Dessin syncopé
75 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Dessin syncopé , livre ebook

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
75 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Le dessin syncopé aborde l'expérience de la syncope et ses représentations dans le dessin contemporain. Il prolonge la recherche initiée lors du colloque La Syncope, expériences du ravissement qui s'est tenu à l'Université de Picardie Jules Verne le 17 mars 2016. Les oeuvres, regardées à partir des définitions de l'angoissant vertige, présentent les voltefaces d'une ligne dessinée jouant de dissipations et d'abandons. Leur analyse ponctue l'espace textuel divisé en notices, chacune guidée par un verbe liant l'acte à l'oeuvre achevée, son processus de création à son interprétation. Le dessin syncopé est-il une représentation éprouvée du malaise ? Est-il la traversée d'un événement brutal dont il livrerait paradoxalement le dessaisissement ? Des artistes comme Cathryn Boch, Christoph Girardet, Oscar Munoz, José Maria Sicilia, Yazid Oulab, chantalpetit, pour n'en citer que quelques-uns, élaborent dans leurs oeuvres la relève face à la chute, au choc, à l'effacement ou encore à la disparition. Chute et envol font en effet la tension antithétique de la syncope.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 07 juin 2019
Nombre de lectures 6
EAN13 9782304047080
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0025€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Le Dessin syncopé


Dans la même collection
La syncope dans la performance et les arts visuels , Véronique Dalmasso, Stéphanie Jamet et Fred Dalmasso, 2017
Regards sous le sommeil , Véronique Dalmasso et Stéphanie Jamet-Chavigny, 2015
Façons d’endormis, Le sommeil dans l’art contemporain , Véronique Dalmasso et Stéphanie Smalbeen, 2014
Façons d’endormis, Le sommeil entre inspiration et création , Véronique Dalmasso, 2013
Visuel de couverture : © Renie Spoelstra, Misty Road (détail)
ISBN 9782304047080
© mar s 2019
Éditions Le Manuscrit


Stéphanie Smalbeen
Le Dessin syncopé
Éditions Le Manuscrit Paris


Publié avec le soutien
du Centre de Recherche en Arts et Esthétique
Université de Picardie Jules Verne


À Matthias À mes Ami(e)s


« Le trait qui divise et dessine la forme est pareil au trait lancé par un arc. La tension de ce dernier se décharge en un rien de temps, en un lâcher de forces. »
Jean-Luc Nancy, « Le plaisir au dessin », in Lignes de chances, Actualité du dessin contemporain , Paris, École Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris, 2010, ouvrage non paginé.


Avant-propos
Véronique Dalmasso
Le Dessin syncopé tel qu’il inspire Stéphanie Smalbeen se situe dans le droit fil de l’ouvrage collectif La syncope dans la performance et les arts visuels publié en 2017 et qui rassemble l’expression et la pensée d’artistes et de théoriciens européens autour de la syncope 1 . Cette dernière y est envisagée comme un principe créateur par les uns, une méthode pour penser l’art et l’histoire par les autres. Une écriture qui s’inscrit dans le champ de recherches ouvert avec les Façons d’endormis , publications également liées à deux expositions réalisées au fracpicardie et à la fondation Francès de Senlis, suivi de Regards sur le sommeil 2 . En effet, la syncope (du bas latin syncopa, du grec sunkop è , de sunkoptein, briser) est un des sept états de vacatio animae avec le sommeil mais aussi l’humeur mélancolique, un tempérament équilibré, la solitude, la stupeur et la chasteté définis par Marsile Ficin dans le livre XIII de la Teologia platonica . Le philosophe néoplatonicien les envisage comme étant des possibilités de l’âme de se détacher de la matière et d’accueillir connaissances, inspiration, amour divin 3 .
Ainsi selon la définition néoplatonicienne du terme, la syncope permettrait d’être ravi en extase. Transport hors de soi qui fait la faiblesse d’un corps qui lâche mais aussi la force d’un esprit qui s’échappe. Incontrôlable cet état fécond est celui que la Renaissance prête aux artistes inspirés, frôlant le plaisir et la mort, il s’incarne dans l’art et se saisira des corps mystiques baroques entre tension extrême et relâchement. En écho, Stéphanie Smalbeen choisit de retenir une définition du dessin proche de celle de l’esquisse selon Vasari « un premier genre de dessin qui se fait pour trouver le mode et les attitudes, et la première mise en place de l’œuvre ; on la fait en forme de tache ( macchia ), et nous n’y fixons qu’une simple ébauche ( bozza ) de l’ensemble. Et parce que l’impétuosité ( furor ) de l’artiste l’exprime en peu de temps, à la plume, au charbon ou avec tout autre outil à dessin, et seulement pour rendre un souvenir présent à l’esprit, pour cette raison on l’appelle esquisse » 4 . Elle pose ainsi un regard de praticienne sur la matière et les gestes du dessin à travers le prisme pluriel de la syncope. N’est-elle pas la meilleure façon de penser et d’écrire la mise en acte du dessin ? C’est d’ailleurs par des verbes d’action, devenus têtes de chapitre, que Stéphanie Smalbeen à l’instar du dessin syncopé nous frappe et nous fait accéder à ses enjeux contemporains. De Yazid Oulab à Edith Dekyndt, du geste répété jusqu’à la violence à l’apparente douceur d’un lâcher prise, surgit du dessin toute la tension antithétique de la syncope.


1 L’ouvrage inclut les actes de la journée d’étude internationale, La syncope, expériences du ravissement , qui s’est tenue à l’Université d’Amiens le 17 mars 2016, associée à une exposition éponyme au fracpicardie composée d’œuvres du frac et de la fondation Frances de Senlis . Exposition La Syncope, expériences du ravissement , Amiens, fracpicardie du 15 mars au 8 juillet 2016.

2 Je renvoie aux deux publications Façons d’endormis 1 et 2 de la collection Via Artis , associées aux expositions qui se sont tenues à Amiens au fracpicardie du 29 novembre 2012 au 15 février 2013 et à Senlis à la Fondation Francès du 6 mars au 4 mai 2013. L’ouvrage Regards sur le sommeil , coécrit par Véronique Dalmasso et Stéphanie Jamet et publié en 2015 , poursuivait le questionnement initié sur la représentation du sommeil et ses significations dans l’art moderne et contemporain.

3 Marsile Ficin, Théologie platonicienne de l’immortalité de l’âme , traduction et édition de Raymond Marcel, Paris, Les Belles Lettres, 1964-1970, (3 vol.), vol. 2, p. 214.

4 « Une prima sorte di disegni, che si fanno par trovare il modo delle attitudini, et il primo componimento dell’opera. E sono fatti in forma di una macchia, e accennati solamente da noi in una sola bozza del tutto » . Giorgio Vasari, Le vite dei più eccellenti pittori, scultori et architetti, 1564 , André Chastel (sous dir.), chapitres XV et XVI de l’introduction, Paris, Berger-Levrault, 1981.


Le dessin syncopé, une épreuve de la fragilité ?
La syncope est un évanouissement. On dit d’elle qu’elle est une perte de connaissance. Durant la syncope tout se dissipe, s’évanouit, disparaît et c’est le noir. Le sujet perd toute réalité sinon cette obscurité, perd conscience dit-on et cependant est tout entier absorbé en lui-même. Une brusque absence à ce qui entoure, un retrait involontaire, une expérience du cesser d’être ; une fuite, une fugue, une échappée.
« Soudain, le temps bascule » 5
La durée de la syncope est souvent brève mais semble longue pour l’être absent. C’est d’ailleurs la question qui l’anime dès le retour au bien-être. La syncope est un basculement, un vertige. Elle suspend toute action contrôlée. Le corps et l’esprit désœuvrés relâchent et s’effondrent durant un laps de temps qui n’est plus mesurable. De haut en bas, c’est la chute violente. Le corps s’incline, se renverse et chavire. Passif, le corps gît. Couché, il ne peut plus se mouvoir. Les paupières sont closes mais ce n’est pas un sommeil, ce n’est pas non plus la mort. Juste un passage, une expérience de la fragilité, de la déperdition et de la défaillance. On reste, cette fois, vainqueur. Mais qu’en faisons-nous ?
La chute issue d’une figure du retournement souligne une dynamique de la syncope. La syncope est-elle un état ou un mouvement, une situation ou un déplacement déterminé au seul effondrement ? Non pas un simple mouvement de va-et-vient lorsqu’il s’agirait de partir et de revenir car se lient l’immobilité et le transport, la paralysie et le hors de soi. Partir et tomber, être transporté hors de soi, (se) dérober, et (se) perdre.
La syncope est moteur d’illusions mais ce n’est ici et là qu’un mouvement suspendu et un temps à part. La syncope ne fait pas vivre l’exil, ni la migration. La syncope relie le désaisissement, la déraison à la conscience et à l’extrême sensibilité à soi, relie l’abandon à l’hypervigilance. Elle est cependant inconséquente. La syncope arrive brutalement et fait rupture dans la vigueur d’un bon état. Elle est tout juste un déphasage, un court temps, et le retour à la vie mouvementée s’ensuit. Mais qu’en reste-il ?
Un souvenir ébloui, ravissant, presque doux. « Une découverte du bonheur aux frontières de la mort » 6 . Y aurait-il ainsi une jouissance de la syncope ? Une part maudite de la volupté ? Une vanité condensée dans cette échappée au temps 7 ?
Ce plaisir particulier, ce bonheur aux frontières de la mort, survient de l’accidentel lorsque le surgissement du chien danois fait chuter le promeneur qu’est Jean-Jacques Rousseau en le tirant violemment de ses méditations. L’irruption brutale de l’animal s’oppose à la marche fluide et rêveuse de l’homme et de sa communion avec la nature. La collision est évitée lorsque, devant le péril imminent, Rousseau s’élance d’un grand saut dans les airs tandis que le chien poursuit sa course folle. Le philosophe plonge et chute. Il tombe en syncope puis revient à lui et décrit cet état singulier de perte de connaissance : « La nuit s’avançait. J’aperçus le ciel, quelques étoiles et un peu de verdure. Cette première sensation fut un moment. Je ne me sentais encore que par là. Je naissais dans cet instant à la vie, et il me semblait que je remplissais de ma légère existence tous les objets que j’apercevais. Tout entier au moment présent je ne me souvenais de rien ; je n’avais nulle notion distincte de mon individu, pas la moindre idée de ce qui venait de m’arriver ; je ne savais ni qui j’étais ni où j’étais ; je ne sentais ni mal, ni crainte, ni inquiétude. Je voyais couler mon sang comme j’aurais vu couler un ruisseau, sans songer seulement que ce sang m’appartînt en aucune sorte. Je sentais dans tout mon être un calme ravissant auquel, chaque fois que je me le rappelle, je ne trouve rien de comparable dans toute l’activité des plaisirs connus. » 8
Rousseau évoque le paradoxe d’une intense présence à soi dans un corps qui échappe. Il décrit un état limite qui délivre le sentiment de l’existence. La chute brutale a pour effet un plaisir et un alanguissement. Libre de déplaisir, la syncope est dans ce texte proche des plaisirs du sommeil et de ses rêves (étoiles, ciel). Un peu plus loin, le philosophe précise l’abandon de sa conscience, la perte de repères : « Je demandais où j’étais ». L’imparfait de l’indicatif représente une action passée, l’état d’inconscience a fait place à la clarté de la pensée. Restitution dont on peut néanmoins souligner une éventuelle part de fantaisie et d’imaginaire puisque c’est le récit d’un moment d’opacité. La singularité de la syncope tient aussi dans les effets d’irréalité.
Chute de Rousseau mais avant lui celle de Montaigne dont il a probablement eu connaissance. Car dans « De l’Exercitation » 9 , en français moderne « Sur l’Exercice », Montaigne relate une violente chute de cheval qui l’a laissé : « Sur le chemin, et après avoir été plus de deux heures tenu pour mort, je commençai à bouger et à respirer, car il était tombé une si grande quantité de sang dans mon estomac que, pour le décharger, la nature eut besoin de ressusciter ses forces » 10 . Revenu à lui, Montaigne, après-coup, décrit les effets de l’évanouissement. Le mot « exercitation » exprime une pratique et une mise à l’épreuve, un entrainement au passage entre la vie et la mort et une expérience s’opposant au raisonnement. La syncope est une épreuve à vivre, le témoin ne peut que la penser. La syncope est , pour les deux philosophes, proche du sommeil, proche du songe.
C’est par la blancheur de la lumière que Montaigne revient au monde : « Quand je commençais à y voir, ce fut d’une vue si trouble, si faible et si morte, que je ne discernais encore rien que la lumière » 11 . La syncope fabrique la défaillance des sens et façonne la passivité du sujet : « Je n’imagine aucun état pour moi aussi insupportable et horrible que d’avoir l’âme vivante et affligée, sans aucun moyen de s’exprimer » 12 . La clarté, cependant, réanime la conscience perdue par le choc de l’accident, elle réveille le philosophe et l’amateur des plaisirs de la vie. « Il me semblait que ma vie ne me tenait plus qu’au bout des lèvres ; je fermais les yeux pour aider, ce me semblait, à la pousser hors, et prenais plaisir à m’alanguir et à me laisser aller. C’était une imagination qui ne faisait que nager superficiellement en mon âme, aussi tendre et aussi faible que tout le reste, mais à la vérité non seulement exempte de déplaisir, ainsi mêlée à cette douceur que sentent ceux qui se laissent glisser au sommeil » 13 .
La langueur de l’assoupissement associée au bonheur se font ainsi jour dans le souvenir : « c’était une langueur et une extrême faiblesse, sans aucune douleur. Je vis ma maison sans la reconnaître. Quand on m’eut couché, je sentis une infinie douceur à ce repos […]. C’eut été sans mentir une mort bien heureuse car la faiblesse de mon discours me gardait d’en rien juger, et celle du corps d’en rien sentir. Je me laissais couler si doucement et d’une façon si douce et si aisée que je ne sens guère aucune action moins pesante que celle-là. » 14
Par la perte de connaissance, il ne reconnaît plus sa maison, le non-lieu apparaît et s’enrichit d’une méconnaissance de lui-même. Du où étais-je ? Montaigne aborde le qui suis-je ? : « Et ne pouvais croire que, à un si grand étonnement de membres et si grande défaillance de sens, l’âme pût maintenir aucune force au-dedans pour se reconnaître ». Le souvenir de cette épreuve limite le faisant écrire ces mots : « je revenais de l’autre monde » 15 élabore chez Montaigne une pensée de l’expérience personnelle, une analyse de soi depuis l’inconfort de l’impensable syncope privative. Dans sa maladive manière d’être Montaigne dépeint un sujet informe dont les contours s’esquissent sur ce qui échappe, sur un ineffable, sur un indéfinissable. L’expérience de la syncope 16 naissant de la perte de connaissance, de l’expérience intime et subjective devient source de connaissance.
La syncope a d’autres significations, d’autres nuances s’ajoutent toutefois à l’évanouissement et à la chute. Plaisir équivoque et processus d’opacification, la dualité vénéneuse et charmante de la syncope s’anime dans son étymologie même 17 . Elle coupe et sépare 18 avec koptein et elle unit avec sun. Le mot semble antithétique 19 .
Par la coupure et l’abandon la syncope inclinerait l’être en malaise à s’observer beaucoup plus. Serait-elle alors, comme le suggère Montaigne, le moment où la conscience de soi est à son acmé ? Corps stoppé, arrêté dans ses actions et qui nous échappe mais la densité de ce bref moment ferait le lieu qui cristallise un retour sur soi.
Le Dessin syncopé observe une partie de la chorégraphie de la syncope. Il aborde l’expérience de la syncope et ses représentations dans le dessin contemporain. Ce livre prolonge la recherche initiée lors du colloque La Syncope, expériences du ravissement 20 , co-dirig é avec l’historienne de l’art Véronique Dalmasso et soutenu par le Centre de Recherche en Arts et Esthétique de l’Université de Picardie Jules Verne le ١٧ mars ٢٠١٦, affirmant aussi notre partenariat avec le fracpicardie – des mondes dessinés par une exposition au titre éponyme.
La syncope et ses corollaires : l’envol et la chute, le ravissement, l’extase, le hors-de-soi, n’est pas une invention contemporaine, l’histoire de l’art en délivre de nombreuses représentations, j’ai souhaité consacrer cette réflexion plus particulièrement au dessin sous le spectre de la syncope, aussi pour le plaisir éprouvé à son étude et à sa pratique.
Du dessin, on évoque la ligne délivrée sur une surface par un outil spécifique. Cette définition a beau être minimale, la ligne, si simple soit elle, n’en est pas moins porteuse de trajets. Dynamique, elle se déplace d’un point à un autre comme dans un espace géographique et souligne une temporalité. Temps et espace traversent le dessin. Ce dernier est également guidé par le geste de la main, par la souplesse d’un bras, suppléés par le corps tout entier qui se meut alors dans un espace élargi en laissant la trace de son passage. Le geste devient processus d’une action. Dans son étymologie même, le dessin porte le mouvement de l’œuvre émergente. Issu de l’italien disegno 21 , il est dessein, c’est-à-dire à la fois tracé et projet, projection hors de soi d’une intention et d’une idée. Il est donc l’expression d’une représentation mentale, d’une forme présente à l’esprit, ou dans l’imagination de l’artiste, et conjointement l’expression sensible de l’idée 22 . Il cerne et exprime un contenu, il manifeste sensiblement le concept.
La syncope s’entend avec la duplicité du dessin qui tangue, voltige entre le sensible et l’idée. Oscillation, balancement, vacillement qui font aussi du dessin un lieu de duel ou de conflit résorbé finalement dans sa matérialité. Par la trace matérielle manifestant sur le papier la pensée ou la vision intérieure de l’artiste, c’est bien un mouvement entre intérieur et extérieur qui se joue, souligné déjà en 1607 par Frederico Zuccaro 23 . Avec le « dessin externe » (le disegno esterno ) l’artiste italien parle d’un dessin abouti ou d’une substance visuelle trouvant sa source dans l’imitation de la nature, autrement dit une forme apparente de ce qui est conçu de la réalité par l’artiste. Tandis que le « dessin interne » (le disegno interno ) est, quant à lui, une invention, une forme mentale, un « signe de dieu » ( segno di dio ). Ce dessin est pour lui un acte pur issu d’une « étincelle de la divinité » 24 ainsi proche des visions et extases mystiques.
Par cette médiation du corps de l’artiste, entrevu comme un espace transitoire, Zuccaro établit une analogie entre la création artistique et la création divine. Le disegno est exécution ou expérience sensible de l’idée ou de la forme spirituelle. Le trajet, le transport, l’inspiration, le dessin-projet ou le dessin intérieur et le hors de soi conduit par l’ex-stase, approchent la syncope. J’ai pensé nécessaire de revenir sur cette définition du dessin élaborée par Frederico Zuccaro, où l’extériorisation d’une étincelle, divine soit-elle, d’un être corporel et provenant par conséquent des sens, aborde le rapport du dessin à la syncope et souligne l’espace transitoire et sa temporalité singulière, le passager, le transitionnel.
Par cet axe associer la pratique du dessin à la syncope n’est plus une aporie. Le titre de ce livre joue entre le participe passé du verbe « syncoper » et l’adjectif, suggérant à la fois la force d’une action subie, passée et un rythme interrompu. Liant ainsi à la fluidité de la ligne du dessin l’anicroche, enrichissant la ligne dessinée de la trace de petits soubresauts. Syncopé, donc un dessin qui vibre, palpite, tremble parfois. Ainsi la ligne syncopée transporte ailleurs en s’éloignant du présage linéaire et de la mimêsis pour tendre vers les effets, vers l’expérience du trouble et l’expérimentation plastique d’un vertige. Elle implique aussi par ses petites échappées le trouble de la vue, un peu louche cette ligne, finalement peut-être une ligne qui crée le doute et l’incertitude.
Cette distance à l’imitation et le déport de la ligne signifieraient-ils que le dessin syncopé est insoumis, délibérément plus musical ? Jean-Jacques Rousseau dans l’article Syncope de son Dictionnaire de la musique écrit : « Prolongement sur le temps fort d’un son commencé sur le temps faible ; ainsi, toute note syncopé e est à contre-temps. […] La premi ère partie de la syncope sert à la préparation : la dissonance se frappe sur la seconde ; et dans une succession de dissonances, la première partie de la syncope suivante sert en même temps à sauver la dissonance qui précède, et à préparer celle qui suit » 25 . La syncope musicale rend audible le conflit d’un élément rythmique au creux de la mesure d’une mélodie. Elle servirait à l’harmonie de la pratique des dissonances ou comme le dit justement Catherine Clément « un harmonieux et fécond désaccord » 26 .
Le dessin de la syncope est alors plus envo û tant, plus violent et doux à la fois, plus fascinant, plus enveloppant ou simplement touchant quand il s’écarte des superlatifs parce qu’il expose la défaillance, une forme d’abandon et de perte. Dibutade déjà dessinait la silhouette de l’amant perdu. S’il y a abandon 27 dans les dessins choisis pour ce dessin syncopé, il est le lustre de la conversion créatrice.
Le Dessin Syncopé envisage une trajectoire que la fougue d’un trait pourrait restituer jusqu’à l’épuisement et sa relève. J’ai choisi des œuvres, toutes appartenant au fonds régional d’art contemporain de Picardie, qui me sont apparues pertinentes pour appréhender la syncope dans sa pluralité. Ce texte n’est pas une tentative de traiter le sujet dans toute son extension, le choix des œuvres implique quelque chose de l’élection, de l’adoption. Ce choix est subjectif, partiel, partial car guidé par le parti-pris, par un sentiment esthétique subjectif ; des œuvres de dessin devant lesquelles j’ai été intriguée, troublée, curieuse. A partir de l’angoissant vertige, j’ai observé quelques œuvres présentant les voltefaces d’une ligne dessinée, des dessins explorant l’interruption, la dissipation et l’abandon. J’ai considéré, regardé avec attention, l’inspiration à l’origine de la représentation de la syncope, non pas logée uniquement dans une figure adéquate mais dans un motif, un rythme, un processus 28 de l’interruption syncopée. J’ai suivi « l’ivresse créative » 29 soulignée par Marianne Massin : exaltation, transport, enivrement et volupté dans la pratique du dessin par les artistes, dans la perception de l’œuvre par le spectateur. La tension antithétique de la syncope a retenu mon attention. A la fois elle unit et brise, rompt la continuité mais crée le soubresaut. Le spasme ou la secousse ne sont que de brèves irrégularités dans la constance et la permanence d’un souffle. La fusion des contraires, du pâtir et de l’agir 30 , du rapt et du don, a guidé ma recherche et j’ai voulu amender l’analyse de l’image par l’observation du travail de l’artiste ; ses gestes spécifiques, ses choix, sa démarche, ses inspirations pour ne pas ignorer l’amont de l’exposition : la construction de l’œuvre, le processus de création. J’ai regardé l’activité de l’artiste sur l’ a priori de passivité lié à l’état de syncope.
Ainsi l’analyse des dessins ponctue l’espace textuel, chaque texte est guidé par un verbe à l’infinitif liant l’acte à l’œuvre achevée, son processus de création à son interprétation. Chuter, éblouir, aveugler, tendre, osciller, renverser, ravir, tressauter, flageller, contempler et s’envoler. Telle une écriture interrompue en écho à la syncope linguistique 31 . Ces verbes scandent en effet un cheminement au travers de la syncope comme un franchissement par étapes et sans hiérarchie. Mon dessein a été d’esquisser une constellation de la syncope.

Cathryn Boch, Sans titre, 2013, couture machine et à la main d’éléments de feuilles d’atlas, de papiers ; huile, crayon sur papier vélin blanc poncé, 150,8 x 119 x 7 cm, 2013. Courtesy Galerie Papillon. Achat par le fracpicardie en 2013 à la Galerie Papillon, Paris.


5 Catherine Clément, La Syncope, Philosophie du ravissement, Paris, Grasset, 1990, p. 11.

6 Louis Marin, « Ruptures, interruptions, syncopes dans la représentation de peinture » in De la représentation, Paris , Gallimard, Le Seuil, 1994, p. 365

7 Id ., p. 383.

8 Jean-Jacques Rousseau, Les Rêveries du promeneur solitaire , 1782, Paris, Classiques Français, 1994, p. 25-26.

9 Montaigne, « Sur L’Exercice », livre II, ch. VI, in Les Essais , 1580, adaptation en français moderne par André Lanly, Paris, Gallimard, Quarto, 2009, p. 457-468.

10 Idem , p. 460.

11 Idem , p. 461.

12 Idem , p. 462.

13 Idem, p. 461.

14 Idem, p. 464.

15 Idem, p. 465.

16 « Ce récit d’un évènement si peu important serait assez vain, n’était l’enseignement que j’ en ai tir é pour moi, car, à la vérité, pour s’apprivoiser à la mort, je trouve qu’il n’y a qu’à s’en rapprocher. Or, comme dit Pline, chacun est pour soi-mê me un tr ès bon sujet d’étude, pourvu qu’il ait la capacité de s’épier de près. Ce que je dis ici, ce n’est pas ma science, c’est ma recherche [personnelle], et ce n’est pas la leç on d’autrui, c’est la mienne. », Idem ., p. 465.

17 Dans son texte « Ruptures, interruptions, syncopes dans la représentation de peinture », Louis Marin rappelle les trois formes qu’adopte la syncope. La forme médicale : le collapsus, un évanouissement bref avec ralentissement des fonctions vitales, n’est qu’une faiblesse et un abattement éphémère. La forme linguistique : le métaplasme, une figure de style qui fait force de retranchement par la suppression d’une lettre dans un mot et la forme musicale lorsqu’une note attaquée sur un temps faible se prolonge sur le temps suivant, op. cit., p. 365.

18 L’étymologie nous apprend que le mot vient du bas latin syncopa . Du grec, le mot syncope assemble sun et koptein. Sun signifiant « avec » et koptein : « briser », « séparer en coupant ». La syncope divise mais elle fait avec la séparation, elle rompt extraordinairement avec la continuité mais reste banale. Elle arrê te la lin éarité et l’écoulement temporels mais s’é clipse tr ès vite sur le rythme continu du temps. C’est un soubresaut, dans ce retranchement la syncope fait effet.

19 Cette fusion des contraires est soulignée par Marianne Massin. Du choc s’ensuit le rapt et ce qui ravit : l’emportement, le saisissement et le dessaisissement. Deux forces opposées se combinent tout comme la chute avec l’envol, la béatitude, ou le plaisir extrême, avec l’anéantissement. Marianne Massin, Les Figures du ravissement, Enjeux philosophiques et esthétiques, Paris, Grasset et Fasquelle, Le monde de l’éducation, 2001, p. 275.

20 Les contributions de ce colloque sont reprises dans un ouvrage qui élargit la recherche lancée lors de cette journée d’étude, La Syncope dans la performance et les arts visuels, Fred Dalmasso, Véronique Dalmasso, Stéphanie Jamet (dir.), Paris, Le Manuscrit, Via Artis, 2017.

21 Sur les sens du mot dessin, J. Lichtenstein, « Du disegno au dessin », in Du dessein au dessin , Marc Streker (dir.), Paris, La Lettre Volée, Essais, 2007.

22 G. Vasari : « Celui-ci (le dessin) est comme la forme ( forma ) ou id ée ( idea ) de tous les objets de la nature, toujours originale dans ses mesures. Qu’il s’agisse du corps humain ou de celui des animaux, de plantes ou d’édifices, de sculpture ou de peinture, on saisit la relation du tout aux parties, des parties entre elles et avec le tout.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents