années à écrire sur ces questions. Plusieurs textes, notamment des réactions à chaud à des résultats électoraux ou à des discours du budget, me sont apparus moins durables et ont donc été écartés. D’autres étaient trop singuliers pour bien cadrer dans ce livre. J’ai aussi fait le choix d’exclure presque toutes les analyses portant sur le fédéralisme canadien, une question à laquelle j’ai consacré beaucoup d’attention et qui pourrait faire l’objet d’un livre complet. Ce sera pour une autre fois. Gardons à l’esprit, cependant, qu’on ne peut réfléchir sérieusement aux politiques sociales au Québec sans considérer les rouages des relations intergouvernementales canadiennes. J’ai retouché la plupart des textes, pour mettre à jour des informations ou des statistiques, ou pour inclure des références, mais, en conformité avec l’idée d’utopies provisoires, j’ai choisi de garder les allusions qui donnent un contexte temporel et une saveur à chacun des chapitres. En revanche, il ne m’a pas semblé souhaitable de présenter les différentes analyses en ordre chronologique. L’intérêt de ces interventions, en effet, n’est plus conjoncturel, mais analytique, ce qui ressort mieux en procédant par thème et en allant du général au particulier.
La première section porte sur la démocratie et en propose un portrait que l’on pourrait qualifier de réaliste, c’est-à-dire exigeant, mais sans illusions à propos de la perspicacité des électeurs, de la sagesse des élus ou de la bonne conduite des gouvernements. La démocratie telle qu’elle se pratique réellement demeure une affaire brouillonne et imparfaite, bien en deçà de l’idéal énoncé par Abraham Lincoln, du « gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple ». Mais pour reprendre la formule bien connue de Winston Churchill, elle constitue tout de même le « pire des régimes, à l’exception de tous les autres ». La démocratie a des défauts, mais elle définit encore un horizon souhaitable, un idéal dont on doit tenter de se rapprocher. Les alternatives, l’autoritarisme et la dictature sont infiniment pires. La section sur la démocratie s’ouvre donc avec le peuple, ces électeurs qui, ultimement, décident et votent, mais qui suivent la politique de façon distante et choisissent davantage en fonction de leurs identités que des programmes électoraux, ou même des faits. Suit une discussion sur le mode de scrutin, qu’on parle depuis longtemps de changer au Québec, pour souligner le fait que la représentation proportionnelle, qui est souhaitable, entraînerait aussi une façon nouvelle de gouverner en coalitions. Un bref bilan des gouvernements de Robert Bourassa et de René Lévesque donne ensuite l’occasion d’exposer quelques critères pour juger d’un gouvernement de qualité. Un chapitre sur la gestion politique des crises économiques prolonge cette réflexion, en rappelant l’importance d’un minimum d’indépendance face aux milieux économiques et financiers.
Au-delà des élections, des pratiques gouvernementales et des institutions, la démocratie vit également par le jeu des forces sociales et par la multiplicité des voix qui s’expriment dans le débat public. « On ne change pas la société par décret », écrivait le sociologue Michel Crozier en 1979. Un chapitre se penche sur cette question, et s’interroge sur la capacité de la société québécoise d’aujourd’hui de délibérer sereinement et de se concerter.
La deuxième section porte sur les inégalités et la pauvreté et s’ouvre avec un chapitre plus long, qui présente les principaux concepts et les données de base pour le Canada et le Québec. Puis, suivent deux chapitres sur la pauvreté et deux autres sur la richesse, qui mettent l’accent sur la difficulté de mesurer le revenu et la situation des uns et des autres.
La section 3 élargit la perspective en traitant des politiques de lutte contre la pauvreté, une question sur laquelle j’ai beaucoup travaillé, notamment en tant que président du Centre d’étude sur la pauvreté et l’exclusion du gouvernement du Québec (CEPE), de 2006 à 2014. Le premier chapitre de la section s’interroge sur les motivations qui animent les personnes vivant en situation de pauvreté. Ces motivations, nous suggère le philosophe américain Charles Karelis, ne sont peut-être pas celles que l’on présume, et elles ne peuvent se ramener à une simple logique d’incitation au travail. Cette perspective demeure pourtant au cœur des préoccupations du gouvernement du Québec, comme en témoignent le premier Plan d’action déposé en 2004 et la réponse gouvernementale du Québec aux recommandations présentées en 2009 par le Comité consultatif de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale, qui font l’objet d’un chapitre. Le regard se tourne ensuite vers la situation particulière des personnes handicapées, des citoyens souvent pauvres mais aussi invisibles. La section se termine avec un jugement plus général, et assez sévère, sur les discours souvent creux des gouvernements en matière de pauvreté.
La section suivante regroupe trois interventions récentes sur une question à l’ordre du jour : devrions-nous instaurer un revenu de base pour tous ? Je n’ai jamais cru à cette solution simpliste, qui ne m’apparaît ni juste, ni plausible politiquement, ni réaliste économiquement. Je m’en explique dans les trois chapitres de cette section, le premier consacré au projet pilote amorcé en Ontario, le second au rapport du Comité d’experts sur la question, mis sur pied par le gouvernement du Québec, et le troisième au plan d’action contre la pauvreté présenté en décembre 2017 par le ministre François Blais, qui prétendait à tort que le Québec avançait à petits pas vers une forme de revenu de base.
Le Québec, il faut bien le dire, n’a pas tout faux. La section 5 traite du modèle québécois sous différents angles, et en fait ressortir les forces, les faiblesses et les contradictions. La section s’ouvre avec un bilan que je faisais récemment, vingt ans après la publication d’un rapport sur la réforme de l’aide sociale que j’ai préparé en 1995-96 avec Camil Bouchard et Vivian Labrie. Le Québec a bien changé depuis le référendum de 1995, et largement pour le mieux. Le chômage et la pauvreté ont reculé, et nos programmes sociaux se sont un peu détachés de ce qui se fait ailleurs au Canada, pour de meilleurs résultats. C’est ça, le modèle québécois, pas une antiquité que l’on maintient contre vents et marées, mais bien une façon distincte de faire les choses ensemble. Et ce modèle est encore jeune. Dans sa forme actuelle, c’est largement une création des vingt dernières années. Les deux chapitres qui suivent reculent loin dans le temps pour rappeler le chemin parcouru depuis les années 1950. Écrit à l’occasion des cinquante ans du rapport de la commission Tremblay sur les problèmes constitutionnels, le premier chapitre fait un retour sur les années Duplessis et souligne l’importance pour la suite des choses du principe d’autonomie mis de l’avant par la commission. Le second évoque la Révolution tranquille et la transformation des mœurs politiques qu’elle a amenée, pour donner aux Québécois des gouvernements de qualité. Le troisième évoque la détérioration de ces mêmes mœurs pendant les années au pouvoir de Jean Charest.
