Thiaroye 44
252 pages
Français

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Thiaroye 44

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Description

Le 1er décembre 1944 au camp militaire de Thiaroye à proximité de Dakar a lieu le massacre de tirailleurs par l'armée française. Si l'expression « Thiaroye 44 » est ancrée dans la mémoire sénégalaise, on sait moins qu'elle provient du projet d'un film au début des années 1980. Le texte présenté ici est le scénario technique de ce projet. Écrit par Ben Diogaye Beye et Boris Boubacar Diop, l'édition de ce manuscrit permet de saisir la production de représentations artistiques sur ce massacre mais aussi de renseigner les modalités des luttes politiques au Sénégal au début des années 1980 ; des luttes finalement encore actuelles.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 10 avril 2018
Nombre de lectures 3
EAN13 9782336837857
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Collection autrement mêmes

COLLECTION
AUTREMENT MÊMES
conçue et dirigée par Roger Little
Professeur émérite de Trinity College Dublin,
Chevalier dans l’ordre national du mérite,
Prix de l’Académie française,
Grand Prix de la Francophonie en Irlande etc.

Cette collection présente en réédition des textes introuvables en dehors des bibliothèques spécialisées, tombés dans le domaine public et qui traitent, dans des écrits de tous genres normalement rédigés par un écrivain blanc, des Noirs ou, plus généralement, de l’Autre. Exceptionnellement, avec le gracieux accord des ayants droit, elle accueille des textes protégés par copyright, voire inédits. Des textes étrangers traduits en français ne sont évidemment pas exclus. Il s’agit donc de mettre à la disposition du public un volet plutôt négligé du discours postcolonial (au sens large de ce terme : celui qui recouvre la période depuis l’installation des établissements d’outre-mer). Le choix des textes se fait d’abord selon les qualités intrinsèques et historiques de l’ouvrage, mais tient compte aussi de l’importance à lui accorder dans la perspective contemporaine. Chaque volume est présenté par un spécialiste qui, tout en privilégiant une optique libérale, met en valeur l’intérêt historique, sociologique, psychologique et littéraire du texte.


« Tout se passe dedans, les autres, c’est notre dedans extérieur, les autres, c’est la prolongation de notre intérieur. » Sony Labou Tansi


Titres parus et en préparation : voir en fin de volume
Titre
Ben Diogaye BEYE et Boubacar Boris DIOP









THIAROYE 44

SCÉNARIO INÉDIT

Présentation de Martin Mourre
avec la collaboration de Roger Little
Copyright

En couverture :
Cimetière militaire de Thiaroye.
Photographie prise par Martin Mourre en 2007.




















© L’Harmattan, 2018
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.editions-harmattan.fr
EAN Epub : 978-2-336-83785-7
INTRODUCTION par Martin Mourre


INTRODUCTION par Martin Mourre

Du même auteur

Thiaroye 1944 : histoire et mémoire d’un massacre colonial . Préface d’Elikia M’Bokolo. Postface de Bob W. White, Presses universitaires de Rennes, 2017
« La Renaissance africaine : des idées à la pierre. L’infrastructure de Cheikh Anta Diop, la culture de Léopold Sédar Senghor, la sculpture d’Abdoulaye Wade », Cahiers d’études africaines , Vol. 3, n° 227 (2017), p. 719-750
« Comment restituer la violence ? Enjeux méthodologique et politique quant à l’écriture des événements de Thiaroye », Les Temps modernes , Vol. 2, n° 693-694 (2017), p. 87-110
« Mobiliser le passé au temps de l’indépendance. Le cas du Sénégal, 1958-1980 », Matériaux pour l’histoire de notre temps , n° 117-118 (2015), p. 24-30
« Les ressacs de la mémoire collective. Étude de cas à partir de la répression de Thiaroye 44 au Sénégal », in Marie-Nathalie Leblanc et Muriel Gomez-Perez (dir.), L’Afrique d’une génération à l’autre , Paris, Karthala, 2012, p. 401-437

INTRODUCTION : HISTOIRE D’UN SCANDALE
Histoire d’un scandale
En janvier 1989, le journal Le Soleil intitule un papier : « Ben Diogaye–SNPC au tribunal. Quatrième report ». L’affaire semble sérieuse. Dans son article, le grand quotidien sénégalais explique que le réalisateur dakarois Ben Diogaye Beye a saisi la justice car la Société nationale de production cinématographique (SNPC) avait rompu abusivement le contrat qui les liait quant à la réalisation du film Thiaroye 44 . Si l’affaire est sérieuse c’est d’abord parce qu’elle dure. Quatre ans plus tôt, dans sa livraison du dernier trimestre de l’année 1985, le magazine Waraango , un journal proche des milieux de gauche, affiche en une la photo du réalisateur et un titre « Thiaroye 44 : une odeur de scandale ». Ici, le scandale concerne le monde du cinéma sénégalais et implique divers protagonistes. Le film Thiaroye 44 ne sortira jamais sur les écrans, tandis que la justice donnera finalement raison au réalisateur en condamnant la SNPC à l’indemniser. Mais, en janvier 1989, on parle aussi de Thiaroye pour une autre raison : le film Camp de Thiaroye triomphe sur les écrans sénégalais. Les réalisateurs Ousmane Sembène et Thierno Faty Sow ont donc réalisé – avec les financements de la SNPC – le film pour lequel Ben Diogaye Beye accompagné de son camarade Boubacar Boris Diop avaient gagné un concours de scénario. En 1988 Camp de Thiaroye obtenait le grand prix du jury à la prestigieuse Mostra de Venise.
Qu’en aurait-il été de Thiaroye 44 ? Nul ne le saura. La publication en 2018, près de quarante ans après son écriture, du scénario, ce squelette de l’œuvre cinématographique, permet de répondre en partie à cette question. L’édition d’un tel document est cependant à lire avec une attention spécifique, il faut ainsi garder en tête que la chair de l’œuvre, les images tournées par la caméra, n’existe pas. Reste alors les dialogues et les intentions du réalisateur quant aux plans et cadrages. Également, le contexte de l’œuvre est à prendre en compte. Dans les années 1980, la gauche sénégalaise apparaît plus que jamais divisée. Faire l’histoire de cette force sociale, à travers le prisme culturel, et plus précisément en prêtant attention aux narrations de l’histoire, coloniale et précoloniale, de la « nation » sénégalaise, de l’Afrique de l’Ouest, impose d’abord de jouer avec certaines temporalités historiques, en s’intéressant à la question de la durée. À la durée des faits, des événements, des processus sociaux, tout comme celle des émotions et des sentiments collectifs.
Le scandale, celui qui nous intéresse, ne concerne pas le plus grand réalisateur sénégalais, « l’aîné des anciens », Sembène, et cette embrouille qu’il eut avec ses cadets, Beye et Diop, dans les années 1980. Le scandale, il concerne Thiaroye. De quoi s’agit-il ? Thiaroye c’est une de ces plaies de l’histoire, triste, cruelle, injuste. Et d’une injustice qui dure. Au début du XX ème siècle, cette bourgade située à une quinzaine de kilomètres de Dakar, la capitale de l’Afrique occidentale française (AOF), accueille un camp militaire. On y forme des soldats, souvent des hommes anciennement assujettis à l’esclavage de case, venus des bolongs du Saloum, des plaines du Ferlo, de la savane des alentours de Ségou, des plateaux du pays dogon, des forets du Fouta-Djalon ou encore des bords de la Volta, de toutes ces régions que l’impérialisme français tente de soumettre par la violence autant que par différentes ruses. On les forme, ces hommes que le général Mangin pensait de manière atavique comme destinés à guerroyer, pour aller se battre contre les Allemands. C’est ce qu’ils feront lors de la Première Guerre mondiale. Le théoricien de La Force noire , Mangin, y gagnera ce surnom de « boucher des Noirs », trouvé par le député sénégalais Blaise Diagne, lui-même pourtant extrêmement actif dans le recrutement de dizaines de milliers de tirailleurs. Vingt ans plus tard, alors que « nos Sénégalais » sont devenus des pages d’orgueil du roman civilisationnel français, Léon Gontran Damas, l’autre homme de la négritude avec Césaire et Senghor, à rebours de ce patriotisme suintant la haine et annonçant des lendemains encore plus catastrophiques, Damas, leur demande, en 1937, à ces « futurs mercenaires […] de remiser les coupe-coupe, les accès de sadisme […] de taire le besoin qu’ils ressentent de piller, de voler, de violer, de souiller à nouveau les bords antiques du Rhin [et… ] de commencer par envahir le Sénégal » 1 .
Vingt ans après, en 1957, un autre intellectuel, l’historien et homme politique sénégalais Abdoulaye Ly publie un petit ouvrage Mercenaires noirs . L’expression, trois ans avant la vague des indépendances de 1960, annonce l’ère des dictateurs-présidents-anciens tirailleurs sur le continent, les Bokassa en Centrafrique, Eyadema au Togo ou encore Moussa Traoré au Mali, tous marionnettes interlopes de réseaux de pouvoir partant de l’hexagone.
L’histoire des soldats africains de l’empire français dure stricto sensu près d’un siècle – ce corps militaire est fondé en 1857 tandis que les derniers soldats qui quittent l’armée française le font après la fin de la guerre d’Algérie en 1962 – et si l’expérience de ces troupes a pu être bien documentée sur plusieurs aspects, une contre-histoire « du » tirailleur, mettant l’accent sur le sentiment d’appartenance comme sur la gestion quotidienne, au ras des troupes, de ces hommes, reste un chantier scientifique en cours. S’interroger sur Thiaroye c’est questionner un des noyaux de la violence coloniale. C’est comprendre, également, en historicisant sa mémoire, comment se forme et se déforme, en une variété de gammes, les perceptions de la relation entre la France et le Sénégal, entre l’Occident et l’Afrique. C’est identifier les armes – mitrailles ou intellectuelles – qui ont été brandies sur un temps long dans ce rapport à l’Autre. Mais d’abord, revenons aux faits.
Le massacre de Thiaroye
Nous sommes en décembre 1944 ; les tirailleurs dont il est question se sont battus pour la France en 1940. Défaits, comme le reste de l’armée, ils sont faits prisonniers et après ces quatre années de captivité, ils doivent rentrer chez eux. Le bateau est parti début novembre du port de Morlaix, en Bretagne. Après une escale à Casablanca, au Maroc, ils débarquent à Dakar, au Sénégal, le 21 novembre et bientôt ils sont regroupés au camp militaire de Thiaroye, où les autorités doivent procéder à leur démobilisation en réglant le rappel de leurs soldes, ainsi que divers primes.
Que se passe-t-il entre le 21 novembre et le 1 er décembre, jour du massacre à l’intérieur du camp ? Si la documentation est abondante, certains faits demeurent à l’état d’hypothèses, et ce pour une simple raison : les sources pour enquêter sur ce crime sont presque unilatérales. Presque unilatérales et provenant des hautes autorités militaires françaises. Ce sont bien elles, pourtant, qui sont responsables de ce crime de guerre. Que des gradés fassent exécuter leurs propres hommes de troupe, sans sommation, à la mitrailleuse, en « tirant dans le tas », est une chose assez extraordinaire. Cela mérite bien quelques distorsions dans la façon dont le général Dagnan, commandant la division Sénégal-Mauritanie, le général de corps d’armée de Boisboissel, commandant supérieur des troupes de l’AOF ou encore le gaulliste Pierre Cournarie, le gouverneur général de l’AOF – représentant donc la plus grande instance du pouvoir civil dans la fédération –, pour ne citer qu’eux, vont raconter, dans les nombreux rapports et courriers qui nous sont parvenus, leur version des événements.

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