Voyage à Rome et dans quelques villes d Italie - Octobre 1862
90 pages
Français

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Voyage à Rome et dans quelques villes d'Italie - Octobre 1862

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Description

En vous présentant, Messieurs, cette esquisse rapide et incomplète d’un voyage à Rome et dans quelques villes d’Italie, je n’ai point la pensée de rien apprendre à des collègues dont plusieurs ont vu, et mieux que moi, le pays dont je parle, et dont tous connaissent les savantes descriptions et les éloquents récits.Encore moins ai-je la prétention de faire un livre et de traiter à fond un si vaste sujet ; si cette vaine bouffée me montait à la tête, je briserais bien vite ma plume superbe et folle.Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.

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EAN13 9782346025893
Langue Français

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Exrait

À propos de Collection XIX
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Félix Fournier
Voyage à Rome et dans quelques villes d'Italie
Octobre 1862
Ils sont déjà loin les jours où j’étais à Rome, m’émerveillant et m’enivrant de toutes les belles choses que renferme cette ville incomparable. L’impression que j’en ai remportée est ineffaçable, et ces souvenirs sont pour moi une joie sans cesse renouvelée. Mais le récit ou l’écho de ces souvenirs arrive bien tard ; c’est comme une expression posthume, comme une correspondance attardée, amoindrie, effacée par les correspondances d’une date plus récente.
Et combien de ces impressions, de ces récits, où. l’intérêt, le charme, les qualités les plus attrayantes l’emportent cent fois sur ces faibles pages !
Mais qu’y faire ? Je ne dispute pas le prix, je ne m’établis point en concurrent ni en littérateur. Je me contente de livrer à quelques amis ce que je puis nommer avec vérité mes impressions personnelles et mes souvenirs bien aimés.
Je dois seulement en deux mots expliquer les retards et le caractère de ce petit écrit.
Lectures faites à notre Académie de Nantes, souvent interrompues, elles ont subi les conditions de la publication de nos modestes travaux. Cette publication ne se fait qu’à la fin de chaque semestre. Des lectures un peu nombreuses sur un même sujet doivent donc se faire attendre.
Peut-être moi-même aurais-je pu me montrer plus empressé et m’acquitter plus promptement de ma tâche ; mais lorsque d’impérieux devoirs absorbent la vie tout entière, il est difficile d’écrire autrement qu’à son heure et à la hâte.
Pour quelques-uns, ce travail ne répondra pas à toutes leurs pensées et à tous leurs désirs. Ils n’y trouveront pas assez fortement empreint le cachet qu’ils auraient attendu de ma part. Ils y chercheront, sans les trouver, un foule de détails sur un grand nombre des pieux monuments et des saints usages de Rome.
Tout cela est vrai. Mais je les prie de tenir compte du but spécial de cette publication, des nécessités et des convenances qui m’étaient imposées, et de se montrer indulgent, si tout y respire le sincère amour du beau et du vrai, et si les saintes convictions et les principes chrétiens s’y font toujours sentir.
Ils sont déjà si nombreux et si bien faits les livres où tout ce que ces lecteurs regrettent est parfaitement exposé, qu’il est toujours facile de combler cette lacune.
Enfin, la publicité donnée à ces pages est trop restreinte, pour qu’elle ne reste pas encore une œuvre spéciale et comme une confidence de l’amitié. A ce titre, du moins, on voudra bien, je l’espère, m’en pardonner les imperfections et les défauts.
 
Août 1864.
PREMIÈRE LECTURE
En vous présentant, Messieurs, cette esquisse rapide et incomplète d’un voyage à Rome et dans quelques villes d’Italie, je n’ai point la pensée de rien apprendre à des collègues dont plusieurs ont vu, et mieux que moi, le pays dont je parle, et dont tous connaissent les savantes descriptions et les éloquents récits.
Encore moins ai-je la prétention de faire un livre et de traiter à fond un si vaste sujet ; si cette vaine bouffée me montait à la tête, je briserais bien vite ma plume superbe et folle.