Les chapitres suivants se penchent d’un peu plus près sur le modèle québécois contemporain. D’abord, il est question du rapport des citoyens et des élus à l’impôt, qui se caractérise par une certaine indifférence aux baisses d’impôt chez une majorité. Suit un chapitre sur l’évolution récente de l’économie québécoise, dont on ne prend pas toujours conscience. Un avant-dernier chapitre complète la discussion du modèle québécois avec un bilan, plutôt négatif, des années Couillard. Le dernier chapitre de cette section élargit la perspective en évoquant brièvement les attitudes envers la souveraineté pour s’interroger, plus largement, sur l’attachement des jeunes envers le Québec d’aujourd’hui.
La section 6 traite du modèle canadien. Elle est relativement courte parce que j’ai décidé de laisser de côté toute la question du fédéralisme, le régime constitutionnel qui fait du Canada ce qu’il est. L’objectif, ici, est essentiellement de prendre globalement le pouls de l’État-providence canadien. C’est ce que fait le premier chapitre de cette section, en jaugeant sur une base comparative la hauteur des dépenses sociales canadiennes. Le Canada compte parmi les pays les moins généreux de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). À l’heure où nous devenons collectivement propriétaires d’un pipeline qu’aucune entreprise privée n’a voulu acheter, on peut se demander si ce manque de générosité ne serait pas un reflet de la malédiction des ressources, cet appauvrissement de la qualité de la vie publique qui guette les pays riches en pétrole. Deux chapitres posent la question. Suivent deux bilans en demi-teintes des années Trudeau, l’un rédigé peu de temps après l’élection de 2015 et l’autre à la suite du premier budget du gouvernement libéral. Finalement, en dépit de mon embargo sur la question du fédéralisme, je propose une réflexion inévitable sur la place du Québec dans le Canada, place qui demeure figée, inconfortable et, il faut bien le dire, un peu embarrassante pour les partisans de l’option canadienne.
Le livre prend ensuite le large, pour parler de l’État-providence au 21 e siècle, de nos rapports avec les pays du Sud et des temps durs que vit un peu partout la social-démocratie.
La section sur l’État-providence au 21 e siècle s’ouvre avec un chapitre qui avance que loin de n’être que des années de néolibéralisme et d’austérité, les deux dernières décennies ont donné lieu à des réformes suffisamment importantes pour parler d’une transformation de l’État-providence. Mais il faut quand même reconnaître le poids du néolibéralisme, qui a amené une remise en question de l’universalité et de la gratuité des services publics pour faire payer les usagers, et qui a souvent donné priorité à l’austérité budgétaire. Les deux chapitres suivants nous rappellent d’ailleurs que, à la suite de la crise financière de 2008, la pensée de John Maynard Keynes a fait un retour parmi les décideurs, mais pas pour longtemps. La quête de l’équilibre budgétaire et les politiques d’austérité sont vite revenues, et des gouvernements endettés ont continué de temporiser, en vivant sur du « temps acheté », pour reprendre l’expression du sociologue allemand Wolfgang Streeck. Le chapitre suivant fait voir le revers de ces politiques, en rappelant l’épique conflit de 2012 sur les droits de scolarité. Les trois derniers chapitres de cette section sur l’État-providence reviennent sur des questions classiques des politiques sociales : la progressivité de l’impôt, qui est peut-être moins importante que l’on pense pour la redistribution, l’universalité des programmes, qui demeure un atout, et l’équilibre entre les générations, qui varie selon les pays.
La section 8 nous amène au sud du monde. Elle commence avec un chapitre qui établit, avec l’aide de l’économiste Branko Milanovic, que nous sommes tous, nous, les citoyens des pays riches, des rentiers qui tirons notre richesse relative de notre héritage, c’est-à-dire du fait d’être nés dans le bon pays. Il est bon de s’en souvenir quand on juge ce qui se passe dans les pays moins riches ou ce que veulent les personnes qui souhaitent, parfois au péril de leur vie, migrer dans un pays du Nord. Les deux chapitres suivants traitent de l’aide, celle des grandes organisations internationales, d’abord, qui semblent souvent présenter des interventions controversées sous un vernis progressiste un peu hypocrite, et celle de tout un chacun ensuite, qui pourrait peut-être se penser davantage en termes d’efficacité. Suit un chapitre qui discute ce qui semble être la proposition la plus pertinente pour les pays du Sud, un socle de protection sociale capable de protéger tous les citoyens, même dans les pays de grande pauvreté. Les succès du Kerala, petit État progressiste du sud de l’Inde, et du programme Bolsa Familia du Brésil, servent ensuite à donner de la substance à cette idée. Un autre chapitre fait ressortir les écueils auxquels sont confrontés les pays plus pauvres, en parlant des effets délétères de la petite corruption au Mali. Enfin, un chapitre sur l’Inde réaffirme le levier progressiste que peut constituer une identité nationale partagée, une conclusion à laquelle les Québécois ne devraient pas être insensibles.
La neuvième section porte sur les malheurs de la social-démocratie depuis une vingtaine d’années. La section s’ouvre avec une discussion portant sur les difficultés actuelles de la social-démocratie en Europe, mais aussi au Québec. Suit une réflexion sur les possibilités de la prédistribution, un concept introduit par le politologue américain Jacob Hacker. Les trois derniers chapitres discutent de la tentation populiste, que la gauche devrait éviter, et de nouvelles perspectives pour soutenir et renouveler la social-démocratie.
La dernière section se tourne vers la droite, pour s’inquiéter du nationalisme conservateur qui monte un peu partout sur la planète. Elle commence avec un constat largement partagé sur l’émergence d’un second clivage dans les démocraties – outre l’opposition entre la gauche et la droite – clivage qui divise les tenants de l’ouverture au monde et ceux qui restent attachés aux particularités nationales. Le chapitre qui suit aborde le potentiel somme toute limité de cette opposition dans la vie politique québécoise et canadienne. La stratégie identitaire du gouvernement de Pauline Marois a non seulement échoué à l’élection de 2014, mais elle a presque tué le Parti Québécois. Ce constat nous amène à une critique sévère d’un des plus fervents et talentueux avocats de ce nouveau nationalisme identitaire, Mathieu Bock-Côté. Et il débouche sur deux chapitres sur les États-Unis de Donald Trump et sur ce que l’on peut en retenir pour la politique québécoise.
