La Puissance d aimer
159 pages
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La Puissance d'aimer , livre ebook

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Description

À l’automne 2011, je présentai à la Chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière ma première exposition de photographies. Quel a été le parcours qui m’a conduit ici ?

Historien d’Art de formation, puis travaillant à la direction artistique de Vogue, c’est toute l’éducation de mon oeil, et toute la biographie de mon esthétisme, que j’évoque dans ce livre.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2012
Nombre de lectures 187
EAN13 9782876235113
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0105€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Extrait

CH A  P I T RE I
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M A Î T R E C H A S T E L
Les années de formation de l’œil, de l’Institut d’Art àVogue
« Non, vous ne pouvez pas vous occuper de meubles, vous allez vous intéresser à l’architecture. » Ces mots lâchés comme un oracle à l’étu-diant débutant que j’étais, m’avaient été adressés par André Chastel, immense historien de l’Art, plus tard professeur au Collège de France, enthousiasmé par Laurent le Magnifique, imprégné de l’humanisme de la Renaissance, admirateur de Paul Valéry qu’il aimait volontiers citer. Maître à penser, fervent défenseur de l’Art comme témoin de la civilisation, et voulant toujours dépasser l’analyse radicale de l’œuvre pour lui donner une vraie portée sociologique, voire politique. Au départ, je pensais devenir expert en mobilier. Chastel en avait décidé autrement. On notera, au passage, que ma biographie, dans ses grands tournants, est parfois sujette à des réactions extérieures violentes. En l’occurrence il n’était pas question pour cet homme que je devienne archéologue en menuiserie, fourmi ou gratte-papier. Il fallait voir grand, et d’abord voir tout court. Il aimait à répéter que, sortant du lycée, nous ne savions pas voir. Et pour sa démonstration, il prenait ni plus ni moinsLa Jocondeà témoin : avait-elle la main droite sur la main
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gauche, ou l’inverse ? Il est vrai, qu’à l’époque, nos cursus scolaires ne nous avaient pas vraiment initiés à l’approche de l’Art. Les cours de dessin m’ennuyaient particulièrement. Il fallait toujours reproduire la pomme rouge, comme Cézanne avait su le faire, ce qui ne me mettait guère en appétit. Une fois même, je m’étais endormi et avais laissé sur un radiateur bienveillant mon appareil dentaire, que je haïssais cordialement. Cela me valut les foudres maternelles et une profonde aversion pour le dessin. Bien sûr mon pauvre cerveau préférait le jeu et acceptait plus volontiers les bandes dessinées, non considérées comme de l’Art à l’époque. Une fois, enfant, au cours d’une visite vaguement guidée, j’ignore pourquoi et comment, je me suis retrouvé dans les salles de peintures anciennes du Louvre. « Anciennes », nous avait-on précisé, signifiait que les auteurs étaient morts depuis longtemps. J’étais donc en compagnie d’un collègue de classe, aussi passionné que moi, et nous avions décidé d’être très sérieux et attentifs. Tellement consciencieux et remplis de bonnes intentions que nous commençâmes à lire scrupuleusement les fameux cartels qui accompagnaient les tableaux. On nous avait expliqué que ces panneaux étaient comme les fiches d’identité des œuvres accrochées au mur. Cela s’appelle toujours cartel. Mais la signalétique d’alors était aussi débutante que nous à ce moment-là ; ce n’était à l’évidence pas encore le moteur de la muséologie. Donc, sur chaque cartel, le mot qui apparaissait en grand était : « Catal ». Et nous étions persuadés qu’il s’agissait bien là du nom de l’auteur. Mais,
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trois salles plus loin, devant l’ampleur et la diversité de la production de cet illustre inconnu, il nous fallut reprendre la lecture plus sensée de notre visite. « Catal » était écrit pour « catalogue » bien entendu. Toutefois, ce jour-là, la lecture des tableaux resta très syncrétique et plutôt confuse. Quant àLa Joconde, elle ne nous avait pas encore livré son secret. Ce sont des années plus tard, pris de passion pour l’histoire de l’Art, et grâce à maître Chastel, que je devins étudiant assidu à l’Institut d’Art. Château du savoir, citadelle étrange de briques rouges où se mêlent l’Orient et l’Occident, dressée derrière les jardins du Luxembourg, à l’angle de la rue Michelet. Un sentiment de liberté m’envahissait chaque fois que je franchissais le seuil des lourdes portes de fer forgé de l’Institut. Nul à l’école, je devenais très bon à l’université. Monter ces escaliers de marbre clair me rendait heureux. Il y avait sur les murs, accrochés ci et là, des reliefs, des morceaux de sculptures antiques, beaucoup de Grèce, quelques romains, très peu d’égyptien, des extraits de la Renaissance, plus quelques fragments médiévaux ou baroques. C’était comme un atelier géant qui me révélait chaque jour un peu plus de ses mystères, l’histoire de l’homme et de ses créations, de ses croyances, de ses convictions, mais aussi parfois de ses errements. Ces murs provoquaient une soif de connaissance, sentiment très nouveau pour moi. Je me souviens d’une séance de travaux pratiques pour les béotiens fraîchement débarqués des écoles. Un relief en
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plâtre, mais qu’on nous signala comme réplique d’un marbre. Il fal-lait déchiffrer le chef-d’œuvre. À mes yeux, il était surtout esquinté, fatigué par son grand âge, pas vraiment fringant. Que dire ? Deux femmes en buste de profil qui se regardent en agitant les bras et dieu sait quoi dans les mains. C’était là ma première analyse, qui fut vite mise à mal. Comment n’avais-je pas remarqué ces superbes diagonales qui se croisaient exactement au centre du jeu des mains de ces deux femmes, cette chorégraphie « magnifique » et « symbolique » qui unissait deux êtres. Et là, il fallait avancer en une hypothèse iconogra-phique, deux femmes, une mère et sa fille diront certains, deux déesses diront les autres. Bien entendu, je n’avais rien soupçonné, rien com-pris. Comment ne pas rester admiratif devant la dynamique verticale des plis de leurs vêtements, jusqu’à la sérénité apaisante de leurs coif-fures en courbes douces, finement ciselées. Et puis au centre, comme la flèche d’une cathédrale, la fleur, quel symbole. Je suis sorti de là, et tout m’apparut différent, plus rien n’était banal.L’Exaltation de la fleur, c’était le nom du fameux relief, c’était pour moi l’exaltation tout court. Oui, il fallait « voir » désormais. Il fallait regarder, apprendre et analyser l’histoire de chaque œuvre, quels que soient son époque et son style. Des méandres abs-traits mérovingiens, entrelacs cabalistiques de Vikings d’antan, au sfumatoembué, infini des tableaux de Vinci, sur la force surhumaine de la ligne d’un Michel Ange, à la révolte violente d’unGuernica de Picasso, il fallait tout voir, tout saisir. Aimer ne suffisait pas, il fallait
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comprendre avant tout. Et, bien entendu, fidèle à la recommandation de mon maître, j’appris l’architecture depuis ses origines. Du bois à la pierre, les volumes qui se définissent dans l’espace des murailles dres-sées. Et la droite et la courbe qui jouent à travers les siècles pour bâtir les demeures des dieux et des hommes. Homme ingénieur, homme artiste, la perfection des pyramides, la folie savante des cathédrales, l’humanisme grandiose des coupoles, l’équilibre classique et l’envolée baroque, le béton et le métal qui vont encore plus loin, rien n’est ter-miné. Et le dialogue de l’homme et de ses créations, s’il est de verre aujourd’hui, reste encore à écrire. L’architecture me fit découvrir la valeur de l’espace. La première fois que je suis entré à Sainte-Sophie, j’ai eu l’impression d’une immense respiration. C’est au cours de ces années d’études que je découvris la coupole de la Chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière. Les années passèrent, j’étais devenu très sérieux, affublé d’un costume cravate, je donnais des leçons de travaux pratiques à de jeunes étudiants, avec une seule méthode : leur apprendre à voir ce qu’à moi-même on m’avait appris. Je n’étais pas pour autant le meilleur pédagogue en la matière, mais la conviction peut parfois aider à la compréhension chez les autres. À bien y réfléchir, cet exercice a dû m’aider encore une fois de plus. La lecture et l’analyse d’un tableau que l’on enseigne aux autres sont aussi la meilleure façon pour faire enregistrer, par son propre cerveau, les mécanismes mêmes de la création. La leçon de Chastel sur le tableau de Van Eyck, le couple
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Arnolfini où, derrière et bien centré, luit ce miroir rond et déformant où se devine le reflet du peintre peignant, marquant ainsi la prise de l’autoportrait dans l’histoire de la peinture, m’est restée gravée jusque dans mon inconscient. Pour illustrer la force portante d’une croisée d’ogives, ces arches pointues médiévales, je donnais à mes chers disciples l’image saugrenue de l’araignée. Le monstre magnifique de Louise Bourgois devenait l’exemple parfait. Une autre vision m’interpellait quand André Chastel, toujours lui, toujours bien coiffé avec sa petite moustache qui m’énervait, regardant par-dessus ses lunettes avec un œil malin, s’enflammait pour les premières « vues cavalières » des villes à la Renaissance. « Regarder une ville d’en haut, voilà une grande découverte de l’époque. Ce que l’on voit d’un avion, ils l’avaient imaginé sans voler », nous déclarait-il. Je me mis à penser alors qu’il en était de même pour chaque chose qui nous entoure. Un tableau, un relief, doivent toujours être vus de face, mais dans un escalier la vision est très différente. Le plafond de la Sixtine est un long travelling. J’avais donc entrepris d’entamer une réflexion avec des étudiants qui finit tout naturellement dans une impasse, tant les avis et, bien entendu, les points de vue divergeaient. Tout ceci ne faisait guère avancer l’histoire de l’Art, mais donnait beaucoup de travail à mes neurones. Enfin, André Chastel, méritant et fatigué d’instruire des jeunes souvent distraits, fut nommé au Collège de France. Gloire pour lui, oubli pour moi. Je me sentais orphelin. Et alors que mes bons pa-
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rents me voyaient briller dans une carrière universitaire, forcément intelligente, le diable, qui ne s’habillait pas encore en Prada, m’avait fait miroiter les extravagances d’un monde que j’ignorais jusqu’alors, la mode. J’étais encore habillé comme Gilbert et Georges quand, un matin d’été, je croisais une troupe très exotique à mes yeux. Internet n’existait pas, et Wikipédia n’avait pas encore d’article sur eux. Les filles étaient maquillées en plein jour avec des couleurs et des lumières de théâtre. L’une avait mis du rouge à lèvre grenat sur ses grandes paupières bombées, de la laque semblait couler par-dessus. Une autre, bouclée et oxygénée à l’extrême, avec un jean coupé en short, semblait immense sur des tennis compensés en forme de banane. Les garçons n’étaient pas moins insolites, et, bien sûr, eux aussi maquillés. Ils riaient, prenaient des poses saugrenues pour la rue. Le tout surveillé et filmé par un homme qui avait l’air normal a priori. Paul Morrissey tour-nait un film pour La Factory d’Andy Warhol. J’ignorais qui ils étaient. Je restais stupéfait et figé dans mon costume. Ils me dirent plus tard qu’ils me trouvaient sincèrement très exotique moi aussi. C’est ce qu’on appelle une question de point de vue. Dès lors, je continuais à travailler tant bien que mal sur mes études. L’habitude et la conscience vous font certes faire de notables efforts, mais pas toujours louables. Je travaillais à Rome, ville-culture par excellence, mais aussi ville-couture, ce que je découvris en haut des escaliers fameux de la place d’Espagne.
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