Je n’ai pas même la pensée de me livrer à des dissertations savantes ou à de graves polémiques : les premières dépassent ma compétence et les secondes seraient icipeu opportunes. Il est des questions qui se présentent à l’esprit de tous et sur lesquelles mes convictions ne peuvent être douteuses et ne sont un problème pour personne ; mais je présente à l’Académie ce que je voudrais pouvoir appeler un travail littéraire et non un livre de discussion. Je veux vous parler de l’Italie, presque comme si je l’avais traversée il y a vingt ans, et sans entendre ni le bruit lointain des armes, ni l’écho des violences populaires, ni les discours criards des politiques.
Oserai-je l’avouer ? j’ai négligé à dessein les œuvres des autres, tant de livres érudits, pleins de doctrine, de faits et d’appréciations savantes, pour ne vous donner sur j’ai vu, hommes et choses, que mes impressions personnelles. A la façon d’un journal écrit sans recherche ni prétention, ce modeste travail est une exposition naïve de mes pensées et de mes jugements.
Très heureux de ce voyage, je sens le besoin de parler d’un pays qui m’a laissé de délicieux souvenirs. Entre collègues on peut se permettre de tels épanchements ; c’est comme un devoir de courtoisie que je tiens à remplir.
Et qui n’aime à entendre parler de ce pays unique par la grandeur des événements et le génie ? L’Italie n’est-elle pas le rendez-vous de toutes les pensées, de tous les travaux littéraires, de toutes les aspirations des arts ? Où trouver au même degré la multitude et la perfection des belles et grandes choses ? où rencontrer un sol plus marqué des empreintes ineffaçables du génie et de la gloire ? Et nous qui avons vécu avec cette belle antiquité, avec ces hommes de Rome, de Tusculum et de Mantoue dans le doux commerce de la poésie, de la philosophie et de l’éloquence ; nous à qui la littérature de ce riche pays est aussi familière que celle de la patrie ; et nous qui, par nos recherches et nos travaux, vivons dans le passé et en poursuivons les traces et les souvenirs dans les monuments écrits ou élevés par la main des hommes : et vous, enfants privilégiés de la nature, dont le sens exquis, l’imagination brûlante, poursuivent par l’art l’idéal et le côté divin des choses, quelle terre aura plus que l’Italie nos prédilections et notre amour ?
Quel est l’homme mûr, préparé par de fortes études, qui, sur cette terre classique, ne goûte les plus douces jouissances ? Quel est le jeune homme qui, au début desa carrière, n’y puise, avec un complément d’éducation, le goût instinctif du beau et l’amour des grandes choses ?
Pour moi, qui déjà avancé dans la vie, ai fait trop tard cette excursion lointaine, j’y ai éprouvé quelque chose de cette précieuse flamme, et j’y ai trouvé encore ce que j’y cherchais par-dessus tout, des impressions plus : élevées et plus saintes, des souvenirs sacrés qui me sont chers et embaument ma vie.
L’expérience vous a, comme moi, déjà mûris, Messieurs, et nous savons tous que dans les choses de ce monde les illusions sont inévitables. Quoiqu’on entreprenne, il y a du désenchantement ; les choses espérées ne valent pas et ne tiennent pas ce qu’elles promettent. Ici, il en est autrement, et pour le voyage de Rome, je l’affirme, à moins d’être en dehors des conditions communes, on en recueillera bien au-delà de la mesure qu’on avait espérée.
Départ. — Lyon, Marseille
Parti au commencement d’octobre, je traversais rapidement la France. En quelques heures, grâce à ces votes de feu qui nous donnent des aîles, j’étais à Paris, puis à Lyon : Lyon que je n’avais pas vu depuis vingt ans, Lyon que je ne reconnaissais plus et que j’étais ravi de revoir. Quels changements ! quelles grandes et belles percées ! quels vastes quais ! quel ensemble ! C’est vraiment la seconde ville de la France,.et sous quelques rapports, peut-être la première ; car, où retrouver cette position unique au confluent de deux grands fleuves, ces belles rives, ces verdoyantes campagnes, ces hautes collines et cette ceinture de montagnes contrastant avec ces horizons sans fin aux bords du Rhône !
Lyon est changé., et pourtant il est resté le même. Sans m’occuper de ce qui se remue trop facilement dans certaines zones de cette population houleuse, je retrouvais là cité chrétienne, ce vieux Lugdunum des temps antiques, avec ses vieilles croyances et ses vieilles mœurs ; et, lorsque le lendemain, je gravissais la sainte montagne de Fourvière, ses raides escaliers, ses ruelles tortueuses, je suivais comme autrefois de longues files de pieux pèlerins ; je les trouvais nombreux, hommes et femmes, dans le sanctuaire vénéré ; on y priait avec ferveur ; les ex-voto des souffrants et des consolés ne laissent pas le moindre-espace vide, et la Vierge immaculée, que la piété catholique a placée, comme la gardienne de la cité, au plus haut de la montagne, y, reçoit encore, et le jour et la nuit, de fervents hommages.
C’est de ces hauteurs que nos photographes prennent la vue magique, et, disent-ils, sans rivale de la ville de Lyon.
Dans le vrai, on reste ravi : le regard erre longtemps sur ce panorama magnifique. L’eau, les palais, les monuments, les églises, les aspects variés, l’ensemble immense, les détails saisissants, le mouvement de la cité, l’animation de l’industrie, la splendeur de la nature, tout concourt à charmer le spectateur, et je n’hésiterais pas à me ranger à l’avis des Lyonnais, si quelques heures plus tard je n’avais été suspendu d’admiration à la vue d’un spectacle non moins beau et supérieur à quelques égards. Je veux parler de Marseille.
Je néglige, et le dois, les points intermédiaires. Et pourtant, que de belles choses dans notre France et sur ma voie ! Comment passer près d’Arles sans visiter ses belles arènes, si bien conservées, et son cloître de Saint-Trophime ; sans voir cette population à part, antique et romaine par le type, par l’attitude et la beauté ?
Comment ne pas donner quelques heures Avignon, cette ville restée italienne toujours, où le passage des Papes a laissé d’impérissables traces, à son château, qui conserve leur nom, monument grandiose, vraiment digne d’une restauration complète ; masse imposante, qu’on prendrait de loin, avec ses tours élevées, pour une cathédrale gigantesque : Avignon aux mœurs douces, encore ornée de sa ceinture de murailles, et qui garde à quelques lieux, dans les délicieuses vallées du Vaucluse, les poétiques souvenirs de Pétrarque et de Laure.
Mais ne parlons que de Marseille. Cette ville m’a étonné autant que Lyon : parce que, depuis que je l’avais visitée, elle s’est transformée. Vaste et bien tenue, elle a, pour s’agrandir, transporté les montagnes, creusé des ports et construit des villes nouvelles. La fameuse Canebière a perdu elle-même de sa valeur, depuis que des rues impériales, des boulevards, des jardins d’acclimatation, de longues avenues ont dilaté et doublé la cité phocéenne, toute heureuse du mouvement nouveau de la Méditerranée, de l’exploitation de notre France africaine, et attendant avec une impatiente sécurité cette ouverture de l’isthme de Suez, qui donnera un nouvel accès dans les Indes et un nouvel essor à son activité.
Marseille est belle et grande. Elle répare même une incroyable lacune qu’on ne pouvait s’attendre à y rencontrer. Elle, la première cité des Gaules éclairée du saint Evangile, et toujours demeurée chrétienne, n’avait pas un seul monument religieux qu’on pût citer, pas une église, pas un débris ; mais maintenant d’élégantes basiliques s’élèvent sur les ruines ou à côté des vieux et chétifs édifices ; et sur les hauteurs du nouveau port, on voit paraître les premières assises d’une cathédrale qui sera un véritable monument. Dirigé par un habile architecte 1 , il devra répondre à l’attente publique. Plus riche que nos églises ordinaires, car elle est en marbre dont la double couleur alterne dans la construction, cette église, que je crois inspirée de quelque cathédrale d’Italie et que j’ai parcourue avec soin, m’a paru grande, largement conçue, peut-être un peu massive ; mais, en s’élevant, ces murs carrés et épais s’allégiront, les dégagements seront plus sensibles, une coupole justifiera la force des points d’appui, et, comme il arrive souvent, l’homme de l’art aura raison contre l’amateur inexpérimenté ou prévenu et ignorant.
Mais laissons les monuments : ils sont encore trop rares. Attendons que les grands magasins, les palais industriels et les quartiers nouveaux s’achèvent. Elevons-nous sur les hauteurs.
Marseille a son Fourvière, et Notre-Dame-de-la-Garde, isolée sur la montagne, placée en vigie sur le port, est, elle aussi, d’un aspect admirable. C’est de ce point élevé, sauvage, au sommet d’un roc abrupt, que je compris Marseille et qu’il me sembla que j’avais sous les yeux un des plus beaux sites du monde.
Il était tard, un ciel lourd et menaçant représentait assez mal les splendeurs méridionales. Mais quel tableau ! On sentait l’orage sous l’a nue, on frémissait pour la barque lointaine, pour les nautonniers lancés sur la mer perfide ; car ce n’était plus le Rhône, c’était la mer immense que j’avais devant moi, cette Méditerranée non pas diaphane et d’azur comme on aime à se la représenter, mais émue, troublée, brisant ses vagues sur ses beaux rivages aux roches escarpées. Mes regards se. reportaient alternativement de la mer à la cité et de la cité à la mer, et j’embrassais du même coup-d’œil la grandeur de cette mer se perdant avec l’azur du ciel, les belles dentelures de la côte, charmant rivage, et les îles voisines, la grande baie du port, le port lui-même, les vaisseaux de toutes les nations, les marins empressés, la ville tout entière, grande, immense, agitée comme les flots, inégale et capricieuse à l’instar de ses habitants vifs, animés, enjoués et spirituels. Tout était grand et sans limite dans ce tableau. Où retrouver un tel site, une telle ville et une telle mer ?
Je ne quittai point ces lieux sans prier à la chapelle ; en de semblables circonstances la prière est facilement une hymne. Je me rappelais les chants du poète roi : Dominus regnavit decorem indutus est... Mirabiles elationes maris, Mirabilis in altis Dominus... vox Domini in virtute, vox Domini in magnificentia... L’orage commençait à gronder ; je priais pour les voyageurs, je priais pour moi, qui, le soir même, prenais place sur un paquebot des Messageries impériales (le Vatican ).
La traversée
Ces paquebots sont un îlot flottant. Plusieurs centaines de passagers peuvent y trouver place. Le confortable et l’agréable n’y ont point été négligés. Un salon richement décoré attend la société qui veut s’y réunir pour la conversation. Si le temps est beau, on peut non-seulement y lire, mais y écrire à l’aise. Un bon piano attend la personne artiste, qui voudra charmer ou prévenir son ennui, et le chanteur désireux de soutenir par un accompagnement sa voix douteuse.
Une table bien servie attend aussi les convives ; mais, hélas ! ces apprêts culinaires sont trop souvent, pour le grand nombre, des inutilités et presque des ironies. Un mal affreux, qui n’a pas d’autre nom ni d’autre cause que la mer, vient troubler tous les calculs, bouleverser lesplus robustes et anéantir les volontés et les intelligences les plus fermes.
Singulière réunion parfois, que cette collection de voyageurs venus de tous les points et de tous les coins de la société ! Dans la saison favorable, les touristes abondent, mais le commerce, les hasards de la vie fournissent aussi leur contingent. Et, de plus, sur notre beau navire, nous transportions à Rome un détachement de troupes françaises. Trois cent quarante hommes encombraient le pont d’avant, et nous auraient fait regretter ce surcroît inattendu de population, n’eût été le but de leur voyage, et aussi l’entrain et la gaîté toute française dont ils firent preuve. Plusieurs d’entre eux suffirent à entretenir constamment la bonne humeur ; quelques-uns mêmes, natures exceptionnelles, par leurs chansons et leurs charges, attirèrent fréquemment l’attention de nos plus délicats et de quelques belles dames que nous avions à bord, et égayèrent ainsi pendant des heures la longue traversée.
Au sérieux, on a bien vite, dans ces réunions et ainsi rapprochés, trouvé à peu près ses pareils ; on se dovine, on ne tarde pas à se connaître, et j’ai fait de la sorte quelques rencontres qui sont devenues presque des amitiés, passagères, il est vrai, comme les circonstances qui les avaient fait naître.
Nous partions le soir : la nuit, mais une nuit claire nous prit bientôt. Cependant le temps ne tarda pas à se troubler ; nous eûmes un simulacre de tempête, assez pour avoir une idée de ces grands mouvements de la nature, pas assez pour être saisis par la peur. Quelques éclairs sillonnaient la nue, quelques coups de tonnerre retentirent dans l’espace et sur les flots. Il n’en fallut pas davantage pour jeter le trouble parmi les passagers un grand nombre, les femmes surtout, ressentirent ce mal affreux dont je parlais tout à l’heure.
Deux nuits se passèrent sur les flots : je me couchai peu ; j’étais avide de ce spectacle nouveau pour moi, de la contemplation du ciel, de la beauté des nuits sur cette belle Méditerranée.
Les côtes, les îles, quelques-unes historiquement fameuses, telles que la Corse et l’île d’Elbe, nous apparurent de, bien près. La nuit brillait de ses feux et la mer de son phosphore ; quelques constellations tournaient autour de nous presque à vue d’œil. Les étoiles avaient un éclat extrême, et les feux de la côte charmaient nos regards. Au retour du jour, tout s’animait sur le pont. Les conversations se formaient, les propos se croisaient avec gaîté, et des groupes entouraient avec empressement d’aimables et spirituels causeurs. Nous avions parmi nous plusieurs savants dont la science n’avait aucunement gâté l’esprit, des hommes de premier ordre à qui rien ne semblait étranger, et entre quelques ecclésiastiques, je distinguai un aumônier de marine digne de ce poste délicatet difficile, et un chapelain de Saint-Louis-des-Français, attaché à l’Ambassade, dont le tact, la science variée et la vive élocution font le plus grand honneur au diocèse breton qu’il représente.
Mais voilà que nous touchons à l’Italie, à ce pays rêvé, plein de souvenirs, d’une attraction si puissante, et dont l’impression ne diminue ni ne s’efface.
Nous arrivons à Civita-Vecchia, cette clef de l’Italie, militairement et politiquement importante, cité antique succédant à une colonie romaine, port de relâche de la navigation à vapeur, et qui, tout d’abord, par sa forteresse, m’indique l’un des plus grands génies italiens, ce Michel-Ange qui dessinait et traçait des châteaux forts comme il élevait des coupoles, peignait des Jugements derniers et sculptait des Moyses.
Civita ne pouvait avoir pour moi d’intérêt. Je ne fus point attiré par les richesses archéologiques qui l’entourent. Je trouvais encore éloignée de Rome, où tendaient tous mes vœux ; néanmoins, j’ai éprouvé un moment de bonheur, lorsqu’en mettant le pied à terre, deux jeunes soldats de la garnison vinrent à moi avec une respectueuse cordialité, m’appelant par mon nom et me rappelèrent Nantes, leur ville natale et la mienne, et leur première communion, à laquelle je les avais préparés ; souvenir sacré qui revient surtout au loin et plus tard.
Rome
Comme il me tardait d’arriver ! Combien les ennuis des passeports et des visites douanières, et toutes ces formalités romaines si minutieuses m’étaient pénibles ! Combien me paraissait lente la marche de ce mauvais chemin de fer que nous avons pourtant construit ! Je dis nous, comme si la France avait rien de commun avec les spéculations des Mirès et des Pontalba.
Enfin, Rome apparaît, comme autrefois la ville sainte aux regards des pèlerins : et pour moi c’était bien la nouvelle Jérusalem. Mais, je dois l’avouer, comme tout étranger, je fus déconcerté de l’impression première. Moins poète que l’abbé Gerbet 2 , je ne fus pas saisi comme lui de l’effet harmonieux des campagnes inhabitées, où errent seulement quelques troupeaux de cavales et de buffles, de la cessation des bruits et des mouvements de l’industrie et de la société moderne, comme pour faire silence autour de la ville de la religion céleste et de la prière recueillie. L’entrée de Rome, du côté du chemin de fer, étroite, tortueuse, embarrassée, ces faubourgs pauvres et peu soignés, cette absence du mouvement et de l’éclat qui caractérisent les grandes villes, m’attristèrent beaucoup.
Je cherchais, d’après mon idéal, cette Rome si grande et si belle, et je me trouvais dans une ville de troisième ordre à peine, que rien ne relevait à mes yeux. Mais ma tristesse dura peu : déjà j’avais aperçu, à la dérobée, le grand temple par excellence et le château Saint-Ange, cette tour immense, jadis un tombeau, maintenant un fort ; et au même moment m’était apparu un petit soldat français, seul, au port d’armes, sur le bastion, et je m’étais dit avec un sentiment d’orgueil : Voilà la France, sa noble mission et sa puissance. Un soldat avec son drapeau, et c’est assez. Les mouvements les plus agités, les convoitises les plus ardentes viendront se briser contre cet obstacle, comme les flots contre un grain de sable. Tant qu’il sera la, tant que la France le voudra, l’arche sainte de la catholicité sera en sûreté.
Grandeurs de Rome
J’ai dit combien le premier aspect de Rome répond peu à ce qu’on attendait. Par quels côtés donc Rome est-elle grande ?
Je réponds : Par tous les côtés qui peuvent intéresser l’intelligence et le cœur, l’imagination et les souvenirs ; par la multitude, la variété, la grandeur et la perfection des monuments qu’elle renferme ; par le culte suprême des arts ; par la majesté étonnante que ses ruines imposantes lui donnent ; parce que cette ville, si longtemps la tête et le cœur du monde, d’où partait le commandement et la vie, est encore, pour tout homme qui sent et qui pense, la grande cité de la terre ; parce que la majesté religieuse, encore plus grande, empreinte dans tous ses monuments, même païens, ressortant par tous ses pores, resplendissant de tous les rayons d’un culte inspiré, d’une religion sublime, élève la Rome chrétienne bien au-dessus de cette Rome païenne dont elle est l’héritière et qu’elle a si bien remplacée.
Je comprends que les esprits superficiels qui viendraient à Rome pour n’y chercher que les plaisirs mondains, ou les touristes légers qui ne pénètrent pas même les surfaces, ou les âmes lourdes et grossières pour lesquelles les arts sont lettre morte et dont les facultés ne peuvent s’ouvrir aux impressions intellectuelles et religieuses, apprécient peu notre grande Rome. Les plus belles choses, même les plus exquises, peuvent être dédaignées de la foule, sans perdre pour cela de leur valeur. Et encore faudrait-il n’être accessible au beau, au grand, au sublime par aucun endroit, pour rester indifférent dans ce monde si varié de merveilles, et il en est peu qui descendent jusque là.
Presque toujours, au contraire, le séjour de Rome développe les natures même les plus simples ; le goût, l’attrait, le charme augmentent chaque jour. A mesure qu’on pénètre plus avant dans cette ville presque mystérieuse, on l’apprécie, on l’aime davantage. Chaque jour, à chaque pas, on découvre une beauté, un objet inattendu. Bientôt le temps paraît trop court, on ne suffit pas à sa tâche, on se passionne pour cette Rome qu’on avait dédaignée. Et telle est sa beauté suprême et triomphante, qu’on ne se lasse pas de la voir, qu’elle dépasse les espérances et les rêves, qu’on ne la quitte qu’avec peine, et nourrissant toujours le désir et l’espoir de la revoir encore.
Oserai-je le dire ? Rome est la ville incomparable. Jé mets ce mot, parce que seul il rend ma pensée. C’est là qu’on prend la mesure des choses. Rome vue, on pourra admirer encore ailleurs, mais assurément rien n’étonnera dans une autre cité. Je la crois vingt fois plus belle qu’aucune autre capitale du monde, parce que j’y trouverai vingt fois plus à voir et à admirer, et que l’intérêt y sera infiniment plus grand.
Le présent comme le passé, le sacré comme le profane, les palais et les églises, les monuments et les ruines, et tout ce qui intéresse et honore le génie de l’homme, forment au front de Rome un diadème tellement glorieux, que les cités les plus belles et les plus fières doivent la proclamer leur reine.
Etonnante destinée ! Dans le passé, le monde était son tribulaire, le monde entier déposa dans son sein ses richesses, et de sa force toute puissante elle éleva des colosses impérissables et de merveilleux monuments. Les siècles y apportèrent leurs couches successives, et souvent sous la poudre des âges furent ensevelis ses trésors, ses religions et sa puissance.
Mais une autre Rome s’élève, longtemps ensevelie elle-même dans l’ombre et dans le sépulcre des catacombes. Plus tard, elle sort victorieuse du tombeau pour ne plus mourir ; elle étend par la religion son empire encore plus loin qu’autrefois par les armes, et dans son sein viennent se concentrer les forces vives de la religion et du monde. Tout son sol se couvre de monuments qui étonnent, les choses grandes éclosent comme d’elles-mêmes, les merveilles se touchent, et les beaux-arts — cette grande passion de notre Age — trouvent à Rome leur mère-patrie. Nulle part ils ne fleurissent davantage ; et si quelques villes d’Italie, Florence, Bologne, Pise, Naples, Venise, eurent des maîtres célèbres, c’est à Rome qu’ils durent recevoir le baptême du génie et la palme de la victoire. C’est Rome qui fut et, espérons-le, sera toujours le grand musée du monde.
Saint-Pierre
Si Rome est le musée du monde, il est si vaste et si varié qu’on peut choisir et s’égarer longtemps au milieu de ses richesses.
J’aurais pu, par calcul et raffinement de jouissance, remettre au terme du voyage la visite de Saint-Pierre : j’ai suivi l’entraînement naturel, le mouvement du cœur, l’aspiration de la foi. C’est là que je me sentais attiré. J’avais besoin, avant tout, d’y aller prier, d’y. offrir mon cœur et mes vœux de pèlerin. Le maître de Rome, après Dieu, c’est saint Pierre : je devais et je voulais le visiter dans son incomparable demeure.
Etrange changement ! C’est au Janicule, au lieu où furent le cirque et les jardins de Néron, de ce Néron dont, pour ma part, je ne cherche pas à dissimuler la cruelle et historique figure ; sur ce Janicule où les premiers chrétiens furent allumés comme des flambeaux, où Pierre lui-même subit, la tête en bas, sa crucifixion ; c’est là que se dresse en son honneur le plus fier monument du monde.
A l’exception du mausolée d’Adrien, je ne vois guère à Rome, ni ailleurs, de magnifiques tombeaux des Césars. Vainement même chercherait-on quelque part les cendres de ces maîtres du monde : leur poussière, confondue avec la poussière de la plèbe et celle des chemins, est à jamais dispersée sans honneur. Et le pauvre pécheur de Galilée, qui vint un jour dans la grande Rome, seul et sans appui, qui y fut captif et martyrisé, maintenant assis sur ce premier trône du monde, y dicte à l’univers des lois volontairement subies. « Et, ajoute le grand orateur d’Antioche, saint Chrysostôme, les empereurs eux-mêmes ont humblement sollicité, avec les honneurs de la sépulture à l’entrée de ce temple, dont ils se faisaient presque les concierges, la protection et la sauvegarde du saint qu’on y révère. »
Ne voyons point dans ces paroles l’inspiration de l’orgueil humain ; mais que la plus haute raison, la philosophie comme la foi, y puisent sur la vertu et ses récompenses, les pensées et les considérations les plus sublimes. Bien des fois j’avais entrevu ces choses ; je les ai senties sur place : l’impression est autrement profonde.
L’admiration et la critique se sont épuisées sur ce grand Saint-Pierre, et je ne conteste rien de ce que l’art et la science ont pu édicter sur cette grande œuvre si complexe, enfantée dans un siècle et demi, entreprise immense, au-dessus des forces humaines, et où les limites même du génie doivent nécessairement apparaître. Mais, je le répète, je dis mes impressions, et je le professe tout d’abord, je n’aime pas à me faire l’homme de l’objection, c’est-à-dire à négliger l’ensemble pour ne prendre dans les choses, même les plus belles et les meilleures, que le détail et les défectuosités.
Saint-Pierre est un tout immense. Il commence à cette magnifique colonnade demi-circulaire du Bernin, laquelle décrit et renferme cette place superbe de Saint-Pierre, avec son obélisque fameux et ses fontaines toujours jaillissantes, bien qu’en avant de cette place un grand espace vide s’étende très loin encore.

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