Chaque section comportant ses propres conclusions, un bref chapitre suffit pour conclure le livre, un chapitre qui, en quelques mots, plaide, en une époque menacée par le simplisme, le mensonge et l’étroitesse d’esprit, pour un débat démocratique informé par les faits, par la connaissance et par un minimum de compassion.


1. Steven Pinker, La Part d’ange en nous. Histoire de la violence et de son déclin , Paris, Les Arènes, 2017.
2. Sarah Boumedda, « La criminalité au Québec et au Canada », Le Devoir , 25 juillet 2017.
3. Elena Ferrante, L’amie prodigieuse , Paris, Gallimard, 2011.
4. Robert Choinière, Comparaisons santé : Québec/Canada/OCDE : Un regard comparé de l’évolution de l’état de santé des Québécois (http://comparaisons-sante-quebec.ca), 2018.
5. Ibid.
6. Ibid.
7. Institut de la statistique du Québec, Tableau statistique canadien , vol. 16, n o 1, Québec, février 2018, p. 22.
8. Institut de la statistique du Québec, « Communiqué de presse : Le Québec se classe 21 e en comparaison avec les pays de l’OCDE quant à son produit intérieur brut par habitant », Québec, 8 août 2017.
9. Ministère du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Rapport statistique sur la clientèle des programmes d’assistance sociale, Québec, mars 2018 ; Institut de la statistique du Québec, « Taux de chômage », Québec, juillet 2018.
10. Daron Acemoglu et James A. Robinson, Prospérité, puissance et pauvreté : pourquoi certains pays réussissent mieux que d’autres , Genève, Éditions Markus Haller, 2015 ; Bo Rothstein, The Quality of Government : Corruption, Social Trust, and Inequality in International Perspective , Chicago, Chicago University Press, 2011.
11. Walter Korpi, The Democratic Class Struggle , Boston, Routledge & Kegan Paul, 1983 ; Robert D. Putnam, avec Robert Leonardi et Raffaela Y. Nanetti, Making Democracy Works: Civic Traditions in Modern Italy , Princeton, Princeton University Press, 1994.
12. David Brady, Rich Democracies, Poor People: How Politics Explain Poverty , Oxford, Oxford University Press, 2009 ; Lane Kenworthy, Progress for the Poor , Oxford, Oxford University Press, 2011.
13. Benjamin Radcliff, The Political Economy of Human Happiness: How Voters’ Choice Determine the Quality of Life , Cambridge, Cambridge University Press, 2013.
14. Timothy A. Tilton, « Utopia, Incrementalism, and Ernst Wigforss’ Conception of a Provisional Utopia », Scandinavian Studies , vol. 56, n o 1, hiver 1984, p. 36-54.
15. Peter H. Lindert, Growing Public: Social Spending and Economic Growth Since the Eighteenth Century, Volume 1: The Story , Cambridge, Cambridge University Press, 2004.
16. Theodore McLauchlin, « The Loyalty Trap: Regime Ethnic Exclusion, Commitment Problems, and Civil War Duration in Syria and Beyond », Security Studies , vol. 27, n o 2, 2018, p. 296-317.
17. Charles E. Lindblom et David K. Cohen, Usable Knowledge: Social Science and Social Problem Solving , New Haven, Yale University Press, 1979.
18. John Maynard Keynes, The Collected Writings of John Maynard Keynes. Volume XIV: The General Theory and After; Part II: Defence and Development , London, Macmillan, 1973, p. 113-114.
19. Athol Fitzgibbons, Keynes’s Vision , Oxford, Oxford University Press, 1988, p. 84.


SECTION 1 La démocratie sans illusions


CHAPITRE 1
La démocratie pour les réalistes
Quand les républicains ont présenté leur projet de loi sur la santé, en mars 2017, tous les experts ont convenu que de nombreux Américains allaient perdre la couverture médicale que la réforme des années Obama leur avait permis d’obtenir. À terme, en 2026, estimait le Congressional Budget Office, la nouvelle loi ferait perdre l’assurance à 24 millions de personnes 20 .
Pendant que les débats se poursuivaient au Congrès, les médias ont multiplié les reportages sur les personnes susceptibles d’être touchées, souvent des individus pauvres et en mauvaise santé qui avaient voté pour Donald Trump 21 . C’est le cas de Kathy Watson, par exemple, qui, autrefois propriétaire d’une petite entreprise, était si mal en point qu’aucune compagnie d’assurance ne voulait plus la couvrir ; de son propre aveu, sans l’Obamacare elle n’aurait tout simplement pas survécu. Elle a malgré tout appuyé Trump, en espérant qu’il améliorerait les choses 22 .
« J’essaie d’avoir un peu de sympathie pour ces électeurs de Trump qui risquent de perdre leur assurance, écrivait le chroniqueur du New York Times Paul Krugman dans un tweet , mais c’est difficile 23 . »
Les calculs des électeurs semblent souvent insondables. En mars 2017, selon une enquête Léger réalisée pour Le Devoir , il n’y avait que 20 % des Québécois qui souhaitaient la réélection du gouvernement provincial à la prochaine élection, mais 34 % des répondants manifestaient pourtant l’intention de voter pour le Parti libéral du Québec de Philippe Couillard 24 !
Ces électeurs de Trump qui ont gommé les avantages de l’Obamacare et ces partisans québécois du changement qui entendent voter pour le statu quo ne surprendraient guère les politologues américains Christopher H. Achen et Larry M. Bartels, qui ont publié un ouvrage majeur sur les difficultés et les limites de la démocratie électorale, Democracy for Realists: Why Elections Do Not Produce Responsive Government 25 .
La théorie romantique et populaire qui prévaut depuis longtemps suggère que la démocratie part des électeurs, qui ont des préférences et votent en fonction de celles-ci pour des partis qui s’engagent à mettre en œuvre des politiques conformes à leurs attentes. Ainsi s’opérerait la représentation électorale, qui, à long terme, produirait une correspondance approximative entre les vues des citoyens et les actions des gouvernements.
Le problème, expliquent Achen et Bartels, c’est que les faits contredisent largement cette théorie optimiste de la démocratie. Des décennies de recherches sur l’opinion publique concourent à montrer que les citoyens prêtent peu d’attention à la politique, entretiennent des idées vagues, mal fondées et peu cohérentes sur les politiques publiques, et votent surtout en fonction de loyautés partisanes établies de longue date ou de leur perception plus ou moins éclairée de la situation qui prévaut au moment de l’élection.
Le constat d’Achen et Bartels n’est pas nouveau. Les premières grandes études américaines dans ce domaine avaient déjà semé un doute sur les compétences et la rationalité des électeurs. Mais l’idée de la représentation démocratique apparaissait trop importante pour être simplement délaissée, et les politologues ont bricolé d’habiles interprétations afin d’en sauvegarder l’essentiel. Ce sont ces différentes interprétations que Democracy for Realists démonte une à une.
L’idée, par exemple, selon laquelle la cohérence émergerait de l’agrégation des différentes opinions individuelles apparaît peu plausible à Achen et Bartels, tout comme celle d’un vote guidé par quelques enjeux prédominants. L’expérience des référendums dans les États américains – la mise en œuvre la plus ambitieuse de la théorie populaire de la démocratie – montre bien, selon eux, les limites de cette cohérence collective. En pratique, les référendums américains ont moins servi à donner du pouvoir au peuple qu’à faire naître une nouvelle classe d’entrepreneurs politiques au service de grands intérêts privés. Dans les États qui se sont dotés de tels mécanismes, les référendums ont conduit à réduire les dépenses publiques, à transférer les pouvoirs de l’État aux municipalités, et à diminuer la qualité des services et les possibilités de redistribution de la richesse. En Illinois, par exemple, l’obligation, dans certains comtés, de tenir un référendum avant de hausser les taxes municipales a amené une détérioration marquée des services d’incendie, même si, dans les sondages, la plupart des répondants privilégiaient de meilleurs services d’incendie. C’est que la majorité des gens veulent avoir plus de services mais payer moins d’impôts !
Conscients des incohérences de l’opinion publique, plusieurs politologues ont tenté de sauvegarder la théorie populaire de la démocratie en considérant le choix électoral comme un jugement rétrospectif, sommaire mais assez juste, sur le gouvernement sortant. Cette approche ne tient toutefois pas beaucoup mieux la route. D’abord, les électeurs se font une idée hautement impressionniste d’une situation donnée. La criminalité a-t-elle augmenté ? Le budget est-il équilibré ? L’environnement se détériore-t-il ? Même pour des électeurs instruits et informés, il n’est pas aisé de répondre à de telles questions. La plupart des citoyens modifient en fait leur perception de la réalité pour qu’elle concorde avec leurs préférences partisanes.
De nombreuses analyses ont montré que ce qui joue le plus dans une campagne électorale, ce sont les conditions économiques dans les six mois précédant le vote. Le bilan de tout un mandat et les programmes des partis n’ont pratiquement aucune influence. Ce qui compte, ce sont les loyautés partisanes établies et le sens du vent dans le dernier droit avant les élections. Ainsi, quiconque était au pouvoir quand la Grande Dépression des années 1930 a commencé a subi la défaite, et les partis en place pour la reprise ont été réélus durant presque deux décennies.
Des malheurs sans aucun lien avec l’action publique peuvent même conduire un gouvernement à sa perte. Des attaques de requins sur les plages du New Jersey auraient par exemple miné l’appui au président Wilson à l’élection de 1916. Ailleurs, des sécheresses et des inondations auraient également nui aux gouvernements sortants.
Les conclusions d’Achen et Bartels sur les requins du New Jersey sont contestées. De fait, l’effet observé s’avère modeste, et il est susceptible de disparaître si on fait varier un peu les paramètres du modèle statistique 26 . L’argument général demeure : la théorie populaire de la démocratie surestime grandement la vigilance et l’information des citoyens, et les élections se jouent surtout en fonction de loyautés partisanes indéfectibles et des aléas de la conjoncture économique à court terme.
Pour Achen et Bartels, il vaut donc mieux être réaliste face au fonctionnement de la démocratie, et accepter que la vie politique exprime moins des jugements nuancés sur les politiques qu’un mélange d’appartenances partisanes et d’impressions du moment. Les électeurs de Trump qui risquent de perdre leur assurance maladie ont, bien sûr, fait un mauvais calcul ; mais ce sont surtout des républicains, qui votent bon an mal an pour le candidat de leur parti. En cela, ils ne sont pas très différents de leurs pendants démocrates.
Achen et Bartels poussent toutefois leur thèse trop loin quand ils affirment que les idéologies n’ont aucune pertinence. La plupart des électeurs, selon eux, ne comprennent même pas le sens de la distinction gauche-droite. Les travaux que Jean-Philippe Thérien et moi avons réalisés sur la question ainsi que plusieurs recherches récentes en psychologie politique suggèrent en fait que la plupart des gens comprennent cette différence et organisent leurs idées en conséquence 27 . Comme pour les identités partisanes, on peut sans doute parler d’identités idéologiques, qui confèrent une certaine cohérence au débat politique.
Quoi qu’il en soit, Democracy for Realists demeure une solide et salutaire mise en garde face aux illusions démocratiques. Les citoyens, expliquent Achen et Bartels, sont occupés à vivre leur vie : le travail, les études, la famille, les amis, la maison, les loisirs ou les soucis de santé laissent peu de place à la politique, sauf chez ceux pour qui c’est un intérêt premier. Il faut donc prendre garde de trop miser sur la vigilance des électeurs, et prévoir des institutions et des balises démocratiques robustes, qui maintiennent un équilibre sain entre les différents pouvoirs, sans une mobilisation constante de tout un chacun.


20. Congressional Budget Office, American Health Care Act: Cost Estimate , Washington, D.C., Congressional Budget Office, 13 mars 2017.
21. Abby Goodnough et Reed Abelson, « Millions Risk Losing Health Insurance in Republican Plan, Analysts Say », The New York Times , 7 mars 2017.
22. Noam N. Levey, « She Voted for Trump. Now She Fears Losing the Obamacare Plan That Saved her Life », Los Angeles Time , 24 février 2017.
23. https://twitter.com/paulkrugman/status/839592301370425344.
24. Léger, Le Devoir. La politique au Québec , Montréal, Léger, 18 mars 2017.
25. Christopher H. Achen et Larry M. Bartels, Democracy for Realists: Why Elections Do Not Produce Responsive Government , Princeton, Princeton University Press, 2016.
26. Anthony Fowler et Andrew B. Hall, « Do Shark Attacks Influence Presidential Elections? Reassessing a Prominent Finding on Voter Competence », Journal of Politics , vol. 80, n o 4, octobre 2018, p. 1423-1437. Voir aussi la réponse des auteurs : Christopher H. Achen et Larry M. Bartels, « Statistics as If Politics Mattered: A Reply to Fowler and Hall », Journal of Politics , vol. 80, n o 4, octobre 2018, p. 1438-1453.
27. Alain Noël et Jean-Philippe Thérien, La gauche et la droite : un débat sans frontières , Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2010 ; John T. Jost, « Presidential Address: Ideological Asymmetries and the Essence of Political Psychology », Political Psychology , vol. 38, n o 2, 2017, p. 167-208.


CHAPITRE 2
Vers la représentation proportionnelle… et des gouvernements de coalition
Le 23 avril 2018, les quatre partis d’opposition du Québec – le Parti Québécois, la Coalition avenir Québec, Québec solidaire et le Parti vert – ont convenu formellement que si l’un d’eux prenait le pouvoir, l’élection du 1 er octobre 2018 serait la dernière à se tenir avec le mode de scrutin majoritaire actuel. Les partis se sont entendus pour établir rapidement un mode de scrutin proportionnel mixte compensatoire à l’allemande, en vertu duquel le nombre de sièges à l’Assemblée nationale serait dorénavant à peu près égal au nombre de voix obtenues par un parti 28 .
Cette entente n’est pas le fruit du hasard. Elle résulte d’un patient travail de conviction et de mobilisation du Mouvement pour une démocratie nouvelle (MDN), un organisme non partisan créé en 1999 pour promouvoir un changement de mode de scrutin, et elle reflète aussi ce qui semble être un assez large consensus dans l’opinion.
Au Québec, comme au Canada, la conversion des votes en sièges demeure en effet bien imparfaite. Les petits partis sont sous-représentés et le parti qui arrive en tête obtient de solides majorités avec bien moins que la moitié des appuis populaires, parfois même avec moins de voix que son principal rival. En avril 2014, Philippe Couillard a gagné l’élection générale haut la main avec 41,52 % des appuis ; en octobre 2015, Justin Trudeau a balayé le Canada avec à peine 39,47 % des suffrages.
Pour défendre le statu quo, on évoque parfois la stabilité gouvernementale associée au mode de scrutin majoritaire, mais il s’agit d’un argument superficiel. La majorité des démocraties du monde ont une forme ou une autre de représentation proportionnelle qui se concilie parfaitement avec des gouvernements stables. Pour dire vrai, la représentation proportionnelle a tendance à engendrer de meilleurs gouvernements, plus susceptibles de développer des consensus durables.
Ceci étant dit, la conversion des votes en sièges n’est pas le seul, ni même le principal enjeu à considérer. Un changement de mode de scrutin transformerait aussi la façon dont nous sommes gouvernés.
Dans son ouvrage sur les Principes du gouvernement représentatif , Bernard Manin passe en revue deux siècles de débats sur la représentation en Occident, pour conclure que ce n’est ni la similarité entre gouvernés et gouvernants, « ni l’exécution par ceux-ci des instructions de ceux-là » qui fondent la démocratie, mais bien la nécessité de rendre des comptes, c’est-à-dire la possibilité pour les citoyens de juger a posteriori les actions des élus 29 . En d’autres mots, le gouvernement n’est jamais qu’un reflet imparfait de l’électorat, mais il reste démocratique dans la mesure où il demeure constamment et clairement soumis au jugement de celui-ci.
À cet égard, le mode de scrutin de type majoritaire s’avère plutôt avantageux. En donnant une prime au vainqueur, il concentre en effet le pouvoir dans les mains d’un parti, qui dispose d’un mandat relativement clair et devient de ce fait aisément imputable. Ce qui est perdu en similarité entre les citoyens et les élus est donc gagné en cohérence et en imputabilité. La proportionnelle a les effets inverses. Facilitant une dispersion des votes, elle produit souvent des gouvernements de coalition, moins stables et moins capables d’agir. Les gains en représentativité formelle risquent alors d’être perdus dans les tractations postélectorales des partis qui, en définitive, décident entre eux de la répartition et de l’organisation du pouvoir, en attendant une autre élection, qui ramènera souvent les mêmes élus, à peu près dans le même ordre. Ce scénario n’est pas, en soi, plus démocratique.
Rien n’est parfait donc. Le politologue français Daniel-Louis Seiler résume la situation en suggérant qu’en mode majoritaire, l’électeur se prononce directement sur l’équipe qui sera au pouvoir, mais dispose d’un choix « artificiellement réduit à deux », alors qu’en mode proportionnel, le même électeur bénéficie d’une offre plus diversifiée, mais son choix consiste alors surtout « à distribuer les cartes entre les joueurs 30 ». En Belgique, après une élection, il faut plusieurs semaines, voire des mois de négociations pour former un gouvernement, dont on arrive parfois difficilement à décoder la couleur.
Avant d’être une question de mécanique visant à faire de la députation un parfait miroir de l’électorat – ce qui, de toute façon, risque d’être illusoire – une réforme électorale constitue donc un choix sur la façon de gouverner la société, en mode majoritaire ou consensuel.
Tous les experts s’entendent sur le fait que la représentation proportionnelle rend plus probables les gouvernements de coalition. Si on y pense bien, c’est même largement le but de la démarche, puisque cette façon de convertir les votes en sièges a pour conséquence d’éliminer les majorités artificielles engendrées par le système majoritaire. Le résultat, dans l’ensemble, ce sont des gouvernements un peu moins stables mais plus consensuels, et une vie politique moins marquée par l’adversité. Comme les élus sont appelés à gouverner avec leurs adversaires, ils se gardent une petite gêne dans l’attaque et la critique.
La mise en place de coalitions est parfois longue et difficile, et elle donne lieu à des tractations plus ou moins transparentes, qui ne comportent pas que des avantages. Mais dans l’ensemble, l’exercice a tendance à favoriser les consensus et, ultimement, une plus grande justice sociale. Les démocraties consensuelles redistribuent en effet mieux le revenu que les démocraties majoritaires. Ce résultat s’explique en partie par la nécessité de maintenir de larges coalitions de partis et d’électeurs, et en partie par la présence plus fréquente de la gauche au pouvoir. Le tableau 2.1, repris d’une étude de Torben Iversen et David Soskice parue en 2009, compare la force de la gauche et de la droite dans les démocraties avancées, selon le type de système électoral.
Tableau 2.1 : Nombre d’années au pouvoir de la gauche et de la droite selon le système électoral, démocraties avancées, 1945-1998 31

Gauche
Droite
Proportion de gouvernements de gauche
Représentation proportionnelle
291
171
0,63
Système majoritaire
116
226
0,34

Pendant la période étudiée par Iversen et Soskice, une coalition de gauche était au pouvoir environ deux années sur trois dans les pays ayant la représentation proportionnelle, comparativement à une année sur trois pour les systèmes majoritaires. Au Canada, les conservateurs comprennent d’instinct cette logique. Compte tenu de l’alignement actuel des forces politiques, ils n’ont pas de partenaire naturel pour former une coalition, sauf peut-être un Parti libéral en difficulté, alors que les autres partis pourraient s’entendre plus facilement. C’est pourquoi, en participant au Comité spécial sur la réforme électorale de la Chambre des communes en 2016, ils ont insisté sur un référendum préalable à toute réforme, en misant sur la difficulté de procéder à un tel changement par la voie référendaire 32 . Au Québec, on peut imaginer plusieurs coalitions possibles, même si nous ne sommes guère habitués à penser en ces termes. On parle en tout état de cause d’un important changement dans notre façon de nous gouverner, qui va bien au-delà d’une simple question de représentation.
Par ailleurs, dans des sociétés diversifiées comme le sont le Canada et le Québec, on ne peut pas exclure que, libérés de l’obligation de travailler ensemble, les tenants de différentes tendances politiques pourraient décider de se constituer en partis sur une base linguistique ou régionale. Dans son témoignage devant le Comité spécial sur la réforme électorale de la Chambre des communes en 2016, le politologue Ken Carty évoquait cette possibilité pour le Canada, qu’il considérait comme néfaste pour l’unité nationale. Brian Tanguay, de son côté, écartait un scénario à la belge, qui ferait carrément disparaître les partis pancanadiens. La réponse la plus honnête sans doute est qu’on ne sait pas. Le comité de la Chambre des communes a à peine effleuré la question. Comme c’est souvent le cas au Canada, on préfère ne pas penser le pays comme une fédération multinationale. L’Espagne, qui pratique ce déni de façon intense, s’est retrouvée récemment sans gouvernement pendant dix mois, faute de pouvoir constituer une coalition à l’épreuve du défi catalan. Au Québec, on pourrait concevoir également que des anglophones souhaitent avoir leur propre parti, à même de tirer son épingle du jeu en négociant sa participation au gouvernement. Mais, là encore, on se pose rarement cette question, présumant qu’il suffirait de distribuer les sièges entre les partis existants.
Enfin, bien sûr, la représentation proportionnelle a aussi rendu plus faciles l’émergence et la montée de partis populistes anti-immigrants en Europe. Au Québec, comme au Canada, un tel scénario n’apparaît pas très probable, mais il n’est pas impossible.
Au-delà de la représentation comme miroir de l’électorat, il y a donc des enjeux politiques majeurs à toute réforme du mode de scrutin. Au Canada, le gouvernement Trudeau a tout simplement fermé la porte qu’il avait brièvement entrouverte. Mais au Québec, la discussion va se poursuivre. Dans les circonstances, il est bon de reconnaître et de discuter les implications politiques d’un passage à la représentation proportionnelle, et notamment les avantages et désavantages d’une façon plus consensuelle de gouverner, au gré de coalitions changeantes.


28. Alec Castonguay, « Pour que chaque vote compte vraiment », L’actualité , 9 mai 2018.
29. Bernard Manin, Principes du gouvernement représentatif , Paris, Flammarion, 1996, p. 301.
30. Daniel-Louis Seiler, « Le mode de scrutin fait-il l’élection ? », dans Pascal Delwit et Jean-Michel De Waele (dir.), Le mode de scrutin fait-il l’élection ?, Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, 2000, p. 34.
31. Torben Iversen et David Soskice, « Distribution and Redistribution: The Shadow of the Nineteenth Century », World Politics , vol. 61, n o 3, juillet 2009, p. 452.
32. Pour plus de détails sur le débat canadien, voir Alain Noël, « Une unanimité de façade », Options politiques , 12 décembre 2016.


CHAPITRE 3
Robert Bourassa et René Lévesque : deux façons d’être démocrates
Quand j’ai appris que les membres du jury pancanadien d’ Options politiques , qui devaient se prononcer sur les meilleurs premiers ministres provinciaux des quarante dernières années, avaient désigné Robert Bourassa meilleur premier ministre québécois, j’ai souri. Ce genre de consultation menée auprès de quelques experts en dit souvent aussi long sur les personnes choisies par l’enquêteur que sur l’objet à l’étude.
Il est vrai que, pour cette période, Bourassa détient le record de longévité, avec quatre mandats et plus de quatorze ans au pouvoir. Il a donc forcément plusieurs réformes et réalisations à son actif, surtout durant ses deux premiers mandats. On peut penser, par exemple, à la Loi sur l’assurance-maladie (1970), à la création du Conseil du statut de la femme (1973), à la Loi sur la langue officielle (loi 22) qui, malgré ses limites, faisait du français la langue officielle du Québec (1974), ou à la Charte des droits et libertés de la personne (1975). Et il y a, bien sûr, son grand projet, le développement de l’hydroélectricité de la Baie-James.
Mais Robert Bourassa, c’est aussi le premier ministre qui, conjointement avec Pierre Elliott Trudeau, a fait emprisonner arbitrairement et sans raison plus de 500 personnes en octobre 1970, un geste qui n’a pas d’équivalent dans les démocraties occidentales de l’époque. Et c’est celui, comme le montre une fois de plus Jean-François Lisée dans Le Petit Tricheur , qui, en 1991 et 1992, a délibérément choisi de sceller toute possibilité de changement constitutionnel, et ce, sans jamais le dire clairement et ouvertement aux Québécois, même s’il s’était engagé à tenir un référendum sur une réforme en profondeur du fédéralisme ou sur la souveraineté 33 . L’impasse constitutionnelle, c’est lui qui l’a bétonnée.
Les évaluations, bien sûr, reflètent ultimement les préférences politiques des uns et des autres. Ce que Lisée voit comme de la malhonnêteté, par exemple, d’autres le perçoivent comme de l’habileté, au service d’une cause juste.
Mais il est aussi possible d’aller un peu plus loin. Au-delà des bons et des mauvais coups de chacun, on peut en effet se demander quel est le premier ministre qui a offert aux Québécois le meilleur gouvernement.
Un gouvernement de qualité, proposent les travaux de la Banque mondiale sur la gouvernance et ceux du Quality of Government Institute de l’Université de Göteborg, en Suède, peut se mesurer par son impartialité et, notamment, par son respect de la règle de droit et d’une saine gestion publique, par son souci constant de prévenir la corruption, et par sa transparence, sa reddition de comptes et son adhésion aux normes démocratiques de base.
À l’échelle mondiale, le Québec a toujours des gouvernements d’assez bonne qualité. Mais, en y regardant de plus près, comment se comparent nos premiers ministres ?
Prenons Robert Bourassa et la règle de droit. Et citons-le, pour ne pas créer de distorsion. Voilà ce qu’il disait dans une entrevue avec Raymond Saint-Pierre, en 1977 : « Si on regarde les faits, il n’y a pas un gouvernement en Occident qui a pris des mesures pour emprisonner trois chefs syndicaux. […] avec la Loi sur les mesures de guerre, avec l’emprisonnement des chefs syndicaux, avec les lois spéciales [neuf lois ordonnant le retour au travail de grévistes en six ans], je suis allé à la limite du régime 34 . » « À la limite », c’est-à-dire aussi loin qu’il était possible d’aller sans détruire « le fondement de notre régime ». Suspendre les libertés et emprisonner les gens sans accusations, c’est effectivement se rendre aux limites.
En ce qui concerne la saine gestion publique et la corruption, Robert Bourassa n’a probablement pas le pire bilan. Mais il n’a pas le meilleur non plus. Ses deux premiers mandats en particulier se sont terminés avec une série d’histoires de mauvaise gestion et de scandales, en lien notamment avec l’industrie de la construction. Le meilleur, dans ce cas, c’est évidemment René Lévesque, qui a profondément transformé les règles de la politique québécoise avec la Loi régissant le financement des partis politiques de 1977.
Enfin, il reste la transparence, la reddition de comptes et le respect des normes démocratiques. Sur ce plan, Robert Bourassa a bel et bien été le meilleur… pour enfreindre toutes les règles et, à un moment critique, laisser ses partenaires et les électeurs dans le noir sur ses intentions. Lucien Bouchard constatait, en 1993 : « On se trompe tout le temps quand on évalue Bourassa ; quand on pense qu’il va se sentir lié par ce qu’il dit, par ce qu’il fait. Il se sent lié par rien, lui. Pis c’est rare, ça. C’est très, très rare, des gens comme ça. J’en connais pas, moi. Il n’y a que lui 35 . »
Robert Bourassa n’a pas donné au Québec un gouvernement de qualité. Il a outrepassé la règle de droit la plus élémentaire en ce qui concerne les libertés fondamentales, souvent toléré les écarts de conduite et la corruption, et manœuvré pour tromper les électeurs sur les enjeux constitutionnels les plus importants. Sur tous ces plans, le meilleur premier ministre des quarante dernières années a été René Lévesque, qui a commis des erreurs et perdu son combat principal, mais l’a fait en toute franchise et en toute honnêteté.
« Quand on travaillait pour René Lévesque, ou avec lui, notait Bourassa lui-même, on travaillait pour des idées, pour l’avancement de ses idées, donc le progrès du Québec, et non pour des ambitions. Et c’est assez rare que ça arrive dans la vie politique 36 . »


33. Jean-François Lisée, Le Petit Tricheur : Robert Bourassa derrière le masque , Montréal, Québec Amérique, 2012.
34. Ibid. , p. 107.
35. Ibid. , p. 387.
36. Ibid. , p. 44.


CHAPITRE 4
Rendements privés, risques publics
En 1992, le gouvernement de centre-droit de Carl Bildt, en Suède, faisait face à une crise bancaire majeure. À la suite d’une vague de déréglementations, les institutions financières avaient multiplié les prêts et engendré une bulle immobilière qui menaçait d’éclater, au détriment des banques du pays.
Avec l’accord de l’opposition sociale-démocrate, le gouvernement a promptement réagi pour éviter que les banques ne s’effondrent ou dilapident leurs actifs, et mis de l’avant un plan qui permettait d’injecter des liquidités dans les banques viables, en échange de prises de participation publiques, tout en laissant tomber les institutions moins saines.
Bo Lundgren, le ministre des Finances, faisait bien sûr face à des pressions, mais il n’a pas cédé. Lorsque le président d’une grande banque lui a demandé un traitement particulier pour une de ses filiales, Lundgren lui a dit qu’il ne paierait rien pour le sauver. Quand celui-ci s’est inquiété des pertes d’argent que subiraient alors ses actionnaires, il a rétorqué simplement que ce n’était pas son problème 37 .
Il s’agissait, selon l’économiste suédois Peter Englund, de sauver les banques, mais pas les propriétaires ou les actionnaires de celles-ci. Les citoyens suédois n’allaient injecter de l’argent que pour maintenir le système, et ils obtiendraient en retour une partie du contrôle et des actions 38 .
Quand la bulle immobilière a éclaté, en 2008, aux États-Unis puis en Europe, certains se sont rappelés l’expérience suédoise, mais elle n’a pas fait école, loin de là.
Prenons l’Irlande. Jusque-là, tout allait bien pour le « tigre celtique », un modèle de succès néolibéral. Mais les bases de la croissance demeuraient éminemment fragiles, et largement nourries par la spéculation financière et immobilière. Quand la bulle a éclaté, un gouvernement dépourvu est vite intervenu pour garantir simplement l’ensemble des dépôts et des prêts, pour toutes les banques.
Dans la nuit du 30 septembre 2008, le premier ministre, le ministre des Finances, et quelques responsables et fonctionnaires se sont entendus avec des représentants du secteur bancaire sur un plan de sauvetage de 334 milliards d’euros, soit près de deux fois le produit intérieur brut du pays. En quelques heures et sans consultation, le gouvernement transformait ainsi une dette privée en dette publique et multipliait par deux, et peut-être par trois, l’endettement du pays, pour faire payer aux Irlandais, pendant de nombreuses années, les errements de leurs banquiers 39 .
Peu de pays ont été aussi expéditifs que l’Irlande. Mais les interventions initiées ces dernières années tiennent en général plus de ce modèle que de celui de la Suède de 1992. En sauvant les banques et des grandes entreprises comme General Motors, et en réduisant ensuite les impôts et les taxes pour soutenir une demande défaillante, les gouvernements ont littéralement socialisé les pertes d’entreprises qui n’ont jamais si bien payé leurs dirigeants.
L’idée selon laquelle les dettes publiques contemporaines seraient attribuables aux largesses des gouvernements envers l’électeur moyen ou, pire, envers celui qui ne paie pas d’impôt et demande toujours plus de services et de bénéfices, tient de la fable. En Amérique du Nord comme en Europe, une grande partie des dettes publiques actuelles provient plutôt des opérations de sauvetage de 2008, rendues nécessaires par les dérives des institutions financières. Ce sont les citoyens qui vont payer, et longtemps, pour les risques encourus par des investisseurs myopes, à la recherche du meilleur rendement.
La catastrophe meurtrière de l’été 2013 à Lac-Mégantic ne procédait pas d’une autre logique : laisser-faire, déréglementation et exploitation au plus bas prix par un aventurier du rail féru d’acquisitions et de restructurations se sont terminés par des pertes humaines, sociales et environnementales colossales, et, ultimement, par la socialisation des coûts. Les rendements étaient privés, mais les risques et les pertes sont devenus publics.
Dans un essai paru récemment, le sociologue allemand Wolfgang Streeck nous rappelle que la hausse récente de l’endettement public est intimement liée aux politiques de sauvetage et de relance subséquentes à la crise de l’automne 2008 40 . Face à la possibilité d’un effondrement économique et d’une récession sévère, les gouvernements sont intervenus massivement. Mais une fois le risque passé, les élites économiques se sont objectées à l’intervention gouvernementale et ont plutôt prôné une baisse immédiate des dépenses publiques, au risque de prolonger indûment une récession qui n’était pas même terminée.
Devant des gouvernements dorénavant endettés et incapables d’assurer la croissance, devenus en quelque sorte des agents de gestion de la dette au service des élites financières internationales, plusieurs citoyens se sont détournés de la politique en s’abstenant de voter, en manifestant sans revendiquer, simplement pour crier leur indignation, ou en favorisant des partis populistes peu susceptibles de gouverner.
Seul un virage politique majeur, conclut Streeck, pourrait permettre de réaffirmer la primauté de l’intérêt public et de la démocratie sur une logique marchande et financière qui mine toute la société, et contribue finalement bien peu à la production de richesse.


37. Sven Steinmo, « Governing as an Engineering Problem: The Political Economy of Swedish Success », dans Armin Schäfer et Wolfgang Streeck, Politics in the Age of Austerity , Cambridge, Polity Press, 2013, p. 97-98.
38. Peter Englund, « The Swedish Banking Crisis: Roots and Consequences », Oxford Economic Policy Review , vol. 15, n o 3, septembre 1999, p. 92.
39. Peter Mair, « Smaghi versus the Parties: Representative Government and Institutional Constraints », dans Schäfer et Streeck, Politics in the Age of Austerity , op. cit. , p. 146-148.
40. Wolfgang Streeck, Du temps acheté : la crise sans cesse ajournée du capitalisme démocratique , Paris, Gallimard, 2014.


CHAPITRE 5
On ne change pas la société par décret
Notre monde change rapidement. Le réchauffement climatique se mesure maintenant en années et la biodiversité se dégrade à vue d’œil. La répartition internationale des activités économiques se transforme aussi, si bien que c’est aujourd’hui une multinationale indienne, Tata Steel, qui se prépare à ouvrir une mine de fer à ciel ouvert sur la Côte-Nord, pour exporter le minerai à peine transformé en Asie 41 .
On ne le dirait pas, à voir comment nos gouvernements se bousculent pour subventionner des investisseurs pressés d’extraire les ressources du sous-sol, mais notre économie est dorénavant postindustrielle. La plupart des gens travaillent dans les services, et ils sont de plus en plus éduqués et informés.
Les rôles sociaux et les formes familiales changent aussi. La majorité des femmes participent maintenant au marché du travail et les ménages, de différents types, sont moins stables qu’avant. Notre société est également plus diversifiée, et une vaste gamme d’identités coexistent, se croisent et se rencontrent, en général harmonieusement.
Face à tous ces changements, nos gouvernements doivent constamment s’ajuster. Ils ne le font pas toujours aisément, en partie parce que nos institutions et nos pratiques politiques sont toujours un peu décalées par rapport à la société.
On peut penser, par exemple, à une institution très 19 e siècle comme le Sénat.
On pourrait considérer aussi notre mode de scrutin, qui traduit mal les préférences des citoyens.
Mais au-delà des institutions, il y a aussi différentes façons de gouverner. Les élus, en effet, peuvent procéder par décret, en décidant simplement ce qu’il faut faire et en s’en remettant au jugement futur des électeurs, ou ils peuvent travailler de concert avec les différentes composantes de la société, en délibérant et en négociant les orientations à prendre.
Le premier modèle, prédominant dans les pays anglo-saxons, a l’avantage d’être simple et direct. À partir de 1997, par exemple, Tony Blair a pu poser plusieurs gestes pour modifier la trajectoire de son pays. Mais l’avantage joue dans les deux sens. Élus en 2010, les conservateurs de David Cameron n’ont pas perdu de temps avant de remettre en question les fragiles acquis travaillistes.
Plus courant en Europe continentale, le second modèle, qui privilégie la concertation, a les vertus et les défauts inverses. Il est plus complexe et laborieux, et il laisse parfois de côté certains secteurs de la société, mais il permet en revanche de construire sur des assises plus solides. Le changement n’est pas simplement imposé ; il est débattu et négocié.
Depuis quelques décennies, au Québec, on procédait un peu comme en Europe continentale. En 1996, par exemple, le gouvernement de Lucien Bouchard a réuni tous les grands acteurs sociaux afin de trouver une façon acceptable d’éliminer le déficit des finances publiques. Le cercle des parties prenantes a été élargi pour inclure des représentants des organismes communautaires, et de nouvelles politiques familiales ont été annoncées afin de faire contrepoids aux mesures d’austérité.
Mais depuis 2003, cette capacité de se rencontrer, de débattre et de négocier s’est détériorée. La confiance s’est évanouie et les acteurs se sont crispés, le refus de bouger apparaissant souvent comme la moins pire des solutions. Certains ont évoqué l’immobilisme pour déplorer la situation, mais c’est plutôt d’une perte d’intelligence collective dont il faudrait parler. Nous savons de moins en moins pratiquer l’art de la concertation. Le gouvernement annonce simplement ses décisions, en présumant que seuls les élus devraient avoir voix au chapitre.
Le conflit étudiant du printemps 2012 a été le produit évident de cette dérive. Pendant plus de trois mois, les étudiants ont fait la grève et manifesté, sur un enjeu qui les concerne au premier chef, sans même que le premier ministre daigne les rencontrer.
À Ottawa, pendant les années Harper, la situation a souvent été pire. Dans ce cas, ce n’est pas la concertation qui était mise à mal, puisqu’elle ne se pratiquait guère au Canada, mais l’esprit même du parlementarisme. Les conservateurs ne se souciaient souvent même pas de soumettre leurs décisions à l’examen attentif des députés.

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