Kinshasa d un quartier à l autre
336 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Kinshasa d'un quartier à l'autre

-

336 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

L'auteur nous invite à une "promenade" utile et enrichissante dans Kinshasa, ville cosmopolite, vivante, magique et fascinante. Il explore pratiquement tous les quartiers de chacune des 24 communes que compte l'interminable agglomération kinoise, du quartier cossu de la Gombe ou de Binza au quartier populeux de Masina ou de Ndjili, en passant par le quartier résidentiel ou industriel de Limete. Le récit dépeint l'histoire et les réalités de la capitale congolaise. De multiples photographies en noir et blanc et en couleur enrichissent l'ouvrage.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mars 2011
Nombre de lectures 323
EAN13 9782336283227
Langue Français
Poids de l'ouvrage 6 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

© L’Harmattan, 2008
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296069770
EAN : 9782296076587
Sommaire
Page de Copyright Page de titre « Dossiers, études et documents » (D.E.D.) - Collection fondée et dirigée par Jean MPISI KINSHASA, JE TE (RE)DECOUVRE ! - Préface d’André Kimbuta, gouverneur de la Ville-Province INTRODUCTION PROLOGUE - UNE VILLE PARTICULIERE 1 - LE SITE NATUREL 2 - HISTOIRE D’UNE VILLE 3 - VINGT-QUATRE PROMENADES D’UNE COMMUNE A L’AUTRE 4 - HOTEL DE VILLE LES BULA-MATADI : DE 1881 à 2008 5 - L’ECONOMIE DE LA VILLE 6 - FRAGMENTS D’UNE VILLE Bibliographie
Kinshasa
d'un quartier à l'autre

Jacques Fumunzanza Muketa
« Dossiers, études et documents » (D.E.D.)
Collection fondée et dirigée par Jean MPISI
Sous ce titre de collection, nous voulons proposer une manière plus ou moins objective, pédagogique et concise, de connaître ou faire connaître certains faits ou certains thèmes. La langue utilisée serait accessible à toutes les catégories sociales : aux lycéens, aux universitaires et aux autres.

Concrètement, la collection entend poursuivre un quadruple objectif. Premièrement, elle produira des monographies sur un sujet précis d’histoire, de science, de philosophie, de religion..., sur un pays ou une région du monde (guide), sur une personne (biographie), etc. Deuxièmement, elle publiera des documents (des témoignages, des textes inédits provenant d’institutions plus ou moins officielles...), en les précédant d’une introduction utile ou en les habillant avec des commentaires appropriés. Troisièmement, elle s’attellera à éditer les travaux d’enquête des étudiants (à partir des résultats condensés de leurs mémoires ou de leurs thèses de doctorat), ainsi que les travaux des chercheurs universitaires ou indépendants (à partir de leurs investigations professionnelles ou de leurs réflexions). Quatrièmement, elle tentera d‘ expliquer l ’ actualité , chaque fois que celle-ci sera focalisée sur un pays ou sur un thème, en allant à la source et en dégageant les enjeux, afin que l’événement garde toujours son actualité même si on la lit dans dix ans...

Dernières publications (mai-juin 2008) :
- Esdras KAMBALE BAHEKWA, Du Shaba au Katanga. A propos du « massacre » de l’Université de Lubumbashi et de la période pré-insurrectionnelle ( 1990 - 1993 ).
- Jean MPISI, Kivu, RDC : La paix à tout prix ! La conférence de Goma (623 janvier 2008).
- Jean MPISI, Le Kivu pour la paix. Les Actes de la Conférence de Goma (janvier 2008).
- Jean MPISI, Traite et esclavage des Noirs au nom du christianisme.
- Jean MPISI, Les papes et l’esclavage des Noirs. Le pardon de Jean-Paul II.
- Jean MPISI, Les évêques africains et la traite négrière : « Pardon de l’Afrique à l’Afrique » .
- Jean MPISI, Les prêtres africains en Occident. Leur mission et restrictions vaticanes sur leur séjour.
Ce livre est dédié à ma femme et à mes enfants pour leur endurance pendant les moments les plus difficiles.
Mes remerciements vont au Père Léon de Saint-Moulin, pour ses conseils et suggestions féconds à la lecture du premier manuscrit ; à Yoka Lye Mudaba pour ses encouragements amicaux et qui m’a adressé les toutes premières félicitations, alors que cet ouvrage n’était qu’un fœtus.
Je remercie également Jean Mpisi pour son dévouement et sa collaboration efficiente ; c’est grâce à lui que le contact a eu lieu avec les éditions l’Harmattan.
Merci à Julien Denieuil pour son aide combien précieuse, sans laquelle la mise en pages aurait été plus que difficile.
Je ne peux oublier Crispin Yoka pour son soutien dès le début du projet, ainsi que tous ceux qui, à un moment ou à un autre, ont accepté de saisir l’un ou l’autre chapitre du livre et ce, parfois à titre gracieux.
Enfin, merci à ma belle-sœur Clémentine Kimpiam Kialobo pour son hospitalité et son accueil chaleureux et sans égal.
KINSHASA, JE TE (RE)DECOUVRE !
Préface d’André Kimbuta, gouverneur de la Ville-Province
C ‘est avec un immense plaisir et une fierté évidente que — en ma double qualité de Kinois et de premier gouverneur élu dans le cadre des institutions de la Troisième République — j’ai l’honneur de préfacer l’ouvrage « Kinshasa, d’un quartier à l’autre », écrit par Jacques Fumunzanza Muketa, et que j’ai lu avec délectation.
Kinshasa, mégapole cosmopolite : je parie que les huit millions des membres de chacune des 450 ethnies congolaises y vivent paisiblement, ainsi que de plusieurs nationalités africaines et des autres continents. La coexistence pacifique attestée fait de la capitale congolaise l’une des villes les plus hospitalières qui soient en Afrique.
Ville magique et fascinante. Chaque matin, une population grouillante se meut vers les marchés et surtout vers le centre-ville, à pied ou s’élançant à l’assaut des moyens de transport en commun. Dès la journée et de façon constante le soir et la nuit, le pouls de la ville bat la chamade, en cadence, avec de la bonne rumba congolaise que diffusent à profusion des maisons d’édition du disque et des cabarets pittoresques disséminés partout, en particulier à Matonge, quartier symbole de la vie et de la joie de vivre... à Kin.
De façon quasi permanente, de nombreux artistes musiciens, nationaux et africains, ont maintes fois chanté cette ville fantastique. Pour le Brazzavillois Antoine Mundanda, illustre joueur du likembe, elle était, dans les années 1950 et 1960, la poto moyindo, la « ville européenne » par excellence surgie au cœur du continent noir. A cette époque-là, elle était (et est encore aujourd’hui) Kin-la-belle : une métropole attirante, où il fait bon vivre. Les Congolais de l’intérieur et les Africains de nombreux pays y accourent pour venir écouter et danser de la bonne musique, suivre de grandes compétitions de football et admirer les hauts et charmants immeubles de la Gombe.
C’est avec le même enthousiasme que Jacques Fumunzanza a tenté et réussi à faire le tour des quartiers de Kinshasa, dans une belle promenade, une promenade utile de l’histoire, une histoire des villages anciens qui ont précédé les quartiers actuels, une histoire que vit et nous fait revivre l’auteur. Celui-ci, à la manière d’un archéologue méticuleux et d’un sociologue attentif, a patiemment cherché à la connaître et à fouiner les petites anecdotes qui l’accompagnent. L’ordre chronologique judicieusement choisi est une vraie exploration dans le temps et dans l’espace, des origines à nos jours. Avec minutie, il a noté et nous livre tous les détails qui suscitent notre curiosité et notre émerveillement. Il a notamment scruté et fait revivre quelques événements, quelques lieux et quelques personnages — des indigènes et des colonisateurs — qui ont façonné le destin du Pool Malebo.
De tous ces efforts fournis est né heureusement le bel ouvrage que j’ai lu avec délectation. L’émotion que j’ai ressentie se mêle à la pleine satisfaction de me trouver devant une étude qui dépeint sans passion, mais avec objectivité, dans un style bien particulier, clair et sobre, les réalités de la ville-capitale dans son développement historique et dans ses aspects culturels et touristiques. Comme un bon pédagogue, l’auteur use d’un talent tel qu’on croirait qu’il fut lui-même témoin et acteur des faits qu’il décrit. Les mots choisis sont justes, la phrase bien formulée, et le texte dans son ensemble est on ne peut plus captivant.
Ce livre est un bijou, un document de référence que je recommande aux Kinois ainsi qu’aux autres Congolais et aux étrangers : historiens et autres universitaires, enseignants, élèves, étudiants, opérateurs économiques et culturels... Les instances gouvernementales, et les organismes étrangers, devraient également s’intéresser à cet ouvrage pour découvrir ou redécouvrir la genèse et l’évolution de Kinshasa, ses modes, ses habitudes et son vécu quotidien. Tel est mon souhait le plus ardent, en tant qu’autorité numéro un de la ville.
Au moment où notre pays entre dans la phase décisive de sa refondation, l’ouvrage de Fumunzanza est une brique dans la reconstruction prônée par les autorités. En effet, il contribuera sans nul doute à faire connaître en détail la ville dont, au nom de tous, j’ai pris la résolution de restituer sa magnifique robe d’antan, qui fit d’elle Kinshasa. la belle, que le majestueux fleuve Congo arrose, seconde par seconde, de ses eaux douces — et quelquefois tumultueuses !
Au nom des millions des Kinoises et des Kinois, et au mien propre, je présente mes sincères félicitations à l’auteur qui, par son œuvre, a participé à notre projet de faire aimer et de bâtir Kinshasa.
Kinshasa, le 30 octobre 2008. André KIMBUTA Gouverneur
INTRODUCTION
K inshasa-la-Belle, Kisasa-Poto-Moyindo ou Kin-la-Poubelle  ? Si aujourd’hui, les deux premières expressions — consacrées pourtant — font sourire et paraissent une réalité mythique et nostalgique, et donc inusitée, la troisième, par contre, témoigne d’une réalité brutale, de désespérance et de ras-le-bol des habitants d’une ville capitale en difficulté.
Parmi les causes qui font dépérir la ville et désespèrent ses habitants, on cite notamment la précarité de la voirie, le manque de transports en commun, l’absence des services d’assainissement et d’hygiène publique, la pollution généralisée de l’environnement, le chômage, les bandes des « enfants de la rue », la déliquescence des services publics, en un mot la pauvreté. Et pourtant Kinshasa garde intacte sa position de capitale, siège des institutions étatiques ; et son attrait pour les ruraux ne flétrit pas.
Il est difficile dans les conditions actuelles de hiérarchiser ces causes qui interagissent et, de ce fait, se complexifient à l’envi. Rendre un paramètre davantage responsable plutôt qu’un autre est réducteur. C’est l’addition qu’il faut. Les autorités et la population kinoises n’ont pas de choix pour sortir la capitale de cette mauvaise situation. Elles doivent agir sur tous les tableaux et traiter, à la fois, tous les maux qui rongent le territoire urbain.
Lors de la clôture du troisième sommet des grandes villes du monde qui s’était achevé le 17 octobre 1991 à Montréal au Canada, le maire de Tokyo (30 millions d’habitants), Shumichi Sizuki, affirmait que « le XX e siècle a été celui de l’urbanisation et prédisait que le XXI e siècle sera celui des mégapoles ». 1
Depuis les années 1920, la population urbaine mondiale est passée de 360 millions à près de deux milliards d’individus. 2 Comparativement, « en 1800, la population du monde n’atteignait pas encore un milliard d’hommes. Elle a eu deux milliards en 1920 et trois milliards en 1963 ». Le mouvement s’est accéléré et l’humanité a atteint quatre milliards en 1987 et les six milliards ont été franchis le 12 octobre 1999. 3 On estimait qu’en l’an 2000, il y aurait dans le monde vingt et une mégapoles de plus de 10 millions d’habitants. 4
L’expansion démographique de Kinshasa s’inscrit dans ce contexte mondial. A partir de 1920, la ville a doublé plusieurs fois son volume humain et son espace, et depuis l’indépendance, sa population a été multipliée par près de 16. Le taux de natalité à Kinshasa reste très élevé (51,5 ‰) et celui de fécondité, lui-même de l’ordre de 7,5 enfants par femme, l’est aussi. Le taux annuel moyen d’accroissement est de près de 4 % par an. L’apport migratoire de l’ordre de 1 % vient renforcer le rythme de l’expansion dont témoigne par ailleurs l’étendue de la superficie bâtie. Dans moins de dix ans, Kinshasa comptera parmi les mégapoles du monde de 10 à 20 millions d’âmes. A ce gigantisme, les hommes n’étaient pas préparés, tant ceux qui sont venus brutalement et anarchiquement habiter la capitale que ceux qui ont eu pour mission de la construire.
Devant ce tableau, les besoins forcément immenses et colossaux sont connus : renforcement des services publics, réhabilitation de l’espace et de l’habitat, notamment dans les quartiers périphériques, l’amélioration des transports en commun, de l’hygiène publique, l’emploi, etc. sont des solutions à mettre en œuvre. Cela demande beaucoup d’argent en centaines de milliards de francs congolais, mais aussi et surtout beaucoup de détermination et d’imagination qui fassent participer tous les quartiers et leurs habitants. La détermination et l’imagination commandent réflexions et idées mûries, impliquant les autorités politiques, les urbanistes, les architectes, les sociologues, les démographes, les environnementalistes, les éducateurs, etc.
La réalité que vivent aujourd’hui tous ceux qui se préoccupent de la ville et de son avenir est le gâchis. Stupéfiant et inexcusable gâchis. Devant ce spectacle, bien de gens sont tombés dans le désespoir. Les gouverneurs qui se succèdent, se ressemblent. Généralement, ils débutent leur « mandat » en fanfare. Après avoir multiplié les effets d’annonce au sujet de la salubrité, de la voirie et de l’assainissement de la ville, le nouveau chef de l’exécutif s’engage à relancer la lourde machine engluée. Les quelques milliers de dollars dépensés ne produisent guère d’effets concrets parce qu’on n’a pas pris le taureau par les cornes... Se rend-on compte que, décidément, un gouverneur de la ville, sans portefeuille et sans administration efficiente, n’est qu’un funambule médiatique qui, inévitablement, se rompt le cou devant l’ampleur des problèmes ?
La problématique est résumée par une question qui sert de titre à une brochure publiée par l’archidiocèse de Kinshasa : « Connaissez-vous Kinshasa... ? » 5 On peut ainsi se poser la question : Le nouveau chef de l’exécutif de la ville qui arrive connaît-il Kinshasa, l’ampleur des problèmes ? Sait-il comment les aborder, avec quel programme et avec quelle équipe d’hommes ? Toute la question est là. Comprendre la ville, ses atouts et ses difficultés, pour mieux gérer le présent et prévoir l’avenir, est essentiel.
La démarche et l’objectif du présent ouvrage se veulent une réponse à cette question fondamentale. En termes de hiérarchisation des problèmes, s’il en fallait, il y a d’abord et avant tout le savoir. L’ignorance, l’insouciance de la population et de l’administration ont engendré découragement, frustration et rejet. Il faut pourtant sortir de cette situation, grâce à la connaissance des problèmes et des moyens à mettre en œuvre.
La gravité de cette situation exige également l’implication du pouvoir législatif, un programme gouvernemental clairement affiché et des stratégies bien élaborées. Il n’y a pas d’alternative. Il faut une autre culture, celle de la ville et de l’urbanisme. Et la culture, ces convictions partagées et ces manières communes de penser ou d’agir, s’acquiert par l’éducation et l’apprentissage. Comment, en effet, acquérir cette culture du citadin, du respect du patrimoine commun sans éducation, sans enseignement ? Il serait illusoire de penser que l’on peut s’en sortir autrement.
Nous avons la conviction que le présent ouvrage sera un outil précieux pour la diffusion et pour l’acquisition des connaissances et des idées du milieu urbain kinois. Des travaux et des publications thématiques et sectoriels des scientifiques et autres chercheurs de qualité sur la ville existent. Malheureusement ces études restent éparses et parcellaires, du domaine des spécialistes et inaccessibles au commun des Kinois et parfois du décideur, du quartier au sommet de la hiérarchie. C’est de ce constat que nous est venue l’idée de rédiger ce livre sur la ville de Kinshasa.
Cependant, il restait à opérer un choix à plusieurs niveaux. Ecrire un livre assurément, mais de quel genre, sur quel sujet, quel thème et pour quel public ? Au premier niveau nous est venu l’idée d’un livre de vulgarisation qui aborde l’ensemble des sujets touchant directement à la vie sociale et économique des Kinois ; un ouvrage qui réponde à la question : “Connaissez-vous Kinshasa ?” L’avantage d’un tel choix dans un monde où le livre est rare apparaît inestimable. Il nous permet de partager notre regard sur la beauté et les défauts de la ville, sur l’observation des phénomènes qui se déroulent, se produisent et façonnent la ville et les modes de pensées de ses habitants. Tout cela et à la manière d’un guide qui renseigne et informe sur tous les sujets utiles et pratiques et sur tous les lieux qui suscitent curiosité et intérêt.
Survient alors la difficulté liée à ce genre de publications qui, en voulant traiter plusieurs sujets à la fois, doivent éviter de tomber dans le superficiel, la surabondance, l’encombrement et la lassitude. Combien sommes-nous heureux, dans la perspective de vouloir prendre le taureau par les cornes, que ce choix puisse susciter débats et études sectorielles plus élaborées et plus approfondies.
Au deuxième niveau, la forme et le style doivent correspondre à ce choix. Une étude qui permet à l’élève du secondaire, sous le guide du maître, et à l’étudiant universitaire, d’apprendre et de réapprendre la leçon des choses ; aux chercheurs de définir et d’approfondir la matière, et enfin aux responsables et décideurs politiques qui ont la charge de la gestion de la Cité de trouver des pistes de solution pour répondre aux besoins des quartiers et de ses habitants.
La connaissance, le savoir et l’apprentissage d’un individu commencent par son milieu naturel et géographique. C’est l’objet du premier chapitre. Le deuxième chapitre donne un bref aperçu historique de la ville, depuis sa fondation en 1881 à nos jours. Le troisième chapitre, « Vingt-quatre promenades », complète le deuxième par une sorte de visite à travers les vingt-quatre communes dans une perspective historique, culturelle et touristique. C’est sans doute ce chapitre qui témoigne de l’originalité de ce livre. Le chapitre quatre est consacré à la présentation des chefs de l’exécutif - les « Bula-matadi » - qui se sont succédé à l’Hôtel de Ville pendant ses 126 ans d’existence, de Henry Morton Stanley à André Kimbuta Yango.
L’avant-dernier chapitre concerne l’économie. Il donne des indications sur les richesses que la ville produit, sur quelques industries, sur les commerces et sur les services sans lesquels la ville n’aurait pas existé et survécu.
Le dernier chapitre, « Fragments d’une ville », est un ensemble de sept textes, extraits d’auteurs connus ou non qui, à travers le temps, témoignent sur la ville. Fragments ou débris, ces textes trouvent leur intérêt dans l’actualité brûlante et vivante des faits qu’ils décrivent. Qu’il s’agisse des écrits anciens ou récents, leur lecture nous fait découvrir quelques facettes de Kinshasa d’hier et d‘aujourd’hui.
En guise d’épilogue, le patrimoine, la richesse de la ville, c’est aussi et surtout son environnement naturel. Sans ses forêts, ses jardins et ses arbres, fruitiers et ornementaux, les manguiers, les palmiers, les avocatiers, les acacias, etc., Kinshasa ne serait pas Kinshasa.
PROLOGUE
UNE VILLE PARTICULIERE
C APITALE de la République Démocratique du Congo, située à 4° 19’ de latitude Sud et 15° 15’ de longitude Est, Kinshasa est de par son site, son climat et sa population, une ville particulière. Aucune autre ville de la république ne lui est comparable. Avec ses quelques 8 millions d’habitants, Kinshasa diffère des autres capitales africaines intertropicales installées loin de la mer.
Vingt et un mois et neuf jours après son départ de la première station Vivi, à l’extrémité du bief maritime du fleuve Congo et après avoir installé les deuxième et troisième stations à Isangila et à Manyanga, l’Anglo-américain Henry Morton Stanley arrive au Pool par la rive droite. Présentement occupée par Pierre Savorgnan de Brazza pour le compte de la France, cette région ne lui est pas totalement inconnue. Il l’avait déjà visitée en mars 1877, à la descente du fleuve, partant de Nyangwe en 1876. Stanley doit se rabattre sur la rive gauche où, le 1 er décembre 1881, il établit au flanc du mont Khonzo Ikulu, au dessus de Kintambo, sa quatrième station, la Stanley-Pool Station. Quelque temps après, cette dernière est rebaptisée au nom de Léopoldville, en l’honneur de Léopold II, Roi des Belges et « propriétaire » de l’Etat indépendant du Congo (1885-1908). Le choix du site n’est pas fortuit : des arguments géographiques, économiques et stratégiques avaient prévalu.
Le site de cette nouvelle station est un point de rupture de charge séculaire, un trait d’union entre le haut-fleuve navigable et le bas-fleuve non navigable. Stanley en fait le point de départ des explorations à effectuer dans le vaste bassin du fleuve Congo et de la conquête de ce que sera le territoire congolais. Cette position confère à Léopoldville un rôle politique et économique important. Dans la classification des villes en Afrique sub-saharienne intertropicale, Léopoldville est véritablement une métropole africaine de premier plan à l’image d’un pays aux dimensions continentales.
Instituée capitale du Congo belge par l’arrêté royal du 1 er juillet 1923 au détriment de Boma, Léopoldville, baptisée « Kinshasa » en 1966, est devenue centenaire depuis 1981. Elle a grandi, a envahi des terres et s’est peuplée spectaculairement. Tentaculaire, avec ses vingt-quatre communes, la ville connaît son extension actuelle grâce non seulement à son site favorable, mais aussi grâce à sa fonction de capitale d’un vaste pays au cœur de l’Afrique dont elle est la plaque tournante. Kinshasa n’est pas seulement le cœur de la république, elle est aussi sa tête : capitale politique, capitale économique et capitale culturelle. Située loin de la luxuriante forêt équatoriale, sa zone de savane arborée, son paysage singulier et son site la prédisposent au statut de l’une des plus belles villes d’Afrique qu’il faut découvrir et visiter.
La célèbre chanson « Nzela ya Ndolo », d’Antoine Mundanda - « Poto-Poto mboka munene, solo Kisasa, poto moyindo » !... (Brazzaville est une grande cité, mais Kinshasa est assurément l’Europe des Noirs...) — l’a immortalisée. Le thème de cette chanson est certes la prison, à cause de la sévérité de la loi à Léopoldville, mais Mundanda, le Brazzavillois, est fasciné par la grandeur et la beauté de la capitale congolaise qu’il qualifie, à cette époque déjà, de métropole du continent noir.
Kinshasa — Kin-Malebo — ne projette plus l’image contraignante et austère de la « ville cruelle » de Léopoldville. La capitale de l‘après-1960 est une ville de plaisirs et de fêtes, une ville enchanteresse et populaire : Kin-kiese (Kin-la-joie). C’est « Ambiance à gogo ; tout le monde saï-saï, on dirait fête, on dirait bonne année... » de Papa Wemba. Après Antoine Mundanda mais avant Papa Wemba, Grand Kalé dans « Lipopo ya banganga » chante : Falanga na sanz’ekomonana te. Bandeko oyo nde koloko... Ooh Kinshasa makambo ; Mikolo nyonso feti na feti, na sala boni... Mboka ko moko kombo ebele (Le salaire du mois disparaît à cause de belles femmes. Est-ce l’ensorcellement ! ... Oh, Kinshasa, l’endiablée, tous les jours en fête ; que dois-je faire ? Quelle ville, à elle seule tant de noms : Kinshasa, Kin-Malebo, Lipopo, Léo‘Ville !). Dans « Café Rica », Tabu Ley, alias Rochereau, que les fêtes de fin d’année surprennent à l’étranger, chante sa nostalgie, s’imaginant l’ambiance de joie et de fête au dancing-club Café Rica :

