Les racines des musiques noires
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Description

Berceau d'une communauté artistique et multiethnique, la musique africaine raconte sur des sonorités singulières l'histoire turbulente de ses peuples, les déportations esclavagistes vers les Amériques et les Caraïbes, la servitude puis la liberté retrouvée, l'intégration jamais certaine, les traditions, le déchaînement des sens et des passions, le gospel, le jaillissement du jazz...

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Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2009
Nombre de lectures 308
EAN13 9782336273990
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Musique et Musicologie : les Dialogues
Collection dirigée par Danielle Cohen-Levinas

Cette collection a pour but d’ouvrir la musicologie et l’esthétique au présent de la création musicale, en privilégiant les écrits des compositeurs et les réflexions croisées entre des pratiques transverses : musique et arts plastiques, musique et littérature, musique et philosophie, etc.
Il s’agit de créer un lieu de rassemblement suffisamment éloquent pour que les méthodologies les plus historiques cohabitent avec des théories et critiques les plus contemporaines.
L’idée étant de “dé-localiser” la musique de son territoire d’unique spécialisation, de la déterritorialiser, afin que naisse un Dialogue entre elle et les mouvements de pensées environnants.
Déjà parus
Barbara CASSIN et Danielle COHEN-LEVINAS (textes réunis et présentés par), Vocabulaires de la voix , 2008.
Alexandre TANSMAN (textes réunis par Mireille Tansman-Zanuttini), Une voie lyrique dans un siècle bouleversé, 2005.
Mireille HELFFER, Musiques du toit du monde, l’univers sonore des populations de culture tibétaine , 2004.
Marie-Lorraine MARTIN, La Célestine de Maurice Ohana, 1999.
Morton FELDMAN, Ecrits et paroles , monographie par Jean-Yves BOSSEUR, 1998.
Jean-Paul OLIVE, Musique et montage , 1998.
L’ Espace : Musique - Philosophie , avec la collaboration du CDMC et du groupe de Poïétique Musicale Contemporaine de l’Université Paris IV, 1998.
Les racines des musiques noires

Liliane Prévost
Isabelle De Courtilles
Des mêmes auteurs
Guide des croyances et symboles (Afrique : Bambara, Dogon, Peul), Editions L’Harmattan, Paris, 2005.
Ouvrages de Liliane Prévost :
Les écumeurs du désert , « Jeunesse », Editions Verso, Guéret.
Sorry Bamba, De la Tradition à la world music , Editions l’Harmattan, Paris, 1996.
Ouvrages en collaboration :
Guide de la sagesse africaine , avec Barnabé LAYE, Editions l’Harmattan, Paris, 1999.
© L’HARMATTAN, 2008 5-7, rue de l’École-Polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296068933
EAN : 9782296068933
Sommaire
Musique et Musicologie : les Dialogues Page de titre Des mêmes auteurs Page de Copyright AVANT-PROPOS INTRODUCTION DE L’AFRIQUE AUX AMÉRIQUES...
CHAPITRE 1 - LE TRAFIC DES ESCLAVES
LA FIÈVRE MUSICALE SUR LE NOUVEAU CONTINENT ...
CHAPITRE 2 - LA MUSIQUE AFRICAINE DES ESCLAVES CHAPITRE 3 - LES CENTRES DE LA CULTURE AFRO-AMÉRICAINE CHAPITRE 4 - LES PREMIERS COURANTS DE LA MUSIQUE NOIRE AMÉRICAINE
LA RENCONTRE DU NOIR ET DU BLANC : LE JAZZ
CHAPITRE 5 - LA MUSIQUE À L’OREILLE
LA TRAVERSÉE DES RYTHMES ET DES SONS...
CHAPITRE 6 - LES MUSIQUES D’AMÉRIQUE DU SUD
LE CONTINENT AFRICAIN EN MUSIQUES...
CHAPITRE 7 - LES MUTATIONS DE L’AFRIQUE TRADITIONNELLE
DE L’AFRIQUE VERS LE MAGHREB...
CHAPITRE 8 - LES MUSIQUES DE L’AFRIQUE DU NORD
CONCLUSION BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE INDEX
AVANT-PROPOS
Le présent ouvrage a été conçu par ses auteurs dans l’idée que l’histoire des musiques de l’Afrique, avec toute la richesse de leurs différences, s’inscrivait dans un continuum où s’interpénétraient finalement toutes les cultures. Par exemple, les Gnawas du Maghreb ont influencé certaines formes populaires arabes et berbères, alors que dans des pays comme le Cameroun et le Niger, trompes longues et hautbois sont la preuve de l’influence arabe sur les musiques de ces pays. De même, l’influence cubaine sur les mêmes musiques du soukous congolais ne doit pas nous faire oublier l’existence de certaines sociétés religieuses Congo à Cuba.

En intitulant ce livre LES RACINES DES MUSIQUES NOIRES, les auteurs ont voulu par-dessus tout essayé de faire ressentir les liens qui unissent ces musiques, comment elles ont pu se rencontrer, de quoi elles ont pu tirer leur inspiration.

Ce guide de voyage musical permettra au chercheur comme au grand public de pouvoir se frayer un chemin dans les tours et détours de la splendide épopée des hommes de sons et de rythmes.
INTRODUCTION
Bien avant les musiques et les chants des artistes africains médiatisés d’aujourd’hui, l’Afrique a depuis toujours pratiqué un ensemble d’expressions liées au quotidien, et à toutes les manifestations sociales, sacrées, rituelles et cérémonielles d’une vie en société.
Musiques liées au travail, qui marquent les étapes de la vie, de la naissance aux funérailles en passant par les phases d’initiation, qui accompagnent le calendrier saisonnier, ponctuent chasses et pêches. Chants qui font office de livres d’histoire. Ce chant ou cette musique aussi que l’Africain est capable de s’offrir à lui-même ou à un groupe restreint dans l’intimité d’un contact étroit, avec un instrument et la délicate poésie de la langue d’origine ...
Il faut comprendre que l’Afrique a toujours été la terre par excellence des musiques de la vie, de celles qui rythment les faits et gestes de chaque famille, ronde des chants et des danses qui tissent, raffermissent ou défont les liens entre les ancêtres, animaux, travaux, au fil des générations, des péripéties des siècles. À cause de l’histoire, elles se manifestent dans la plus pure tradition des origines, ou alors s’affirment comme témoin privilégié des affres des déportations esclavagistes et d’une intégration chaotique et essaimée sur les nouveaux continents. On peut aller d’ailleurs jusqu’à dire que la destinée de l’artiste est de subir l’histoire ...
Pour les Africains, la musique fait donc partie intégrante de la vie sociale. Mieux que n’importe quelle autre forme d’expression artistique, elle permet d’appréhender immédiatement la réalité culturelle « vécue » d’un peuple. D’où qu’elle soit, chantée ou jouée, la musique africaine reste spontanée, riche et pleine de vitalité, très proche de son environnement, avec une participation de l’assistance toujours très active. Intercesseur spirituel ou amuseur ou encore historien, le musicien traditionnel joue un rôle culturel essentiel, dont il ne s’est jamais départi au fil des siècles, mais que l’évolution du monde moderne menace grandement.
Le plan que nous avons décidé d’adopter pour tenter de dessiner les contours de la formidable histoire des musiques noires se structure à partir des données historiques et géographiques, grandement liées à la traite des esclaves, au déplacement et à la réimplantation des peuples, à l’adaptation au monde moderne et à ce qui reste dans la plus pure tradition. Nous avons voulu montrer d’autre part, comment les cultures musicales se sont enrichies les unes des autres. À voir, par exemple, dans les grands déserts, les musiques du Sahel voyagent parmi des populations empreintes d’influences arabes et berbères, véhiculant une mystique héritée de la culture islamique. Le mode opératoire de bouche à oreille, caractérise d’ailleurs la transmission au sein des anciens peuples africains de tradition orale. Il est difficile, à ce titre, de démarquer musiques de l’Afrique Noire et musiques de l’Afrique Blanche. Insister là-dessus serait même presque une offense à la générosité des artistes pour qui les frontières n’existent pas.
Mais il appartiendra à chacun de faire son propre cheminement au milieu de tant de diversité et de richesse pour rencontrer la musique qui fait battre son cœur un peu plus fort...
DE L’AFRIQUE AUX AMÉRIQUES...
« J’ai levé les yeux sur la grande scène du monde, j’ai regardé au loin, j’ai cherché de près partout j’ai vu les mêmes erreurs, les mêmes fautes, les mêmes crimes se flétrir, se diviniser tour à tour sous des noms différents... »
(Victor Schoelcher, 1849)
CHAPITRE 1
LE TRAFIC DES ESCLAVES
C’est à partir du VIe siècle, c’est-à-dire avec la naissance de l’Islam, qu’un processus d’unification culturelle se concentre sur plusieurs des villes côtières de l’Océan Indien et de la Mer Rouge. Les musulmans s’y installent et s’en servent de base pour exercer le commerce. Tous les trafics sont admis y compris celui des esclaves. La Turquie et les pays voisins resteront d’ailleurs pendant de nombreux siècles de grands entrepôts d’esclaves venant tout droit de Tripoli ou de Benghazia.
Le choc des religions musulmane et chrétienne dérive rapidement en de nombreux affrontements qui se soldent invariablement par des prélèvements d’esclaves chez les vaincus. Les musulmans arabes ne sont alors ni les premiers ni les seuls à pratiquer la traite des esclaves africains noirs. L’asservissement des Nubiens est attesté dès la lointaine époque pharaonique, et les Grecs et les Romains ne dédaignent pas non plus leur service.
L’Asie fournit de forts contingents d’enfants, surtout des filles, habituellement acheminés jusqu’au port arabe de Moka sur la Mer Rouge, de là, expédiés à destination de La Mecque, puis réembarqués vers les villes du Golfe Persique ou encore vers les ports indiens.
L’origine éthiopienne des noirs du Yémen était très prisée des sultans locaux. Beaucoup venaient gonfler les rangs de leurs armées ou se retrouvaient concubines et domestiques, eunuques hommes d’équipage, ouvriers agricoles, etc.
Un trafic très important de femmes jeunes et belles, destinées au concubinage, fleurissait à travers le Sahara, les bords de la Mer Rouge, à partir des terres du Nigeria entre le Golfe du Bénin et le Golfe du Biafra, et constituait alors presque la moitié des exportations totales. L’autre grande région exportatrice concernait le Congo Angola, mais c’était en majorité des hommes que l’on déplaçait.
Des marchés aux esclaves se tenaient dans toutes les villes importantes de l’empire musulman. Selon leur emplacement sur les grandes routes commerciales internationales, les marchés agissaient en tant que centres de répartition, ou alors servaient de zones de transit (comme à Bagdad, Samara, Le Caire, Cordoue ou La Mecque). D’autres marchés, implantés au milieu des villes ou de zones de productions actives, gardaient pour eux cette main-d’ œuvre servile.
Un contrôle strict de l’État sur les marchés garantissait les acheteurs contre les pratiques commerciales déloyales. Le prix des esclaves était fixé selon leur provenance, leur sexe, leur âge, leur état physique et leurs capacités. Les talents exceptionnels de certains leur faisaient atteindre des prix astronomiques : les danseuses accomplies et les grandes chanteuses intéressaient particulièrement la haute société. Il était d’ailleurs possible aux esclaves douées de manifester leurs dons dans les harems des riches et de devenir chanteuses, musiciennes, danseuses, poétesses.
À côté de cela, les Arabes s’unissaient à des femmes d’Afrique noire, en général des Nubiennes et des Soudanaises, dans le cadre du concubinage plutôt que d’un mariage. Ce brassage de races joua un rôle important dans l’évolution des populations rurales et urbaines.
Les Africains ont en effet beaucoup apporté à la culture islamique, qu’il s’agisse de la poésie, de la littérature, de la musique ou des sciences islamiques. Ils excellaient dans les arts musicaux et plusieurs virtuoses dominèrent la scène musicale au cours des deux premiers siècles de l’ère islamique. Quelques noms ont traversé l’histoire : le grand musicien et chanteur Abû Uthman Saïd Misdja (mort vers 715) se rendit jusqu’en Perse et en Syrie pour y étudier leurs techniques, et introduisit en retour les mélodies byzantines et persanes dans la musique vocale arabe. Abû Abbàd Ma’bad ibn Wahh (mort en 743) fut, lui, salué comme « Prince des chanteurs de Médine ».
Aux Xe et Xle siècles, la tendance se rendurcit avec la pression de la reconquête chrétienne. Les contingents d’esclaves soudanais ou nubiens vinrent gonfler, avec les « Maures Noirs », les rangs des armées de l’Espagne musulmane contre les Chrétiens.
Aux XIVe et XVe siècles, les commerçants contrôlent le marché.
À Naples, dans la seconde moitié du XVe siècle, quatre-vingts pour cent des esclaves sont des Noirs. Ils sont nombreux aussi en Sicile. Cette main-d’œuvre nouvelle comptera de plus en plus d’esclaves de « Guinée ». En effet, dès la fin du XVe siècle, les Portugais les razziaient en masse sur les côtes de Mauritanie.
À partir de 1494, le marché de Valence vécut largement de cet afflux, avant l’effondrement de leur prix. Le nègre devient alors l’esclave le moins cher, commis aux travaux agricoles ou miniers les plus abrutissants. L’essor économique est gravement compromis avec d’une part, à l’Est, la lutte pour le contrôle de l’Océan Indien et l’expansion ottomane ; d’autre part, à l’Ouest, la fondation des compromis négriers européens sur les côtes atlantiques. L’Afrique est prise pour plusieurs siècles dans un étau qui va annihiler l’essor naissant du XVe siècle.
Dès le début du XVIe siècle, le contrôle des Portugais sur certaines grandes routes du commerce de l’or et des esclaves, permet l’établissement de nombreux comptoirs sur la côte occidentale africaine et une participation active des populations indigènes et de leurs chefs dans le commerce avec les Européens.

La Traite des Esclaves noirs (ou « Quand le Portugal s’en mêle »)
C’est surtout l’or, (que se disputent depuis toujours les pays islamiques), qui attire d’abord les Portugais vers l’Ouest soudanais. Ils ne tardent pas toutefois à s’apercevoir que l’Afrique possède une autre marchandise fort prisée des Européens : les esclaves. Aux XVe et XVIe siècles, les Portugais profitent, semble-t-il, de ce commerce mis en place pour se procurer régulièrement des esclaves en Afrique occidentale, notamment en Sénégambie, partenaire économique de longue date du Maghreb.
Pendant tout le XVe siècle et au début du XVIe siècle, le principal débouché du « bois d’ébène » est l’Europe, en particulier le Portugal et les pays sous domination espagnole et, dans une certaine mesure, les îles de l’Atlantique telles que Madère, les Canaries, les îles du Cap-Vert et, par la suite, l’île de Sào Tomé. L’essor de la traite négrière, dans la plupart de ces îles, a accompagné l’introduction de la culture de la canne à sucre et du coton.
Les premiers Africains introduits en Amérique, originaires de la Sénégambie pour la plupart, l’ont été par les conquistadors. D’abord amenés en Europe ou bien nés sur place, on les appelait « ladinos » parce qu’ils savaient l’espagnol ou le portugais.
Au cours du XVIe siècle, les Portugais recherchent des territoires capables de leur fournir une abondante main-d’œuvre. Les colons de l’île de Sào Tomé se procurent des esclaves, non seulement pour leurs propres plantations, mais aussi pour les vendre aux colonies espagnoles d’Amérique, puis au Brésil portugais.
La conquête de l’Amérique pose, en effet, de graves problèmes à la Couronne de Castille. Les colons réclament de l’aide pour installer leur pouvoir. Le Trésor royal trouve une ingénieuse et intéressante source de revenus dans le système des licences accordées aux négociants qui importent des esclaves pour le compte des colons, d’autant plus que le prix des licences suit l’accroissement de la demande d’esclaves. Parmi les premiers à obtenir des licences, on trouve des aristocrates proches du trône, mais aussi les grands capitalistes, sans doute en raison de leurs projets de peuplement et d’exploitation minière au Venezuela. Évidemment, ceux qui souhaitent participer pour leur propre compte à la traite des esclaves cherchent à éliminer le coûteux intermédiaire portugais et recouvrent aux pratiques de la contrebande.
Constamment à court de main-d’œuvre, les colons espagnols d’Amérique favorisent l’essor de ce commerce clandestin.
Tout semble donc favoriser l’exportation des Africains vers l’Amérique, encore que la traite négrière ne connaisse sa pleine expansion qu’avec la création des grandes plantations de canne à sucre. En Amérique espagnole puis au Brésil, il apparaît très vite que la population indienne ne peut supporter la dure cadence de travail sur les plantations alors que les Africains y seraient tout à fait adaptés...
Ainsi, dès le début des années 1500 et surtout à partir de 1550, par le fait qu’elle en devient principal pourvoyeur en or et en main-d’œuvre, l’Afrique se trouve associée de façon peu enviable à une économie mondiale florissante. Il va sans dire que le quasi-monopole qu’exercent alors les Portugais est rapidement contesté par les Français vers 1520, les Anglais vers 1550. Ce sont les Hollandais vers la fin du XVIe siècle qui se révèleront leurs plus dangereux rivaux.
En effet, les lourdes cargaisons de produits acheminées depuis l’Orient vers l’Afrique, contenues dans les flancs rebondis des navires portugais, ne résistent pas aux pilleurs français au large du Cap-Vert et du Sénégal. La position de la France en Sénégambie se fortifie, notamment dans les centres comme Gorée, Portugal, Joal et Rufisque en pays Wolof. Les Français apportent des textiles de Normandie et de Bretagne, des alcools, des objets en métal, voire des armes en fer, et achètent l’or et l’ivoire, également le poivre de Guinée, des peaux et de l’huile de palme. Ils finissent par chasser les Portugais de l’embouchure du Sénégal et de la Gambie, avant de s’incliner à leur tour devant les Anglais, à la fin du XVIe siècle.
L’exploitation des côtes de l’Afrique de l’Ouest jusqu’au Golfe du Bénin par les compagnies commerciales anglaises, leur rapportera de l’or, des peaux et quelques esclaves. De 1593 à 1607, 200 navires appareillent en Hollande pour l’Afrique. Fort Nassau sera le premier comptoir fortifié des Hollandais sur la Côte-de-l’Or.
Dix ans plus tard, leur hégémonie n’est plus contestable dans ce coin du monde que représentent la Sénégambie et l’île de Gorée. Leurs navires mouillent sur les Côtes du Congo et de l’Angola. Ils achètent des esclaves à Elmina, Accra et Arda, au Bénin, au Gabon et au Cameroun, qu’ils revendent aux planteurs de l’île de Sào Tomé en échange de sucre, ou qu’ils acheminent vers le Brésil.
Dès le XVIIe siècle, sous l’impulsion conjointe de la Hollande et de l’Angleterre, de la France un peu plus tard, la nécessité d’une réglementation et d’une protection plus étroite de tous ces commerces aboutit à la création des premières compagnies d’assurance.
Au cours du XVllle siècle, l’Angleterre affirme sa suprématie commerciale sur la Côte africaine, y compris dans le trafic des esclaves du Sénégal aux confins du Cameroun.
Que dire de la position des souverains africains devant autant de préhension sur les forces vives de leurs royaumes? Et bien qu’ils se réservent en général la priorité dans ce commerce ! Le pays Ashanti (ou Dahomey) et le nouveau Calabar sont même réputés pour l’échange par les Noirs eux-mêmes de marchandise humaine contre des produits européens. En Angola, les Portugais ne se donnent plus la peine de capturer eux-mêmes leurs esclaves, mais en laissent le soin à des agents recrutés sur place.
La conquête de l’Afrique par les Européens n’ira pas plus loin, notamment parce qu’ils supportent mal son climat et qu’ils sont désarmés devant les maladies. Quelques Européens, Brésiliens et Nord-Américains, s’essaient quand même à une implantation, qu’ils obtiendront à coût de marchandises généreusement fournies. Une puissante communauté d’intérêts unit donc les trafiquants d’esclaves, c’est-à-dire les souverains, les dignitaires et les marchands africains.

Au cours du XVIIIe siècle, l’exportation de la main-d’œuvre noire vers les Antilles britanniques et françaises s’accroît dans des proportions considérables. Cuba s’ajoute à la liste. L’irrésistible attrait que constitue aux yeux des Européens l’abondante richesse des gisements aurifères africains se double désormais de celui de réservoir humain inépuisable et qui alimente les toutes nouvelles plantations de canne à sucre des Amériques.
Ainsi, le nombre des importations d’esclaves dans les colonies anglaises des Caraïbes passe de 263 700 à 1 401 300 en un siècle. La situation est la même dans les îles occupées par la France, notamment à Saint-Domingue qui importe au XVIIIe siècle près de 790 000 esclaves. La culture de la canne à sucre qui démarre à Cuba crée des besoins semblables, tout comme les plantations de tabac de Virginie, de riz dans le Maryland. Le développement de l’exploitation du coton transforme le sud des États-Unis en un immense territoire dont quasiment toute l’économie repose sur l’esclavage.
Cette demande en main-d’œuvre noire impose à l’Europe occidentale une tâche d’une ampleur sans précédente, à une époque où la répartition des forces économiques et politiques se modifie considérablement.
Le déclin de l’Espagne et du Portugal s’amorce. La Hollande, alors au faîte de sa puissance, commence à s’incliner devant le rapide accroissement économique de la France et de l’Angleterre. À la fin du XVIIIe siècle, seuls les Portugais, au moyen de leurs forces en Angola, sauront conserver des prérogatives de par leur position favorable dans le trafic des esclaves.

La diaspora africaine dans l’Ancien et le Nouveau monde
Dès 711, des Africains participent à la campagne musulmane en Ibérie. Les siècles qui suivent, marqués par des guerres incessantes entre l’Islam et la Chrétienté, voient des Africains combattre comme soldats et travailler comme esclaves. En fait, dès le XIIe siècle, des marchands d’esclaves maures viennent vendre aux foires des Guimardes (au Nord du Portugal) des Africains, originaires du Sud du Sahara. La prise de Ceuta par les Portugais en 1415, ouvre l’ère de la pénétration européenne en Afrique, et les premiers Africains sont déportés à Lisbonne en 1441 — prélude à la traite négrière qui va se poursuivre jusqu’à l’époque moderne.
En 1468, la Couronne portugaise protège son monopole par l’instauration de son asiento sur le commerce des esclaves au sud du fleuve Sénégal.
Les bulles des Papes Nicolas V (1454) et Calixte III (1456), en présentant l’expansion portugaise en Afrique comme une croisade ayant pour visée la christianisation du continent africain, justifient dans une certaine mesure l’asservissement des Africains. Le mythe biblique, qui faisait des descendants de Cham, le fils de Noé, des maudits voués à l’esclavage, venait fort à propos renforcer ce point de vue.
Les besoins en main-d’œuvre humaine de la péninsule Ibérique sont immenses, tant pour l’exploitation de ses mines et de ses fermes, que la réalisation de ses ambitieux travaux de construction. Les esclaves noirs masculins se retrouvent soldats et ouvriers dans les fabriques ; les femmes placées au rang de concubines. Ceux qui n’étaient pas esclaves occupent immanquablement les emplois les plus humbles et les plus durs.
La vente et l’exploitation des esclaves sont des phénomènes essentiellement urbains et la main-d’œuvre africaine est d’abord acheminée vers les ports et les villes, principalement Barcelone, Cadix, Séville et Valence en Espagne, et Lisbonne au Portugal. Le fourmillement de la vie citadine offre aux esclaves de nombreuses occasions de s’échapper et, dans certains cas, d’acheter leur liberté. Les Noirs « libres » se rassemblent, s’efforçant alors de cultiver un esprit communautaire et de défendre leurs intérêts. Le recours à la foi rassemble les hommes en confréries religieuses à Barcelone, à Valence et à Séville. Elles patronnent des activités récréatives, se procurent l’argent nécessaire pour libérer d’autres esclaves, achètent des terrains afin de disposer de lieux de sépulture.
Certains Noirs affranchis réussissent à assumer des fonctions importantes dans la société espagnole, comme Leonardo Ortez le juriste, Cristobal de Meneses le religieux dominicain, les peintres Juan de Pareja et Sébastian Gomez, Juan de Valladolid, chargé de la surveillance des Noirs à Séville, et Juan Latino qui, lui, obtient deux diplômes à l’Université de Grenade, avant d’y enseigner lui-même.
Il n’y eut pas de politique officielle en matière de traite négrière pour le Nouveau Monde jusqu’en 1518, date à laquelle Charles 1 er du Portugal proclame l’Asiento do Negroes , ce qui eut pour effet d’intensifier la concurrence dans le commerce des esclaves africains. Malgré la domination espagnole, le Portugal s’attribue, en 1600, un véritable monopole du trafic des esclaves, passant des contrats avec ses propres voisins Espagnols, les Hollandais et les Français ensuite.
En 1713, à la suite de la guerre de Succession espagnole, ce monopole échoit à l’Angleterre, qui devient alors le plus grand marchand d’esclaves du monde. Tout comme en Espagne, certains Africains arrivent à se sortir de leur condition d’esclaves. Leur nombre même ne cesse de croître. À partir du XVIIIe siècle, les planteurs antillais prennent l’habitude, lorsqu’ils reviennent faire un séjour en Angleterre, d’amener avec eux leurs domestiques africains. Les officiers de marine et de l’armée, les capitaines de vaisseaux négriers de même. Des journaux proposent des esclaves dans leurs annonces et lancent des appels pour obtenir le retour au bercail des Noirs évadés. Les chasseurs d’esclaves passent maîtres dans l’art de capturer les Africains qui ne bénéficient alors d’aucune protection légale, nombre d’entre eux facilement identifiables par leurs propriétaires grâce aux marques au fer rouge sur leur peau. On ne saurait sous-estimer les effets psychologiques de cette domination des Blancs sur les Noirs. Le processus de déshumanisation de l’Africain est bien engagé dès le XVIIIe siècle.
C’est à partir du XVe siècle que les marins français ramenèrent de leurs expéditions sur les côtes de l’Afrique occidentale des Africains, d’abord comme preuve de la réalité de leur voyage, puis pour les vendre comme esclaves. Le développement de l’esclavage en France n’est pas quelque chose de délibéré à l’origine. Un tribunal royal proclame même en 1571 : « La France, mère de la liberté, ne permet aucun esclave ». Cependant, la pratique en la matière varie ... C’est ainsi que certains Africains sont asservis tandis que d’autres restent théoriquement libres dans un milieu tout de même hostile. Au XVllle siècle, les rangs du Régiment Saxe Volontaires comptent des soldats originaires de Guinée, du Congo et de Madagascar, que plusieurs batailles victorieuses en Europe couvriront de gloire. Un nom en particulier se distingue dans les annales de l’armée française : le général Alexandre Davy Dumas (1762-1808), né de père français et de mère esclave, dont le fils et le petit-fils s’inscriront parmi la pléiade des grands auteurs français du XIXe siècle.
Durant tout le XVIIIe siècle, les Africains arrivent en France en nombre important, la politique royale permettant en outre aux Français propriétaires d’esclaves en Amérique d’amener ces derniers en France.
Justement, de l’autre côté de l’océan, dans les Amériques, où en est la situation ? Et bien, la dispersion des Africains a les effets les plus dramatiques ! Pendant la majeure partie du XVe siècle, la traite négrière limitée aux Caraïbes, à l’Amérique centrale et à l’Amérique du Sud, est liée au développement des plantations portugaises au Brésil et hollandaises dans les Guyanes. Les plantations de canne à sucre exigent une main-d’œuvre importante et un grand nombre d’esclaves sont importés de la Côte-de-l’Or, de l’Angola, du Congo, du Nigeria, du Dahomey et, dans les années 1690, de Madagascar.
Les Anglais et les Français finissent par se partager le magnifique territoire des Caraïbes tant convoité. Le modèle sur lequel va s’organiser l’esclavage va constituer un modèle pour l’Amérique du Nord. Mais c’est aussi dans ces centres d’ « aguerrissement » où l’on dresse les esclaves africains, que se fomentera et explosera la rébellion de ces esclaves « aguerris » qui servira aussi de modèle la résistance des esclaves en Amérique du Nord. Les régions à forte densité d’esclaves noirs, comme la Guyane britannique, la Jamaïque, le Brésil et Saint-Domingue (Haïti) connaissent les conspirations et les révoltes les plus fréquentes et les plus graves. Au Brésil, la lutte armée des Africains prend une ampleur sans précédent et sévira de longues années. En Amérique du Nord, complots et insurrections enflamment Mississipi, Caroline du Sud, Virginie, Maryland, Louisiane. Ces luttes pour la libération de leur condition témoignent de l’éveil du nationalisme africain chez les esclaves, puissamment soutenu et éclairé par des groupements religieux comme « obeah et vodum ».
En 1776, les colonies nord-américaines proclament l’Indépendance. Les Africains instruits, qu’ils soient esclaves ou affranchis, se joignent alors aux Européens d’Amérique pour revendiquer le droit à la liberté.
Une diaspora apparaît qui fait partie intégrante d’un monde sous hégémonie européenne, où des forces économiques et intellectuelles puissantes s’emploient à réorganiser les structures politiques et sociales. Face à ces forces, les Africains se divisent : certains convaincus que le salut passe par l’assimilation des valeurs européennes ; d’autres, au contraire, tenant à affirmer leur africanité, prêts pour cela à risquer leur vie pour protester et résister contre la répression dont ils sont l’objet.
À Londres, les abolitionnistes ont l’idée de réinstaller en Afrique les Africains libérés pour qu’ils fondent une société, basée sur la liberté du travail, qui répandrait le christianisme, développerait une économie de style occidental et contribuerait à l’abolition de l’esclavage. Ainsi, en 1787, plus de 400 Africains libérés quittent l’Angleterre pour s’établir à Sierra Léone.
Tandis que les Européens des États-Unis entreprennent de créer des institutions qui soient l’expression de leur culture et le signe de leur indépendance, les Africains mettent eux-mêmes en place un certain nombre de structures. Bien que n’ayant pratiquement rien sur quoi fonder leur identité ethnique, puisqu’on leur interdit de parler leur langue ou de pratiquer leur religion, ils commencent à se dire « Africains ».
En 1787, le prédicateur bostonien Prince Hall, qui avait été admis au sein de la Maçonnerie par des soldats britanniques pendant la guerre d’Indépendance américaine, obtient des maçons écossais le droit de fonder une loge composée de Noirs affranchis. Loges et organisations religieuses vont constituer les institutions les plus puissantes des Afro-Américains au XIXe siècle, unissant les Noirs du monde entier.
Sur tout le continent américain, les esclaves affranchis des villes connaissent donc des opportunités d’ascension sociale et de liberté encore péniblement envisageable pour ceux qui demeurent dans les plantations, ce dans un contexte qui d’une façon générale ne les soustrait pas à une mortalité toujours très élevée.
C’est à partir de 1815 que le rapatriement des Africains sur la terre-mère commence. En 1830, le Libéria devient curieusement une colonie d’Africains rapatriés, sous le patronage de l’American Colonization Society , avec le soutien financier de l’État fédéral et des gouvernements de nombreux Etats de l’Union. Sur les millions d’Africains parvenus dans le Nouveau Monde, ceux qui regagnent l’Afrique ne sont que quelques milliers. Les autres sont des missionnaires recrutés aux Antilles et dans les Etats du Sud des États-Unis pour aider à évangéliser l’Afrique de l’Ouest. Il est clair que les communautés touchées, arrachées à nouveau à leur sol, sont à nouveau victimes de raids, enlèvements, guerres. La dépréciation généralisée de la vie humaine sape les fondements sociaux et économiques de ces communautés. Les gens vivent dans la peur, errant dans les ruines de leurs villages détruits ou dispersés.
La traite des esclaves eut cependant quelques effets positifs : l’introduction sur le sol africain de cultures nouvelles telles que le maïs, le riz, le manioc, le tabac ; l’adoption d’innovations techniques simples, comme les greniers et les armes ; et l’essor de certaines industries locales. Mais ces progrès sont relativement négligeables par rapport au retard économique global infligé par la traite des esclaves. Le commerce des êtres humains a en effet entraîné le dépeuplement et la désorganisation de l’économie rurale au fur et à mesure qu’hommes et femmes valides avaient été arrachés à leurs communautés. La famine et les maladies infectieuses (répandues dans les communautés de l’Océan Indien et malheureusement introduites en Afrique centrale) se chargent du reste.

La traite des esclaves de l’Afrique occidentale
Un esclavage médiocre se met en place pratiquement dès la découverte du Nouveau Monde par Christophe Colomb. Son essor s’ancre dans l’extraordinaire compromis entre l’Espagne et le Portugal. En 1493, désireux de voir le monde contrôlé par des puissances catholiques, dont l’influence apporterait le salut aux âmes païennes, le Pape arbitre la querelle entre les deux grands conquérants, et assigne au Portugal les territoires orientaux hors d’Europe, à l’Espagne les territoires occidentaux. La ligne de démarcation traverse l’Atlantique. Les Portugais, mécontents d’une décision qui les prive du Brésil, réussiront à obtenir un an plus tard, par le traité de Tordesillas, un amendement qui, déplaçant vers l’Ouest la ligne de démarcation jusqu’à couper l’embouchure de l’Amazone, leur assure les pleins droits territoriaux sur une bonne partie du Brésil.
Le prosélytisme des Espagnols et des Portugais les stimule autant que leurs ambitions économiques. Christophe Colomb écrit dans son journal, le 27 novembre 1492 : « Quand ils auront compris le bénéfice, je travaillerai à convertir tous ces peuples au christianisme ». Par la suite, quand un bateau d’esclaves quittera la Côte-de-l’Or pour le Brésil, sa cargaison recevra le baptême « en masse ».
Pendant les toutes premières années après le traité de Tordesillas, la traite se limite au Bassin méditerranéen. Les colons de l’Amérique du Sud préfèrent prélever dans le réservoir apparemment inépuisable de la population indienne une main-d’œuvre consentante et disponible sur place. Non sans résistance, les Indiens sont affectés aux travaux de la terre ou à la recherche de l’or.
L’ « esclave cheptel » disparaît virtuellement des colonies espagnoles à la fin du Xe siècle, mais le système de « repartiamento », ou travail forcé, qui le remplace n’est pas moins rigoureux, et les excès qu’il suscite de la part des conquistadors sont tout aussi cruels. Trop de labeurs et de souffrances, et des maladies jusque-là inconnues (petite vérole, rougeole) importées par les Européens, déciment rapidement la population indienne.
Les Portugais, plus spécifiquement, pratiquent la traite sur une petite échelle s’aventurant le long de la côte africaine jusqu’au Congo, s’appuyant sur la demande espagnole en esclaves noirs destinés à remplacer la main-d’œuvre indienne appauvrie, et sur le fait de besoins similaires du Brésil. Les trafiquants portugais chargent alors leurs vaisseaux de Congolais et d’Angolais plutôt que d’ivoire et de nattes de palme.
Les richesses du Nouveau Monde ne restent pas longtemps le privilège des seuls Espagnols et Portugais. Les Pays-Bas, autre grande puissance commerçante, voient eux aussi leur intérêt et vont jouer les trouble-fêtes en s’opposant au royaume hispano-portugais (les deux couronnes s’étaient réunies en 1580) dans une guerre qui va durer 80 ans (1568-1648).
Fondée en 1621, la Compagnie Hollandaise des Indes occidentales importe 15430 esclaves au Brésil en quelques mois. En 1646, pour la première fois, des esclaves noirs sont débarqués dans le plus ancien comptoir hollandais d’Amérique, New Amsterdam, à la pointe de Manhattan.
Stimulées par l’intrusion hollandaise, d’autres nations européennes entrent en lice pour accaparer les positions-clés de la côte guinéenne. Leurs efforts s’appliquent d’abord à fournir des esclaves aux possessions espagnoles des Antilles, ainsi qu’au Brésil. Mais lorsque, dans la première moitié du XVIIe siècle, des comptoirs européens s’établissent en Amérique du Sud et le long de la côte orientale de l’Amérique du Nord, à leur tour ces nouvelles colonies réclament d’urgence une main-d’œuvre bon marché pour les plantations de canne à sucre et de tabac.
Les Français, installés le long du Saint-Laurent, en Nouvelle-Ecosse et dans les Antilles, à la Guadeloupe et à la Martinique, construisent un fort à Saint-Louis sur le Sénégal. Les Danois (qui acquièrent plus tard quatre des petites Antilles) se fixent à Christiansborg (Accra), les Suédois, pour quelque temps, à Takoradi ; et les Allemands à Axim.
Les Anglais qui avaient pris un premier départ, dans les années 1560, avec les entreprises de boucanerie, ne prennent une part active à la traite qu’à partir de 1650. Sous la demande sans cesse croissante de leurs possessions antillaises de cultures sucrières (la Barbade, Saint Christophe, les Bermudes et la Jamaïque), ils s’efforcent de briser le monopole étranger du lucratif commerce d’esclaves africains.
Dans le courant du XVIIe siècle, la traite africaine n’est pas seule à fournir en main-d’œuvre les colonies américaines. Une autre catégorie d’immigrants forcés, non moins durement traités, se recrute chez les Blancs : les « serviteurs à terme » (ou « engagés »)- plus prosaïquement les bagnards - pour prix de leur traversée de l’Atlantique, doivent servir leurs garants pendant trois à cinq ans, au terme desquels, « l’engagé » se voit octroyer par son maître la liberté, plus un lopin de terre d’environ 2 hectares. Ce système aboutit dans la pratique à de criants abus. Marchandise de moindre valeur que le Noir esclave à vie, et dont le statut s’étend aussi à la descendance, peu importe au maître que « l’esclave à terme » survive ou non au-delà de la durée de son contrat.
La demande croissante de main-d’œuvre noire finit donc par inciter les bâtiments négriers à se risquer dans la dangereuse traversée de l’Atlantique. Et ce sont les Africains, déversés aux Antilles et en Amérique, à la cadence moyenne de 100 000 par an au cours du XVIIIe siècle, qui paient de leur liberté la prospérité du Nouveau Monde.
Les capitaines négriers européens apportent en Afrique des marchandises en laine ou en coton, du rhum, de l’eau-de-vie, des barres de fer et des perles de verre. C’est ce qu’ils offrent aux traitants africains en échange de leurs esclaves ; ces derniers transportés aux Antilles, ou à Newport, Boston ou Charleston sont échangés contre argent comptant ou contre une traite tirée sur une banque européenne. Les bateaux s’en reviennent ensuite à leur port d’origine, avec une cargaison de sucre, de tabac, de coton ou de café.
Sur 5 000 kilomètres de front côtier, presque toutes les tribus de la côte ou de l’intérieur du Sénégal à l’Angola sont lourdement touchées par ce commerce et c’est un miracle si la côte africaine n’a pas été entièrement vidée de ses habitants.
Avant de procéder à l’embarquement des esclaves, il faut que le charpentier du bord aménage les entreponts dans la partie qui ont d’abord servi aux marchandises de traite. Pendant ce temps, les esclaves attendent à terre et ne reçoivent pour toute pitance que de l’eau et du pain. Il est évident que les Africains n’acceptent pas toujours leur sort avec la même passivité. De nombreuses mutineries éclatent alors que les bâtiments sont encore à l’ancre.
Dépouillés de leurs vêtements, soumis à un examen médical complet et humiliant, marqués au fer rouge et à la poitrine, les hommes sont alors enchaînés deux par deux. Les femmes et les enfants, également examinés et marqués, jouissent eux d’une certaine liberté de circulation durant la journée.
À bord, les esclaves, les fers aux pieds, sont rangés comme des cuillers selon l’expression courante, tournés vers l’avant et s’emboîtant l’un dans l’autre, dans une promiscuité effrayante et malsaine. La traversée dure en moyenne cinq semaines, mais elle peut se prolonger jusqu’à trois mois.
Les conditions de vie à bord d’un négrier sont encore plus insupportables durant les épidémies et les tempêtes. Les pertes humaines sont alors considérables, consécutives aux supplices infligés, à la folie, au suicide par refus de toute alimentation. Chaque matin, on trouve plus d’un mort enchaîné à un vivant...
Lorsque les négriers arrivent en vue des Caraïbes, les Noirs, débarrassés de leurs chaînes, sont gavés, massés avec de l’huile « jusqu’à ce que leur peau noire brille dans la clarté de l’aube fraîche ». Tandis qu’on s’efforce de donner aux esclaves des apparences de bonne santé, le capitaine négocie à terre l’écoulement de sa cargaison. La vente s’effectue parfois au poids.
Le Code noir  : le trafic d’esclaves reste une activité éminemment respectée jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Les modalités peuvent en différer d’un pays à l’autre. Dans les possessions britanniques, où le clergé anglican ne considère pas les esclaves comme faisant partie de ses charges, les Noirs ne sont que très rarement baptisés, jamais instruits, jamais mariés solennellement, et dissuadés d’assister aux offices de l’église. Le Code noir de 1685, édicté par les Français, lui, considère les esclaves noirs comme des bien meubles, et ne leur accorde aucune protection contre les brutalités physiques de leurs maîtres. Du moins leur octroie t-il le droit d’être poursuivis en justice « sans que leur maître se porte parti contre eux », d’être condamnés à mort, à la prison ou à la mutilation dans le cadre légal de la justice. Pour soutenir le catholicisme dans leurs colonies, les planteurs français ont l’obligation de faire baptiser leurs esclaves, de solenniser les mariages librement consentis, comme de leur assurer une nourriture et des vêtements décents, ainsi que le repos dominical. Le Code noir interdit en outre de vendre séparément une mère et son enfant, tant que celui-ci n’a pas atteint l’âge de la puberté. Bien qu’il soit recommandé aux propriétaires d’esclaves de les traiter avec humanité, ils conservent en même temps le droit de les enchaîner et de les fouetter chaque fois qu’ils le jugent bon. Ils peuvent également châtier les fugitifs : à la première évasion, ils leur coupent les deux oreilles, les marquent à l’épaule au fer rouge, en cas de récidive, on leur marque l’autre épaule et on leur tranche les fesses. La troisième tentative est punie de mort. On peut comprendre les raisons du taux élevé de la mortalité des esclaves...
Au cours des XVIIe-XVIIIe siècles, plusieurs soulèvements enflamment les îles. Saint Christophe, la Barbade, la Guadeloupe, Saint-Domingue, Cuba, la Jamaïque (six fois), sont le siège d’insurrections relativement faciles à mater. À la Jamaïque, la milice doit soutenir une lutte continue pendant cinquante ans contre les fugitifs - les « nègres marrons », comme on les avait baptisés. Les Britanniques, incapables de les battre, en sont réduits à signer un traité avec eux. C’est ainsi qu’en 1739, les « marrons » obtiennent la liberté et plus de 75 hectares où ils peuvent planter ce qu’ils veulent sauf de la canne à sucre. C’est la première révolte victorieuse, annonciatrice de la plus importante de toutes, celle de Saint-Domingue.
Après la révolution américaine (1783), les relations étant rompues entre les Antilles britanniques et l’Amérique du Nord, les Français récupèrent une bonne partie du fructueux marché. De 1779 à 1789, la population noire, tout comme la production totale de Saint-Domingue, n’est pas loin de doubler.
Pour les esclaves, Saint-Domingue, en 1789, représente le « pire enfer sur terre ». 40 000 esclaves par an y sont importés pour y travailler dans des conditions qui ne tiennent aucun compte du Code noir.
La Révolution française dont la devise exaltante : « Liberté. Égalité. Fraternité » atteint les côtes lointaines, n’est pas pour rien dans les assouplissements qui améliorent des conditions devenues véritablement insupportables. Une révolte gronde sur un fond de troubles internationaux, alors que s’annoncent de nouvelles hostilités entre l’Angleterre, la France et l’Espagne. Des alliances sont contractées : les Antilles françaises conservent leur suprématie politique et sociale. Décrétant l’abolition totale de l’esclavage dans les colonies françaises, les révolutionnaires français enrôlent les volontaires mulâtres et esclaves, persuadés que la victoire leur garantira la liberté.
De tous les meneurs qui s’illustrent au cours de cet amer combat, le plus remarquable est l’ancien esclave Pierre Dominique Toussaint Louverture. Premier-né en 1745 d’un chef de clan africain, il hérite une certaine instruction de son parrain, Pierre Baptiste, élevé par les missionnaires, qui lui ont non seulement enseigné la lecture et l’écriture mais encore transmis des rudiments de latin, de français, de géométrie et de dessin. Ce savoir, auquel s’ajoute la connaissance des plantes médicinales reçue de son père, attire sur lui l’attention de son maître qui en fait son cocher avant de lui confier la charge de tous les autres Noirs de la plantation.
Doué d’un sens politique inné, Toussaint Louverture, s’étant fixé pour mission la libération de ses camarades, les rallie en août 1793 : « Frères et amis, je suis Toussaint Louverture (...) Je veux que la liberté et la légalité règnent à Saint-Domingue. Unissez-vous à nous, frères, et combattez avec nous pour la même cause ». Pour atteindre son but, Toussaint collabore avec les Espagnols jusqu’en 1794, date à laquelle les Français ratifient l’acte qui octroyait la liberté aux esclaves.
Pour les Anglais, cette campagne se solde par l’évacuation de Saint-Domingue en 1798, contre la paix sur leurs terres de la Jamaïque.
C’est un autre génie militaire qui met fin à la flamboyante carrière de Toussaint Louverture : Napoléon Bonaparte, qui s’est emparé du pouvoir en 1801. Une colonie indépendante, avec à sa tête un chef noir qui se proclame lui-même le « Bonaparte de Saint-Domingue », n’entre pas dutout dans les vues du conquérant, bien décidé à ramener l’île sous la domination française. Il lui faut, pour cela, abolir la Constitution, désarmer les Noirs, déposer Toussaint et restaurer l’esclavage. À cette fin, Napoléon expédie dans l’île une armée chargée de capturer Toussaint Louverture. « En me renversant, on n’a abattu à Saint-Domingue que le tronc de l’arbre de la liberté des Noirs. Il repoussera par les racines parce qu’elles sont nombreuses et profondes ». Embarqué sans égard à destination de la France, il meurt en prison le 17 avril 1803.
Derrière les États-Unis, le Brésil est la plus grande nation esclavagiste du Nouveau Monde. Au commencement du XIXe siècle, deux millions d’esclaves travaillent dans les plantations sucrières et les gisements miniers. Ce n’est que vers 1850 que la traite cesse mais ce n’est qu’en 1888 que les esclaves sont définitivement émancipés.

L’esclavage aux États-Unis d’Amérique
Après ce rapide survol des principaux déplacements des populations africaines, nous allons nous concentrer sur ce qui se passe sur le sol des États-Unis d’Amérique.
C’est au XVIe et XVlle siècles tout d’abord que les premiers Européens foulent le sol américain, émigrants fuyant leurs pays pour des raisons religieuses et politiques. Cette terre à cette époque est peuplée d’Indiens auxquels on attribue le nom de Peaux-Rouges. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, le territoire américain est partagé entre les différentes colonies qui se sont constituées ; les Espagnols occupent la Floride, le Texas, la Côte Pacifique ; les Français, la région des grands Lacs et la Louisiane ; les Britanniques, les « pilgrim-fathe du mayflower », s’installent sur la Côte Atlantique.
Une aristocratie de propriétaires fonciers exploite les immenses terres américaines, à coups d’esclaves noirs venus d’Afrique, des Caraïbes, du Brésil.
Les autochtones indiens sont petit à petit marginalisés : Algonquins, Apaches, Cheyennes, Comanches, Iroquois, Navahos, Sioux, Dakotas sont tour à tour chassés de leurs terres, combattus avec férocité, menacés d’extermination.
L’Allotment Act de mai 1887 couronne cette politique de colonisation : les Indiens sont parqués dans des territoires de l’Est. La guerre de Sept Ans (1756-1763) opposant les colons anglais d’Amérique aux colons français du Canada, suivie quelques années plus tard par la guerre d’Indépendance américaine, stigmatise l’opposition farouche des Insurgents américains, avec à leur tête les Français, aux mesures financières excessives prônées par la Grande-Bretagne.
La capitulation des Anglais à Yorktown aboutit à la signature du traité de Versailles, en avril 1783, reconnaissant l’indépendance des États-Unis d’Amérique.
George Washington (1732-1799) est le premier Président des U.S.A. De 1789 à 1797, il guide les pas de la jeune nation américaine, et bien évidemment s’occupe du problème noir.
Comme nous l’avons vu, c’est donc au tout début du XVIIe siècle, 1619 exactement, que les premiers Noirs sont débarqués sur le continent nord-américain, à Jamestown en Virginie, en tant que travailleurs sous contrat. Leur importation va de pair avec le développement des plantations dans les colonies du sud et du centre, très limitée en Nouvelle-Angleterre, pour des raisons sociales et climatiques. Pendant les XVIIe et XVIIIe siècles, les négriers de Bristol ou de Newport (Rhodes Island) débarquent par milliers des Noirs africains, principalement employés à la culture du riz, de l’indigo, de la canne à sucre et surtout du tabac, la principale production des plantations au XVllle siècle. Esclaves, ils ne possèdent aucun droit, peuvent être vendus comme simples marchandises, avec ou sans famille, suivent le sort de la plantation à laquelle ils sont attachés. Leurs maîtres possèdent un droit absolu sur eux, puisqu’ils n’ont aucune capacité juridique, au point même que la mort d’un esclave « survenue accidentellement à la suite d’un châtiment » n’est pas considérée comme un acte criminel.
Les conditions de ramassage des esclaves en Afrique, de voyage et de vie, sont si pénibles que la mortalité est énorme (un quart de survivants sur les 600 000 Noirs déplacés). Il faut sans cesse amener de nouveaux esclaves : on estime qu’en tout 20 millions de Noirs sont acheminés vers l’Amérique, dont 7 millions pour le seul Brésil. Dans les Antilles, leur nombre dépasse largement celui de la population blanche. On estime à 750 000 le nombre des Noirs sur le sol américain au moment de la guerre de Sécession. Ce trafic prendra fin au cours du XIXe siècle. Après la suppression de l’esclavage et la libération des esclaves, la guerre de Sécession aux États-Unis terminée, les conditions de vie deviendront meilleures et la population noire se développera rapidement.
En attendant, les choses bougent avec, au milieu du XVIIIe siècle, l’introduction de la culture du coton. De nombreux villages et plantations s’organisent, des milliers de Noirs sont recrutés et affectés à la cueillette, l’édification de digues le long du Mississipi. C’est ainsi que le dynamisme de l’économie va reposer principalement sur la culture du cotonnier et sur l’exploitation des esclaves. C’est ce qui va mener aussi entre autres à la guerre de Sécession (1860-1865), les états libre-échangistes de la confédération ne pouvant admettre le protectionnisme imposé par le Nord industriel.
Il faut cependant noter que dès 1770, les sociétés Quakers de Nouvelle-Angleterre s’interdisent toutes pratiques esclavagistes. Quelques États du Nord s’engagent rapidement dans la voie de l’abolition de l’esclavage comme le Vermont dès 1777. En 1807, la traite des Noirs est officiellement abolie aux États-Unis. Dans les années 1820, la Female Anti-slavery Society dénonce l’esclavage. En 1865 le 13 e amendement interdit définitivement l’esclavage.
L’émancipation des esclaves  : aux États-Unis d’Amérique, très vite, tous les Noirs dans leur ensemble (libres ou non) sont soumis aux lois restrictives destinées d’abord aux seuls esclaves. Le phénomène social de l’esclavage engendre tout un appareil de règlements qui vont, pendant les deux siècles à venir, servir de support au préjugé racial et à l’oppression.
En 1705, le Code noir de la Virginie limite les réunions d’esclaves noirs, leur interdit de voyager sans laissez-passer, comme de s’évader ou de frapper des Blancs.
Peu de temps après l’adoption de la Déclaration d’indépendance en 1776, la traite des esclaves (ils étaient environ un demi-million en Amérique du Nord) est interdite dans tous les États sauf la Georgie qui l’abolit en 1798. La même année, l’État de New York défend d’importer des esclaves et, selon les termes du décret, «d’en acheter à l’intérieur de l’État pour les exporter ». Le Massachusetts interdit la traite d’Afrique, mais omet de mentionner les autres régions susceptibles de procurer des esclaves. La Pennsylvanie se montre plus précise, et prohibe le commerce d’esclaves « à destination, en contrées ». La Caroline du Sud suspend la traite jusqu’en 1793 pendant que la Caroline du Nord impose une très forte taxe sur les esclaves importés.
À la fin du XVllle siècle, après l’invention de la machine à égrener le coton par Eli Whitney et la reprise de la traite en Caroline du Sud, certains Etats font en cachette ce que la Caroline du Sud pratique ouvertement. La contrebande repart de plus belle.
Mais on assiste quand même aux premiers soubresauts du mouvement abolitionniste américain. Indépendamment de la forte tradition antiesclavagiste des quakers, de nombreuses sociétés abolitionnistes se forment sur le plan local dès 1794, tant dans le Nord que dans le Sud. En 1816, est fondée la Société Américaine pour la Colonisation des Noirs libres. Son but premier est de récolter assez d’argent pour acquérir « un territoire sur la côte d’Afrique ou tout autre région située hors des États-Unis ou des territoires placés sous leur gouvernement ». Au bout de dix ans de collecte privée, la société peut acheter une partie du Libéria et requiert alors l’aide du Congrès pour rapatrier les Noirs sur cette terre.

Il n’est pas possible d’évoquer la libération des Noirs sans plus profondément s’arrêter sur la guerre de Sécession qui secoue le continent nord américain pendant cinq ans. Cette guerre civile oppose de 1861 â 1865 les États esclavagistes du Sud -réunis à Richmond en une Confédération- aux États abolitionnistes du Nord, dits « fédéraux ».
En 1863, l’armée de l’Union pénètre le Sud et ses troupes rencontrent pour la première fois les esclaves qu’elles sont venues délivrer. Confrontation désastreuse : les esclaves refusent de quitter les plantations et sont tués par les soldats yankees, leurs cases pillées, les femmes violées. Des milliers d’esclaves libérés se réfugient entre Yorktown et Memphis, Nashville, et y attendent des vivres dans des conditions déplorables.
D’autres choisissent de servir dans l’armée de l’Union. Mais l’enrôlement des Noirs, fortement encouragé par les abolitionnistes dès le début de la guerre, se heurte d’abord à une vigoureuse opposition de la part des États frontaliers en général et du Kentucky en particulier. En 1861, en Louisiane, environ 1 400 Noirs libres qui avaient été enrôlés dans la milice locale ne montrent aucun remords à changer de camp. Toutefois versés dans le service volontaire des États-Unis, ils se comportèrent fort bien par la suite à Port Hudson (quand l’Union prit la Nouvelle-Orléans).
Tout de même, l’enrôlement des Noirs dans les forces armées se heurte à un fort préjugé. La proclamation de l’émancipation en 1863 vient à bout de cette résistance officielle, reconnaissant aux anciens esclaves le droit d’être admis dans l’armée d’autant plus qu’un manque crucial de volontaires blancs se fait sentir.
L’année 1865 marque la fin de l’esclavage pour les Noirs. Par milliers, ils quittent les plantations détestées pour les agglomérations urbaines du Sud et du Nord, et pour les grosses plaines de l’Ouest. Mais, plongés tout à coup, sans aucune préparation, dans une vie d’un genre tout à fait nouveau, les tout jeunes affranchis rencontrent d’autres souffrances. Un Bureau des réfugiés est chargé d’assurer un minimum de ravitaillement et de services sanitaires, d’organiser l’emploi et créer des écoles. Diverses organisations religieuses participent à l’effort de scolarité. Des centaines de professeurs descendent du Nord pour enseigner. Quelques terres sont distribuées aux anciens esclaves.
N’étant plus forcés, depuis la fin de l’esclavage, de fréquenter les églises blanches, les Noirs se mettent à fonder les leurs. Des sectes indépendantes qui existaient déjà augmentent considérablement leur influence et un nouveau culte apparaît, l’Église méthodiste épiscopale de couleur. La plupart des esclaves libérés reviennent s’installer dans le Sud pour reprendre les mêmes activités agricoles, travaillant selon les termes du « sharecropping » (sorte de métayage).
Mais la guerre de Sécession laisse dans bien des esprits des rancœurs tenaces au point que se mettent en place les lois de la ségrégation. Les États du Sud votent les lois « Jim Crow », qui rognent sur les droits des esclaves affranchis dans tous les aspects de la vie quotidienne. Le Ku Klux Klan, fondé par un cercle de six vétérans conférés à Tennessee en 1865, se transforme rapidement en société secrète dont le but avoué est de reprendre les Noirs en main et de maintenir la « suprématie blanche ». Sous le couvert de l’obscurité, les cavaliers masqués dans leur déguisement de pénitents, robes et capuches rouges, dans un rituel immuable, arrachent les Noirs à leurs foyers, les battent, les roulent dans du goudron et des plumes avant de les lyncher.
En 1868, cette organisation a gagné tous les États sudistes et, malgré une opposition partielle du Congrès en 1871, les justiciers de la nuit continuent de pendre, de brûler et de noyer des centaines de Noirs.

Les pionniers du mouvement d’émancipation
Le 1 er janvier 1863, l’abolition de l’esclavage est proclamée. Le Jour de l’An, qu’on appelait jusqu’alors le « jour des cœurs brisés » parce que c’était le jour des grandes ventes d’esclaves aux enchères, devient le symbole de la liberté et de l’espoir en l’avenir. Pendant longtemps après 1863, les communautés noires célébreront encore l’année de la proclamation de l’Émancipation.
Nous avons vu que, dès avant la guerre de Sécession, un courant abolitionniste menait déjà un combat difficile pour l’abrogation des lois ségrégationnistes. Parmi les hautes figures pionnières de ce mouvement d’émancipation, on peut citer :
- Frédéric Douglas (1817-1895) et son journal North Star, créé en 1847, qui devient le support de son action.
L’action sera poursuivie plus tard par des figures restées emblématiques :
- Washington T. Booker (1858-1963), philosophe, sociologue et écrivain, à l’origine de l’Association Nationale pour le Progrès des Gens de Couleur (N.A.A.C.P.) la plus vieille organisation noire américaine. Ses compétences d’avocat se mettent au service du peuple noir et il ne cessera de prôner l’ouverture vers le panafricanisme.
- Martin Luther King Junior (1929-1968) fondateur en 1956 de La Southern Christian Leadership Conférence. Pasteur baptiste, il lutte contre le racisme et la ségrégation ; artisan de la non-violence, il prône l’amour du prochain dans la droite ligne des Évangiles. Il s’impose rapidement comme l’une des figures charismatiques de l’émancipation du peuple noir américain. Doté d’une grande force de conviction, animé d’une foi intense, orateur remarquable, Martin Luther King mobilise des foules innombrables et fait de la question noire le problème politique majeur des U.S.A. au cours des années 60. Son action sera couronnée par le prix Nobel de la Paix en 1964. Son assassinat à Memphis le 4 avril 1968 grave à jamais son nom dans la mémoire collective.
- Malcolm X (1925-1965). (« Mon nom de famille est Shabazz. Appelez-moi imam Malcolm »). L’enfance de ce fils d’un pasteur baptiste et prédicateur assassiné en 1931 est marquée par la haine raciale. Leader du mouvement des droits civiques, il connaît la prison. Après sa conversion à l’Islam au sein des Black Muslins dont il devient le porte-parole, il fonde la Mosquée musulmane lnc. et l’OAAU (Organisation de l’Unité Américaine Africaine). Abattu au cours d’un meeting à Harlem, le 21 février 1965, il reste un symbole de dignité pour les jeunes Américains Africains (« Malcolm X vit dans la lutte du peuple »).
LA FIÈVRE MUSICALE SUR LE NOUVEAU CONTINENT ...
« Arraché à mon pays et à tous ses plaisirs, J’ai quitté la côte d’Afrique, désespéré, Porté sur les flots furieux Pour accroître la richesse d’un étranger ».
(Copwer , The Negro’s Complaint )
CHAPITRE 2
LA MUSIQUE AFRICAINE DES ESCLAVES
On comprend bien que dans cette société en plein bouleversement, dans l’émergence de nouvelles classes sociales, les anciens esclaves vivent une crise d’identité particulièrement douloureuse. L’esclavage les a privés de nom, de patrie, de famille, de tout enracinement. Ce qui peut les relier entre eux, les réconforter, ce sont leurs chants, témoins de l’oubli et d’une humanité piétinée et déniée. Malgré toutes les épreuves et le chaos dans lequel les maintiennent les Blancs, leur cœur continue à battre et insuffle à leurs mélopées ce rythme et ce souffle si prenants, déclinés selon les événements de leur vie : liberté toute neuve, les tâches nouvelles, les curieuses moeurs de la ville, les événements quotidiens, le déracinement, le racisme, la solitude. Sous le moindre prétexte, beaucoup de Noirs se retrouvent derrière les barreaux, gémissant leur douleur et leurs sentiments d’injustice dans des chants lancinants, les chants des prisonniers.
Sur les marchés d’esclaves, la musique était pour l’esclave un de ses grands moyens d’évasion, dans une vie presque totalement privée de sens et de dignité. Ce pouvoir de la musique, les propriétaires et marchands le connaissaient parfaitement et en encourageaient l’usage, non seulement pour augmenter leur productivité, mais surtout pour éviter les dépressions et les idées suicidaires. « Chaque note portait témoignage contre l’esclavage et suppliait Dieu de les délivrer de leurs chaînes »
Ils les obligeaient ainsi à chanter, danser au son de leurs propres violons, sur les ponts des bateaux négriers, avant de les conduire à la vente aux enchères. Pendant les interminables voyages d’un marché à un autre, enchaînés par centaines, deux par deux et menottes aux mains à une longe courant entre les deux files, les « coffles » comme on les appelait, ils scandaient leur sinistre marche sur les accords de leurs violons, au milieu des claquements de fouets de leurs gardiens.
Dans les plantations, les patrouilleurs, les « patty-rollers », étaient chargés de faire respecter les lois strictes du Code noir. Les propriétaires avaient bien mesuré l’influence positive de la musique sur le rendement de leurs équipes et encourageaient, par des récompenses, le zèle des chefs de chœur. Toute la journée, les voix des esclaves parvenaient aux oreilles des habitants blancs de la « grande maison », chargées d’un message de désespoir et de détresse, même lorsque la distance rendait les paroles inintelligibles. On entendait encore, dans la nuit, les travailleurs fatigués reprendre les mêmes chants, devant la porte de leur case ou devant le feu, avant d’aller dormir.
Selon le lieu et les coutumes, n’importe quel matériau pouvait produire des sons musicaux : vieux morceaux de fer, côtes de moutons, mâchoires de vache et diverses espèces de bois.
Dans le Sud, le Code noir restreint davantage encore ce qui peut rester d’autonomie aux Noirs : le moindre déplacement nécessite un laissez-passer, tout rassemblement illégal est sévèrement réprimé. Les plus courageux des esclaves, guidés par les étoiles, ne renoncent pas pour autant à célébrer leurs cérémonies religieuses et fêtes, les « frolies », dans les bois, la nuit.
Le dimanche pendant leur temps libre, les musiciens jouent pour eux du violon, ou font danser leurs compagnons. Fatigue, peur, souffrance s’envolent pour un temps.
En Géorgie, la loi interdit formellement aux esclaves « l’usage et la propriété des tambours, des cors ou de tout autre instrument bruyant qui permettent de s’appeler pour se réunir, ou de se transmettre des signaux ou des messages ».
À l’esclavage aboli en 1863 succède le « sharecopping », un système guère différent du servage dans la mesure où le métayer noir continue de cultiver des terres pour le compte de riches propriétaires de race blanche. Les hommes vivent, à huit ou dix, dans de minables baraquements en bois d’une ou deux pièces (les « shotgun sharks »). La misère de leur condition en fait les proies faciles tant des épidémies (le charançon du cotonnier), des catastrophes naturelles (les crues du Mississipi) que de la discrimination raciale qui se perpétue et va trop souvent jusqu’au lynchage.
Leur enfer, ils l’oublient un peu dans la musique. « La voix humaine devient alors un médiateur avec les dieux et les forces surnaturelles auxquels chaque ethnie, aussi différente soit-elle, tente de s’accrocher pour survivre sur une terre encore inconnue ».
- Les chants  : profanes ou religieux, tous scandent le quotidien des esclaves noirs : dans leur travail, dans les rues comme dans les champs, dans leurs amusements (danses, narrations ou satires) ou encore dans la célébration de leurs cultes.
- Les chants de travail, les work songs , rythment et soutiennent les esclaves sur les chantiers (chemin de fer ou carrières), dans les plantations de coton ou de tabac, dans les prisons. Sous forme de questions et de réponses, le soliste chante à tue-tête des courtes phrases musicales auxquelles la collectivité répond par des shouts (cris). Pioches, masses, battent le rythme. Les « hollers » sont des cris de ralliement codés, repris au vol par d’autres esclaves et propagés à travers champs (corn field hollers, whopes, watter calls), comme dans la pure tradition africaine.
- Les mariniers noirs sur les fleuves : il semble que les meilleurs musiciens noirs d’avant la guerre de Sécession aient été les hommes qui travaillaient sur l’eau ou sur les quais (la Côte Est, le golfe du Mexique, le Mississipi et ses grands affluents, le Missouri et l’Ohio).
Débardeurs sur les quais et jetées, ou chauffeurs, matelots, cuisiniers sur les bateaux qui relient entre les ports fluviaux ou maritimes, leur journée de travail terminée, ils montent des spectacles de variétés suivis des soirées dansantes.
À terre, l’amitié naît aux heures de détente entre débardeurs et mariniers, dans les bistrots du bord de l’eau, les cabarets, les guinguettes où la musique est la même que celle des cafés des « Five Points » de New York. On apprécie le chant des hommes qui enfournent le bois dans les chaudières du vapeur Belle Key. C’est comme un bercement qui accompagne la descente du Mississipi au rythme des avirons des rameurs esclaves.
- Les danses sont, en l’absence d’instrument, rythmées par des tapotements (les patting songs ) sur le corps utilisé alors comme tambour, surtout les cuisses, ou les pieds frappant le sol. Le shuffle, pas frotté, rythmé par un pied bien à plat, donnera plus tard naissance à un rythme voisin du boogie-woogie.
Aux offices religieux réguliers succède souvent un office particulier célébré au même endroit, purement africain par sa forme et sa tradition.
L’assistance se divise alors en deux groupes ; le groupe des danseurs et le groupe des chanteurs. Le shout est une danse de cercle, en accompagnement exclusif des chants religieux, les pieds ne devant jamais se croiser.
À côté de cela, pendant les week-ends et les fêtes, de petits orchestres font la tournée des plantations pour divertir la population et arrondir leur bourse.
- Les minstrels. À partir de 1810, paroliers et chansonniers blancs commencent à faire du Noir un personnage comique. Le minstrel est une parodie des chants (« chansons nègres » appelées aussi « chansons éthiopiennes ») et des danses d’esclaves par des Blancs qui se noircissent le visage au bouchon brûlé. Le premier long spectacle du genre voit le jour en 1843 à New York.
Pour la petite histoire, l’une des plus célèbres chansons de minstrels, Jump Jim Crown, avait été empruntée à un palefrenier noir vieux et difforme de Louisville dans le Kentucky. Thomas Rice décide de porter sur scène le vieux travailleur, sa chanson, sa danse, ses habits tout éliminés et tout son personnage. Son sketch a tant de succès qu’il en modifie son nom de scène pour devenir Jim Crow Rice !
Des « voix respectueuses » s’élèvent pour critiquer la « musique éthiopienne » mais en vain. L’influence des minstrels blancs du XIXe siècle hélas va contribuer à l’enracinement de regrettables clichés sur les Noirs.
Mais nombre de musiciens noirs de talent commencent leur carrière dans des troupes de minstrels. Tous les auteurs de chansons, chanteurs, danseurs, instrumentistes et comédiens, viennent offrir leur créativité à ce genre de spectacle, seule carrière rentable qui leur soit accessible.
Pourtant la vie dans ces petites compagnies est plutôt difficile ! Quelquefois, il n’y a même pas d’orchestre, seulement deux ou trois musiciens jouant du banjo. Pour les troupes importantes et bien organisées, la vie est bien sûr plus confortable. Après une parade dans les rues principales des villes, l’orchestre, composé généralement de 12 à 14 musiciens, donne un concert d’ouvertures classiques et de morceaux de solistes sur la grande place. Puis le défilé reprend jusqu’à la salle des spectacles du coin ou le théâtre. Avant la représentation en soirée, l’orchestre joue une fois de plus devant la salle pour attirer la foule. Après quoi, le vendeur de billets circule au milieu du public comme un aboyeur de cirque ou de carnaval.
Le spectacle de minstrels dure 1h45. Les musiciens s’installent sur une estrade. Devant eux, les acteurs forment le demi-cercle traditionnel, les solistes devant et les autres derrière. Le présentateur, vêtu de soie et de dentelle, surgit alors pour annoncer les vedettes.
Les minstrels noirs ont leurs traditions bien établies, qui veulent, par exemple, qu’un futur minstrel entre tout jeune dans une troupe pour une période d’apprentissage. La plupart des troupes sont composées uniquement d’hommes : ténors, sopranos, altos. En 1890, on souligne la présence d’une « femme trombone » dans l’orchestre des Mahara Minstrels.
Les chants des minstrels comprennent des romances, des chansons comiques et des « spécialités ». Les musiciens noirs chantent des spirituals et autres chants religieux ou airs d’opéra.
Au chef d’orchestre échoie une tenue composée d’un uniforme chatoyant avec des épaulettes dorées et un haut-de-forme, qui lui confère toute sa dignité et son importance au sein de la troupe.
- Le compositeur noir, James Bland (1854-1911) est reconnu pour être le « plus grand minstrel du monde » tant aux États-Unis qu’à Londres ou à Paris. L’« idole des music- halls » meurt néanmoins dans la solitude et la pauvreté à Philadelphie.
- Billy Kersands (mort en 1915) excellent dans les danses « buck-and-wing » et « soft shoe », appelée parfois « l’essence de la Virginie ».
- Samuel Lucas (1840-1916), dit le « Grand vieux de la scène », passe sa vie sur les planches. Il arborait toujours avec grande élégance une grosse boucle de diamants offerte par la Reine Victoria d’Angleterre, tenant à la main une canne à pommeau d’or offerte par un aristocrate anglais.
En 1876, les fêtes du Centenaire de l’Indépendance américaine conduisent à Philadelphie, outre des têtes couronnées et des présidents européens, des visiteurs venus du monde entier. Entre autres attractions, d’anciens esclaves et des Noirs nés libres interprètent des chansons populaires noires dans une « scène de plantation ». Une ancienne danse folklorique, datant d’avant la guerre de Sécession, appelée chakl-line walk ou cake walk, est particulièrement remarquée. À l’origine, il s’agissait d’un concours de danse dans la plantation où les couples d’esclaves se disputaient un prix, généralement un gâteau (cake), offert à celui qui lèverait le plus haut la jambe. Dans d’autres plantations c’était au danseur qui garderait le plus d’eau dans le seau posé sur sa tête que venait la distinction.
En 1893, Chicago célèbre le 400 e anniversaire (avec un an de retard) de la découverte de l’Amérique. Parmi les festivités offertes à cette occasion, les spectateurs assistent aux danses des Dahoméens (actuels Béninois) dans une reconstitution de leur village. Après la guerre, dans un certain nombre de troupes ambulantes qui évoquent des scènes de plantations ou le travail des débardeurs, chanteurs, danseurs et figurants continuent à « créer l’atmosphère » de la vie quotidienne. La case de l’oncle Tom est longtemps l’un des spectacles préférés du public. Mais c’est vers 1880 seulement qu’un Noir, le fameux minstrel Samuel Lucas, se voit engagé pour jouer le rôle de l’oncle Tom.
On retrouvera ce même Samuel Lucas dans le premier spectacle mettant en scène de jolies femmes noires. The Creole Show se joue pour la première fois le 4 août 1890 à Haverhill, Massachusetts. Ce succès est si grand à Boston que les représentations se poursuivent à Chicago et à New York.

Le chant, la musique, la danse, le peuple noir les a dans la peau. L’après-guerre voit un nombre de ses talents s’envoler à servir les nouvelles paroisses, jouant de l’orgue ou du piano dans les églises, dans les salles d’opéra, de bal, les cafés et les bars.
Fanfares, orchestres, chorales animent la vie culturelle des communautés. C’est le cas du violoniste Jim Turner, qui monte un orchestre et enseigne.
Des troupes entièrement constituées de Noirs affichent leur nom au fronton des salles de spectacles : les Georgia Minstrels de Georges Hicks, puis les Callendars Spectacular Coloured Minstrel.
En 1909, les musiciens noirs ont pour la première fois la possibilité d’obtenir un emploi régulier avec la création d’un circuit de salles de spectacles pour Noirs (Theater Owneers Booking Agency). Le public exclusivement noir assiste à des midnight ramblers, spectacles tard le soir où se donnent les plus grandes chanteuses de blues : Bessie Smith, Ida Cox ou Ma Rainay.
Les catégories de spectacles
- Les medecine shows. Autre lieu de rencontre entre le public et les musiciens, ils sont le fait de marchands ambulants noirs, parcourant les campagnes comme arracheurs de dents ou vendeurs de produits miracles. Musiciens et comédiens servent d’appâts.
Les medecine shows, moins élaborés que les minstrels shows, sont plutôt des spectacles de clowns axés sur la crédulité du public. Ces spectacles permettent toutefois la diffusion du folklore musical dans les campagnes.
Ces troupes de minstrels noirs comptent des comédiens, jongleurs, chanteurs, danseurs et musiciens se servant d’instruments folkloriques comme les tambourins, les claquettes en os (bones), le violon et le banjo.
- Les tent shows déplacent leurs spectacles insolites sous un chapiteau d’un village à un autre à travers les Etats du Deep South.
Ces spectacles, appelés variety shows, se révèlent une étape obligée pour un grand nombre de bluesmen désireux de se faire connaître. Depuis les chanteuses Mamie Smith, Ma Reinay et Bessie Smith, celles qu’on allait baptiser les « classic blue singers », jusqu’aux bluesmen du Delta comme Big Joe William ou Tommy Johnson, la plupart des pionniers du disque doivent en passer par ce genre de spectacles durs, voire cruels à leur égard. Joué au banjo avant de l’être au piano, le blues se structure au début du XXe siècle. Cette musique, née de la souffrance mais aussi porteuse d’espoir, efface petit à petit les autres genres et va exercer une influence décisive sur l’évolution de la musique de ce siècle.
- Le songster, nouvelle génération de musiciens, est à mi-chemin entre la tradition des plantations (hollers, medecine shows, minstrels shows) et celle du blues. « Chantre » rural sollicité pour les fêtes, bals et sorties en tout genre, le songster voit son répertoire s’étendre à de nombreux genres musicaux selon les exigences des publics. Il doit savoir jouer des airs à danser, des spirituals ou des ballades, agrémenter son show d’histoires pour divertir son auditoire. Banjo et mandoline sont progressivement remplacés par la guitare moins onéreuse, plus résistante et facilement transportable. Instrument favori des bluesmen, elle permet à son propriétaire une source de revenus facile et agréable. Les songsters sont les premiers à répandre son utilisation, à laquelle ils adjoignent fréquemment l’usage d’un goulot de bouteille ou d’une lame de couteau, s’inspirant de la musique hawaiienne.
Les deux plus grands interprètes de cette tradition désormais disparue sont Mississipi John Hurt et Mance Lipscomb.
- Le bluesman devient itinérant ( bottleneck ) . Il joue dans les rues et dans les bars, se déplace vers les villes où il y a du travail (Saint Louis, Atlanta, Nouvelle-Orléans, Memphis). Le blues va alors évoluer dans deux directions : le blues rural et le blues urbain.

La musique religieuse afro-américaine

Les negro spirituals
Dans la société sudiste ravagée par cinq années de conflit, les Noirs ne commencent à vivre un peu mieux qu’au début du XIXe siècle. Selon les vœux d’une société bien pensante et toujours paternaliste, beaucoup se convertissent au christianisme. Si le christianisme apporte un peu de réconfort à la communauté noire, c’est aussi et surtout l’occasion d’écouter ou de faire de la musique. La cérémonie du baptême collectif dans le fleuve rappelle aussi certaines traditions religieuses d’Afrique...
Au début de l’esclavage, les opinions des planteurs avaient différé concernant une évangélisation possible des esclaves, Certains planteurs y étaient favorables, car elle pourrait insuffler une paix durable. Pour les opposants, l’évangélisation risquait de perturber dangereusement le système établi, avec cette histoire d’égalité devant Dieu. Cependant, malgré la diversité des langues entre ethnies, la Bible (Saint Paul, Saint Jean-Baptiste) devient la référence des esclaves noirs entre eux.
Dans le Sud, la musique s’impose donc très tôt dans la communauté noire par le biais de la religion. Offices baptistes ou pentecôtistes ne ressemblent en rien à ce qui se pratique dans les églises de la bourgeoisie américaine. Par exemple, pour faire corps avec l’Esprit Saint, les femmes entrent dans des transes proches de l’hystérie, faisant une impression forte sur les enfants assistant au spectacle.
Au début du XXe siècle, plusieurs églises noires voient le jour, lesquelles accordent une place importante aux chants. Mais d’autres lieux existent comme les camps meetings, rassemblements religieux dans les forêts où, pendant plusieurs jours, les fidèles reprennent en chœur les spirituals ; ou bien encore les fêtes que l’on donne dans les belles demeures du Deep South au cours desquelles des musiciens noirs sont désormais conviés pour faire danser l’assistance. C’est à cette période que commencent à retentir les accords syncopés du ragtime et les notes déchirantes des negro spirituals.
Les premiers negro spirituals sont une libre interprétation des Écritures saintes. Les personnages les plus fréquemment cités sont Adam et Ève, Noé, Moïse et le Christ. Comme les Hébreux qui préfèrent, sous la conduite de Moïse, quitter une Égypte devenue hostile et traversent l’aridité de l’exode, les Noirs attendent eux aussi leur libération.
Les negro spirituals sont avant tout des chants mélangeant traditions africaines et mélodies liturgiques européennes, souvent chantées a capella par un groupe vocal. Transformés et inventés par les esclaves noirs de manière anonyme, ils sont systématiquement recueillis et étudiés dès la fin de la guerre civile. Des cérémonies clandestines accueillent dans les bois en pleine nuit les Hush Harbors —havres de paix. Par la suite, les Praise House ouvrent leurs portes à des offices plus organisés, rythmés par des interventions chantées de grande qualité. Dans ces lieux-là, l’inégalité de race entre les Noirs et les Blancs ne se ressent pas, une communion spirituelle se fait même sentir. Les premières églises noires indépendantes font leur apparition vers 1770, quand les colonies d’Amérique du Nord désirent devenir indépendantes. La première église noire indépendante est fondée en Caroline du Sud en 1774.
À partir de 1780, les camps meetings remplacent d’une certaine manière les Praise House. Ces rassemblements religieux multiraciaux en plein air sous des tentes vont fortement contribuer à l’éclosion du negro spiritual. C’est ce qu’on appelle communément le Second Réveil religieux. Les esclaves sont désormais convertis. Les Tabernacles Songs deviennent rapidement des spirituals constitués d’une part d’improvisations, de blue notes (notes particulières infléchies d’un demi-ton vers le grave) permettant de traduire certains climats émotionnels ; d’autre part, de running verses (phrases passe-partout) et des rings et shuffle shouts (danses d’inspiration africaine, en pas traînés, sans croisement des pieds). Ces derniers représentent l’apport essentiel des esclaves noirs aux offices blancs interdits de danse.
Afin d’assurer un début d’éducation et d’enseignement, et aussi dans un but d’autofinancement, la Fisk University, première université noire du Deep South fondée en 1866 à Nashville, crée les Fisk Jubilee Singers composés d’étudiants et de professeurs. Ces chorales chantent des negro spirituals, mais également des ballades irlandaises et des hymnes sacrés pour toucher un plus large public. Ces negro spirituals à caractère joyeux et rythmique sont appelés Jubilee Songs. La Reine Victoria assistera à l’une de ces représentations en 1873.
La réorganisation des negro spirituals en cantiques à quatre parties par les Jubilee Singers jettera les bases des quartets qui, de la fin du XIXe siècle à nos jours, traversent l’histoire du chant religieux afro-américain. C’est un quartet d’ailleurs que gravera le premier enregistrement de musique noire aux États-Unis. Le Golden Gate Jubilee avait commencé à se produire dans les églises et sur des chaînes de radio locales. En 1937, leur enregistrement est un grand succès.
Mais le negro spiritual va petit à petit s’occidentaliser et laisser place au gospel.

Le gospel
Littéralement gospel signifie good spell, c’est-à-dire « bonne parole », « évangile ». Ce chant religieux chrétien prend la suite des negro spirituals. Son développement suit celui du jazz et du blues primitif, d’abord chez les Afro-américains et les Blancs du sud, avant de conquérir le reste de l’Amérique et dans le monde. D’énormes chapiteaux temporaires dressés dans les zones urbaines, les terrains de football et les « tabernacles », ces temples monumentaux, accueillent des revival meetings animés par des évangélistes itinérants.
Les gospels hymns sont une première étape vers les gospels songs de 1930, plus simples et sophistiqués à la fois. Hymnes traditionnels et mélodies en vogue en constituent un courant, mais le gospel puise aussi son inspiration dans la vie de Jésus-Christ et des apôtres, c’est-à-dire dans les Évangiles, et les chants rituels protestants blancs. Les negro spirituals évoquent eux plutôt des personnages de l’Ancien Testament. Orgue, harmonium, instruments à cordes, claquements des mains et mouvements du corps font désormais partie des offices.
Le gospel est incontestablement une révolte musicale contre une Amérique raciste. Les Noirs souffrent de cette émancipation récemment accordée, d’autant plus que l’esprit n’a pas vraiment changé dans la communauté blanche, particulièrement dans les États du Sud. Ce qui peut expliquer la très forte migration des Noirs vers les grandes villes du Nord (Chicago, Détroit, New York). Sans engagement politique, ces populations restent fidèles au parti républicain, à Abraham Lincoln, antiesclavagiste militant assassiné en 1865.
Les merveilleuses voix de Dorothy Love Coates, Marion Williams, Clara Ward, Bessie Griffin, soutiennent les premières musiques religieuses noires.
Le succès des gospels tient à l’harmonisation des quartets vocaux composés de deux ténors, un baryton, une basse, d’une voix au-dessus de la mélodie.
À partir des années 30, Thomas A. Dorsey (né en 1899) se consacre au développement de la musique du gospel. A côté d’un important travail de composition, il met en place un réseau de diffusion qui va commercialiser les œuvres dans tous les États-Unis : avec la participation de Sallie Martin, il lance en 1932 le Gospel Singers Convention et, pendant une décennie, parcourt le pays, vendant ses partitions qu’ il fait chanter par de très grands interprètes tels que Willie Mae Ford Smith ou Mahalia Jackson. Mêlant le blues au religieux, Thomas A. Dorsey est le premier à se montrer capable de l’imposer dans les églises aux pasteurs parfois un peu réticents du moins au début, et d’en assurer commercialement le succès.
Ce n’est toutefois pas avant 1945 que les femmes : Mahalia Jackson, Lea Gilmore, Liz Mc Comb, pourront se faire connaître dans ce registre musical très machiste.
- Mahalia Jackson, née en 1911 à La Nouvelle-Orléans, reste la plus fameuse des chanteuses de spiritual moderne, le gospel songs. Elle a toujours refusé de chanter des chansons profanes. Pour elle « Quiconque chante le blues se trouve dans un puits profond hurlant ses appels à l’aide ». En 1937, elle enregistre ses premiers disques. En 1945, l’enregistrement du titre de Move On Up a Little Gigher se vend à plus d’un million d’exemplaires et la rend célèbre. L’art du gospel atteint enfin le public blanc.
Cette grande vedette internationale sera présente à l’investiture du Président John Fitzgerald Kennedy et aux obsèques de Martin Luther King.
CHAPITRE 3
LES CENTRES DE LA CULTURE AFRO-AMÉRICAINE
Comme nous l’avons vu, c’est en 1865 qu’a été promulgué le 13 e amendement interdisant l’esclavage. Deux ans auparavant, les Noirs du Sud avaient quand même été libérés. Certains avaient quitté leurs plantations en direction du Nord, cette nouvelle « Terre promise », attirés autant par l’ « humanisme » que semblaient manifester les Yankees que par les industries de grandes cités comme Chicago, Philadelphie ou New York à la recherche de la main-d’œuvre. Mais la plupart étaient restés dans les États du Mississipi, de l’Arkansas, de Louisiane ou du Texas, à l’exploitation des mêmes champs de coton comme avant la guerre ou employés aux gros travaux d’infrastructure : routes, voies ferrées, digues. Leur liberté était donc toute relative, d’autant que les idéaux sudistes avaient repris droit de cité dès le départ des troupes nordistes. Il se trouva même un nombre de Blancs pour en juger les Noirs responsables, farouchement décidés à leur faire payer leur humiliation. De nombreux planteurs avaient en effet fait faillite et un grand nombre d’anciens esclaves sans travail se retrouvaient sur les routes de l’exode vers les grandes villes industrielles du nord du pays.
Au début du XIXe siècle, quelques Noirs affranchis commencent à s’établir en qualité de musiciens professionnels, ce qui n’est pas, on l’a vu, chose aisée. Les musiciens européens tiennent solidement en mains tout ce qui en Amérique se rapporte à leur art (églises et théâtres, orchestres, écoles de musique). Les musiciens blancs nés en Amérique ont imposé leurs psaumes, leurs cantiques et leurs hymnes ; ils ajoutent au XIXe siècle la musique populaire à cette liste.
Dans un tel contexte, rien ne laisse penser que l’Amérique peut faire une place aux musiques noires et pourtant, plusieurs facteurs vont jouer en leur faveur. Tout d’abord, la tradition est désormais établie pour les musiciens noirs de jouer pour les bals des Blancs. Ensuite, la croissance constante de la prospérité matérielle donne à la population elle-même une augmentation de moyens financiers pour satisfaire ses désirs de festivités. La demande de musique dans les genres les plus diverses est considérable. L’Amérique a besoin d’orchestres, de musique pour danser - quadrilles, cotillons, gigues- de ballades sentimentales à chanter, d’airs entraînants à siffler et de morceaux à jouer « à piano-forte » dans les salons. Enfin, l’Amérique est curieuse de découvrir ces artistes de concert noirs à peine affranchis des chaînes de l’esclavage et le public s’incline devant une voix magnifique ou la démonstration d’une technique étonnante.
Les compositeurs noirs écrivent bien et beaucoup, sont parfois édités. Mais la majeure partie de ces œuvres est tombée aujourd’hui dans l’oubli. Quant à la musique de la classe populaire et des esclaves, il en subsiste encore moins de traces. Il a fallu attendre 1867 pour voir édité le premier recueil de chansons d’esclaves.
Transition entre l’esclavage et la liberté, le début du XIXe siècle est donc pour les Noirs du Nord, une période d’adaptation difficile. Ils se battent non seulement pour améliorer leur situation matérielle, mais aussi pour se faire respecter au sein d’une société hostile, persuadée de leur infériorité. Les écrivains noirs et leurs amis blancs soulignent sans relâche que la réussite des Noirs éminents est bien la preuve que « la puissance de l’esprit ne dépend en rien de la couleur de la peau et que les Noirs ne sont pas inférieurs aux Blancs par nature et sont susceptibles d’acquérir des connaissances en art et en science ».
Au début du XIXe siècle, la ville riche de Philadelphie se targue d’être le premier centre artistique des États-Unis.
Philadelphie : la musique que l’on joue dans les foyers des classes moyennes vaut bien la musique banale dite « musique du genre distingué » de la société blanche. Les vendeurs de rue et les camelots et autres marchands ambulants font partie du décor des rues. Leurs cris, les bribes de chansons reprennent une partie de la tradition musicale des Noirs Américains.
En 1818, Matt Black dirige une fanfare entièrement noire. En 1826, l’orchestre du Théâtre de Walnut Street compte quatre musiciens noirs.
Des noms ont traversé les époques :
- Élisabeth Taylor Greenfield (1809-1876). La douceur et l’étendue remarquables de sa voix de soprano valent à cette esclave née dans le Mississipi le nom de « Cygne noir ». Après ses débuts dans l’Association musicale de Buffalo, une tournée de trois ans dans les États-Unis du Nord, elle donnera en 1854 un concert en présence de la Reine Victoria, à Buckingham Palace.
- Frank Johnson (1792-1844), joueur de violon, de clairon et de cor, chef de fanfare et maître de musique, chef d’orchestre et compositeur, dont l’orchestre est engagé par les State Fencibles et les Philadelphia Grays, deux sociétés blanches de la ville. En 1838, à l’occasion d’une tournée en Angleterre, Johnson et ses musiciens jouent en l’honneur de la Reine Victoria au Buckingham Palace. Il lui est alors offert un clairon d’argent.
La Nouvelle-Orléans, surnommée « Crescent City » (« La Cité du Croissant »), s’ancre dans le delta du Mississipi. Trait d’union entre les Antilles, l’Amérique latine et le sous-continent nord-américain, ouverte sur l’Atlantique, et donc l’Europe et l’Afrique, la cité portuaire est comme un point d’arrivée et de départ pour une traversée nord-sud des États-Unis via le Mississipi. Colonie française, cédée à l’Espagne, restituée à la France, elle est finalement vendue aux États-Unis (1808) avec le reste de la Louisiane. La Nouvelle-Orléans s’impose rapidement et bien évidemment comme le creuset du plus formidable mélange culturel réalisé en Amérique du Nord, avec une population d’une rare diversité d’origines : descendants d’immigrants français, d’Acadiens (Cajuns) chassés du Canada, d’Espagnols, Italiens, Hollandais, Grecs et Irlandais, d’esclaves noirs échappés des plantations ou affranchis, de rescapés des révolutions caraïbes ... Toutes les conditions, tous les éléments sont réunis pour que s’opère, de manière plus significative que partout ailleurs aux États-Unis, le plus grand brassage culturel de l’histoire des États-Unis.
En même temps, la topographie musicale reste fonction de distinctions sociales et raciales. Canal Street divise la cité en deux : upow, à l’Ouest, d’où sont originaires les musiques les plus « noires », et down-tow, qui englobe le French Quarter et Story Ville, indissociables du style « créole ». Les fêtes et pique-niques se déroulent au lac Pontchartrain, aux portes de la ville.
La musique est la vraie langue véhiculaire des habitants. Il y a de la musique partout : dans les lupanars et dans les familles, dans les orchestres de parade et à l’opéra, dans les bals, dans les bars, sur les docks, chez le coiffeur. Toutes ces musiques auraient pu s’ignorer, suivre chacune son chemin en dédaignant les autres. Mais un puissant catalyseur va tirer de leur variété même un art homogène qui, les laissant à leur destin désormais piétinant, et secondé par l’intervention du disque, conquiert en une trentaine d’années les oreilles de l’univers tout en poursuivant ses étonnantes métamorphoses. Il est admis —et il est patent- que le génie noir, unissant étroitement la musique à la danse, est le principe actif de ce catalyseur. La réalité de la source africaine n’explique pas toute la force et la fortune foudroyantes du jazz. C’est bien plutôt la récupération vigoureuse, concrètement ontologique, du rythme perdu chez nous depuis des siècles qui le décide. Et sans doute une telle récupération, à ce moment-là de l’histoire, ne peut être que d’origine africaine.
Dans la ville pittoresque de La Nouvelle-Orléans, trois troupes d’opéra peuvent se produire en même temps, et pièces, concerts, bals, défilés en musique dans les rues se succèdent, couronnés par le carnaval annuel du Mardi gras.
Les coutumes espagnoles, françaises, africaines, anglaises, irlandaises et allemandes, se mêlent pour produire quelque chose d’inédit, une sorte de culture vraiment américaine.
Le système de castes qui la fonde comprend les Blancs, les Noirs (pour la plupart esclaves) et ce qu’on appelait les « Créoles de couleur » (généralement des mulâtres libres, quarterons ou octavions). Il influence bien plus qu’ailleurs toutes les activités mondaines, artistes et littéraires de tous les citoyens.
L’un des spectacles les plus colorés de l’ancienne Nouvelle-Orléans est constitué par les danses d’esclaves, qui se tiennent Place Congo, les dimanches et jours de fête avant 1786 puisque, cette année-là, une ordonnance interdit ces danses. Vers 15 heures de l’après-midi, les danseurs commençaient à se réunir. Chaque groupe ethnique avait son orchestre, habituellement composé de tambours (faits de troncs d’hévéa, creusés et recouverts de peaux de mouton), de banjos (fabriqués à partir de gourdes de Louisiane) et de crécelles (mâchoires de cheval). Toutes les danses d’esclaves de La Nouvelle-Orléans n’étaient pas issues de la tradition africaine. Dans les tavernes, on dansait au son des violons, flûtes, clarinettes, triangles, tambourins et tambours. Dans la plupart des manifestations dansantes, que ce soit pour les Blancs, les esclaves ou les Créoles, les orchestres sont noirs.
Dans les bals blancs, une partie de la salle est souvent réservée aux Noirs, qui ont le droit d’écouter la musique, mais pas celui de danser. Ce qu’on appelait les « Bals des Quarterons » est une tradition pittoresque de La Nouvelle-Orléans tout comme les danses de la Place Congo.
Plus généralement, la population de La Nouvelle-Orléans, blanche comme noire, a un penchant particulier pour les fanfares. À cause de l’ascension possible au travers de la musique, les Noirs prennent à cœur leur participation à leurs propres fanfares. Ils apprennent la musique avec les musiciens de l’opéra français et les orchestres de la ville ; certains vont terminer leurs études à Paris. Grâce à quoi, les orchestres et les ensembles noirs de La Nouvelle-Orléans sont à une qualité musicale remarquable.
Si les Noirs de La Nouvelle-Orléans s’intéressent surtout à la musique instrumentale, la musique vocale n’en est pas pour autant négligée. Des places leur sont réservées dans les salles d’opéra. Dans les cathédrales, les voix des Noirs donnent de la chaleur et de l’ampleur aux chants de la messe. Le premier couvent pour les femmes de couleur des États-Unis est fondé en 1842. Au cours du Chemin de Croix d’un certain Vendredi saint, les sœurs y chantent avec émotion un cantique en français.
Entre 1830 et 1840, la Société philharmonique noire compte plus de cent membres. Outre les concerts qu’elle organise elle-même, elle accueille volontiers des artistes étrangers.
Deux courants musicaux parallèles se distinguent nettement au XIXe siècle chez les Noirs de La Nouvelle-Orléans : l’interprétation talentueuse de la musique clanique européenne avec animation des soirées par des musiciens bien formés, d’une part ; et, à l’opposé, la musique africaine des esclaves de la Place Congo, instinctive et très rythmée qui, après l’interdiction des danses sur la place, descend dans les tavernes, cabarets et autres mauvais lieux de la ville.
Chicago, capitale du Midwest, surgie des marécages insalubres des bords du lac Michigan va représenter pour longtemps une terre d’asile pour les populations noires sudistes riveraines du Mississipi. En 1773, Jean Baptiste Pointe DuSable, un métis haïtien élevé à Paris, fils d’un marin français et d’une esclave noire, avait fondé Chicago pour y exercer son métier de trappeur. En 1830, le comptoir rustique était devenu une ville champignon.
La pègre y est très active. Le célèbre Al Capone possède plusieurs boîtes de nuit dans la banlieue de Chicago. Passionné de jazz, il se montre très généreux envers les artistes. Son syndicat possède et dirige le luxueux Grand Terrace, le meilleur cabaret de jazz de la ville dans les années 30. Les boîtes servent de lieux de rendez-vous aux gangsters. Avec l’aide de leurs assistants, ils engagent des formations de jazz auxquelles ils demandent de faire une musique pleine de vie. En échange, ils offrent aux jazzmen la possibilité d’apprendre les trucs du métier, et aussi les débouchés : les dancings deviennent cinémas, des music-halls, des restaurants et des cabarets.
Louis Armstrong, Johnny Dodds et d’autres y divulguent avec succès les secrets de l’improvisation collective à trois voix (trompette, clarinette, trombone), véritable épanouissement du style dit new Orléans ou dixieland, parfois en compagnie de musiciens locaux. De nombreux clubs, music-halls et dancings abritent leurs activités dans les années 20. En même temps s’affirme à Chicago une école de musiciens blancs, les Chicagoans, où le saxophone ténor tient une place de choix, qui annonce le jazz des années 30.
D’innombrables talents, des arrangeurs, des danseurs, des chanteurs et improvisateurs, se surpassent dans l’imagination créatrice, et exploitent le filon, séduisant aussi le grand public, celui des bals, du cinéma et du show-business. En 1940, alors que le jazz semble être à son apogée, la révolution du be-bop agrandit radicalement son espace.
Kansas City, fondée en 1821 au confluent des rivières Kansas et Mississipi, est la « capitale du crime ». Comptoir où les trappeurs viennent vendre leurs fourrures, cette ville double : Kansas City (Kansas) et Kansas City (Missouri), est dès la fin du XIXe siècle le lieu d’un important exode de paysans noirs (environ 40 000) venus des bords du Mississipi pour répondre à l’appel du prophète Benjamin Singleton. Cette concentration va permettre à la musique noire de se développer dans le décor culturel et social du blues encore campagnard, et pour un public essentiellement noir.
Dès la fin de la guerre de Sécession, la City of Kansas devient le point de rassemblement de tous les éleveurs des grandes plaines américaines. Grâce au récent chemin de fer, ils expédient leur bétail vers les abattoirs de Chicago.
Au tournant du siècle, la ville devient célèbre pour ses bordels, ses tripots et ses saloons, assidûment fréquentés par tous les cow-boys venus conduire leurs troupeaux dans les parcs à bestiaux. Bien avant ceux de Las Vegas, les casinos attirent les amateurs de black jack et de roulette. L’industrie des plaisirs attire la convoitise de la pègre locale, organisée par les frères Pendergast.
La population afro-américaine de la ville est au centre des préoccupations des Pendergast. En échange de leur protection et de quelques miettes sociales, de la construction du premier hôpital noir de tout l’Ouest américain, le ghetto de Kansas City accueille les principaux établissements contrôlés par la « machine » Pendergast.
Dès les années 20, la mode des grands orchestres bat son plein à Kansas City. On se dispute les solistes les plus inventifs, les chanteurs les plus puissants. Pour se faire entendre, ces derniers sont contraints de hurler, et l’on donne bientôt le nom de blues shoutters à des vocalistes de légende comme Jimmy Rushing ou Big Joe Turner.
Dans les années 30, les cabarets de Kansas City deviennent le théâtre d’une intense activité musicale, la ville offrant par ailleurs les divertissements habituels de la vie nocturne.
Avec le temps, le gouvernement américain finit par mettre un terme aux activités criminelles de Tom Pendergast et de ses lieutenants, portant un coup fatal au jazz de Kansas City. Les meilleurs musiciens de la ville vont alors porter la bonne parole du swing à New York.
New York est la capitale du théâtre américain. Sur la scène de l’African Grove, ballets et pièces sont joués par des acteurs noirs. Une galerie spéciale est réservée aux spectateurs blancs. L’acteur le plus célèbre du Grove est Ira Aldrige, tragédien shakespearien, qui excellera dans le rôle d’Othello en Europe. Le théâtre, ouvert en 1821, ferme ses portes en 1828. Il faudra attendre plus de 70 ans pour voir des Noirs revenir sur une scène new-yorkaise dans un spectacle produit, dirigé et représenté par eux.
L’Emancipation Day. En 1817, l’Assemblée de l’État de New York promulgue que tous les esclaves seront affranchis à dater du 4 juillet 1827. Un immense défilé dans les rues et des chants de liberté fêtent l’évènement.
Le quartier de Five Points. Nombre d’esclaves récemment affranchis ne sont évidemment pas préparés à l’âpre concurrence de la liberté, surtout ceux qui n’ont pas de métier. Certains glissent sur la pente de la délinquance et de l’oisiveté. L’un des quartiers de Manhattan, la zone dite Five Points, a aussi la triste réputation d’être l’un des pires taudis des États-Unis. Le séjour que l’écrivain britannique Charles Dickens y fait en 1842 lui donnera ses lettres de noblesse, séjour qu’il rapporte dans son livre Notes on America.
Les dancings de Five Points peuvent êtres considérés comme les ancêtres des célèbres black-and-tan cabarets du Harlem des années 1920. Les musiciens qui s’y produisent ignorent tout de l’écriture musicale, mais savent entraîner leur public dans des danses déchaînées, frénétiques. Pour Eileen Southern, « il s’agissait, on peut le dire, de musique hot, bien avant que les mots de jazz ou de ragtime ne fassent partie du vocabulaire des spécialistes de la musique populaire ».
New York, capitale mondiale du jazz depuis la fin des années 20, a un centre, l’île de Manhattan, qui compte trois foyers musicaux : Harlem au nord ( uptown ), Broadway au milieu ( midtown ), et Greenwich Village au sud ( downtown ). Point de rencontre de musiciens venus de tous les États-Unis, puis du monde entier, New York est le laboratoire, la vitrine et le tremplin de tous les styles et tendances de la musique afro-américaine. On vante dans les cabarets de jazz new-yorkais « l’érotisme de la musique noire ».
C’est en 1920 que les premiers habitants Noirs emménagent à Harlem, ce, sous l’impulsion d’un entrepreneur immobilier d’origine africaine, Philip Playton Jr. Les années 1920 où Harlem devient un creuset de la culture afro-américaine correspondent à une véritable explosion artistique notamment musicale. Pendant cette période de « renaissance », on assiste à une exacerbation de fierté raciale dans la population. Pendant que se développent au sein des populations des mouvements religieux ou politiques comme le NAACP (Mouvement pour les droits civiques des noirs) en 1910, ou l’ Universal Negro Improvement Association de Marcus Garvey en 1916, un certain nombre d’intellectuels noirs se rassemblent autour du penseur W.E.B. DuBois. Ils se proposent de faire avancer la cause des Afro-Américains, grâce à l’action de ce que DuBois appelle le talented tenth, sorte d’élite éclairée censée gagner le respect de l’Amérique blanche par la qualité de sa réflexion.
Les années 20, c’est encore la mafia. La « blanche » (autant juive qu’italienne) opère dans les night-clubs réservés aux Blancs et les bars clandestins qui servent l’alcool pendant la prohibition. Le truand « Dutch » Schulz contrôle toute la production et la distribution de spiritueux dans le quartier. Plutôt que d’entrer en compétition avec les réseaux établis, les gangs afro-américains se concentrent sur le jeu clandestin. Ils inventent une sorte de loterie, le « bolito », jouée illégalement dans une multitude d’endroits de Harlem.
C’est comme cela que Harlem, longtemps marginalisé et dépourvu de ressources, devient associé à la criminalité new-yorkaise. Vers 1950, la plupart des Blancs quitteront ce quartier, suivis dans les années 1960 par les classes moyennes afro-américaines. Au moment des émeutes de 1964, le taux de criminalité à Harlem est six fois plus élevé que la moyenne de la métropole, le pourcentage des toxicomanes ne cessant d’augmenter.
Plusieurs émeutes secouent Harlem (en 1935, 1943, 1964, 1968 et 1995), la plupart déclenchées par des actes, réels ou supposés, de brutalités policières. Les émeutes de 1968 sont la conséquence directe de l’assassinat du pasteur noir américain Martin Luther King.
Pour ce qui concerne plus spécifiquement la musique, c’est à partir du milieu des années 60 que le qualificatif afro-américain est utilisé pour désigner les formes musicales noires sur le continent américain au sein des communautés noires, résultat du contact de deux civilisations : l’une d’origine africaine, l’autre d’origine européenne, ou alors de l’adaptation de l’héritage africain au contexte colonial. Le jazz est une musique afro-américaine au même titre que certaines musiques d’Amérique Latine et des Antilles, notamment celles de Cuba et du Brésil, où les descendants des esclaves importés d’Afrique ont inventé des folklores originaux, des pas de danse et des mélodies populaires.
Dans le domaine musical, c’est à Harlem que se développe le Harlem stride (impression d’enjambée que donne la main gauche du pianiste dans le style ainsi qualifié) avec James P. Johnson, Willie The Lion Smith et Fats Waller. Le célèbre Cotton Club (1923-1936) et le Savoy Ballroom (1926-1958) accueillent parmi un public de danseurs les meilleurs big bands et l’on applaudit les grands orchestres de Fletcher Henderson, Cab Colloway, Duke Ellington.
Chick Webb est l’un des premiers à jouer à la nouvelle salle de danse du Savoy Ballroom « le foyer des pieds heureux ». C’est là que voient le jour des danses noires comme le lindy-hop et que la chanteuse Ella Fitzgerald fait ses débuts dans le monde du spectacle.
La mode passe petit à petit aux petites formations qui se produisent aux alentours de Broadway, principalement dans les clubs de la 52 e Rue,« la rue qui ne dort jamais ». Ce quartier sera le coeur de la vie du jazz de 1935 à 1955.
Un peu plus tard, tandis que s’impose le be-bop et que disparaissent les clubs de la 52 e Rue, s’ouvrent non loin de Broadway de nouveaux lieux : Birmanie (1949-1965), Café Métropole ...
Fin des années 40, après l’épisode du jazz cool à dominance californienne ( West Coast ), les jazzmen new-yorkais, renforcés par ceux de Détroit, proposent vers 1955 un autre avatar du be-bop : l’hard bop. C’est également à New York que John Coltrane et Charles Mingus préfigurent au début des années 60 l’explosion du free jazz.
CHAPITRE 4
LES PREMIERS COURANTS DE LA MUSIQUE NOIRE AMÉRICAINE
L’origine du blues s’enracine dans les chants, les musiques et les danses des terres africaines razziées par les marchands d’esclaves. Déracinés de leur contexte et de leur fonction sociale et culturelle, vidés de leur rituel, parfois purement et simplement interdits, les chants avaient été remisés dans les mémoires. Mais émergeant de l’inconscient, des fragments se heurtent, se frottent, se mêlent aux sons, aux chants, aux danses et aux musiques des terres américaines : langues anglaise, française, allemande, berceuses, comptines, hymnes, chansons et ballades, valses, quadrilles ou polkas, œuvres classiques et populaires du répertoire orchestral européen. Le blues émerge de cet ensemble hétérogène.

Le blues : « épine dorsale » du jazz
Sa naissance officielle correspond à l’enregistrement du disque Crazy Blues, par Mamie Smith le 14 février 1920 à New York.
Plus que tout, le blues est une sensation d’expression vocale. Ce sentiment de soi habituellement traduit par « cafard » correspond assez bien au spleen des poètes.
Les tout premiers chanteurs de blues sont itinérants, souvent aveugles. Ils s’accompagnent généralement eux-mêmes à la guitare en se souciant peu des douze mesures. Chacun y va de sa propre interprétation, imposant son rythme, son invention, ses sentiments et son émotion aux mélodies comme aux paroles qui l’accompagnent.
Le blues est comme un texte tissé de l’histoire d’un peuple. De ses légendes et de sa vie quotidienne, de sa mémoire et de ses oublis, de ses plaisirs et de sa mélancolie. Il contient tout, absolument tout de lui, du spirituel au trivial, de l’obscène au sublime. Hommes simples et bons, fieffés coquins, voyous ou pasteurs, chanteurs, conteurs, danseurs et musiciens. Tous ont contribué à la transmission dans une improvisation constante.
Infinie répétition par laquelle l’homme s’interroge sur lui-même, dans un état d’âme, d’esprit et d’humeur, que crée le doute de soi et la proximité sûre, connue, voire éprouvée de la mort, le blues est en même temps la résolution de cet état, projetant avec les moyens du bord une vision du monde, une philosophie qui le rend au moins provisoirement possible, et qui inscrit la solitude dans l’universel.
Évoquant l’opacité et l’invisibilité du corps noir, exhibant tout en la cachant la sexualité, l’expression du blues est une forme de survie, sublimation par laquelle le noir américain s’est imposé dans la culture de notre monde, donnant au passage sa facture à la musique populaire d’aujourd’hui.
Nicolas Clément écrit justement : « La communauté noire américaine, rejetée dans l’isolement et le désespoir a chargé de toute son émotion la seule forme d’art qui lui fût véritablement offerte : la musique. Le bluesman, bien loin d’être un simple compositeur, improvisateur, poète, collecteur et arrangeur de thèmes traditionnels, chanteur, virtuose, amuseur public, était surtout jugé par l’étendue de ses talents dans tous les domaines. Plus encore, il devait trouver à la communauté qui était la sienne un effet cathartique parce qu’il en a suivi l’évolution et épousé les contours ».

Le blues rural et le blues urbain
Comme presque toute la musique noire, le blues tend vers les rythmes à deux temps et les mélodies syncopées. Il se chante toujours dans un style détendu, recourant souvent à des procédés tels que voix de fausset, cris, gémissements, pleurs et grognements, rappelant les chansons tristes des débardeurs, les hollers des esclaves dans les champs et les spirituals chargés de douleur.
Les spécialistes actuels du blues le classent généralement en trois catégories : le country blues, la country music, le city blues.
- Le country blues, sa forme primitive : ce blues rural est d’abord interprété par un seul chanteur qui s’accompagne à la guitare. Par la suite tout un ensemble de cordes accompagnera les chanteurs : violons, guitares, banjos, mandolines, contrebasses. Parallèlement, se développeront les « juge bandes » avec leurs cruches de terre, banjos, harmonicas, mandolines, planches à laver et des zoos — instruments à mi-chemin de l’ocarina et du peigge vocaux mirliton...
- La country music reste le symbole d’une Amérique blanche profonde « aux accents de camions et de bière » ouest américains.
Le blues a ses interprètes, et c’est dans les États du sud, pauvres et paysans, qu’il trouve son inspiration la plus fertile et ses musiciens les plus essentiels. Les bluesmen vont d’État en État, de ville en ville. Musiciens des rues, des bars et des maisons closes deviennent les figures emblématiques d’une des formes de musique les plus intenses et les plus profondes.
Le blues rural s’adresse à une population de province et évoque donc bien souvent des thèmes ruraux. C’est une musique austère et mélancolique, qui s’accommode bien d’une guitare, parfois soutenue par l’harmonica ou des washboard (planche à laver recouverte de tôle ondulée sur laquelle joue le joueur, qui a enfilé des dés à coudre métalliques pour gratter, frotter, percuter, et ainsi fournir une assise rythmique aux mélodies. Dans les années 30, cette « batterie du pauvre » très en vogue sera agrémentée de clochettes et autres accessoires).
L’histoire du blues urbain débute dans les grandes villes du Nord. En deux temps, avant et après la Seconde Guerre mondiale, Chicago va donner au blues une place centrale. Entre son ghetto, ses studios d’enregistrement et sa tradition, une foule de musiciens, résidents ou de passage, créent le Chicago blues.
Mais c’est la région du Delta Mississipi qui passe pour être le berceau du blues, un blues puissant, lancinant et incantatoire dont le plus grand représentant est Charley Patton (1887-1934). La Côte Est possède des instrumentistes souvent brillants, entre jazz, musique populaire blanche, ragtime, et blues. Citons Blind Blake (vers 1890-1935), Blind Willie McTelle (1901-1959). Le Texas a un blues ouvert, varié et original.
Memphis (Tennessee) est la première ville à donner son nom et ses lettres de noblesse au blues, avec le compositeur W.C. Handy (1873-1958) qui est l’un des premiers musiciens à reprendre des airs de blues, à les arranger et les faire interpréter par des chanteurs avec orchestre. Ce fils de pasteur de l’Alabama est aussi l’auteur du fameux Saint Louis Blues. Il adapte également une musique populaire noire pour une chanson Memphis Blues, destinée à la candidature du maire de Memphis. Son action contribua au rayonnement du blues dans le monde entier.
L’histoire du blues est inséparable de l’enregistrement phonographique en tant que diffuseur de musique.

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