Médecins et malades dans la peinture européenne du XVIIème siècle
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Description

Ce livre est une passerelle jetée entre art et médecine, particulièrement au XVIIe siècle, siècle d'or de la peinture européenne. Le génie du peintre s'est mis au service de la souffrance, entre cauchemar et beauté. La verve de l'artiste met en scène l'horreur comme pour la conjurer : splendides scénographies de la peste, magnificence de l'estropié, cortège des nains, des possédés, des malvoyants, des goitreux, des mutilés de la guerre ou de la vie.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2008
Nombre de lectures 257
EAN13 9782336262307
Langue Français
Poids de l'ouvrage 9 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Histoires et Idées des Arts
Collection dirigée par Giovanni Joppolo
Cette collection accueille des essais chronologiques, des monographies et des traités d’historiens, critiques et artistes d’hier et d’aujourd’hui. À la croisée de l’histoire et de l’esthétique, elle se propose de répondre à l’attente d’un public qui veut en savoir plus sur les multiples courants, tendances, mouvements, groupes, sensibilités et personnalités qui construisent le grand récit de l’histoire de l’art, là où les moyens et les choix expressifs adoptés se conjuguent avec les concepts et les options philosophiques qui depuis toujours nourrissent l’art en profondeur.
Déjà parus
Stéphane LAURENT, Le rayonnement de Gustave COURBET , 2007.
Catherine GARCIA, Remedios Varo, peintre surréaliste, 2007.
Frank POPPER, Écrire sur l’art : de l’art optique à l’art virtuel, 2007.
Bruno EBLE, Gerhard Richter . La surface du regard, 2006.
Achille Bonito OLIVA, L’idéologie du traître, 2006.
Stélahane CIANCIO, Le corps dans la peinture espagnole des années 50 et 60, 2005.
Anne BIRABEN, Les cimetières militaires en France, 2005.
M. VERGNIOLLE-DELALLE, Peinture et opposition sous le franquisme, 2004.
Anna CHALARD-FILLAUDEAU, Rembrandt , l’artiste au fil des textes, 2004.
Giovanni JOPPOLO, L’cart italien au vingtième siècle, 2004.
Dominique BERTHET (sous la dir.), L’art à l’épreuve du lieu, 2004.
Olivier DESHAYES, Le corps déchu dans la peinture française du XIX e siècle , 2004.
Camille de SINGLY, Guido Molinari, peintre moderniste canadien. Les espaces de la carrière, 2004.
Médecins et malades dans la peinture européenne du XVIIème siècle
Tome I

Jean-Marc Levy
© L’Harmattan, 2007
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296048720
EAN : 9782296048720
Sommaire
Histoires et Idées des Arts - Collection dirigée par Giovanni Joppolo Page de titre Page de Copyright PREFACE LA MÉDECINE ET LES MÉDECINS AU XVIIe SIÈCLE LES MALADIES DANS LA PEINTURE DU XVIIe SIECLE MEDECINS ET CHIRURGIENS COMMENTAIRES
PREFACE
La médecine du Grand Siècle, celui de Louis XIV. Qui ne pense aussitôt aux railleries de Molière justifiées par une pratique dérisoire entachée de fatuité scolastique ? Mais, s’il connut des Diafoirus, ce siècle de rationalité et de méthode marque un tournant décisif avec le début de l’expérimentation qui conduit à la découverte de la circulation du sang par William Harvey. Cette révolution suscita de vives oppositions si bien que Louis XIV décida de faire enseigner la circulation au Jardin royal, court-circuitant ainsi la dogmatique Faculté. Puis, ce fut le quinquina, amené du Pérou par les Jésuites et actif dans les fièvres paludéennes si répandues à cette époque, qui entraîna une querelle similaire que le roi trancha en prenant lui-même et avec succès cette nouvelle drogue qui inaugura l’ère chimique. En Europe, comme en France, il y eut aussi des médecins, des chirurgiens et des accoucheurs qui ont laissé un nom célèbre dans l’histoire de la médecine.
Le professeur Jean-Marc Lévy, éminent médecin d’enfants et féru de peinture, a choisi l’époque classique - l’âge d’or de la peinture européenne - pour illustrer les représentations des malades et des médecins en ce temps-là. Il convient de rappeler combien la vie était alors précaire par les guerres incessantes et la multitude des infections endémoépidémiques, dont la peste était la plus redoutée. Les peintres, en particulier napolitains et vénitiens nous ont laissé des reportages nombreux et d’un réalisme saisissant sur ce fléau qui n’épargnait personne et décimait périodiquement la population européenne. Au XVIIème siècle, l’horreur n’est plus cachée comme auparavant, la dure réalité s’impose. Un tel choix est favorisé par l’évolution de la pensée scientifique. Mais, dans l’ignorance de la cause du mal et d’un traitement efficace, le seul recours était divin, dans l’intercession des saints. Mais à quel saint se vouer ?
A côté des intercesseurs généralistes, comme la Vierge au manteau bleu protecteur, d’autres avaient la réputation de guérisseurs spécialisés. Saint Sébastien était même prophylactique, car ayant survécu aux flèches des hommes, il était chargé de les protéger contre les flèches envoyées du ciel pour châtier l’humanité pécheresse. Son iconographie comprend les plus grands noms de la peinture ; sa guérison par les soins d’Irène symbolise la religion-médecine. Les images de Saint Roch sont répandues sur tous les continents où a sévi la peste. Ce saint français, originaire de Montpellier, est contemporain de la peste noire du XIV ème siècle et des danses macabres. Secourant les pestiférés, il fut lui-même atteint d’un bubon dont il guérit spontanément, c’est pourquoi il est figuré montrant du doigt son adénopathie inguinale. Ainsi, était-il considéré apte à guérir les malades par sa thaumaturgie. Il s’était mis spontanément en quarantaine en se réfugiant dans une forêt où un chien (de là vient peut-être le nom de roquet) lui apportait du pain chaque jour. Si saint Roch est le principal saint anti-pesteux, le dévouement de saint Charles Borromée pendant la peste milanaise de 1576 lui valut une abondante iconographie.
L’exaltation des saints au XVII ème siècle a été encouragée par les prescriptions du Concile de Trente en réaction contre la tendance iconoclaste des protestants. Les saints tridentins tels qu’Ignace de Loyola ou Charles Borromée sont particulièrement célébrés et représentés. Le résultat est une floraison exceptionnelle d’art religieux lié au mécénat de l’Eglise catholique. Les scènes de guérison miraculeuse du Christ, de ses apôtres ou des saints intercesseurs sont légion dans les églises et dans les musées. Le plus souvent, il s’agit d’aveugles, de paralytiques ou de possédés, c‘est-à-dire d’hystériques et d’épileptiques. La religion réformée étant hostile à la peinture religieuse, les artistes hollandais se tournèrent vers les portraits individuels, en famille ou en groupes de la bourgeoisie marchande, ainsi que vers des scènes de genre, comme celles des cabarets et ils développèrent un véritable marché de l’art.
Dans la peinture d’histoire, de nombreuses maladies sont reconnaissables, comme la lèpre et les écrouelles tuberculeuses que le roi de France, vicaire et intercesseur du Christ, avait le pouvoir de guérir par le « toucher » le jour de son sacre. Les maladies les plus fréquemment représentées sont les nanismes, hypophysaires et osseux, ces derniers n’ayant été individualisés et distingués de l’achondroplasie qu’à une date récente. Jean-Marc Lévy nous convie au Prado, le musée le plus riche en nains. Ils étaient nombreux autour du souverain espagnol. pour rompre la rigidité de l’étiquette, le distraire de sa mélancolie par leurs facéties et le peintre de l’âme qu’était Vélazquez ne pouvait qu’être séduit par une situation aussi contrastée, qui met en valeur les qualités humaines et la dignité des êtres disgraciés dont il a fait de si émouvants portraits. Les Ménines sont une quintessence allégorique de la peinture. Des princes italiens comme les Médicis de Florence et les Gonzague de Mantoue entretenaient également une cour de nains, de même que le prince-évêque de Salzbourg. Cette coutume serait venue d’Egypte, où le couple roi — nain, bouffon du roi, est retrouvé dès les premières dynasties pharaoniques. A Madrid et dans d’autres musées européens, on peut voir des portraits de nains qui incitent à proposer un diagnostic rétrospectif par la seule analyse morphologique. Les personnages obèses sont fréquents chez les peintres hollandais et flamands, comme Jordaens. La jeune monstrua obèse de Carreno de Miranda exhibée à la cour de Charles II a des signes correspondant au syndrome de Prader-Willi. L’étonnante femme à barbe allaitant de Ribéra pourrait bien être une forme virilisante tardive d’hyperplasie congénitale des surrénales. Jacques Callot a gravé maintes fois des gobbi, des nains difformes et des estropiés pendant son séjour à Florence et ses deux Tentations de saint Antoine grouillent d’êtres lilliputiens qu’il faut examiner à la loupe. Cet intérêt des artistes pour représenter les maladies n’appartient pas à une période particulière. Toutes les cultures se sont penchées sur cet aspect du mal éprouvé dans la chair. La statuaire des anciens égyptiens et des précolombiens en est un des témoignages les plus précoces. La peinture du XVII ème siècle - l’âge baroque - est réaliste, y compris dans les infirmités physiques, pour être accessible à tous et fortifier la ferveur religieuse, suivant les préceptes tridentins. En fait, catholiques et protestants se rejoignent dans une même considération charitable pour les malades et les infirmes.
La dernière partie de l’ouvrage documente le statut social et l’activité des médecins - . Les artistes hollandais en ont peints dans leur cabinet ou en visite prenant le pouls, mirant les urines, mais n’auscultant pas, puisque cette invention par Laennec date du début du XIXème siècle. Ils se sont spécialisés aussi dans les leçons d’anatomie. Celles-ci prolongent les gravures faites un siècle plus tôt par les élèves de Titien pour illustrer le De Fabrica de Vésale, lequel fait sa leçon dans un théâtre anatomique, comme il en existe encore dans l’Italie du Nord. Dans ses deux leçons d’anatomie, œuvres majeures peintes à vingt ans d’écart, Rembrandt affirme l’ouverture du siècle à la science. Les peintres flamands prisent les scènes de genre sur le mode réaliste, aussi font-ils bonne place à la triade saignée -ventouses- clystère et à la petite chirurgie de campagne. Les charlatans ne sont pas oubliés, tant il est vrai qu’ils sont de toutes les époques. Le médecin de famille apparaît en milieu aisé. Je me rappelle avoir vu dans la maison de Rembrandt une eau-forte datée de 1647 représentant le médecin du peintre, Ephraïm Bueno. Le Rijksmuseum conserve de lui un portrait comparable, mais avec une attitude de trois-quart inversée. Ephraïm Bueno appartenait à une famille de médecins juifs portugais ; il avait soutenu son doctorat à Bordeaux en 1642 avant de s’installer à Amsterdam, où il était connu également comme poète et imprimeur.
Si de nombreux livres ont paru récemment sur la médecine du Grand Siècle, il manquait un parcours iconographique pour rendre sensibles les contrastes de ce siècle partagé entre l’exigence rationnelle du savoir et le recours aux saints recommandé par la réforme tridentine. Jean-Marc Lévy a su trouver les oeuvres de cette période dans les collections publiques et privées, les analyser et les grouper par thèmes au regard de sa double expertise, médicale et iconologique. Enfin, il a adapté par une nouvelle mise en forme, ce qui était initialement sa thèse d’histoire de l’art, pour la satisfaction d’un plus vaste public.
Professeur Jacques Battin Membre de l’Académie Nationale de Médecine
L e XVITe siècle apparaît comme un siècle de contrastes, et à maints égards, de dualité. En Europe, le pouvoir politique évolue vers la monarchie absolue . Mais le monarque absolu n’est ni un tyran, ni un dictateur, ni un despote. Il s’agit, selon les termes de François Bluche 1 d’une monarchie administrative, administrée et régularisée par cette administration même , la souveraineté du roi étant limitée par le respect des lois immuables , c’est-à-dire de la loi de Dieu et du droit des sujets, de même que par le jeu des institutions coutumières , en particulier des parlements auxquels revient d’enregistrer et de publier les lois. La situation sociale est elle aussi très contrastée : les classes dirigeantes possèdent d’immenses biens, la plupart des terres, à une époque encore largement dominée par l’agriculture, alors que le petit peuple — du fait d’un déficit permanent de la production agricole — est souvent victime de disettes et de famines, elles-mêmes génératrices d’agitation et d’émeutes. L’extrême misère populaire est aggravée par les épidémies fréquentes, au premier rang desquelles figurent les pestes, et par les guerres incessantes et meurtrières, telles les dernières guerres de religion sous Louis XIII, la guerre de Trente Ans qui ravage l’Europe, surtout centrale, de 1618 à 1648 ou encore les guerres franco-espagnoles. Alors que les déplacements des troupes et leurs exactions appauvrissent les populations tout en favorisant la dissémination des maladies transmissibles, les souverains ou les princes de l’Eglise promeuvent, encouragent et soutiennent des réalisations artistiques exceptionnelles.

Le mouvement des idées va bientôt lui-même osciller entre deux pôles : d’une part celui de l’expérimentation et de la recherche scientifique, à la suite des travaux de Galilée, d’autre part celui de l’irrationalité, de la vérité révélée ; la plupart des humains en effet depuis le roi jusqu’au moindre des sujets, interrogent encore le monde comme s’il s’agissait d’un vaste livre couvert d’évènements signes qui manifestent à chaque instant la pensée de Dieu, l’intervention divine directe dans les affaires des hommes 2 . L’intérêt que portent les peintres aux malades et à ceux qui les soignent illustre très clairement ce dernier aspect de la dualité du XVIIe siècle, partagé entre le savoir médical s’orientant résolument vers la démarche scientifique et le secours de la religion, l’espérance en la guérison miraculeuse, accordée par Dieu grâce à la médiation de la Vierge et des saints.

L’état de santé des européens, soumis aux carences alimentaires, aux infections, aux mutilations, n’est sûrement pas florissant et il n’est donc pas étonnant que dans leurs tableaux, les artistes de l’époque représentent assez souvent des personnages paraissant malades (même lorsqu’ils figurent dans des peintures dont le sujet n’est pas spécifiquement la maladie). Le quotidien est âpre, le trépas tragique ou violent constamment redouté : A fame, peste, bello, libera nos Domine ( de la faim, de la peste, de la guerre, délivre-nous Seigneur ) est une formule que bien des curés inscrivent, entière ou tronquée, sur le registre paroissial accompagnant la litanie comptable des mises en sépulture lors des années des grandes mortalités , comme en 1693 ou en 1709 dans le royaume de France 3 .

Malades et médecins intéressent les artistes indépendamment des écoles auxquelles on peut les rattacher, indépendamment de leur style personnel. Ils ont en commun une pulsion vers le « réalisme », vers la représentation de la nature telle qu’elle peut être perçue par l’œil de l’observateur.

Par rapport aux époques précédentes — dont chacune a eu ses images de malades et de médecins — les peintres du XVIIe siècle se font les interprètes directs de la réalité. Cette tendance répond à l’esprit de la Contre-Réforme, alors parvenue à son plein épanouissement. Le langage pictural issu du Concile de Trente (1545-1563) s’est exprimé avec force dès le dernier tiers du XVIe siècle. La signification de la scène immédiatement accessible à tous et destinée à aviver la ferveur religieuse, la simplicité des acteurs évoluant dans le décor de la vie quotidienne, le souci de la décence, de l’harmonie gestuelle, de la vérité psychologique des personnages, tous ces éléments vont s’imposer assez largement dans la peinture du XVIIe siècle. En même temps, on vient à penser que la création divine doit retenir l’attention des hommes même dans ses imperfections. Dès lors, il semblera moins choquant de mettre en image l’éventuelle laideur de certains corps, d’infirmités ou d’anomalies physiques 4 bis,

Cette tendance est amplifiée en outre par l’intérêt croissant qu’à l’époque on accorde précisément au corps. Le siècle précédent a été marqué par l’aspect triomphant des études anatomiques, dont le fleuron demeure l’ouvrage de Vésale De humani corporis fabrica libri septem datant de 1543. Les travaux des grands anatomistes, sur lesquels nous reviendrons brièvement, ont alors eu pour corollaire ceux de grands artistes s’inscrivant dans le sillage de Léonard de Vinci et s’attachant à illustrer ces travaux (tel Jean de Calcar, élève du Titien, pour la « Fabrica » et que Vésale dirigeait d’ailleurs personnellement) 5 . L’étude du corps a également passionné les esprits du « Grand Siècle » . Les théâtres d’anatomie étaient fréquentés par un public très diversifié, beaucoup de « gens de qualités » se joignant dans les gradins des auditeurs aux étudiants en médecine ou aux praticiens confirmés.

La situation sociale des médecins — dont l’appartenance idéologique, la curiosité scientifique, les préjugés, les possibilités thérapeutiques étaient variables, les exposant souvent aux railleries et aux critiques — était assez favorable. Certains d’entre eux furent des notables de poids dans la société où ils évoluaient (nous le soulignerons notamment à propos des leçons d’anatomie chères aux peintres hollandais). La considération accordée à certains médecins s’ajoute donc à celle que l’on porte alors couramment à la médecine. Cette considération est encore renforcée par le désir plus général de se documenter sur les phénomènes naturels, concrétisé par les cabinets de curiosité. Il s’agit de collections disparates, formées dans les différentes cours d’Europe et réunissant toutes les raretés du monde, qu’elles appartiennent au règne minéral, végétal ou animal. Les amateurs éclairés vont jusqu’à entretenir dans leurs cours des êtres anormaux, regardés à l’époque comme monstrueux (porteurs d’anomalies congénitales, nains, « hommes sauvages », - c’est-à-dire particulièrement velus - comme nous en rencontrerons dans notre démarche). Le souci grandissant des malades intervient sans doute aussi dans la création de nouveaux hôpitaux, même si l’on y héberge également des mendiants, voire des délinquants 6 .
L’intervention des commanditaires se modifie ; elle se diversifie selon les pays, selon les caractéristiques économiques ou religieuses des populations. En Italie, comme l’a bien montré Francis Haskell dans son remarquable ouvrage sur l’art et la société au temps du baroque 7 , la carrière d’un artiste de talent dépendait en grande partie de ses liens avec un ou plusieurs mécènes (prince ou cardinal), auxquels il réservait sa production ; les mécènes assuraient sa subsistance et lui permettaient, souvent après des débuts difficiles, de se lancer. De manière plus générale, dans les pays catholiques, l’Eglise demeure le commanditaire principal, maintenant la prépondérance de la peinture religieuse.

Dans la Hollande réformée, la situation devient différente. D’une part le calvinisme, à certains égards iconoclaste, aspire à plus de sobriété, plus de réserve ou même d’austérité, réprouvant avec fermeté les fastes de l’Eglise catholique et l’utilisation qu’elle fait des images ; il rejette en particulier celles de la Vierge et des saints. La peinture religieuse y perd, mais l’art du portrait y gagne: les riches marchands, les patriciens des villes souhaitent être représentés isolément, en famille ou en groupes, ces derniers portraits collectifs devant décorer les locaux des gardes civiques ou des corporations auxquelles ils appartiennent. D’autre part, c’est en Hollande que se développe alors un véritable marché de l’art, tant sous forme d’un commerce ambulant, notamment dans des foires, que d’un négoce en boutiques pour les tableaux et les estampes. Pour acheter des œuvres, on peut d’ailleurs se rendre chez les artistes, dont l’atelier est organisé comme une petite entreprise artisanale ; la plupart des peintres proposent, en plus de leur propre production, des tableaux d’autres peintres. Les commandes proviennent surtout des milieux bourgeois. La demande s’accentue durant la première moitié du XVIIe siècle, liée à l’augmentation du pouvoir d’achat des classes moyennes ; c’est en Hollande que le revenu moyen par habitant est alors le plus élevé d‘Europe 8 . On assiste ensuite à une récession à laquelle l ’ invasion française de 1672 n’est pas étrangère 9 .

Les sujets choisis par les peintres ne sont donc plus seulement religieux, mais davantage qu’auparavant également profanes. A la suite de Félibien 10 , on hiérarchise les « genres de peinture » puisque l’art ne doit pas seulement ravir l’œil, mais aussi élever l’esprit 11 . Le « grand genre », le plus noble sur le plan moral, le plus exigeant du point de vue technique et culturel, est la peinture d’histoire. Celle-ci regroupe l’histoire des peuples, l’histoire religieuse et la mythologie ; sa forme la plus subtile est la peinture allégorique. Le portrait connaît un développement considérable : portraits d’apparat, comme ceux des souverains, aussi bien que portraits psychologiques ou collectifs (le calvinisme hollandais demeurant favorable à la représentation des personnes dans le cadre des structures sociales que sont la famille et les divers groupement associatifs). Le souci de la ressemblance — en d’autres termes le parti pris de réalisme — et l’attention portée à l’expression psychologique des personnages marquent la plupart de ces représentations. Ainsi s’explique que les artistes de l’époque aient figuré en plus des sujets dont ils connaissaient la maladie ou les anomalies physiques, d’autres dont ils se sont contentés de rendre les éléments pathologiques fournis par leur observation très attentive et seulement identifiables, à l’orée du XXIe siècle, par le regard médical contemporain. Le paysage, pratiqué pour lui-même, connaît un essor différencié, particulièrement important aux Pays-Bas ; en Italie, l’image de la nature domestiquée, calme, a des couleurs plus lumineuses et comporte la présence de l’homme, avec volontiers des épisodes ou des allusions bibliques. Quant à la « peinture de genre » ou « scène de genre », elle est en quelque sorte la sœur cadette de la peinture d’Histoire 12  : elle raconte, dans des scènes de rue ou d’intimité, la vie quotidienne des contemporains de l’artiste. Nous négligerons ici la nature morte (ou « vie coyte » comme on l’appelait alors en France), placée au bas de la hiérarchie parce qu’elle ne représente pas l’homme.
Au XVIIe siècle, Rome devient le centre artistique le plus marquant, le plus actif, vers lequel convergent tous les artistes, ceux d’Italie comme d’ailleurs; leur flux, commencé au siècle précédent, se poursuit et s’amplifie. Les idées créatrices diffuseront dans toute l’Europe à partir de Rome où triomphe l’esprit catholique de la Contre-Réforme attachée au rôle spirituel et social des images. En peinture, le maniérisme — avec ses formes allongées, ses lignes serpentines, son colorisme recherché, son espace totalement rempli — va progressivement laisser place à d’autres conceptions. Les Romains cultivés se passionnent pour les débats agitant les écoles de peintres, dont les deux principales sont celle des Carrache, fondateurs à Bologne de l’Académie des « Incamminati » (artistes « acheminés » sur la voie de la vraie peinture, la voie du beau idéal) et celle de Caravage (Michelangelo Merisi) pour qui seule compte la vérité, telle qu’il la voit, même lorsqu’elle est laide. Ces deux écoles (l’académique et la caravagesque) eurent de nombreux disciples dans tous les pays européens ; chez maints artistes d’ailleurs s’unissent les innovations romaines et la tradition antiquisante. Il est frappant de constater que l’esprit d’observation et la verve de beaucoup de peintres talentueux furent stimulés tant par le spectacle de malades ou d’anormaux que par l’activité des médecins ou des chirurgiens d’alors.
LA MÉDECINE ET LES MÉDECINS AU XVIIe SIÈCLE
Il est plaisant de considérer l’image de la médecine et des médecins du XVIIe siècle telle qu’elle est réfléchie par le miroir de Molière. Qui pourrait prétendre qu’il ne s’agit pas d’un miroir déformant ? Des médecins de son époque, comme l’écrit Mazzolini 13 Molière a ridiculisé tout à la fois le langage ésotérique, la volonté acharnée d’affirmation sociale, l’impuissance pratique et même le danger que présentent certains de leurs remèdes . Mais s’il est des médecins vaniteux, suffisants, prétentieux, ignorants, stupides, intéressés et cupides, ils sont de tous les temps — y compris le nôtre ! L’évolution des connaissances et de la pensée médicale au XVIIe siècle fut marquée de progrès qui méritent d’être brièvement rappelés et qui s’inscrivent dans la démarche générale du « grand siècle » vers la raison, la cohérence, la rigueur. Cette évolution a été particulièrement bien retracée par Mirko Grmek 14 . Elle prend appui sur les recherches anatomiques qui, durant les XVe et XVIe siècles, furent l’apanage des villes universitaires italiennes. Contrairement à ce que l’on croit parfois encore, l’Eglise Catholique ne s’est pas opposée au développement de ces recherches. Sixte IV, dans une bulle de 1472, a qualifié l’anatomie d’utile à la pratique médicale et artistique 15 . Léonard de Vinci s’était beaucoup impliqué dans des études anatomiques.

Léonard de Vinci a pratiqué des dissections à Milan vers 1490, à Florence entre 1503 et 1506, à Milan derechef vers 1510-1511. Il aurait disséqué une trentaine de cadavres de tous âges. Sa technique inventive (sections en série et en plusieurs orientations, mise en évidence de la mécanique squelettique, moulage en cire des cavités) aboutit à de nombreuses découvertes dont l’influence sur les anatomistes demeura malheureusement marginale.

Il en fut ainsi pour d’autres artistes illustres : Verrocchio, Michel-Ange, Durer, Mantegna, Rosso Fiorentino... Leur activité influa sur la recherche scientifique, renouvelant les rapports entre la peinture et la nature, imposant de prendre en compte l’exactitude de l’observation et la précision. On sait la place éminente que Vésale (1514-1564) occupa dans le renouveau des connaissances anatomiques auquel contribuèrent aussi ses successeurs (Realdo Colombo (V. 1520-1599), Gabriele Falloppia (1523-1562), Fabrizio d’Acquapendente (1533-1619) à Padoue 16 , Bartolomeo Eustachi (1510-1574) à l’université la Sapienza de Rome...).

L’ouvrage célèbre de Vésale « De humani corporis fabrica libri septem » est enrichi de plus de 300 illustrations, la plupart réalisées par des élèves du Titien, sous la direction de Vésale lui-même. Les planches gravées à Venise en 1542, furent confiées à Bâle à l’imprimerie de Jean Herbst, dit Oporinus. Quelques semaines après la parution de la Fabrica fut publié un résumé en latin, l’Epitome.
La disponibilité de cadavres restant faible (car limitée aux suppliciés), on vit se développer l’art de reproduire les parties du corps en ivoire, bronze, plâtre, bois et surtout cire. L’artiste sans doute le plus remarquable dans le domaine de la céroplastie allait être Gaetano Zumbo.

Ainsi, le XVIe siècle avait vu le triomphe de l’anatomie : la description du corps humain était presque achevée, mais le fonctionnement de ses organes demeurait l’objet d’hypothèses hasardeuses ou de certitudes fausses. Au XVIIe siècle sont acquises bien des notions physiologiques, concernant les fonctions vitales.

On doit à William Harvey (Folkestone 1578 — Hampstead-Essex 1657) reçu Docteur en médecine à Padoue en 1602, la description exacte de la circulation du sang. Jusqu’alors, on admettait à la suite d’Hippocrate et de Galien, que le foie représentait le primum movens de la circulation, le centre formateur et régulateur du flux sanguin. Harvey, dans son ouvrage Exercitatio anatomica de motu cardis et sanguinis in animalibus, paru en 1628 à Francfort sur le Main, fait du cœur l’élément moteur premier du circuit sanguin.

Selon Harvey, le sang est animé d’un mouvement continuel, comprenant deux parties séparées par un retour au cœur, à savoir la circulation pulmonaire et la circulation générale. Il écrivait : «Le sang passe d’abord de l’oreillette droite au ventricule, du ventricule à travers les poumons jusqu’à l’oreillette gauche et de là dans le ventricule gauche, dans l’aorte et dans toutes les artères s’éloignant du cœur ; aux extrémités du corps, le sang passe des artères dans les veines et par les veines vers la base du cœur où il revient rapidement ». Harvey, après avoir établi que les pores inter-ventriculaires supposés pur Galien n’existent pas, a démontré que la double circulation (pulmonaire et générale) ne correspond pas à deux appareils indépendants mais forme un système continu en circuit fermé ; de plus, selon lui, le sang ne peut que passer des plus petites artères aux plus petites veines (et inversement dans la circulation pulmonaire) ; de la sorte, il pressent l’existence des capillaires que Malpighi découvrira dans le poumon quatre ans après la mort de Harvey. Celui-ci est le premier à édifier en médecine, la notion d’appareil fonctionnel et de système physiologique.
Harvey a cependant de nombreux opposants : en France, Gui Patin (1601-1672) le contredit violemment et traite ses partisans de « circulateurs » en les assimilant aux médecins errants qui parcourent les villes pour y vendre des potions douteuses. Ce sont les prises de position de Louis XIV qui ont précipité la défaite des « anti-circulateurs ». Après que Johann Vesling eut décelé en 1634, les vaisseaux chylifères du mésentère dans le corps d’un pendu ayant fait un copieux repas avant de mourir, Jean Pecquet (1622-1674) met en évidence le circuit de la lymphe, conduite par les chylifères mésentériques dans le réceptacle abdominal (qui porte aujourd’hui encore le nom de « citerne de Pecquet ») puis dans le canal thoracique pour se déverser dans la circulation veineuse sous-clavière. On put en conclure que les chylifères ne véhiculent pas leur contenu vers le foie, mais directement dans la circulation générale du sang. Le foie perdit ainsi brusquement et définitivement son rôle d’organe hématocentrique 17 .

Galilée est à l’origine du regain d’intérêt porté à la dynamique du corps humain. Appliquant entre autres aux mouvements des articulations, à l’action des muscles, à la marche et à l’équilibre les lois mécaniques du monde organique, il donne une impulsion décisive aux travaux des iatrophysiciens. De son côté, l’iatrochimie, florissante durant la première moitié du XVIIe siècle, doit beaucoup aux réflexions de Paracelse et de ses disciples 18 . On élabore de nombreuses recettes pour préparer des composés de mercure, d’arsenic, de plomb, d’antimoine et d’autres substances que la toxicologie moderne considère toutes comme assez dangereuses. Le philosophe Robert Fludd s’efforce de donner une interprétation chimique de la nature, alors que Van Helmont (1577-1624), puis Franciscus de Le Boë (dit Sylvius) et Thomas Willis (1621-1675) contribuent à l’essor de la médecine chimique et des recherches sur les processus physiologiques. Ces recherches et ces avancées remettent en cause le système d’Hippocrate et de Galien, fondé sur les quatre humeurs et régnant encore au XVIIe siècle !

Selon la doctrine des quatre humeurs d’Hippocrate et de Galien, la santé de l’homme serait liée au maintien de la juste proportion du sang, de la bile jaune, du phlegme et de l’atrabile ou bile noire; la prééminence d’une humeur déterminerait le tempérament (sanguin, bilieux, phlegmatique ou atrabilaire) ; la maladie dépendrait de l’excès ou de la viciation de l’une ou l’autre des quatre humeurs (par exemple la jaunisse en cas d’excès de la bile jaune, le rhume en cas d’excès de phlegme, le teint rougeâtre en cas d’excès de sang ou la diarrhée en cas d’excès de la bile noire). La doctrine avait pour corollaire thérapeutique, les efforts d’élimination d’humeurs en excès ou viciées, à l’aide notamment de saignées, d’émétisants, de purgations, de clystères...
Un siècle avant la découverte de l’oxygène par Lavoisier, on commence à soupçonner le rôle des échanges entre l’air inspiré et le sang circulant dans le poumon 19 . En physiologie nerveuse, Thomas Willis distingue substances grise et blanche, définit les réflexes, identifie le système vago-sympathique 20 . La physiologie générale expérimentale a pour pionnier Santorio (1561-1636) qui étudie scientifiquement chez l’homme des échanges métaboliques en s’appuyant sur des mesures instrumentales quantitatives 21 . Santorio fut aussi le premier à mesurer la température du corps humain, à montrer sa constance à l’état normal et les divers degrés de son augmentation en cas de fièvre. Mais mesure et quantification, instruments indispensables pour les sciences, ne se sont imposées que bien plus tard 22 .

Les mystères de la procréation commencent à se dévoiler. Jusqu’alors, la doctrine d’Aristote gardait sa suprématie : la semence de l’homme se constitue de petits hommes déjà formés, d’homoncules, l’utérus de la femme ne servant que d’habitacle nourricier. A la suite des observations de Jan Ham, Van Leeuwenhoek (1632-1723) démontre l’existence dans le sperme des animalcules que nous appelons spermatozoïdes. Régnier de Graaf (1641-1673) entrevoit la fonction de l’ovaire : en 1673, il décrit le follicule d’évolution cyclique auquel son nom demeure attaché.

A partir du XVIIe siècle s’élabore la description moderne de la pathologie. Ainsi, Thomas Sydenham (1624-1689) en Angleterre, dépeint magistralement la sémiologie de nombreuses maladies (scarlatine, rougeole, coqueluche, grippe, érysipèle, chorée, goutte, pneumonie...). Glisson (1597-1677) identifie le rachitisme, Willis plusieurs affections du système nerveux central, en même temps qu’il signale la saveur sucrée des urines chez les diabétiques ! L’époque est encore dominée par les infections épidémiques, aggravées par les carences et la mauvaise hygiène alimentaire. Seule la lèpre est en régression (les dernières maladreries françaises seront fermées en 1695).

Diverse hypothèses ont teinté d’expliquer cette régression : mesures draconiennes d’exclusion, rôle de la Perte Noire autour de 1348, augmentation de la production lainière en Europe permettant même aux plus pauvres de n’avoir plus besoin pour lutter contre le froid, de se serrer la nuit à plusieurs dans le même lit, ce qui fcrvorisait la transmission ; pour Grmek aurait également joué la montée de la tuberculose à partir du XVe siècle, alors que se transformaient les conditions socio-économiques et démographiques en Europe Occidentale 23 .
La peste bubonique, en revanche, sévit dans toute l’Europe. Après la poussée dramatique de 1347 à 1350 (« Peste Noire », «Mort Noire »...), durant laquelle elle ravage toute l’Europe, la peste s’y maintient du XIVe au XVIIe siècle, les épidémies connaissant une alternance de poussées brèves durant quelques années et de régressions. Elle est périodiquement réimportée soit d’une région proche par voisinage, soit de régions lointaines par voie maritime. Elle frappe les campagnes et les villes, entraînant des taux de mortalité impressionnants 24 . La peur de la peste est inscrite dans les esprits. Nous reviendrons sur la maladie et son retentissement social à propos des nombreux tableaux qu’elle a inspirés.

Non moins redoutée était la variole ou « petite vérole », propagée par les campagnes militaires, les brassages de population, les pèlerinages comme celui de la Mecque, les navires venant d’Orient. Les épidémies, parfois bénignes, sont d’autres fois très sévères (comme celles de 1627 à Londres, de 1668 à Reims, de 1670 à Paris...); chez l’enfant, atteint avec prédilection, la mortalité peut être effroyable 25 .

Le caractère spectaculaire de l’accès palustre, sa périodicité, ont permis d’affirmer qu’à la Renaissance, le paludisme touchait l’Europe, surtout les zones marécageuses du littoral italien d’où il s’est largement répandu au XVIe siècle. Au XVIIe, il devient la maladie dominante après la variole. Sa létalité oscille entre 30 et 50 % ; en 1602, dans la seule région de Naples, 40 000 personnes en seraient mortes. Lancisi, conseiller de Louis XIV, préconisa l’assainissement des régions palustres par le drainage, l’irrigation et le reboisement.

Le typhus, aussi vieux que l’homme, semble-t-il, accompagne les guerres et toutes les misères. Il apparaît avec son exanthème pétéchial 26 et ses graves signes nerveux dès que se concentrent des populations, dès que les conditions de vie sont déplorables. De 1628 à 1632 France, Pays-Bas, Allemagne, Italie sont le siège d’épidémies et à la fin du XVIIe siècle, toute l’Europe septentrionale connaît une recrudescence du typhus.

Les maladies diarrhéiques, notamment la dysenterie bacillaire et ses hémorragies intestinales, accompagnent — avec la peste et le typhus — les armées en campagne. Durant la guerre de Trente ans, la dysenterie a diffusé dans toute l’Europe et y a persisté, endémique avec des poussées épidémiques, lors des XVIIe et XVIIIe siècles (on sait qu’en 1792 à Valmy, l’armée prussienne a perdu beaucoup plus de soldats du fait de la dysenterie que du fait des combats 27 ).

La syphilis — après sa diffusion d’une extraordinaire rapidité lors des dernières années du XVe et au début du XVIe siècle, où sa gravité extrême entraîne une mortalité élevée — prend, vers le milieu du XVIe, un aspect plus insidieux. Son caractère vénérien a été reconnu d’emblée et très tôt on a préconisé son traitement par le mercure et le bois de Gaïac. Au XVIIe siècle, la maladie demeure florissante, mais sa propagation est moins explosive, elle tue beaucoup moins qu’auparavant.

La phtisie, c’est à dire la tuberculose, qui touche l’humanité depuis au moins le néolithique, exerce, elle aussi, ses ravages. Il semble que la tuberculose ganglionnaire cervicale, donnant ce qu’on appelait les « écrouelles » ou les « scrofules », sévisse particulièrement en Espagne., en Italie et dans les îles britanniques. On sait l’effet favorable que « le toucher royal » était censé exercer sur ces lésions apparemment fréquentes. En Grande-Bretagne, la tuberculose enlève, selon Sydenham en 1665 presque les deux tiers de ceux qui meurent de maladies chroniques 28 . Quant à la rage, elle règne dans toute l’Europe, propagée dans les villes par les chiens errants, dans les campagnes par les chiens, les loups, les renards. L’inefficacité de tous les essais thérapeutiques, y compris la cautérisation au fer rouge des plaies de morsure, aboutit à l’étouffement des malades entre deux matelas, pratique qui s’est poursuivie au-delà du XVIIIe siècle 29 . L’importance des infections explique pour une bonne part le taux considérable de la mortalité infantile. On admet que vers 1700, seul un enfant sur deux atteignait l’âge adulte.

En-dehors des fléaux infectieux, le XVIIe siècle connaissait des maladies de nature toxique ou carentielle et de nombreux chapitres de la pathologie commençaient timidement à s’écrire.

Le Feu de Saint-Antoine ou Mal des Ardents était propre lui aussi à semer l’épouvante. Les malades souffraient d’une chaleur intense insupportable, de convulsions, de nécrose étendue des membres qui se desséchaient, se brisaient et finissaient par tomber 30 . Ce n’est qu’au XVIIIe siècle que fut dissipé le mystère du Mal des Ardents : François Quesnay (1694-1774), médecin de la Pompadour, put attribuer l’affection à la consommation, lors de périodes de disette, de grains de seigle avariés, corrompus et réduits en forme d’ergot de chapon 31 ; l’altération des grains résulte de leur contamination par un champignon ( claviceps purpurea ) renfermant plusieurs alcaloïdes identifiés par des chimistes bâlois. L’ergotisme, car il s’agit de lui, exceptionnel de nos jours, se caractérisait par une vasoconstriction génératrice de troubles vasculaires et neuropsychiatriques.

Le scorbut atteignait les marins lors de la navigation de longue durée ; on connaissait l’efficacité préventive et thérapeutique du chou aigre et dès 1600, celle du jus de citron.

Dans les régions montagneuses de France, d’Espagne, d’Autriche, de Suisse, se rencontraient goitre et crétinisme, provenant d’une insuffisance thyroïdienne par carence en iode.

On s’intéressait aux fluxions articulaires (que Baillou désigne par le terme de rhumatisme au XVIIIe siècle) et à la goutte. Celle-ci fut très bien décrite par Sydenham qui l’appelait « Mal des seigneurs et seigneurs des maux » 32  ; c’est une maladie par pléthore, de sujets trop bien nourris et amateurs de vins généreux. Sydenham en fut lui-même victime et l’activité de Rubens fut diminuée par ses nombreuses crises.

Les maladies mentales formaient un groupe très confus et la description des affections neurologiques était à peine esquissée. Thomas Willis isola l’épilepsie, Sydenham la démence précoce et il considérait l’hystérie comme la plus fréquente des maladies mentales. Les aliénés étaient incarcérés, souvent enchaînés...

Les cancers étaient étudiés depuis l’Antiquité ; dès le IIIc siècle, Galien distinguait tumeurs bénignes et tumeurs malignes.

Au XVIe siècle, Ambroise Paré dresse le tableau précis du cancer de la matrice et du cancer du sein. Au XVIIe, le hollandais Tulp, l’ami de Rembrandt, affirme que le cancer est contagieux. Gendron, médecin de Monsieur, conçoit la maladie comme « une modification des tissus, s’étendant par une prolifération envahissante » et prescrit de l’extirper alors qu’elle en est encare à son début. A Rouen, de Houppeville rapporte le premier cas de guérison de cancer du sein par l’amputation chiratrgicale de la mamelle 33 .
C’est aussi au XVIIe siècle que commence le développement, facilité par le microscope, de la parasitologie en temps que discipline scientifique.

Le maitre incontesté de la parasitologie naissante est l’italien Francesco Redi qui aurait individualisé plus d’une centaine d’espèces de parasites et qui aurait posé les premières sapes contre la croyance, encore longtemps admise, de la génération spontanée. Seul Harvey postulait alors que tout être vivant devait provenir d’un germe ovuluire 34 .
Si, de manière générale, la médecine demeure impuissante, quelques progrès thérapeutiques peuvent cependant être mentionnés. Le principal est l’utilisation de l’écorce de quinquina contre les fièvres. La fièvre désigne alors tout malaise général accompagné d’une sensation de chaleur excessive : les variétés des fièvres sont donc très nombreuses 35 . Le quinquina parvient en France grâce à Robert Talbor, pharmacien et aventurier anglais, auquel Louis XIV achète en 1679 son prétendu secret pour la somme assez énorme de 48000 livres. Une autre plante bienfaisante est rapportée d’Amérique : « l’ipécacuana ». La racine d’ipéca est active contre les dysenteries. En cardiologie, on a recours à la feuille de digitale pourprée. Le Parlement de Paris, après des querelles véhémentes, autorise l’emploi de l’antimoine dans certaines indications limitées. On prescrit des dérivés métalliques : le mercure contre la syphilis, le fer contre l’anémie, les sulfates de cuivre et de zinc contre les troubles de la peau (les formules de Jacques Dalibour, chirurgien de la gendarmerie de Louis XIV ont encore cours de nos jours !). Cependant, sauf exception, il n’y a pas de vraie codification de la préparation des médicaments ; chaque apothicaire fabrique ses mélanges en fonction de traditions locales et de critères personnels. Des médecins rejoignent des herboristes sur les champs de foire pour y vendre des potions miraculeuses. D’où le discrédit de la thérapeutique médicamenteuse. Le public reste attaché aux moyens physiques ou naturels : il se fait prescrire des régimes alimentaires fantaisistes ou contradictoires, des purgations, la pose de ventouse et des saignées. Beaucoup de saignées ! Souvent trop de saignées ! Nous reviendrons plus longuement sur ces méthodes thérapeutiques alors usuelles à propos d’images de médecins qui les appliquaient ou les faisaient appliquer par des chirurgiens barbiers aussi bien que par d’autres aides. Cependant, de nombreux praticiens se cantonnent dans une expectative hippocratique, tendant à faire confiance aux « forces de la nature ». Les gens fortunés vont prendre les eaux dans les villes balnéaires, même si les bains ne connaissent plus la promiscuité ni la liberté de mœurs des siècles précédents 36 .

La position sociale du corps médical, déjà favorable durant la Renaissance, se confirme solidement. En Europe, la notion de grandes « écoles médicales » prend corps. Padoue, Bologne, Rome commencent à être éclipsées par Leyde, Göttingen, Edimbourg, Londres, Vienne, Bâle... L’enseignement médical, tant théorique que pratique, s’organise avec plus de rigueur et de méthode. L’influence des organisations d’étudiants régresse devant l’autorité des conseils de professeurs. Le nombre des chaires augmente en fonction des nouvelles matières enseignées. Au milieu du siècle, Franciscus de Le Boë (Sylvius) conçoit déjà parfaitement le rôle du chef de service hospitalier chargé des soins et de l’enseignement. Cependant, la fréquentation régulière des services hospitaliers reste encore impossible dans la plupart des centres universitaires, même durant les trois années d’études qui seront prescrites en France par l’édit de 1707 37 . La Faculté de Médecine de Paris, elle, manifeste le conservatisme le plus étroit. Elle s’oppose aux chirurgiens, auxquels elle dénie l’accès à la science. Là encore, Louis XIV fera évoluer les choses et le « grand siècle » ne se terminera point sans que le fait de soigner avec ses mains ait cessé d’être considéré comme une activité médicale inférieure. La médecine navale se renouvelle par l’intermédiaire des « chirurgiens navigans » 38 . Des sociétés savantes naissent, placées sous le patronage effectif des souverains. Beaucoup d’entre elles prennent le nom d’Académies. La première revue scientifique fondée à Paris en 1665 est le célèbre « Journal des Sçavans » qui publie occasionnellement des articles médicaux. Théophraste Renaudot (1586-1653) crée des consultations gratuites pour les nécessiteux, un bureau de petites annonces, une gazette quotidienne et s’illustre dans l’opposition aux traditionalistes. La multiplication des périodiques comme celle des livres, contribue au remplacement progressif du latin par le français ; en encourageant cette évolution, la royauté marque son choix contre les privilèges ecclésiastiques ou universitaires ; la diffusion du français atteste l’unité du royaume de France et la puissance de son prince 39 . Le langage technique médical s’enrichit de termes du parler populaire, de quelques mots issus de la littérature médicale arabe et surtout, de termes dérivés du latin, du grec... ou encore d’hybrides gréco-latins. En Europe, le passage du latin aux langues populaires rénovées ne se fait pas à la même vitesse dans les divers pays : rapide en France et en Italie, plus lent en Angleterre, il restait encore incomplet en Allemagne après la première guerre mondiale. Peut-être cette évolution du langage aide-t-elle les particularismes nationaux à s’accentuer dans le domaine médical au détriment de l’européanisme qui prévalait au Moyen-Âge. D’ailleurs, si les praticiens voyagent encore à travers les cités européennes comme auparavant, les enseignants tendent à demeurer attachés aux villes dans lesquelles ils ont fait leurs études.

En résumé, on pourrait avancer avec Grmek 40 que le renouveau d’intérêt pour la nature qui caractérise le XVIIe siècle, s’accompagne de l’instauration d’un processus d’analyse objective des faits distinct de toute spéculation philosophique ou téléologique ; ce besoin d’une interprétation nouvelle de la nature est étroitement lié à l’abandon des auteurs classiques en faveur des observations directes des phénomènes naturels. On s’efforce de substituer aux idées d’Hippocrate, d’Aristote et de Galien, considérées comme normatives depuis plus de deux millénaires, un attachement accru aux faits. Harvey ne déclarait-il pas que l’anatomie et la physiologie s’apprennent non dans les livres, non d’après les opinions des philosophes, mais d’après l’observation  ? 41 . Les orientations médicales nouvelles ont rencontré l’hostilité aveugle de la majorité des médecins, s’obstinant dans la tradition et s’opposant , comme la plus large partie de l’Eglise qui n’évoluera que plus tard, à l’esprit de recherche. Toujours est-il que le médecin, quelles que soient ses options personnelles, est rétribué très largement pour des services peu efficaces 42 .
LES MALADIES DANS LA PEINTURE DU XVIIe SIECLE

I. LES PESTES
Parmi les oeuvres du XVIIe siècle évoquant maladies ou malades, les plus nombreuses, nous l’avons dit, ont trait aux pestes. Ne nous en étonnons pas : les esprits gardaient en mémoire les hécatombes et leurs conséquences dues à la « Peste Noire » qui sévit dans toute l’Europe de 1348 à 1350 43 . La peur demeurait vive partout, alimentée par les poussées épidémiques se reproduisant par périodes, par le fait aussi que toutes les couches sociales pouvaient être atteintes; chacun subissait la menace d’une disparition brutale, privée des sacrements de l’Eglise, donc incompatible avec l’entrée au Paradis. La mortalité élevée de la maladie, l’impuissance de la thérapeutique ouvraient largement la voie à la « médecine de la religion » 44  : on était réduit à solliciter l’aide divine (soit directement, soit plus habituellement par l’intermédiaire de la Vierge ou des Saints) afin d’être protégé de la maladie, de l’éviter ou bien encore d’en guérir lorsqu’on en était touché.

Les oeuvres des peintres portent témoignage dans deux domaines primordiaux : d’une part elles contribuent à nous faire connaître comment les hommes du « Grand Siècle » voyaient la peste, quelles idées ils se faisaient du fléau ; d’autre part, elles nous parlent de leur religiosité, de leur manière de faire intervenir le divin dans leur vie personnelle aussi bien que collective.

A. La vision de la peste
Dans la mise en scène de pestiférés, la toile de Nicolas Poussin intitulée Les Philistins frappés de la peste, dite encore La peste d’Azoth ( Figure 1 *) occupe indiscutablement une place centrale. Répondant à la commande de douze tableaux religieux reçue du roi d’Espagne, Poussin l’avait exécutée en 1630-31. Vivant alors à Rome, tandis que l’épidémie de 1630 ravageait Milan et Venise, Poussin choisit d’illustrer un chapitre de l’Ancien Testament : selon Samuel, Dieu punit les Philistins qui, après avoir vaincu les Hébreux à Azoth (ou Ashdod) et leur avoir volé l’Arche d’Alliance, l’avaient placée dans le temple de leur dieu Dagone. Les Philistins furent victimes d’une épidémie de peste violente que Poussin situe dans une ville antique. L’Arche est placée sur la gauche, à l’entrée du temple où la statue du dieu philistin Dagone s’est brisée, à la grande frayeur d’une quinzaine de spectateurs. A droite, un homme a porté la main devant son nez, essayant de se protéger des miasmes ; il s’efforce d’arrêter dans sa marche un enfant pâle qui paraît atteint de la maladie. Deux agonisants sont affalés à ses pieds. De l’autre côté de la place, s’apprêtant à gravir un escalier, deux croque-morts traînent un cadavre. Au premier plan central, outre un cadavre de bébé, un groupe de trois figures retient l’attention : il s’agit d’un nourrisson allongé auprès de sa mère morte et qui cherche à téter encore son sein, alors qu’un homme penché sur eux, lui aussi se bouchant le nez, tente de l’écarter. Ce détail, que l’on va retrouver chez Micco Spadaro aussi bien que chez Zumbo, dériverait d’une gravure de Marcantonio Raimondi, intitulée « La peste en Phrygie », dite encore « Il morbetto » et qui remonterait à des idées et dessins de Raphaël 45 . La source première serait une copie romaine d’une statue grecque antique sculptée par Epicarmos, inspirée par une peinture d’Aristidès de Thèbes, datant du IVe siècle avant J.C. 46 et dont il ne subsiste que le souvenir. Le détail en question a été maintes fois repris, sorte de « topos » dans les représentations de la peste au XVIIe siècle.

FIGURE 1 *.
Nicolas POUSSIN . (Les Andelys 1594 — Rome 1665) Les Philistins frappés par la peste, ou bien La peste d’Azoth (HST. 1630. 148 X 198 cm. Paris. Musée du Louvre).


Fort cultivé, Poussin connaissait bien l’épisode biblique qu’il a illustré. Il est remarquable aussi qu’il ait retenu la notion d’invasion de la ville par des rats lors de l’explosion de l’infection pesteuse : on en distingue en effet en deux endroits du tableau : à gauche sur le piédestal de la statue et à droite près des hommes emportant un cadavre. Il ne s’agit pas d’une intuition géniale de l’artiste quant au rôle joué par ces rongeurs dans la diffusion de la maladie, mais de l’attention qu’il a donnée au récit biblique, rapportant la survenue simultanée des deux fléaux, la peste et les rats 47 .

Le rôle des rongeurs dans la transmission de la peste n’est connu que depuis les travaux d’Alexandre Yersin ; ce médecin vaudois, naturalisé français en 1889, fut parmi les premiers élèves du Dr Emile Roux chargé de l’enseignement de la microbiologie à l’Institut Louis Pasteur de Paris inauguré en 1888. Il eut l’occasion en 1894 d’étudier la peste qui sévissait à Hong Kong et où venait d’arriver dans le même but, une mission japonaise conduite par Kitasato, lui-même élève de Koch à Berlin. Alors que l’élève de Koch cherchait le germe responsable dans le sang des pestiférés, le pastorien Yersin le chercha dans la lésion locale, le bubon et le trouva bel et bien. Le bacille pesteux porte son nom : Yersinia pestis. A Hong-Kong, Yersin put également démontrer que les rats étaient les « grands propagateurs de l’épidémie » : il retrouva « son bacille » dans les cadavres de nombreux rats. Quant au rôle trarrsmetteur de la puce, il fut prouvé en Inde par un autre pastorien français Paul-Louis Simond. Celui-ci avait remarqué sur la peau de certains malades, la présence de minuscules vésicules suivies de nécrose (la « phlyctène précoce » se transformant en « charbon pesteux uj ; ces vésicules, précédant le bubon, fourmillaient de bacilles de Yersin el évoguèrent pour Simond des points d’inoculation de l’infection par une piqûre d’insecte ; il trouva le bacille chez les puces qu’il récolta courageusement sur des rats morts ; il le trouva surtout sur un rat sain placé dans une cage grillagée auprès de laquelle un rat porteur de peste... et de puces était enfermé dans une autre cage grillagée : de la sorte il n’y avait aucun contact direct entre les deux rats, mais le grillage laissait passer les puces du rat malade qui contaminèrent son congénère sain. En 1968, Mollaret montra que le bacille peut se conserver longtemps dans le sol — en dehors du rat, de la puce et de l’homme. La peste n’est donc pas éradiquable. A l’heure actuelle, les antibiotiques permettent de lutter efficacement dans la prévention et la guérison de la maladie (le vaccin n’a pas eu le succès escompté). Mais le traitement doit être précoce et la peste reste un agent infectieux utilisable dans une guerre bactériologique 48 .
D’autres tableaux laissent entrevoir comment se manifestait la peste dans les demeures privées et surtout dans les lieux publics. Il en est ainsi pour les vues napolitaines lors de l’épidémie de 1656 proposées par Domenico Gargiulo, plus connu sous le nom de Micco Spadaro (1612-1679). Le sujet de la toile conservée au Museo Nazionale di San Martino à Naples ( Figure 2 *), est précisé sur la banderole étendue dans le ciel du paysage, au-dessus d’une grande place : Peste survenue au royaume de Naples en l’année 1656, au mois de mars . Sur la place bordée d’immeubles parallélépipédiques sont concentrés d’innombrables personnages. Des charrettes sont venues ramasser des cadavres de pestiférés. Des morts sont allongés au milieu de la place ou le long des immeubles ; il arrive même que des corps soient précipités par les fenêtres d’un étage élevé. Des médecins à cheval donnent leurs ordres ; des religieux, tenant parfois devant leur nez un mouchoir, distribuent l’absolution ou la communion à des malades. Certains sujets, entièrement vêtus et chapeautés, paraissent avoir brutalement succombé au mal. On distingue l’une ou l’autre chaise à porteurs et surtout, au milieu de l’effervescence de la foule touchée par le fléau, un condamné ayant subi le supplice de la roue et un peu plus loin, un autre pendu haut et court à une potence : il s’agit de deux « untori », ces malheureux soupçonnés d’avoir volontairement contribué à la dissémination de l’épidémie. Dans La Piazza Mereatello du même Micco Spadaro, l’hécatombe est pire encore (Figure 3).

Le peintre flamand Michiel Sweerts se montre émule de Poussin dans son tableau de facture académique La peste à Athènes (ou Ville antique frappée par la peste ). Le peintre y évoque l’épidémie athénienne du temps de Thucydide, celle qui au Ve siècle avant J.C. emporta Périclès.

FIGURE 2 *.
Micco SPADARO. (Naples 1609/10 — 1675) La peste à Naples en 1656 (HST. Museo Nazionale di San Martino - Naples) (Per gentile concessionc della Fototeca — Soprintendenza speciale per il polo museale napoletano)

L’influence de Poussin, dont la Peste d ’ Azoth , très prisée à Rome, fut acquise pour 1000 écus par le duc de Richelieu qui à son tour la céda à Louis XIV, est assez évidente aussi dans les scènes de pestilence de Mattia Preti. Dans ces scènes on retrouve le détail du nourrisson tétant sa mère décédée, les cadavres transportés par des croque-morts ou jetés à la fosse commune et recouverts de chaux vive. Preti laisse le drame s’exprimer au moyen de teintes assourdies, dominées par les bruns, les ocres, les blancs. A l’influence de Poussin s’ajoute celle des Bamboccianti , très actifs vers le milieu du XVIIe siècle et dont la culture, vraisemblablement accessible à Preti, semble bien présente dans ces toiles, dans leur même mode de conception, sans pour cela les réduire aux limites d’un genre 49 .

On a désigné par « Bamboccianti » les émules de Pieter van Laer, né à flaarlem, actif à Rome de 1625 à 1638 et surnommé par ses confrères hollandais « Bambools » (vilaine poupée) en raison de son handicap physique (il était bossu et disgracieux). Le sobriquet prononcé à l’italienne (bamboccio) ou à la française (bamboche) a servi à qualifier de « bambochades » les scènes de la vie quotidienne dans les rues de Rome peintes par Van Laer. Ces petits tableaux à sujets populaires, ces scènes de genre — dont on a pu dire qu’elles constituent comme une menue monnaie du caravagisme 50 , vont connaître une fnriune internationale particulièrement chez des peintres hollandais 51 .
L’image la plus violente de la peste nous est sans aucun doute donnée par l’œuvre céroplastique de Gaetano Giulio Zumbo La peste de Naples ( Figure 4 *). Zumbo, issu d’une famille noble de Syracuse, avait commencé son éducation dans un collège de Jésuites en Sicile. Il devait rester influencé par l’art classique, par l’idéal hellénique dont sa terre natale est imprégnée. Il a voulu représenter la mort et la maladie avec un réalisme scientifique. Il devient savant et modèle ses cires en étudiant les traités d’anatomie humaine et en assistant à la dissection de cadavres. Quand on le retrouve à Naples en 1691 où il sculpte son petit théâtre de la peste, il réussit à utiliser un matériau plastique comme la cire avec un art unique en son genre, que ce soit pour son réalisme particulièrement cru ou pour la préoccupation scientifique qu’il apporte à réaliser cette scène dramatique. Les couleurs livides du fond, celles des cadavres, le jeu des éclairages ajoutent au saisissement des spectateurs réceptifs. L’un de ceux-ci, le Grand-Duc Cosme III de Médicis, put acquérir l’œuvre (et en même temps convaincre Zumbo de s’installer à Florence). Parmi les sources d’inspiration de l’artiste, on peut certainement retenir les fresques votives de Mattia Preti sur deux portes de Naples, - disparues, mais dont il reste deux esquisses (voir la Figure 5) ; Zumbo connaissait sûrement aussi la Piazza Mercatello de Micco Spadaro et La peste d’Azoth de Poussin.

FIGURE 4 *.
Gaetano Giulio ZUMBO . (Syracuse 1656 — Paris 1701) La peste de Naples Oeuvre céroplastique (85,1 x 89,8 x 46,4 cm. Florence Museo della Specola) (Photo Saulo Bambi)


Les ravages de la maladie sont également illustrés par des dessins et des gravures de l’époque. Il en est ainsi pour La peste d ’ Epire , gravure d’Audran d’après Pierre Mignard (collection de H.H. Mollaret) ; l’œuvre de Mignard — qui séjourna longuement à Rome de 1635 à 1657 — est inspirée de Poussin ; la scène a pour décor des architectures classiques ; au premier plan, un chirurgien qui vient d’inciser le bubon axillaire d’une pestiférée, lui-même frappé par le mal, s’effondre en lâchant son scalpel ; au centre, un père désespéré soutient les cadavres de sa femme et de leur fils ; dans le fond, on distingue des morts, des agonisants et des gens effrayés ou éplorés s’agitant en tous sens. Des gravures de John Dunstall montrent, après l’épidémie de 1665, la fuite des habitants de Londres par bateaux, à pied, à cheval ou en charrettes.

D’autres gravures sur bois mettent en lumière la fuite des londoniens lors de la peste de 1625 : Jacqueline Brossollet et Henri Mollaret 52 ont rapporté l’exemple d’un carrosse emportant une famille alors qu’il est déjà trop tard : la peste, squelette armé d’une flèche, chevauche l’attelage.

D’autres images ont trait aux transports de cadavres ou aux enterrements. Tels sont les dessins de John Dunstall, également regroupés par Brossolet et Mollaret 53  : l’un est relatif à un défilé funèbre où quatre hommes portent sur leurs épaules un cercueil, précédés d’un appariteur agitant une cloche ; l’autre évoque une scène se déroulant à l’extérieur de la cité de Londres en 1665 et où des charrettes apportent des cadavres empilés qui vont être jetés dans les fosses communes où d’autres cadavres sont déjà déposés tête bêche en attendant d’être brûlés ou traités par la chaux vive. La belle gravure de S. Wale, quant à elle, indique la manière d’enterrer les morts à Holy Well Mount , près de Londres, la même année terrible sous le règne de Charles II 54 A la lumière d’une torche, les corps sont projetés, par l’inclinaison de la charrette qui les a amenés, dans une fosse commune.

Ainsi les hommes du XVIle siècle savaient identifier le visage de la peste. Les signes cliniques de la maladie (d’ailleurs décrits par Procope dès 543) leur étaient connus et ils distinguaient la peste bubonique, la forme pulmonaire et la forme foudroyante. Dans la forme bubonique, la plus commune, la pénétration du germe se fait par la peau à la suite d’une piqûre de puce. Après une incubation de 1 à 6 jours, le début brutal se marque par de la fièvre élevée, des maux de tête, des vomissements, des diarrhées, de la soif. Au point d’inoculation apparaît une petite vésicule, la phlyctène pesteuse qui se nécrose, se développant parfois en une plaque gangreneuse noirâtre, le charbon pesteux. Dès le 2è ou le 3èjour, dans le territoire lymphatique tributaire du point d’inoculation se forme une adénopathie (tuméfaction inflammatoire d’un ganglion) : le bubon. Les bubons siègent le plus souvent à l’aine ou à l’aisselle, parfois dans la région cervicale (derrière et sous les oreilles). Des guérisons spontanées (dans 20 à 40 % des cas) sont possibles après 8 à 10 jours. Mais dans la majorité des cas, une phase septicémiyue aiguë (invasion de la circulation sanguine par le bacille) conduit à la mort. Il existe des formes hémorragiques (les saignements se produisant dans la peau ou dans les viscères) ; parfois, ce sont les signes nerveux qui dominent : vertiges, hallucinations avec délire, somnolence et coma avant le décès. On a décrit des formes foudroyantes septicémiques, frappant brusquement dans son activité un malade devenant très fébrile, très faible (ataxo-adynamique), mourant en quelques heures, sans avoir eu de bubon visible.
Dans la peste pulmonaire ou pneumonique primitive, le germe est transmis par un malade qui tousse et pénètre dans l’organisme par voie muqueuse après inhalation. L’évolution est très rapide et défavorable : après une incubation de 1 à 3 jours, brusquement la fièvre s’allume, le pouls s’accélère, le malade se plaint d’une barre rétrostirnale, de point de côté, il tousse, a du mal à respirer, émet des crachats sanglants, devient cyanosé ; angoissé, il ressent une asphyxie progressive et meurt, quelquefois après un bref coma, deux ou trois jours après le début des troubles. A l’heure actuelle, les antibiotiques administrés précocement, assurent la guérison 55 .
L’histoire naturelle de la peste a été marquée par trois pandémies (poussées expansives de l’infection touchant plusieurs continents) : la première sévit sur le pourtour méditerranéen du VIe au VIlle siècle, la seconde, apparue vers 1346, connut son acmé en Europe en 1348 et ne prit fin qu’au XVIIIe siècle ; la troisième, née en Chine en 1894, fut universelle, atteignant tous les continents jusqu’après la première Guerre Mondiale. La période qui nous concerne s’inscrit donc dans la deuxième pandémie. Au XVIIe siècle, la peste demeure endémique en Europe avec de fortes poussées épidémiques, davantage semble-t-il en Europe méridionale qu’au nord et à l’ouest. Au début du siècle, à peine la maladie a-t-elle semé la mort en Espagne, en particulier à Barcelone et Valladolid, qu’elle sévit en 1603 à Bordeaux, Anvers, Londres ; en 1628 elle ravage Lyon et Montpellier, en 1630/31 Venise et Milan, en 1635 Nimègue ; de 1648 à 1652, elle touche cruellement l’Andalousie et l’Espagne méditerranéenne, en 1656 Rome et Naples, en 1665 Londres, en 1679 Vienne 56 , 57 , 58 , 59 . En France, elle semble avoir occasionné 6 % des décès du XVIIe siècle, soit entre 2 et 3 millions, sur un total de 47 millions de morts entre 1600 et 1670 où elle disparut provisoirement du territoire national 60 . Partout la mortalité fut très lourde. Elle fut, par exemple, durant l’épidémie de 1630-1631 dans la seule ville de Venise, d’envirnn 50 000 décès, correspondant à un tiers de la population 61 . En 1665, Londres qui comptait environ 460 000 habitants en vit périr de peste 68 500. Delumeau rapporte que Naples en 1656 regroupait de 400 000 à 450 000 habitants ; la peste en a fauché entre 240 et 270 000 ; de plus, Barcelone aurait en 1652, perdu 22 000 habitants sur 44 000, Séville en 1649/50 la moitié de sa population, tout comme Milan, en 1630, le triste record revenunt pour la même année à Mantoue avec 77 % de ses habitants 62 .
Les populations atteintes donnaient lieu à des scènes effrayantes. Dans les lieux publics, mourants et cadavres étaient allongés à même le sol. Les maisons infectées étaient signalées par des marques peintes, telles que croix de Saint André ou croix latine. Ces maisons étaient souvent barricadées, leurs occupants séquestrés. Vidées, elles étaient brûlées. On s’efforçait de se protéger des miasmes que l’on pensait responsables de la transmission, par des feux de plein air aussi bien que par des mouchoirs appliqués sur le nez et la bouche. Parfois, les suspects étaient obligés de porter des signes distinctifs alors que d’autres signes dislinctifs étaient imposés à ceux qui soignaient les pestiférés, notamment les médecins qui circulaient volontiers à cheval. On commençait à se soucier de l’hygiène des rues où auparavant les immondices étaient laissées en pâture aux animaux et où l’odeur était insupportable. Dans la hiérarchie des hommes indispensables, après les médecins (et les ecclésiastiques) venaient les fossoyeurs 18 . Ceux-ci passaient deux fois par jour pour ramasser les cadavres. Au début de l’épidémie, les rituels d’enterrement individuel étaient encore observés, mais au plus fort de l’épidémie, les dépouilles étaient amassées sur des charrettes et transportées jusqu’aux fosses communes. Les fossoyeurs furent désignés par des appellations diverses : celle de « corbeaux », fréquente, fut peut-être à l’origine du mot corbillard (chariot des corbeaux) ; celle de « monatti » se répandit en Italie (peut-être d’après le verbe latin monere, parce qu’ils portaient des grelots à leurs chevilles pour avertir de leur arrivée). En règle générale, les corbeaux étaient des volontaires, attirés par l’argent ou les dégrèvements fiscaux ; mais dans les épidémies les plus violentes, on devait recourir à une main-d’œuvre forcée de repris de justice ou de galériens. Il est possible que le terme de croque-mort - que l’on dit se rapporter à croquer, faire disparaître — provienne des crocs avec lesquels ces personnels manipulaient les morts.
Le dépeuplement des villes auquel aboutissaient les épidémies ne se rapportait d’ailleurs pas qu’au forl taux de mortalité. Y contribuaient aussi l’arrêt des relations commerciales et des activités économiques, le bannissement sans pitié des mendiants et surtout la fuite de citadins de toutes conditions. En effet, le mouvement naturel que peut inspirer la terreur de la peste est de fuir le lieu où elle s’annonce. Le conseil en avait déjà été donné par Hippocrate : « fuir vite, loin et longtemps ». L’exemple venait d’en haut, à commencer par les Rois de France : en 1606, Marguerite de Valois quitta Paris pour Issy, alors que son époux Henri IV s’isola à Fontainebleau avec sa cour. En 1630, le cardinal de Richelieu s’éloigna de la vallée de la Maurienne infectée. Hauts dignitaires, hommes d’église, bourgeois fortunés suivirent la même pente : en 1628 à Lyon, les possédants se ruèrent dans leurs maisons de campagne : la pratique était si courante que les baux de location à la campagne prévoyaient l’éventualité du retour du propriétaire en cas de contagion dans sa ville. La fuite de nombreux habitants, pauvres comme riches, fut signalée à Montpellier en 1629, à Venise en 1630-31, à Londres en 1625 et 1665. Lorsqu’ils étaient déJà contaminés, les fuyards participaient à la dissémination de l’infection 63 .
Quant au traitement et à la prévention de la peste, les mesures préconisées furent très nombreuses et pour la plupart inefficaces.

Les traitements prescrits visaient à restreindre les tendances à la putréfaction, à stimuler le cœur et à faire éliminer le poison par le vomissement, la purge, la transpiration, la saignée.

En période d’épidémie, on buvait beaucoup de vin, beaucoup de tisanes souvent laxatives; le malade, que les saignées contribuaient à abattre, était entouré de bouteilles d’eau chaude, couvert abondamment pour que la sudation rejette les toxiques. On donnait en même temps des contrepoisons. L’antidote le plus renommé demeurait, comme au Moyen Age, la thériaque ; il en existait de nombreuses formules, composées de dizaines de substances parfois étranges et dans lesquelles entraient notamment de l’opium et du venin de serpents ; son efficacité était réputée d’autant plus élevée que ses composants étaient immondes, répugnants ou bien encore onéreux. On avait aussi recours à l’antimoine, objet à l’époque, d’affrontements violents entre partisans et détracteurs de cette drogue utilisée volontiers sous la forme composée du polychreste mis au point par Théophraste Renaudot 64 .
Le seul traitement sûr était sans conteste, l’intervention chirurgicale, pratiquée à l’exemple de Gui de Chauliac qui s’était lui-même traité avec succès en 1348, par les barbiers et chirurgiens. Ces derniers faisaient d’abord mûrir les bubons par des cataplasmes ou des frictions, puis les incisaient, les cautérisaient à l’aide de fers chauffés au rouge, enfin, appliquaient une pommade antiseptique à base d’acétate de cuivre et de mercure. Les médecins avaient observé qu’un pestiféré dont le bubon s’abcédait, avait des chances de survivre : ils préconisèrent donc cette suppuration artificielle à laquelle fut dû un nombre appréciable de cas de guérison 65 .

En matière de prévention individuelle, il est pratiquement impossible de recenser toutes les médications et toutes les pratiques proposées par les médecins de l’époque.

On essayait de se protéger des miasmes en désinfectant le courrier (des vapeurs pénétrant dans les leltres par des perforations), en purifiant l’air par diverses fumigations à base d’essences ou d’huiles aromatiques dont on froltail toute la maison ; on en versait aussi sur des mouchoirs pour pouvoir en respirer dans la rue. Aux Pays-Bas et en Angleterre, le tabac était considéré comme particulièrement effcace. Le musée de South Kensington conserve des pipes hollandaises anti-peste datant de 1665. Les étudiants d’Eton qui refusèrent de fumer pendant celle peste furent fouettés 66 . Par ailleurs, on conseillait de prendre de la thériaque, de boire du vin comme tranquillisant, (en temps de peste, entre l’ivresse et trop de sobriété, voilà le salut, disait un proverbe), de consommer des fruits et des plantes parfumées. On déconseillait la fréquentation des étuves et les exercices physiques, y compris l’activité sexuelle accusée d’augmenter le volume de l’air inhalé. La désinfection de certaines matières, telles les monnaies, recourut au vinaigre, particulièrement dans la recette dite « vinaigre des quatre voleurs », résultant de l’infusion dans du vinaigre d’herbes diverses et d’aromates (la légende dit que quatre voleurs furent surpris en train de piller des maisons de pestiférés ; ils exerçaient leurs exactions depuis si longtemps qu’ils devaient bénéficier d’un remède mugique ; s’ils livraient leur secret, ils obtiendraient la clémence des juges : leur recette révélée, ils furent pendus au lieu d’être brûlés vifs comme l’étaient habituellement les voleurs). Au XVIIe siècle aussi, les pierres précieuses avaient à peu près toutes la réputation de protéger contre la peste. L’or était, à cet égard, paré des plus grandes vertus, à l’égal du diamant (d’où viendrait l’usage d’offrir un solitaire à sa fiancée).
En plus de ces pratiques, on portait autour du cou des talismans, des amulettes, des invocations à des Saints, des Christ en croix avec des formules magiques, sources de profit pour les trafiquants et les charlatans. Le succès de ces superstitions était si grand qu’à Milan, pendant la peste de 1630, le cardinal Frédéric Borromée tenta vainement de les interdire.

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