♫ Bonne année na Noël ekomeli ngai, awa na Dar-es-Salaam, mosika ; Kinshasa ko mboka elinga ba feti, esengo kani na Café Rica... ♫
« La Noël et le Nouvel An me surprennent ici loin à Dar -Es-Salaam ; à à Kinshasa,, une ville fêtarde, quelle ambiance de joie au Café Rica... recommandé ! ».
Kinshasa est donc la véritable métropole du continent noir chantée par toute l’Afrique avec le guitariste et chanteur camerounais, Francis Bebey, dans “Kinshasa” : « Si je devais renaître, c’est à Kinshasa que je naîtrais : Kinshasa, Kinshasa »...
Même dans un film publicitaire, on n’aura jamais réussi à donner une image aussi idyllique de la vie à Kinshasa. Et le cinéma justement vient se mêler à la fête kinoise avec « La vie est belle » du cinéaste Dieudonné Ngangura Mwenze. Faut-il lui faire un autre discours ?
1
LE SITE NATUREL

L’illusion d’un site vaste et illimité
K inshasa s’étend sur 9.965 km 2 , englobant des quartiers excentriques — la banlieue — des communes de Nsele et de Maluku, et d’une large surface du fleuve. L’ensemble du site dont les parties basses sont bien drainées entre Maluku et Ngaliema correspond, selon les études des urbanistes, à « 200 km 2 de surface aisément urbanisables » 6 . Malgré la poussée démographique, le site n’est pas encore saturé, surtout si l’on prend en compte le plateau des Bateke à l’est.
En dépit de l’illusion d’habiter un site vaste et illimité et dont la population ne cesse d’accroître, les Kinois se rendent compte des limites d’un territoire qui bute contre les hauteurs des collines au sud, contre le fleuve au nord et à l’ouest et contre le plateau des Bateke et les collines à l’est.
Dans la conquête des espaces vers l’Est et le Sud, les habitants de la vaste métropole congolaise ont littéralement foulé aux pieds les contraintes naturelles et celles imposées par l’administration. Les pentes et les collines qui, au début, étaient infranchissables, ont été investies et ne constituent plus une barrière. Mais cet espace n’est pas illimité pour autant sur le plan des infrastructures urbaines. Sans voirie et sans équipements collectifs, viables et suffisants (eau, électricité, transports, établissements scolaires et hospitaliers, installations sportives et récréatives), l’espace conquis pose beaucoup de problèmes à ses occupants et à l’autorité urbaine.
L’expansion continuelle de Kinshasa est un défi aux plans d’urbanisation de l’Hôtel de Ville. Ceux qui existent doivent être révisés d’urgence par une politique volontariste pour les adapter à un espace indéfini et toujours plus vaste, mais tout aussi limité par les contraintes urbanistiques et environnementales.

La topographie
Le relief kinois se répartit en quatre éléments principaux : le Pool, la plaine, la terrasse et les collines. Le Pool (Pool-Malebo, Stanley-Pool), de Maluku aux rapides de Kinsuka, est une étendue d’eau, longue de 50 km et large de 25 km sur sa plus grande largeur. Le Pool n’est pas seulement ce plan d’eau. C’est un complexe d’îles et de bancs de sable sillonné de chenaux et bordé par endroit de basses plaines marécageuses. Son chenal principal et suffisamment profond, celui qu’emprunte la navigation, est justement kinois. Sa profondeur varie entre 5 et 14 mètres au droit de la rivière Ndjili. Au port de l’ONATRA, elle descend à moins de 5 mètres.
La Plaine est divisée en deux parties par la rivière Ndjili : à l’ouest, la « Plaine de Kinshasa » ou « de Lemba », comme on l’appelle, et à l’est, celle de « Ndjili ». Cette dernière s’étend entre les rivières Ndjili et Nsele sur une surface régulière, confondue avec la terrasse supérieure au pied des collines, et son relief descend en pente faible jusqu’à la rupture des pentes du pool actuel. Le relief de la partie de l’ouest, par contre, paraît plus marqué et limité par le pied de la terrasse.
La terrasse (325 m) est une marche de 10 à 25 m au-dessus de la plaine. Elle s’étend entre Ndjili et le mont Ngaliema, au pied des collines dont elle constitue une sorte de première marche. La plaine et la terrasse alluviales, variant de 280 à 325 m d’altitude au-dessus de la mer, constituent la plus grande étendue du site de l’ensemble de la ville, la plus aisément urbanisable. Elles sont traversées par un abondant réseau hydrographique. Mais le mauvais drainage des eaux est la cause d’inondations que connaissent de nombreux quartiers en novembre et en avril.

Le fleuve
Les collines qui s’élèvent au-dessus du Pool (mont Ngaliema, Djelo-Binza, Binza-Antenne, Mont-Ngafula, mont Amba, à l’ouest ; le pic Mangengenge et le plateau des Bateke, à l’est) dominent la plaine de 400 m jusqu’à plus de 700 m. Elles sont remarquables tant du point de vue de la variété des formes que des phénomènes. On y observe des ravins et des cirques d’érosions les plus spectaculaires. Les plateaux les plus élevés sont le mont Ngafula (630 m), le pic Mangengenge (718 m) et le plateau des Bateke qui culmine à plus de 700 m.

Le climat
Le temps ou le climat qu’il fait à Kinshasa n’est pas un sujet de conversation pour ses habitants, comme c’est le cas pour les Lushois (habitants de Lubumbashi, deuxième ville du pays) qui, même quand il fait beau temps, se munissent toujours de leurs parapluies : « on ne sait jamais », car la pluie peut à tout moment tomber sans rien laisser présager. Pendant la saison sèche les températures, notamment au mois de juillet, tombent parfois jusqu’à 15 °C la nuit.
Dès la descente de l’avion sur le tarmac de l’aéroport de Ndjili, le visiteur est au contact d’un climat typiquement tropical, chaud et humide. Dans tous les cas, le temps n’est jamais maussade dans la capitale. On le voit, le tempérament joyeux ou l’accueil chaleureux des Kinois est l’expression même du climat ensoleillé qu’il y fait. Ce temps chaud n’énerve pas et n’entraîne pas à un quelconque excès. Les Kinois sont « pacifiques ». Au premier contact, ils n’hésitent pas à appeler le visiteur étranger en termes familiers et sentimentaux, pour exprimer l’amitié envers un ami ou un visiteur. Sans aucun lien de consanguinité, on s’appelle ici familièrement Tonton ou Tantine. On dit papa et maman au lieu de monsieur ou madame.

La température
Avec des variations limitées à quelques degrés (4,4 - 5 °C), les températures suivent le rythme des précipitations. Pendant le jour, la température monte très vite dans la matinée pour atteindre son maximum (30 — 31 °C) entre 14 heures et 15 heures. La moyenne journalière est autour de 25 et 27 °C entre 9 heures et 21 heures. Les heures de la canicule avec ses chaleurs d’étuve dont le climat de la capitale est prodigue, se situent entre 11 heures et 17 heures sur toute la ville, avec une plus grande sensation dans la plaine et les vallées qui baignent dans un air plus chaud amplifié par l’exiguïté des habitations et l’édification de murs de clôture. Les fortes températures, accentuées par l’humidité de l’air, sont surtout sensibles en mars et avril. Le matin (7 — 11 heures) et le soir (à partir de 17 heures), il fait frais, plus particulièrement sur les collines et en bordure du fleuve.
La nuit, on éprouve un mieux-être sur l’ensemble de Kinshasa, avec une sensation de fraîcheur et de repos, surtout sur les collines. Cette fraîcheur est renforcée par l’aération de l’habitat et la présence d’arbres, le long de certaines artères et à l’intérieur de certaines parcelles. Le recours à une couverture ou à un sac de couchage devient parfois nécessaire tard dans la nuit et avant le lever du soleil. Pendant la saison sèche, il fait encore plus frais sur l’ensemble de la ville ou plutôt « froid » sur les collines avec des températures qui tombent à 20 °C. Le port d’un pull-over est même recommandé le matin et le soir pour les enfants et les frileux.

La pluie
« Il pleut sur la ville ». Les données enregistrées au cours d’une période de 39 ans (1931 — 1970) 7 montrent qu’il pleut en moyenne plus de 100 jours par an à Kinshasa avec des maxima de 116 jours à Ndjili et des minima de 95 jours au centre-ville. Ce que le Kinois vit au quotidien, c’est le nombre mensuel de jours de pluies qui oscille autour de 10 et 11 jours en mars et avril ; il est de 12 jours en novembre, mois le plus pluvieux de l’année. Les autres mois connaissent des fréquences moyennes autour de 8 jours de pluies. Plus irréguliers sont les mois de janvier et mai qui connaissent chacun des variations de 0 et 2 jours de pluies pour les minima à 14 et 15 jours pour les maxima. Ces deux mois apparaissent comme des périodes intermédiaires entre mois pluvieux et mois secs. Au cours de la période de 1986 à 1995, l’Agence nationale de météorologie et de télédétection par satellite, la Meltelsat, a noté une moyenne de 12 jours pour mai et octobre. Avril et septembre ont enregistré une moyenne de 17,8 et 16 jours de pluies au cours de la période indiquée 8 . Il pleut donc tous les trois jours à Kinshasa, avec une moyenne annuelle de 1.345 mm d’eau contre 2.032 mm dans la cuvette centrale. Le minimum enregistré est compris entre 900 et 1.000 mm. Le maximum ne dépasse pas 1.600 mm.
Deux saisons. Kinshasa connaît deux saisons : une saison pluvieuse, longue de huit mois, et une saison sèche de quatre mois que déterminent le rythme et la fréquence des précipitations, avec des températures plus ou moins élevées et peu variables au cours de l’année. La saison pluvieuse, au climat chaud et humide, s’étend d’octobre à mai avec un creux fluctuant plus ou moins marqué de décembre à février. Au cours des deux premiers mois de l’année, janvier et février, on note une diminution sensible ou une absence des pluies et une hausse de température sur des périodes de 25 à 30 jours. Cette période, appelée « petite saison sèche », est irrégulière dans le temps et dans sa rigueur d’une année à l’autre. Il y a des années où il n’a pas été possible de situer avec précision sa périodicité. Les pluies redeviennent abondantes en mars et avril qui dominent par leurs maxima la deuxième période pluvieuse. Novembre reste invariablement le mois le plus pluvieux, suivi du mois d’avril par le volume pluviométrique. La deuxième quinzaine du mois de mai annonce, elle, la saison sèche par la rareté des pluies. Elle devient très rigoureuse de juin à la mi-septembre et se caractérise par une quasi-absence de pluies et par une baisse sensible de la température d’une moyenne de 20 à 22° C le matin et parfois par des journées sans soleil. «... O doux soleil, ... du 30 Juin ... » de l’hymne national en rend témoignage. Entre mi-septembre et début octobre, on observe une reprise sensible des pluies et de la hausse de la température.
Du point de vue pratique, le constructeur de bâtiments et chaussées peut travailler dans de bonnes conditions, sans risque de pluies, de juin à la mi-septembre. En raison de son caractère aléatoire et irrégulier en janvier et février, la petite saison sèche ne peut être prise en compte : des averses importantes y sont aussi enregistrées. Mais les amateurs de la photographie apprécieront le ciel bleu et ensoleillé, l’air transparent, une végétation luxuriante et verdoyante de la saison des pluies. Par contre, la saison sèche, qui offre un ciel à l’horizon borné et qui couvre la ville d’une sorte de brume qui cache le soleil et dont l’air chargé d’une poussière grise et terne qui se dépose sur les toits, les murs de maisons et sur les feuilles, n’est pas intéressante pour la photographie.

L’hydrographie
Kinshasa est une ville de cours d’eau. Elle est bâtie sur la rive gauche du fleuve Congo appelé ici le Pool et elle est traversée par de nombreuses rivières au premier rang desquelles les deux plus importantes, dites allogènes, Ndjili et Nsele. Long de 50 kilomètres et large d’une vingtaine de kilomètres, le Pool 9 est cette partie du fleuve, de l’entrée de Maluku aux rapides de Kinsuka (vaste comme un lac), et qui termine le bief navigable du fleuve Congo. Il est parsemé d’îlots dont le plus important est l’île de Mbamu, appartenant au Congo-Brazzaville selon un accord passé le 23 décembre 1908 entre la Belgique et la France 10 . Le Pool abrite le Port de Kinshasa, le plus important port fluvial du pays. A Kinshasa, ce fleuve de 4.700 km de longueur mouille les communes de Maluku à l’extrême est et celle de mont Ngafula à l’ouest ainsi que les communes de la Gombe de Barumbu, de Limete, de Masina et de Nsele. Il a déjà enregistré trois grandes crues (1903, 1961-1962 et 1999) qui ont causé des dégâts matériels importants avec déplacement des populations riveraines. Celles de 1999 ont fait déplacer 55.000 personnes (RTNC).
Les rivières Ndjili (22,3 m 3 /sec de débit) et Nsele, aux bassins respectifs de 2 km 11 et de 6 km 11 , déterminent, elles aussi, la morphologie du site et marquent la séparation entre la partie orientale, l’ensemble compris entre les deux cours d’eau, et la partie occidentale, constituée du reste de la ville. Leurs vallées, notamment celle de la Ndjili, jouent un rôle économique important. Riches en terres alluviales, elles sont des vallées de cultures vivrières et maraîchères nécessaires à l’alimentation des Kinois. De nombreuses autres petites rivières, Tshangu, Mangu, Tshenke à l’est de la Ndjili, et à l’ouest, Matete, Yolo, Funa, Bumbu, Gombe, Basoko, Lubudi, Makelele, Lukunga, Binza, Mampeza, etc., marquent également le relief et le paysage du reste du site de la Ville. La plupart de ces rivières naissent aux pieds des collines, au Sud, et prennent la direction du nord en prolongement des vallées. D’autres prennent la direction transversale en suivant les zones en dépression de la plaine. Elles ont à la fois autant d’atouts que d’handicaps selon que le quartier a été préalablement conçu ou non sur une table à dessin de l’urbaniste.

La végétation
Les deux saisons, les conditions de drainage et la qualité des sols déterminent la végétation de Kinshasa, celle d’une région de savane arborée où dominaient baobabs géants et palmiers borassus ( malebo ). Cependant, sur le périmètre bâti, le béton et la tôle n’ont pas éclipsé totalement la végétation même si le borassus, arbre totem de la ville, et le baobab ne sont perçus que furtivement en quelques endroits privilégiés, et même si une menace de disparition de l’herbe, de l’arbre et de la forêt due aux cultures et aux déboisements intensifs des environs de la ville est réelle. Lorsqu’on observe les photos aériennes de 1954-1957 et de 1969-1970, on constate « qu’en quinze ans la forêt a reculé de cinquante kilomètres sur de larges étendues, le long des axes routiers » 11 . La plupart de la verdure se trouve dans les parcs, les jardins, les forêts, les espaces verts et dans les parcelles d’habitation des quartiers riches, mais aussi à Ndjili, Kisenso, au sud de Selembao et du mont Ngafula, Ngaliema, Nsele et à Maluku.
Le périmètre non urbanisé est couvert d’une savane herbeuse parsemée d’arbustes. La « Ceinture verte », où se pratiquent d’une manière intensive diverses cultures vivrières et maraîchères, se réduit à la portion congrue au profit de l’agglomération urbaine. La ville possède quelques réserves forestières dans la commune de Maluku et au sud sur la route de Matadi. Pour être plus systématique, Kinshasa a besoin d’un architecte paysager pour lui conserver et lui donner de nouveaux parcs et espaces verts, face à la culture purement urbaine d’immeubles, de routes asphaltées, de petits marchés et d’activités artisanales diverses. Cette culture de vie urbaine pourrait faire penser que les Kinois n’aiment pas se mettre au vert. Pourtant, les parcelles qu’ils acquièrent, ils les veulent spacieuses pour la construction et pour y planter au moins un arbre fruitier, de préférence.
Trois arbres fruitiers — le palmier à huile, le manguier et l’avocatier — cultivés pour leur ombrage, mais aussi et surtout pour leurs fruits, dominent le paysage végétal de la ville. Ces trois arbres gardent leurs feuilles vertes toute l’année durant, même si l’avocatier et le manguier se libèrent de quelques feuilles mortes à une période donnée de l’année pour se donner des nouvelles.
Le palmier à huile (Elaïs) est d’origine africaine du golfe de Guinée où on trouve encore des plantes à l’état naturel très étendu. Il produit des régimes de noix pendant une période de 5 à 30 ans et peut atteindre 30 m de hauteur. La pulpe de la noix produit l’huile de palme dont les ménagères se servent pour cuire les aliments. Les noix de palme (« mbila ») vendues aux différents marchés de la capitale proviennent en partie des parcelles d’habitation. La présence d’une touffe de vieux palmiers à un endroit isolé peut signaler le site d’un ancien village. Il fut une époque où le Congo belge fut le premier producteur mondial d’huile de palme et de palmistes. L’Avenue des Huileries séparant Kinshasa et Lingwala en est le témoignage. La sève bien tirée du palmier est un bon vin apprécié de beaucoup de Congolais et les nervures de ses feuilles sont utilisées à beaucoup d’usages, par exemple, la fabrication de balaies traditionnels. Une autorité qu’on reçoit dans un quartier est généralement accueillie avec comme décoration, des rameaux de palmier qu’on agite ou qu’on plante le long de son passage. Cependant, une palme piquée au coin d’une rue à Kinshasa peut annoncer aussi une mauvaise nouvelle : un lieu de deuil avec présence du corps du défunt.
Le manguier (Mangifera indica) et l’avocatier (Persea americana) sont aussi des arbres tropicaux mais originaires respectivement de l’Inde et de l’Amérique du Sud. Le manguier fleurit en juillet — août, en pleine saison sèche, et donne des fruits en novembre — décembre. Au cours des années 70-80, le domaine industriel et présidentiel de la Nsele produisait du jus de mangue provenant des manguiers plantés le long de la route de la Nsele. Si la mangue est un fruit charnu et savoureux, relativement populaire et moins cher, que l’on peut se faire offrir gratuitement en passant devant une parcelle, l’avocat, par contre, délicieux et à valeur nutritive élevée, est un fruit vendu cher, et même très cher, dans les restaurants à fourchette. Aussi est-il rare de le recevoir gratis. L’avocatier produit ses fruits en avril-mai ou en décembre. En effet, bien des avocatiers (et des manguiers) kinois produisent leurs fruits deux fois par an.
A côté du palmier à huile, du manguier et de l’avocatier, le bananier, le papayer, le citronnier et le prunier s’ajoutent au décor paysager sans oublier tant d’autres arbres fruitiers. L’acacia, aux variétés multiples, est planté le long du Boulevard Lumumba à Limete, le limba (terminalia superba), l’agathis loranthifolia, plante d’importation ou le topokier (ceiba petendra) qui bordent le Boulevard du 30 Juin ou encore le lebbek (albizzia), le wenge (milletia laurentii) et le flamboyant sont des arbres ombrageux et ornementaux de la ville. Il y a bien d’autres nombreuses plantes à fleurs dont l’eucalyptus. Au tronc effilé, en forme de colonne et aux feuilles persistantes, l ‘eucalyptus a été importé de l’Australie depuis la Deuxième Guerre mondiale. Il est cultivé et estimé pour son bois, son huile et sa résine ainsi que pour le reboisement. L’huile que l’on peut tirer de ses feuilles est reconnue pour ses propriétés médicinales. Partout au Congo belge, la présence de l’eucalyptus indiquait généralement la localisation d’une gîte d’étapes, la résidence du commandant - le Bulamatari ou d’une habitation de colons.


Le Borassus
« A Kinshasa disparaît le palmier Elaïs ... Le palmier à huile et à malafou par excellence. Il régnait seul depuis Moussouk-Musuku, sur la rive gauche en aval de (Matadi) entre Boma et Vivi, et il se met à disparaître brusquement à la pointe de Kinshasa pour être remplacé par un autre palmier. Moins élégant, à tige élevée mais renflée d’une manière curieuse vers son tiers supérieur, le nouveau palmier a des frondes aussi larges que longues, incisées au bout, en forme d’éventail et se groupant en une touffe globuleuse au sommet de la tige... l’île de Bamou est, par place, couverte de groupes de troncs de ce palmier (borassus) dépouillés de leurs frondes.
Ces longs stipes donnent à l’île un air véritablement lugubre. Leur état est le fait des hommes. Le Borassus produit aussi du malafou. L’île et la zone environnante en portaient, il y a quelques années, plusieurs milliers en pleine croissance. Les Noirs fixèrent sur chacun tant de calebasses qu’ils en tirèrent la sève en peu de mois. C’était, semble-t-il, une mer de malafou. Ils l’eurent bientôt bue toute entière, et les innombrables troncs sans tête de Borassus sont là pour témoigner de l’étendue de leur penchant... pour les boissons fermentées. [...] L’île de Bamou... interminable... est généralement couverte de hautes herbes restées vertes par suite de l’humidité ; on y voit des troncs de palmiers (borassus) privés de leur couronne de frondes. L’île est traversée en son milieu par une forêt où vivent en paix éléphants et buffles.
( Kin-Malebo , Ed. Dupont, Lettes sur le Congo. Kécit d’un voyage scientifique entre l’embouchure du Fleuve et le confluent du Kasaï, Paris, 1889, p. 219, cité par F. BONTINCK, « Entre Brazzaville et Kinshasa, l’île de Mbamu », op.cit., pp. 399-400).
2
HISTOIRE D’UNE VILLE

Des villages du Pool à la ville
La plupart de grandes villes européennes font remonter leur origine au moyen âge. Généralement, leur lieu d’implantation et leur croissance obéissent à des critères bien déterminés. Certaines des plus anciennes ont été construites autour des forteresses qui défendaient et commandaient une position stratégique. D’autres sont nées autour d’une cathédrale ou d’un centre religieux ou encore autour d’un château fortifié. D’autres encore doivent leur développement à la localisation privilégiée de leur site, à la confluence des voies de communication dont dépend le développement du commerce et des transactions.
Depuis l’époque moderne déjà et grâce à l’exploitation minière et à l’implantation d’usines manufacturières, certaines cités sont devenues des grandes agglomérations. On trouve des villes qui sont des centres administratifs et d’autres qui ont été bâties pour abriter la capitale et les institutions étatiques, à l’exemple d’Abuja au Nigeria et de Brasilia au Brésil.
Bien de villes peuvent être classifiées selon les critères énumérés ci-dessus, mais un grand nombre d’entre elles sont nées pour exercer des fonctions multiples. Grâce à l’industrialisation du 19 e siècle, les villes vont connaître un développement spectaculaire. C’est au cours de ce même siècle que, avec l’occupation coloniale, les anciens villages africains, situés le long des côtes, voient leur importance s’accroître et deviennent alors des « villes » et des centres importants d’échange des produits.
La naissance et le développement de ces nouvelles métropoles africaines obéissent aux mêmes schémas déjà évoqués. La ville-capitale est d’abord un lieu de relais et d’échange entre la métropole colonisatrice et les terres africaines conquises ou à conquérir. Le choix du site et sa croissance prouvent que l’importance et la localisation d’une ville s’expliquent davantage par son rôle commercial. Cependant, en dehors des ports côtiers, notamment, c’est le rôle politique ou administratif qui va dominer dans la croissance des villes coloniales. Et la ville, c’est là où se trouve le bureau du « commissaire » ou du « commandant » : le BulaMatari.
Située à 560 km de la côte atlantique, Léopoldville est un port fluvial intérieur créé de prime abord pour jouer le rôle commercial de rassemblement de produits de base locaux à exporter et de redistribution des marchandises importées, rien de plus, rien de moins. Les premières stations, Vivi (1879) et Boma (17 avril 1887), proches de la côte atlantique mais en position excentrique, jouèrent tour à tour le rôle de capitale avant d’être supplantées par Léopoldville, ville de l’hinterland, mieux située pour servir à l’expansion commerciale et à la conquête coloniale.

Une vue du village Kinshasa, 1880.

Village de Kinshasa, 1880
Engagé au service du roi Léopold II de Belgique, Stanley (dont le monument ci-contre a été érigé au mont Ngaliema en 1956) revient au Pool en 1881 par la même rive du nord, à M’Fwa (Brazzaville) que quatre ans auparavant. Il y revient avec une mission bien précise, celle de conclure des « traités » avec les chefs indigènes pour obtenir des concessions territoriales et politiques pour le compte de l’Association Internationale du Congo (1882) qui opère sous l’ancien pavillon de l’Association Internationale Africaine (A.I.A.) et du Comité d’Etudes du Haut Congo (C.E.H.C). Cette région que Stanley avait déjà visitée (pour ne pas dire découverte) la première fois à la descente, le 12 mars 1877, et que son compagnon, Franck Pocock, avait baptisée « Stanley-Pool » (le lac de Stanley ), n’était pas un no man’s land mais un point de jonction séculaire, une métropole précoloniale et un passage naturel obligé entre le bas et le haut du fleuve. Stanley perçoit tôt la position stratégique particulière et l’importance mercantile du Pool et se décide de s’y établir et d’y construire une ville. À la rive droite, les Français ont déjà fermement pris pieds. Stanley n’a pas d’autres solutions que de traverser le fleuve pour négocier un terrain avec son vieil ami, Ngaliema, le chef de Kintambo. Face à sa voisine Brazzaville (1880), la Française, non moins prétentieuse sous l’activisme du Franco-italien Pierre Savorgnan de Brazza, en cette période de grandes conquêtes de nouvelles terres, la station de Stanley devra être une « forteresse » pour l’implantation et la sauvegarde de l’entreprise léopoldienne. Mais le 19 e siècle colonial n’est pas la seule période migratoire humaine connue de la région de Kinshasa.

Léopoldville en avril 1882.

Des temps reculés à 1881
Archéologues, géologues, anthropologues et historiens ont établi les preuves de l’occupation du site de Kinshasa depuis l’antiquité. Ce peuplement primitif est attesté par la découverte des vestiges préhistoriques, « les gîtes », paléolithiques et néolithiques. Le R. Fr. Hendrick Van Moorsel de l’Université de Kinshasa a mis à jour les débris d’une industrie de la pierre taillée, du fer et du cuivre, qui a fourni à l’homme des outils de plus en plus perfectionnés, des armes efficaces qui lui ont permis d’affronter la nature. Les fouilles qui ont exhumé le passé de Kinshasa plusieurs fois millénaire, ont été faites sur l’ensemble de la plaine, « depuis les environs des rapides à l’Ouest jusqu’aux rives de la Ndjili à l’Est, des bords actuels du fleuve, au Nord, aux collines qui forment le site au Sud » 12 . Le test au carbone 14 a révélé la présence d’un peuplement humain il y a 26 mille ans ; l’occupation à une époque plus lointaine a été aussi attestée.
Ces différentes périodes ne présentent pas Kinshasa dans sa physionomie actuelle. D’après l’archéologue Van Moorsel, cité par Marc Pain, « cette préhistoire se confond avec celle de la grande plaine de Kinshasa. Celle-ci serait le fond d’une mer intérieure disparue : le Pool-Malebo en serait le résidu » 13 . Cette origine explique la nature sablonneuse du sol et la présence de tant de surfaces marécageuses qui rendent nécessaires des travaux d’assèchement pour bâtir certaines parties de la ville.

Le village Kinsuka en 1800 ...

... et en 1955
Le peuplement des temps modernes de la région par différentes peuplades est reconstitué par nos historiens 14 à partir d’une masse d’informations recueillies sur le terrain et des témoignages rapportés par des voyageurs européens. Les Portugais, avec les expéditions du capitaine Diego Câo sous les rois Joao II (1481-1495) et Dom Manoel ou Manuel I er (1495-1521) qui envoya à son frère du Kongo, Dom Afonso (1507-1542), un ambassadeur ainsi qu’avec la demande de Baltasar de Castro, homme de la Cour séjournant au royaume Kongo, étaient préoccupés de découvrir les sources du Congo qu’ils appellèrent tour à tour « Rio Padrâo » — fleuve du padron — en souvenir de la colonne (pilier) dressée par Diego Cao et « Rio Poderoso » — Fleuve Puissant — , en raison de l’énorme volume d’eau qu’il déverse dans l’océan. Ils croyaient que ce fleuve sortait d’un lac se trouvant aux confins du Royaume Kongo 15 . Et ce lac, c’est le Pool-Malebo au nord duquel se trouvait le fameux Makoko du royaume Tio ou Teke, dans l’actuelle République du Congo Brazzaville. C’est en 1482 que Diego Cam ou Câo le Chauve découvre l’embouchure du Zaïre (une déformation du mot kikongo « Nzadi », la grande rivière). Diego Câo revint en 1485 et remonta le fleuve jusqu’aux premiers rapides, un peu en amont de Matadi.
Des précieux témoignages sont relatés par trois capucins italiens, missionnaires envoyés en 1645 à la préfecture apostolique dans la province de Nsundi du royaume Kongo et qui avaient visité le Pool dans l’intention de rencontrer le Makoko du royaume Teke. Le premier témoignage est celui du P. Geronimo (Jérôme) de Montesarchio qui avait passé un séjour de 22 jours en février 1655. Après avoir passé par Binza et Lemba, le missionnaire poursuivit son voyage vers le Pool en dépit de l’avis contraire du chef de Lemba. «Je m’acheminai vers Ngobila et j’arrivai à la rive du Zaïre à un endroit où se trouvait un marché fréquenté par des Kongo venus de l’intérieur et par des gens de l’endroit, à l’aspect féroce, les cheveux longs et pleins d’immondices » 16 . De l’agglomération de Ngobila il en fait cette description : « Celle-ci, très grande, est située le long de la rive du Zaïre. Autrefois, elle avait été fondée sur une grande île [Mbamu] formée par ledit fleuve » 17 [...]
Quarante-quatre ans plus tard, deux autres capucins Fra Luca (Luc) da Caltanisetta et Fra Marcelino (Marcellin) d’Atri séjournèrent également du 25 mai au 2 juin 1698 au Pool, où ils découvrirent des villages importants : Lemba, Kitambo, Binza, Nkulu, Kimbangu, etc. Bien que ces missionnaires ne mentionnent pas Kinshasa dans leurs notes, Luca da Caltanisetta est émerveillé devant le site où réside le Ngobila : « La situation du Ngombela est très agréable et belle, plus que tout autre endroit du pays du Kongo, parce que la ville se trouve au bord du Zaïre dans une plaine fort étendue, entourée de montagnes... Le fleuve ressemble ici à une petite mer où l’œil découvre partout de petites embarcations, conduites tant par les femmes que par les hommes. Nous en vîmes bien deux cents. On prend beaucoup de poissons dans le fleuve... Nous remarquâmes trois îles. Deux servent de sépulture. En face il y a une grande île habitée par les sujets de Mucoco ». 18 De son côté Marcellino d’Atri rapporte : « Quand nous allâmes inspecter certaines petites îles... nous vîmes du fleuve que la mbanza du Ngobila s’étendait sur une longueur de cinq à six milles ». 19
Les objets extraits du site de Gombela par l’archéologue Hendrick van Moorsel en 1948, à l’occasion des travaux de déblais et de remblais pour la construction de la Brasserie Polar (à l’emplacement actuel de Bracongo) font l’honneur du musée de l’université de Kinshasa. Le visiteur ou le chercheur peut y admirer un collier de laiton de chef teke, des perles, des bracelets, une poterie blanche au décor abondant et original, ainsi qu’un trésor de 20.000 « nzimbu », venus de la région de Luanda (Angola), monnaie qui avait cours dans l’ancien royaume Kongo et une partie de la zone du fleuve 20 . A ces objets, il faut ajouter des restes de faïence hollandaise, vestige du commerce de traite en cette période éloignée.
La datation au carbone 14 fait remonter l’âge de ces nzimbu avant l’arrivée du Portugais Diego Câo. C’est preuve que longtemps avant l’arrivée des Blancs, il existait de grands villages qui pratiquaient des échanges commerciaux importants entre la côte atlantique du royaume Kongo et les villages de la région du Pool du royaume Tio qui contrôlait ce commerce. Les Tio n’étaient pas les seuls commerçants du Pool. Les Bahumbu contrôlaient les collines qui encerclent la plaine de Kinshasa et de nombreux mariages les unissaient aux Tio. Leurs villages étaient également visités par les caravanes des Bakongo et par les Bayansi qui remontaient la Ndjili par pirogues. Les Tio eux-mêmes formaient plusieurs villages, certains rivaux les uns des autres. Leurs plus importants villages en 1880 étaient Kintambo et Kinshasa.

Le port en 1930...

... et en 1956
Vers ces années, la rive sud du Pool était sous le contrôle de Gombela ou Congobela (roi de l’eau) qui était tributaire du Makoko. Ce roi, appelé aussi Ingobela [Ngombela] était confondu, selon Bontick, au chef de Kinshasa compte tenu de sa primauté et de son titre Nchuvila (Ngobila) à la fin du XIX e siècle. La région du Pool était un important centre commercial où s’échangeaient des produits venant des contrées différentes. Son importance tient à la rupture des charges imposée par le terminus de la navigation du fleuve avant les rapides des monts de Cristal. Elle résulte aussi de la différence du calendrier entre les transports terrestres et fluviaux. Les premiers étaient presque exclusivement effectués par les caravanes pendant la saison sèche alors que c’est pendant la saison des pluies que les pirogues descendaient vers Kinshasa 21 .
L’expansion des agglomérations au sud du Pool impressionne les visiteurs européens de cette époque. En visite dans la région au mois de septembre 1887, le Suédois Hans Von Schwerin parla non seulement de Kinshasa et de Kintambo, mais aussi des autres villages. « La rive méridionale du Stanley-Pool est constituée par des vastes plaines entourées d’hémicycles, de montagnes d’une élévation moyenne venant aboutir au Pool seulement aux deux extrémités de celui-ci. Le pays... est très fort peuplé...plusieurs villages, très étendus et très peuplés, situés dans des sites pittoresques et entourés des baobabs et de palmiers, notamment Lemba, Kimbango et Mikongo,... qui constituent de véritables villes africaines » 22 ...

De Stanley- Pool Station à la Province urbaine de Kinshasa 1881-1960
D’une occupation à l’autre


Kinshasa s’affirme comme « ville » avec la fondation le 1 er décembre 1881, par Stanley, de la « Stanley-Pool Station » qu’il établit sur une terrasse au flanc du mont Nkonzo Ikulu, au-dessus de Kintambo et dont le terrain lui est octroyé par Ngaliema, chef de Kintambo.
C’est à partir de ce mois de décembre 1881 que débute la trame du nouveau peuplement de la ville ainsi que les bases de la domination et de l’organisation coloniale de l’ensemble du bassin du Congo. Progressivement, une ville moderne à fonction commerciale, d’abord, et administrative, ensuite, s’érige sur la rive gauche du Pool-Malebo. Quelques mois après (le 9 avril 1882), la nouvelle station reçut le nom de Léopoldville 23 pour honorer le Roi Léopold II, fondateur de l’Association internationale du Congo. Ce toponyme apparaît pour la première fois le 14 avril 1882 comme lieu d’expédition d’une lettre que Stanley adresse au colonel Strauch, collaborateur du Roi et président du Comité d’Etudes du Haut-Congo (C.E.H.C.) 24 .

Des chefs de villages, attirés par l’extraordinaire et étonnante technologie de l’homme blanc, cèdent, de gré ou de force, leurs terres contre quelques babioles. De Makoko, Stanley raconte : « Assurément un si petit bonhomme dont le visage maigre et palot respirant tant de candeur ne nous refuserait pas son appui, en supposant que des égards et des quantités de draps puissent exercer une influence quelconque » 25 . S’octroyant des droits de souveraineté, le visiteur qu’on a accueilli en locataire devient puissant et maître du lieu et soumet à son autorité tous les villages du Pool qu’il déplace loin du fleuve d’où ils tiraient leur richesse.

L’opposition de Bankwa
« Les deux principaux chefs étaient assis chacun sur une superbe peau de léopard ; l’un (le Ntsuvila) était un vieil homme, aux joues creuses mais aux traits fins ; l’autre (Lekibu, le chef de Ngabwa), très lourd, avait un visage plutôt vulgaire et parlait très peu. Stanley avait à son côté le jeune officier et à ses pieds Duala, premier ministre, interprète et conseiller. Bankwa était aussi présent. Opposé à la construction d’une station à Nshasa, il se leva et tint un long discours : « A présent, les Blancs vont envoyer ici un seul Blanc, mais l’année prochaine, vingt autres viendront s’installer et du fait que nous aurons donné un terrain au premier, il nous faudra faire la même chose pour les autres et bientôt tout Nshasa appartiendra à l’homme blanc, comme c’est déjà le cas à Ntamo ».
(Fr. Bontick. « La dernière décennie de Nshasa », in Zaire-Afriqne, n° 169, novembre 1982, p. 545).
Avec l’expansion de l’occupation du bassin du Congo, Léopoldville, d’où partent et où arrivent divers produits, devient la station la plus importante et la plus prospère. Elle se trouve en effet à la tête (ou au terminus) de plusieurs milliers de kilomètres de voies navigables sur le bassin du Congo et de ses affluents. Dès 1887, sa flottille dont le réseau de navigation dépasse déjà 10.000 km s’accroît et l’entretien des bateaux entraîne le développement d’un chantier naval à l’emplacement actuel des installations navales de Chanimétal. Mais entre les bassins navigables du haut Congo et l’océan s’intercalent des cataractes et des chutes qui ne permettent pas le transport par eau. Et entre Matadi, point extrême de remontée sur l’estuaire, et Léopoldville, le seul moyen de transport est alors le portage de la route des caravanes. Des milliers de personnes seront réquisitionnés pour assurer ce coûteux transport.
« Sans chemin de fer, le Congo ne vaudrait pas un penny », avait déclaré Stanley. Le roi mobilisa les fonds nécessaires pour la construction du rail Matadi-Kinshasa sous la direction d’Albert Thys. Celui-ci persuada le roi de confier la construction du chemin de fer à une société belge (la Compagnie du Chemin de fer du Congo) qu’il s’efforça de constituer alors que le Souverain était prêt à attribuer cette entreprise à un groupe anglais réuni et recommandé par Stanley. La ’bataille du rail’ dont le premier coup de pioche est donné à Matadi le 15 mars 1890 est gagnée au bout de huit années d’une lutte sans répit quand la première locomotive atteint le Stanley Pool le 16 mars 1898.
Des ingénieurs venus de tous les pays d’Europe, des travailleurs recrutés à la côte occidentale de l’Afrique, les « Coastmen », des Chinois de Macao et des Antillais des îles Barbades y participèrent. La construction du rail avait coûté 1.932 morts dont 132 Européens. Le coût total des travaux s’élève à 85 millions de franc-or 26 . L’inauguration du chemin de fer marque la fin du portage de la Route des Caravanes, qui fut un véritable chemin de la croix de 400 km. Elle marque aussi la fondation économique du Pool et de tout le Congo. Une inscription mémorable gravée sur le mur rappelle aux passants et à ceux qui entrent ou sortent de la gare centrale la bravoure de ces bâtisseurs et les sacrifices héroïques de ceux qui, Noirs, Blancs et Jaunes, avaient construit le chemin de fer: APERIRE TERRAM GENTIBUS : 132 Européens et 1.800 Africains et Asiatiques . IN MEMORIAM 1898-1948. « La construction du Matadi-Léo fut certes une épopée, mais sur un fond de cimetière et un rythme de marche funèbre » 27 .

Un aspect de Kinshasa en 1900

La Baie de Ngaliema en 1881

Le bâtiment abritant les services de douanes, 1902
Les congratulations du retraité. A l’arrivée de la première locomotive au Stanley-Pool, Stanley adressait aux Belges ces mots : « Votre glorieuse nouvelle me réjouit au-delà de toute expression. [...] La victoire que vous avez remportée est considérable [...] Mes plus chaleureuses félicitations au roi, aux directeurs du chemin de fer et au persévérant peuple belge » 28 . On constate ici que Stanley a oublié les indigènes et les autres peuples qui ont participé également à la même construction du rail.

La bataille du rail
« Sur la première partie de la ligne où les tranchées en roches, les murs de soutènement, les ponts, les aqueducs se succèdent sans interruption, le personnel blanc et le personnel noir furent décimés par une mortalité effrayante due aux fièvres, à l’hématurie, au béribéri, à la dysenterie, à la variole, aux insolations.
Les hommes fuyaient dans la brousse, désertant les chantiers et les camps. Du 15 novembre 1891 au 1 er février 1892, c’est-à-dire en dix semaines, nous perdîmes dix-sept pour cent de nos effectifs. Au 30 juin 1892, c’est-à-dire en un an et demi, la mort avait enlevé 900 hommes.
Le nombre des malades était en proportion ; les travailleurs valides étaient démoralisés, des révoltes se produisaient. Par un seul vapeur, nous fûmes obligés de rapatrier un nombre de malades représentant treize pour cent de notre effectif.
Dans ces conditions, les recrutements à la côte occidentale d’Afrique, où les Noirs rapatriés avaient jeté l’effroi, devinrent très difficiles : il fallut engager des travailleurs noirs aux Antilles et, à Macao, des Chinois qui ne résistèrent pas au travail sous le climat congolais.
Le personnel blanc n’avait guère moins souffert. Nous avions perdu au 30 juin 1892, 42 agents et près de 300 avaient dû être renvoyés en Europe pour maladie... enfin, après avoir perdu 132 blancs dont 8 ingénieurs et 1.800 travailleurs de couleur, après neuf ans de travail acharné, ... la compagnie pouvait inaugurer, le 1 er juillet 1898, la mise en exploitation entière des 390 kilomètres de Matadi à Léopoldville ».
(Discours du 4 juillet 1923 de M. Philipsan, président de la Compagnie du chemin de fer du Congo, à l’occasion du 25 e anniversaire de l’inauguration du rail.
R. Cornevin, Histaire du Congo-Léopoldville-Kinshasa, 1966).

La première locomotive, arrivée à Léopoldville en 1898
L’arrivée de la voie ferrée accélère le développement de la ville. A partir de 1901 débutent les grands travaux du port, situé encore à la baie de Ngaliema, pendant que les sociétés commerciales s’installent déjà à Kinshasa, autour de la gare de Ndolo. En 1908, l’Etat indépendant du Congo devient une colonie belge. L’annonce solennelle en est faite à Boma par l’Inspecteur d’Etat, Louis-François Ghislain : « A partir du 15 novembre 1908, la Belgique affirme la souveraineté sur les territoires composant l’Etat Indépendant du Congo ». 29
La Première Guerre mondiale (14-18) prive Léopoldville des produits manufacturés en provenance de l’Europe. Cette rupture d’approvisionnement en produits dont elle a besoin est à la base du début de son industrialisation. Ne pouvant plus compter sur l’Europe, elle doit produire localement. L’effort de guerre soutenu par la colonie entraîne l’engouement pour les affaires coloniales au cours de la période d’après-guerre et, plus spécialement, celle s’étendant de 1923 à 1927. Cet engouement suscite la constitution de plusieurs entreprises agricoles, commerciales et industrielles. L’industrie naissante fait appel à une main-d’ œuvre plus nombreuse, et la population qui était de moins de 13.000 habitants au lendemain de la guerre passe à 23.730 habitants en 1924.
Au cours de cette même période, à la demande de Moulaert et des hommes d’affaires qui réclament le transfert de la capitale de Boma aux rives du Stanley-Pool, Léopoldville est instituée, par arrêté royal du 1 er juillet 1923, en « ville capitale » du Congo Belge. Le temps qui s’écoule, c’est le temps pour construire et équiper les bâtiments des services administratifs de la colonie. Le transfert effectif ne se réalise que le 31 octobre 1929 avec l’installation du Gouverneur Général, Tilkens, à Kalina, dans l’actuelle commune de la Gombe. De ce fait, l’Administration coloniale émigre de Léopoldville (Ngaliema) à la Pointe de Kalina. La ville européenne est alors composée de deux agglomérations distantes l’une de l’autre de 7 à 8 km et mal reliées. À l’Ouest, bâtie à la baie de Ngaliema, Léopoldville appelée aussi Léo-Ouest ou Léo-II est le premier quartier blanc de la capitale. A l’Est, Kinchasa (ainsi orthographié et l’abréviation « Kin » qui en consacre la familiarité et l’appellation « Kinois » des habitants de la ville datent de cette époque) où s’implante déjà un nouveau quartier commercial et industriel autour de la gare et du nouveau port, est le deuxième quartier européen.
L’extension de ce quartier à Ndolo et à l’Est jusqu’à l’embouchure de la Funa, intégrant le port de pêche de Kingabwa, fait déplacer les populations des villages indigènes (Nshasa, Ndolo et I’Ngabwa) autant de fois et aussi loin que l’exigaient les intérêts de l’administration coloniale et des industriels privés.
La première cité noire, que l’on put déjà qualifiée à cette époque de quartier suburbain, est constituée également de deux camps de travailleurs au service de la ville européenne. A Léopoldville où la ville était née, l’implantation de Chanimétal (Chanic, 1928) et la construction de l’usine textile Utexafrica (Utex-Leo, 1930) feront déplacer le Kintambo indigène, quartier des travailleurs, au Sud de la ligne de la voie ferrée. Au sud de Kinchasa et à son service, le camp de travailleurs africains et indigènes qui s’installe entre 1907 et 1910, est un autre quartier noir qui plus tard donnera naissance aux communes actuelles de Barumbu et de Kinshasa.

La Gare de Ndolo en 1898
Une route, l’actuelle Avenue du Commerce, longue de plus ou moins deux kilomètres, se prolongeant jusqu’à l’Avenue des Huileries et que l’hôpital général avait écourtée en 1924, marque la séparation avec le Kinchasa européen. A la route s’est ajouté un autre élément de frontière, constitué d’une ceinture sanitaire, une large bande boisée comprenant les jardins zoologique et botanique, l’Hôpital général congolais, le Golf, le Cimetière et autres espaces verts. L’ensemble de l’agglomération couvre alors environ plus de 5.000 hectares et englobe, à partir de 1927 selon le plan déjà établi par Georges Moulaert, Léopoldville, Kalina au nord et Kinchasa-Ndolo ainsi que les cités indigènes, en une seule unité administrative sous l’unique nom de Léopoldville. « Cette appellation était étendue à l’ensemble des quartiers grâce aux services postaux et télégraphiques » 30 .
La population de ces deux agglomérations et de leurs appendices est en 1909 de 200 résidents européens et de 3.500 Noirs respectivement à Léo II et à Kintambo. A Kinchasa et à Ndolo, il y avait respectivement une trentaine et cinq Européens ainsi que 700 et 250 Noirs. 31
Le troisième quartier noir où est installé le camp des travailleurs africains des Huileries du Congo Belge (HCB), devenues Plantations Lever au Congo (PLC) après l’indépendance, et qui deviendra la commune de Saint-Jean (Lingwala), ne commence à s’implanter à l’est de la première cité qu’à partir des années 30.

Le Père J. Van Wing n’aime pas la Cité
“ Je suis dépaysé dans cette foule bariolée, criarde, anarchique. J’ai parcouru l’immense ville noire, où vivent, Dieu sait dans quelle indiscipline de mœurs, près de 20.000 Nègres. Elle est divisée en d’immenses quartiers, coupés de larges avenues et de rues tracées au cordeau ; le long des avenues et des rues se rangent des huttes bâties dans tous les styles et avec tous les matériaux ; chaque hutte porte un numéro fixé sur une perche dans la palissade qui l’entoure. C’est propre, mais d’un morne infini, d’un gris monotone qui fatigue ; c’est un camp, ce n’est pas un village. Il y a peu de verdure, moins encore d’enfants... peu de mères, peu de joie. Sur tout le parcours, je n’ai vu que deux enfants... Quelle différence avec Kisantu”.
(R.P. J. Van Wing, Missions Belges de la Compagnie de Jésuites, 1924, cité par L. De Saint Moulin, Contribution à l’histoire de Kinshasa 1, in ZaireAfrique, n° 108, oct. 1976, pp. 468-469.)
1930. Elevée depuis peu au statut de capitale administrative du Congo belge, Léopoldville connaît sa première crise, conséquente à la récession économique du monde occidental des années 30. La panique s’est déchaînée à la bourse de New York le 24 octobre 1929 et provoque un véritable cataclysme économique. Les cours des titres et des matières premières se sont effondrés dans le désordre et le chaos. Le Congo belge dont l’économie est fortement dépendante de l’extérieur en subit des conséquences. A Léopoldville, le ralentissement de l’activité économique est durement ressenti et entraîne l’émigration de la population qui fuit la ville, d’autant plus que les mesures restrictives coloniales n’autorisent pas les sans-emploi à y séjourner. 32 La population de la circonscription urbaine alors très réduite, de 46.088 habitants en 1929, tombe en chute libre à 39.530 en 1930, à 36.348 en 1931, à 29.241 en 1932 jusqu’à atteindre le chiffre de 27.510 habitants en 1934. La courbe ne reprend son ascension qu’à partir de 1936 avec 32.392 habitants et le niveau de 1929 n’est retrouvé que sept ans plus tard, en 1939, avec le chiffre de 46.426 habitants. 33

La guerre 1940 — 1945 et le boom économique
La Seconde Guerre mondiale (40-45), qui embrase toute l’Europe, interrompt brutalement les contacts commerciaux entre la Belgique occupée et le Congo belge. Mais « à quelque chose malheur est bon », dirait-on. Sous le mot d’ordre « Notre travail doit payer notre défense » 34 , la mobilisation à plus de production décrétée par les autorités coloniales pour soutenir la Belgique et payer les dépenses de la guerre réveille le Congo qui réalise au cours de ces années difficiles un extraordinaire effort de guerre. Des accords conclus entre la Belgique et la Grande-Bretagne ainsi qu’avec les Etats-Unis en 1941 lui permettent d’établir et d’intensifier des échanges commerciaux et économiques avec ces deux pays. Avec l’entrée en guerre de l’Amérique à la fin de 1941, ces échanges s’accroissent, « le Congo étant devenu l’un des fournisseurs des alliés en minerais stratégiques » 35 mais aussi en café, en copal et en huiles essentielles. Le deuxième objectif de cet effort est que « la Belgique d’après guerre aura besoin plus que jamais d’une colonie prospère, [...] outillée pour l’exportation massive des produits de haute qualité » 36 .
Une industrie manufacturière s’implante, accroît ses activités et fait de Léopoldville, qui est au faîte de sa prospérité, la plaque tournante de l’Afrique équatoriale. « La colonie n’a contracté aucune dette étrangère et n’a reçu aucune aide financière. Les budgets ordinaires de cinq exercices se clôturent par un boni de 1 milliard et demi de francs. C’est elle qui a contribué à remporter dans l’honneur la victoire de la Belgique et des alliés » 37 .
La croissance économique fait appel à une main-d’œuvre africaine de plus en plus nombreuse. Le boom économique de l’après-guerre s’accompagne du boom de la population, une population laborieuse d’ouvriers et de clercs qui double deux fois en dix ans. De 49.972 en 1940, elle passe à 101.501 en 1945 et à 201.905 habitants en 1950. Cet accroissement de la population commande la création, à partir de 1945, de nouveaux lotissements. Léopoldville trouve le temps et les moyens de se bâtir et de construire des logements. De plus, l’après-guerre c’est aussi le temps où l’autorité coloniale commence à parler plus sérieusement des « évolués » et de la récompense aux populations indigènes pour leur effort de guerre. L’habitat et l’urbanisme sont au nombre des besoins les plus urgents à côté des besoins sanitaires et scolaires.
Les nouveaux quartiers sont alors situés plus au Sud de l’espace marécageux que draine la célèbre tranchée du Pont Cabu (Pont Kasa-Vubu) et constituent la nouvelle génération des cités indigènes qui donneront naissance aux communes de Dendale et de Ngiri-Ngiri. Dans ces quartiers, l’infrastructure marque une rupture avec celle des anciennes cités. Ici on voit plus grand, des larges avenues traversent les différents quartiers dotés de parcelles plus étendues. L’habitat s’urbanise avec des maisons construites en matériaux durables, offrant plus d’espace et de confort. L’architecture des maisons subit, dans la mesure des moyens disponibles, l’influence de celle du quartier européen.

Le Forescom depuis 1946
Au Nord, la ville, le quartier européen, prend l’allure d’une grande métropole d’affaires. Témoin de cet essor, le premier building, le Forescom, sort de terre en 1946 et inaugure des bâtiments en hauteur de plus en plus nombreux à Léopoldville, et qu’en même temps débutent l’aménagement du Boulevard Albert 1 er (le Boulevard du 30-Juin) par le bétonnage et les premiers revêtements des routes par asphaltage.

Le boulevard du 30 Juin, à ses débuts
La demande de logement reste encore importante. En 1947-48, « plus de treize mille indigènes sont à la recherche d’une parcelle pour se construire une habitation, les anciennes cités étant saturées à l’exception de l’extrême sud de Kintambo et les cités de Kasa-Vubu et Ngiri-Ngiri étaient entièrement loties sauf le quartier ONL (Christ-Roi) » 38 . La satisfaction vient en 1949 avec l’établissement d’un plan d’urbanisme. Ce plan localise le nouvel aéroport de Ndjili, à 25 km du centre ville. Il implante le quartier industriel de Limete (1952) et trace la route de Kenge, l’actuel Boulevard Lumumba. Son prolongement était prévu jusqu’au boulevard du 30 Juin, l’aéroport de Ndolo devant être désaffecté. Des intérêts des particuliers conjugués à ceux d’autres facteurs n’ont pas permis la réalisation du projet. Deux quartiers de Kalamu (Renkin et le Camp Cito) sont en cours de réalisation en 1948 de part et d’autre de la Funa. Yolo-Nord, Yolo-Sud et Immo-Congo s’achèvent respectivement en 1952 et en 1955. 39
La superficie de la ville, qui était de 46 km 39 en 1941, passe à 75 km 39 en 1951. Les frontières du sud sont celles de Ngiri-Ngiri et Yolo. A l’est sur les bords des deux rives de la rivière Ndjili, les quartiers de Ndjili et Matete sont des centres extra-coutumiers qui s’implantent en 1954 comme cités ouvrières, satellites du quartier industriel de Limete. Léopoldville des années 50 devient un grand chantier avec la construction de la troisième génération des quartiers dits « cités planifiées », par l’Office des Cités africaines (OCA), ancêtre de l’Office National de Logement (ONL). Au sud-ouest, Bandalungwa inaugure en 1955 les habitations à étages des cités africaines. La voirie y est plus marquée, l’eau et l’électricité que réclamaient déjà les évolués en 1947 sont fournies. Les canaux d’évacuation des eaux, des espaces pour équipements collectifs et pour l’assainissement sont établis au moment de la construction. Ces quartiers sont dotés de tous les services collectifs : centres administratifs, foyers sociaux, écoles, dispensaires, marchés, églises et salles de fêtes, aires de loisirs, etc. Cité planifiée et bâtie sur le modèle de Bandalungwa, mais à la voirie sommaire et inachevée, Lemba est encore en construction en 1958.
« Quand le bâtiment va, tout va », dit-on. La ville se transforme et prend la figure moderne qui nous est familière. Les photographies de l’époque sont extrêmement intéressantes et impressionnantes, tant est grande l’ampleur des constructions en dix ans. Ces constructions témoignent de la prospérité de Léopoldville et de la volonté de l’autorité coloniale d’en faire une ville moderne et belle. Face à la capitale de l’Afrique équatoriale française, Léopoldville est effectivement en 1954 une grande métropole, belle, splendide et prospère, atteignant alors une étendue de 1.977 km 2 comprenant la ville, la cité et le territoire suburbain (‘zone annexe’). Mais déjà en 1959, à la périphérie des cités planifiées, apparaissent des quartiers d’auto-occupation qui forment aujourd’hui les très populeuses communes de Kimbanseke, Masina, Ngaba, Makala, Bumbu, Selembao ainsi que les quartiers sud de Ngaliema.

C’est à Léa que le Conga belge remet à la Grande Bretagne le chèque destiné à l’achat d’avions de combat

4 janvier 1959 : l’explosion et la fin du pouvoir colonial
Ça bouillonnait déjà. On n’attendait qu’un catalyseur pour mettre fin à l’occupation. Les événements du 4 janvier 1959 ne sont pas le fait d’un concours fortuit des circonstances. Ils sont un coup de vent sur un feu qui couvait depuis longtemps. Les signes avant-coureurs, nombreux, n’avaient pas sonné l’alarme d’une opinion belge paternaliste, conservatrice, installée dans sa douce quiétude et qui croyait « que l’intérêt primordial de la masse est le bien-être matériel et les biens de consommation — le football et la bicyclette — et non la liberté » 40 . A la suite d’une session que Mrs. Paul Robeson tint en 1947 avec les évolués de Léopoldville, elle fit ce rapport : « [...] les évolués ne s’intéressaient visiblement pas à l’indépendance, ni à l’émancipation. Ils ignoraient ce qui se passait dans le monde. » 41 La participation des indigènes à la vie politique ? C’est une question « à laquelle les intéressés eux-mêmes ne semblent prêter aucune attention. Les Noirs ne demandent rien » 42
Mais en décembre 1955 (version flamande) et en février 1956 (version française), le professeur belge Jef Van Bilsen publie une étude sur l’émancipation politique de l’Afrique belge. Il affirme que le Congo ne pourra pas échapper « au processus mondial d’émancipation des colonies » et « qu’aucune politique de salaire, aucune sécurité sociale ne peut combler l’aspiration vitale vers la libre disposition de soi-même. Je pense, au contraire, que la maturité politique précède en de nombreux cas la capacité administrative ». 43 Traité de “doux négrophile”, Van Bilsen fut méprisé et devint un vrai paria malgré ses propositions très modérées d’un plan de 30 ans pour réaliser la décolonisation 44 . Pourtant, on ne saurait dire que le plan Van Bilsen ait été ignorant de l’article 73 de la charte des Nations Unies initiée à la conférence de San Francisco, concernant les territoires sous colonisation ni de la conférence de Bandoeng d’avril 1955 qui condamna le colonialisme et opta pour le neutralisme. Mais pour la Belgique, il n’ y avait aucune urgence. “Les arguments habituels sont donnés : les Nègres ne sont pas mûrs pour accéder à l’indépendance...” 45 . Reflet du plan Van Bilsen, le manifeste de la revue « Conscience Africaine» » Guillet 1956) publié par un groupe d’évolués chrétiens de Léopoldville (dont J. Ileo, J. Malula et J. Ngalula), eut un retentissement considérable. « Le plan doit exprimer la volonté sincère de la Belgique de mener le Congo à l’émancipation politique complète ». Le 23 août 1956, par une contre-déclaration, l’Association des Bakongo (Abako) surenchérit en rejetant le plan Van Bilsen et ses délais pour exiger « un plan global d’émancipation totale ». 46 C’est le premier épisode.
Le 16 juin 1957 : deuxième épisode. A l’issue d’un match de football opposant une équipe belge et une équipe congolaise, mal arbitré par un Blanc, des bagarres éclatent. Des voitures de blancs sont lapidées. Il y a de nombreux blessés parmi les Européens de Léopoldville, stupéfaits. Mais ce n’est encore rien d’inquiétant pour l’administration coloniale.
En décembre de la même année sont organisées les premières élections municipales en application du décret du 26 mars sur l’organisation des villes : Léopoldville (Kinshasa), Elisabethville (Lubumbashi) et Jadotville (Likasi). Celles de Léopoldville, la capitale, sont les plus importantes et elles constituent une des étapes dans la marche vers la date du 4 janvier. L’Abako, la seule organisation noire alors bien structurée, emporte la majorité des sièges : 129 des 170 sièges à pourvoir et huit des dix bourgmestres congolais élus par leurs conseils. 47
1958 est une année riche en événements sur la voie de l’indépendance. Nommé bourgmestre de Dendale, Joseph Kasa-Vubu de l’Abako — personnalité la plus en vue de l’époque — est propulsé au devant de la scène politique. Le jour de son installation solennellement célèbre, le 20 avril 1958, conscient du prestige que lui confère la commune de Dendale et devant un grand concours de monde, Kasa-Vubu tient un discours plutôt politique. Il revendique l’instruction au niveau supérieur et de plus de liberté de la presse et d’association ; la levée des obstacles pour l’accession des noirs au rang d’officier dans l’armée et la police ; la démocratie par les élections générales. Il conclut : « l’instauration de la démocratie ne sera établie que dans la mesure où nous obtiendrons l’autonomie [...]. La démocratie n’est pas instaurée là où on continue à nommer des fonctionnaires à l’endroit des élus du peuple... Il n’y a pas de démocratie tant que le vote n’est pas généralisé... Nous demandons des élections générales et l’autonomie interne ». 48 Ce discours provoque l’indignation de l’administration coloniale qui juge le speech incompatible avec les fonctions mayorales. A défaut d’une révocation qui aurait été une catastrophe pour l’administration coloniale et à la suite de la pression des autres bourgmestres noirs auprès du gouverneur général, Kasa-Vubu écope un blâme.
L’exposition universelle de Bruxelles de 1958 (célébrant le cinquantenaire de l’annexion du Congo par la Belgique) fut une importante brèche dans le mur d’isolement des Noirs et elle constitua une étape de plus à la prise de conscience des Congolais du fait colonial. Des centaines de Congolais de différentes provinces, qui, pour la première fois, font massivement le voyage de Bruxelles, se découvrent et découvrent le monde et les Africains d’autres pays dont les formations politiques étaient sur la voie de l’autonomie ou de l’indépendance. On ne peut ignorer l’impact du discours du Français, le Général de Gaulle, tenu à Brazzaville le 24 août de la même année, pour le choix du oui à son projet de l’autonomie des pays africains sous l’empire de la communauté franco-africaine . Ce discours fut un autre déclic à l’éveil politique des Congolais de la rive gauche du Pool. Au Stade Félix Eboué à Brazzaville : « L’indépendance, clame de Gaulle, quiconque la voudra pourra la prendre aussitôt. La métropole ne s’y opposera pas ». 49 Prises de court par cette annonce aux portes de Léopoldville, les autorités belges furent embarrassées et n’eurent aucune alternative à offrir. « Le monstre colonial, bloqué dans une direction donnée par un lourd attirail de procédures, était incapable de voir venir le vent et de changer de cap même lorsqu’il s’aperçut qu’il était en train de courir à l’abîme ». 50
La conférence du rassemblement des peuples africains d’Accra (5-13 décembre 1958) à laquelle P.E. Lumumba prit part et où il rencontra Kwame Nkrumah et Sékou Touré de l’Afrique militante, nationaliste et indépendante, fut une des étapes les plus déterminantes. Le thème de la conférence fut « l’indépendance immédiate de toute l’Afrique et qu’aucun pays en Afrique ne peut rester sous la domination étrangère au-delà de 1960 ». 51 Il faut se rappeler que le Ghana est indépendant depuis 1957 et la Guinée l’est depuis octobre 1958. De retour d’Accra, le dimanche 28 décembre 1958, à la place communale de Kalamu à Renkin (matonne), Lumumba fait le compte rendu de la conférence. A la fin de son discours, il déclare : « L’indépendance que nous réclamons ne doit pas être considérée par la Belgique comme un cadeau, mais il s’agit de la jouissance d’un droit que le peuple congolais avait perdu ». 52
Enfin, le dimanche 4 janvier 1959, le vase déborde. Une semaine après la réunion de P.E. Lumumba, Joseph Kasa-Vubu de la très kinoise Abako veut tenir lui aussi un meeting au foyer protestant du YMCA, non loin du lieu où Lumumba avait tenu sa réunion. Mais le refus tardif de l’autorité urbaine à la tenue de ce meeting, alors que depuis 11 heures une foule nombreuse des membres de l’Abako, venus des différentes communes, était déjà sur le lieu, est mal accueilli. Arrivé sur le lieu un peu avant 15 heures pour annoncer la non-tenue du rassemblement et sous les applaudissements de « Vive le roi Kasa » et aux cris de « Indépendance ! Indépendance ! » 53 de la foule en colère, Kasa-Vubu regagne sa voiture pour retourner chez lui.
A peine le président de l’Abako a-t-il regagné sa maison non loin de là que ce fut le tonnerre. Une bagarre, opposant certains manifestants au gérant du YMCA aurait éclaté. Venant du stade roi Baudouin I er , situé à proximité et où un match de football Mikado — V.Club vient de se terminer, les spectateurs se joignent aux militants de l’Abako et la foule enfle. L’intervention disproportionnée de la police entraîne trois jours d’émeutes, les plus importantes et les plus sanglantes jamais connues auparavant.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents